La Terre dans tous ses états (de la Révolution à nos jours) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

22 avril 2021. La Journée mondiale de la Terre fête son 50è anniversaire. Cela vaut bien un édito en deux semaines. Mais de quelle terre parle-t-on ?

Plutôt que de recourir aux définitions plus ou moins théoriques, un survol historique va nous donner les principaux repères, dans l’action et par l’exemple.

Terre des paysans, patrie des patriotes ou Planète des terriens ; terre abstraite des scientifiques, des philosophes ou des poètes ; terre à conquérir pour agrandir le bien nommé « territoire » et coloniser l’Outremer ou terre à défendre au fil des guerres périodiques ; terre nourricière pour tout le peuple ou Terre sainte chère aux chrétiens du Moyen Âge ; terre possédée en bien propre par le paysan, le seigneur, l’exploitant agricole ou terre-Monde plus ou moins fantasmée ; terre des vivants opposés aux morts ou terre opposée au ciel et à la mer…

La Terre est tout cela, réalité à géométrie variable, mais à vive sensibilité ! Dernier exemple en date, la terre malade de l’homme et de son exploitation déraisonnée est devenue préoccupation écologique mondiale au XXIe siècle.

Une centaine de citations vont illustrer à la fois l’importance de la terre, l’évolution du concept et la réalité des faits.

II. De la Révolution à nos jours.

La Révolution

« Si vous donnez des terres à tous les malheureux, si vous les ôtez à tous les scélérats, je reconnais que vous aurez fait une révolution. »1282

SAINT-JUST (1767-1794). Saint-Just ou les vicissitudes de la vertu (1989), Albert Ladret

La Révolution française n’ira jamais jusque-là. C’est surtout une révolution bourgeoise, pour l’égalité des droits et non des conditions. Mais cette utopie, héritée de Rousseau, sera bientôt reprise par Babeuf et les siens, et théorisée dans le Manifeste des Égaux en 1796.

« Sire, il n’y a qu’un monarque dans votre royaume, c’est le fisc. Il ôte l’or de la couronne, l’argent de la crosse, le fer de l’épée et l’orgueil aux paysans. »1315

Cahier de doléances de la ville de Marseille. Cité par Marcel Jullian, invité à l’occasion du bicentenaire de la Révolution, matinale sur France Inter en 1989

Superbe style qui contraste avec le ton quotidien, terre à terre et souvent laborieux des quelque 50 000 cahiers rédigés en février-mars 1789 pour exprimer les revendications des Français. La fiscalité très injuste, inégalitaire et inefficace, est un sujet de plaintes récurrentes.

« La nature elle-même, dans la langue charmante de ses fruits, de ses fleurs, dans les bienfaisantes révélations de ses dons maternels, nomme les phases de l’année. »1441

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de la Révolution française (1847-1853)

Le calendrier agricole de Fabre d’Églantine, député montagnard (et auteur de la romance « Il pleut, il pleut bergère  ») l’emporte sur d’autres propositions. Première victoire d’une écologie qui ne dit pas encore son nom et qui inspire le lyrisme bucolique de notre historien le plus romantique.

Vendémiaire, brumaire, frimaire renvoient aux vendanges, aux brumes, aux frimas de l’automne. Nivôse, pluviôse et ventôse évoquent neiges, pluies et vents d’hiver. Les mois du printemps leur succèdent, germinal, floréal, prairial, associés à germination, floraison et prairies. Enfin, l’été de messidor, thermidor et fructidor, qui rappellent moissons, chaleur et fruits.

Fabre d’Églantine est par ailleurs l’auteur d’une Étude de la nature (1783) dédiée à Buffon, savant naturaliste, biologiste et créateur du Jardin des Plantes à Paris… que nous retrouverons, invité vedette et surprise, à la fin de cet édito.

« Pays, Patrie, ces deux mots résument toute la guerre de Vendée, querelle de l’idée locale contre l’idée universelle, paysans contre patriotes. »1489

Victor HUGO (1802-1885), Quatre-vingt-treize (1874)

Dernier roman historique situé en 1793, année charnière et riche en événements, il met en scène trois personnages : un prêtre révolutionnaire, un aristocrate royaliste et vendéen, et son petit-neveu rallié à la Révolution. Ce choc des extrêmes rappelle la Commune (1871) et ses drames vécus par Hugo. Les guerres civiles se suivent et se ressemblent tragiquement.

Les insurgés vendéens (les Blancs) vont réunir jusqu’à 40 000 hommes et remporter plusieurs victoires contre les patriotes (les Bleus) en ce printemps 1793 : prise de Cholet, Parthenay, Saumur, Angers, avant d’échouer devant Nantes (29 juin).

La Convention envoie des troupes républicaines dès juillet, mais les grands combats suivis de massacres seront organisés sous la Terreur, à partir d’octobre. Au total, la guerre de Vendée et la guerre des Chouans (mêmes causes, mêmes effets, en Bretagne et Normandie) feront quelque 600 000 morts, dont 210 000 civils exécutés, 300 000 morts de faim et de froid (100 000 enfants). Ce génocide (mot employé par certains historiens) est, sans conteste, le plus lourd bilan à porter au passif de la Révolution.

« Détruisez la Vendée ; Valenciennes et Condé ne seront plus au pouvoir de l’Autrichien. Détruisez la Vendée ; l’Anglais ne s’occupera plus de Dunkerque. Détruisez la Vendée ; le Rhin sera délivré des Prussiens… »1524

Bertrand BARÈRE de VIEUZAC (1755-1841), Discours, Convention, 1er août 1793. Histoire parlementaire de la Révolution française ou Journal des Assemblées nationales (1834-1838), P.J.B. Buchez, P.C. Roux

Les troupes républicaines ont été battues en juillet. Le programme d’extermination contre ce « chancre qui dévore le cœur de la République » sera mis en œuvre à la fin de l’année. Mais le génocide semble inscrit dans le décret voté le 1er août, après ce discours incendiaire qui use de l’anaphore chère aux révolutionnaires (répétition efficace, en bonne rhétorique). Il faut des « mesures qui tendent à exterminer cette race rebelle, à faire disparaître leurs repaires, à incendier leurs forêts, à couper leurs récoltes. L’humanité ne se plaindra pas ; c’est faire son bien que d’extirper le mal ; c’est être bienfaisant pour la patrie que de punir les rebelles. L’autorité nationale portera l’effroi dans les repaires de brigands et dans les demeures des royalistes. »

L’armée de l’Ouest sous les ordres de Léchelle, secondé par Kléber, reprendra Cholet, Angers, Le Mans : les Bleus (les patriotes) massacreront les Blancs. L’armée vendéenne est anéantie à Savenay (23 décembre 1793), les colonnes infernales font la « terre brûlée » et exécutent 160 000 civils, au début de 1794. Chouans, Bretons et Normands, soulevés pour les mêmes raisons, subiront le même sort.

« Le nouveau système de poids et mesures, fondé sur la mesure du méridien de la Terre et la division décimale, servira uniformément dans toute la République. »1525

Décret du 1er août 1793 à la Convention. Archives parlementaires de 1787 à 1860 (1906), Assemblée nationale

Après le décret génocidaire qui déclare la guerre de Vendée, même jour, même lieu, les mêmes hommes votent ce texte qui établit l’uniformité et le système général des poids et mesures. La Révolution est capable du pire et du meilleur.

Malgré les guerres civiles et extérieures qui mettent véritablement la patrie en danger, malgré la crise des subsistances, les émeutes et les insurrections répétées, malgré la révolte fédéraliste des départements contre les Montagnards proscripteurs des Girondins (en prison), envers et contre tout, les députés font du bon travail à l’Assemblée.

Le mètre devient l’unité de longueur, le système métrique est utilisé pour mesurer les superficies (are), les capacités (décimètre cube ou litre), les poids (gramme) et même la monnaie (le franc pèse 5 grammes). Le système va s’étendre à l’Europe.

Directoire, Consulat et Empire

« La propriété est odieuse dans son principe et meurtrière dans ses effets […] Les fruits de la terre sont à tous et la terre n’est à personne. »1654

Gracchus BABEUF (1760-1797), Le Tribun du Peuple, décembre 1795

Ces mots rappellent naturellement le Discours sur l’inégalité de Rousseau : « Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne ! »

Mais Babeuf ne se contente pas d’exposer ses théories communistes, il est au centre d’un complot qui se trame contre le régime du Directoire qui succède à la Révolution : la conspiration des Égaux. Condamné à mort et exécuté, il sera logiquement encensé par les socialistes révolutionnaires au XIXe siècle, à commencer par Karl Marx.

« Dieu a établi Napoléon, notre souverain, l’a rendu son image sur la terre […] Honorer et servir notre Empereur est donc honorer et servir Dieu. »1814

Abbé Paul d’ASTROS (1772-1851), Catéchisme à l’usage de toutes les Églises de l’Empire français, 4 août 1806

Le rédacteur, neveu de Portalis ministre des Cultes, s’inspire de Bossuet, mais insiste plus lourdement sur l’obéissance au prince qui gouverne. Napoléon a mis la religion à son service. Mais certains courtisans exagèrent. Le vice-amiral Decrès, ministre de la Marine, s’attirera une cinglante riposte : « Je vous dispense de me comparer à Dieu. Je veux croire que vous n’avez pas réfléchi à ce que vous m’écriviez. »

Un autre passage du catéchisme impérial précise : « On doit à l’Empereur l’amour, les impôts, le service militaire, sous peine de damnation éternelle. » Autrement dit, les opposants iront en enfer.

« Je veux conquérir la mer par la puissance de la terre. »1820

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Décret de Berlin, 21 novembre 1806. Histoire économique et sociale de la France (1976), Fernand Braudel, Ernest Labrousse

Pour résoudre le « problème anglais », autrement dit neutraliser l’ennemi qui règne sur les mers, la guerre navale est impossible après la défaite de Trafalgar et le débarquement semble irréalisable. Napoléon reprend alors une autre idée, longuement méditée, rédigeant lui-même le décret. C’est le Blocus continental : « Tout commerce et toute correspondance avec les îles Britanniques sont interdits. » Y compris aux pays neutres.

Le blocus aurait pu être un vrai danger pour l’économie anglaise qui exporte environ un tiers de sa production. Mais il ne sera jamais totalement respecté, malgré la politique d’annexion systématique pratiquée par Napoléon. L’Angleterre est sauvée par la contrebande. Napoléon envahira les pays récalcitrants : l’Espagne et la Russie. Par ailleurs, le sentiment national des pays occupés va ressurgir, du fait des privations imposées aux peuples, ainsi en Allemagne.

« La conscription est devenue pour toute la France un odieux fléau, parce que cette mesure a toujours été outrée dans son exécution. Depuis deux ans, on moissonne les hommes trois fois l’année. »1878

Vicomte LAINÉ (1767-1835), Corps législatif, 29 décembre 1813. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Ce député se distingua toujours par une remarquable indépendance d’esprit. Sa métaphore agricole est également saisissante. En cette année 1813, il prend position en faveur de la paix et de la liberté – il sera de ce fait accusé par l’empereur d’être au service de l’Angleterre. Lainé poursuit devant l’Assemblée : « Une guerre barbare et sans but engloutit périodiquement une jeunesse arrachée à l’éducation, à l’agriculture, au commerce et aux arts. » Le décret du 21 septembre 1813 avait appelé 300 000 jeunes gens sous les drapeaux.

Monarchie de Juillet et Deuxième République

« Il nous semble que notre Paris, ce Paris dont on aime le mouvement, l’animation et le bruit, perdrait beaucoup de son charme, si les 50 000 voitures qui, tous les jours circulent à sa surface, n’en sillonnaient plus les rues, et se trouvaient en grande partie remplacées par des convois s’engouffrant dans les entrailles de la terre. »2090

Louis Figuier (1819-1894), L’Année scientifique et industrielle (1837)

Dans cette publication sous-titrée Exposé annuel des travaux scientifiques, des inventions et des principales applications de la science à l’industrie et aux arts, qui ont attiré l’attention publique en France et à l’étranger, le très sérieux vulgarisateur scientifique reconnaît que le réseau de chemins de fer souterrain proposés par M. Le Hir comporte d’admirables détails, ajoutant cependant qu’il menace la solidité des constructions parisiennes : « Ce travail de taupe ne s’accomplirait point sans de graves inquiétudes pour les 40 000 maisons et le million d’habitants dont se compose Paris. »

Il faut attendre la fin du siècle et les embouteillages monstre pour que le métropolitain soit reconnu d’utilité publique (loi de 1898) et que les travaux commencent. Figuier avait raison sur un point : des effondrements de terrain perturberont et endeuilleront les chantiers. Mais rien n’arrête le progrès et au XXe siècle, ce nouveau mode de transport urbain se révèlera indispensable, dans toutes les métropoles du monde. Les premiers chemins de fer en surface s’imposeront plus vite, quoique posant beaucoup d’autres problèmes.

« Ense et aratro. »
« Par l’épée et par la charrue. »2107

Thomas Robert BUGEAUD (1784-1849), devise du maréchal, gouverneur de l’Algérie. Ismayl Urbain : une autre conquête de l’Algérie (2001), Michel Levallois

Cela signifie que l’on sert son pays en temps de guerre par les armes, en temps de paix par les travaux de l’agriculture. Bugeaud est le premier des officiers coloniaux à mener de front les opérations de sécurité et les travaux de colonisation : défrichements, routes, concessions de terre pour attirer de nouveaux colons, etc.

« Le 10 décembre 1848 fut le jour de l’insurrection des paysans. »2190

Karl MARX (1818-1883). La Vie politique en France 1848-1879 (1969), René Rémond

La victoire aux élections présidentielles du nom de Bonaparte, si soudaine, née du tout nouveau suffrage universel, c’est la revanche de la France profonde et de l’opinion inorganisée sur les partis, la presse, les professionnels de la politique. Marx qui séjourne à Paris plusieurs fois et brièvement en 1848, va demeurer très attentif aux événements de France, notamment lors de la Commune en 1871.

« L’agriculture manque de bras. »2203

Alphonse Valentin Vaysse de RAINNEVILLE (1833-1894), Rapport au ministre de l’Agriculture. Le Moniteur universel, 21 juillet 1850

Petite phrase devenue mot célèbre, juste un peu corrigée. Le rapport débutait par : « Les bras manquent à l’agriculture dans un grand nombre de localités… »

La France reste un pays essentiellement rural, mais l’activité industrielle progresse deux fois plus vite que l’activité agricole, dans la décennie 1835-1845. Cela provoque un exode de la main-d’œuvre des campagnes vers les villes où les salaires sont plus élevés, mais le chômage et la misère beaucoup plus difficiles à supporter que dans les campagnes. C’est dans ce prolétariat victime du capitalisme industriel que le socialisme fait des émules. De son côté, la production agricole ne s’est pas suffisamment mécanisée. Il faut donc encore beaucoup de bras à cette agriculture, pour nourrir l’ensemble de la population.

« Quand un homme a fait sa fortune par le travail, l’industrie ou l’agriculture, a amélioré le sort de ses ouvriers, a fait un noble usage de son bien, il est préférable à ce qu’il est convenu d’appeler un homme politique. »2226

Duc de MORNY (1811-1865). Histoire populaire contemporaine de la France (1865), Ch. de Lahuere

Pour les élections de février 1852, le ministre de l’Intérieur demande qu’on cherche des hommes neufs, pris hors de la classe politique traditionnelle – on dirait aujourd’hui dans la « société civile ».

Second Empire

« Du berceau jusqu’au cimetière
Longue est ma chaîne de labeurs !
Mais le travail fait l’âme fière
L’oisiveté les lâches cœurs […]
C’est le travail qui rend féconde
La vieille terre aux riches flancs […]
Au travail appartient le monde,
Aux travailleurs, à leurs enfants. »2238

G. BRUNO (1833-1923), paroles et musique, La Chanson du pauvre (1869). Histoire de la France : les temps nouveaux, de 1852 à nos jours (1971), Georges Duby

Augustine Tuilerie, alias G. Bruno, fille et femme d’universitaires en renom, exalte la morale qu’une société bourgeoise veut imposer aux travailleurs. Son livre le plus connu, le Tour de la France par deux enfants, fait un énorme succès de librairie.

La Chanson du pauvre est extraite de son premier « roman pédagogique » dont le titre est tout un programme : Francinet. Livre de lecture courante. Principes élémentaires de morale et d’instruction civique, d’économie politique, de droit usuel, d’agriculture, d’hygiène et de sciences usuelles.

C’est la chanson que fredonne un enfant qui travaille, encore et toujours, c’est « dans le silence de la nuit, une voix [qui s’élève], une petite voix d’enfant, triste, plaintive… »

Cette idéologie dominante et bien-pensante explique la haine du bourgeois et l’explosion de la Commune.

« Cette fois, sur mer et sur terre,
Les Cosaques, nous les tenons !
La France est avec l’Angleterre,
Le Droit est avec nos canons. »2261

Pierre DUPONT (1821-1870), La Nouvelle Alliance, chanson. Muse populaire : chants et poésies (1875), Pierre Dupont

Le propos plaît aux républicains : il est dirigé contre le tsar qui opprime la Pologne. Il plaît aussi aux catholiques : la France va protéger les Lieux saints. En fait, Napoléon III saute sur l’occasion de défaire la coalition européenne défensive née à son arrivée au pouvoir, choisissant l’alliance avec l’Angleterre – un pays où il a vécu et qu’il admire. Pacte conclu le 12 mars 1854. Guerre déclarée à la Russie le 27 mai et débarquement en Crimée – le tsar orthodoxe Nicolas Ier voulant établir son protectorat sur les chrétiens de Turquie.

Troisième République

« Debout ! Les damnés de la terre !
Debout ! Les forçats de la faim ! »2382

Eugène POTTIER (1816-1888), paroles de L’Internationale, chanson. La Chanson de la Commune : chansons et poèmes inspirés par la Commune de 1871 (1991), Robert Brécy

Eugène Pottier, comme Jean-Baptiste Clément, se cache dans Paris livré aux Versaillais. Membre élu de la Commune et maire du IIIe arrondissement, alors que tout espoir semble perdu, il dit, il écrit en ce mois de juin 1871 sa foi inébranlable en la « lutte finale » : « Du passé faisons table rase / Foule esclave, debout ! debout ! / Le monde va changer de base / Nous ne sommes rien, soyons tout !  […] C’est la lutte finale ; / Groupons-nous et demain / L’Internationale / Sera le genre humain. »

Le texte, publié et mis en musique en 1888 (par Pierre Degeyter, un ouvrier tourneur), chanté pour la première fois au Congrès de Lille du Parti ouvrier en 1896, devient l’hymne du mouvement ouvrier français en 1899. Il sera bientôt hymne national soviétique jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et demeure aujourd’hui encore le chant des partis socialistes et communistes.

« La politique coloniale est fille de la politique industrielle. »2400

Jules FERRY (1832-1893). Discours et opinions de Jules Ferry (1897), Jules Ferry, Paul Robiquet

Il donnera plus tard une théorie de sa politique coloniale, menée au coup par coup quand il est au pouvoir et violemment contestée par Clemenceau à gauche et par la droite « revancharde » contre l’Allemagne.

L’expansion territoriale est nécessaire à un grand pays comme la France pour satisfaire des besoins à la fois militaires (bases dans le monde entier), commerciaux (marchés et débouchés pour son expansion économique), culturels (prestige national oblige, pour « sa langue, ses mœurs, son drapeau, son armée et son génie »). La Troisième République édifie peu à peu le second empire colonial du monde (après l’Empire britannique). Apogée tardive, dans les années 1930. Décolonisation rapide sous la Quatrième République et au début de la Cinquième.

« Un mouvement irrésistible emporte les grandes nations européennes à la conquête de terres nouvelles. C’est comme un immense steeple-chase sur la route de l’inconnu… »

Jules FERRY (1832-1893), Le Tonkin et la mère-patrie (1890)

« … De 1815 à 1850, l’Europe était casanière et ne sortait guère de chez elle […]. C’était l’époque des annexions modestes et, à petits coups, des conquêtes bourgeoises et parcimonieuses. Aujourd’hui, ce sont des continents que l’on annexe.[…] La politique coloniale est une manifestation internationale des lois éternelles de la concurrence. »

Surnommé Ferry-Tonkin, le ministre tombera le 30 mars 1885, sur une « affaire » surmédiatisée dont la Troisième République donne maints exemples, avant de poursuivre sa politique coloniale à partir de 1890. École coloniale, armée coloniale, ministère des Colonies en sont les instruments, créés en 1893 et 1894.

« Aujourd’hui, la vérité ayant vaincu, la justice régnant enfin, je renais, je rentre et reprends ma place sur la terre française. »2524

Émile ZOLA (1840-1902), L’Aurore, 5 juin 1899.

Affaire Dreyfus : la plus longue et la plus grave de toutes les crises sous la Troisième République, elle trouve écho bien au-delà de la « terre française ».

Le 3 juin, la Cour de cassation, « toutes Chambres réunies », s’est finalement prononcée pour « l’annulation du jugement de condamnation rendu le 22 décembre 1894 contre Alfred Dreyfus ». Dreyfus a été sauvé par les « dreyfusards » ou « révisionnistes » : gracié par le président de la République, il sera réintégré dans l’armée en 1906. Mais l’Affaire a littéralement déchiré en deux la France, tous les partis, les milieux, les familles.

« La guerre […] Je vois des ruines, de la boue, des files d’hommes fourbus, des bistrots où l’on se bat pour des litres de vin, des gendarmes aux aguets, des troncs d’arbres déchiquetés et des croix de bois, des croix, des croix. »2575

Roland DORGELÈS (1885-1973), Les Croix de bois (1919)

Engagé volontaire, le romancier donne ce témoignage simple et vécu de la vie des tranchées : c’est l’un des plus gros succès d’après-guerre de cette littérature de guerre.

« La guerre de 14-18 reste dans l’histoire comme une interminable guerre de tranchées où les soldats, en majorité paysans, luttèrent pied à pied dans la terre, pour leur terre. »

Commémoration du 11 novembre 2018, Discours de Madame Nordmann, maire de Beauchamp

Elle cite Henri Barbusse, lui aussi grand témoin de la Grande Guerre.

« Ce ne sont pas des soldats : ce sont des hommes. Ce ne sont pas des aventuriers, des guerriers, faits pour la boucherie humaine […] Ce sont des laboureurs et des ouvriers qu’on reconnaît dans leurs uniformes. Ce sont des civils déracinés. »2576

Henri BARBUSSE (1873-1935), Le Feu, journal d’une escouade (1916)

Impossible de ne pas rapprocher Barbusse de Dorgelès : autre engagé volontaire, autre témoignage sur la vie des tranchées, autre succès – et prix Goncourt en 1917. Barbusse, idéaliste exalté, militant communiste bientôt fasciné par la révolution russe de 1917, se rend plusieurs fois à Moscou où il meurt en 1935. Le roman soulèvera nombre de protestations : en plus du document terrible sur le cauchemar monotone de cette guerre, les aspirations pacifistes transparaissent.

« Le nationalisme […] quel chemin il a fait […] Les puissants maîtres de l’or et de l’opinion universelle l’ont vite arraché aux mains des philosophes et des poètes. Ma Lorraine ! ma Provence ! ma Terre ! mes Morts ! Ils disaient : mes phosphates, mes pétroles, mon fer. »2694

Georges BERNANOS (1888-1948), Les Grands Cimetières sous la lune (1938)

Catholique lorrain né à Paris et monarchiste militant à l’Action française avant la guerre de 1914, réformé, engagé volontaire pour la guerre dans les tranchées, Bernanos connaît un grand succès de romancier, tout en dénonçant La Grande Peur des bien-pensants (1930), c’est-à-dire la faillite de la bourgeoisie française. Il récidive huit ans après, s’élevant contre son matérialisme avec une violence pamphlétaire.

Seconde Guerre Mondiale

« Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal. La terre, elle, ne ment pas. Elle demeure votre recours. Elle est la Patrie elle-même. Un champ qui tombe en friche, c’est une portion de la France qui meurt. Une jachère de nouveau emblavée, c’est une portion de France qui renaît. »2760

Maréchal PÉTAIN (1856-1951), Discours du 25 juin 1940. Messages d’outre-tombe du maréchal Pétain (1983), Institut de recherches historiques sur le maréchal Pétain

En même temps qu’il annonce l’armistice prenant effet ce jour, Pétain commence à poser les bases d’un « ordre nouveau » pour le pays. C’est évidemment le vainqueur de Verdun qui se trouve porté au pouvoir par un complot national bien organisé.

Le 5 juillet, 25 sénateurs anciens combattants lui adressent une motion où ils « saluent avec émotion et fierté leur chef vénéré, le maréchal Pétain qui, en des heures tragiquement douloureuses, a fait don de sa personne au pays, lui apportent leur confiance pour […] préparer le terrain moral qui refera une France digne de leurs sacrifices. »

« Vieille Terre, rongée par les âges, rabotée de pluies et de tempêtes, épuisée de végétation, mais prête, indéfiniment, à produire ce qu’il faut pour que se succèdent les vivants ! Vieille France, accablée d’Histoire, meurtrie de guerres et de révolutions, allant et venant sans relâche, mais redressée, de siècle en siècle, par le génie du renouveau ! »2830

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome III, Le Salut, 1944-1946 (1959)

Vainqueur, grand premier rôle et grand témoin de cette période, le général évoque et invoque inlassablement cette terre de France qu’il incarne au fil de l’action et face à l’Histoire.

Quatrième République

« La liberté est un bagne aussi longtemps qu’un seul homme est asservi sur la terre. »2832

Albert CAMUS (1913-1960), Les Justes (1949)

« Sur la terre » est un concept récurrent et une manière de parler (ou d’écrire) intellectuelle, mais le ressenti n’en est pas moins fort, notamment sous la plume de cet auteur qui nous parle toujours.

Rédacteur en chef de Combat, Camus est l’un des nombreux intellectuels qui se mêlent ardemment à l’actualité de leur temps marqué par le totalitarisme, pour crier sa soif de justice, revendiquer dans L’Homme révolté « la liberté, seule valeur impérissable de l’Histoire » et préférer la révolte à la révolution : « Je me révolte, donc nous sommes. »

Se défiant des idéologies, Camus s’oppose aux communistes, repousse les mirages de l’absolu et les violences révolutionnaires, contrairement à Sartre et à la revue des Temps modernes. L’effondrement des régimes communistes dans l’Europe de l’Est à l’automne 1989 l’aurait sans doute comblé, de même que le « Printemps arabe » en 2011.

« Quand l’opprimé prend les armes au nom de la justice, il fait un pas sur la terre de l’injustice. »2899

Albert CAMUS (1913-1960), « Les raisons de l’adversaire », L’Express, 28 octobre 1955

Né en Algérie, intellectuel épris de justice autant que de liberté, il est plus qu’un autre déchiré par l’actualité : « Telle est, sans doute, la loi de l’histoire. Il n’y a plus d’innocents en Algérie, sauf ceux, d’où qu’ils viennent, qui meurent. » Rappelons les faits, les « événements » si graves qu’il vont aboutir à la chute de la Quatrième République.

Le 2 avril 1955, l’état d’urgence est voté (en Algérie) pour lutter contre la rébellion, les libertés publiques sont suspendues. Le gouverneur Soustelle tente une politique de réformes, mais l’insurrection dans le Constantinois et les massacres du FLN le 20 août poussent le gouvernement Edgar Faure à appeler les réservistes, le 24. Simples opérations de maintien de l’ordre ? La fiction est vite insoutenable. Il s’agit d’une guerre, une sale guerre.

Cinquième République

« Oui, c’est l’Europe depuis l’Atlantique jusqu’à l’Oural, c’est l’Europe, toutes ces vieilles terres où naquit, où fleurit la civilisation moderne, c’est toute l’Europe qui décidera du destin du monde. »2987

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours de Strasbourg, 23 novembre 1959. De Gaulle et l’Europe (1963), Roger Massip

Problème majeur et question toujours posée au XXIe siècle. De quelle Europe s’agit-il ? Un an plus tôt, de Gaulle écrit à Paul Reynaud : « Vous savez qu’à mon sens, on peut voir l’Europe et peut-être la faire de deux façons : l’intégration par le supranational, ou la coopération des États et des nations. C’est à la deuxième que j’adhère. »

Le discours de Strasbourg reste prophétique sur un autre plan. L’Europe a vécu la réunification de l’Allemagne et la réconciliation entre les deux pays jadis ennemis, devenus alliés. Plus globalement, la guerre froide et le communisme dans sa version soviétique appartiennent à un passé révolu. Ainsi, l’idée de « maison commune » européenne et de cette Europe « de l’Atlantique à l’Oural » ne relève plus de l’utopie.

« La Terre est le berceau de l’humanité, mais personne ne passe toute sa vie au berceau. »2914

Constantin TSIOLKOVSKI (1857-1935). Visions du futur : une histoire des peurs et des espoirs de l’humanité (2000), Annie Caubet, Zeev Gourarier, Jean Hubert Martin

Savant et ingénieur russe travaillant sur les fusées au début du siècle, c’est l’un des pères de l’astronautique contemporaine. Le 4 octobre 1957, Spoutnik 1, le premier satellite artificiel soviétique, ouvre à l’homme les portes du ciel. Des millions d’hommes entendent le bip-bip de ce bébé Lune qui tourne autour de la Terre (pendant trois mois).

Le premier homme de l’espace sera russe, Youri Gagarine, 12 avril 1961. L’Américain Alan Shepard le suit de peu (5 mai). Le premier homme marchant sur la Lune est l’Américain Neil Armstrong, le 21 juillet 1969. Premier cosmonaute français, Jean-Loup Chrétien volera le 24 juin 1982 dans un vaisseau spatial soviétique.

« C’est un petit pas pour l’homme, mais un grand bond pour l’humanité. »3115

Neil ARMSTRONG (1930-2012), premiers mots en direct de la Lune, 21 juillet 1969

La conquête spatiale, prodige de technologie, est aussi un enjeu politique dans la « guerre froide » entre les États-Unis d’Amérique (incarnation du capitalisme) et l’Union soviétique (chantre du communisme). L’URSS a tiré la première, en lançant Spoutnik 1 en 1957, l’Amérique s’est rattrapée l’année suivante avec Explorer 1. En 1961, le premier homme dans l’espace est russe, Youri Gagarine. Mais avec Apollo 11 qui décolle de Cap Kennedy en Floride, c’est un Américain qui marche enfin sur le sol lunaire. L’humanité oublie d’être blasée et assiste en temps réel à ce rêve aussi vieux qu’elle, devenu réalité.

« Ici, des hommes de la planète Terre ont mis pour la première fois le pied sur la Lune en juillet 1969 après J.-C., nous sommes venus pacifiquement au nom de toute l’Humanité. »

Neil ARMSTRONG (1930-2012), sur la Lune, 21 juillet 1969

L’astronaute américain pose une plaque en forme de message solennel. Un Terrien témoigne pour la suite de l’Histoire.

Les explorations lunaires sont abandonnées au cours des années 1970 par les Américains comme par les Soviétiques. Mais la conquête de l’espace continue et la France y a sa place. En 1961, de Gaulle a créé le Centre national d’études spatiales et le CNES est devenu un acteur majeur de l’Europe spatiale : après l’échec d’Europa, trop lourd, trop coûteux, trop ambitieux, Ariane 1 est le premier modèle d’une famille de lanceurs qui place l’Europe en tête du marché mondial, au XXIe siècle. C’est une incontestable réussite en termes d’emplois, de progrès économique et de recherche scientifique.

Un autre monde est possible.2962

Slogan du mouvement altermondialiste. 100 propositions du Forum social mondial (2006), Arnaud Blin

C’est également un titre de film (documentaire), de chanson, de livre, un mot maintes fois repris. Preuve de la popularité de ce mouvement, et du mot ! D’origine belge, le terme déferle en 1999 dans la francophonie. Prenant la place de l’antimondialisation, une opposition qui prône la violence, l’altermondialisme (ou altermondialisation) propose une espérance - et c’est toujours préférable.

Le dictionnaire Larousse le définit comme « mouvement de la société civile qui conteste le modèle libéral de la mondialisation et revendique un mode de développement plus soucieux de l’homme et de son environnement ». Mariage naturel de l’écologie et de l’anticapitalisme, prônant la « justice économique », les droits humains, la protection de l’environnement et de la Terre, l’altermondialisme veut inventer une mondialisation (ou globalisation) maîtrisée et solidaire, par opposition à la mondialisation actuelle, injuste et dangereuse.

Le mouvement oscille entre rupture et réformisme, souvent associé à ATTAC. Fondée en 1998 et présente en 2012 dans une cinquantaine de pays, l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne milite pour la « Taxe Tobin », suggérée en 1972 par le lauréat du prix Nobel d’économie. C’est aussi un mouvement d’éducation populaire, persuadé que le savoir des citoyens est le meilleur outil pour changer le monde - idée-force pas suffisamment médiatisée, mais qui se concrétise heureusement, par la force des choses et des nouvelles technologies.

« Laissez la tyrannie régner sur un mètre carré, elle gagnera bientôt la surface de la Terre. »3100

François MITTERRAND (1916-1996), L’Abeille et l’Architecte (1978)

L’homme d’action se double d’un observateur du temps qui passe, des êtres rencontrés, des éblouissements de la vie, des lectures quotidiennes, des voyages intérieurs ou des pèlerinages réels. Après La Paille et le Grain, le titre de cet essai nourri de ses méditations se réfère à la phrase de Marx : « Ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans sa ruche. » Mitterrand construit ainsi la présidence à venir.

Droits de l’homme et libertés fondamentales : thème sensible au cœur comme à la raison du futur président. Le combat contre la peine de mort et son abolition feront date au début du premier septennat ; au début du second, il donnera un éclat particulier aux fêtes du bicentenaire de la Révolution française.

Paysans, ouvriers, tous unis, nous garderons le Larzac.3146

Slogan de la manifestation du Larzac, 24 et 25 août 1973. L’Histoire au jour le jour, 1944-1985 (1985), Daniel Junqua, Marc Lazar, Bernard Féron

L’affaire du Larzac est mouvement frère de Lip, d’où manifestation commune et slogan qui unit « Paysans, ouvriers… »

Le plus grand causse du sud du Massif Central abrite un camp militaire de 3 000 hectares. Ministre de la Défense, Michel Debré a décidé de l’agrandir jusqu’à 13 700 hectares : protestations des agriculteurs menacés d’expropriation et des défenseurs de l’environnement. Certains voient dans ce rassemblement un gentil feu de camp d’amateurs de roquefort authentique. Pour d’autres, cette rencontre entre les ouvriers-producteurs de Lip et les paysans-travailleurs du Larzac marque l’ébauche d’une nouvelle culture politique et la naissance de l’altermondialisme à la française.

José Bové prend goût à l’écologie avec cette forme de révolte médiatique et Sartre solidaire, deux ans avant sa mort, exprime son soutien : « Je vous salue paysans du Larzac et je salue votre lutte pour la justice, la liberté et pour la paix, la plus belle lutte de notre vingtième siècle » (lettre du 28 octobre 1978). L’histoire finit bien : François Mitterrand, élu président de la République le 10 mai 1981, renoncera au projet d’extension du camp militaire du Larzac.

« Notre pays, c’est la planète. »3281

François MITTERRAND (1916-1996) et 24 chefs d’État et de gouvernement, signant la Déclaration de La Haye, 3 avril 1989

Mitterrand, incontestablement « européen », est-il écologiste ? Il semble qu’on n’ait plus le choix. Défi plus ambitieux que le pari européen et plus complexe, à la fois vital (à quelle échéance ?) et planétaire.

La formule se trouve déjà dans le Rapport de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement (1987). Deux ans après, l’Appel de La Haye pose les bases d’une écologie globale : « Créer une autorité mondiale dotée de pouvoirs de décision et d’exécution pour sauver l’atmosphère, c’est à cela qu’ont appelé 24 pays prêts à déléguer une parcelle de leur souveraineté nationale pour le bien commun de l’humanité tout entière. » Vingt ans après, la Conférence de Copenhague sur le climat réunira les représentants de 170 nations : autrement dit, la planète, au secours de la planète.

Entre-temps, l’écologie a perdu son statut de science pour initiés ou babas cools post-soixante-huitards. L’opinion publique est alertée, parfois à l’excès. L’écologie politique a ses partis (Verts et autres) et tous les partis politiques parlent écologie : réchauffement de la planète, épuisement des ressources naturelles, pollution de l’atmosphère, de la terre et de l’eau, déforestation, disparition de nombreuses espèces végétales et animales… Aussi vrai que « l’homme est le premier animal qui détruit son environnement », tous les hommes sont ou seront finalement concernés.

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer et nous refusons de l’admettre. L’humanité souffre. Elle souffre de mal-développement, au nord comme au sud, et nous sommes indifférents. La Terre et l’humanité sont en péril et nous en sommes tous responsables. »3377

Jacques CHIRAC (1932-2019), Sommet mondial de Johannesburg, Afrique du Sud, 2 septembre 2002

Plus de 100 chefs d’État (et quelque 60 000 participants) font le bilan du Sommet de la Terre, tenu à Rio de Janeiro en 1992 et du Protocole de Kyoto (Japon) en 1997, les États signataires s’engageant à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, dioxyde de carbone en tête (le fameux CO2). Centré sur le développement durable, le Sommet adopte un plan d’action écologiquement et généreusement ambitieux : lutte contre la paupérisation, contrôle de la globalisation, gestion des ressources naturelles, respect des droits de l’homme, etc.

Discours du président français, fort bien écrit par Jean-Paul Deléage, physicien, géopoliticien, maître de conférences universitaire, militant et historien de l’écologie : « Au regard de l’histoire de la vie sur Terre, celle de l’humanité commence à peine. Et pourtant, la voici déjà, par la faute de l’homme, menaçante pour la nature et donc elle-même menacée. L’Homme, pointe avancée de l’évolution, peut-il devenir l’ennemi de la Vie ? Et c’est le risque qu’aujourd’hui nous courons par égoïsme ou par aveuglement. Il est apparu en Afrique voici plusieurs millions d’années. Fragile et désarmé, il a su, par son intelligence et ses capacités, essaimer sur la planète entière et lui imposer sa loi. Le moment est venu pour l’humanité, dans la diversité de ses cultures et de ses civilisations, dont chacune a droit d’être respectée, le moment est venu de nouer avec la nature un lien nouveau, un lien de respect et d’harmonie, et donc d’apprendre à maîtriser la puissance et les appétits de l’homme. »

« Nous sommes la première génération consciente des menaces qui pèsent sur la planète. La première. Et nous sommes aussi probablement la dernière génération en mesure d’empêcher l’irréversible. »3319

Jacques CHIRAC (1932-2019), président de la République, Discours au Sommet de la Terre à Johannesburg, Afrique du Sud, 2 septembre 2002

De tous les combats menés, c’est peut-être celui qui lui tient finalement le plus à cœur. Loin des joutes politiciennes, des « affaires » et des tracas quotidiens, la vision politique profite d’un espace-temps élargi et la solidarité s’impose : entre les générations, pour préserver les ressources et laisser une planète viable à nos enfants ; entre les peuples, afin de partager les richesses et d’empêcher que se creuse le fossé entre le Nord et le Sud.

La Semaine du Développement durable naît sous son quinquennat en 2003 et se renouvelle chaque année en France. Enfin, il réunit la Conférence de Paris, les 2 et 3 février 2007 : ministres, scientifiques, chefs d’entreprises, ONG, personnalités venant de plus de 60 pays, dans un esprit de citoyenneté écologique mondiale, décident d’agir ensemble pour l’environnement. Sarkozy président suivra, avec le « Grenelle Environnement », dès mai 2007.

« Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé. »
« Toute personne a le devoir de prendre part à la préservation et à l’amélioration de l’environnement. »3384

Charte de l’environnement (élaborée à l’initiative de Jacques Chirac), articles 1 et 2

Texte défendu par les ministres de l’Écologie, Roselyne Bachelot, puis Serge Lepeltier, présenté et adopté en première lecture par l’Assemblée et le Sénat, entériné par le Parlement réuni en Congrès à Versailles, le 28 février 2005. L’environnement entre dans la Constitution, au même niveau que les droits de l’homme et du citoyen de 1789 et les droits économiques et sociaux de 1946.

« Toute personne doit, dans les conditions définies par la loi, prévenir les atteintes qu’elle est susceptible de porter à l’environnement ou, à défaut, en limiter les conséquences » (article 3).

« Toute personne doit contribuer à la réparation des dommages qu’elle cause à l’environnement, dans les conditions définies par la loi » (article 4).

Que les pollueurs soient les payeurs.3355

Slogan écologiste devenu principe juridique, lors des marées noires

12 décembre 1999, en pleine tempête sur le Finistère, l’Erika, pétrolier battant pavillon maltais, coule. 31 000 tonnes de fuel dérivent et vont polluer 400 kilomètres de côtes, tuant plus de 150 000 oiseaux… Les marées noires sont des scandales écologiques récurrents et l’homme en est responsable.

Première marée noire en 1967 : le Torrey Canyon, pétrolier du Koweït, 120 000 tonnes de brut qui vont souiller les côtes de Cornouailles et de Bretagne. La consommation de pétrole a explosé depuis 1950 et cette catastrophe contribue à l’éclosion d’une écologie politique. L’Europe découvre un risque jusqu’alors négligé, les pays menacés prennent des mesures de prévention. Mais la série noire continue. Amoco Cadiz, Erika, Exxon Valdez, en un demi-siècle, les marées noires se succèdent, au rythme des dégazages, naufrages de navires ou explosions de plateformes pétrolières : désastres aux coûts exorbitants.

Après sept ans d’enquête, le procès de l’Erika commence le 12 février 2007 : quatre mois d’audience, quinze inculpés, quarante-neuf témoins et experts, une cinquantaine d’avocats. Le tribunal correctionnel de Paris rend son jugement le 16 janvier 2008 : 300 pages retracent l’historique et les fautes commises, le groupe Total étant reconnu coupable de pollution maritime et condamné à verser 192 millions d’euros. L’armateur, le gestionnaire et l’organisme de certification du navire sont déclarés coupables de faute caractérisée. Le principe du pollueur payeur est clairement validé et, pour la première fois, le droit reconnaît le préjudice écologique en tant que tel. Le 25 septembre 2012, la Cour de cassation confirme toutes les condamnations déjà prononcées depuis treize ans et ajoute à la responsabilité pénale une responsabilité civile pour le groupe Total. Pour Corinne Lepage, avocate de dix communes du littoral, « c’est un très grand jour pour tous les défenseurs de l’environnement. »

« Le monde n’est pas une marchandise. »3357

José BOVÉ (né en 1953), titre de son livre (2000)

Syndicaliste agricole, déjà connu pour s’être opposé à l’extension du camp militaire dans le causse du Larzac dans les années 1970, il devient véritablement populaire le 12 août 1999 en démontant le McDonald’s de Millau. Action symbolique pour dénoncer la « malbouffe », fruit contre nature d’une agriculture productiviste et d’une mondialisation indifférente aux spécificités culturelles.

Son livre raconte le combat des agriculteurs contre la surproduction et le règne d’une alimentation sans goût. Ils veulent produire mieux, lutter contre la désertification des campagnes et préserver les ressources naturelles.

Contestataire médiatique, moustache au vent, pipe à la bouche et grande gueule, José Bové viole régulièrement la loi pour arracher les plants de culture OGM et passe quelques jours en prison. Présent aux « Sommets de la terre » organisés périodiquement et dans les zones sensibles d’une planète malade ou folle, entré dans l’arène politique comme député européen en 1999, il sera candidat à la présidentielle en 2007. Toute tribune est bonne pour lutter contre les ravages du capitalisme en plaidant la cause de l’écologie et de l’altermondialisme. Deux idées forces pour attaquer d’un bon pas le troisième millénaire.

« L’écologie politique est la seule idée nouvelle depuis 1945. »3358

Yves FRÉMION (né en 1947), Libération, 2 juin 2007

Écrivain, journaliste, critique de BD et député européen vert, son Histoire de la révolution écologiste détaille les fondements de l’écologie politique, ses acteurs et son positionnement sur l’échiquier des partis.

L’écologie scientifique est née en 1866, avec le zoologiste allemand Ernst Haeckel. L’écologie politique émerge en France après Mai 68 : la science aboutit enfin à une conscience, en attendant une organisation et une cohérence. On prêche une révolution de la société autour de thématiques récurrentes : protection de l’environnement et sauvegarde de la nature ; solidarité sociale ; citoyenneté et démocratie ; révision des rapports Nord-Sud. Un combat pour l’environnement est toujours un combat social et citoyen – et inversement.

L’écologie a bouleversé le paysage politique en France et dans la plupart des pays du monde. Elle s’est installée comme un grand courant de pensée qui traverse les partis et les frontières. Mais elle peine à entrer dans le jeu politico-politicien et à se concrétiser en bulletin de vote. Les déboires des Verts français, leurs maladresses et leur désunion tranchent avec la discipline des Verts allemands. Daniel Cohn-Bendit en témoigne souvent, député vert européen jouant de sa double nationalité, de son franc-parler et de sa popularité.

« Les écolos sont capables du meilleur comme du pire ; mais c’est dans le pire qu’ils sont les meilleurs. »3457

Gabriel COHN-BENDIT (né en 1936), frère de Daniel, sélection du prix Press Club, humour et politique, 2011. À bas le parti vert ! : vive l’écologie ! (2011), Gabriel Cohn-Bendit

Gaby, l’aîné, fut enseignant, libertaire et proche de l’écologiste Noël Mamère. Il sait donc de quoi il parle et durant la saison 2011-2012, les Verts vont se surpasser dans le pire, sans profiter d’un contexte favorable : l’écologie est le problème majeur pour l’avenir et la cause écologique a la cote, dans une opinion de plus en plus sensible à l’environnement, alertée par les scientifiques et surinformée par les médias.

Ayant désigné Éva Joly pour candidate le 12 juillet 2011, les écologistes ne cesseront plus de se chamailler entre courants, sensibilités, personnalités diverses, cependant que leur nouvelle tête d’affiche lance des idées mal reçues, créant aussitôt la polémique : défilé militaire du 14 Juillet remplacé par un simple défilé citoyen, abandon du droit de veto et du siège de la France au Conseil de sécurité à l’ONU au profit d’un unique représentant européen, création de nouveaux jours fériés, un pour les juifs et un pour les musulmans…

C’est totalement hors sujet et le message écologique devient inaudible dans cette campagne erratique. Les sondages annoncent la déroute.

« Je suis coincée entre la gauche molle qui ne promet rien et la gauche folle qui promet tout. »3482

Éva JOLY (née en 1943), émission « Des paroles et des actes », France 2, 11 avril 2012

La candidate écologiste se pose en référence et s’oppose aux deux grands candidats de gauche, Hollande au PS et Mélenchon du Front de gauche. Créditée de 1 % à 3 % dans les sondages d’opinion, la candidate d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) reconnaît l’évidence : « Cette campagne est difficile. » Mais elle s’obstine : « Mon parcours professionnel est un parcours de combattante et j’ai l’habitude de me battre pour mes idées », a-t-elle reconnu, évoquant le peu d’espace laissé aux « petits candidats » et le fait que « l’écologie demande des efforts aux citoyens ».

Elle se bat jusqu’au bout - campagne courageuse et maladroite, mais surtout hors sujet. « L’écologie a besoin d’un avocat, pas d’un juge. » Parole de Corinne Le Page (avocate et écologiste, ex-ministre de l’Environnement sous Chirac). Résultat, le 22 avril ? Déroute de l’écologie avec 2,23 % des voix. Mécontente de l’équipe, Éva Joly avouera qu’elle n’était « peut-être pas non plus une candidate facile ».

En 2021, l’écologie est un sujet plus sensible que jamais pour des citoyens de plus en plus concernés : réchauffement climatique, pollution de l’air, disparition massive d’espèces végétales et animales, épuisement des ressources naturelles, circulation mondiale des virus. Mais quelle place aura l’écologie dans les rendez-vous électoraux à venir ?  

« La face entière de la Terre porte aujourd’hui l’empreinte de la puissance de l’homme. ».

BUFFON (1707-1788), Les Époques de la Nature (1779)

Retour au Siècle des Lumières – incontournable référence sur tant de thèmes essentiels.

Naturaliste, mathématicien, biologiste, cosmologiste et philosophe éclairé, ses théories ont influencé deux générations de naturalistes, en particulier Lamarck et Darwin. Il est salué par ses contemporains pour son maître ouvrage, l’Histoire naturelle, générale et particulière à vocation littéralement encyclopédique.

Ainsi, au XVIIIe siècle, le plus grand naturaliste français observe déjà que la Terre a une histoire et que les hommes altèrent la température et le régime des pluies en modifiant la végétation et en brûlant du charbon !

Observation prémonitoire d’un processus irréversible qui va s’accélérer au siècle suivant où la révolution industrielle transforme le monde pour le meilleur et pour le pire. C’est aussi, avec deux siècles d’avance, la définition de l’« anthropocène ». Ce néologisme qui associe les mots grecs « homme » et « récent » est forgé par Paul Crutzen (néerlandais, Prix Nobel de chimie en 1995) pour signifier que l’influence des activités anthropiques (humaines) sur le système terrestre est désormais prépondérante : « En un peu plus de deux générations, l’humanité est devenue une force géologique à l’échelle de la planète. »

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