De Gaulle : le président au pouvoir | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

De Gaulle.

Ce nom s’impose, en plus des références mémorielles : Appel du 18 juin (petite erreur récurrente !), compte rond des anniversaires de naissance et de mort (1890-1970) et anniversaire de la bataille de France (1940) font de 2020 « l’année de Gaulle ».

Premier hommage médiatique du président Macron au grand aîné, en mai dernier, et d’autres suivent. S’approprier l’héritage du général, ça ne peut pas faire de mal… Si les discours sont suivis d’actions : règle sans exception et l’une des particularités de ses « deux vies » politiques.

De Gaulle reste notre dernier personnage historique. Il sort de scène en 1969 et se retire pour achever ses Mémoires. Un an après, « la France est veuve » (selon le mot de son successeur, le président Pompidou). L’Histoire en citations perd un auteur et acteur majeur du récit national (sur le podium, après Napoléon et devant Victor Hugo).

La Cinquième République aura d’autres hommes politiques (avec des idées pour la France) et beaucoup de politiciens (faisant carrière), mais plus de premier grand rôle propre aux époques épiques : dernière guerre mondiale, puis guerre civile d’Algérie. Ce genre de périodes, certes dures à vivre pour les contemporains (Révolution, Empire, toutes les guerres), engendre des personnages hors norme.

De Gaulle se révèle tardivement, à 50 ans : surdoué du Verbe (discours, écrits) et de l’Action. En 1940, il faut sauver la France en péril. Mission plus que difficile, mais « impossible n’est pas français » (Napoléon). En 1958, la guerre d’Algérie est l’occasion d’un come-back historique (plus réussi que les Cent-Jours napoléoniens !).

De Gaulle incarne certes « l’ancien monde » et ses valeurs. Ce n’est pas un homme « moderne », il ne sacrifie jamais à la mode de son temps et la « chienlit » de Mai 68, mal comprise d’un président vieillissant, lui sera fatale l’année suivante. Malgré tout, c’est le seul personnage de l’histoire qui peut nous servir aujourd’hui de référence : par sa Résistance, son courage physique et moral, ses vues (souvent) prophétiques, ses ambitions nationales (jamais personnelles), son honnêteté absolue, sa rigueur extrême. Quant à son humour présidentiel toujours en situation, (re)découvrez-le !
Nous dédions à de Gaulle, successivement général en guerre et président au pouvoir, une mini-série en deux éditos. La chronologie s’impose en bonne logique historique.

Toutes les citations de cet édito sont à retrouver dans nos Chroniques de l’Histoire en citations : en 10 volumes, l’histoire de France de la Gaule à nos jours vous est contée, en 3 500 citations numérotées, sourcées, contextualisée, signées par près de 1 200 auteurs.

 

II. Le président au pouvoir.

Prologue

Le général redevient l’éphémère président du GPRF en sursis.

« On entendait abattre ce que l’on appelait l’esprit bourgeois, la puissance de l’argent, les « grands seigneurs de l’économie », et pour cela on aurait besoin d’une économie dirigée, reniant le libéralisme traditionnel, désormais relégué à droite. »2847

Charte du Conseil national de la Résistance (mars 1944). La Vie politique en France depuis 1940 (1979), Jacques Chapsal, Alain Lancelot

Le CNR (Conseil national de la Résistance) créé par Jean Moulin formulait déjà les principales options et directions politiques de la Quatrième République, notamment dans les domaines économique (nationalisation des grands moyens de production et des banques, planification) et social (Sécurité sociale, congés payés, conditions de travail). Après la Libération, le CNR laisse la place au GPRF (Gouvernement provisoire de la République française) créé par le général de Gaulle, le 23 octobre 1944. Le travail législatif continue et aujourd’hui encore, on se réfère à tout ce que nous lui devons !

C’est déjà en homme d’État que le général imaginait la France à venir. On retrouve cette même vision prophétique chez les Révolutionnaires de 1789 en pleine guerre civile et étrangère, ou avec Napoléon sous le Consulat et l’Empire, remarquable législateur (Code civil, Concordat et autres institutions nationales).

« En 1944, les Français étaient malheureux, maintenant ils sont mécontents. C’est un progrès. »2858

Charles de GAULLE (1890-1970), de nouveau chef du gouvernement provisoire depuis le 21 octobre 1945. De Gaulle, l’exil intérieur (2001), Jacques Baumel

La France est libre, les nationalisations ont commencé, la Sécurité sociale est créée par ordonnance, mais les conditions de vie des Français restent très dures : pain rationné et cartes d’alimentation pour la plupart des produits, charbon rare et production désorganisée.

« Je ne croyais pas pouvoir leur [les communistes] confier aucun des trois leviers qui commandent la politique étrangère, savoir : la diplomatie qui l’exprime, l’armée qui la soutient, la police qui la couvre. »2860

Charles de GAULLE (1890-1970). De Gaulle, volume II (1990), Jean Lacouture

De Gaulle a été porté (pour la seconde fois) à la présidence du GPRF par l’unanimité des 565 députés élus le 21 octobre : communistes, MRP et socialistes sont les grands gagnants, radicaux et modérés, les perdants.

Lors de la constitution de son gouvernement, de Gaulle ne donne aux communistes aucun des trois ministères clés qu’ils réclament, mais il leur confie d’importants ministères économiques et sociaux – et la Fonction publique à Maurice Thorez, toujours secrétaire du PCF (de 1930 à 1964).

Rappelons que dans la Résistance, les communistes habitués à la discipline ont été de remarquables organisateurs et combattants. C’est après que les relations avec eux vont se révéler « impossibles ».

« Chacun, quelle que fût sa tendance, avait, au fond, le sentiment que le Général emportait avec lui quelque chose de primordial, de permanent, de nécessaire, qu’il incarnait de par l’Histoire, et que le régime des partis ne pouvait pas représenter. »2862

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome III, Le Salut, 1944-1946 (1959)

20 janvier 1946 : le président du GPRF démissionne brutalement, après trois mois au pouvoir. Le motif : son désaccord avec le Parti communiste sur l’élaboration de la Constitution de la Quatrième République. Plus fondamentalement, il incrimine déjà le système des partis.

Commentant son départ, il fait appel à la raison pour prendre un souverain recul face à l’événement.

« Dans le tumulte des hommes et des événements, la solitude était ma tentation. Maintenant, elle est mon amie. De quelle autre se contenter, quand on a rencontré l’Histoire ? »2863

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome III, Le Salut, 1944-1946 (1959)

C’est « le sentiment qui parle ». 20 janvier 1946. De Gaulle se retire de la scène politique et sera absent de l’histoire pour une longue traversée du désert et une relative solitude. En fait, ce n’est qu’un au revoir au pouvoir et une fausse sortie.

Quatrième République : traversée du désert de douze ans pour de Gaulle, privé de tout pouvoir politique et paradoxalement très présent.

« La France a gagné la bataille de la natalité en 1946, sans y gagner celle de la jeunesse et de la vie. »2849

Alfred SAUVY (1898-1990). L’Économie et la société française depuis 1945 (1981), Maurice Parodi

Dès 1945, de Gaulle, paternel et patriote, souhaite « douze millions de beaux bébés ». Vœu très exactement exaucé, fin 1958. C’est le fameux baby-boom. Le pays bénéficie de ce renouveau démographique qui a sa pointe au début des années 1950. La montée des jeunes a des effets positifs sur l’économie, augmentant la demande de logements, équipements, alimentation, vêtements, éducation, santé, loisirs.

Mais des blocages demeurent, dans la société : inégalités et exclusion sociale dans une France vivant trop volontiers à l’heure de son clocher. « Le débat sur la France moderne, amorcé en 1953 et 1954, n’a pas eu de traduction parlementaire : le régime semble incapable d’assumer la nouveauté dont il a facilité l’émergence » (Jean-Pierre Rioux, La France de la Quatrième République).

« Aujourd’hui, la France n’a plus qu’une seule ambition : celle de son niveau de vie. »2851

Charles de GAULLE (1890-1970). Tout est bien (1989), Roger Stéphane

« Jusqu’à une date récente, elle était constamment tendue vers la réalisation d’ambitions nationales. Elle a eu l’ambition de son unité, l’ambition de ses frontières naturelles, puis l’ambition de conquérir l’Europe, la volonté de se libérer de ses traités de 1815 et après 70, il y a eu l’idée, la grande idée de la revanche, depuis plus rien. »

Il ne faut pourtant pas mépriser la grande amélioration des conditions matérielles de vie : le taux de croissance annuel moyen de 5 % dans les années 1950-1960 étonne aujourd’hui encore. C’est à mettre à l’actif de la Quatrième République, situant la France avant les USA et la Grande-Bretagne, mais derrière l’Allemagne et le Japon, pays des miracles économiques succédant à leur défaite.

« Les néophytes de la révolution […] ont exigé des nationalisations immédiates. Les nouveaux dieux ont soif. »2861

Joseph LANIEL (1889-1975), Assemblée nationale constituante, 2 décembre 1945. Annales, Débats (1946), Assemblée nationale

Les nationalisations font toujours débat en politique, quand la gauche se retrouve au pouvoir, ce qui est le cas en 1945.

Député du centre-droit, Laniel s’oppose à cette politique : « Personne ne sait où elle conduit. » À l’ordre du jour, la nationalisation du crédit, mais bien d’autres secteurs sont concernés : charbonnages, électricité et gaz, usine Renault et aéronautique, transports maritimes et aériens, assurances.
La vague des nationalisations en 1945-1946, comme hier en 1936 et demain en 1981-1982, revêt une importance mythique autant que pratique. Pour de Gaulle, la raison principale de cette grande réforme de structure est de mettre un instrument décisif « entre les mains de la Nation ». Il y a aussi une volonté de revanche sur les puissances d’argent. De Gaulle ne manquera pas de rappeler au patronat désorganisé son absence à Londres et dans la Résistance. Dans cette conjoncture économique et politique, la droite minoritaire et pas très fière ne peut pas vraiment s’opposer aux nationalisations voulues par de Gaulle et la gauche.

« Un tiers des Français s’étaient résignés [à la Constitution], un tiers l’avaient repoussée, un tiers l’avaient ignorée. »2864

Charles de GAULLE (1890-1970). Vie politique sous la Cinquième République (1981), Jacques Chapsal

Il juge avec ironie la Constitution de 1946. Premier projet, rejeté par référendum du 5 mai, second projet accepté par référendum du 13 octobre 1946.

En fait, la Libération a raté sa Constitution : compliquée, instituant des organes nouveaux à qui elle ne donne pas leurs chances, et ne supprimant aucune des institutions du précédent régime, elle permet certes à la France de reprendre une vie parlementaire normale, mais elle prolonge la Troisième République avec tous ses défauts, alors qu’il lui faut affronter des problèmes nouveaux.

L’Assemblée nationale, élue le 10 novembre, donne au PC la place du premier parti de France (plus de 28 % des suffrages exprimés). Viennent ensuite le MRP (26 %), le Parti Socialiste SFIO (en perte de vitesse, moins de 18 %), modérés et radicaux regroupant 25 % des suffrages… et l’Union gaulliste, moins de 3 %.

« Le choix est simple : modernisation ou décadence. »2865

Jean MONNET (1888-1980), Mémoires (1976)

Il reste l’un des Pères de l’Europe et le promoteur du premier plan français, dit de modernisation et d’équipement, lancé le 27 novembre 1946. Après la guerre, les priorités économiques s’imposent : reconstruire le pays, moderniser l’outil de production. Le plan est la solution rationnelle – de Gaulle, revenu au pouvoir sous la Cinquième, dira que « les objectifs à déterminer par le Plan revêtent pour tous les Français un caractère d’ardente obligation ».

La planification à la française n’est pas dirigiste, se voulant surtout incitative, après concertation. Près d’un millier d’acteurs économiques sont consultés pendant un an (patrons, syndicalistes, fonctionnaires), de sorte que le plan est bien accepté, en 1947. Il bénéficie également du plan Marshall, initiative américaine, au niveau européen.

« Le jour va venir où, rejetant les jeux stériles et réformant le cadre mal bâti où s’égare la nation et se disqualifie l’État, la masse immense des Français se rassemblera sur la France. »2867

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours de Bruneval, 30 mars 1947. Discours et messages : dans l’attente, février 1946-avril 1958 (1970), Charles de Gaulle

À l’occasion d’une cérémonie commémorative de la Résistance, devant une foule de 50 000 personnes et des officiels du régime, la grande voix s’élève à nouveau. Ramadier, premier président du Conseil de la Quatrième République, s’empresse de déclarer : « Il n’y a point de sauveur suprême, ni César ni tribun. »

« Le RPF, c’est le métro à 6 heures du soir. »2868

André MALRAUX (1901-1976), délégué à la propagande du RPF. Malraux : une vie dans le siècle, 1901-1976 (1976), Jean Lacouture

Le Rassemblement du peuple français est créé officiellement le 14 avril 1947 par de Gaulle.

Le général ne veut plus attendre et risquer qu’on l’oublie, cependant que le contexte international fait craindre une troisième guerre mondiale ! Il va donc rassembler autour de son nom des hommes d’origine sociale et de tendance politique très diverses : « Anciens des réseaux et de Londres, […] vaste clientèle à ponctionner sur le MRP, le centre et la droite […] des ouvriers et des petites gens déçus […] en passant par les héros et les fidèles, les « compagnons » seront légion », affirme Malraux. Le RPF triomphe aux prochaines élections (municipales d’octobre 1947). L’avenir sera décevant.

« Les États-Unis d’Europe se feront dans la douleur, et les États-Unis du monde ne sont pas encore là. »2874

André MALRAUX (1901-1976), Appel aux intellectuels, 5 mars 1948 à la salle Pleyel. André Malraux (1952), Pierre de Boisdeffre

Les rêves du XIXe siècle, ceux de Michelet, Hugo, Jaurès et autres apôtres des « États-Unis du monde », sont révolus selon Malraux : « Pour le meilleur comme pour le pire, nous sommes liés à la patrie. » Il défend la notion d’héritage culturel, au nom de quoi la France doit retrouver son rôle en Europe. C’est aussi de Gaulle qui parle par sa voix. Mais l’appel n’est pas entendu.

Autre tentative vaine : le Rassemblement du peuple français (RPF) créé l’an dernier par de Gaulle. Sous la houlette de Malraux, il rassemble des hommes d’origine sociale et de tendance politique très diverses. Mais l’heure du retour n’est pas encore venue pour le général. Malraux, inaccessible à la tentation des honneurs politiques, seul des écrivains de grand renom à s’associer aussi étroitement au gaullisme, reste le plus fidèle des compagnons, durant « la traversée du désert ».

« La politique, ce n’est pas de résoudre les problèmes, mais de faire taire ceux qui les posent. »2875

Henri QUEUILLE (1884-1970), nouveau président du Conseil, septembre 1948. Évaluation et démocratie participative (2004), Jean-Claude Boval

La formule lui est prêtée, reflétant une tendance très Quatrième République que de Gaulle doit détester !

Venu de la Troisième, ministre près de vingt fois avant 1940, Queuille a pour méthode de contourner les difficultés. « C’est le docteur tant mieux, le président pas de problème », selon Jacques Fauvet, journaliste du Monde. « C’est de l’immobilisme », dit Pleven qui, devenu président du Conseil, agira de même. Le premier cabinet Queuille (11 septembre 1948-5 octobre 1949) doit faire face à des grèves très dures et procéder à une dévaluation du franc. Après avoir tenu treize mois, presque un record, il tombe, sa majorité étant trop composite. Il reviendra deux fois : « On prend les mêmes et on recommence. »

Le régime des partis voit s’affronter ceux de gauche (communistes, socialistes SFIO) contre ceux de droite (indépendants et modérés inorganisés, RPF gaulliste), et les centristes (MRP, radicaux, UDSR issue de la Résistance) qui tentent toujours de former une Troisième Force avec divers ralliés, lesquels monnaient leur concours plus ou moins provisoire. Cependant que de Gaulle s’exaspère : « Le régime des partis, c’est la pagaille. » La pagaille et/ou l’impuissance. Cela va durer encore dix ans.

« Jamais la marge n’a été aussi étroite entre l’abandon et le salut. Jamais l’abîme n’a côtoyé de plus près le chemin du redressement. »2880

Antoine PINAY (1891-1994), Discours d’investiture, Assemblée Nationale, 6 mars 1952. Histoire de la IVe République : la République des contradictions, 1951-1954 (1968), Georgette Elgey

Langage gaullien, sinon gaulliste ! De Gaulle en fera son ministre des Finances en 1958.

Pinay obtient l’investiture de justesse (324 voix contre 206 et 89 abstentions) : c’est le retour aux responsabilités politiques de la droite, écartée du pouvoir depuis la Libération. Mais le nouveau président du Conseil refuse toute étiquette, prend le portefeuille des Finances dont personne ne voulait et présente son programme de redressement économique et financier : maîtrise de l’inflation et défense du franc, échelle mobile des salaires (qui rassure les syndicats), avec réduction des dépenses de l’État et emprunt du Pinay. Pari réussi – aidé il est vrai par une baisse mondiale des prix.

« Sans moi, que seriez-vous ?
— Sans vous, je serais ministre. »2882

Edmond BARRACHIN (1900-1975), député RPF, au général de Gaulle (1890-1970), juillet 1952. Recueil des textes authentiques des programmes et engagements électoraux des députés proclamés élus à la suite des élections générales (1956), Assemble nationale, Secrétariat général

Le parti du général fait long feu. Le Rassemblement se disperse. De Gaulle reproche à ses troupes de pactiser avec l’ennemi, en l’occurrence le système de la Quatrième République, notamment sous le gouvernement Pinay. L’état-major durcit sa position, les dissidences se multiplient.

« On peut camper sur une position en attendant la soupe, mais on ne peut remporter la victoire sans combattre. Ceux qui ne voulaient pas combattre sont allés à la soupe. »2883

Charles de GAULLE (1890-1970), Déclaration d’octobre 1952. La Vie politique en France de 1940 à 1958 (1984), Jacques Chapsal

Le général fustige en termes militaires l’intégration progressive des députés RPF au système. Le 6 mai 1953, après un grave échec aux municipales, de Gaulle dresse un bilan désabusé de son action et signe la fin du Rassemblement agissant en son nom : « Au Parlement, il [le RPF] ne saurait non plus prendre part, en corps et ès qualités, à la série des combinaisons, marchandages, vote de confiance, investitures, qui sont les jeux, les poisons et les délices du système. »

« Gouverner, c’est choisir. »2885

Pierre MENDÈS FRANCE (1907-1982), Discours à l’Assemble nationale, 3 juin 1953. Gouverner, c’est choisir (1958), Pierre Mendès France

« La cause fondamentale des maux qui accablent le pays, c’est la multiplicité et le poids des tâches qu’il entend assumer à la fois : reconstruction, modernisation et équipement, développement des pays d’outre-mer, amélioration du niveau de vie et réformes sociales, exportations, guerre en Indochine, grande et puissante armée en Europe, etc. Or, l’événement a confirmé ce que la réflexion permettait de prévoir : on ne peut pas tout faire à la fois. Gouverner, c’est choisir, si difficiles que soient les choix. »

Cette formule gaullienne, sinon gaulliste, empruntée (involontairement ?) au duc Gaston de Lévis (Maximes politiques, 1808), accompagne désormais l’homme politique qui sera bientôt au pouvoir. Quelques jours plus tôt, dans le premier numéro de L’Express (16 mai 1953), Mendès France écrit : « À prétendre tout faire, nous n’avons réussi qu’à détériorer notre monnaie, sans satisfaire aucun de nos objectifs […] Ce n’est pas sur des conférences diplomatiques, mais sur la vigueur économique que l’on fait une grande nation. »

Quelques mois plus tard, devant la déroute française dans la guerre d’Indochine, il ajoutera : « Nous sommes en 1788 », cependant que Paul Reynaud voit en la France « l’homme malade de l’Europe ».

« En ce jour anniversaire qui est aussi celui où j’assume de si lourdes responsabilités, je revis les hautes leçons de patriotisme et de dévouement au bien public que votre confiance m’a permis de recevoir de vous. »2891

Pierre MENDÈS FRANCE (1907-1982), Télégramme au général de Gaulle, 18 juin 1954. Mendès France au pouvoir (1965), Pierre Rouanet

Son premier jour au pouvoir coïncide avec celui de l’Appel, il y a quatorze ans. Mendès France avoue alors avoir trois grands hommes comme modèle : Poincaré, Blum et de Gaulle.

Le troisième homme est sceptique sur les chances du nouveau chef du gouvernement : « Vous verrez, ils ne vous laisseront pas aller jusqu’au bout », lui dira-t-il le 13 octobre. Sept mois et dix-sept jours : le titre donné par Mendès France au recueil de ses discours dit très exactement la durée de son ministère, renversé le 5 février 1955.

« Les hommes passent, les nécessités nationales demeurent. »2896

Pierre MENDÈS FRANCE (1907-1982), Assemblée Nationale, nuit du 4 au 5 février 1955. Pierre Mendès France (1981), Jean Lacouture

L’Assemblée vient de lui refuser la confiance (319 voix contre 273) : par peur d’une politique d’« aventure » en Afrique du Nord. On l’accuse, dans son discours de Carthage, d’avoir encouragé la rébellion des Tunisiens et des fellagas d’Algérie, alors qu’il est partisan déclaré de l’Algérie française dont il a renforcé la défense. Contrairement aux usages et sous les protestations, il remonte à la tribune pour justifier son action.

Mendès France est resté populaire dans le pays, mais de nombreux parlementaires déplorent ses positions cassantes, aux antipodes des compromis et compromissions de la Quatrième République. Le « syndicat » des anciens présidents du Conseil et anciens ministres lui reproche de ne pas jouer le jeu politicien et de semer le trouble dans l’hémicycle et ses coulisses. De Gaulle l’avait prédit : « Ils ne vous laisseront pas faire ! » Et Mendès France, pour la dernière fois à la tribune, défie les députés : « Ce qui a été fait pendant ces sept ou huit mois, ce qui a été mis en marche dans ce pays ne s’arrêtera pas… »

« Ils n’osent écrire qu’une police qui torture, si blâmable qu’elle soit, c’est une police qui fait son métier, une police sur laquelle on peut compter. »2909

François MAURIAC (1885-1970), Bloc-notes, I, 1952-1957

« Ils ne l’écrivent pas noir sur blanc, mais cela court entre les lignes… » En 1952, Mauriac, écrivain catholique, reçoit le prix Nobel de littérature pour « la profonde imprégnation spirituelle et l’intensité artistique avec laquelle ses romans ont pénétré le drame de la vie humaine ». Il n’a pas pris position dans la guerre d’Indochine, mais il s’engage désormais en faveur de l’indépendance du Maroc, puis de l’Algérie, et condamne l’usage de la torture par l’armée française. Dans une méditation douloureuse et brûlante intitulée Imitation des bourreaux de Jésus-Christ, il dénonce l’État tortionnaire, et non plus seulement l’État policier, lors de l’allocution de clôture de la Semaine des intellectuels catholiques, à Florence, en novembre 1954. Il s’investit de plus en plus dans le drame algérien, qu’il commentera jusqu’en 1958. Il est alors convaincu que seul de Gaulle peut dénouer la situation.

« Le cadavre bafouille. »2918

Hubert Beuve-MÉRY (1902-1989) citant Maurice Barrès (1862-1923). Le Suicide de la Quatrième République (1958), Hubert Beuve-Méry

La France vit à l’heure algérienne. Le pouvoir, donc le régime, est dans une situation sans issue : aucune majorité stable possible, ni à gauche, ni au centre, ni à droite, face au drame national.

La guerre divise les Français et les consciences – même si on la nomme « lutte contre la rébellion ». À Paris, on parle de « bons offices » anglo-américains en vue de la paix. Félix Gaillard tombe, Pflimlin arrive, Alger craint d’être lâchée.

« L’armée française, d’une façon unanime, sentirait comme un outrage l’abandon de ce patrimoine national [l’Algérie]. On ne saurait préjuger sa réaction de désespoir. »2919

Général SALAN (1899-1984), commandant supérieur en Algérie, Télégramme au général Ély, chef d’état-major général, 9 mai 1958. Le Siècle dernier : 1918-2002 (2003), René Rémond

« L’armée en Algérie est troublée par le sentiment de sa responsabilité à l’égard des hommes qui combattent […] à l’égard de la population française de l’intérieur qui se sent abandonnée. […] Je vous demande de vouloir bien appeler l’attention du président de la République sur notre angoisse, que seul un gouvernement fermement décidé à maintenir notre drapeau en Algérie peut effacer. »

« L’Armée au pouvoir ! Tous au GG ! »2920

Cris de la foule, Alger, manifestation du 13 mai 1958. L’Appel au père : de Clemenceau à de Gaulle (1992), Jean-Pierre Guichard

Le GG, c’est le palais du gouverneur général, devenu, depuis 1956, celui du ministre résident. Il est le symbole du pouvoir et, en tant que tel, pris d’assaut, pillé. Un Comité de salut public se constitue, mêlant Français et musulmans, civils et militaires, en une coalition très hétéroclite, présidée par le général Massu : c’est le putsch d’Alger, ou coup d’État du 13 mai.

« Deux pouvoirs s’instaurent : le pouvoir légal à Paris et le pouvoir militaire à Alger. Un troisième, le pouvoir moral, celui du général de Gaulle, est encore à Colombey. »2921

Jacques FAUVET (1914-2002), La Quatrième République (1959)

De Gaulle, retiré de la scène politique après la guerre, très hostile au régime des partis de la Quatrième, se tient en réserve de la République et sent son heure enfin revenue : oui, la France a besoin de lui ! On imagine comme ce grand communicateur a dû peser chaque mot de son premier communiqué à la presse.

Chronique (1958-1969)

1. Come-back du sauveur de la nation : le contexte de guerre civile impose en dernier recours le retour du Général, à la fin de la Quatrième République.

« Naguère, le pays, dans ses profondeurs, m’a fait confiance pour le conduire tout entier jusqu’à son salut. Aujourd’hui, devant les épreuves qui montent de nouveau vers lui, qu’il sache que je me tiens prêt à assumer les pouvoirs de la République. »2922

Charles de GAULLE (1890-1970), Communiqué remis à la presse le 15 mai 1958. 1958, le retour de De Gaulle (1998), René Rémond

Le 15 mai, Salan crie « Vive de Gaulle ! » au Forum d’Alger. Cependant que le général se présente comme sauveur de la Nation, après avoir fait un sombre et juste diagnostic de la situation : « La dégradation de l’État entraîne infailliblement l’éloignement des peuples associés, les troubles de l’armée au combat, la dislocation nationale, la perte de l’indépendance. Depuis douze ans, la France, aux prises avec des problèmes trop rudes pour le régime des partis, est engagée dans ce processus désastreux. » Il pourrait ajouter : « Je vous l’avais bien dit. »

« Croit-on qu’à soixante-sept ans, je vais commencer une carrière de dictateur ? »2923

Charles de GAULLE (1890-1970), conférence de presse, 19 mai 1958. 1958, le retour de De Gaulle (1998), René Rémond

Le général tient à tranquilliser une opinion émue par sa déclaration du 15 mai. Et de conclure : « J’ai dit ce que j’avais à dire. À présent, je vais rentrer dans mon village et m’y tiendrai à la disposition du pays. »

Le pays, divisé, bouleversé, est par ailleurs sensible à toutes les rumeurs (vraies fake-news).

« Il ne faut pas beaucoup de mitraillettes pour disperser cent mille citoyens armés de grands principes. »2924

François MAURIAC (1885-1970), L’Express, 12 juin 1958, Bloc-notes, 1958-1960, II (1961)

Au cours des journées de mai 1958, l’idée s’est répandue d’un dénouement possible de la crise par l’établissement d’une dictature militaire en France. Des parachutistes venus d’Algérie pourraient débarquer, faire jonction avec les réseaux favorables à l’Algérie française en métropole, les putschistes bénéficiant même de complicités dans l’appareil de l’État. Le 28 mai, à Paris, une foule immense et pacifique va défiler de la Nation à la République, conspuant les paras et criant : « Le fascisme ne passera pas ! »

Mauriac qui en rend compte dénonce le danger fasciste dans L’Express, au fil de sa fameuse chronique hebdomadaire. Cette menace a précipité la solution de Gaulle, recours à l’ultime sauveur. Pour Mauriac, c’est l’homme du destin, l’homme de la grâce, le garant de l’unité du pays. Dès lors, sa vision de la politique se confond avec celle du gaullisme. Ses prises de position passionnées le conduisent à quitter L’Express pour Le Figaro littéraire, trop heureux d’accueillir désormais son Bloc-notes, publié plus tard en quatre recueils.

« Dans le péril de la patrie et de la République, je me suis tourné vers le plus illustre des Français. »2925

René COTY (1882-1962), Message du président de la République au Parlement, 29 mai 1958. Histoire mondiale de l’après-guerre, volume II (1974), Raymond Cartier

Face à la menace de guerre civile, le président de la République fait savoir aux parlementaires qu’il a demandé au général de Gaulle de former un gouvernement. Chahuts et chants de la part des députés, qui entonnent La Marseillaise – procédé contraire à tous les usages, et même à la lettre de la Constitution.

« Le plus illustre des Français […] celui qui, aux années les plus sombres de notre histoire, fut notre chef pour la reconquête de la liberté et qui, ayant réalisé autour de lui l’unanimité nationale, refusa la dictature pour rétablir la République. »2971

René COTY (1882-1962), Message du président de la République au Parlement, 29 mai 1958. Histoire : l’Europe et le monde depuis 1945 (2006), L. Bernlochner, P. Geiss, G. Le Quintrec

Ainsi définit-il le général de Gaulle, personnage historique. Il fait appel à lui au plus fort de la crise algérienne, alors que plane une menace de guerre civile en France, déchirée par la question algérienne.

« Le général de Gaulle apparaît comme le moindre mal, la moins mauvaise chance. »2926

Hubert BEUVE-MÉRY (alias SIRIUS) (1902-1989), « L’amère vérité », Le Monde, 29 mai 1958

Et Pierre Brisson dans Le Figaro du 30 mai : « Chacun sait maintenant où situer le dernier recours de nos libertés. »

Les deux directeurs de conscience de la « presse bourgeoise » ne prennent la plume, chacun dans son journal, que dans les grandes occasions. Depuis quelques jours, ils ne cessent pas et se montrent de plus en plus pour (ou de moins en moins contre) de Gaulle. L’opposition viendra plus tard. Elle est déjà prête à tirer, avec Mitterrand.

« Ses compagnons d’aujourd’hui, qu’il n’a sans doute pas choisis mais qui l’ont suivi jusqu’ici, se nomment le coup de force et la sédition. »2927

François MITTERRAND (1916-1996), Assemblée nationale, 1er juin 1958. Cent mille voix par jour : pour Mitterrand (1966), Claude Manceron

Après une mise à l’écart de douze ans, le plus célèbre des Français revient sur le devant de la scène politique.

La majeure partie du personnel politique se rallie à la solution gaulliste, mais Mitterrand s’oppose à ce « coup de force ». Il ose l’affrontement, prononçant à l’Assemblée nationale ce terrible réquisitoire : « Lorsque, le 10 septembre 1944, le général de Gaulle s’est présenté devant l’Assemblée consultative issue des combats de l’extérieur ou de la Résistance, il avait auprès de lui deux compagnons qui s’appelaient l’honneur et la patrie. Ses compagnons d’aujourd’hui, qu’il n’a sans doute pas choisis mais qui l’ont suivi jusqu’ici, se nomment le coup de force et la sédition. La présence du général de Gaulle signifie, même malgré lui, que désormais les minorités violentes pourront impunément et victorieusement partir à l’assaut de la démocratie. »

Propos contredit par André Siegfried dans la préface à L’Année politique 1958 : « Il [de Gaulle] avait accédé au pouvoir dans le cadre des institutions régulières existantes, même si son intention non dissimulée était de les changer. » Il y a cependant contradiction ou du moins ambiguïté fondamentale : le général de Gaulle arrive à l’investiture légale par l’action illégale de militaires et comploteurs qu’il n’a sans doute pas inspirés, mais pas non plus politiquement désavoués.

« Tout le plaisir et l’honneur que j’ai de me trouver parmi vous… »2928

Charles de GAULLE (1890-1970), premiers mots de sa déclaration, Assemblée nationale, séance de nuit du 1er au 2 juin 1958. Le Crapouillot (1967)

Dans son discours d’investiture du 1er juin, « président du Conseil désigné » par le Président Coty, il a dénoncé « la cause profonde de nos épreuves […] la confusion et, par là même, l’impuissance des pouvoirs » et s’est « proposé pour tenter de conduire une fois de plus le salut du pays, l’État, la République », en réclamant les pleins pouvoirs.

Il est sorti de l’hémicycle. L’investiture est votée par 329 voix contre 224 (communistes, radicaux amis de Mitterrand et de Mendès France). Il a obtenu ce qu’il voulait : les pleins pouvoirs en métropole et des pouvoirs spéciaux en Algérie, la modification de l’article 90 de la Constitution, pour lui permettre d’en préparer une nouvelle.

Dans la nuit du 1er au 2, il revient entouré de ses ministres et les présente aux parlementaires, leur faisant ainsi une faveur inhabituelle, d’autant plus étonnante qu’il n’a cessé de vilipender le régime et son « personnel ». Mais l’humour donne un autre sens à sa déclaration.

« Vous verrez, après la musique de chambre, ce sera la musique militaire. »2929

Georges BIDAULT (1899-1983), dans les couloirs du Parlement, après la séance de nuit du 1er au 2 juin 1958. Vie politique sous la Cinquième République (1981), Jacques Chapsal

Humour pour humour, c’est de bonne guerre. Et les communistes résument : « Après l’opération sédition, c’est l’opération séduction. »

« Je vous ai compris ! »2930

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours au balcon du gouvernement général à Alger, 4 juin 1958. Mémoires d’espoir, tome I, Le Renouveau, 1958-1962 (1970), Charles de Gaulle

Que n’a-t-on dit sur ces quatre mots ! Dans ses Mémoires, le Général explique : « Mots apparemment spontanés dans la forme, mais au fond bien calculés, dont je veux qu’elle [la foule] s’enthousiasme, sans qu’ils m’emportent plus loin que je n’ai résolu d’aller. »

Et il poursuit, face à la foule : « Je vois que la route que vous avez ouverte en Algérie, c’est celle de la rénovation et de la fraternité […] Jamais plus qu’ici et jamais plus que ce soir, je n’ai compris combien c’est beau, combien c’est grand, combien c’est généreux, la France. »

Au journaliste du Monde, André Passeron, le 6 mai 1966, il confiera : « J’ai toujours su et décidé qu’il faudrait donner à l’Algérie son indépendance. Mais imaginez, qu’en 1958, quand je suis revenu au pouvoir, je disais sur le Forum d’Alger qu’il fallait que les Algériens prennent eux-mêmes leur gouvernement, il n’y aurait plus eu de De Gaulle immédiatement ! » On reconnaît le pragmatisme propre à tout homme politique.

« Il n’y a plus ici, je le proclame en son nom [la France] et je vous en donne ma parole, que des Français à part entière, des compatriotes, des concitoyens, des frères qui marcheront désormais dans la vie en se tenant la main […] Vive l’Algérie française. »2931

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours de Mostaganem, 6 juin 1958. De Gaulle, 1958-1969 (1972), André Passeron

À Mostaganem, il confirme le fameux discours d’Alger. De Gaulle fera cinq fois le voyage Paris-Algérie, en 1958. Il joue de son charisme qui est immense. Il veut montrer qu’il prend l’affaire algérienne en main, qu’il y a un pouvoir et qu’il l’incarne. Bref, que c’en est fini des mœurs de la Quatrième République.

2. La Constitution de la Cinquième sera l’arme « absolue » du pouvoir présidentiel avec l’appui du peuple, mesuré par référendums plus que sondages d’opinion.

« Un des caractères essentiels de la Constitution de la Ve République, c’est qu’elle donne une tête à l’État. »2932

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 20 septembre 1962. Les Grands Textes de la pratique institutionnelle de la Ve République (1992), Documentation française

C’est cette autorité qui a tant manqué à la précédente République et qui est indispensable pour régler « les trois affaires qui dominent notre situation : l’Algérie, l’équilibre financier et économique, la réforme de l’État », dira de Gaulle à la radio, peu de temps après son arrivée au pouvoir en 1958.

Ajoutons qu’il y aura quasi-identification entre cette République et cette tête, aussi longtemps que de Gaulle en sera le président.

« Qu’est-ce que la Ve République, sinon la possession du pouvoir par un seul homme dont la moindre défaillance est guettée avec une égale attention par ses adversaires et par le clan de ses amis ? »2933

François MITTERRAND (1916-1996), Le Coup d’État permanent (1964)

Des phrases comme celle-ci s’appliquent à toute la période gaulliste… et à Mitterrand devenu à son tour président. Mais il s’agit avant tout, à l’époque, d’un pamphlet antigaulliste : « J’appelle le régime gaulliste dictature parce que, tout compte fait, c’est à cela qu’il ressemble le plus. »

Mitterrand, plusieurs fois ministre sous la Quatrième, va payer son opposition irréductible au général. Il perd son siège de député (élu de la Nièvre), pendant quatre ans.

« Notre Constitution est à la fois parlementaire et présidentielle, à la mesure de ce que nous commandent à la fois les besoins de notre équilibre et les traits de notre caractère. »2934

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 11 avril 1961. Les Idées constitutionnelles du général de Gaulle (1974), Jean Louis Debré, Charles de Gaulle

Conclusion d’un discours politique qui a pour thème la Constitution, à qui certains reprochent de n’être ni parlementaire – type IIIe ou IVe République – ni présidentielle comme aux États-Unis.

Les « lectures » de la Constitution par les constitutionnalistes changeront avec les événements, les hommes et la pratique constitutionnelle : c’est un texte parfaitement adapté et adaptable aux circonstances.

« Notre système, précisément parce qu’il est bâtard, est peut-être plus souple qu’un système logique. Les « corniauds » sont souvent plus intelligents que les chiens de race. »2935

Georges POMPIDOU (1911-1974), Le Nœud gordien (1974)

Témoignage de président, auparavant Premier ministre de De Gaulle durant six ans, et parole prophétique de la cohabitation, à commencer par celle des années 1986-1988 : il faudra en effet une souplesse certaine pour que coexistent plus ou moins pacifiquement un président de gauche (Mitterrand) et un gouvernement issu d’une Assemblée de droite. Et vice versa. Au total, trois cohabitations : 1986-1988, 1993-1995 et 1997-2002. Phénomène pour ainsi dire inconnu dans les autres pays.

« Tout de même qu’à bord du navire l’antique expérience des marins veut qu’un second ait son rôle à lui à côté du commandant, ainsi dans notre nouvelle République, l’exécutif comporte-t-il après le président voué à ce qui est essentiel et permanent un Premier ministre aux prises avec les contingences. »2936

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires d’espoir, tome I, Le renouveau, 1958-1962 (1970)

Division du travail, et problème fondamental du fonctionnement de nos institutions que l’existence d’un « domaine réservé » au chef de l’État, cependant que le « second », qui n’est plus président du Conseil, mais seulement le Premier des ministres de son gouvernement, gère le quotidien, rôle moins prestigieux et plus ingrat.

3. Cinquième République. L’homme d’État se révèle clairement sur tous les fronts, au quotidien et à l’international, en attendant que l’Algérie devienne le seul problème.

« Que vienne la paix des braves et je suis sûr que les haines iront en s’effaçant. »2981

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse à l’hôtel Matignon, 23 octobre 1958. 1958, le retour de De Gaulle (1998), René Rémond

« Qu’est-ce à dire ? Simplement ceci : que ceux qui ont ouvert le feu le cessent et qu’ils retournent sans humiliation à leur famille et à leur travail ! »

Mais ce n’est pas ce que veut le Front de Libération nationale (FLN) : le 25 septembre, il a affirmé sa volonté de négociations politiques aussi bien que militaires et deux mois plus tard, il crée le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). De Gaulle posera bientôt comme seule condition aux négociations de laisser le « couteau au vestiaire ». Mais la paix des braves, sur le terrain comme dans un traité, est encore loin d’être conclue.

« Guide de la France, et chef de l’État républicain, j’exercerai le pouvoir suprême dans toute l’étendue qu’il comporte désormais. »2982

Charles de GAULLE (1890-1970), Déclaration radiotélévisée, 28 décembre 1958. Les Idées constitutionnelles du général de Gaulle (1974), Jean Louis Debré, Charles de Gaulle

Il vient d’être élu président de la République, le 21 décembre. La nouvelle Constitution, ratifiée par le référendum du 28 septembre avec près de 80 % de oui, et promulguée le 4 octobre, fonde le nouveau régime (présidentiel) de la Cinquième République, confiant au chef de l’État les quatre attributions fondamentales, sans aucune obligation de contreseing ministériel : la nomination du Premier ministre, la dissolution de l’Assemblée nationale, le recours au référendum et la mise en jeu des pouvoirs spéciaux en cas de crise. « Chèque en blanc », titre Le Monde.

« Dès sa naissance, le Marché commun va devoir entrer en négociation quasi permanente avec ses voisins, les autres, la Terre entière. Et sa vie sera dominée par le problème des concessions ou dérogations accordées pour se faire admettre. »2983

Jean-François DENIAU (1928-2007), L’Europe interdite (1977)

Le 1er janvier 1959, le traité de Rome instituant la Communauté économique européenne (CEE) entre en vigueur. Il a été signé le 25 mars 1957 et certains craignaient – étant donné les événements algériens et la réputation d’anti-européen faite à de Gaulle – que la France ne demande de repousser l’échéance de son entrée dans le Marché commun.

« L’Algérie de papa est morte. Si on ne le comprend pas, on mourra avec elle. »2984

Charles de GAULLE (1890-1970), Déclaration à Pierre Laffont, directeur de L’Écho d’Oran, 29 avril 1959. Algérie 1962, la guerre est finie (2002), Jean Lacouture

Mais que sera l’Algérie de l’avenir ? Le président est trop pragmatique, l’Algérie trop déchirée par la guerre et les événements trop incertains pour que soit fixée une ligne politique. De Gaulle attend la mi-septembre pour lancer le mot, l’idée d’« autodétermination », d’où trois solutions possibles : sécession pure et simple, francisation complète dans l’égalité des droits, « de Dunkerque à Tamanrasset », ou gouvernement des Algériens par les Algériens en union étroite avec la France. En France, la droite qui veut l’Algérie française commence à se diviser ; en Algérie, le GPRA veut des négociations préalables et l’armée va vivre bien des déchirements.

« Non, il n’est pas chaud, le contingent. Pour tout dire, il n’a pas d’allant. Il est même buté comme un âne. »2985

Michel COURNOT (1922-2007), L’Express (1959). Les Parachutistes (2006), Gilles Perrault

Il décrit l’état d’esprit d’un jeune soldat dans la Casbah d’Alger, alors que la pacification est un préalable à toute négociation, donc un devoir de l’armée. C’est dire la sympathie que ce journaliste (très) intellectuel de gauche éprouve pour « le contingent » : « Le contingent a écouté, et il n’est pas convaincu. Il ne se sent pas tellement chaud pour défendre la liberté en allant au-delà des mers tirer à coups de canon sur des gaillards en espadrilles… »

« Je puis vous assurer que la Loire continuera à couler dans son lit. »2986

Charles de GAULLE (1890-1970), Aux maires du Loiret, à Orléans, mai 1959. De Gaulle parle : des institutions, de l’Algérie, de l’armée, des affaires étrangères, de la Communauté, de l’économie et des questions sociales (1962), André Passeron

Mot qualifié d’« infrahistorique » par son biographe Jean Lacouture. De Gaulle, pour être lui-même, a besoin de circonstances exceptionnelles, et tout président de la République doit prononcer « au quotidien » d’innombrables discours sur tout et sur rien !
Dans le même esprit, à Fécamp : « Je salue Fécamp, port de mer et qui entend le rester » et à Lyon : « Lyon n’a jamais été aussi lyonnaise. » Si humour il y a, il est sans doute involontaire.

« Il faut que la défense de la France soit française […] Un pays comme la France, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son effort soit son effort. »2938

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours au Centre des hautes études militaires, 3 novembre 1959. Discours et messages : avec le renouveau, mai 1958-juillet 1962 (1970), Charles de Gaulle

C’est aussi un militaire qui parle. Pendant sa guerre de Résistance, il a dû se battre pour être reconnu du grand allié américain. Un peu plus tard, face aux USA, il affirmera : « Il est intolérable à un grand État que son destin soit laissé aux décisions et à l’action d’un autre État quelque amical qu’il puisse être. »

La force de frappe atomique française, clé de voûte du système de défense, combattue du vivant du général de Gaulle, populaire dans l’opinion, sera développée par tous ses successeurs. Au XXIe siècle, hors tout contexte de guerre froide, la force de dissuasion nationale n’est pas vraiment remise en question.

« Oui, c’est l’Europe depuis l’Atlantique jusqu’à l’Oural, c’est l’Europe, toutes ces vieilles terres où naquit, où fleurit la civilisation moderne, c’est toute l’Europe qui décidera du destin du monde. »2987

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours de Strasbourg, 23 novembre 1959. De Gaulle et l’Europe (1963), Roger Massip

Autre problème majeur, mais question toujours posée au XXIe siècle. De quelle Europe s’agit-il ? Un an plus tôt, de Gaulle écrit à Paul Reynaud : « Vous savez qu’à mon sens, on peut voir l’Europe et peut-être la faire de deux façons : l’intégration par le supranational, ou la coopération des États et des nations. C’est à la deuxième que j’adhère. »

Le discours de Strasbourg reste prophétique sur un autre plan. L’Europe a vécu la réunification de l’Allemagne et la réconciliation entre les deux pays jadis ennemis, devenus alliés. Plus globalement, la guerre froide et le communisme dans sa version soviétique appartiennent à un passé révolu. De sorte que l’idée de « maison commune » européenne et de cette Europe « de l’Atlantique à l’Oural » ne relève plus de l’utopie.

« Il m’a semblé et il me semble qu’il est avant tout nécessaire de refaire la vieille Europe, de la refaire solidaire, notamment quant à sa reconstruction et à sa renaissance économique dont tout le reste dépend, de la refaire avec tous ceux qui, d’une part, voudront et pourront s’y prêter et, d’autre part, demeurent fidèles à cette conception du droit des gens et des individus d’où est sortie et sur laquelle repose notre civilisation. »2969

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours, entretiens et autres sources, blog de l’UGF (Union des Gaullistes de France)

Trop souverainiste (participant de l’État souverain) pour approuver l’intégration européenne et le fédéralisme, il n’en demeure pas moins prophétique et visionnaire sur ce thème comme sur tant d’autres. D’où le dialogue avec Malraux, lui aussi acteur de l’histoire et l’un des penseurs du siècle.

« Le vieux franc français, si souvent mutilé à mesure de nos vicissitudes, nous voulons qu’il reprenne une substance conforme au respect qui lui est dû. »2988

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours sur la politique de rigueur, 28 décembre 1958, annonçant la création d’un nouveau franc, le 1er janvier 1960. De Gaulle vous parle (1967), Charles de Gaulle

La création du nouveau franc 1960 (valant 100 francs anciens) a été annoncée un an plus tôt. Si le mot « rigueur » n’apparaît pas dans le discours, il le définit bien.

L’opération « franc lourd » cause un choc psychologique et lie avec habileté l’avenir de la monnaie et le prestige international du pays, dans le cadre d’une nouvelle politique économique et financière rendant la France compétitive en Europe. Antoine Pinay, ministre des Finances et des Affaires économiques jouissant d’un immense prestige auprès du Français moyen, va cependant démissionner en janvier 1960, pour cause de désaccord avec le chef de l’État (notamment sur la CEE, Communauté économique européenne créée en 1957, origine de l’actuelle Union européenne).

Le vieux franc français est né le 5 décembre 1360, en pleine guerre de Cent Ans. Et quarante ans après sa création, le (nouveau) franc s’effacera devant la monnaie européenne, l’euro, nouvel enjeu économique et stratégique, pari globalement réussi.

4. La guerre d’Algérie et la politique présidentielle : imposée par la situation, clairement exposée au fil des événements et massivement approuvée par référendums.

« En vertu du mandat que le peuple m’a donné et de la légitimité nationale que j’incarne depuis vingt ans, je demande à tous et à toutes de me soutenir quoi qu’il arrive. »2972

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 29 janvier 1960. Discours et messages, volume III (1970), Charles de Gaulle

Vingt ans après – après le fameux Appel du 18 juin 1940 –, lui-même se pose en personnage historique et s’impose à un autre moment crucial de l’histoire de France – les barricades d’Alger.

« Je m’adresse à la France. Eh bien, mon cher et vieux pays, nous voici donc ensemble encore une fois, face à une nouvelle épreuve. »2989

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 29 janvier 1960. De Gaulle (1964), François Mauriac

Omniprésent sur tous les fronts, le président excelle dans la communication directe avec la France et les Français. Cette fois, le général s’est mis en tenue militaire, pour traiter du drame national.

La semaine des Barricades a commencé à Alger, le 24 janvier. La population de souche métropolitaine refuse l’idée d’autodétermination lancée par de Gaulle, et s’oppose au renvoi du général Massu – qui a affirmé dans un journal allemand que l’armée était pour l’Algérie française.

« L’armée française, que deviendrait-elle, sinon un ramas anarchique et dérisoire de féodalités militaires, s’il arrivait que des éléments mettent des conditions à leur loyalisme ? […] Aucun soldat ne doit, sous peine de faute grave, s’associer à aucun moment, même passivement, à l’insurrection. »2990

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 29 janvier 1960. De Gaulle : le souverain, 1959-1970 (1986), Jean Lacouture

Le général, en tenue de général, en appelle à la discipline des soldats et sauve la situation par ce discours.

Selon Raymond Aron (Preuves, mars 1960) : « Durant ces cinq jours, rien n’existait plus, ni le régime, ni la Constitution, ni moins encore le gouvernement, hésitant et divisé : il ne restait plus rien qu’un homme, et un homme seul. »

La semaine des Barricades aura des suites importantes : gouvernement remanié, affaires algériennes prises encore plus directement en main par l’Élysée. De Gaulle se rend sur place début mars pour reprendre contact avec l’armée – c’est la « tournée des popotes » où les déclarations restent officieuses et contradictoires. Il parlera publiquement de République algérienne le 4 novembre prochain.

« Hourra pour la France ! Depuis ce matin, elle est plus forte et plus fière. »2991

Charles de GAULLE (1890-1970), Télégramme, 13 février 1960. De Gaulle : le souverain, 1959-1970 (1986), Jean Lacouture

Première explosion de la bombe A française à Reggane (Sahara). C’est une étape dans la politique d’indépendance militaire du général qui se refuse à la « docilité atlantique » et veut doter le pays des « moyens modernes de la dissuasion ». La France entre ainsi dans le club encore très fermé des puissances atomiques. Elle refusera de signer le traité de Moscou du 3 août 1963, sur la non-prolifération nucléaire. Le 28 août 1968, c’est l’explosion de la première bombe H dans le Pacifique.

« Il est tout à fait naturel qu’on ressente la nostalgie de ce qui était l’Empire, tout comme on peut regretter la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile, le charme du temps des équipages. Mais, quoi ? Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités. »2992

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 14 juin 1960. L’Année politique, économique, sociale et diplomatique en France (1961)

Après la guerre d’Indochine, l’affaire tunisienne puis l’imbroglio marocain réglés sous la IVe République, outre le drame de l’Algérie, il reste encore en 1958 à achever la décolonisation de l’Afrique noire et de Madagascar, en germe dans la loi Defferre de 1956. L’opinion publique y est moins sensible qu’au problème algérien.

De Gaulle pense d’abord à une Communauté avec défense, politique étrangère et politique économique communes. Sous la pression des événements, il opte pour la décolonisation et accorde en 1960 l’indépendance, qui n’exclut pas le maintien de liens privilégiés entre la métropole et ses ex-colonies africaines.

« Il faut qu’avant d’entrer dans la salle [des négociations] on ait déposé son couteau. »2993

Charles de GAULLE (1890-1970), 6 septembre 1960. De Gaulle (1972), André Passeron

Le « couteau au vestiaire » devient le préalable de toute négociation. Mais l’on continue de se battre en Algérie, tandis qu’en France, intellectuels et syndicalistes manifestent pour la paix en Algérie.

« Pendant la guerre d’Algérie, Zola deviendrait légion, et quotidien J’accuse. »2994

Georges DUBY (1919-1996), Histoire de la France (1987)

Allusion au combat de Zola dans l’affaire Dreyfus, et à son célèbre article dans L’Aurore du 13 janvier 1898. Nombre d’intellectuels de gauche se sont politiquement engagés dans l’affaire algérienne. Exemple : le « Manifeste des 121 », signé par des professeurs et des écrivains, des artistes et des comédiens, publié le 6 septembre 1960, dénonçant la torture en Algérie et réclamant le « droit à l’insoumission ». C’est une façon de soutenir le réseau Jeanson, démantelé au début de l’année, dont le procès commence, devant le tribunal des forces armées.

« La gauche est impuissante et elle le restera si elle n’accepte pas d’unir ses efforts à la seule force qui lutte aujourd’hui réellement contre l’ennemi commun des libertés algériennes et des libertés françaises. Et cette force est le FLN. »2995

Jean-Paul SARTRE (1905-1980), Lettre au procès Jeanson (5 septembre-1er octobre 1960). La Guerre d’Algérie : des complots du 13 mai à l’indépendance (1981), Henri Alleg

Certains Français ne se contentent plus de prendre position en faveur de la paix en Algérie et de négociations avec le FLN, ils apportent une aide directe à ses membres, c’est-à-dire aux dirigeants de la rébellion, participant même à des faits de guerre ou de terrorisme.

Le réseau Jeanson regroupe 6 Algériens et 17 Français de métropole accusés, entre autres, de transporter des fonds, des faux papiers, du matériel de propagande – d’où le nom de « porteurs de valises » donné par Sartre. Il est personnellement lié à Francis Jeanson (en fuite, et donc absent au procès). Ne pouvant se présenter lui-même au tribunal (retenu au Brésil pour une tournée de conférence), l’écrivain exprime sa solidarité par une longue lettre, se référant au Manifeste des 121 qu’il a naturellement signé.

26 avocats (dont Roland Dumas) défendent les inculpés, faisant durer le procès et ridiculisant le tribunal, stratégie payante face à l’opinion publique. Jeanson sera reconnu coupable de haute trahison, et condamné à dix ans de réclusion – amnistié en 1966. La majorité des autres membres du réseau sont condamnés plus ou moins sévèrement, et neuf acquittés. Le Monde, en septembre 2000, rend justice à « ces traîtres qui sauvèrent l’honneur de la France » (Dominique Vidal).

« La République algérienne existera un jour. »2996

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence télévisée, 4 novembre 1960. La Guerre d’Algérie et les intellectuels français (1991), Jean-Pierre Rioux, Jean-François Sirinelli

Alors que la guerre s’éternise, le président relance la politique algérienne, annonçant un référendum sur l’autodétermination, parlant pour la première fois de « République algérienne », fustigeant les « deux meutes ennemies, celle de l’immobilisme stérile et celle de l’abandon vulgaire ». Il part en Algérie le 12 décembre pour lancer la campagne sur le référendum : émeutes à Alger, Oran. Le Front de l’Algérie française se heurte aux musulmans brandissant le drapeau vert du FLN : 120 morts, et c’en est fini du mythe de la fraternisation entre les communautés.

« Françaises, Français […] j’ai besoin de savoir ce qu’il en est dans les esprits et dans les cœurs, c’est pourquoi je me tourne vers vous par-dessus tous les intermédiaires. En vérité, qui ne le sait, l’affaire est entre chacune de vous, chacun de vous et moi-même. »2997

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 6 janvier 1961. L’Année politique, économique, sociale et diplomatique en France (1962)

Dernière apparition présidentielle, avant le référendum du 8 qui demande au peuple français d’approuver le principe de l’autodétermination du peuple algérien. « Oui » : plus de 75 % des suffrages exprimés. Les électeurs n’ont pas suivi les consignes des partis politiques et, comme de Gaulle, ont négligé ces intermédiaires.

Le choc est dur, chez les Européens d’Algérie (également consultés et qui ont répondu majoritairement « non ») : ils ne se savaient pas à ce point coupés de la métropole, abandonnés. D’où le durcissement de leur position, alors que des négociations sont annoncées entre la France et le FLN à Évian.

« L’OAS frappe où elle veut, quand elle veut, comme elle veut. »2998

Slogan de la nouvelle « Organisation Armée secrète ». L’OAS et la fin de la guerre d’Algérie (1985), M’Hamed Yousfi

Premiers tracts lancés début février 1961.

L’armée fait son métier en Algérie, avec 400 000 hommes qui se battent sur le terrain. La pacification progresse (excepté dans les Aurès), mais le terrorisme fait rage et le FLN multiplie les attentats.

Les Européens d’Algérie vivent aussi dans la terreur de la négociation, qui conduira inévitablement à l’indépendance. Et l’OAS, choisissant la politique du désespoir, recourt également aux attentats. Ainsi, le maire d’Évian, Camille Blanc, tué par une charge de plastic le 31 mars, assassiné uniquement parce que sa ville est choisie pour accueillir les négociations. Cela n’infléchit en rien la politique du président.

« La décolonisation est notre intérêt et par conséquent notre politique. Pourquoi resterions-nous accrochés à des dominations coûteuses, sanglantes et sans issue, alors que notre pays est à renouveler de fond en comble ? »2939

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 11 avril 1961. Paroles de chefs, 1940-1962 (1963), Claude Cy, Charles de Gaulle

Il a reconnu auparavant que la France a réalisé outre-mer une grande œuvre humaine qui, malgré des abus ou des erreurs, lui fait pour toujours honneur. La Quatrième République, qui a commencé la décolonisation (Indochine, Maroc, Tunisie, Afrique noire en cours), a rappelé de Gaulle au pouvoir pour résoudre l’« affaire algérienne ». Ce qu’il va faire en lui donnant l’indépendance inscrite dans le cours de l’histoire.

« Cet État sera ce que les Algériens voudront. Pour ma part, je suis persuadé qu’il sera souverain au-dedans et au-dehors. Et, encore une fois, la France n’y fait aucun obstacle. »2999

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 11 avril 1961. L’Année politique, économique, sociale et diplomatique en France (1962)

De Gaulle annonce qu’il envisage l’indépendance de l’Algérie « avec un cœur parfaitement tranquille ». Onze jours plus tard, c’est le putsch, dans la nuit du 21 au 22 avril.

« Ce qui est grave dans cette affaire, Messieurs, c’est qu’elle n’est pas sérieuse. »3000

Charles de GAULLE (1890-1970), Conseil des ministres extraordinaire, réuni à 17 heures, le 22 avril 1961. La Fronde des généraux (1961), Jacques Fauvet, Jean Planchais

La population d’Alger a été réveillée à 7 heures du matin, par ce message lu à la radio : « L’armée a pris le contrôle de l’Algérie et du Sahara. » Les généraux rebelles font arrêter le délégué général du gouvernement, et un certain nombre d’autorités civiles et militaires. Quelques régiments se rallient aux rebelles. La population européenne, qui se sent abandonnée par la métropole, est avec eux. Mais de Gaulle semble serein, devant ses ministres.

Le directoire militaire a quand même pris le pouvoir à Alger. Les ralliements se multiplient derrière les quatre généraux, Challe, Zeller, Jouhaud et Salan, qui dénoncent la « trahison » du général de Gaulle et font le serment de « garder l’Algérie pour que nos morts ne soient pas morts pour rien ».

Les insurgés tiennent Oran, Constantine le lendemain. Le coup d’État semble réussi. De Gaulle reparaît et va trouver les mots qui tuent.

« Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite. Il a une réalité : un groupe d’officiers, partisans, ambitieux et fanatiques. »3001

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 23 avril 1961. Algérie 1962, la guerre est finie (2002), Jean Lacouture

Revêtu de sa tenue de général, le de Gaulle des grandes heures parle : « Au nom de la France, j’ordonne que tous les moyens soient employés pour barrer partout la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire. » Il demande que s’applique l’article 16 de la Constitution (pouvoirs spéciaux) : c’est une « dictature républicaine », justifiée par la situation.

Tous les bidasses entendent cette voix de la France sur leur transistor. Le contingent refuse de suivre le quarteron de généraux ovationnés par les pieds-noirs sur le Forum d’Alger, entre les cris « Algérie française » et « de Gaulle au poteau ! » Mais le vent tourne. Challe se livre le 26, suivi par Zeller. Salan et Jouhaud continuent dans la clandestinité, l’OAS résiste encore : combat d’hommes désespérés, d’autant plus dangereux.

« Il faut que les objectifs à déterminer par le Plan […] revêtent pour tous les Français un caractère d’ardente obligation. »3002

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 8 mai 1961. La Mystique du Plan (1963), Philippe Bauchard

Même en pleine guerre d’Algérie, il faut se préoccuper de l’« intendance ». Le Plan, depuis seize ans, oriente l’économie de la France. De Gaulle en parle ainsi dans ses Mémoires d’espoir : « Il embrasse l’ensemble, fixe les objectifs, établit une hiérarchie des urgences et des importances, introduit parmi les responsables et même dans l’esprit public le sens de ce qui est global, ordonné et continu, compense l’inconvénient de la liberté sans en perdre l’avantage ».

Le premier Plan de la Ve République (IVe Plan depuis la Libération) couvre la période 1961-1964. Il est le plus concerné par cette « ardente obligation ». Il y en aura dix. Le projet du numéro XI est victime de la crise de la planification française. En fait, l’outil, trop rigide, n’est plus adapté à d’autres besoins, d’autres temps.

« Dès lors que l’État et la nation ont choisi leur chemin, le devoir militaire est fixé une fois pour toutes. Hors de ses règles, il ne peut y avoir, il n’y a que des soldats perdus. »3003

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours à Strasbourg, 23 novembre 1961. L’Année politique, économique, sociale et diplomatique en France (1962)

Il s’exprime en ces termes, lors d’une grande manifestation militaire devant les cadres de l’armée.

L’automne et l’hiver sont dramatiques, les passions s’exaspérant de part et d’autre. L’OAS multiplie les attentats, en Algérie comme en métropole : le plastic vise de Gaulle lui-même (9 septembre à Pont-sur-Seine), Malraux et divers intellectuels. Les manifestations pro-FLN, musulmanes, syndicales, entraînent contre-manifestations, charges de police, morts. Ils sont neuf à la station de métro Charonne. 300 000 personnes suivront leur enterrement, le 13 février 1962. L’opinion est mobilisée, mais lasse aussi. Il faut en finir avec cette sale guerre.

« Je lis Paris-Turf. J’en ai rien à faire de la politique […] Moi je suis un vieux libertaire, un vieil anar. Un anar bourgeois […] d’ailleurs tous les anars sont des bourgeois. Ils veulent pas être emmerdés. Ils veulent la sûreté, la tranquillité. »3004

Jean GABIN (1904-1976), L’Express, 22 février 1962

Dans cette période politisée à l’extrême, Gabin, l’un des acteurs les plus populaires du cinéma français, exprime à sa façon le ras-le-bol d’un certain nombre de Français devant les événements.

« Il va peser lourd le oui que je demande à chacune et à chacun de vous ! »3005

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 26 mars 1962. Les Accords d’Évian, le référendum et la résistance algérienne (1962), Maurice Allais

Le général, comme à son habitude dans les grands moments, en appelle à la population. Il donne les résultats des négociations d’Évian, proclame le cessez-le-feu, et annonce le prochain référendum : « Il faut maintenant que s’expriment très haut l’approbation et la confiance nationale. »

Le 8 avril, plus de 90 % des Français approuveront les accords d’Évian (signés le 18 mars). Le oui des Algériens consultés le 2 est encore plus massif. Le 3, la France reconnaît l’indépendance de l’Algérie et Ben Bella devient président de la République. Juridiquement, la guerre est finie.

La vie politique française sera marquée par les séquelles de cette guerre non déclarée, qui a éclaté le 1er novembre 1954 et mobilisé deux millions de jeunes Français du contingent.

Bilan : 25 000 tués chez les soldats français, 2 000 morts de la Légion étrangère, un millier de disparus et 1 300 soldats morts des suites de leurs blessures. Environ 270 000 musulmans algériens sont morts, sur une population de dix millions d’habitants. Et deux millions de musulmans déportés en camps de regroupement.

La valise ou le cercueil.3006

FLN, écrit sur des petits cercueils postés aux pieds-noirs. De Gaulle ou l’éternel défi : 56 témoignages (1988), Jean Lacouture, Roland Mehl, Jean Labib

Au printemps 1946, le PPA (Parti du peuple algérien luttant pour l’indépendance) diffusait déjà le slogan à Constantine, sur des tracts glissés dans les boîtes aux lettres.

Mais c’est au printemps 1962, à Alger, à Oran, que les attentats sont les plus nombreux, une charge de plastic pouvant faire plus de cent morts et blessés ! Le FLN déclenche également à la mi-avril une série d’enlèvements, pour lutter contre l’OAS toujours active dans le maquis. Mais ses membres sont protégés, en centre-ville, et les victimes sont surtout les colons isolés dans les bleds, les harkis, les habitants des banlieues. La découverte de charniers augmente la peur des petits blancs. L’exode s’accélère : il y aura beaucoup de valises, et de cercueils aussi, à l’issue de cette guerre de huit ans.

« La guerre ne s’est pas terminée dans de bonnes conditions, mais c’étaient les seules conditions possibles. »3007

Paul REYNAUD (1878-1966), fin avril 1962. Vie politique sous la Cinquième République (1981), Jacques Chapsal

À l’occasion du déjeuner de la presse anglo-saxonne, dont il est l’hôte d’honneur. Le 8 avril, plus de 90 % des Français ont approuvé par référendum les accords d’Évian du 18 mars. Juridiquement, la guerre est finie et le 3 juillet, la France reconnaît l’indépendance de l’Algérie. Mais politiquement, bien des drames vont encore se jouer. Certains jours de printemps, à Alger, à Oran, les attentats font plus de cent morts.

L’exode vers la métropole sera plus massif que prévu et dans des conditions plus pénibles : on attendait 350 000 rapatriés en cinq ans, ils seront 700 000 en quatre mois.

« Être, avoir été le premier collaborateur du général de Gaulle est un titre inégalé. »3008

Michel DEBRÉ (1912-1996), Premier ministre, fin de la lettre au général de Gaulle, rendue publique le 15 avril 1962. L’Année politique, économique, sociale et diplomatique en France (1963)

Il faut tourner la page après la conclusion du drame algérien : « Comme il était convenu, et cette étape décisive étant franchie, j’ai l’honneur, Mon Général, de vous présenter la démission du gouvernement. » Ce à quoi le général de Gaulle répond : « En me demandant d’accepter votre retrait du poste de Premier ministre et de nommer un gouvernement, vous vous conformez entièrement et de la manière la plus désintéressée à ce dont nous étions depuis longtemps convenus. »

Georges Pompidou entre alors sur la scène de l’histoire : il forme le nouveau gouvernement le 25 avril, essentiellement UNR (parti gaulliste), avec quelques MRP (Mouvement républicain populaire). Pompidou n’est pas un parlementaire rompu au jeu politique, mais un « agrégé sachant écrire », parachuté à 33 ans dans le cabinet de Gaulle en 1944. Il restera six ans chef de gouvernement – un record, sur ce siècle !

« Il ne peut pas y avoir d’autre Europe que celle des États. »3009

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 15 mai 1962. Discours et messages, volume III (1970), Charles de Gaulle

Et pour preuve : « Dante, Goethe, Chateaubriand appartiennent à toute l’Europe dans la mesure même où ils étaient respectivement et éminemment Italien, Allemand et Français. Ils n’auraient pas beaucoup servi l’Europe s’ils avaient été des apatrides et s’ils avaient pensé, écrit en quelque esperanto ou volapük intégré ».

Du coup, les membres du gouvernement appartenant au MRP, parti très européen, démissionnent, Pierre Pflimlin en tête, Robert Buron à sa suite. Remplacés par des Indépendants.

5. 22 août 1962. L’attentat du Petit-Clamart contre de Gaulle frappe l’opinion publique et justifie le tournant constitutionnel approuvé par référendum : l’élection présidentielle au suffrage universel prend tout son sens.

« Aujourd’hui ou demain, envers et contre tous, le traître de Gaulle sera abattu comme un chien enragé. »3010

Tract CNR (nouveau Conseil national de la résistance, créé par l’OAS) reçu par tous les députés, après l’attentat du Petit-Clamart, août 1962. Chronique des années soixante (1990), Michel Winock

C’est encore une retombée de la guerre d’Algérie, aux conséquences importantes, et surtout inattendues.

De Gaulle échappe par miracle à l’attentat, le soir du 22 août, au carrefour du Petit-Clamart, près de l’aéroport militaire de Villacoublay. Sa DS 19 est criblée de 150 balles, et seul le sang-froid du chauffeur, accélérant malgré les pneus crevés, a sauvé la vie au général et à Mme de Gaulle.

Condamné à mort par la Cour militaire de justice, le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, chef du commando et partisan de l’Algérie française, est fusillé le 11 mars 1963 – dernier cas en France.

Dès le lendemain de l’attentat, de Gaulle profite de l’émotion des Français pour faire passer une réforme qui lui tient à cœur : l’élection du président au suffrage universel. S’il devait mourir, cela donnerait plus de poids à son successeur, et plus de légitimité. Tous les partis sont contre, sauf le parti gaulliste (UNR) et une minorité d’indépendants (Giscard d’Estaing en tête). Le seul précédent historique est fâcheux : Louis-Napoléon Bonaparte, élu du suffrage universel, transforma vite ce coup d’essai en coup d’État. De Gaulle annonce un référendum pour le 28 octobre.

« Pour nous, Républicains, la France est ici [dans l’hémicycle] et non ailleurs. Penser autrement, ce serait douter de la République. »3011

Paul REYNAUD (1878-1966), Assemblée nationale, 4 octobre 1962. Notes et études documentaires, nos 4871 à 4873 (1988), Documentation française

La Ve République est un régime dont le caractère présidentiel va se renforcer avec l’élection du président au suffrage universel. Un référendum doit décider de cette modification constitutionnelle. Ce jour-là, Paul Reynaud, opposé à ce projet, exprime pour la dernière fois la vision ultra-représentative de la souveraineté parlementaire, qui domina la IIIe et la IVe Républiques.

« La Constitution est violée. »3012

Gaston MONNERVILLE (1897-1991), président du Sénat, 9 octobre 1962. Le Consensus à la française (2002), Sylvie Guillaume

Le deuxième personnage de l’État accuse le premier. Il y a un prétexte de forme : l’utilisation de l’article 11 au lieu de l’article 89 de la Constitution pour instituer l’élection du président de la République au suffrage universel. La vraie critique est de fond : la réforme prive les sénateurs (joints aux députés) de la prérogative d’élire le chef de l’État. Monnerville, homme d’ordinaire nuancé, use de mots très durs, comme au Congrès radical de Vichy (fin septembre) : « Violation délibérée, voulue, réfléchie, outrageante de la Constitution […] Arbitraire […] Forfaiture du Premier ministre. » D’où la rupture définitive entre le Sénat et le général de Gaulle.

« Si votre réponse est « non », comme le voudraient tous les anciens partis afin de rétablir le régime de malheur, ainsi que tous les factieux pour se lancer dans la subversion, de même si la majorité des « oui » est faible, médiocre et aléatoire, il est bien évident que ma tâche sera terminée aussitôt et sans retour. »3013

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours, 18 octobre 1962. De Gaulle (1964), François Mauriac

C’en est fini du consensus existant depuis 1958. Il n’y a plus de guerre d’Algérie pour souder la majorité parlementaire. Le « cartel des Non » à de Gaulle regroupe tous les « vieux partis » et à la fronde parlementaire s’ajoute l’hostilité ouverte des juristes. Résultat ? Le « oui » au référendum pour l’élection du président de la République au suffrage universel représentera 62,25 % des suffrages exprimés.

« Vous avez scellé la condamnation du régime désastreux des partis. »3014

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 7 novembre 1962. La Vie politique sous la Ve République (1981), Jacques Chapsal

Le président prend acte du « oui » et se satisfait d’un taux d’approbation plutôt moyen à son référendum. Sans faire de la politique-fiction, il serait sans doute très supérieur aujourd’hui, tant les Français se sont approprié cette élection de leur président au suffrage universel.
« La nation est maintenant en plein essor, les caisses remplies, le franc plus fort qu’il ne le fut jamais, la décolonisation achevée, le drame algérien terminé, l’armée rentrée tout entière dans la discipline, le prestige français replacé au plus haut dans l’univers, bref tout danger immédiat écarté et la situation de la France bien établie au-dedans et au-dehors. »

Dans l’élan, il annonce les prochaines élections des 18 et 25 novembre. C’est un triomphe : 233 membres sur 482 sièges à l’Assemblée pour l’UNR. Aucun parti en France n’a fait un tel score, depuis la Libération. Entre les deux tours, de Gaulle dit en Conseil des ministres : « J’ai déclaré la guerre aux partis. Je me garde bien de déclarer la guerre aux chefs des partis. Les partis sont irrécupérables. Mais les chefs de partis ne demandent qu’à être récupérés… Il leur suffit de récupérer un portefeuille. »

6. Le président omniprésent affronte l’opposition de tous les partis (Mitterrand en tête), l’approche de la présidentielle stimulant le jeu médiatique et la combativité du chef de l’État.

« En rappelant ce que fut la personnalité de René Coty, comment ne pas évoquer cette pensée de La Bruyère : « La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau : elles lui donnent force et relief. » »2886

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours aux obsèques de René Coty, 27 novembre 1962. René Coty tel qu’en lui-même (1990), Francis de Baecque

Son successeur à la tête de l’État lui rend ainsi hommage. André Siegfried, dans Le Figaro du lendemain, écrit à son sujet : « Une absence totale de fanatisme, le respect de la position adverse, et tout au fond le sentiment que la vérité n’est peut-être pas tout entière du même côté. »

« Le général de Gaulle est-il donc si seul, si peu informé, si mal conseillé ? La Moselle n’est pas l’Algérie, les mineurs ne sont pas l’OAS. »3015

Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER (1924-2006), L’Express, 7 mars 1963. Chronique des années soixante (1990), Michel Winock

L’Express, créé en 1953 par « JJSS » (29 ans) pour soutenir la candidature de Mendès France, et très politisé durant toute la guerre d’Algérie, est encore un hebdo résolument de gauche, partant pour toutes les croisades et fier de ses grandes signatures.

Dans un climat de paix sociale relative (deux fois moins de jours de grève en 1958-1967 qu’en 1948-1957), éclate le 1er mars 1963 la grève totale des mineurs de Lorraine et du Nord - Pas-de-Calais. Le décret de réquisition, signé le 2 mars à Colombey-les-Deux-Églises, n’arrange rien, au contraire. Les syndicats appellent à une grève générale d’un quart d’heure pour protester contre l’atteinte au droit de grève. Même la presse de droite est critique, ainsi Jean Grandmougin dans L’Aurore : « On ne s’adresse pas à des mineurs comme à des enfants de troupe. »

La cote de popularité du président tombe, les mineurs sont très populaires en France et leur grève aussi, qui ne gêne personne. Ils gagneront début avril : hausse de salaires, quatrième semaine de congés payés. Mais le charbon perdra bientôt la bataille de l’énergie, contre d’autres sources moins coûteuses.

« Le JT n’est pas au gouvernement, mais au public. »3016

Alain PEYREFITTE (1925-1999), ministre de l’Information. Chronique des années soixante (1990), Michel Winock

Avril 1963 : Léon Zitrone et Georges de Caunes présentent la nouvelle formule du Journal télévisé. Mais la radio-télévision d’État, c’est encore la voix de la France et les Français ne sont pas considérés en adultes. À l’époque, c’est la presse écrite – une presse d’opinion – qui joue, fort bien, son rôle d’opposition.

« Voilà que se lève, immense, bien nourrie, ignorante en histoire, opulente, réaliste, la cohorte dépolitisée et dédramatisée des Français de moins de vingt ans. »3017

François NOURISSIER (1927-2011), Les Nouvelles Littéraires (juin 1963). La Belle Histoire des groupes de rock français des années 60 (2001), Jean Chalvidant, Hervé Mouvet

Après la nuit du 22 au 23 juin 1963, place de la Nation. 150 000 fans en délire ont grimpé aux marronniers et aux réverbères pour acclamer leurs idoles : Johnny, Sylvie, Richard (Anthony) et Cie. Quelle est cette jeunesse ? Le fruit du baby-boom. Des yé-yé mieux nourris que les zazous faméliques d’après-guerre. Ignorant si bien l’histoire que cette même année sort le film de Bertrand Blier : Hitler, connais pas. Ils lisent Salut les copains (SLC magazine né en juillet 1962 avec 50 000 exemplaires, atteignant le million un an après), regardent Le Temps des copains (un feuilleton télé), imposent leur mode, leurs goûts, leur style, leurs codes à une France en paix, prospère, bourgeoise.

« Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent. »3018

Edgar FAURE (1908-1988), à qui lui reprochait de souvent changer d’avis. Edgar Faure : le virtuose de la politique (2006), Raymond Krakovitch

Rallié à de Gaulle et trop heureux de retrouver des responsabilités, il est officieusement chargé de l’établissement des relations diplomatiques avec la Chine populaire en 1963 – mission réussie. Elles prendront effet le 27 janvier 1964. Raymond Cartier saluera l’événement : « L’initiative du général de Gaulle s’intègre dans un plan grandiose qu’il poursuit avec son goût du secret, son amour du risque, son sens des coups de théâtre et sa monumentale ténacité. C’est du réalignement du monde qu’il s’agit. »

Edgar Faure se retrouvera ministre de l’Agriculture en 1966. « C’est un trait de mon caractère, que le goût des honneurs et l’attachement aux titres. » Cette passion pour le pouvoir, revendiquée pendant quarante ans, pousse le député à être plusieurs fois ministre et même chef de gouvernement. Politiquement inclassable, sinon comme opportuniste, ses adversaires eux-mêmes apprécient son humour et ses élèves de Sciences Po auront à commenter un de ses aphorismes : « L’immobilisme est en marche et rien ne pourra l’arrêter. » L’homme ne se prend pas au sérieux, mais jusqu’à sa mort, il prendra très au sérieux ses fonctions et ses missions.

« Qu’est-ce que le gaullisme depuis qu’issu de l’insurrection il s’est emparé de la nation ? Un coup d’État de tous les jours. »3020

François MITTERRAND (1916-1996), Le Coup d’État permanent (1964)

Pamphlet signé d’un des leaders de la gauche socialiste, ministre du gouvernement Mendès France et fidèle opposant à de Gaulle (ayant voté contre son investiture, le 1er juin 1958). C’est aussi un écrivain (plus qu’un orateur) : « Le gaullisme vit sans loi, il avance au flair. D’un coup d’État à l’autre, il prétend construire un État, ignorant qu’il n’a réussi qu’à sacraliser l’aventure. »

Le 24 avril 1964, dans un grand débat institutionnel à l’Assemblée, Mitterrand déclare que la responsabilité du gouvernement devant le Parlement étant vidée de substance, le régime de la Cinquième République est un régime de pouvoir personnel. Pompidou, Premier ministre, lui répond que l’opposition, en refusant de s’adapter aux institutions de la Cinquième, n’a aucun avenir.

Son temps venu, en 1981, l’inconditionnel adversaire du général de Gaulle s’accommodera fort bien de cette Constitution : « Les institutions n’étaient pas faites à mon intention. Mais elles sont bien faites pour moi. »

« La télévision, c’est le gouvernement dans la salle à manger de chaque Français. »2955

Alain PEYREFITTE (1925-1999). La Télévision et ses promesses (1960), André Brincourt

Parole du ministre de l’Information ! Après un débat parlementaire animé, l’ORTF (Office de radiodiffusion-télévision française), établissement public à caractère industriel et commercial à vocation « informative, culturelle et éducative », est créé par la loi du 27 juin 1964.

C’est un mot qui date. On pourrait presque parler d’« Ancien régime ». Les mass media, télé en tête, font pour le pire et le meilleur la révolution culturelle des temps modernes. La « télécratie », fait de société aussi indiscutable que discuté, c’est d’abord le JT (Journal télévisé) devenu grand-messe (bi)quotidienne. C’est aussi 15 millions de spectateurs pour une pièce de théâtre le samedi soir, 4 milliards de spectateurs pour 475 films de cinéma diffusés (en 1982). Et plus de temps passé devant le petit écran qu’à l’école, par les enfants des années 1980. Au XXIe siècle, la multiplication des chaînes rend l’offre pléthorique, cependant que l’ordinateur et Internet changent la donne, en créant une collection de micro-médias et de réseaux à la fois décentralisés et interconnectés. Un autre monde naît ainsi.

« Je ne vais pas mal. Mais rassurez-vous, un jour, je ne manquerai pas de mourir. »3021

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 4 février 1965. De Gaulle : le souverain, 1959-1970 (1986), Jean Lacouture

Nul ne sait encore s’il sera candidat à sa propre succession, à la fin de l’année. Cette échéance présidentielle ravive l’intérêt du public pour la politique et l’opposition s’oppose, comme le veut la démocratie… et le jeu des partis.

« Le temps des croisades est terminé, celui de l’intelligence arrive. »3022

Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER (1924-2006), patron de L’Express, été 1964. L’Express (1994)

1965, année où les hebdos font peau neuve. L’Algérie avait monopolisé les énergies et mobilisé les esprits, donné matière aux journaux d’opinion et fait monter leurs tirages. JJSS, qui a créé L’Express en 1953 pour soutenir Mendès France, est le premier à comprendre qu’il faut une certaine dépolitisation, un appui des annonceurs publicitaires, des photos, des infos, du beau papier, de la quadrichromie, bref, tout ce qui fait le succès de Time, Newsweek ou Der Spiegel. L’hebdo de cet agitateur d’idées va gagner en grande diffusion, mais perdre en grandes signatures. Il se généralise de plus en plus, devenant le reflet des changements de la société française.

« Si grand que soit le verre que l’on nous tend du dehors, nous préférons boire dans le nôtre, tout en trinquant aux alentours. »3023

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 27 avril 1965. Le Général de Gaulle et la construction de l’Europe, 1940-1966 (1967), Edmond Jouve

Il fait le bilan de son action sur le thème qui lui est cher, l’indépendance nationale : « Le fait capital de ces sept dernières années, c’est que nous avons résisté aux sirènes de l’abandon et choisi l’indépendance. » En février 1966, la France reste membre du Pacte atlantique, mais se retire du dispositif militaire intégré (OTAN).

« Qui a jamais cru que le général de Gaulle, étant appelé à la barre, devrait se contenter d’inaugurer les chrysanthèmes ? »3024

Charles de GAULLE (1890-1970), conférence de presse, 9 septembre 1965. De Gaulle ou l’éternel défi : 56 témoignages (1988), Jean Lacouture, Roland Mehl, Jean Labib

Il réfute l’accusation de « pouvoir personnel » : le président de la République a seulement « pris personnellement les décisions qu’il lui incombait de prendre ». Sera-t-il candidat ? Il n’est pas encore entré en campagne, cependant qu’un fait constitutionnel change la vie politique en France : l’élection du président aura lieu pour la première fois au suffrage universel. Et l’inauguration des chrysanthèmes va devenir célèbre.

Le très sérieux Institut national de l’audiovisuel (INA) archive les « petites phrases », de Gaulle figurant en bonne place dans la rubrique, avec ses rendez-vous médiatiques, entre improvisation et préparation.

« La conférence de presse du général de Gaulle est une œuvre d’art. L’orateur survole la planète, rappelle le passé et jette des rayons de lumière sur l’avenir. Il distribue blâmes ou éloges aux uns et aux autres, il couvre de mépris ses adversaires et il ne dissimule pas la satisfaction que lui inspire la France qu’il façonne. »2978

Raymond ARON (1905-1983), Le Figaro, 25 janvier 1963. La Vie politique en France depuis 1940 (1979), Jacques Chapsal, Alain Lancelot

La conférence de presse, comme le bain de foule, est une institution du nouveau régime. Cet « exercice de haute voltige politico-historique » a fasciné bien des témoins. Dont Jean Lacouture, un de ses biographes : « Toujours derrière un pupitre, sur une chaire, pour nous enseigner sa leçon unique : que, sans la France, le monde n’est pas digne de vivre. Que, sans de Gaulle, la France n’est pas apte à survivre. »

« Contre le régime du pouvoir personnel, il faut recréer la république des citoyens. »3025

François MITTERRAND (1916-1996), Conférence de presse, 21 septembre 1965. L’Année politique, économique et sociale en France (1966)

Le leader socialiste fait campagne pour l’élection présidentielle, fixée aux 5 et 19 décembre 1965. Il va être candidat d’une union de la gauche qui ne dit pas encore son nom.

« Moi ou le chaos. »3026

Charles de GAULLE (1890-1970), résumé lapidaire de la déclaration du 4 novembre 1965. Histoire de la France au XXe siècle : 1958-1974 (1999), Serge Berstein, Pierre Milza

Le président annonce enfin sa candidature, disant qu’en cas d’échec « personne ne peut douter que [la république nouvelle] s’écroulera aussitôt et que la France devra subir, cette fois sans recours possible, une confusion de l’État plus désastreuse encore que celle qu’elle connut autrefois ».

On reprochera au fondateur du régime de croire si peu à sa construction qu’elle tienne à ce point à un homme ! L’Express, contre de Gaulle candidat, titre : « De Gaulle à vie ? »

De Gaulle, sûr de son succès, ne se donne même pas la peine de courtiser la France, dédaignant son temps de parole à la radio et à la télévision, ne croyant pas les deux grands instituts de sondage (IFOP et Sofres) qui assurent que rien n’est gagné pour lui.

Le suspense est à son comble – on doit à de Gaulle ce fait constitutionnel qui a changé la vie politique en France : l’élection du président au suffrage universel.

« Le Centre existe. »3027

Jean LECANUET (1920-1993), au premier tour des présidentielles, 5 décembre 1965. La Mêlée présidentielle (2007), Michel Winock

Divine surprise : même sans le populaire Antoine Pinay, le centre, avec ce nouveau leader, obtient près de 16 % des voix.

Mitterrand qui rassemble les gauches fait 32 %. Trois autres candidats ont dispersé les voix de droite : Jean-Louis Tixier-Vignancour (extrême droite), Pierre Marcilhacy (centre-droit), Marcel Barbu (sans étiquette).

Et le président sortant est en ballottage : moins de 45 % des suffrages. Furieux, de Gaulle songe à se retirer, abandonner la France et les Français. Ses ministres le supplient de continuer le combat.

« Le régime des partis, c’est la pagaille. »2842

Charles de GAULLE (1890-1970), entretien télévisé avec Michel Droit, 15 décembre 1965. Discours et messages : pour l’effort, août 1962-décembre 1965 (1970), Charles de Gaulle

Constat souvent répété. La Quatrième République péchait comme la Troisième par ses partis : trop puissants, ou plutôt impuissants, archaïques, aboutissant à un régime d’assemblée tyrannique. Mais il n’y a pas de démocratie sans pluralité des partis. La « pagaille » venait surtout du fait que le gouvernement, piégé entre les oppositions gaulliste et communiste, tentait de s’appuyer sur une « troisième force » centriste (MRP, socialistes SFIO). De Gaulle, rappelé au pouvoir, dressera ce bilan en juin 1958. « Le régime des partis […] se montrait hors d’état d’assurer la conduite des affaires. Non point par incapacité ni par indignité des hommes. Ceux qui ont participé au pouvoir sous la Quatrième République étaient des gens de valeur, d’honnêteté, de patriotisme. »

« Le fait que les partisans de droite et les partisans de gauche déclarent que j’appartiens à l’autre côté prouve […] que je ne suis pas d’un côté, je ne suis pas de l’autre, je suis pour la France. »2973

Charles de GAULLE (1890-1970), Interview radiotélévisée, 15 décembre 1965. De Gaulle vous parle (1967), Charles de Gaulle

Incarner la France, l’assumer, s’identifier à elle, c’est aussi pour le général de Gaulle une façon de s’opposer aux partis qu’il méprise. Il n’est pas centriste, il n’est pas à côté des partis, il est au-dessus.

« Il n’y a pas de textes constitutionnels […] qui puissent faire qu’en France un chef de l’État en soit véritablement un s’il procède, non point de la confiance profonde de la nation, mais d’un arrangement momentané entre professionnels de l’astuce. »3028

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 17 décembre 1965. De Gaulle parle, 1962-1966 (1966), Charles de Gaulle, André Passeron

Entre les deux tours, de Gaulle se lance : la phrase est doublement assassine, visant à la fois son adversaire François Mitterrand et le régime des partis qu’il incarne. « Où est le choix ? À travers deux hommes, il est entre deux régimes bien connus, c’est-à-dire entre deux expériences que la nation a faites successivement et entre deux avenirs opposés à tous les égards. »

« Notre pays a confirmé en ma personne la République nouvelle et approuvé la politique qui est la mienne. »3029

Charles de GAULLE (1890-1970), Première conférence de presse de son nouveau mandat, 21 février 1966. Discours et messages, volume V (1970), Charles de Gaulle

Victoire électorale, mais faible, eu égard aux précédentes consultations et au personnage : 54,5 % des voix au second tour. Le sauveur est désacralisé, le mythe gaulliste n’éveille plus chez les jeunes l’enthousiasme de leurs aînés, l’État semble stagnant et vieillot. Pourtant, Pompidou reste Premier ministre. Quelques « nouveaux anciens » apparaissent dans son troisième gouvernement : Edgar Faure (Agriculture), Michel Debré (Économie et Finances), Jean-Marcel Jeanneney (Affaires sociales). À signaler le départ de Giscard d’Estaing : écarté des Finances, il a refusé l’Équipement.

« Il n’est plus ministre, il n’est plus député et c’est le moment où, en quarante-cinq minutes de télévision, M. Valéry Giscard d’Estaing a pris soudain la physionomie d’un homme politique […] Nous avons assisté mardi soir à la naissance d’un dauphin. »3030

Françoise GIROUD (1916-2003), « Naissance d’un dauphin », L’Express, 21 février 1966

Séduite, à la suite de l’émission télévisée « Face à face » entre Giscard d’Estaing et quatre journalistes, la journaliste en tire une conclusion prophétique. Ces années de Gaulle sont aussi les « années médias » : la télé fait et défait les destins politiques.

« Autant qu’à l’école, les masses ont droit au théâtre, au musée. Il faut faire pour la culture ce que Jules Ferry faisait pour l’instruction. »3031

André MALRAUX (1901-1976), Discours à l’Assemblée nationale, 27 octobre 1966. André Malraux, une vie dans le siècle (1973), Jean Lacouture

De Gaulle a créé le ministère de la Culture pour Malraux. Leur dialogue au sommet, que seule la mort interrompra, est l’une des rencontres du siècle, saluée par François Mauriac : « Ce qu’ils ont en commun, c’est ce qu’il faut de folie à l’accomplissement d’un grand destin, et ce qu’il y faut en même temps de soumission au réel. »

Ministre des Affaires culturelles de 1958 à 1968, chaque automne, lors de la discussion du budget, Malraux enchante députés et sénateurs par des interventions communément qualifiées d’éblouissantes sur les crédits de son département – en fait notoirement insuffisants au regard des ambitions proclamées. Il faudra l’arrivée de la gauche au pouvoir (1981) pour que ce ministère frôle le 1 % du budget de l’État.

Malraux définit ici la mission des maisons de la Culture implantées dans les villes moyennes, lieux de rencontre, de création, de vie, chargées de donner à chacun les « clés du trésor ». Ce rêve de démocratie culturelle est toujours actuel, à la fois vital et irréalisable.

« Les peuples sont en train de demander la culture, alors qu’ils ne savent pas ce que c’est. »2959

André MALRAUX (1901-1976), ministre de la Culture, Assemblée nationale, 27 octobre 1966. La Culture et le rossignol (1970), Marie-Claire Gousseau

Présentant son budget, il note ce « fait extrêmement mystérieux [qui] se produit aujourd’hui dans le monde entier ». Mais les crédits restent dérisoires face aux ambitions d’une culture de masse digne de ce nom. Comme le dira Jacques Duhamel passant du ministère de l’Agriculture à celui de la Culture : « Ce sont les mêmes chiffres, mais les uns sont libellés en nouveaux francs, alors que les autres le sont en anciens francs » - autrement dit, cent fois inférieurs.

« La politique de la France ne se fait pas à la corbeille. »3032

Charles de GAULLE (1890-1970), conférence de presse, 28 octobre 1966. Histoire de la France au XXe siècle : 1958-1974 (1999), Serge Berstein, Pierre Milza

Réponse un peu courte à la question : « Monsieur le président, à quoi attribuez-vous la baisse de la Bourse, alors qu’on dit que l’économie va bien ? — Je dirai un mot de la Bourse, puisque vous m’en parlez. En 1962, elle était exagérément bonne, en 1966, elle est exagérément mauvaise. Monsieur, vous savez, la politique de la France ne se fait pas à la corbeille. »

La France, reconstruite après la guerre et devenue société de consommation, vit en effet et sans complexe le miracle économique des Vingt Glorieuses (expression plus juste que les Trente Glorieuses). Ce qu’on appellera aussi la plus grande épopée pacifique de la France : de 1954 à 1974, très précisément entre la fin de la reconstruction et le début de la crise pétrolière, le pouvoir d’achat des Français est multiplié par 2, la richesse nationale (PIB, produit intérieur brut) par 3.

Dans le même esprit, mais en d’autres circonstances et sur un autre ton, Édith Cresson, première femme Premier ministre (de Mitterrand) dira en 1991 : « La Bourse, j’en ai rien à cirer. »

« L’intendance suivra. »2942

Attribué à Charles de GAULLE (1890-1970), qui niera l’avoir dit

Même apocryphe (et non « sourcée »), cette expression militaire souligne que la politique intérieure devait être, dans la vision du général, au service de la politique extérieure. Malgré tout, l’« intendance » (l’économique) est une condition de la grandeur française. Il lui arrivera d’ailleurs de le reconnaître : « C’est l’économie qui me paraît l’emporter sur tout le reste, parce qu’elle est la condition de tout et en particulier la condition du progrès social » (13 décembre 1965).

« “Oui” à la majorité, “mais” avec la ferme volonté de peser sur ses orientations. »3033

Valéry GISCARD D’ESTAING (né en 1926), conférence de presse, 10 janvier 1967. Chronique des années soixante (1990), Michel Winock

Le fameux « Oui, mais… » précise le rôle des républicains indépendants (35 députés) au sein de la majorité, à l’occasion des élections législatives de mars 1967. « Notre mais n’est pas une contradiction, mais une addition […] dans trois directions : celle d’un fonctionnement plus libéral des institutions, celle de la mise en œuvre d’une véritable politique économique et sociale moderne, celle de la construction de l’Europe. »

« On ne gouverne pas avec des « mais ». »3034

Charles de GAULLE (1890-1970), Riposte à Valéry Giscard d’Estaing, Conseil des ministres, 11 janvier 1967. Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques, n° 170 (1971)

La majorité sortante sera reconduite à l’Assemblée, mais d’extrême justesse, grâce aux voix d’outre-mer. Pompidou reste Premier ministre. Et le gouvernement va gouverner sans « mais », sans débats parlementaires, par ordonnances en matière économique et sociale (création de l’ANPE, intéressement des travailleurs, réforme de la Sécurité sociale). Les motions de censure déposées n’y peuvent rien, la majorité est soudée, même si Giscard d’Estaing dénonce « l’exercice solitaire du pouvoir » et critique son successeur aux Finances, Michel Debré.

« Le président de la République est atteint d’une hypertrophie maladive du moi ; ses intuitions politiques, souvent justes à l’origine, apparaissent vite dénaturées par une large surestimation du rôle et des possibilités de la France. »2975

Hubert BEUVE-MÉRY (alias SIRIUS) (1902-1989), Le Monde, 1er août 1967. Onze ans de règne : 1958-1969 (1974), Hubert Beuve-Méry

Critique habituelle chez les adversaires de De Gaulle, y compris à l’étranger où sa forte personnalité servait dans le même temps le prestige de la France. Le 10 août 1967, il semble répondre au fondateur du Monde dans une allocution télévisée : « Il va de soi que notre action d’ensemble est réprouvée par ce qu’il faut bien appeler l’école du renoncement national. Étrange passion de l’abaissement ! »

« Tant qu’il y aura des dictatures, je n’aurai pas le cœur à critiquer une démocratie. »3035

Jean ROSTAND (1894-1977), Inquiétudes d’un biologiste (1967)

Au-delà de débats politiques et constitutionnels plus ou moins partisans, un grand savant sait replacer nos querelles franco-françaises à leur niveau.

« Vive Montréal ! Vive le Québec ! Vive le Québec libre ! »3036

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours de Montréal, 25 juillet 1967. De Gaulle, volume III (1986), Jean Lacouture

L’orateur enchaîne et termine par : « Vive le Canada français et vive la France ! » Le monde entier est ébahi. Et Pompidou, Premier ministre, dira du discours : « Celui-là, il ne me l’avait pas montré ! »

De Gaulle répondra, pour se justifier : « Il fallait bien que je parle aux Français du Canada. Nos rois les avaient abandonnés » – allusion à cette Nouvelle-France découverte sous François Ier, colonisée depuis Henri IV, avant que Louis XV ne cède les « quelques arpents de neige » du Canada à l’Angleterre (en 1763).

Il n’empêche, cette harangue déclenche une crise entre le Canada et la France, qui semble soutenir les indépendantistes québécois.

« Les Juifs […] étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur. »3037

Charles de GAULLE (1890-1970), conférence de presse, 27 novembre 1967. De Gaulle, volume III (1986), Jean Lacouture

La guerre des Six Jours a commencé le 5 juin 1967 : attaque des Israéliens, fulgurante ; défaite des Arabes, humiliante.

L’opinion publique est divisée en France, au-delà des traditionnels clivages gauche-droite. La majorité gaulliste renâcle. Tandis que les intellectuels de gauche sont crucifiés : militants de la cause arabe et de l’anticolonialisme, ils ne peuvent trahir la solidarité sacrée avec le peuple juif victime du génocide et avec le petit État d’Israël.

En préface au numéro spécial des Temps modernes préparé sur le conflit israélo-arabe depuis plus d’un an et qui sort en juillet 1967, Jean-Paul Sartre, qui est encore le maître à penser d’une génération et prend position tranchée sur presque tout, avoue : « Déchirés, nous n’osons rien faire et rien dire. »

« L’année 1968, je la salue avec sérénité. »3038

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 31 décembre 1967. Année politique (1968)

Les vœux de l’Élysée sont de tradition, en fin d’année. Mais l’année 1968 va véritablement ébranler le régime gaulliste, et la société française.

7. Mai 68, dernier combat du général vieillissant contre la jeunesse révoltée, mené avec l’aide du Premier ministre Pompidou et finalement gagné aux élections de juin.

« La récréation est finie. »3056

Charles de GAULLE (1890-1970), Orly, samedi 18 mai 1968. Mai 68 et la question de la révolution (1988), Pierre Hempel

Débarquant d’avion, de retour de Roumanie avec 12 heures d’avance.

Évidemment au courant des événements, mais n’ayant pas jugé bon de changer ses déplacements diplomatiques, le président ajoute : « Ces jeunes gens sont pleins de vitalité. Envoyez-les donc construire des routes. »

L’humour passera ou pas, mais jamais de langue de bois chez de Gaulle !

« La réforme, oui, la chienlit, non. »3057

Charles de GAULLE (1890-1970), Bureau de l’Élysée, dimanche matin, 19 mai 1968. Le Printemps des enragés (1968), Christian Charrière

Formule rapportée par Georges Gorse, ministre de l’Information, et confirmée par Georges Pompidou, Premier ministre.

Le président réunit les responsables de l’ordre qui n’existe plus, demande le nettoyage immédiat de la Sorbonne et de l’Odéon occupés par les révolutionnaires de Mai. Cela risque de déclencher un engrenage de violences et ses interlocuteurs obtiennent un sursis d’exécution. Il faut éviter l’irréparable.

La chienlit, c’est lui.3058

Slogan sous une marionnette en habit de général aux Beaux-Arts, 20 mai 1968

Le mot a fuité, aussitôt repris, affiche à l’appui avec un de Gaulle facile à caricaturer par les étudiants des Beaux-Arts.

Mais la chienlit, ce sont surtout les 6 à 10 millions de grévistes !

Et tout ce qui s’ensuit, depuis trois semaines : usines occupées, essence rationnée, centres postaux bloqués, banques fermées. Les ménagères stockent. Les cafés sont pleins. La parole se déchaîne jusque dans les églises. La moindre petite ville a son mini-Odéon et sa micro-Sorbonne. Sans parler des combats de rue et des barricades à Paris.

« Ce qui me semble le plus important, c’est qu’actuellement les fils de la bourgeoisie s’unissent aux ouvriers dans un esprit révolutionnaire. »3059

Jean-Paul SARTRE (1905-1980), Sorbonne, 20 mai 1968. Le Piéton de mai (1968), Jean Claude Kerbourc’h

Prestigieux invités à l’affiche de ce jour : Pierre Bourdieu (sociologue), Marguerite Duras (romancière), Max-Pol Fouchet (auteur tout terrain, surtout connu comme homme de radio et de télévision). Sartre la vedette bouscule et charme son public, tellement à l’aise dans ce grand spectacle populaire.

Ce n’est pas une révolution, sire, c’est une mutation.3060

Slogan sur les murs de Nanterre, mai 1968

Cohn-Bendit, Dany le Rouge, l’« anarchiste allemand », l’« enragé de Nanterre » où tout a commencé avec le Mouvement du 22 mars, sait être étonnamment lucide et raisonnable à 23 ans, quand il affirme le 20 mai : « Je ne crois pas que la révolution soit possible du jour au lendemain. Je crois que nous allons plutôt vers un changement perpétuel de la société, provoqué à chaque étape par des actions révolutionnaires […] Au mieux, on peut espérer faire tomber le gouvernement. Mais il ne faut pas songer à faire éclater la société bourgeoise. » La suite de l’histoire montre à quel point le personnage est né pour la politique.

« Après les événements que nous venons de vivre, nous sommes entrés dans la période du post-gaullisme et ce, dans de mauvaises conditions. »3061

Gaston DEFFERRE (1910-1986), Assemblée nationale, 22 mai 1968. Mai 68 et ses suites législatives immédiates [en ligne], Assemblée nationale

Député-maire de Marseille, grand résistant, mais opposant socialiste à de Gaulle, il s’adresse à Pompidou, Premier ministre : « Quelle que soit l’issue du scrutin et même si la censure n’est pas votée, vous sortirez diminué de cette épreuve. » Motion de censure déposée par l’opposition, rejetée. Quant à la prédiction, elle est à la fois fausse et vraie.

La Ve au clou, la Ve c’est nous !
Ouvriers, paysans, étudiants, tous unis.3065

Slogans lors de la manifestation du 24 mai 1968

Le 24 mai, la manifestation prévue prend un tour imprévu. Malgré l’hostilité de la CGT, des ouvriers se sont joints aux étudiants et scandent en chœur : trahison – ni Mitterrand, ni de Gaulle – les usines aux travailleurs. Et en faveur de Cohn-Bendit : Les frontières, on s’en fout, répétant le slogan : Nous sommes tous des juifs allemands.

« J’entreprendrai […] de faire changer, partout où il le faut, des structures étroites et périmées, et ouvrir plus largement la route au sang nouveau de la France. »3066

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, vendredi 24 mai 1968. Discours et messages : vers le terme, janvier 1966-avril 1969 (1970), Charles de Gaulle

Le président annonce un référendum sur la participation. Ce jour-là, le message ne passe pas : affirmer des principes vagues pour demander, au bout de dix ans, qu’on continue à lui faire confiance, c’était selon ses propres termes plus tard : « mettre à côté de la plaque » !

Mendès France répond : « Un plébiscite, cela ne se discute pas, cela se combat. » La violence va se déchaîner le soir même.

« Je demande à Paris de vomir cette pègre qui la déshonore […] pègre qui sort des bas-fonds de Paris et qui est véritablement enragée, dissimulée derrière les étudiants. »3067

Christian FOUCHET (1911-1974), ministre de l’Intérieur, Déclaration aux journalistes, à l’aube du 25 mai 1968. Le Printemps des enragés (1968), Christian Charrière

Paris vit une nouvelle nuit d’émeutes : des mouvements extrémistes et anarchistes sont rejoints par les bandes de « loubards » de la banlieue. Chaque groupe, lancé à travers la capitale, improvise sa manif et se demande quel symbole de la société il faut d’abord détruire. La Bourse brûle. La police est tenue en échec au Quartier latin jusqu’à 5 heures. Dans la matinée du 25 mai, le Premier ministre Pompidou évoque « une tentative évidente de déclencher la guerre civile. »

« L’opinion avait cessé de rire, d’applaudir le désordre ; elle commençait à avoir peur. »3068

Édouard BALLADUR (né en 1929), L’Arbre de mai (1979)

On peut dater cette peur du 25 mai. Après la nuit d’émeute en divers quartiers de Paris, le préfet de police Grimaud fait cette analyse (dans son livre témoignage, En mai, fais ce qu’il te plaît) : « Du côté des manifestants, ce ne sont plus les étudiants exaltés du 10 mai qui voulaient « mourir sur les barricades » et libérer la Sorbonne de l’occupation policière, mais de petites troupes de guérilleros, très mobiles, très décidées, rompues au harcèlement des forces de l’ordre, à l’édification rapide d’obstacles, de barricades […] On a l’impression que tout est en place pour des émeutes insurrectionnelles, si seulement l’occasion surgit qui permette d’entraîner la masse étudiante et, on l’espère toujours, les ouvriers. Ce style nouveau est le fait des mouvements extrémistes et anarchistes et, depuis quelques jours, s’y sont jointes les bandes de « loubards » de la banlieue. »

« La situation où nous sommes est révolutionnaire, tout est possible. »3070

André BARJONET (1921-2005), Stade Charléty, 27 mai 1968. Mai 68 : histoire des événements (1998), Laurent Joffrin

La crise, d’abord universitaire, puis sociale, devient politique. Le matin, ce syndicaliste communiste a solennellement quitté d’importantes fonctions à la CGT et adhéré au PSU. La base a refusé les accords de Grenelle entre gouvernement, patronat et CGT. Des syndicalistes scandent contre le Secrétaire général de la CGT : « Séguy, démission ! » 300 000 manifestants manifestent, un seul est silencieux : Mendès France qui a refusé la tribune offerte.

« En France, depuis le 3 mai 1968, il n’y a plus d’État et ce qui en tient lieu ne dispose même pas des apparences du pouvoir […] Il convient dès maintenant de constater la vacance du pouvoir et d’organiser la succession. »3071

François MITTERRAND (1916-1996), Conférence de presse, mardi 28 mai 1968. Vie politique sous la Cinquième République (1981), Jacques Chapsal

C’est l’événement du jour. Le leader de la gauche qui n’est ni gauchiste ni communiste a pris rendez-vous avec 500 journalistes à 11 heures, au salon de l’hôtel Intercontinental. Il envisage un « gouvernement provisoire de gestion, une élection en juillet du président de la République, un renouvellement de l’Assemblée nationale en octobre. » Bref, un pouvoir de rechange.

« Depuis quelque chose comme trente ans que j’ai affaire à l’histoire, il m’est arrivé quelquefois de me demander si je ne devais pas la quitter. »3072

Charles de GAULLE (1890-1970). De Gaulle, 1958-1969 (1972), André Passeron

Folle journée du 29 mai 1968 : le général a disparu ! Conseil des ministres de 10 heures décommandé à la dernière minute. Pompidou n’est au courant de rien. De Gaulle a quitté l’Élysée, mais il n’est pas à Colombey : « Oui ! le 29 mai, j’ai eu la tentation de me retirer. Et puis, en même temps, j’ai pensé que, si je partais, la subversion menaçante allait déferler et emporter la République. Alors, une fois de plus, je me suis résolu » (Entretien télévisé avec Michel Droit, 7 juin).

« Une « dépression » ? une « pause » à Baden ? une « manœuvre » difficile à comprendre ? un « chef-d’œuvre tactique » ? Qui, témoin, chroniqueur, analyste, partisan ou adversaire, peut dire le dernier mot sur cet étrange détour vers la Forêt-Noire ? »3073

Jean LACOUTURE (né en 1921), De Gaulle, volume III. Le souverain (1986)

On l’a su plus tard, le président est allé voir le général Massu en Allemagne. Oui, mais pourquoi ? Dans sa biographie sur de Gaulle, Jean Lacouture confronte les interprétations qui opposent deux écoles : celle du désarroi et celle de la tactique, pour conclure que le mystère demeure.

« Je ne me retirerai pas […] Je ne changerai pas le Premier ministre, dont la valeur, la solidité, la capacité méritent l’hommage de tous. Il me proposera les changements qui lui paraîtront utiles dans la composition du gouvernement. Je dissous aujourd’hui l’Assemblée nationale. »3074

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours radiodiffusé, jeudi 30 mai 1968, 16 h 30. Année politique (1969)

Le transistor est toujours le « cordon ombilical qui relie la France à sa révolution » (Danielle Heymann). De Gaulle ajoute que « partout et tout de suite, il faut que s’organise l’action civique ».

« Mitterrand, c’est raté ! Les cocos, chez Mao ! Le Rouquin, à Pékin ! Giscard, avec nous ! De Gaulle n’est pas seul ! »3075

Cris scandés par la foule sur les Champs-Élysées, 30 mai 1968. L’Express, « Mai 68, les archives secrètes de la police », 19 mars 1998

Ils sont donc 300 000 ou 400 000 à répondre à l’appel du général, dans une solidarité populaire presque spontanée.

En fait, la manifestation était préparée, mais le succès est inespéré : ce ne sont pas seulement les anciens combattants et les bourgeois du XVIe qui défilent, on voit beaucoup de jeunes et des gens modestes. En tête du cortège, Malraux, Mauriac, diverses personnalités, et Debré le gaulliste de la première heure peut clamer : « De Gaulle n’est pas seul. »

« Le 30 mai, en l’espace de cinq minutes que dura l’allocution du général, la France changea de maître, de régime et de siècle. Avant 16 h 30, on était à Cuba. Après 16 h 35, c’était presque la Restauration. »3076

Jean LACOUTURE (né en 1921), De Gaulle, volume III. Le souverain (1986)

Le biographe exprime le ressaisissement du pouvoir, le revirement de l’opinion, l’incroyable rapidité du retour à l’ordre des choses. Jusqu’à la fin, Mai 68 sera le plus surprenant des happenings.

« Voici qu’à l’avant-veille de la Pentecôte, un bruit devenu vite tapage, puis clameur, retentit d’un bout à l’autre du pays : l’essence est revenue. La révolution est finie ; les grèves vont cesser ; le temps est doux ; la mer, la campagne, la montagne nous appellent pour le long week-end […] C’est la démobilisation générale. »3077

Pierre VIANSSON-PONTÉ (1920-1979), Histoire de la République gaullienne, II (1971)

Le travail reprend progressivement, après les fêtes de la Pentecôte. Le gouvernement Pompidou est remanié pour écarter momentanément les ministres trop exposés dans les événements (Éducation nationale, Jeunesse, Information, Intérieur, Affaires sociales). Et on prépare les élections.

Élections, trahison.
Élections-piège à con.3078

Slogans des gauchistes, juin 1968

Les deux slogans resserviront, comme beaucoup de mots nés de Mai 68.

« Pour plus d’un jeune révolté des barricades, il y aura du désenchantement, sinon du désespoir, à voir « sa » révolution se coucher dans les draps anonymes du suffrage universel. »3079

Claude IMBERT (1929-2016), L’Express, juin 1968. L’Express, L’Aventure du vrai (1979), préface de Jean François Revel

Les élections des 23 et 30 juin 1968 donnent 293 sièges sur 487 à l’UDR (Union pour la défense de la République, c’est-à-dire la majorité gouvernementale) : majorité absolue, triomphe du pouvoir. De Gaulle parle des « élections de la trouille ». Et Viansson-Ponté (Le Monde) du « groupe le plus nombreux qui ait jamais forcé la porte d’une Assemblée française ».

« En mai dernier, on a pris la parole comme on a pris la Bastille en 1789. »3080

Michel de CERTEAU (1925-1986), « Pour une nouvelle culture : prendre la parole », Études, juin-juillet (1968)

La fête est finie. Les exégèses ne font que commencer. Une chose est sûre : tout le monde a eu droit à l’expression, presque tout le monde en a profité. Le meilleur a côtoyé le pire, éclairs de génie poétique et discours soporifiques. Foire aux idées, fraternité universelle, démocratie directe, société sans classe, spectacle permanent, happening. Était-ce si neuf ? En février 1848, Tocqueville, grand témoin de son temps, écrit à propos de la brève révolution d’alors : « J’avais sans cesse l’impression qu’ils étaient en train de représenter la Révolution française bien plutôt que de la continuer. » Et Proudhon : « La nation française est une nation de comédiens. »

« Après avoir fait tout ce qu’il a fait au cours de six ans et demi de fonctions […] il était bon qu’il fût, sans aller jusqu’à l’épuisement, placé en réserve de la République. »3081

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 9 septembre 1968. L’Année politique, économique et sociale en France (1968)

Ainsi parle-t-il de Georges Pompidou. Tout le monde s’attendait à la reconduction du Premier ministre : ex professeur, l’homme de Matignon s’est finalement bien sorti des événements et des élections. Sa démission acceptée et son remplacement par Maurice Couve de Murville sont la surprise de la mi-juillet 1968.

« Portons donc en terre les diables qui nous ont tourmentés pendant l’année qui s’achève. »3083

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 31 décembre 1968. Les Discours de vœux des présidents de la République : la France au fond des yeux (1992), Françoise Finniss-Boursin.

L’agitation recommence en janvier, étudiants et surtout lycéens manifesteront dans les mois, les années à venir. Mais les diables de Mai 68 appartiennent au passé.

8. 1969. Sortie de scène en forme de coup de théâtre. « La France est veuve »… mais Charles de Gaulle n’a pas fini de se rappeler à nous, au fil de l’actualité et des crises.

« Ce n’est, je crois, un mystère pour personne que je serai candidat à une élection à la présidence de la République quand il y en aura une. Mais je ne suis pas du tout pressé. »3084

Georges POMPIDOU (1911-1974), Déclaration à la fin de son séjour à Rome, 17 janvier 1969. Année politique (1970)

Pompidou a bien mérité de la France et acquis une vraie popularité. Remplacé par Couve de Murville Premier ministre, il vise plus haut et il n’y a qu’un poste : la présidence. Il y pense.

Quelques jours plus tard, à Genève : « J’ai un passé politique. J’aurai peut-être, si Dieu le veut, un destin national. »

« Dans l’accomplissement de la tâche nationale qui m’incombe, j’ai été, le 19 décembre 1965, réélu président de la République pour sept ans par le peuple français. J’ai le devoir et l’intention de remplir ce mandat jusqu’à son terme. »3085

Charles de GAULLE (1890-1970), Déclaration à l’issue du Conseil des ministres, 22 janvier 1969. Année politique (1970)

C’est dire qu’en apparence, le président n’est pas plus pressé de partir que son ex-Premier ministre d’arriver. Donc, tout est dans l’ordre des choses. Mais de Gaulle en décide soudain autrement. Il en appelle à la France, une fois de plus.

« De la réponse que fera le pays à ce que je lui demande va dépendre évidemment soit la continuation de mon mandat, soit aussitôt mon départ. »3086

Charles de GAULLE (1890-1970), entretien télévisé avec Michel Droit, 10 avril 1969. De Gaulle, volume III (1986), Jean Lacouture

Contre vents et marées, avis et prédictions, alors que l’Assemblée lui assurait une fin de septennat sans histoire, le général a voulu un référendum, annoncé en février : sur la réforme régionale et la réforme du Sénat.

C’est encore une question de confiance entre lui et le pays. Il met tout son poids politique dans la balance, menaçant de partir en cas de non. Tous les partis de gauche font naturellement campagne pour le non, et Valéry Giscard d’Estaing aussi. Pompidou appelle au oui, mais sans vraie conviction. Verdict du 27 avril : 48 % de oui et 52 % de non.

Le lendemain, de Gaulle démissionne.

« Le caractère, c’est d’abord de négliger d’être outragé ou abandonné par les siens. »2979

Charles de GAULLE (1890-1970). Les Chênes qu’on abat (1979), André Malraux

Le président a ressenti dramatiquement l’échec de ce dernier référendum. Il démissionne et s’en retourne dans sa retraite de Colombey-les-Deux-Églises, pour écrire des mémoires qui resteront inachevés.

« Cas sans précédent de suicide en plein bonheur. »3087

François Mauriac (1885-1970), à propos du référendum d’avril 1969. De Gaulle, volume III (1986), Jean Lacouture

De Gaulle part en Irlande, pour ne pas être impliqué dans la campagne présidentielle – il votera par procuration. Il retourne ensuite à Colombey, s’enfermer dans sa propriété de la Boisserie pour un dernier face à face avec l’histoire : la rédaction quelque peu désenchantée, quoique sereine, de ses Mémoires d’espoir.

« Le général de Gaulle est mort. La France est veuve. »3127

Georges POMPIDOU (1911-1974), Déclaration du président de la République, Allocution radiotélévisée, 10 novembre 1970

Cette mort remonte au soir du 9 novembre, alors que le général, avant le dîner, faisait une patience (jeu de cartes), dans sa résidence personnelle de la Boisserie, à Colombey-les-Deux-Églises. Il est pris d’un malaise, c’est une rupture d’anévrisme. Il meurt 20 minutes après, à 79 ans.

« En 1940, le général de Gaulle a sauvé l’honneur, il nous a conduits à la libération et à la victoire. En 1958, il nous a gagné la guerre civile. Il a donné à la France ses institutions, sa place dans le monde. En cette heure de deuil pour la patrie, inclinons-nous devant la douleur de Mme de Gaulle, de ses enfants et petits-enfants. Mesurons les devoirs que nous impose la reconnaissance. Promettons à la France de n’être pas indignes des leçons qui nous ont été dispensées, et que, dans l’âme nationale, de Gaulle vive éternellement », déclare le président Pompidou.

Le petit village de Colombey-les-Deux-Églises, département de Haute-Marne, va devenir un lieu de pèlerinage national.

« À la fin, il n’y a que la mort qui gagne. »2980

Charles de GAULLE (1890-1970), citant volontiers ce mot de Staline dans ses Mémoires de guerre

Malraux reprend cette phrase dans ses Antimémoires : le Miroir des limbes. La mort fut certainement omniprésente dans ce dialogue au sommet de l’intelligence, qui réunit les deux hommes. Jusqu’à la mort du général de Gaulle.

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