Galerie présidentielle (V. Quatrième République et Charles de Gaulle) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

 

25 Présidents (avec ou sans majuscule selon les sources et l’usage) figurent en tête d’affiche dans ce résumé de la République française.

Présents dans notre Histoire en citations, les passer ainsi en revue à l’occasion de l’élection présidentielle d’avril 2022 est une manière originale de revisiter l’histoire de France depuis la Révolution.

V. La Quatrième République reconstruit la France sous la présidence d’Auriol et de Coty, mais la guerre civile menace avec le drame algérien, d’où l’appel au général qui crée la Cinquième République, gaullienne et sur mesure.

Président n° 16. Vincent Auriol.

« Je vous avertis loyalement, je ne resterai pas cloîtré dans la maison où vous allez m’emmener. Ayant été en prison, je saurai faire des trous dans le mur. »2866

Vincent AURIOL (1884-1966), président de la République. Déclaration du 16 janvier 1947. La France de Vincent Auriol, 1947-1953 (1968), Gilbert Guilleminault

Premier président de la Quatrième République, il est élu le 16 janvier 1947 au premier tour de scrutin par le Parlement réuni en congrès à Versailles, composé des deux chambres, l’Assemblée nationale ex Chambre des députés, et le Conseil de la République, ex Sénat.

Vincent Auriol ne va pas se contenter « d’inaugurer les chrysanthèmes » et construit une fonction présidentielle inédite. Ce sexagénaire, fils de boulanger, devenu avocat comme tant d’autres politiciens, vient de la Troisième République où il a fait carrière comme ministre et parlementaire. Mais il tranche sur les précédents présidents et s’est fait remarquer sous le Front Populaire. Ce petit flash-back historique est une clé du personnage, compagnon de route et de combat du socialiste Léon Blum.

« Les banques, je les ferme, les banquiers, je les enferme. »2677

Vincent AURIOL (1884-1966), ministre des Finances, Front Populaire, 1936. Histoire vivante du Front populaire, 1934-1939 (1966), Jean Grandmougin

Avocat et expert financier de la SFIO, Vincent Auriol apparaît à nombre de Français comme un parangon de la révolution, avant de devenir une caution bourgeoise sous la prochaine République

Au lendemain de la victoire des gauches unies se déclenche une vague nationale de grèves qui se propage spontanément, de la métallurgie aux industries chimiques, textiles, au bâtiment, aux grands magasins. Grèves sur le tas, occupations d’usines, toujours pacifiques, mais qui terrifient le patronat, ces conflits d’un nouveau style frappent tous les contemporains. Sans consignes syndicales, le but des grévistes est d’obtenir immédiatement les avantages sociaux promis par le Front populaire. « On ne peut pas fonder la prospérité des uns sur la misère des autres » - le credo va pouvoir s’appliquer sans délai.

« Je ne serai ni un président soliveau, ni un président personnel. »

Vincent AURIOL (1884-1966), La République des illusions (1965), Georgette Elgey

Avant de reprendre une vie publique et fatalement exposée, il a hésité en raison de son âge et des épreuves de l’Occupation, ayant refusé les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940, interné, puis assigné à résidence, évadé à Londres, craignant le pire pour sa femme Michèle et son fils Paul, tous deux résistants. L’heure était au renouveau et son propre parti, lors de sa reconstitution en novembre 1944, avait déclaré : « Fortifié par ses sacrifices, confirmé dans sa doctrine, rénové dans sa composition, le Parti socialiste surgit de la Résistance avec une âme nouvelle, un esprit rajeuni » Il va en tenir compte dans le choix de ses collaborateurs.

Après son investiture au palais de l’Élysée, malgré la Constitution qui tend à réduire ses pouvoirs, le nouveau président de la République affiche clairement son ambition : faire du chef de l’État un véritable arbitre entre les différentes institutions nationales et agir dans les crises ministérielles, donc dans la vie de la République. En maintes occasions, il revendiquera l’importance de son rôle, « magistrature morale […] pouvoir de conseil, d’avertissement et de conciliation ». Il entend ainsi « arbitrer les diverses opinions dans le sens de la volonté populaire et de l’intérêt collectif » en précisant que « ses  conseils s’arrêtent au seuil de la décision ».

« Je n’ai pas le droit de décider, j’ai le devoir d’avertissement et de conseil. Cela exige une étude complète des dossiers, lecture des rapports des préfets et des ambassadeurs et de tous les documents concernant la vie économique et sociale de la nation dans la permanence de son existence. »

Vincent AURIOL (1884-1966), 5 février 1947, à la suite du Conseil des ministres. L’Entourage de Vincent Auriol : au service d’une stratégie présidentialiste (2009, Noëlline Castagnez

Le Président réunit ses principaux collaborateurs du cabinet et du secrétariat général pour leur expliquer comment il conçoit désormais le rôle présidentiel, avec une équipe réduite, soudée, loyale, capitale pour mener à bien cette présidence fatalement pleine d’aléas. Lui-même était un bourreau de travail, très organisé, endurant, restant 12 heures par jour au bureau et veillant volontiers la nuit. Le Journal du septennat atteste de cette intense activité.

Mais les crises ministérielles successives fragilisent le régime parlementaire de la Quatrième République pour les mêmes raisons institutionnelles que la Troisième et le président Auriol se retrouve en première ligne, d’où les caricatures  dans la presse. Sennep met en scène, dans Le Figaro du 9 septembre 1948, le président visiblement fatigué, rédigeant un emploi du temps fonction des personnalités nommées au jour le jour à la présidence du Conseil.

En 1954, il ne brigue pas un second mandat, bien que soutenu par son épouse (à l’aise en Première Dame de France, notamment pour remanier le palais de l’Élysée) et toujours très populaire auprès des Français. On aime ce grand-père qui couvre d’un regard attendri ses petits-fils, humain et proche du peuple, avec sa rondeur, son parcours exemplaire de la méritocratie républicaine et son engagement sous l’Occupation. Mais il avait aussi de nombreux adversaires, voire des ennemis. Les milieux vichystes ne pouvaient lui pardonner d’avoir contribué à leur exclusion ; gaullistes et communistes lui étaient résolument hostiles. Par le biais de son entourage, il fut donc régulièrement en butte aux attaques diffamatoires.

Bref, le Président Auriol avait bien mérité sa retraite à 70 ans.

Président n° 17. René Coty.

« En rappelant ce que fut la personnalité de René Coty, comment ne pas évoquer cette pensée de La Bruyère : « La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau : elles lui donnent force et relief. » »2886

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours aux obsèques de René Coty, 27 novembre 1962. René Coty tel qu’en lui-même (1990), Francis de Baecque

De Gaulle, son successeur à la tête de l’État, lui rendra hommage en ces termes lettrés.

Après Vincent Auriol « le globe-trotter » dont le mandat s’achève, René Coty est élu président de la République le 23 décembre 1953 à 71 ans, au 13e tour de scrutin du Congrès à Versailles (tous les parlementaires réunis).

En 1952, réélu parlementaire et reconduit chaque année à la vice-présidence de la haute assemblée, René Coty écrit dans son journal personnel que sa « candidature à l’Élysée semble sérieusement envisagée par des gens sérieux. » Dont acte.

« Une absence totale de fanatisme, le respect de la position adverse, et tout au fond le sentiment que la vérité n’est peut-être pas tout entière du même côté. »

André SIEGFRIED (1875-1959), Le Figaro, 24 décembre 1953. Coty, dit Pitou-Pitou, doit son surnom à son chat Pitou, exception à la règle du « chien présidentiel »

Engagé volontaire lors de la Première Guerre mondiale, avocat de formation comme tant d’autres, député et sénateur sous la Troisième République, ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme dans le gouvernement Schumann, élu sans être candidat (de la droite) à la présidence, ce Normand devient vite populaire auprès des Français, avec son épouse Germaine Coty.

« Et dire que je viens de rentrer mon charbon pour l’hiver ! »

Germaine COTY (1886-1955) apprenant l’élection de son mari au poste suprême. La République incarnée (2019), Jean Garrigues

Ce mot lui valut le mépris des snobs et l’affection du peuple – autrement dit, elle y gagne. Première Dame de France très catholique et pratiquante, modeste et charitable, elle meurt un an après, cardiaque et sans doute épuisée par cette nouvelle fonction prise très à cœur.

La presse accueille avec étonnement la nouvelle « Première dame de France » dont le style change radicalement de Michelle Auriol. Femme corpulente qui ne rechigne pas aux tâches ménagères, elle reçoit en tablier les journalistes venus rencontrer l’épouse du nouveau chef de l’État. Françoise Giroud souligne son humilité : « Aussitôt après l’élection, quai aux Fleurs, lorsqu’elle s’est vue dans les journaux, elle a reçu un choc : “Regardez-moi”, dit-elle attristée, “je ne prétends pas être mince, mais enfin tout de même…” ». Autre déclaration : « Je ne suis pas une pin-up, je suis une grand-mère. » Les chansonniers indélicats la surnomment : « Madame sans gaine », « la bûche de Noël » ou « Madame des tas ».

Mais sa popularité immédiate fait taire les critiques. Les Français aiment sa gentillesse maternelle (elle fait aménager des chambres au palais de l’Élysée pour y recevoir ses dix petits-enfants), sa simplicité (elle sert de guide incognito à de jeunes étudiantes américaines visitant le château de Rambouillet, multiplie les attentions délicates pour le personnel de l’Élysée), sa générosité (elle consacre cinq heures par jour à divers services sociaux et œuvres caritatives).

Son image a bénéficié d’une campagne menée par la presse féminine et par le journal catholique Le Pèlerin : « Nous sommes un peuple qui recommande à ses femmes de rester au foyer, de s’occuper de leur mari, de leurs enfants, et voilà qu’au moment où l’une d’elles est appelée à la situation suprême par le jeu de la démocratie, la presse la ridiculise parce qu’elle ne ressemble pas à un mannequin, parce que son horizon est familial. » À sa mort, le président pense à démissionner, mais il change d’avis, ne voulant pas entraîner une nouvelle crise politique en France.

« Dans le péril de la patrie et de la République, je me suis tourné vers le plus illustre des Français […] celui qui, aux années les plus sombres de notre histoire, fut notre chef pour la reconquête de la liberté et qui, ayant réalisé autour de lui l’unanimité nationale, refusa la dictature pour rétablir la République. »2971

René COTY (1882-1962), Message du président au Parlement, 29 mai 1958. Histoire mondiale de l’après-guerre, volume II (1974), Raymond Cartier

Impuissant face à la guerre d’Algérie qui ne dit pas son nom et à la menace bien réelle de guerre civile, il fait savoir aux parlementaires qu’il a demandé au général de Gaulle de former un gouvernement. Chahuts et chants de la part des députés qui entonnent La Marseillaise – procédé contraire à tous les usages et même à la lettre de la Constitution.

« Le plus illustre des Français » reste une simple et juste définition du général de Gaulle, personnage deux fois historique, sauveur de la France lors de la Seconde Guerre mondiale et créateur de la Cinquième République.

« Le premier des Français est désormais le premier en France. »

René COTY (1882-1962), Le 8 janvier 1959

Il transmet ses pouvoirs par ces simples mots, après la victoire du général de Gaulle à l’élection présidentielle de décembre 1958. La Constitution de la Cinquième République est promulguée le 4 octobre 1958. Le texte dispose (article 91) que les pouvoirs du président de la République en fonction expirent, après la proclamation de l’élection de son successeur.

Président n° 18. Charles de Gaulle.

« Il ne suffit pas d’être un grand homme, il faut l’être au bon moment. »

Georges POMPIDOU (1911-1974)

Son Premier ministre et successeur à la présidence devait penser à ce personnage hors norme, acteur principal en deux moments décisifs de notre Histoire, avec une « traversée du désert » et un « come-back » relevant du destin auquel il a toujours cru : « On ne fait rien sans de grands hommes, et ceux-ci le sont pour l’avoir voulu » écrivait-il en 1932 (Le Fil de l’épée). Par le Verbe et l’Action, par la force des citations, de Gaulle surpasse naturellement tous les autres présidents.

« Notre Constitution est à la fois parlementaire et présidentielle, à la mesure de ce que nous commandent à la fois les besoins de notre équilibre et les traits de notre caractère. »2934

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 11 avril 1961. Les Idées constitutionnelles du général de Gaulle (1974), Jean Louis Debré, Charles de Gaulle

Certains lui reprochent de n’être ni parlementaire – type Troisième ou Quatrième République – ni présidentielle comme aux États-Unis. Les « lectures » de la Constitution du 4 octobre 1958 changeront avec les événements, les hommes et la pratique constitutionnelle : c’est un texte parfaitement adapté et adaptable aux circonstances.

« Tout de même qu’à bord du navire l’antique expérience des marins veut qu’un second ait son rôle à lui à côté du commandant, ainsi dans notre nouvelle République, l’exécutif comporte-t-il après le président voué à ce qui est essentiel et permanent un Premier ministre aux prises avec les contingences. »2936

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires d’espoir, tome I, Le renouveau, 1958-1962 (1970)

Division du travail et fonctionnement de nos institutions : l’existence d’un « domaine réservé » au chef de l’État, cependant que le « second », qui n’est plus président du Conseil, mais seulement le Premier des ministres de son gouvernement, gère le quotidien, rôle moins prestigieux et plus ingrat, tenu par Michel Debré, fidèle d’entre les fidèles du général, suivi par Pompidou pendant six ans (record de longévité à Matignon) et Couve de Murville après Mai 68.

« Guide de la France, et chef de l’État républicain, j’exercerai le pouvoir suprême dans toute l’étendue qu’il comporte désormais. »2982

Charles de GAULLE (1890-1970), Déclaration radiotélévisée, 28 décembre 1958. Les Idées constitutionnelles du général de Gaulle (1974), Jean Louis Debré, Charles de Gaulle

Il vient d’être élu président de la République, le 21 décembre. La Constitution, ratifiée par le référendum du 28 septembre ( près de 80 % de oui) et promulguée le 4 octobre, fonde le nouveau régime (présidentiel) de la Cinquième République, confiant au chef de l’État les quatre attributions fondamentales, sans obligation de contreseing ministériel : nomination du Premier ministre, dissolution de l’Assemblée nationale, recours au référendum, mise en jeu des pouvoirs spéciaux en cas de crise. « Chèque en blanc », titre Le Monde.

« L’Algérie de papa est morte.  Si on ne le comprend pas, on mourra avec elle. »2984

Charles de GAULLE (1890-1970), Déclaration à Pierre Laffont, directeur de L’Écho d’Oran, 29 avril 1959. Algérie 1962, la guerre est finie (2002), Jean Lacouture

De Gaulle a été appelé pour résoudre le drame algérien. Mais que sera l’Algérie de l’avenir ? Le président est trop pragmatique, l’Algérie trop déchirée par la guerre et les événements trop incertains pour que soit fixée une ligne politique. Il attend la mi-septembre pour lancer le mot, l’idée d’« autodétermination », d’où trois solutions possibles : sécession pure et simple, francisation complète dans l’égalité des droits « de Dunkerque à Tamanrasset », ou gouvernement des Algériens par les Algériens en union étroite avec la France. En France, la droite qui veut l’Algérie française commence à se diviser ; en Algérie, le GPRA veut des négociations préalables et l’armée va vivre bien des déchirements.

« Non, il n’est pas chaud, le contingent. Pour tout dire, il n’a pas d’allant. Il est même buté comme un âne. »2985

Michel COURNOT (1922-2007), L’Express (1959). Les Parachutistes (2006), Gilles Perrault

Il donne l’état d’esprit d’un jeune soldat dans la Casbah d’Alger, alors que la pacification est un préalable à toute négociation, donc un devoir de l’armée. C’est dire la sympathie que ce journaliste (très) intellectuel de gauche éprouve pour « le contingent » : « Le contingent a écouté, et il n’est pas convaincu. Il ne se sent pas tellement chaud pour défendre la liberté en allant au-delà des mers tirer à coups de canon sur des gaillards en espadrilles… »

« Je puis vous assurer que la Loire continuera à couler dans son lit. »2986

Charles de GAULLE (1890-1970), Aux maires du Loiret, à Orléans, mai 1959. De Gaulle parle : des institutions, de l’Algérie, de l’armée, des affaires étrangères, de la Communauté, de l’économie et des questions sociales (1962), André Passeron

Mot qualifié d’« infrahistorique » par Jean Lacouture, un de ses biographes. De Gaulle, pour être lui-même, a besoin de circonstances exceptionnelles et tout président de la République doit prononcer au quotidien d’innombrables discours sur tout et sur rien. Dans le même esprit, à Fécamp : « Je salue Fécamp, port de mer et qui entend le rester » et à Lyon : « Lyon n’a jamais été aussi lyonnaise. »

« Il faut que la défense de la France soit française […] Un pays comme la France, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son effort soit son effort. »2938

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours au Centre des hautes études militaires, 3 novembre 1959. Discours et messages : avec le renouveau, mai 1958-juillet 1962 (1970), Charles de Gaulle

C’est aussi un militaire qui parle. Pendant sa guerre de Résistance, il a dû se battre pour être reconnu du grand allié américain. Un peu plus tard, face aux USA, il affirmera : « Il est intolérable à un grand État que son destin soit laissé aux décisions et à l’action d’un autre État quelque amical qu’il puisse être. » Des Mots toujours suivis par des Actes.

La force de frappe atomique française, clé de voûte du système de défense, combattue du vivant du général de Gaulle, populaire dans l’opinion, sera développée par tous ses successeurs. De nos jours, hors tout contexte de guerre froide, la force de dissuasion nationale n’est pas vraiment remise en question.

« Oui, c’est l’Europe depuis l’Atlantique jusqu’à l’Oural, c’est l’Europe, toutes ces vieilles terres où naquit, où fleurit la civilisation moderne, c’est toute l’Europe qui décidera du destin du monde. »2987

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours de Strasbourg, 23 novembre 1959. De Gaulle et l’Europe (1963), Roger Massip

Autre problème majeur, mais question toujours posée au XXIe siècle. De quelle Europe s’agit-il ? Un an plus tôt, de Gaulle écrit à Paul Reynaud : « Vous savez qu’à mon sens, on peut voir l’Europe et peut-être la faire de deux façons : l’intégration par le supranational, ou la coopération des États et des nations. C’est à la deuxième que j’adhère. »

Le discours de Strasbourg reste prophétique sur un autre plan. L’Europe a vécu la réunification de l’Allemagne et la réconciliation entre les deux pays jadis ennemis, devenus alliés. Plus globalement, la guerre froide et le communisme dans sa version soviétique appartiennent à un passé révolu. De sorte que l’idée de « maison commune » européenne et de cette Europe « de l’Atlantique à l’Oural » ne relève plus de l’utopie.

« Le vieux franc français, si souvent mutilé à mesure de nos vicissitudes, nous voulons qu’il reprenne une substance conforme au respect qui lui est dû. »2988

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours sur la politique de rigueur, 28 décembre 1958, annonçant la création d’un nouveau franc, le 1er janvier 1960. De Gaulle vous parle (1967), Charles de Gaulle

La création du nouveau franc 1960, valant 100 francs anciens, a été annoncée un an plus tôt. Si le mot « rigueur » n’apparaît pas dans le discours, il le définit bien.

L’opération « franc lourd » cause un choc psychologique et lie avec habileté l’avenir de la monnaie et le prestige international du pays, dans le cadre d’une nouvelle politique économique et financière rendant la France compétitive en Europe. Antoine Pinay, ministre des Finances et des Affaires économiques jouissant d’un immense prestige auprès du Français moyen, va cependant démissionner en janvier 1960, pour cause de désaccord avec le chef de l’État (notamment sur la CEE, Communauté économique européenne créée en 1957, origine de l’actuelle Union européenne).

Le vieux franc français était né le 5 décembre 1360, en pleine guerre de Cent Ans. Quarante ans après sa création, le (nouveau) franc s’effacera devant la monnaie européenne, l’euro, nouvel enjeu économique, pari globalement réussi.

« En vertu du mandat que le peuple m’a donné et de la légitimité nationale que j’incarne depuis vingt ans, je demande à tous et à toutes de me soutenir quoi qu’il arrive. »2972

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 29 janvier 1960. Discours et messages, volume III (1970), Charles de Gaulle

Vingt ans après – après le fameux Appel du 18 juin 1940 –, il se pose en personnage historique et s’impose à un autre moment crucial de l’histoire de France – les barricades d’Alger.

« Je m’adresse à la France. Eh bien, mon cher et vieux pays, nous voici donc ensemble encore une fois, face à une nouvelle épreuve. »2989

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 29 janvier 1960. De Gaulle (1964), François Mauriac

Omniprésent sur tous les fronts, le président excelle dans la communication directe avec la France et les Français. Cette fois, le général s’est mis en tenue militaire, pour traiter du drame national. La semaine des Barricades a commencé à Alger, le 24 janvier. La population de souche métropolitaine refuse l’idée d’autodétermination lancée par de Gaulle et s’oppose au renvoi du général Massu – qui a affirmé dans un journal allemand que l’armée était pour l’Algérie française.

« L’armée française, que deviendrait-elle, sinon un ramas anarchique et dérisoire de féodalités militaires, s’il arrivait que des éléments mettent des conditions à leur loyalisme ? […] Aucun soldat ne doit, sous peine de faute grave, s’associer à aucun moment, même passivement, à l’insurrection. »2990

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 29 janvier 1960. De Gaulle : le souverain, 1959-1970 (1986), Jean Lacouture

Le général en appelle à la discipline des soldats et sauve la situation par ce discours. Selon Raymond Aron (Preuves, mars 1960) : « Durant ces cinq jours, rien n’existait plus, ni le régime, ni la Constitution, ni moins encore le gouvernement, hésitant et divisé : il ne restait plus rien qu’un homme, et un homme seul. » De Gaulle se rend sur place début mars pour reprendre contact avec l’armée – c’est la « tournée des popotes » où les déclarations restent officieuses et contradictoires. Il parlera publiquement de République algérienne le 4 novembre prochain.

« Hourra pour la France ! Depuis ce matin, elle est plus forte et plus fière. »2991

Charles de GAULLE (1890-1970), Télégramme, 13 février 1960. De Gaulle : le souverain, 1959-1970 (1986), Jean Lacouture

Première explosion de la bombe A française à Reggane (Sahara) : une étape dans la politique d’indépendance militaire du général qui se refuse à la « docilité atlantique » et veut doter le pays des « moyens modernes de la dissuasion ». La France entre dans le club encore très fermé des puissances atomiques. Elle refusera de signer le traité de Moscou du 3 août 1963, sur la non-prolifération nucléaire. Le 28 août 1968, c’est l’explosion de la première bombe H dans le Pacifique.

« Il n’y a eu de France que grâce à l’État. La France ne peut se maintenir que par lui. Rien n’est capital que la légitimité, les institutions et le fonctionnement de l’État. »2974

Charles de GAULLE (1890-1970), Conseil d’État, 28 février 1960. Essai sur la pratique de la Ve République : bilan d’un septennat (1968), Jean Gicquel

Parole de crise, certes (au lendemain des barricades d’Alger), mais idée chère à de Gaulle, grand admirateur de Richelieu qui fit de la France un État moderne. La légitimité était déjà un thème récurrent, durant sa Résistance. L’action et le verbe gaulliens se ramènent à quelques idées-forces, régulièrement martelées par de Gaulle s’adressant au peuple ou à ses représentants. Dans Les Chênes qu’on abat, Malraux le cite : « Les choses capitales qui ont été dites à l’humanité ont toujours été des choses simples. »

« Il est tout à fait naturel qu’on ressente la nostalgie de ce qui était l’Empire, tout comme on peut regretter la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile, le charme du temps des équipages. Mais, quoi ? Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités. »2992

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 14 juin 1960. L’Année politique, économique, sociale et diplomatique en France (1961)

Après la guerre d’Indochine, l’affaire tunisienne puis l’imbroglio marocain réglés sous la Quatrième République, outre le drame de l’Algérie, il reste encore à achever la décolonisation de l’Afrique noire et de Madagascar, en germe dans la loi Defferre de 1956. L’opinion publique y est moins sensible qu’au problème algérien.

De Gaulle pense d’abord à une Communauté avec défense, politique étrangère et politique économique communes. Sous la pression des événements, il opte pour la décolonisation et accorde en 1960 l’indépendance qui n’exclut pas le maintien de liens privilégiés entre la métropole et ses ex-colonies africaines.

« Il faut qu’avant d’entrer dans la salle [des négociations] on ait déposé son couteau. »2993

Charles de GAULLE (1890-1970), 6 septembre 1960. De Gaulle (1972), André Passeron

Le « couteau au vestiaire » devient le préalable de toute négociation. Mais l’on continue de se battre en Algérie, tandis qu’en France, intellectuels et syndicalistes manifestent pour la paix en Algérie.

« Françaises, Français […] j’ai besoin de savoir ce qu’il en est dans les esprits et dans les cœurs, c’est pourquoi je me tourne vers vous par-dessus tous les intermédiaires. En vérité, qui ne le sait, l’affaire est entre chacune de vous, chacun de vous et moi-même. »2997

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 6 janvier 1961. L’Année politique, économique, sociale et diplomatique en France (1962)

Dernière apparition présidentielle avant le référendum du 8 janvier qui demande au peuple français d’approuver le principe de l’autodétermination du peuple algérien. « Oui » : plus de 75 % des suffrages exprimés. Les électeurs n’ont pas suivi les consignes des partis politiques et, comme de Gaulle, ont négligé ces intermédiaires.

Le choc est dur, chez les Européens d’Algérie (également consultés et qui ont répondu majoritairement « non ») : ils ne se savaient pas à ce point coupés de la métropole, abandonnés. D’où le durcissement de leur position, alors que des négociations sont annoncées entre la France et le FLN à Évian.

« L’OAS frappe où elle veut, quand elle veut, comme elle veut. »2998

Slogan de la nouvelle « Organisation Armée secrète ». L’OAS et la fin de la guerre d’Algérie (1985), M’Hamed Yousfi

Premiers tracts lancés début février 1961. L’armée fait son métier en Algérie, avec 400 000 hommes qui se battent sur le terrain. La pacification progresse (excepté dans les Aurès), mais le terrorisme fait rage et le FLN multiplie les attentats.

Les Européens d’Algérie vivent aussi dans la terreur de la négociation qui conduira inévitablement à l’indépendance. L’OAS, choisissant la politique du désespoir, recourt également aux attentats. Ainsi, le maire d’Évian, Camille Blanc, tué par une charge de plastic le 31 mars, assassiné uniquement parce que sa ville est choisie pour accueillir les négociations. Cela n’infléchit en rien la politique du président.

« Cet État sera ce que les Algériens voudront. Pour ma part, je suis persuadé qu’il sera souverain au-dedans et au-dehors. Et, encore une fois, la France n’y fait aucun obstacle. »2999

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 11 avril 1961. L’Année politique, économique, sociale et diplomatique en France (1962)

De Gaulle annonce qu’il envisage l’indépendance de l’Algérie « avec un cœur parfaitement tranquille ». Onze jours plus tard, c’est le putsch, dans la nuit du 21 au 22 avril.

« La décolonisation est notre intérêt et par conséquent notre politique. Pourquoi resterions-nous accrochés à des dominations coûteuses, sanglantes et sans issue, alors que notre pays est à renouveler de fond en comble ? »2939

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 11 avril 1961. Paroles de chefs, 1940-1962 (1963), Claude Cy, Charles de Gaulle

Il a reconnu auparavant que la France a réalisé outre-mer une grande œuvre humaine qui, malgré des abus ou des erreurs, lui fait pour toujours honneur. La Quatrième République qui a commencé la décolonisation (Indochine, Maroc, Tunisie, Afrique noire en cours) a rappelé de Gaulle au pouvoir pour résoudre l’« affaire algérienne ». Ce qu’il a fait, en lui donnant l’indépendance inscrite dans le cours de l’histoire.

« Ce qui est grave dans cette affaire, Messieurs, c’est qu’elle n’est pas sérieuse. »3000

Charles de GAULLE (1890-1970), Conseil des ministres extraordinaire, réuni à 17 heures, le 22 avril 1961. La Fronde des généraux (1961), Jacques Fauvet, Jean Planchais

La population d’Alger a été réveillée à 7 heures du matin, par ce message lu à la radio : « L’armée a pris le contrôle de l’Algérie et du Sahara. » Les généraux rebelles font arrêter le délégué général du gouvernement et un certain nombre d’autorités civiles et militaires. Quelques régiments se rallient aux rebelles. La population européenne, qui se sent abandonnée par la métropole, est avec eux. Mais de Gaulle semble serein, devant ses ministres.

Le directoire militaire a quand même pris le pouvoir à Alger. Les ralliements se multiplient derrière les quatre généraux, Challe, Zeller, Jouhaud et Salan, qui dénoncent la « trahison » du général de Gaulle et font le serment de « garder l’Algérie pour que nos morts ne soient pas morts pour rien ». Les insurgés tiennent Oran, Constantine le lendemain. Le coup d’État semble réussi. De Gaulle reparaît et va trouver les mots qui tuent.

« Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite. Il a une réalité : un groupe d’officiers, partisans, ambitieux et fanatiques. »3001

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 23 avril 1961. Algérie 1962, la guerre est finie (2002), Jean Lacouture

Revêtu de sa tenue de général, c’est le de Gaulle des grandes heures : « Au nom de la France, j’ordonne que tous les moyens soient employés pour barrer partout la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire. » Il demande que s’applique l’article 16 de la Constitution (pouvoirs spéciaux), « dictature républicaine » justifiée par la situation.

Tous les bidasses entendent cette voix de la France sur leur transistor. Le contingent refuse de suivre le quarteron de généraux ovationnés par les pieds-noirs sur le Forum d’Alger, entre les cris « Algérie française » et « de Gaulle au poteau ! » Mais le vent tourne. Challe se livre le 26, suivi par Zeller. Salan et Jouhaud continuent dans la clandestinité, l’OAS résiste encore : combat d’hommes désespérés, d’autant plus dangereux.

« Il faut que les objectifs à déterminer par le Plan […] revêtent pour tous les Français un caractère d’ardente obligation. »3002

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 8 mai 1961. La Mystique du Plan (1963), Philippe Bauchard

En pleine guerre d’Algérie, il faut quand même se préoccuper de l’« intendance ». Le Plan, depuis seize ans, oriente l’économie de la France. De Gaulle en parle ainsi dans ses Mémoires d’espoir : « Il embrasse l’ensemble, fixe les objectifs, établit une hiérarchie des urgences et des importances, introduit parmi les responsables et même dans l’esprit public le sens de ce qui est global, ordonné et continu, compense l’inconvénient de la liberté sans en perdre l’avantage ».

Le premier Plan de la Cinquième République (IVe Plan depuis la Libération) couvre la période 1961-1964. C’est le plus concerné par cette « ardente obligation ». Il y en aura dix. Le projet du numéro XI est victime de la crise de la planification française. En fait, l’outil, trop rigide, n’est plus adapté à d’autres besoins, d’autres temps. Relancé sous Macron, il semble déjà oublié, en raison de la crise sanitaire.

« Dès lors que l’État et la nation ont choisi leur chemin, le devoir militaire est fixé une fois pour toutes. Hors de ses règles, il ne peut y avoir, il n’y a que des soldats perdus. »3003

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours à Strasbourg, 23 novembre 1961. L’Année politique, économique, sociale et diplomatique en France (1962)

L’automne et l’hiver sont dramatiques, les passions s’exaspérant. L’OAS multiplie les attentats, en Algérie comme en métropole : le plastic vise de Gaulle lui-même (9 septembre à Pont-sur-Seine), Malraux et divers intellectuels. Les manifestations pro-FLN, musulmanes, syndicales, entraînent contre-manifestations, charges de police, morts. Ils sont neuf à la station de métro Charonne. 300 000 personnes suivront leur enterrement, le 13 février 1962. L’opinion est mobilisée, mais lasse aussi. Il faut en finir avec cette sale guerre.

« Il va peser lourd le oui que je demande à chacune et à chacun de vous ! »3005

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 26 mars 1962. Les Accords d’Évian, le référendum et la résistance algérienne (1962), Maurice Allais

Le général, comme à son habitude dans les grands moments, en appelle à la population. Il donne les résultats des négociations d’Évian, proclame le cessez-le-feu et annonce le prochain référendum : « Il faut maintenant que s’expriment très haut l’approbation et la confiance nationale. »
Le 8 avril, plus de 90 % des Français approuveront les accords d’Évian (signés le 18 mars). Le oui des Algériens consultés le 2 est encore plus massif. Le 3, la France reconnaît l’indépendance de l’Algérie et Ben Bella devient président de la République. Juridiquement, la guerre est finie.

La vie politique française sera marquée par les séquelles de cette guerre non déclarée, qui a éclaté le 1er novembre 1954 et mobilisé deux millions de jeunes Français du contingent. Bilan : 25 000 tués chez les soldats français, 2 000 morts de la Légion étrangère, un millier de disparus et 1 300 soldats morts des suites de leurs blessures. Environ 270 000 musulmans algériens sont morts, sur une population de dix millions d’habitants, et deux millions de musulmans déportés en camps de regroupement.

« La guerre ne s’est pas terminée dans de bonnes conditions, mais c’étaient les seules conditions possibles. »3007

Paul REYNAUD (1878-1966), fin avril 1962. Vie politique sous la Cinquième République (1981), Jacques Chapsal

À l’occasion du déjeuner de la presse anglo-saxonne dont il est l’hôte d’honneur. Le 8 avril, plus de 90 % des Français ont approuvé par référendum les accords d’Évian du 18 mars. Juridiquement, la guerre est finie et le 3 juillet, la France reconnaît l’indépendance de l’Algérie. Mais politiquement, bien des drames vont encore se jouer. Certains jours de printemps, à Alger, à Oran, les attentats font plus de cent morts. L’exode vers la métropole sera plus massif que prévu et dans des conditions plus pénibles : on attendait 350 000 rapatriés en cinq ans, ils seront 700 000 en quatre mois.

« Être, avoir été le premier collaborateur du général de Gaulle est un titre inégalé. »3008

Michel DEBRÉ (1912-1996), Premier ministre, fin de la lettre au général de Gaulle, rendue publique le 15 avril 1962. L’Année politique, économique, sociale et diplomatique en France (1963)

Il faut tourner la page après la conclusion du drame algérien : « Comme il était convenu, et cette étape décisive étant franchie, j’ai l’honneur, Mon Général, de vous présenter la démission du gouvernement. »  Ce à quoi le général de Gaulle répond : « En me demandant d’accepter votre retrait du poste de Premier ministre et de nommer un gouvernement, vous vous conformez entièrement et de la manière la plus désintéressée à ce dont nous étions depuis longtemps convenus. »

Georges Pompidou entre sur la scène de l’histoire et forme le nouveau gouvernement le 25 avril. Ce n’est pas un parlementaire rompu au jeu politique, mais un « agrégé sachant écrire », parachuté à 33 ans dans le cabinet de Gaulle en 1944. Il restera six ans chef de gouvernement – un record !

« Il ne peut pas y avoir d’autre Europe que celle des États. »3009

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 15 mai 1962. Discours et messages, volume III (1970), Charles de Gaulle

Et pour preuve : « Dante, Goethe, Chateaubriand appartiennent à toute l’Europe dans la mesure même où ils étaient respectivement et éminemment Italien, Allemand et Français. Ils n’auraient pas beaucoup servi l’Europe s’ils avaient été des apatrides et s’ils avaient pensé, écrit en quelque esperanto ou volapük intégré ». Du coup, les membres du gouvernement appartenant au MRP, parti très européen, démissionnent, Pierre Pflimlin en tête, Robert Buron à sa suite. Remplacés par des Indépendants.

« Aujourd’hui ou demain, envers et contre tous, le traître de Gaulle sera abattu comme un chien enragé. »3010

Tract CNR (Conseil national de la résistance, créé par l’OAS) reçu par tous les députés, après l’attentat du Petit-Clamart, août 1962. Chronique des années soixante (1990), Michel Winock

C’est encore une retombée de la guerre d’Algérie, aux conséquences importantes, et surtout inattendues. De Gaulle échappe par miracle à l’attentat, le soir du 22 août au carrefour du Petit-Clamart, près de l’aéroport militaire de Villacoublay. Sa DS 19 est criblée de 150 balles et seul le sang-froid du chauffeur, accélérant malgré les pneus crevés, a sauvé la vie au général et à Mme de Gaulle.

Condamné à mort par la Cour militaire de justice, le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, chef du commando et partisan de l’Algérie française, est fusillé le 11 mars 1963 – dernier cas en France.

Dès le lendemain de l’attentat, de Gaulle profite de l’émotion des Français pour faire passer une réforme qui lui tient à cœur : l’élection du président au suffrage universel. S’il devait mourir, cela donnerait plus de poids à son successeur et plus de légitimité. Tous les partis sont contre, sauf le parti gaulliste (UNR) et une minorité d’indépendants (Giscard d’Estaing en tête). Le seul précédent historique est fâcheux : Louis-Napoléon Bonaparte, élu du suffrage universel, transforma vite ce coup d’essai en coup d’État. De Gaulle annonce un référendum pour le 28 octobre.

« Pour nous, Républicains, la France est ici [dans l’hémicycle] et non ailleurs. Penser autrement, ce serait douter de la République. »3011

Paul REYNAUD (1878-1966), Assemblée nationale, 4 octobre 1962. Notes et études documentaires, nos 4871 à 4873 (1988), Documentation française

La Cinquième République est un régime dont le caractère présidentiel va se renforcer avec l’élection du président au suffrage universel. Un référendum doit décider de cette modification constitutionnelle. Paul Reynaud, opposé à ce projet, exprime pour la dernière fois la vision ultra-représentative de la souveraineté parlementaire qui domina les Troisième et Quatrième Républiques.

« La Constitution est violée. »3012

Gaston MONNERVILLE (1897-1991), président du Sénat, 9 octobre 1962. Le Consensus à la française (2002), Sylvie Guillaume

Le deuxième personnage de l’État accuse le premier. Il y a un prétexte de forme : l’utilisation de l’article 11 au lieu de l’article 89 de la Constitution pour instituer l’élection du président de la République au suffrage universel. La vraie critique est de fond : la réforme prive les sénateurs (joints aux députés) de la prérogative d’élire le chef de l’État. Monnerville, homme d’ordinaire nuancé, use de mots très durs, comme au Congrès radical de Vichy (fin septembre) : « Violation délibérée, voulue, réfléchie, outrageante de la Constitution […] Arbitraire […] Forfaiture du Premier ministre. » D’où la rupture définitive entre le Sénat et le général de Gaulle.

« Si votre réponse est « non », comme le voudraient tous les anciens partis afin de rétablir le régime de malheur, ainsi que tous les factieux pour se lancer dans la subversion, de même si la majorité des « oui » est faible, médiocre et aléatoire, il est bien évident que ma tâche sera terminée aussitôt et sans retour. »3013

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours, 18 octobre 1962. De Gaulle (1964), François Mauriac

C’en est fini du consensus existant depuis 1958. Il n’y a plus de guerre d’Algérie pour souder la majorité parlementaire. Le « cartel des Non » à de Gaulle regroupe tous les « vieux partis » ; à la fronde parlementaire s’ajoute l’hostilité ouverte des juristes. Résultat ? Le « oui » au référendum pour l’élection du président de la République au suffrage universel représentera quand même  62,25 % des suffrages exprimés.

« Vous avez scellé la condamnation du régime désastreux des partis. »3014

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 7 novembre 1962. La Vie politique sous la Ve République (1981), Jacques Chapsal

Le président prend acte du « oui » et se satisfait d’un taux d’approbation plutôt moyen à son référendum. Il serait sans doute très supérieur aujourd’hui, tant les Français se sont approprié cette élection de leur président au suffrage universel.

« La nation est maintenant en plein essor, les caisses remplies, le franc plus fort qu’il ne le fut jamais, la décolonisation achevée, le drame algérien terminé, l’armée rentrée tout entière dans la discipline, le prestige français replacé au plus haut dans l’univers, bref tout danger immédiat écarté et la situation de la France bien établie au-dedans et au-dehors. » Dans l’élan, le président annonce les prochaines élections des 18 et 25 novembre. C’est un triomphe : 233 membres sur 482 sièges à l’Assemblée pour l’UNR. Aucun parti en France n’a fait un tel score depuis la Libération. Entre les deux tours, de Gaulle dit en Conseil des ministres : « J’ai déclaré la guerre aux partis. Je me garde bien de déclarer la guerre aux chefs des partis. Les partis sont irrécupérables. Mais les chefs de partis ne demandent qu’à être récupérés… Il leur suffit de récupérer un portefeuille. »

« La conférence de presse du général de Gaulle est une œuvre d’art. L’orateur survole la planète, rappelle le passé et jette des rayons de lumière sur l’avenir. Il distribue blâmes ou éloges aux uns et aux autres, il couvre de mépris ses adversaires et il ne dissimule pas la satisfaction que lui inspire la France qu’il façonne. »2978

Raymond ARON (1905-1983), Le Figaro, 25 janvier 1963. La Vie politique en France depuis 1940 (1979), Jacques Chapsal, Alain Lancelot

La conférence de presse est une institution du nouveau régime. Cet « exercice de haute voltige politico-historique » a fasciné bien des témoins, dont Jean Lacouture : « Toujours derrière un pupitre, sur une chaire, pour nous enseigner sa leçon unique : que, sans la France, le monde n’est pas digne de vivre. Que, sans de Gaulle, la France n’est pas apte à survivre. »

« Le général de Gaulle se tient sous le regard du général de Gaulle qui l’observe, qui le juge, qui l’admire d’être si différent de tous les autres hommes. »2976

François MAURIAC (1885-1970), De Gaulle (1964)

Le romancier témoin de son temps est redevenu un fervent gaulliste depuis 1958, sans être jamais du style « godillot », ni dans le fond, ni dans la forme : « Que de Gaulle se voie lui-même comme un personnage de Shakespeare et comme le héros d’une grande histoire, cela se manifeste clairement chaque fois (et c’est souvent) qu’il parle de lui à la troisième personne. » On doit à Mauriac l’une des plus originales définitions de l’homme : « Un fou a dit « Moi, la France » et personne n’a ri parce que c’était vrai. »

« Je quitte, par intervalles, le cortège officiel afin d’aborder la foule et de m’enfoncer dans ses rangs. »2977

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome III, Le Salut, 1944-1946 (1959)

Ce sont les fameux « bains de foule » popularisés par le petit écran où l’on voit émerger le président, dominant d’une bonne tête les vagues se pressant autour de lui. Dans ses Mémoires, il parle de ses relations de toujours avec le peuple français : « Serrant les mains, écoutant les cris, je tâche que ce contact soit un échange de pensées. Me voilà, tel que Dieu m’a fait ! voudrais-je faire entendre à ceux qui m’entourent. Comme vous voyez, je suis votre frère, chez lui au milieu des siens. »

« Le général de Gaulle est-il donc si seul, si peu informé, si mal conseillé ? La Moselle n’est pas l’Algérie, les mineurs ne sont pas l’OAS. »3015

Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER (1924-2006), L’Express, 7 mars 1963. Chronique des années soixante (1990), Michel Winock

L’Express, créé en 1953 par « JJSS » (29 ans) pour soutenir la candidature de Mendès France, et très politisé durant toute la guerre d’Algérie, est encore un hebdo résolument de gauche, partant pour toutes les croisades et fier de ses grandes signatures.

Dans un climat de paix sociale relative (deux fois moins de jours de grève en 1958-1967 qu’en 1948-1957), éclate le 1er mars 1963 la grève totale des mineurs de Lorraine et du Nord - Pas-de-Calais. Le décret de réquisition, signé le 2 mars à Colombey-les-Deux-Églises, n’arrange rien, au contraire. Les syndicats appellent à une grève générale d’un quart d’heure pour protester contre l’atteinte au droit de grève. Même la presse de droite est critique, ainsi Jean Grandmougin dans L’Aurore : « On ne s’adresse pas à des mineurs comme à des enfants de troupe. »

La cote de popularité du président tombe, les mineurs sont très populaires en France et leur grève aussi, qui ne gêne personne. Ils gagneront début avril : hausse de salaires, quatrième semaine de congés payés. Mais le charbon perdra bientôt la bataille de l’énergie, contre d’autres sources moins coûteuses.

« Qu’est-ce que le gaullisme depuis qu’issu de l’insurrection il s’est emparé de la nation ? Un coup d’État de tous les jours. »3020

François MITTERRAND (1916-1996), Le Coup d’État permanent (1964)

Pamphlet signé du leader de la gauche socialiste, ministre du gouvernement Mendès France et fidèle opposant à de Gaulle (ayant voté contre son investiture, le 1er juin 1958). C’est aussi un écrivain de style : « Le gaullisme vit sans loi, il avance au flair. D’un coup d’État à l’autre, il prétend construire un État, ignorant qu’il n’a réussi qu’à sacraliser l’aventure. »

Le 24 avril 1964, dans un grand débat institutionnel à l’Assemblée, Mitterrand déclare que la responsabilité du gouvernement devant le Parlement étant vidée de substance, le régime de la Cinquième est un régime de pouvoir personnel. Pompidou, Premier ministre, lui répond que l’opposition, en refusant de s’adapter aux institutions de la Cinquième, n’a aucun avenir. Son temps venu, en 1981, l’inconditionnel adversaire du général de Gaulle s’accommodera de cette Constitution : « Les institutions n’étaient pas faites à mon intention. Mais elles sont bien faites pour moi. »

« Je ne vais pas mal. Mais rassurez-vous, un jour, je ne manquerai pas de mourir. »3021

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 4 février 1965. De Gaulle : le souverain, 1959-1970 (1986), Jean Lacouture

Nul ne sait encore s’il sera candidat à sa propre succession, à la fin de l’année. Cette échéance présidentielle ravive l’intérêt du public pour la politique.

« Si grand que soit le verre que l’on nous tend du dehors, nous préférons boire dans le nôtre, tout en trinquant aux alentours. »3023

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 27 avril 1965. Le Général de Gaulle et la construction de l’Europe, 1940-1966 (1967), Edmond Jouve

Il fait le bilan de son action sur le thème qui lui est cher, l’indépendance nationale : « Le fait capital de ces sept dernières années, c’est que nous avons résisté aux sirènes de l’abandon et choisi l’indépendance. » En février 1966, la France reste membre du Pacte atlantique, mais se retire du dispositif militaire intégré (OTAN).

« Qui a jamais cru que le général de Gaulle, étant appelé à la barre, devrait se contenter d’inaugurer les chrysanthèmes ? »3024

Charles de GAULLE (1890-1970), conférence de presse, 9 septembre 1965. De Gaulle ou l’éternel défi : 56 témoignages (1988), Jean Lacouture, Roland Mehl, Jean Labib

Il réfute l’accusation de « pouvoir personnel » : le président de la République a seulement « pris personnellement les décisions qu’il lui incombait de prendre ». Sera-t-il candidat ? Il n’est pas encore entré en campagne, cependant qu’un fait constitutionnel change la vie politique en France : l’élection du président aura lieu pour la première fois au suffrage universel. Et l’inauguration des chrysanthèmes va devenir célèbre.

« Contre le régime du pouvoir personnel, il faut recréer la république des citoyens. »3025

François MITTERRAND (1916-1996), Conférence de presse, 21 septembre 1965. L’Année politique, économique et sociale en France (1966)

Le leader socialiste fait campagne pour l’élection présidentielle, fixée aux 5 et 19 décembre 1965. Il va être candidat d’une union de la gauche qui ne dit pas encore son nom.

« Moi ou le chaos. »3026

Charles de GAULLE (1890-1970), résumé lapidaire de la déclaration du 4 novembre 1965. Histoire de la France au XXe siècle : 1958-1974 (1999), Serge Berstein, Pierre Milza

Le président annonce enfin sa candidature, disant qu’en cas d’échec « personne ne peut douter que [la république nouvelle] s’écroulera aussitôt et que la France devra subir, cette fois sans recours possible, une confusion de l’État plus désastreuse encore que celle qu’elle connut autrefois ». On reprochera au fondateur du régime de croire si peu à sa construction qu’elle tienne à ce point à un homme ! L’Express, contre de Gaulle candidat, titre : « De Gaulle à vie ? »

De Gaulle, sûr de son succès, ne se donne même pas la peine de courtiser la France, dédaignant son temps de parole à la radio et à la télévision, ne croyant pas les deux grands instituts de sondage (Ifop et Sofres) qui assurent que rien n’est gagné pour lui. Le suspense est à son comble.

« Le Centre existe. »3027

Jean LECANUET (1920-1993), au premier tour des présidentielles, 5 décembre 1965. La Mêlée présidentielle (2007), Michel Winock

Divine surprise : même sans le très populaire Antoine Pinay, le centre, avec ce nouveau leader, obtient près de 16 % des voix. Mitterrand qui rassemble les gauches fait 32 %. Trois autres candidats ont dispersé les voix de droite : Jean-Louis Tixier-Vignancour (extrême droite), Pierre Marcilhacy (centre-droit), Marcel Barbu (sans étiquette).

Le président sortant est en ballottage : moins de 45 % des suffrages. Furieux, de Gaulle songe à se retirer, abandonner la France et les Français. Ses ministres le supplient de continuer le combat. Entre les deux tours, il consent à une interview télévisée avec Michel Droit.

« Le fait que les partisans de droite et les partisans de gauche déclarent que j’appartiens à l’autre côté prouve […] que je ne suis pas d’un côté, je ne suis pas de l’autre, je suis pour la France. »2973

Charles de GAULLE (1890-1970), entretien télévisé avec Michel Droit, 15 décembre 1965

Incarner la France, l’assumer, s’identifier à elle, c’est aussi pour le général de Gaulle une façon de s’opposer aux partis qu’il méprise. Il n’est pas centriste, il n’est pas à côté des partis, il est au-dessus.

Il lance aussi quelques phrases assassines contre son principal adversaire, Mitterrand, et le régime des partis qu’il incarne : « Il n’y a pas de textes constitutionnels qui puissent faire qu’en France un chef de l’État en soit véritablement un s’il procède, non point de la confiance profonde de la nation, mais d’un arrangement momentané entre professionnels de l’astuce […] Où est le choix ? À travers deux hommes, il est entre deux régimes bien connus, c’est-à-dire entre deux expériences que la nation a faites successivement et entre deux avenirs opposés à tous les égards. »

« Notre pays a confirmé en ma personne la République nouvelle et approuvé la politique qui est la mienne. »3029

Charles de GAULLE (1890-1970), Première conférence de presse de son nouveau mandat, 21 février 1966. Discours et messages, volume V (1970), Charles de Gaulle

Victoire électorale, mais faible, eu égard aux précédentes consultations et au personnage : 54,5 % des voix au second tour. Le sauveur est désacralisé, le mythe gaulliste n’éveille plus chez les jeunes l’enthousiasme de leurs aînés, l’État semble stagnant et vieillot. Pourtant, Pompidou reste Premier ministre. Quelques « nouveaux anciens » apparaissent dans son troisième gouvernement : Edgar Faure (Agriculture), Michel Debré (Économie et Finances), Jean-Marcel Jeanneney (Affaires sociales). À signaler le départ de Giscard d’Estaing : écarté des Finances, il a refusé l’Équipement.

« Autant qu’à l’école, les masses ont droit au théâtre, au musée. Il faut faire pour la culture ce que Jules Ferry faisait pour l’instruction. »3031

André MALRAUX (1901-1976), Discours à l’Assemblée nationale, 27 octobre 1966. André Malraux, une vie dans le siècle (1973), Jean Lacouture

De Gaulle a créé le ministère de la Culture pour Malraux. Leur dialogue au sommet, que seule la mort interrompra, est l’une des rencontres du siècle, saluée par François Mauriac : « Ce qu’ils ont en commun, c’est ce qu’il faut de folie à l’accomplissement d’un grand destin, et ce qu’il y faut en même temps de soumission au réel. »

Ministre des Affaires culturelles de 1958 à 1968, chaque automne, lors de la discussion du budget, Malraux enchante députés et sénateurs par des interventions communément qualifiées d’éblouissantes sur les crédits de son département – en fait notoirement insuffisants au regard des ambitions proclamées pour une véritable culture de masse. Il faudra attendre l’arrivée de la gauche au pouvoir pour que ce ministère frôle le 1 % du budget de l’État.

« Oui » à la majorité, « mais » avec la ferme volonté de peser sur ses orientations. »3033

Valéry GISCARD D’ESTAING (1926-2020), conférence de presse, 10 janvier 1967. Chronique des années soixante (1990), Michel Winock

Le fameux « Oui, mais… » précise le rôle des républicains indépendants (35 députés) au sein de la majorité, à l’occasion des législatives de mars 1967. « Notre mais n’est pas une contradiction, mais une addition […] dans trois directions : celle d’un fonctionnement plus libéral des institutions, celle de la mise en œuvre d’une véritable politique économique et sociale moderne, celle de la construction de l’Europe. »

« On ne gouverne pas avec des « mais ». »3034

Charles de GAULLE (1890-1970), Riposte à Valéry Giscard d’Estaing, Conseil des ministres, 11 janvier 1967. Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques, n° 170 (1971)

La majorité sortante sera reconduite à l’Assemblée, mais d’extrême justesse, grâce aux voix d’outre-mer. Pompidou reste Premier ministre. Le gouvernement va gouverner sans « mais », sans débats parlementaires, par ordonnances en matière économique et sociale (création de l’ANPE, intéressement des travailleurs, réforme de la Sécurité sociale). Les motions de censure déposées n’y peuvent rien, la majorité est soudée, même si Giscard d’Estaing dénonce « l’exercice solitaire du pouvoir » et critique son successeur aux Finances, Michel Debré.

« Tant qu’il y aura des dictatures, je n’aurai pas le cœur à critiquer une démocratie. »3035

Jean ROSTAND (1894-1977), Inquiétudes d’un biologiste (1967)

Au-delà de débats politiques et constitutionnels parfois partisans, un grand savant sait replacer nos querelles franco-françaises à leur niveau.

« Vive Montréal ! Vive le Québec ! Vive le Québec libre ! »3036

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours de Montréal, 25 juillet 1967. De Gaulle, volume III (1986), Jean Lacouture

L’orateur enchaîne et termine par : « Vive le Canada français et vive la France ! » Le monde entier est ébahi. Et Pompidou, Premier ministre, dira du discours : « Celui-là, il ne me l’avait pas montré ! »

De Gaulle répondra, pour se justifier : « Il fallait bien que je parle aux Français du Canada. Nos rois les avaient abandonnés » – allusion à cette Nouvelle-France découverte sous François Ier, colonisée depuis Henri IV, avant que Louis XV ne cède les « quelques arpents de neige » du Canada à l’Angleterre (en 1763). Il n’empêche, cette harangue déclenche une crise entre le Canada et la France qui semble soutenir les indépendantistes québécois.

« Le président de la République est atteint d’une hypertrophie maladive du moi ; ses intuitions politiques, souvent justes à l’origine, apparaissent vite dénaturées par une large surestimation du rôle et des possibilités de la France. »2975

Hubert BEUVE-MÉRY (alias SIRIUS) (1902-1989), Le Monde, 1er août 1967. Onze ans de règne : 1958-1969 (1974), Hubert Beuve-Méry

Critique habituelle chez les adversaires de De Gaulle, y compris à l’étranger où sa forte personnalité servait dans le même temps le prestige de la France. Le 10 août 1967, il semble répondre au fondateur du Monde dans une allocution télévisée : « Il va de soi que notre action d’ensemble est réprouvée par ce qu’il faut bien appeler l’école du renoncement national. Étrange passion de l’abaissement ! »

« Les Juifs […] étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur. »3037

Charles de GAULLE (1890-1970), conférence de presse, 27 novembre 1967. De Gaulle, volume III (1986), Jean Lacouture

La guerre des Six Jours a commencé à l’aube du 5 juin 1967 : attaque des Israéliens, fulgurante ; défaite des Arabes, humiliante. L’opinion publique est divisée en France, au-delà des traditionnels clivages gauche-droite. La majorité gaulliste renâcle, les intellectuels de gauche sont crucifiés : militants de la cause arabe et de l’anticolonialisme, ils ne peuvent trahir la solidarité sacrée avec le peuple juif victime du génocide et avec le petit État d’Israël.

En préface au numéro spécial des Temps modernes sur le conflit israélo-arabe (juillet 1967), Jean-Paul Sartre, maître à penser d’une génération qui prend position tranchée sur tout, avoue : « Déchirés, nous n’osons rien faire et rien dire. »

« L’année 1968, je la salue avec sérénité. »3038

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 31 décembre 1967. Année politique (1968)

Les vœux de l’Élysée sont de tradition, en fin d’année. Mais l’année 1968 va ébranler le régime et la société.

« En moins d’une semaine, dans un printemps sans histoire, une tempête fait lever sur Paris les pavés de l’émeute, les mousquetons du pouvoir et les idées de tout le monde. Une partie de la jeunesse française a déclaré sa guerre. Elle l’a déclarée à tous, faute de savoir à qui. »3048

L’Express, 13 mai 1968

Premier résumé des événements, et première question existentielle – dont personne ne pourra vraiment donner la réponse, malgré les flots de commentaires écrits, parlés, pensés à l’infini. Le happening continue, dans le génie de l’improvisation.

« À travers les étudiants, c’est le problème même de la jeunesse qui est posé, de sa place dans la société, de ses obligations et de ses droits, de son équilibre moral même. »3050

Georges POMPIDOU (1911-1974), Premier ministre, Assemblée nationale, 14 mai 1968. Pompidou (1984), Éric Roussel

Professeur avant de s’engager en politique, plus proche de cette jeunesse que le Président également par son âge, il a bien compris « qu’il ne s’agit pas simplement de réformer l’Université… » et que la manière forte serait suicidaire. Il va donc tout faire pour éviter que la situation ne tourne à la tragédie nationale.

Soyez réalistes, demandez l’impossible.
Aux examens, répondez par des questions.3051

Slogans à Censier (annexe de la Sorbonne), 14 mai 1968

Que répondre à cette logique !? Les professeurs, les politiques, les commentateurs sont dépassés, les acteurs et les auteurs de Mai 68 ne le sont pas moins. Daniel Cohn-Bendit en témoignera avec la franchise qui le caractérise.

« La récréation est finie. »3056

Charles de GAULLE (1890-1970), Orly, samedi 18 mai 1968. Mai 68 et la question de la révolution (1988), Pierre Hempel

Débarquant d’avion, de retour de Roumanie avec douze heures d’avance. Il dit aussi : « Ces jeunes gens sont pleins de vitalité. Envoyez-les donc construire des routes. »

« La réforme, oui, la chienlit, non. »3057

Charles de GAULLE (1890-1970), Bureau de l’Élysée, dimanche matin, 19 mai 1968. Le Printemps des enragés (1968), Christian Charrière

Formule rapportée par Georges Gorse, ministre de l’Information, et confirmée par Georges Pompidou, Premier ministre. Le président réunit les responsables de l’ordre qui n’existe plus, demande le nettoyage immédiat de la Sorbonne et de l’Odéon. Mais cela risque de déclencher un engrenage de violences et ses interlocuteurs obtiennent un sursis d’exécution. Il faut éviter l’irréparable. Le happening rebondit de plus belle.

La chienlit, c’est lui.3058

Slogan sous une marionnette en habit de général aux Beaux-Arts, 20 mai 1968

La chienlit ? Ce sont surtout 6 à 10 millions de grévistes. Et tout ce qui s’ensuit : usines occupées, essence rationnée, centres postaux bloqués, banques fermées. Les ménagères stockent. Les cafés sont pleins. La parole se déchaîne jusque dans les églises. La moindre petite ville a son mini-Odéon et sa micro-Sorbonne.

Ce n’est pas une révolution, sire, c’est une mutation.3060

Slogan sur les murs de Nanterre, mai 1968

Cohn-Bendit, Dany le Rouge, l’« enragé de Nanterre », sait être aussi lucide et raisonnable à 23 ans, quand il affirme le 20 mai : « Je ne crois pas que la révolution soit possible du jour au lendemain. Je crois que nous allons plutôt vers un changement perpétuel de la société, provoqué à chaque étape par des actions révolutionnaires […] Au mieux, on peut espérer faire tomber le gouvernement. Mais il ne faut pas songer à faire éclater la société bourgeoise. »

« Depuis quelque chose comme trente ans que j’ai affaire à l’histoire, il m’est arrivé quelquefois de me demander si je ne devais pas la quitter. »3072

Charles de GAULLE (1890-1970). De Gaulle, 1958-1969 (1972), André Passeron

Folle journée du 29 mai 1968 : le général a disparu. Conseil des ministres de 10 heures décommandé à la dernière minute. De Gaulle a quitté l’Élysée, mais il n’est pas à Colombey : « Oui ! le 29 mai, j’ai eu la tentation de me retirer. Et puis, en même temps, j’ai pensé que, si je partais, la subversion menaçante allait déferler et emporter la République. Alors, une fois de plus, je me suis résolu » (Entretien télévisé avec Michel Droit, 7 juin). On l’a su plus tard, le président est allé voir le général Massu en Allemagne. Oui, mais pourquoi ? Dans sa biographie sur de Gaulle, Jean Lacouture confronte les interprétations qui opposent deux écoles : celle du désarroi et celle de la tactique, pour conclure que le mystère demeure.

« Je ne me retirerai pas […] Je ne changerai pas le Premier ministre, dont la valeur, la solidité, la capacité méritent l’hommage de tous. Il me proposera les changements qui lui paraîtront utiles dans la composition du gouvernement. Je dissous aujourd’hui l’Assemblée nationale. »3074

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours radiodiffusé, jeudi 30 mai 1968, 16 h 30. Année politique (1969)

Le transistor est toujours le « cordon ombilical qui relie la France à sa révolution » (Danielle Heymann). De Gaulle ajoute que « partout et tout de suite, il faut que s’organise l’action civique ». Cette fois, de Gaulle a bien joué.

« Mitterrand, c’est raté ! Les cocos, chez Mao ! Le Rouquin, à Pékin ! Giscard, avec nous ! De Gaulle n’est pas seul ! »3075

Cris scandés par la foule sur les Champs-Élysées, 30 mai 1968. L’Express, « Mai 68, les archives secrètes de la police », 19 mars 1998

Ils sont 300 000 ou 400 000 à répondre à l’appel du général, dans une solidarité populaire presque spontanée. Si la manifestation était préparée, le succès est inespéré : ce ne sont pas seulement les anciens combattants et les bourgeois du XVIe arrondissement qui défilent, on voit aussi beaucoup de jeunes et des gens modestes. En tête du cortège, Malraux, Mauriac, diverses personnalités. Debré le gaulliste de la première heure peut clamer : « De Gaulle n’est pas seul. »

« Le 30 mai, en l’espace de cinq minutes que dura l’allocution du général, la France changea de maître, de régime et de siècle. Avant 16 h 30, on était à Cuba. Après 16 h 35, c’était presque la Restauration. »3076

Jean LACOUTURE (né en 1921), De Gaulle, volume III. Le souverain (1986)

Le biographe exprime le ressaisissement du pouvoir, le revirement de l’opinion, l’incroyable rapidité du retour à l’ordre des choses. Jusqu’à la fin, Mai 68 sera le plus surprenant des happenings.

On s’attendait à la reconduction du Premier ministre : l’homme de Matignon s’est finalement bien sorti des événements et des élections. Sa démission acceptée et son remplacement par Maurice Couve de Murville sont la surprise de juillet 1968 : « Après avoir fait tout ce qu’il a fait au cours de six ans et demi de fonctions, il était bon qu’il fût, sans aller jusqu’à l’épuisement, placé en réserve de la République. » Conférence de presse, 9 septembre 1968.

« Portons donc en terre les diables qui nous ont tourmentés pendant l’année qui s’achève. »3083

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 31 décembre 1968. Les Discours de vœux des présidents de la République : la France au fond des yeux (1992), Françoise Finniss-Boursin

L’agitation recommence en janvier, étudiants et surtout lycéens manifesteront dans les mois, les années à venir. Mais les diables de Mai 68 appartiennent au passé.

« Dans l’accomplissement de la tâche nationale qui m’incombe, j’ai été, le 19 décembre 1965, réélu président de la République pour sept ans par le peuple français. J’ai le devoir et l’intention de remplir ce mandat jusqu’à son terme. »3085

Charles de GAULLE (1890-1970), Déclaration à l’issue du Conseil des ministres, 22 janvier 1969. Année politique (1970)

En apparence, le président n’est pas plus pressé de partir que son ex-Premier ministre n’est pressé d’arriver au pouvoir. Donc, tout est dans l’ordre des choses. De Gaulle en décide soudain autrement. Il en appelle à la France, une fois de plus.

« De la réponse que fera le pays à ce que je lui demande va dépendre évidemment soit la continuation de mon mandat, soit aussitôt mon départ. »3086

Charles de GAULLE (1890-1970), entretien télévisé avec Michel Droit, 10 avril 1969. De Gaulle, volume III (1986), Jean Lacouture

Contre vents et marées, avis et prédictions, alors que l’Assemblée lui assurait une fin de septennat sans histoire, le général a voulu un référendum, annoncé en février : sur la réforme régionale et la réforme du Sénat.

C’est encore une question de confiance entre lui et le pays. Il met tout son poids politique dans la balance, menaçant de partir en cas de non. Tous les partis de gauche font campagne pour le non et Giscard d’Estaing aussi. Pompidou appelle au oui, sans vraie conviction. Verdict du 27 avril : 48 % de oui et 52 % de non. Le lendemain, de Gaulle démissionne.

« Cas sans précédent de suicide en plein bonheur. »3087

François Mauriac (1885-1970), à propos du référendum d’avril 1969. De Gaulle, volume III (1986), Jean Lacouture

De Gaulle part en Irlande, pour ne pas être impliqué dans la campagne présidentielle – il votera par procuration. Il retourne ensuite à Colombey, s’enfermer dans sa propriété de la Boisserie pour un dernier face à face avec l’histoire : la rédaction quelque peu désenchantée, quoique sereine, de ses Mémoires d’espoir.

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