Diderot : « Dire que l’homme est un composé de force et de faiblesse, de lumière et d’aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n’est pas lui faire son procès, c’est le définir. » | L’Histoire en citations
Chronique du jour

 

Siècle des Lumières. Les philosophes.

Diderot nous paraît le plus humain dans ses contradictions, ses défauts assumés. Né pauvre comme Rousseau, il se fait courtisan comme Voltaire et, comme lui, profite du mécénat d’un despote éclairé, en l’occurrence Catherine de Russie.

Il se consacre surtout à l’entreprise collective de l’Encyclopédie, avec une passion laborieuse. C’est le plus courageux face aux foudres de la censure, attaquant de front le principe même de la monarchie qui fonde l’Ancien régime, et niant l’existence de Dieu en athée convaincu - à l’inverse de Voltaire, déiste. Contre la guerre et le fanatisme, ils se retrouvent naturellement.

Les commentaires sont allégés, les coupes signalées (…) Retrouvez l’intégralité dans nos Chroniques de l’Histoire en citations.

Denis Diderot et l’Encyclopédie.

« Dire que l’homme est un composé de force et de faiblesse, de lumière et d’aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n’est pas lui faire son procès, c’est le définir. »1053

DIDEROT (1713-1784), Addition aux pensées philosophiques (1762)

Âgé de 57 ans, il fait son autoportrait. Sensible à l’excès, extrême en tout, dans ses sentiments comme dans ses jugements, sensuel, extraverti, comédien et penseur, jouant du paradoxe, péchant par excès de mots et défaut de rigueur, (…) tiraillé entre les lumières de la raison et les transports de la passion, à l’image du tournant du siècle, entre Lumières et romantisme (…)

« Nous sommes l’univers entier. Vrai ou faux, j’aime ce système qui m’identifie avec tout ce qui m’est cher. »1054

DIDEROT (1713-1784), Lettres, à Falconet. Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot (1831)

Curiosité universelle, culture « encyclopédique », travailleur infatigable, auteur d’une œuvre aussi foisonnante que désordonnée, amoureux de la nature et adorant la société, il est aussi à l’aise avec les petites gens (né de modeste bourgeoisie, début de vie bohème, marié à une lingère) qu’avec les intellectuels des salons et les Grands (…)

« Il est très important de ne pas prendre de la ciguë pour du persil, mais nullement de croire ou de ne pas croire en Dieu. »1055

DIDEROT (1713-1784), La Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient (1749)

L’élève des jésuites a vite « mal » tourné : du déisme au scepticisme, puis à l’athéisme et au matérialisme. Cette trop libre pensée lui vaut trois mois de prison au donjon de Vincennes. Il s’efforcera ensuite d’être un peu plus prudent.

« Si la raison est un don du Ciel et que l’on puisse en dire autant de la foi, le Ciel nous a fait deux présents incompatibles et contradictoires. »1056

DIDEROT (1713-1784), Addition aux pensées philosophiques (1762)

(…) Son matérialisme nie « qu’une intelligence suprême ait fait, ordonné, disposé tout à quelque bien général ou particulier », puisque tout s’explique aussi bien mécaniquement. Autre argument de Diderot : « La pensée qu’il n’y a point de Dieu n’a jamais effrayé personne » – mais elle contrarie fort Voltaire, fervent déiste.

« Le fanatisme est une peste qui reproduit de temps en temps des germes capables d’infester la terre. »1057

DIDEROT (1713-1784), Encyclopédie, article « Christianisme »

L’Encyclopédie est aussi hardie sur le plan religieux que prudente en politique, sauf quand Diderot prend la plume. Frère de Voltaire par la pensée, il écrit dans l’article Intolérance : « L’intolérant est un méchant homme, un mauvais chrétien, un sujet dangereux, un mauvais politique et un mauvais citoyen. »

« Que les peuples seront heureux quand les rois seront philosophes, ou quand les philosophes seront rois ! »1058

DIDEROT (1713-1784), Encyclopédie, article « Philosophe »

(…) Sa philosophie est devenue humaniste et très moderne, par son anarchie même. Diderot pose des antinomies : cœur et raison, individu et société. Il renonce à les résoudre et à forger des certitudes : la dignité de l’homme est dans la recherche plus que dans la découverte de la vérité.

« Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d’en jouir aussitôt qu’il jouit de la raison. »1059

DIDEROT (1713-1784), Encyclopédie, article « Autorité politique »

Diderot, auteur de plus de mille articles, rédige le plus hardi en matière politique : c’est la condamnation de l’absolutisme, qui s’inspire de Locke et rejoint le Rousseau du Contrat social. Selon Diderot, la seule autorité établie par la nature est la puissance paternelle, limitée dans le temps (…)

« La puissance qui s’acquiert par la violence n’est qu’une usurpation et ne dure qu’autant que la force de celui qui commande l’emporte sur celle de ceux qui obéissent ; en sorte que si ces derniers deviennent à leur tour les plus forts […] la même loi qui a fait l’autorité la défait alors : c’est la loi du plus fort. »1060

DIDEROT (1713-1784), Encyclopédie, article « Autorité politique »

Dans ce cas, ceux qui secouent le joug ont raison : c’est la justification de l’insurrection sous un roi absolu. Montesquieu (…) inspire la plupart des vues politiques de l’Encyclopédie qui condamne le despotisme, réserve la république aux petits États, loue la monarchie anglaise (…) L’Encyclopédie dénonce les privilèges, les impôts mal répartis, les atteintes à la liberté du travail (…)

« Le prince tient de ses sujets mêmes l’autorité qu’il a sur eux ; et cette autorité est bornée par les lois de la nature et de l’État. »1061

DIDEROT (1713-1784), Encyclopédie, article « Autorité politique »

C’est la négation formelle de la monarchie de droit divin. « Le prince ne peut donc pas disposer de son pouvoir et de ses sujets sans le consentement de la nation et indépendamment du choix marqué dans le contrat de soumission. » Dans l’article « Pouvoir », il reprend la même idée : « Le consentement des hommes réunis en société est le fondement du pouvoir. »

« Un despote, fût-il le meilleur des hommes, en gouvernant selon son bon plaisir commet un forfait. C’est un bon pâtre qui réduit ses sujets à la condition des animaux. »1062

DIDEROT (1713-1784), Entretiens avec Catherine II

Il écrit aussi : « Tout gouvernement arbitraire est mauvais ; je n’en excepte pas le gouvernement arbitraire d’un maître bon, ferme, juste et éclairé. » Paradoxe signé Diderot : il est éperdu de reconnaissance envers Catherine II de Russie, qui lui a acheté sa bibliothèque (…) Devenu courtisan de la tsarine, il va perdre son indépendance (…)

« La guerre est un fruit de la dépravation des hommes ; c’est une maladie convulsive et violente du corps politique. »1063

DIDEROT (1713-1784), Encyclopédie, article « Paix »

Siècle des Lumières, siècle de paix ou presque, mais né du siècle de Louis XIV où l’idéal de grandeur fut indissociable d’une politique guerrière qui laisse la France épuisée. Diderot dresse un réquisitoire enflammé contre ce fléau : « L’histoire ne nous fournit que des exemples de paix violées, de guerres injustes et cruelles, de champs dévastés, de villes réduites en cendres (…)

« Une guerre interminable, c’est celle du peuple qui veut être libre, et du roi qui veut commander. »1064

DIDEROT (1713-1784), Principes de politique des souverains

Vue prophétique. Tous les philosophes du siècle ont d’ailleurs annoncé la Révolution, sans la vouloir et sans le savoir.

« Qu’un peuple est heureux, lorsqu’il n’y a rien de fait chez lui ! Les mauvaises et surtout les vieilles institutions sont un obstacle presque invincible aux bonnes. »1065

DIDEROT (1713-1784), Entretiens avec Catherine II

C’est déjà en germe la philosophie de la table rase. Il est vrai qu’en France, la lourdeur des institutions et l’enracinement des privilèges sont tels que toutes les réformes entreprises durant le siècle se heurtent à des murs et qu’une révolution devient inévitable.

« Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire. Si nous voulons que les philosophes marchent en avant, approchons le peuple du point où en sont les philosophes. »1066

DIDEROT (1713-1784), Pensées sur l’interprétation de la nature (1753)

Il initie un vaste public (sinon déjà le grand public) aux choses de l’art, par ses brillants comptes rendus (Salons) (…) Maître d’œuvre infatigable de l’Encyclopédie, il signe plus de mille articles sur les sujets les plus divers (…) Le plus grand agitateur d’idées du XVIIIe siècle aura une influence considérable sur ses contemporains, sur le XIXe et jusqu’à nous.

« La plus haute efficacité de l’esprit est d’éveiller l’esprit. »1067

GOETHE (1749-1832) rendant hommage à Diderot. Littérature du XVIIIe siècle (nombreuses éditions à partir des années 1950), Lagarde et Michard

Ce mot s’applique aussi à « son » Encyclopédie. Simple entreprise de librairie à l’origine (…) elle devient l’effort gigantesque de toute une « armée » (…) Elle annonce le mouvement d’opinion qui aboutira aux États généraux de 1789, mais la Révolution transformera (…) le pacifisme en militarisme, la tolérance en fanatisme, la liberté en Terreur. Le destin des idées, leur chemin dans l’histoire échappent toujours à leurs auteurs.

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