Citations référentielles : le miroir de l’Histoire (Cinquième République sous de Gaulle) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Les citations « référentielles » (inspirées du système des coordonnées en physique) renvoient à un personnage, un événement, une théorie ou une opinion, voire une autre citation en effet miroir. Bref, à tout ce qui fait date et sens dans notre histoire où le récit national côtoie parfois le roman.

Elles se présentent sous diverses formes : slogans, appels, discours, chansons, épitaphes, textes de loi, presse (titres ou extraits d’articles), poèmes, chroniques, mémoires, lettres, pamphlets et autres sources. À la limite, toutes les bonnes citations ont vocation à devenir référentielles, si elles trouvent écho au-delà de leur époque pour devenir patrimoniales.

Elles démontrent que l’Histoire de France a vocation pour servir de référence - jamais assez, jamais trop - étant notre lien, notre identité, en même temps que l’indispensable recul pour juger de l’actualité politique.

Elles doivent être contextualisées, commentées – ça tombe bien, telle est la règle de notre Histoire en citations dont elles sont toutes tirées.

La chronologie s’impose au fil de cet édito en 10 épisodes (et 23 époques) qui renvoient aux Chroniques, de la Gaule à nos jours.

CINQUIEME REPUBLIQUE SOUS DE GAULLE : LE PRÉSIDENT « RÉFÉRENTIEL »

Revivez toute l’Histoire en citations dans nos Chroniques, livres électroniques qui racontent l’histoire de France de la Gaule à nos jours, en 3 500 citations numérotées, sourcées, replacées dans leur contexte, et signées par près de 1 200 auteurs.

« Le plus illustre des Français […] celui qui, aux années les plus sombres de notre histoire, fut notre chef pour la reconquête de la liberté et qui, ayant réalisé autour de lui l’unanimité nationale, refusa la dictature pour rétablir la République. »2971

René COTY (1882-1962), président de la République, Message aux Chambres, 29 mai 1958

Ainsi définit-il le général de Gaulle, personnage déjà historique. Il fait appel à lui au plus fort de la crise algérienne, alors que plane une menace de guerre civile en France, déchirée par la question algérienne.

« En vertu du mandat que le peuple m’a donné et de la légitimité nationale que j’incarne depuis vingt ans, je demande à tous et à toutes de me soutenir quoi qu’il arrive. »2972

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 29 janvier 1960. Discours et messages, volume III (1970)

Vingt ans après – après le fameux Appel du 18 juin 1940 –, lui-même se pose en personnage historique et s’impose à un nouveau moment crucial de l’histoire de France – les barricades d’Alger.

« Le fait que les partisans de droite et les partisans de gauche déclarent que j’appartiens à l’autre côté prouve […] que je ne suis pas d’un côté, je ne suis pas de l’autre, je suis pour la France. »2973

Charles de GAULLE (1890-1970), Interview radiotélévisée, 15 décembre 1965. De Gaulle vous parle (1967), Charles de Gaulle

Incarner la France, l’assumer, s’identifier à elle, c’est aussi pour le général de Gaulle une façon de s’opposer aux partis qu’il méprise. Il n’est pas centriste, il n’est pas à côté des partis, il est au-dessus.

« Il n’y a eu de France que grâce à l’État. La France ne peut se maintenir que par lui. Rien n’est capital que la légitimité, les institutions et le fonctionnement de l’État. »2974

Charles de GAULLE (1890-1970), Conseil d’État, 28 février 1960

Parole de crise, certes (au lendemain des barricades d’Alger), mais idée chère à de Gaulle, grand admirateur de Richelieu qui fit de la France un État moderne. La légitimité était déjà un thème récurrent, durant sa Résistance. L’action et le verbe gaulliens se ramènent à quelques idées-forces régulièrement martelées par de Gaulle s’adressant au peuple ou à ses représentants. Dans Les Chênes qu’on abat, Malraux le cite : « Les choses capitales qui ont été dites à l’humanité ont toujours été des choses simples. »

« Le président de la République est atteint d’une hypertrophie maladive du moi ; ses intuitions politiques, souvent justes à l’origine, apparaissent vite dénaturées par une large surestimation du rôle et des possibilités de la France. »2975

Hubert BEUVE-MÉRY (alias SIRIUS) (1902-1989), Le Monde, 1er août 1967

Critique habituelle chez les adversaires de De Gaulle, y compris à l’étranger où sa forte personnalité servait dans le même temps le prestige de la France. Le 10 août, il semble répondre au fondateur du Monde dans une allocution télévisée : « Il va de soi que notre action d’ensemble est réprouvée par ce qu’il faut bien appeler l’école du renoncement national. Étrange passion de l’abaissement ! »

« Le général de Gaulle se tient sous le regard du général de Gaulle qui l’observe, qui le juge, qui l’admire d’être si différent de tous les autres hommes. »2976

François MAURIAC (1885-1970), De Gaulle (1964)

Le romancier témoin de son temps est redevenu un fervent gaulliste depuis 1958, sans être jamais du style « godillot » ni dans le fond, ni dans la forme : « Que de Gaulle se voie lui-même comme un personnage de Shakespeare et comme le héros d’une grande histoire, cela se manifeste clairement chaque fois (et c’est souvent) qu’il parle de lui à la troisième personne. » Rappelons qu’on doit à Mauriac l’une des plus originales définitions de l’homme : « Un fou a dit « Moi, la France » et personne n’a ri parce que c’était vrai. »

« Je quitte, par intervalles, le cortège officiel afin d’aborder la foule et de m’enfoncer dans ses rangs. »2977

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome III, Le Salut, 1944-1946 (1959)

Ce sont les fameux « bains de foule » popularisés par le petit écran où l’on voit émerger le président, dominant d’une bonne tête les vagues se pressant autour de lui. Dans ses Mémoires, il parle ainsi de ses relations avec le peuple français : « Serrant les mains, écoutant les cris, je tâche que ce contact soit un échange de pensées. Me voilà, tel que Dieu m’a fait ! voudrais-je faire entendre à ceux qui m’entourent. Comme vous voyez, je suis votre frère, chez lui au milieu des siens. »

« La conférence de presse du général de Gaulle est une œuvre d’art. L’orateur survole la planète, rappelle le passé et jette des rayons de lumière sur l’avenir. Il distribue blâmes ou éloges aux uns et aux autres, il couvre de mépris ses adversaires et il ne dissimule pas la satisfaction que lui inspire la France qu’il façonne. »2978

Raymond ARON (1905-1983), Le Figaro, 25 janvier 1963

La conférence de presse, comme le bain de foule, est une institution du nouveau régime. Cet « exercice de haute voltige politico-historique » a fasciné bien des témoins, dont Jean Lacouture, un de ses biographes : « Toujours derrière un pupitre, sur une chaire, pour nous enseigner sa leçon unique : que, sans la France, le monde n’est pas digne de vivre. Que, sans de Gaulle, la France n’est pas apte à survivre. »

« Le caractère, c’est d’abord de négliger d’être outragé ou abandonné par les siens. »2979

Charles de GAULLE (1890-1970). Les Chênes qu’on abat (1979), André Malraux

Le président ressentira dramatiquement l’échec de son référendum en 1969. Il démissionne et s’en retourne dans sa retraite de Colombey-les-Deux-Églises, pour écrire des mémoires qui resteront inachevés.

« À la fin, il n’y a que la mort qui gagne. »2980

Charles de GAULLE (1890-1970), citant volontiers ce mot de Staline dans ses Mémoires de guerre

Malraux reprend cette phrase dans ses Antimémoires : le Miroir des limbes. La mort fut certainement omniprésente dans ce dialogue au sommet de l’intelligence qui réunit les deux hommes. Jusqu’à la mort du général de Gaulle.

CINQUIEME REPUBLIQUE SOUS DE GAULLE : LA CONSTITUTION

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« Un des caractères essentiels de la Constitution de la Ve République, c’est qu’elle donne une tête à l’État. »2932

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 20 septembre 1962

C’est cette autorité qui a tant manqué à la précédente République (comme à la Troisième) et qui est indispensable pour régler « les trois affaires qui dominent notre situation : l’Algérie, l’équilibre financier et économique, la réforme de l’État » dira de Gaulle à la radio, peu de temps après son arrivée au pouvoir en 1958.

Ajoutons qu’il y aura quasi-identification entre cette République et cette tête, aussi longtemps que de Gaulle en sera le président.

« Qu’est-ce que la Ve République, sinon la possession du pouvoir par un seul homme dont la moindre défaillance est guettée avec une égale attention par ses adversaires et par le clan de ses amis ? »2933

François MITTERRAND (1916-1996), Le Coup d’État permanent (1964)

Des phrases comme celle-ci s’appliquent à toute la période gaulliste… et à Mitterrand devenu à son tour président en 1982. Mais il s’agit avant tout d’un pamphlet antigaulliste : « J’appelle le régime gaulliste dictature parce que, tout compte fait, c’est à cela qu’il ressemble le plus. »

Plusieurs fois ministre sous la Quatrième, Mitterrand va payer son opposition irréductible au général. Il perd son siège de député (élu de la Nièvre) pendant quatre ans.

« Notre Constitution est à la fois parlementaire et présidentielle, à la mesure de ce que nous commandent à la fois les besoins de notre équilibre et les traits de notre caractère. »2934

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 11 avril 1961

Conclusion d’un discours politique qui a pour thème la Constitution à qui certains reprochent de n’être ni parlementaire – type IIIe ou IVe République – ni présidentielle comme aux États-Unis.

Les « lectures » de la Constitution par les constitutionnalistes changeront avec les événements, les hommes et la pratique constitutionnelle : c’est un texte parfaitement adapté et adaptable aux circonstances.

« Notre système, précisément parce qu’il est bâtard, est peut-être plus souple qu’un système logique. Les « corniauds » sont souvent plus intelligents que les chiens de race. »2935

Georges POMPIDOU (1911-1974), Le Nœud gordien (1974)

Témoignage de président, auparavant Premier ministre de De Gaulle durant six ans, et parole prophétique de la cohabitation, à commencer par celle des années 1986-1988 : il faudra en effet une souplesse certaine pour que coexistent plus ou moins pacifiquement un président de gauche (Mitterrand) avec un gouvernement issu d’une Assemblée de droite. Et vice versa. Au total, il y aura trois cohabitations : 1986-1988, 1993-1995 et 1997-2002.

« Tout de même qu’à bord du navire l’antique expérience des marins veut qu’un second ait son rôle à lui à côté du commandant, ainsi dans notre nouvelle République, l’exécutif comporte-t-il après le président voué à ce qui est essentiel et permanent un Premier ministre aux prises avec les contingences. »2936

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires d’espoir, tome I, Le renouveau, 1958-1962 (1970)

Division du travail et problème fondamental du fonctionnement de nos institutions que l’existence d’un « domaine réservé » au chef de l’État, cependant que le « second », qui n’est plus président du Conseil, mais seulement le Premier des ministres de son gouvernement, gère le quotidien, rôle moins prestigieux et plus ingrat. On a parlé de « l’Enfer de Matignon » (2008, essai de Raphaëlle Bacqué).

« L’intendance suivra. »2942

Attribué à Charles de GAULLE (1890-1970), qui niera l’avoir dit

Même apocryphe (et non « sourcée »), cette expression militaire souligne que la politique intérieure devait être, dans la vision du général, au service de la politique extérieure. Malgré tout, l’« intendance » (l’économique) est une condition de la grandeur française. Il lui arrivera de le reconnaître : « C’est l’économie qui me paraît l’emporter sur tout le reste, parce qu’elle est la condition de tout et en particulier la condition du progrès social » (13 décembre 1965).

« Dans ce régime, tout ce qui est réussi l’est grâce au président de la République. Tout ce qui ne va pas est imputé au Premier ministre… mais je ne l’ai compris qu’au bout d’un certain temps. »2937

Jacques CHABAN-DELMAS (1915-2000). Vie politique sous la Cinquième République (1981), Jacques Chapsal

C’est une loi qui se dégage à mesure que passent les gouvernements : les « fusibles » sont faits pour sauter. Chaban-Delmas l’a éprouvé en étant le « second » de Pompidou – président de la République après de Gaulle – sortant vaincu de ce duo qui tourna au duel et (injustement) à son désavantage.

Pourtant, la cote de popularité d’un président peut chuter au-dessous de celle de son Premier ministre (durablement, dans le cas de Sarkozy) et au terme d’un référendum manqué (de Gaulle) ou d’une élection perdue (Giscard d’Estaing), il lui arrive de céder sa place à la tête de l’État.

CINQUIÈME RÉPUBLIQUE SOUS DE GAULLE : DE LA GUERRE D’ALGÉRIE À MAI 68

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« Que vienne la paix des braves et je suis sûr que les haines iront en s’effaçant. »2981

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse à l’hôtel Matignon, 23 octobre 1958

« Qu’est-ce à dire ? Simplement ceci : que ceux qui ont ouvert le feu le cessent et qu’ils retournent sans humiliation à leur famille et à leur travail ! »

Mais ce n’est pas ce que veut le Front de Libération nationale (FLN) : le 25 septembre, il a affirmé sa volonté de négociations politiques aussi bien que militaires et deux mois plus tard, il crée le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). De Gaulle posera bientôt comme seule condition aux négociations de laisser le « couteau au vestiaire ». Mais la paix des braves, sur le terrain comme dans un traité, est encore loin d’être conclue.

« L’Algérie de papa est morte. Si on ne le comprend pas, on mourra avec elle. »2984

Charles de GAULLE (1890-1970), Déclaration à Pierre Laffont, directeur de L’Écho d’Oran, 29 avril 1959

Mais que sera l’Algérie de l’avenir ? Le président est trop pragmatique, l’Algérie trop déchirée par la guerre et les événements trop incertains pour que soit fixée une ligne politique.

De Gaulle attend la mi-septembre pour lancer le mot, l’idée d’« autodétermination », d’où trois solutions possibles : sécession pure et simple, francisation complète dans l’égalité des droits, « de Dunkerque à Tamanrasset », ou gouvernement des Algériens par les Algériens en union étroite avec la France. En France, la droite qui veut l’Algérie française commence à se diviser ; en Algérie, le GPRA veut des négociations préalables et l’armée va vivre bien des déchirements.

« Il faut que la défense de la France soit française […] Un pays comme la France, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son effort soit son effort. »2938

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours au Centre des hautes études militaires, 3 novembre 1959. Discours et messages : avec le renouveau, mai 1958-juillet 1962 (1970), Charles de Gaulle

C’est aussi un militaire qui parle. Et pendant sa guerre de Résistance, il a dû se battre aussi pour être reconnu du grand allié américain. Un peu plus tard, face aux USA, il affirmera : « Il est intolérable à un grand État que son destin soit laissé aux décisions et à l’action d’un autre État quelque amical qu’il puisse être. »

La force de frappe atomique française, clé de voûte du système de défense, combattue du vivant du général de Gaulle, populaire dans l’opinion, sera développée par tous ses successeurs. Au XXIe siècle, hors tout contexte de guerre froide, la force de dissuasion nationale n’est pas vraiment remise en question.

« Oui, c’est l’Europe depuis l’Atlantique jusqu’à l’Oural, c’est l’Europe, toutes ces vieilles terres où naquit, où fleurit la civilisation moderne, c’est toute l’Europe qui décidera du destin du monde. »2987

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours de Strasbourg, 23 novembre 1959

Autre problème majeur, mais question toujours posée au XXIe siècle. De quelle Europe s’agit-il ? Un an plus tôt, de Gaulle écrit à Paul Reynaud : « Vous savez qu’à mon sens, on peut voir l’Europe et peut-être la faire de deux façons : l’intégration par le supranational, ou la coopération des États et des nations. C’est à la deuxième que j’adhère. »

Le discours de Strasbourg reste prophétique sur un autre plan. L’Europe a vécu la réunification de l’Allemagne et la réconciliation entre les deux pays jadis ennemis, devenus alliés. Plus globalement, la guerre froide et le communisme dans sa version soviétique appartiennent à un passé révolu. De sorte que l’idée de « maison commune » européenne et de cette Europe « de l’Atlantique à l’Oural » ne relève plus de l’utopie. Mais la guerre en Ukraine bouleverse naturellement toute la géopolitique depuis le 24 février 2022.

« Le vieux franc français, si souvent mutilé à mesure de nos vicissitudes, nous voulons qu’il reprenne une substance conforme au respect qui lui est dû. »2988

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours sur la politique de rigueur, 28 décembre 1958, annonçant la création d’un nouveau franc, le 1er janvier 1960

La création du nouveau franc 1960, valant 100 francs anciens, fut annoncée un an plus tôt. Et si le mot « rigueur » n’apparaît pas dans le discours, il le définit bien. L’opération « franc lourd » cause un choc psychologique et lie avec habileté l’avenir de la monnaie et le prestige international du pays, dans le cadre d’une nouvelle politique économique et financière rendant la France compétitive en Europe. Antoine Pinay, ministre des Finances et des Affaires économiques jouissant d’un immense prestige auprès du Français moyen, va cependant démissionner en janvier 1960, pour cause de désaccord avec le chef de l’État (notamment sur la CEE, Communauté économique européenne créée en 1957, origine de l’actuelle Union européenne).

Rappel historique : le vieux franc français était né le 5 décembre 1360, en pleine guerre de Cent Ans. Quarante ans après sa création, le (nouveau) franc s’effacera devant la monnaie européenne, l’euro, nouvel enjeu économique et stratégique, pari globalement réussi.

« Je m’adresse à la France. Eh bien, mon cher et vieux pays, nous voici donc ensemble encore une fois, face à une nouvelle épreuve. »2989

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 29 janvier 1960. De Gaulle (1964), François Mauriac

Omniprésent sur tous les fronts, le président excelle dans la communication directe avec la France et les Français. Cette fois, le général s’est mis en tenue militaire, pour traiter du drame national. La semaine des Barricades a commencé à Alger, le 24 janvier. La population de souche métropolitaine refuse l’idée d’autodétermination lancée par de Gaulle, et s’oppose au renvoi du général Massu – qui a affirmé dans un journal allemand que l’armée était pour l’Algérie française.

« Hourra pour la France ! Depuis ce matin, elle est plus forte et plus fière. »2991

Charles de GAULLE (1890-1970), Télégramme, 13 février 1960. De Gaulle : le souverain, 1959-1970 (1986), Jean Lacouture

Première explosion de la bombe A française à Reggane (Sahara). C’est une étape dans la politique d’indépendance militaire du général qui se refuse à la « docilité atlantique » et veut doter le pays des « moyens modernes de la dissuasion ». La France entre ainsi dans le club encore très fermé des puissances atomiques. Le 28 août 1968, c’est l’explosion de la première bombe H dans le Pacifique.

« Il est tout à fait naturel qu’on ressente la nostalgie de ce qui était l’Empire, tout comme on peut regretter la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile, le charme du temps des équipages. Mais, quoi ? Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités. »2992

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 14 juin 1960

Après la guerre d’Indochine, l’affaire tunisienne puis l’imbroglio marocain réglés sous la IVe République, outre le drame de l’Algérie, il reste encore en 1958 à achever la décolonisation de l’Afrique noire et de Madagascar (en germe dans la loi Defferre de 1956). L’opinion publique y est moins sensible qu’au problème algérien.

De Gaulle pense d’abord à une Communauté avec défense, politique étrangère et politique économique communes. Sous la pression des événements, il opte pour la décolonisation et accorde en 1960 l’indépendance qui n’exclut pas le maintien de liens privilégiés entre la métropole et ses ex-colonies africaines.

« Il faut qu’avant d’entrer dans la salle [des négociations] on ait déposé son couteau. »2993

Charles de GAULLE (1890-1970), 6 septembre 1960. De Gaulle (1972), André Passeron

Le « couteau au vestiaire » devient le préalable de toute négociation. Mais l’on continue de se battre en Algérie, tandis qu’en France, intellectuels et syndicalistes manifestent pour la paix en Algérie.

« Pendant la guerre d’Algérie, Zola deviendrait légion, et quotidien J’accuse. »2994

Georges DUBY (1919-1996), Histoire de la France (1987)

Référence au combat de Zola dans l’affaire Dreyfus et à son célèbre article dans L’Aurore du 13 janvier 1898. Nombre d’intellectuels de gauche se sont politiquement engagés dans l’affaire algérienne. Exemple : le « Manifeste des 121 » signé par des professeurs et des écrivains, des artistes et des comédiens, publié le 6 septembre 1960, dénonçant la torture en Algérie et réclamant le « droit à l’insoumission ». C’est une façon de soutenir le réseau Jeanson démantelé au début de l’année, dont le procès commence devant le tribunal des forces armées.

« L’OAS frappe où elle veut, quand elle veut, comme elle veut. »2998

Slogan de la nouvelle « Organisation Armée secrète ». L’OAS et la fin de la guerre d’Algérie (1985), M’Hamed Yousfi

Premiers tracts lancés début février 1961. L’armée fait son métier en Algérie avec 400 000 hommes qui se battent sur le terrain. La pacification progresse (excepté dans les Aurès), mais le terrorisme fait rage et le FLN multiplie les attentats.

Les Européens d’Algérie vivent aussi dans la terreur de la négociation qui conduira inévitablement à l’indépendance et l’OAS, choisissant la politique du désespoir, recourt également aux attentats. Exemple, le maire d’Évian, Camille Blanc, tué par une charge de plastic le 31 mars, assassiné uniquement parce que sa ville est choisie pour accueillir les négociations. Cela n’infléchit en rien la politique du président.

« Cet État sera ce que les Algériens voudront. Pour ma part, je suis persuadé qu’il sera souverain au-dedans et au-dehors. Et, encore une fois, la France n’y fait aucun obstacle. »2999

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 11 avril 1961

De Gaulle annonce qu’il envisage l’indépendance de l’Algérie « avec un cœur parfaitement tranquille ». Onze jours plus tard, c’est le putsch, dans la nuit du 21 au 22 avril.

« La décolonisation est notre intérêt et par conséquent notre politique. Pourquoi resterions-nous accrochés à des dominations coûteuses, sanglantes et sans issue, alors que notre pays est à renouveler de fond en comble ? »2939

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 11 avril 1961

Il a reconnu auparavant que la France a réalisé outre-mer une grande œuvre humaine qui, malgré des abus ou des erreurs, lui fait pour toujours honneur. La IVe République qui a commencé la décolonisation (Indochine, Maroc, Tunisie, Afrique noire en cours) a rappelé de Gaulle au pouvoir pour résoudre l’« affaire algérienne ». Ce qu’il a fait, en lui donnant l’indépendance inscrite dans le cours de l’histoire.

« Ce qui est grave dans cette affaire, Messieurs, c’est qu’elle n’est pas sérieuse. »3000

Charles de GAULLE (1890-1970), Conseil des ministres extraordinaire, réuni à 17 heures, le 22 avril 1961

La population d’Alger a été réveillée à 7 heures du matin par ce message lu à la radio : « L’armée a pris le contrôle de l’Algérie et du Sahara. » Les généraux rebelles font arrêter le délégué général du gouvernement et un certain nombre d’autorités civiles et militaires. Quelques régiments se rallient aux rebelles. La population européenne qui se sent abandonnée par la métropole est avec eux. Mais de Gaulle semble serein, devant ses ministres.

Le directoire militaire a quand même pris le pouvoir à Alger. Les ralliements se multiplient derrière les quatre généraux, Challe, Zeller, Jouhaud et Salan qui dénoncent la « trahison » du général de Gaulle et font le serment de « garder l’Algérie pour que nos morts ne soient pas morts pour rien ».

Les insurgés tiennent Oran, Constantine le lendemain. Le coup d’État semble réussi. De Gaulle reparaît et va trouver les mots qui tuent.

« Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite. Il a une réalité : un groupe d’officiers, partisans, ambitieux et fanatiques. »3001

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 23 avril 1961

Revêtu de sa tenue de général, c’est le de Gaulle des grandes heures : « Au nom de la France, j’ordonne que tous les moyens soient employés pour barrer partout la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire. » Il demande que s’applique l’article 16 de la Constitution (pouvoirs spéciaux), « dictature républicaine » justifiée par la situation.

Tous les bidasses entendent cette voix de la France sur leur transistor. Le contingent refuse de suivre le quarteron de généraux ovationnés par les pieds-noirs sur le Forum d’Alger, entre les cris « Algérie française » et « de Gaulle au poteau ! » Mais le vent tourne. Challe se livre le 26, suivi par Zeller. Salan et Jouhaud continuent dans la clandestinité, l’OAS résiste encore : combat d’hommes désespérés, d’autant plus dangereux.

« Il faut que les objectifs à déterminer par le Plan […] revêtent pour tous les Français un caractère d’ardente obligation. »3002

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 8 mai 1961. La Mystique du Plan (1963), Philippe Bauchard

Même en pleine guerre d’Algérie, il faut se préoccuper de l’« intendance ». Le Plan, depuis seize ans, oriente l’économie de la France. De Gaulle en parle ainsi dans ses Mémoires d’espoir : « Il embrasse l’ensemble, fixe les objectifs, établit une hiérarchie des urgences et des importances, introduit parmi les responsables et même dans l’esprit public le sens de ce qui est global, ordonné et continu, compense l’inconvénient de la liberté sans en perdre l’avantage ».

Le premier Plan de la Ve République (IVe Plan depuis la Libération) couvre la période 1961-1964. Il est le plus concerné par cette « ardente obligation ». Il y en aura dix. Le projet du numéro XI est victime de la crise de la planification française. En fait, l’outil, trop rigide, n’est plus adapté à d’autres besoins, d’autres temps.

La valise ou le cercueil.3006

FLN, écrit sur des petits cercueils postés aux pieds-noirs. De Gaulle ou l’éternel défi : 56 témoignages (1988), Jean Lacouture, Roland Mehl, Jean Labib

Au printemps 1946, le PPA (Parti du peuple algérien luttant pour l’indépendance) diffusait déjà le slogan à Constantine, sur des tracts glissés dans les boîtes aux lettres.

Mais c’est au printemps 1962, à Alger, à Oran, que les attentats sont les plus nombreux, une charge de plastic pouvant faire plus de cent morts et blessés ! Le FLN déclenche également à la mi-avril une série d’enlèvements, pour lutter contre l’OAS toujours active dans le maquis. Mais ses membres sont protégés, en centre-ville, et les victimes sont surtout les colons isolés dans les bleds, les harkis, les habitants des banlieues. La découverte de charniers augmente la peur des petits blancs. L’exode s’accélère : il y aura beaucoup de valises, et de cercueils aussi, à l’issue de cette guerre de huit ans.

« La guerre ne s’est pas terminée dans de bonnes conditions, mais c’étaient les seules conditions possibles. »3007

Paul REYNAUD (1878-1966), fin avril 1962. Vie politique sous la Cinquième République (1981), Jacques Chapsal

À l’occasion du déjeuner de la presse anglo-saxonne, dont il est l’hôte d’honneur. Le 8 avril, plus de 90 % des Français ont approuvé par référendum les accords d’Évian du 18 mars. Juridiquement, la guerre est finie et le 3 juillet, la France reconnaît l’indépendance de l’Algérie. Mais politiquement, bien des drames vont encore se jouer. Certains jours de printemps, à Alger, à Oran, les attentats font plus de cent morts.

L’exode vers la métropole sera plus massif que prévu et dans des conditions plus pénibles : on attendait 350 000 rapatriés en cinq ans, ils seront 700 000 en quatre mois.

« Il ne peut pas y avoir d’autre Europe que celle des États. »3009

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 15 mai 1962. Discours et messages, volume III (1970)

Et pour preuve : « Dante, Goethe, Chateaubriand appartiennent à toute l’Europe dans la mesure même où ils étaient respectivement et éminemment Italien, Allemand et Français. Ils n’auraient pas beaucoup servi l’Europe s’ils avaient été des apatrides et s’ils avaient pensé, écrit en quelque esperanto ou volapük intégré ».

Du coup, les membres du gouvernement appartenant au MRP, parti très européen, démissionnent, Pierre Pflimlin en tête, Robert Buron à sa suite. Remplacés par des Indépendants.

« Pour la première fois peut-être dans l’histoire, les nations riches ont le plus strict intérêt à se montrer beaucoup plus généreuses. »2941

René DUMONT (1904-2001), L’Afrique noire est mal partie (1962)

L’injuste répartition des richesses à l’échelle mondiale existe depuis toujours, même si les nantis n’en ont pris conscience que tard. L’aide au tiers-monde (terme né sous la IVe République) s’impose par souci de justice élémentaire, mais les pays en voie de développement sont aussi des marchés potentiels et des zones d’influence politique.

Que font les riches pour les pauvres ? La France consacre environ 0,50 % de son PIB à l’aide au tiers- monde (pays industrialisés, 0,35 % en moyenne). Existent aussi de nombreuses organisations internationales qui mènent une action d’aide, notamment dans le cadre de l’ONU : AID (crédits sans intérêt), BIRD et FMI (prêts), FAO (alimentation), OMS (santé), Unesco (culture). Malgré cela, le combat contre la misère, la faim, l’analphabétisme est éternel et certains pays d’Afrique régressent alors que d’autres, notamment en Asie et en Amérique latine, sont en pleine croissance au début du XXIe siècle.

« Aujourd’hui ou demain, envers et contre tous, le traître de Gaulle sera abattu comme un chien enragé. »3010

Tract CNR (nouveau Conseil national de la résistance, créé par l’OAS) reçu par tous les députés, après l’attentat du Petit-Clamart, août 1962. Chronique des années soixante (1990), Michel Winock

C’est encore une retombée de la guerre d’Algérie, aux conséquences importantes et surtout inattendues. De Gaulle échappe par miracle à l’attentat, le soir du 22 août, au carrefour du Petit-Clamart, près de l’aéroport militaire de Villacoublay. Sa DS 19 est criblée de 150 balles, et seul le sang-froid du chauffeur, accélérant malgré les pneus crevés, a sauvé la vie au général et à Mme de Gaulle.

Condamné à mort par la Cour militaire de justice, le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, chef du commando et partisan de l’Algérie française, est fusillé le 11 mars 1963 – dernier cas en France.

Dès le lendemain de l’attentat, de Gaulle profite de l’émotion des Français pour faire passer une réforme qui lui tient à cœur : l’élection du président au suffrage universel. S’il devait mourir, cela donnerait plus de poids à son successeur, et plus de légitimité. Tous les partis sont contre, sauf le parti gaulliste (UNR) et une minorité d’indépendants (Giscard d’Estaing en tête). Le seul précédent historique est fâcheux : Louis-Napoléon Bonaparte, élu du suffrage universel, transforma vite ce coup d’essai en coup d’État. De Gaulle annonce un référendum pour le 28 octobre.

« Vous avez scellé la condamnation du régime désastreux des partis. »3014

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 7 novembre 1962

Le président de la République prend acte du « oui » et se satisfait d’un taux d’approbation plutôt moyen à son référendum. Sans faire de la politique-fiction, il serait sans doute très supérieur aujourd’hui, tant les Français se sont approprié cette élection de leur président au suffrage universel.
« La nation est maintenant en plein essor, les caisses remplies, le franc plus fort qu’il ne le fut jamais, la décolonisation achevée, le drame algérien terminé, l’armée rentrée tout entière dans la discipline, le prestige français replacé au plus haut dans l’univers, bref tout danger immédiat écarté et la situation de la France bien établie au-dedans et au-dehors. »

Dans l’élan, il annonce les prochaines élections des 18 et 25 novembre. C’est un triomphe : 233 membres sur 482 sièges à l’Assemblée pour l’UNR. Aucun parti en France n’a fait un tel score, depuis la Libération. Entre les deux tours, de Gaulle dit en Conseil des ministres : « J’ai déclaré la guerre aux partis. Je me garde bien de déclarer la guerre aux chefs des partis. Les partis sont irrécupérables. Mais les chefs de partis ne demandent qu’à être récupérés… Il leur suffit de récupérer un portefeuille. »

« Le JT n’est pas au gouvernement, mais au public. »3016

Alain PEYREFITTE (1925-1999), ministre de l’Information. Chronique des années soixante (1990), Michel Winock

Avril 1963 : Léon Zitrone et Georges de Caunes présentent la nouvelle formule du Journal télévisé. Mais la radio-télévision d’État, c’est encore la voix de la France, et les Français ne sont pas considérés en adultes. À l’époque, c’est la presse écrite – une presse d’opinion – qui joue, fort bien, son rôle d’opposition.

« La télévision, c’est le gouvernement dans la salle à manger de chaque Français. »2955

Alain PEYREFITTE (1925-1999). La Télévision et ses promesses (1960), André Brincourt

Parole du ministre de l’Information (de 1962 à 1966). C’est un mot qui date. On pourrait presque parler d’« Ancien régime ». Les mass media, télé en tête, font pour le pire et le meilleur la révolution culturelle des temps modernes. La « télécratie », fait de société aussi indiscutable que discuté, c’est d’abord le JT (Journal télévisé) devenu grand-messe (bi)quotidienne. C’est aussi 15 millions de spectateurs pour une pièce de théâtre le samedi soir, 4 milliards de spectateurs pour 475 films de cinéma diffusés (en 1982). Et plus de temps passé devant le petit écran qu’à l’école, par les enfants des années 1980. Au XXIe siècle, la multiplication des chaînes rend l’offre pléthorique, cependant que l’ordinateur et Internet changent la donne, en créant une collection de micro-médias et de réseaux à la fois décentralisés et interconnectés. Un autre monde naît ainsi.

« La Corrèze plutôt que le Zambèze. »3019

Raymond CARTIER (1904-1975), slogan symbolisant une volonté de désengagement. L’Afrique : un continent en réserve de développement (2004), Sylvie Brunel

On donne à cette tendance isolationniste le nom de cartiérisme, du nom de Raymond Cartier : « Attention, la France dilapide son argent […] Nous compromettons notre avenir en prenant une part excessive dans l’aide aux pays sous-développés » (Paris Match, 29 février 1964).

« Qu’est-ce que le gaullisme depuis qu’issu de l’insurrection il s’est emparé de la nation ? Un coup d’État de tous les jours. »3020

François MITTERRAND (1916-1996), Le Coup d’État permanent (1964)

Pamphlet signé d’un des leaders de la gauche socialiste, ministre du gouvernement Mendès France, et fidèle opposant à de Gaulle (ayant voté contre son investiture, le 1er juin 1958). C’est aussi un écrivain : « Le gaullisme vit sans loi, il avance au flair. D’un coup d’État à l’autre, il prétend construire un État, ignorant qu’il n’a réussi qu’à sacraliser l’aventure. »

Le 24 avril 1964, dans un grand débat institutionnel à l’Assemblée, Mitterrand déclare que la responsabilité du gouvernement devant le Parlement étant vidée de substance, le régime de la Cinquième République est un régime de pouvoir personnel. Pompidou, Premier ministre, lui répond que l’opposition, en refusant de s’adapter aux institutions de la Cinquième, n’a aucun avenir.

Son temps venu, en 1981, l’inconditionnel adversaire du général de Gaulle s’accommodera fort bien de cette Constitution : « Les institutions n’étaient pas faites à mon intention. Mais elles sont bien faites pour moi. »

« Je ne vais pas mal. Mais rassurez-vous, un jour, je ne manquerai pas de mourir. »3021

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 4 février 1965

Nul ne sait encore s’il sera candidat à sa propre succession, à la fin de l’année. Cette échéance présidentielle ravive l’intérêt du public pour la politique.

« Si grand que soit le verre que l’on nous tend du dehors, nous préférons boire dans le nôtre, tout en trinquant aux alentours. »3023

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 27 avril 1965

Il fait le bilan de son action, sur le thème qui lui est cher, l’indépendance nationale : « Le fait capital de ces sept dernières années, c’est que nous avons résisté aux sirènes de l’abandon et choisi l’indépendance. » En février 1966, la France reste membre du Pacte atlantique, mais se retire du dispositif militaire intégré (OTAN).

« Qui a jamais cru que le général de Gaulle, étant appelé à la barre, devrait se contenter d’inaugurer les chrysanthèmes ? »3024

Charles de GAULLE (1890-1970), conférence de presse, 9 septembre 1965

Il réfute l’accusation de « pouvoir personnel » : le président de la République a seulement « pris personnellement les décisions qu’il lui incombait de prendre ». Sera-t-il candidat ? Il n’est pas encore entré en campagne, cependant qu’un fait constitutionnel change la vie politique en France : l’élection du président aura lieu pour la première fois au suffrage universel. Et l’inauguration des chrysanthèmes va devenir célèbre.

Le très sérieux Institut national de l’audiovisuel (INA) archive les « petites phrases », de Gaulle figurant en bonne place dans la rubrique, avec ses rendez-vous médiatiques, entre improvisation et préparation.

« Il n’est plus ministre, il n’est plus député et c’est le moment où, en quarante-cinq minutes de télévision, M. Valéry Giscard d’Estaing a pris soudain la physionomie d’un homme politique […] Nous avons assisté mardi soir à la naissance d’un dauphin. »3030

Françoise GIROUD (1916-2003), « Naissance d’un dauphin », L’Express, 21 février 1966

Séduite, à la suite de l’émission télévisée « Face à face » entre Giscard d’Estaing et quatre journalistes, la journaliste en tire une conclusion prophétique. Ces années de Gaulle sont aussi les « années médias » : la télé fait et défait les destins politiques.

« Autant qu’à l’école, les masses ont droit au théâtre, au musée. Il faut faire pour la culture ce que Jules Ferry faisait pour l’instruction. »3031

André MALRAUX (1901-1976), Discours à l’Assemblée nationale, 27 octobre 1966

De Gaulle a créé le ministère de la Culture pour Malraux. Leur dialogue au sommet, que seule la mort interrompra, est l’une des rencontres du siècle, saluée par François Mauriac : « Ce qu’ils ont en commun, c’est ce qu’il faut de folie à l’accomplissement d’un grand destin, et ce qu’il y faut en même temps de soumission au réel. »

Ministre des Affaires culturelles de 1958 à 1968, chaque automne, lors de la discussion du budget, Malraux enchante députés et sénateurs par des interventions communément qualifiées d’éblouissantes sur les crédits de son département – en fait notoirement insuffisants au regard des ambitions proclamées pour une véritable culture de masse. Il faudra attendre l’arrivée de la gauche au pouvoir pour que ce ministère frôle le 1 % du budget de l’État.

Malraux définit ici la mission des maisons de la Culture implantées dans les villes moyennes, lieux de rencontre, de création, de vie, chargées de donner à chacun les « clés du trésor ». Ce rêve de démocratie culturelle est toujours actuel, à la fois vital et irréalisable.

« Les peuples sont en train de demander la culture, alors qu’ils ne savent pas ce que c’est. »2959

André MALRAUX (1901-1976), ministre de la Culture, Assemblée nationale, 27 octobre 1966

Présentant son budget, il note ce « fait extrêmement mystérieux [qui] se produit aujourd’hui dans le monde entier ». Mais les crédits restent dérisoires face aux ambitions d’une culture de masse digne de ce nom. Comme le dira Jacques Duhamel passant du ministère de l’Agriculture à celui de la Culture : « Ce sont les mêmes chiffres, mais les uns sont libellés en nouveaux francs, alors que les autres le sont en anciens francs » - autrement dit, cent fois inférieurs.

« La politique de la France ne se fait pas à la corbeille. »3032

Charles de GAULLE (1890-1970), conférence de presse, 28 octobre 1966

La France, reconstruite après la guerre et devenue société de consommation, vit en effet et sans complexe le miracle économique des Vingt Glorieuses (expression plus juste que les Trente Glorieuses). Ce qu’on appelle aussi la plus grande épopée pacifique de la France : de 1954 à 1974, entre la fin de la reconstruction et le début de la crise pétrolière, le pouvoir d’achat est multiplié par 2, la richesse nationale (PIB, produit intérieur brut) par 3.

Dans le même esprit, mais en d’autres circonstances et sur un autre ton, Édith Cresson, première femme Premier ministre (de Mitterrand) dira en 1991 : « La Bourse, j’en ai rien à cirer. »

« Oui » à la majorité, « mais » avec la ferme volonté de peser sur ses orientations. »3033

Valéry GISCARD D’ESTAING (1926-2020), conférence de presse, 10 janvier 1967

Le fameux « Oui, mais… » précise le rôle des républicains indépendants (35 députés) au sein de la majorité, à l’occasion des élections législatives de mars 1967. « Notre mais n’est pas une contradiction, mais une addition […] dans trois directions : celle d’un fonctionnement plus libéral des institutions, celle de la mise en œuvre d’une véritable politique économique et sociale moderne, celle de la construction de l’Europe. »

« On ne gouverne pas avec des « mais ». »3034

Charles de GAULLE (1890-1970), Riposte à Valéry Giscard d’Estaing, Conseil des ministres, 11 janvier 1967

La majorité sortante sera reconduite à l’Assemblée, mais d’extrême justesse, grâce aux voix d’outre-mer. Pompidou reste Premier ministre. Et le gouvernement va gouverner sans « mais », sans débats parlementaires, par ordonnances en matière économique et sociale (création de l’ANPE, intéressement des travailleurs, réforme de la Sécurité sociale). Les motions de censure déposées n’y peuvent rien, la majorité est soudée, même si Giscard d’Estaing dénonce « l’exercice solitaire du pouvoir » et critique son successeur aux Finances, Michel Debré.

« Vive Montréal ! Vive le Québec ! Vive le Québec libre ! »3036

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours de Montréal, 25 juillet 1967

L’orateur enchaîne et termine par : « Vive le Canada français et vive la France ! » Le monde entier est ébahi. Et Pompidou, Premier ministre, dira du discours : « Celui-là, il ne me l’avait pas montré ! »

De Gaulle répondra, pour se justifier : « Il fallait bien que je parle aux Français du Canada. Nos rois les avaient abandonnés » – allusion à cette Nouvelle-France découverte sous François Ier, colonisée depuis Henri IV, avant que Louis XV ne cède les « quelques arpents de neige » du Canada à l’Angleterre (en 1763).

Il n’empêche, cette harangue déclenche une crise entre le Canada et la France, qui semble soutenir les indépendantistes québécois.

« Les Juifs […] étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur. »3037

Charles de GAULLE (1890-1970), conférence de presse, 27 novembre 1967

La guerre des Six Jours a commencé à l’aube du 5 juin 1967 : attaque des Israéliens, fulgurante ; défaite des Arabes, humiliante. L’opinion est divisée en France, au-delà des traditionnels clivages gauche-droite. La majorité gaulliste renâcle. Les intellectuels de gauche sont crucifiés : militants de la cause arabe et de l’anticolonialisme, ils ne peuvent trahir la solidarité sacrée avec le peuple juif victime du génocide et avec le petit État d’Israël.

En préface au numéro spécial des Temps modernes préparé sur le conflit israélo-arabe depuis plus d’un an et qui sort en juillet 1967, Jean-Paul Sartre, qui est encore le maître à penser d’une génération et prend position tranchée sur presque tout, avoue : « Déchirés, nous n’osons rien faire et rien dire. »

« L’année 1968, je la salue avec sérénité. »3038

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 31 décembre 1967

Les vœux de l’Élysée sont de tradition en fin d’année. Mais l’année 1968 va ébranler le régime et la société.

« Quand la France s’ennuie. »3039

Pierre VIANSSON-PONTÉ (1920-1979), titre de son article, Le Monde, 15 mars 1968

(Inspiré du mot de Lamartine, député sous la Monarchie de Juillet : « La France est une nation qui s’ennuie. »)

La France est calme. Les conflits sociaux sont isolés. Seul, le monde étudiant s’agite un peu partout dans le monde, en ce printemps 1968, de Tokyo à Mexico et de Berlin à Berkeley – aux USA, la contestation est surtout dirigée contre la guerre du Vietnam, dès avril 1967.

À Paris, tout commence par Nanterre, donc en banlieue. Cette université créée en 1964 se voulait modèle, mais le campus ouvert aux émigrés des alentours tourne au bidonville. Après diverses manifestations contre la réforme (signée Fouchet, ministre de l’Intérieur), le 22 mars, des étudiants révolutionnaires occupent la tour du bâtiment de l’administration.

Métro-boulot-dodo.2949

Pierre BÉARN (1902-2004), Couleurs d’usine, poèmes (1951)

L’expression est empruntée à ce poème publié chez Seghers. Une strophe décrivait ainsi la monotonie quotidienne du travail en usine : « Au déboulé garçon pointe ton numéro / Pour gagner ainsi le salaire / D’un énorme jour utilitaire / Métro, boulot, bistrot, mégots, dodo, zéro. »

Le texte, tiré à deux mille exemplaires au théâtre de l’Odéon, est distribué à la foule des étudiants. Quelques meneurs d’opinion vont expurger le dernier vers de trois mots pouvant être mal interprétés : bistrot, mégots, zéro. Reste la trilogie qui va enrichir les graffiti peints sur les murs de Paris, résumant le cercle infernal propre à des millions de travailleurs : « Métro, boulot, dodo ». On rêve forcément d’une autre vie. C’est l’une des raisons de l’explosion sociale de Mai 68.

J’emmerde la société, mais elle me le rend bien.2951

Slogan de Mai 68

On a pu lire bien d’autres revendications, tout et le contraire de tout et vice versa. C’est de bonne guerre, dans ce genre de situation explosive.

Défense de ne pas afficher. / L’imagination au pouvoir.
Exagérer, c’est commencer d’inventer.
Prenez vos désirs pour des réalités.
Faites l’amour, pas la guerre.2952

Slogans de Mai 68

Les sociologues ont commenté à l’infini ces mots qui restent dans la mémoire collective, bien au-delà de la génération spontanée qui les créa, entre barricades bon enfant, manifs en chaîne et grèves de la joie.

Sous les pavés, la plage.
L’aboutissement de toute pensée, c’est le pavé.3044

Slogans de la nuit du 10 au 11 mai 1968

Première nuit d’émeute, dite nuit des Barricades : des dizaines se dressent, barrant petites rues et grandes artères du Quartier latin (boulevard Saint-Michel, rue Gay-Lussac), entassements de voitures et pavés, arbres et palissades, matériaux volés aux chantiers voisins.

Le samedi 11, aux aurores et en trois heures de combat, la police vient à bout de la résistance étudiante : centaines de blessés, dégâts matériels considérables. L’opinion bascule du côté des jeunes et juge la police plus sévèrement que les manifestants. Récits vibrants, rumeurs incontrôlables, fracas de guérilla sur les ondes radio font croire au pays que le cœur de Paris est en guerre.

Les centrales ouvrières et la FEN (Fédération de l’éducation nationale, appelée la forteresse enseignante pour son pouvoir) appellent à la grève générale pour le surlendemain, lundi 13 mai.

« J’ai décidé que la Sorbonne serait librement ouverte à partir de lundi. »3045

Georges POMPIDOU (1911-1974), Discours radiodiffusé, samedi 11 mai 1968, 23 heures. L’Élysée en péril (2008), Philippe Alexandre

Le Premier ministre, de retour d’un voyage en Afghanistan, joue la carte de la détente, annonçant aussi la libération prochaine des étudiants arrêtés le 3 mai et condamnés le 5. Il retire la police de la Sorbonne pour que les cours reprennent. Mais… le mois de mai ne fait que commencer.

Interdit d’interdire.
Celui qui peut attribuer un chiffre à un texte est un con.
Quand le dernier des sociologues aura été étranglé avec les tripes du dernier bureaucrate, aurons-nous encore des problèmes ?3046

Slogans du 13 mai 1968

Lundi 13 mai, la Sorbonne rouverte est immédiatement occupée par les étudiants, comme toutes les autres facultés parisiennes. On multiplie les assemblées générales (AG) en forme de parlements informels. Premier communiqué : « L’Assemblée générale du lundi 13 mai décide que l’université de Paris est déclarée université autonome, populaire et ouverte en permanence, jour et nuit, à tous les travailleurs. L’université de Paris sera désormais gérée par les comités d’occupation et de gestion, constituée par les travailleurs, les étudiants et les enseignants. »

Ouvriers, enseignants, étudiants solidaires.3047

Inscription sur les bannières, 13 mai 1968

Manifestation digne, imposante, historique, mais sage : 200 000 personnes défilent de la République à Denfert-Rochereau en lançant ce nouveau slogan solidaire. Les dirigeants étudiants prennent parfois le pas sur les leaders syndicaux, d’où la réflexion de Cohn-Bendit qui est leur bête noire : « Ce qui m’a fait plaisir, cet après-midi, c’est d’être en tête du défilé où les crapules staliniennes étaient dans le fourgon de queue. »

Soyez réalistes, demandez l’impossible.
Aux examens, répondez par des questions.3051

Slogans à Censier (annexe de la Sorbonne), 14 mai 1968

Que répondre à cette logique !? Les professeurs, les politiques, les commentateurs sont dépassés, mais les acteurs et les auteurs de Mai 68 ne le sont pas moins.

« La récréation est finie. »3056

Charles de GAULLE (1890-1970), Orly, samedi 18 mai 1968. Mai 68 et la question de la révolution (1988), Pierre Hempel

Débarquant d’avion, de retour de Roumanie avec douze heures d’avance. Il dit aussi : « Ces jeunes gens sont pleins de vitalité. Envoyez-les donc construire des routes. »

« La réforme, oui, la chienlit, non. »3057

Charles de GAULLE (1890-1970), Bureau de l’Élysée, dimanche matin, 19 mai 1968

Formule rapportée par Georges Gorse (ministre de l’Information) et confirmée par Georges Pompidou, Premier ministre. Le président réunit les responsables de l’ordre qui n’existe plus, demande le nettoyage immédiat de la Sorbonne et de l’Odéon. Mais cela risque de déclencher un engrenage de violences et ses interlocuteurs obtiennent un sursis d’exécution. Il faut éviter l’irréparable.

La chienlit, c’est lui.3058

Slogan sous une marionnette en habit de général aux Beaux-Arts, 20 mai 1968

La chienlit ? Ce sont surtout 6 à 10 millions de grévistes. Et tout ce qui s’ensuit : usines occupées, essence rationnée, centres postaux bloqués, banques fermées. Les ménagères stockent. Les cafés sont pleins. La parole se déchaîne jusque dans les églises. La moindre petite ville a son mini-Odéon et sa micro-Sorbonne.

Ce n’est pas une révolution, sire, c’est une mutation.3060

Slogan sur les murs de Nanterre, mai 1968

Cohn-Bendit, Dany le Rouge, l’« enragé de Nanterre », sait être aussi lucide et raisonnable à 23 ans, quand il affirme le 20 mai : « Je ne crois pas que la révolution soit possible du jour au lendemain. Je crois que nous allons plutôt vers un changement perpétuel de la société, provoqué à chaque étape par des actions révolutionnaires […] Au mieux, on peut espérer faire tomber le gouvernement. Mais il ne faut pas songer à faire éclater la société bourgeoise. »

« Après les événements que nous venons de vivre, nous sommes entrés dans la période du post-gaullisme et ce, dans de mauvaises conditions. »3061

Gaston DEFFERRE (1910-1986), Assemblée nationale, 22 mai 1968. Mai 68 et ses suites législatives immédiates [en ligne], Assemblée nationale

Defferre, député-maire de Marseille, grand résistant, mais opposant socialiste à de Gaulle, s’adresse à Pompidou, Premier ministre : « Quelle que soit l’issue du scrutin et même si la censure n’est pas votée, vous sortirez diminué de cette épreuve. » La motion de censure déposée par l’opposition est rejetée. Quant à la prédiction, elle est à la fois fausse et vraie.

« En France, depuis le 3 mai 1968, il n’y a plus d’État et ce qui en tient lieu ne dispose même pas des apparences du pouvoir […] Il convient dès maintenant de constater la vacance du pouvoir et d’organiser la succession. »3071

François MITTERRAND (1916-1996), Conférence de presse, mardi 28 mai 1968

C’est l’événement du jour. Le leader de la gauche qui n’est ni gauchiste ni communiste a pris rendez-vous avec 500 journalistes à 11 heures, salon de l’hôtel Intercontinental. Il envisage un « gouvernement provisoire de gestion, une élection en juillet du président de la République, un renouvellement de l’Assemblée nationale en octobre. » Bref, un pouvoir de rechange.

« Depuis quelque chose comme trente ans que j’ai affaire à l’histoire, il m’est arrivé quelquefois de me demander si je ne devais pas la quitter. »3072

Charles de GAULLE (1890-1970). De Gaulle, 1958-1969 (1972), André Passeron

Folle journée du 29 mai 1968 : le général a disparu. Conseil des ministres de 10 heures décommandé à la dernière minute. De Gaulle a quitté l’Élysée, mais il n’est pas à Colombey : « Oui ! le 29 mai, j’ai eu la tentation de me retirer. Et puis, en même temps, j’ai pensé que, si je partais, la subversion menaçante allait déferler et emporter la République. Alors, une fois de plus, je me suis résolu » (Entretien télévisé avec Michel Droit, 7 juin).

« Une « dépression » ? une « pause » à Baden ? une « manœuvre » difficile à comprendre ? un « chef-d’œuvre tactique » ? Qui, témoin, chroniqueur, analyste, partisan ou adversaire, peut dire le dernier mot sur cet étrange détour vers la Forêt-Noire ? »3073

Jean LACOUTURE (né en 1921), De Gaulle, volume III. Le souverain (1986)

On l’a su plus tard, le président est allé voir le général Massu en Allemagne. Oui, mais pourquoi ? Dans sa biographie sur de Gaulle, Jean Lacouture confronte les interprétations qui opposent deux écoles : celle du désarroi et celle de la tactique, pour conclure que le mystère demeure.

« Je ne me retirerai pas […] Je ne changerai pas le Premier ministre, dont la valeur, la solidité, la capacité méritent l’hommage de tous. Il me proposera les changements qui lui paraîtront utiles dans la composition du gouvernement. Je dissous aujourd’hui l’Assemblée nationale. »3074

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours radiodiffusé, jeudi 30 mai 1968, 16 h 30

Le transistor est toujours le « cordon ombilical qui relie la France à sa révolution » (Danielle Heymann). De Gaulle ajoute que « partout et tout de suite, il faut que s’organise l’action civique ».

« Mitterrand, c’est raté ! Les cocos, chez Mao ! Le Rouquin, à Pékin ! Giscard, avec nous ! De Gaulle n’est pas seul ! »3075

Cris scandés par la foule sur les Champs-Élysées, 30 mai 1968

Ils sont donc 300 000 ou 400 000 à répondre à l’appel du général, dans une solidarité populaire presque spontanée. En fait, la manifestation était préparée, mais le succès est inespéré : ce ne sont pas seulement les anciens combattants et les bourgeois du XVIe arrondissement qui défilent, on voit aussi beaucoup de jeunes et des gens modestes. En tête du cortège, Malraux, Mauriac, diverses personnalités, et Debré le gaulliste de la première heure peut clamer : « De Gaulle n’est pas seul. »

« Le 30 mai, en l’espace de cinq minutes que dura l’allocution du général, la France changea de maître, de régime et de siècle. Avant 16 h 30, on était à Cuba. Après 16 h 35, c’était presque la Restauration. »3076

Jean LACOUTURE (né en 1921), De Gaulle, volume III. Le souverain (1986)

Le biographe exprime le ressaisissement du pouvoir, le revirement de l’opinion, l’incroyable rapidité du retour à l’ordre des choses. Jusqu’à la fin, Mai 68 sera le plus surprenant des happenings.

« En mai dernier, on a pris la parole comme on a pris la Bastille en 1789. »3080

Michel de CERTEAU (1925-1986), « Pour une nouvelle culture : prendre la parole », Études, juin-juillet (1968)

La fête est finie. Les exégèses ne font que commencer. Une chose est sûre : tout le monde a eu droit à l’expression, presque tout le monde en a profité. Le meilleur a côtoyé le pire, éclairs de génie poétique et discours soporifiques. Foire aux idées, fraternité universelle, démocratie directe, société sans classe, spectacle permanent, happening. Était-ce si neuf ? En février 1848, Tocqueville, grand témoin de son temps, écrit à propos de la brève révolution d’alors : « J’avais sans cesse l’impression qu’ils étaient en train de représenter la Révolution française bien plutôt que de la continuer. » Et Proudhon : « La nation française est une nation de comédiens. »

« De la réponse que fera le pays à ce que je lui demande va dépendre évidemment soit la continuation de mon mandat, soit aussitôt mon départ. »3086

Charles de GAULLE (1890-1970), entretien télévisé avec Michel Droit, 10 avril 1969

Contre vents et marées, avis et prédictions, alors que l’Assemblée lui assurait une fin de septennat sans histoire, le général a voulu un référendum, annoncé en février : sur la réforme régionale et la réforme du Sénat.

C’est encore une question de confiance entre lui et le pays. Il met tout son poids politique dans la balance, menaçant de partir en cas de non. Tous les partis de gauche font naturellement campagne pour le non, et Valéry Giscard d’Estaing aussi. Pompidou appelle au oui, mais sans vraie conviction. Verdict du 27 avril : 48 % de oui et 52 % de non. Le lendemain, de Gaulle démissionne.

« Cas sans précédent de suicide en plein bonheur. »3087

François MAURIAC (1885-1970), à propos du référendum d’avril 1969. De Gaulle, volume III (1986), Jean Lacouture

De Gaulle part en Irlande, pour ne pas être impliqué dans la campagne présidentielle – il votera par procuration. Il retourne ensuite à Colombey, s’enfermer dans sa propriété de la Boisserie pour un dernier face à face avec l’histoire : la rédaction quelque peu désenchantée, quoique sereine, de ses Mémoires d’espoir.

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