Le grand bêtisier historique | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Dans le genre, toutes les époques sont propices à la « perle » et les plus grands noms concourent au podium –de Gaulle lui-même, en panne d’inspiration présidentielle.

On retrouve logiquement les thèmes récurrents : fanatisme politique ou religieux, sectarisme de classe, sexisme séculaire et sans complexe (source inépuisable), déni de réalité ou erreur de jugement, peur ou rejet du progrès technique (surtout au XIXe siècle), humour mal placé et dérapage incontrôlé (au temps des médias et du direct).

Les meilleures citations appartiennent au genre « incroyable mais vrai », mais elles sont toujours sourcées, documentées, contextualisées comme il est de règle dans notre Histoire en citations.

Le plus étonnant, c’est l’affirmation assumée d’une incontestable bêtise, mais signée d’une personnalité connue pour son intelligence – voir Joliot-Curie, grand savant et prix Nobel, ou Simone de Beauvoir, alias Notre-Dame de Sartre.

Dans ce petit jeu, on ne peut nier un certain anachronisme. Il est facile de juger et d’accuser, avec le recul du temps. L’Histoire en tant que science humaine n’y échappe pas toujours, nous plaidons coupable… et c’est parfois si bon de succomber à ce péché.

Toutes les citations de cet édito sont à retrouver dans nos Chroniques de l’Histoire en citations : en 10 volumes, l’histoire de France de la Gaule à nos jours vous est contée, en 3 500 citations numérotées, sourcées, contextualisée, signées par près de 1 200 auteurs.

1. Du Moyen Âge au Siècle de Louis XIV.

« Tuez-les tous ! Dieu reconnaîtra les siens ! »191

Arnaud AMAURY (1135-1225), avant le sac de Béziers, 22 juillet 1209. Dialogi miraculorum (posthume), Césaire d’Heisterbach, savant et religieux allemand du XIIIe siècle

Digne des plus sanglantes guerres de Religion, l’ordre est attribué à l’abbé de Cîteaux (et légat du pape), chargé de ramener les dévoyés à la foi catholique. Chef spirituel de la tristement célèbre croisade contre les Albigeois, Amaury écrit dans une lettre à Innocent III : « Sans égard pour le sexe et pour l’âge, vingt mille de ces gens furent passés au fil de l’épée. » Catholiques et cathares confondus, Dieu reconnaîtra les siens…

Le fanatisme religieux fera dire beaucoup de « bêtises » du Moyen Âge à nos jours et nous consacrerons bientôt un double édito à la religion. Nous citons ce mot pour mémoire et pour une bonne raison : si le fanatisme est redoutable, stupéfiant, spectaculaire, tragique, etc… il est également stupide. Voltaire et Diderot l’ont prouvé au siècle des Lumières, après Montaigne et Michel de l’Hospital témoignant à l’heure des guerres de Religion, comme tous les responsables politiques confrontés à ce fléau. Jamais le fanatisme n’a converti personne à sa cause. Donc, il ne sert à rien qu’à tuer.

« C’est la moins folle femme du monde, car de sage il n’y en a guère. »413

LOUIS XI (1423-1483). Les Arts somptuaires : histoire du costume et de l’ameublement, volume II (1858), Charles Louandre

Jugement de ce dernier grand roi du Moyen Âge, mourant – et misogyne – sur sa fille aînée Anne, 22 ans. Il lui laisse la tutelle du royaume, le 30 août 1483. Son fils, tout juste majeur avec ses 13 ans, est sans grande personnalité (il sera surnommé l’Affable).

Louis XI est mauvais juge et le choix est bon. Anne de France, dame de Beaujeu – femme de Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu et confident de Louis XI – va en fait gouverner la France (avec son époux) jusqu’en 1492 et mériter son surnom de « Madame la Grande » : intelligence et force de caractère lui permettent de continuer l’œuvre paternelle et d’affermir le royaume en ces temps difficiles, ainsi résumés par Michelet : « Telle était cette France : jouir ou tuer. »

« Ce gros garçon gâtera tout. »435

LOUIS XII (1462-1515). Louis XII et François Ier ou Mémoires pour servir à une nouvelle histoire de leur règne (1825), Pierre Louis Rœderer

Encore un roi qui juge mal son successeur (et cousin) fiancé à sa fille Claude. Le futur François Ier méritera bien ses surnoms de Roi Chevalier, Roi guerrier et Restaurateur des Lettres. Son exubérante et folle jeunesse doit effrayer Louis XII sobrement nommé « Père du peuple ».

« Dieu se sert de tous les moyens. »899

Mme de MAINTENON (1635-1719). Histoire de Madame de Maintenon et des principaux événements du règne de Louis XIV (1849), duc Paul de Noailles

Autre version du mot souvent cité, quand Louis XIV se décide à révoquer l’Édit de Nantes en 1685 : « Dieu se sert de toutes voies pour ramener à lui les hérétiques. » Ainsi et au nom de la foi, elle se résigne à la brutalité des dragonnades, avec les enfants systématiquement enlevés à leurs parents de religion protestante.

Ironie de l’histoire, Mme de Maintenon – née Françoise d’Aubigné – est petite-fille du très protestant Agrippa d’Aubigné.  Il s’est battu toute sa vie pour sa religion, déplorant que l’édit de Nantes, édit de tolérance et de pacification signé en 1598 par son ami Henri IV, ne fît pas la part assez belle aux réformés ! Un casuiste (cité par Michelet dans son Histoire de France), à propos des dragonnades, aura un autre mot pour faire passer la chose : « Un petit mal pour un grand bien ». Cela reste une ombre portée au règne du Roi Soleil.

« Le propre de l’hérétique, c’est-à-dire de celui qui a une opinion particulière, est de s’attacher à ses propres pensées. »903

BOSSUET (1627-1704), Histoire des variations des Églises protestantes (1688)

C’est au mieux un truisme indigne du célèbre évêque de Meaux. À plus de 60 ans, il se bat toujours contre les protestants hérétiques, tout en travaillant à l’union des Églises - voir sa correspondance avec le philosophe protestant Leibnitz.

L’histoire jugera sévèrement la révocation de l’édit de Nantes, aux conséquences désastreuses pour la France. Louis XIV, mal conseillé, mal informé, ne les a pas prévues. Ses motivations sont religieuses et politiques : en éliminant l’hérésie, il veut se poser en champion de la chrétienté en Europe, réussir ce que Charles Quint a manqué en Allemagne et affermir son autorité de Roi Très Chrétien et de droit divin, dans une France catholique.

« Pas un de ces scélérats n’a demandé quartier, ils se sont laissé tuer avec une férocité extraordinaire. »927

Nicolas de LAMOIGNON de BASVILLE (1648-1724), avril 1704. Mémoires sur la guerre des Camisards (1979), Jean Cavalier

Ainsi se défendent les Camisards, d’après le témoignage de l’intendant du Languedoc, chargé de la répression. Saint-Simon, dans ses Mémoires, le voit comme un tyran solitaire et cruel, d’autres parlent d’un zélé serviteur du roi de France.

Depuis bientôt deux ans, cette révolte intérieure complique la situation en France : la Provence protestante a pris feu. Jean Cavalier, valet de bergerie, à la tête des paysans révoltés, tient en échec les troupes royales. Il faut faire venir des renforts avec Villars. Le maréchal amènera Cavalier à cesser le combat, mais des émeutes continueront jusqu’en 1710.

2. Le Siècle des Lumières.

« Cela veut raisonner de tout, et n’a pas mille écus de rente. »997

Duc de CASTRIES (1727-1801). Le Rouge et le Noir (1830), Stendhal

Le duc parle avec dédain de Rousseau (le plébéien) et de d’Alembert (le bâtard) – il aurait pu en dire autant de Diderot (le bohème). Chez ces hommes avides de répandre les Lumières dans un public de plus en plus vaste et éclairé, la vocation encyclopédique va de pair avec une curiosité universelle et une culture tout terrain. Quant au duc de Castries, qui est aussi marquis, maréchal de France, ministre, gouverneur… et député à l’Assemblée des notables (1788), il se fera remarquer à la veille de la Révolution par son hostilité à toute réforme.

« J’ose presque assurer que l’état de réflexion est un état contre nature et que l’homme qui médite est un animal dépravé. »1036

Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778), Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755)

Cette petite phrase va, naturellement, faire réagir Voltaire, vivement. C’est une provocation lancée à ce siècle épris de raison et à tous ses confrères qui font métier de penser. Mais le Discours sur l’inégalité est un brûlot dangereux à bien d’autres égards, pour la société.

« La femme est faite pour céder à l’homme et pour supporter même son injustice. »1051

Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778), L’Émile ou De l’Éducation (1762)

Peut-on parler d’une ombre à la philosophie des Lumières, dans un siècle pourtant moins misogyne que le XVIIe et le XIXe, où les femmes, reines en leurs salons littéraires, ont aussi une influence dans la politique et l’art ?

Rousseau précise bien sa pensée : « Toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d’eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu’on doit leur apprendre dès l’enfance. » C’est dire que la petite Sophie ne partira pas avec les mêmes chances dans la vie que le petit Émile !

« S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche. »1217

Mot attribué (sans doute à tort) à MARIE-ANTOINETTE (1755-1793), et incontestablement emprunté à Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778). La Grande Peur de 1789 (1932), Georges Lefebvre

Le mot se trouve dans les Confessions (rédigées de 1765 à 1770, édition posthume). Scène plaisante, par son souci du détail autobiographique : le narrateur a envie de boire un petit vin blanc d’Artois, mais il n’a jamais pu boire sans manger, il songe à un morceau de pain, mais il n’ose pas en demander au maître de maison, ni aller en acheter lui-même, cela ne se fait pas, quand on est un Monsieur trop bien habillé… « Enfin, je me rappelais le pis-aller d’une grande princesse à qui l’on disait que les paysans n’avaient pas de pain et qui répondit : « Qu’ils mangent de la brioche ! » J’achetai de la brioche » (livre VI des Confessions).

Le mot reflète une réalité sociologique : l’ignorance (ou l’insouciance, l’inconscience) des privilégiés face à la misère du peuple. Le temps n’est plus aux famines, mais les disettes sont périodiques en cas de mauvaise récolte, surtout en période de soudure. En mai 1775 à Paris, la hausse du prix du pain, denrée vitale, entraîne une vague d’émeutes. C’est la « guerre des Farines », prémices de la Révolution.

« C’est détestable ! Cela ne sera jamais joué ! […] Il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de la pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse. »1234

LOUIS XVI (1754-1793), qui vient de lire Le Mariage de Figaro (ou La Folle journée) avant sa création sur scène. Encyclopædia Universalis, article « Le Mariage de Figaro »

Depuis quatre ans, Paris parle de cette pièce dont l’auteur, Beaumarchais, est déjà célèbre pour des raisons pas seulement littéraires – plusieurs procès gagnés, aide à l’Amérique et ses « Insurgents » contre l’Angleterre. Soumise à six censeurs, l’œuvre est interdite de représentation à Versailles au dernier moment en 1783, puis jouée en théâtre privé, chez M. de Vaudreuil, le 23 septembre. Paris se presse pour la première publique à la Comédie-Française, le 27 avril 1784. Ce sera un triomphe qui surprend l’auteur faussement modeste : « Il y a quelque chose de plus fou que ma pièce, c’est son succès ! » Ce chef d’œuvre est sitôt devenu un classique.  

3. Révolution.

« 14, rien. »1331

LOUIS XVI (1754-1793), note ces deux mots dans son carnet avant de se coucher, château de Versailles, le soir du 14 juillet 1789. Histoire des Français, volume XVII (1847), Simonde de Sismondi

L’histoire lui a beaucoup reproché cette indifférence à l’événement. Il faut préciser à sa décharge que le fameux carnet consigne surtout ses tableaux de chasse. Le roi a été prévenu de l’agitation à Paris, par une députation de l’Assemblée. Le 11 juillet, il a renvoyé Necker, ministre des Finances jugé trop libéral, l’homme le plus populaire du royaume. Il le rappellera le 16, mais le mal est fait : manifestations le 12 juillet, municipalité insurrectionnelle à l’Hôtel de Ville, milice et foule armées le 13 (28 000 fusils et 20 canons pris aux Invalides). À la Bastille, on va chercher poudre et munitions.

La forteresse est avant tout le symbole historique de l’absolutisme royal : la révolution parlementaire est devenue soudain populaire et parisienne, en ce 14 juillet 1789.

« Nous ne pourrons être tranquilles que lorsque l’Europe, et toute l’Europe, sera en feu. »1456

Jacques-Pierre BRISSOT (1754-1793), Lettre à Servant, 26 novembre 1792. Robespierre : la vérité de la Révolution (1992), Jean Huguet

Il se révèle au fil des lettres, des discours et des jours, l’un des plus constants partisans de la guerre, parmi les girondins traditionnellement bellicistes. Mais les mêmes convictions se retrouvent dans toutes les tendances de l’assemblée. Le fanatisme politique prendra d’autres formes, sous la Révolution.

« Le supplice que j’ai inventé est si doux qu’il n’y a vraiment que l’idée de la mort qui puisse le rendre désagréable. Aussi, si l’on ne s’attendait pas à mourir, on croirait n’avoir senti sur le cou qu’une légère et agréable fraîcheur. »1510

Joseph Ignace GUILLOTIN (1738-1814). Base de données des députés français depuis 1789 [en ligne], Assemblée nationale

Il parle en poète de la mécanique qu’il a fait adopter en médecin et philanthrope. Un décret du 13 juin 1793 installe dans chaque département un « appareil de justice ». Mais la guillotine est déjà très active à Paris. Cela dit… c’est un progrès dans l’exécution de la peine de mort, en comparaison des divers supplices infligés sous l’Ancien Régime.

« Nous aurons le temps d’être humains lorsque nous serons vainqueurs. »1537

Marie Jean HÉRAULT de SÉCHELLES (1759-1794), Circulaire du Comité de salut public. « À Carrier », 29 septembre 1793. Histoire de la Révolution française (1853), Jules Michelet

Le contexte révolutionnaire n’explique pas tout ! Jean-Baptiste Carrier, envoyé en mission en Normandie et en Bretagne, y fait régner la terreur de façon exemplaire. C’est l’un des plus sinistres personnages de l’histoire de France. Dans cette circulaire, c’est la ville de Nantes qui est visée, avec ses habitants.

Robespierre ne lui laissera pas le temps de redevenir humain. Carrier comparaîtra devant le Tribunal révolutionnaire avec Danton et ses amis, et sera guillotiné comme eux, en avril 1794.

« Tout homme portant un nom emprunté aux tyrans et à la féodalité, tel que Roi, Lempereur, Lecomte, Baron, Chevalier, ou même un nom modéré, tel que Bon, Ledoux, Gentil, doit le quitter immédiatement, s’il ne veut pas passer pour suspect. »1545

Arrêté municipal (1793). Histoire des Français des divers états (1844), cité par Alexis Monteil

Après deux siècles dont la France peut être fière, le siècle de la raison (le XVIIe avec Descartes) et celui des Lumières (les philosophes du XVIIIe), difficile d’imaginer qu’un texte administratif de cette nature ait pu être pensé, écrit, appliqué.

« Rappelez-vous cette virago, cette femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges qui abandonna tous les soins du ménage, voulut politiquer […] Cet oubli des vertus de son sexe l’a conduite à l’échafaud. »1553

Pierre-Gaspard CHAUMETTE (1763-1794), au club des Jacobins, novembre 1793. Les Femmes et la politique (1997), Armelle Le Bras-Chopard, Janine Mossuz-Lavau

Procureur de la Commune insurrectionnelle de Paris, il fait cette même année un discours dans le même esprit à la tribune de la Convention, preuve que le thème lui tient à cœur : « Depuis quand est-il d’usage de voir les femmes abandonner les soins pieux de leur ménage, le berceau de leurs enfants, pour venir sur la place publique, dans la tribune aux harangues, à la barre du Sénat, dans les rangs de nos armées, remplir les devoirs que la nature a répartis à l’homme seul ? »

« La République n’a pas besoin de savants. »1587

Jean-Baptiste COFFINHAL-DUBAIL (1754-1794), vice-président du Tribunal révolutionnaire, à Lavoisier, 8 mai 1794.  Mot parfois attribué à René François DUMAS (1753-1794), président du Tribunal, et même à FOUQUIER-TINVILLE (1746-1795), accusateur public. Lavoisier, 1743-1794 (1899), Édouard Grimaux

Le condamné demandait qu’on diffère l’exécution de quelques jours, le temps de terminer une expérience. Un de ses collègues, le médecin J.N. Hallé, est venu présenter au tribunal un rapport énumérant les services rendus à la patrie par l’illustre chimiste : « Il faut que la justice suive son cours », tranche l’homme du Tribunal.

Antoine-Laurent de Lavoisier est donc condamné et guillotiné le jour même, avec 27 collègues de la Ferme générale. Car tel est son crime : avoir été fermier général sous l’Ancien Régime. Élu à 25 ans à l’Académie des sciences, il laisse en héritage les bases de la chimie moderne et une loi qui porte son nom, sur la conservation de la masse et des éléments chimiques. En résumé : « Rien ne se perd, rien ne se crée. »

4. Restauration et Monarchie de Juillet.

« Le pied lui a glissé dans le sang. »1978

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848). Causeries du lundi, volume II (1858), Charles-Augustin Sainte-Beuve

Sainte-Beuve, historien et critique littéraire, ajoute aussitôt : « Cette parole contre un homme aussi modéré que M. Decazes a pu paraître atroce. Sachons pourtant qu’avec les écrivains, il faut faire toujours la part de la phrase. »

Chateaubriand, opposant en disgrâce, se situe (pour l’heure) dans le camp des ultras, persiste et signe : « Ceux qui ont assassiné Monseigneur le duc de Berry sont ceux qui, depuis quatre ans, établissent dans la monarchie des lois démocratiques […], ceux qui ont laissé prêcher dans les journaux la souveraineté du peuple, l’insurrection et le meurtre. »

Après sa démission, Louis XVIII n’abandonne pas son favori : il le fait duc français (Decazes était déjà duc danois, par son mariage) et le nomme ambassadeur à Londres. Louvel sera condamné à mort le 6 juin 1820 et guillotiné le lendemain.

« Non seulement Jésus-Christ était fils de Dieu, mais encore il était d’excellente famille du côté de sa mère. »2000

Mgr Hyacinthe-Louis de QUÉLEN (1778-1839), 125e archevêque de Paris (de 1821 à sa mort). Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement (1998), Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière

Chacun a naturellement à cœur de mettre Jésus dans son camp : sous la Révolution, Chabot, capucin défroqué, en fit le premier sans-culotte de l’histoire. Pour le révolutionnaire Camille Desmoulins condamné à l’échafaud, le plus illustre supplicié fut aussi une référence.

L’archevêque de Paris se situe aux antipodes de l’échiquier politique. Très en cour auprès de Louis XVIII, puis de Charles X, élu à l’Académie française contre Casimir Delavigne en 1824, il attribua cet honneur à la religion et non à ses titres académiques, dans son discours de réception. Membre de la Chambre des Pairs, incarnation de l’Ancien Régime, en plein sermon, il lâcha cette formule, propre à scandaliser libéraux et républicains. Moins bien vu sous la Monarchie de Juillet qui le considère comme (trop) légitimiste, il demeure archevêque, Dieu merci !

« La troupe fraternise avec le peuple.
— Eh bien, il faut tirer aussi sur la troupe ! »2027

Réponse du prince de POLIGNAC (1780-1847), chef du gouvernement, au chef d’escadron Delarue, 28 juillet 1830. Révolution française : histoire de dix ans, 1830-1840 (1846), Louis Blanc

Les Trois Glorieuses (Révolution de Juillet). Dès le 27 juillet, deux compagnies des troupes royales, bombardées de jets de pierre, sont passées aux émeutiers. Le 28, dans Paris hérissé de barricades, Marmont résiste encore, tant bien que mal, avec ses 10 000 hommes. Il reçoit enfin des ordres précis du roi, toujours à Saint-Cloud : concentrer ses troupes autour des Tuileries et du Louvre. Il abandonne aux insurgés tous les quartiers de l’est et du nord de Paris.

« Une femme qui voterait les lois, discuterait le budget, administrerait les deniers publics, ne pourrait être qu’un homme. »2081

Charles NODIER (1780-1844), L’Europe littéraire (mars 1832)

Pionnier du romantisme en France, héritier des Lumières et amoureux des auteurs de la Renaissance, Nodier ne peut être classé comme un réactionnaire. C’est seulement un homme de son temps - très misogyne ou phallocrate.

Le préjugé remonte aux philosophes grecs universellement cités et respectés : « Il y a un principe bon qui a créé l’ordre, la lumière et l’homme ; il y a un principe mauvais qui a créé le chaos, les ténèbres et la femme. » Pythagore, auteur du fameux théorème, s’exprime ainsi au VIe siècle avant J.C. Le christianisme n’arrange rien, si l’on en croit saint Thomas : « La femme a été créée plus imparfaite que l’homme, même quant à son âme. ». Et si l’on écoute Saint Augustin (354-430) : « Homme, tu es le maître, la femme est ton esclave, c’est Dieu qui l’a voulu. »

Les féministes devront déployer beaucoup de talent, d’éloquence et de courage, pour faire évoluer l’opinion et les mœurs.

« Il nous semble que notre Paris, ce Paris dont on aime le mouvement, l’animation et le bruit, perdrait beaucoup de son charme, si les 50 000 voitures qui, tous les jours circulent à sa surface, n’en sillonnaient plus les rues, et se trouvaient en grande partie remplacées par des convois s’engouffrant dans les entrailles de la terre. »2090

Louis FIGUIER (1819-1894), L’Année scientifique et industrielle (1837)

Dans cette publication sous-titrée Exposé annuel des travaux scientifiques, des inventions et des principales applications de la science à l’industrie et aux arts, qui ont attiré l’attention publique en France et à l’étranger, le très sérieux vulgarisateur scientifique reconnaît que le réseau de chemins de fer souterrain proposés par M. Le Hir comporte d’admirables détails, ajoutant cependant qu’il menace la solidité des constructions parisiennes : « Ce travail de taupe ne s’accomplirait point sans de graves inquiétudes pour les 40 000 maisons et le million d’habitants dont se compose Paris. »

Il faut attendre la fin du siècle et les embouteillages monstres pour que le métropolitain soit reconnu d’utilité publique (loi de 1898) et que les travaux commencent. Figuier avait raison sur un point : des effondrements de terrain perturberont et endeuilleront les chantiers. Mais rien n’arrête le progrès et au XXe siècle, ce nouveau mode de transport urbain se révèlera indispensable, dans toutes les métropoles du monde. Les premiers chemins de fer en surface vont s’imposer plus vite.

« Il faudra donner des chemins de fer aux Parisiens comme un jouet, mais jamais on ne transportera ni un voyageur ni un bagage. »2091

Adolphe THIERS (1797-1877), aux frères Pereire demandant une aide financière, 1836. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Ces banquiers juifs ont transformé la France, inventant le capitalisme populaire et lançant le chemin de fer, avec la ligne Paris-Saint-Germain. Inauguration le 24 août 1837, avec la première locomotive française (des usines Schneider). Le réseau ne sera organisé qu’en 1842, 1 930 km seront construits en 1848. Après la frayeur des premières années, c’est l’engouement du public et la modernisation indispensable à l’économie française, très en retard sur l’Angleterre.

On imagine mal la complexité de l’entreprise, son coût humain et financier. Les trains déraillant dans les virages, il faut tracer des lignes droites, dans une France agricole aux propriétés morcelées. Il faut creuser des tunnels sous les montagnes, lancer des ponts sur les rivières. Les compagnies de diligences font tout pour retarder ou saboter les travaux,  cependant que les chantiers créent un prolétariat qui ne revient plus aux champs et se retrouve au chômage.

« Naturellement, et par une de ces lois providentielles où le droit et le fait se confondent, le droit de suffrage n’appartient pas aux femmes. La Providence a voué les femmes à l’existence domestique. »2124

François Guizot (1787-1874), La Démocratie pacifique, 10 janvier 1847. Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement (1998), Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière

Ce mot fera le bonheur des histoires du féminisme et des dictionnaires de la misogynie. Le replacer dans son contexte n’y change rien. Il faut seulement le resituer dans son époque et rappeler à quel point le XIXe siècle est dur au sexe faible, avec son Code civil, sa mode du corset qui coupe le souffle aux femmes du monde (d’où les évanouissements pas toujours feints !) et le travail aux champs comme à l’usine, qui épuise les femmes du peuple (et les enfants).

« La République a de la chance, elle peut tirer sur le peuple ! »2171

LOUIS-PHILIPPE (1773-1850), exilé en Angleterre, apprenant que Cavaignac a fait tirer sur les émeutiers, le 25 juin 1848. Louis-Philippe, roi des Français (1990), Georges Bordonove

Le dernier roi de France, comme Louis XVI, eut la hantise de faire couler le sang des Français et refusa le plan de Thiers (qui débouchera en 1871 sur le massacre, pendant la Commune de Paris).

Le général Cavaignac a pour mission de stopper cette nouvelle guerre sociale. Des gardes nationaux de province se joignent à la troupe et aux gardes mobiles. Ses hommes prennent position dans les quartiers calmes et il laisse la révolte s’étendre, pour mieux la réprimer le lendemain, 25 juin, piégeant quelque 40 000 ouvriers au cœur de la capitale. Lutte meurtrière jusqu’au 26. L’archevêque de Paris, Mgr Affre, venu s’interposer sur une barricade faubourg Saint-Antoine, un crucifix entre les mains, est tué d’une balle perdue. Le général Bréa veut parlementer avec les émeutiers pour leur éviter le pire : il est massacré avec son aide de camp. La fusillade est continue, la résistance désespérée.

5. Deuxième République et Second Empire.

« Laissez le neveu de l’empereur s’approcher du soleil de notre République ; je suis sûr qu’il disparaîtra dans ses rayons. »2181

Louis BLANC (1811-1882). Histoire parlementaire de l’Assemblée nationale, volume II (1848), F. Wouters, A.J.C. Gendeblen

Un bon historien peut faire gravement erreur sur son temps ! C’est la République qui va bientôt disparaître devant l’Empire restauré. Il est vrai que les premiers témoins n’ont pas cru dans le destin du nouvel homme qui paraît particulièrement falot. Louis Blanc fait ici allusion à une déclaration du candidat empruntant au lyrisme hugolien : « L’oncle de Louis-Napoléon, que disait-il ? Il disait : « La république est comme le soleil. » »

« C’est l’absence des femmes qui permet aux hommes d’aborder journellement les questions sérieuses. »2196

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873), Améliorations à introduire dans nos mœurs et nos habitudes parlementaires (1856)

Parler ici de misogynie serait pécher par anachronisme. À l’époque, même une féministe comme George Sand repousse l’idée de la femme entrant en politique. Il faut attendre encore un siècle et le préambule de la Constitution de 1946, pour que soit reconnu en France le principe de l’égalité des droits entre hommes et femmes dans tous les domaines - y compris le vote et l’éligibilité.

« Nous ne comprenons pas plus une femme législatrice qu’un homme nourrice. »2197

Pierre-Joseph PROUDHON (1809-1865), Le Peuple, mai 1849. Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement (1998), Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière

Il écrit aussi, en janvier 1849, dans L’Opinion des femmes : « La femme ne peut être que ménagère ou courtisane. » Bien que socialiste, Proudhon s’inscrit dans la logique de son temps et de cette Deuxième République : « Nous ne savons si, en fait d’aberrations étranges, le siècle où nous sommes est appelé à voir se réaliser à quelque degré celle-ci : l’émancipation des femmes. Nous croyons que non. » (La Liberté, 15 avril 1848).

« Je suis leur chef, il fallait bien les suivre. »2198

LEDRU-ROLLIN (1807-1874), au lendemain de l’insurrection du 13 juin 1849. Ledru-Rollin (1859), Eugène de Mirecourt

Cette biographie à charge tend à ridiculiser ou minimiser le personnage, mais la réplique, souvent citée, très prisée des dictionnaires étrangers, est quand même celle d’un antihéros, conscient des limites de son rôle dans l’histoire.

Résumons la situation. Malgré la Constitution du 12 novembre 1848 (qui « respecte les nationalités étrangères et n’emploie jamais la force contre la liberté d’aucun peuple »), le parti de l’Ordre soutient le pape chassé de Rome où une république s’est établie : d’où l’expédition française contre Rome, le 24 avril 1849. Ledru-Rollin, chef des démocrates, met le ministère en accusation pour viol de la Constitution, le 11 juin. Accusation rejetée le 12. Le 13, une manifestation partie de la place du Château-d’Eau vers le palais Bourbon dégénère en émeute, tandis qu’un groupe de députés tente de former un gouvernement provisoire. Ledru-Rollin a-t-il été débordé par « ses troupes » ? Déchu de son mandat de député, fuyant en Angleterre, condamné par contumace, il ne rentre en France que sous la Troisième République. Exemple de « non-carrière » politique, son nom reste néanmoins dans la liste des hommes de gauche.

« Le gouvernement veut le triomphe de ses candidats, comme Dieu veut le triomphe du bien, laissant à chacun la liberté du mal. »2271

Le préfet de Dordogne en juin 1857. Histoire du Second Empire, volume III (1903), Pierre de La Gorce

Le dogme est clair. Tous les préfets jouent aux petits empereurs dans leur département et arrangent au mieux ces élections du 21 juin au Corps législatif, comme n’importe quelle élection de l’époque. Tout pour les candidats officiels (presse, affiches à foison, bulletins imprimés à leur nom, discours du préfet au garde-champêtre en passant par l’instituteur et le curé). Pour les autres, rien que des obstacles. Résultats de cette propagande : en juin 1857, 5 471 000 voix pour les candidats officiels, 665 000 pour l’opposition (et 25 % d’abstention). L’opposition républicaine a 7 députés.

« Il y a aussi plusieurs sortes de Liberté. Il y a la Liberté pour le Génie, et il y a une liberté très restreinte pour les polissons. »2272

Charles BAUDELAIRE (1821-1867), Notes et Documents pour mon avocat (1857)

25 juin 1857, Les Fleurs du mal sont publiées. Elles font scandale : immorales, triviales, géniales. Baudelaire paraît devant le tribunal correctionnel. Il écrit aussi pour sa défense : « Il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter l’agitation de l’esprit dans le mal. » Il est condamné à trois mois de prison pour outrage aux mœurs. Il se soumet : dans la seconde édition de 1861, les six poèmes incriminés auront disparu.

La même année, l’immoralité de Madame Bovary mène Flaubert en justice mais son avocat obtient l’acquittement. Il plaide qu’une telle lecture est morale : elle doit entraîner l’horreur du vice et l’expiation de l’épouse coupable est si terrible qu’elle pousse à la vertu.

À la même époque, le génie d’Offenbach s’exprime au théâtre – l’humour et la musique aident à faire passer son apologie de l’adultère et ses bacchanales orgiaques. Dans l’Angleterre puritaine, l’art n’a pas cette relative liberté.

« L’extrême rapidité des voyages en chemin de fer est une chose antimédicale. Aller, comme on fait, en vingt heures, de Paris à la Méditerranée, en traversant d’heure en heure des climats si différents, c’est la chose la plus imprudente pour une personne nerveuse. Elle arrive ivre à Marseille, pleine d’agitation, de vertige. »2282

Jules MICHELET (1798-1874), La Mer (1861)

Tous les progrès techniques ont commencé par susciter la peur ou le déni d’utilité. Le XIXe siècle, particulièrement riche en inventions, pourrait alimenter un étonnant bêtisier technologique. Le chemin de fer n’échappe pas à la règle.

Le réseau ferroviaire s’étend et rattrape enfin le retard pris sur l’Angleterre. L’État fixe le tracé des voies et finance les infrastructures (terrassement, ouvrages d’art), concédant l’exploitation des lignes à de grandes compagnies privées, Compagnies de l’Ouest, du Nord, de l’Est et le fameux PLM (Paris-Lyon-Méditerranée) né en 1857, axe vital de 862 km. Le réseau passe de 3 000 km en 1852 à 17 000 km en 1870 et toute l’économie du pays en bénéficie.

Mais que d’inquiétudes, pour la santé des passagers ! Michelet n’est pas seul à s’en émouvoir. Selon François Arago, Polytechnicien, astronome et physicien, mort en 1853 et témoignant donc des tout premiers chemins de fer, « le transport des soldats en wagon les efféminerait », et les voyageurs sont mis en garde contre le tunnel de Saint-Cloud qui peut causer « des fluxions de poitrine, des pleurésies et des catarrhes. »

« Nous sommes prêts et archiprêts, il ne manque pas à notre armée un bouton de guêtre. »2310

Maréchal LEBŒUF (1809-1888), lors du vote de la mobilisation et des crédits de guerre, Corps Législatif, 15 juillet 1870. Revue des deux mondes, volume XXI (1877)

Ministre de la Guerre et major général de l’armée, il répond au doute de Thiers : « Vous n’êtes pas prêts. » Et il insiste : « De Paris à Berlin, ce serait une promenade la canne à la main. » C’est une illusion et Bismarck connaît les forces ou plutôt les faiblesses de la France. Ses canons de bronze se chargent encore par la gueule et non par la culasse comme les canons Krupp en acier ; les traditions tactiques de l’armée d’Afrique sont impropres à une guerre européenne ; nos généraux sont vieux et routiniers ; enfin, le Corps législatif n’a jamais voté les crédits nécessaires à l’armée. Trop tard pour se rattraper, alors que la Prusse prépare cette guerre depuis quatre ans.

« Nous l’acceptons le cœur léger. »2311

Émile OLLIVIER (1825-1913), Corps législatif, le jour de la déclaration de guerre à la Prusse, 19 juillet 1870. Les Causes politiques du désastre (1915), Léon de Montesquiou.

Porté par l’opinion publique, le président du Conseil et garde des Sceaux accepte la responsabilité de la guerre, alors que des intervenants (républicains et pacifistes) évoquaient le sang bientôt versé. Il insiste sur ces mots qui lui seront reprochés jusqu’à sa mort : Émile Ollivier reste à jamais pour l’histoire « l’homme au cœur léger ».

6. Troisième République.

« L’Assemblée refuse la parole à M. Victor Hugo, parce qu’il ne parle pas français ! »2357

Vicomte de LORGERIL (1811-1888), Assemblée nationale, Bordeaux, 8 mars 1871. Actes et Paroles. Depuis l’exil (1876), Victor Hugo

La Commune. Député monarchiste et poète à ses heures, il coupe la parole à l’élu de Paris. Le grand républicain est monté à la tribune pour condamner la paix infâme le 1er mars, pour déplorer que Paris soit décapitalisée au profit de Bordeaux, le 6. En cette séance houleuse du 8, il se fait insulter pour avoir défendu l’Italien Garibaldi, élu député d’Alger. Il conteste l’invalidation du vieux révolutionnaire italien « venu mettre son épée au service de la France » dans la guerre contre les Prussiens. Mais Hugo va démissionner et regagner Paris - pour enterrer son fils Charles, mort d’apoplexie.

La haine est terrible entre l’Assemblée monarchiste, pacifiste, et Paris où les forces révolutionnaires, remobilisées, refusent de reconnaître le pouvoir de cette « assemblée de ruraux » défaitistes.

« Le tirailleur sénégalais est un merveilleux mercenaire, puisqu’il a la vraie qualité du soldat, celle qui prime tout : l’aptitude à se faire tuer. »2401

L’Écho d’Oran, 25 décembre 1910. Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement (1998), Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière

On peut débattre à l’infini du colonialisme et les historiens ne s’en privent pas. Le procès fait aux peuples et aux responsables politiques coupables de ce « crime » relève souvent de l’anachronisme. Mais la lecture du grand quotidien algérien (rédigé en français) montre clairement l’inhumanité du colonialisme et le racisme inhérent !

Le corps des Tirailleurs sénégalais est créé en 1857 par Louis Faidherbe, gouverneur général de l’AOF (Afrique de l’Ouest Française). Ces unités de combat indigènes doivent pallier l’insuffisance des effectifs venant de métropole. Les régiments sont constitués d’esclaves affranchis (rachetés par les Français à leurs maitres africains), mais aussi de prisonniers de guerre et de volontaires. Les Tirailleurs (dits) sénégalais viennent de toutes les colonies françaises d’Afrique. Après 1905, ils deviennent indispensables : forces de police sur l’immense territoire africain sous administration française et intervention lors des révoltes sporadiques (Mauritanie, Maroc), ils vont renforcer dans la Première Guerre Mondiale les troupes sur le front lorrain. Beaucoup de généraux français entreront dans la carrière comme officiers dans les Tirailleurs - Joffre, Gallieni, Marchand, Gouraud, ou encore le général Mangin. Il écrit La Force Noire, faisant l’apologie de ces troupes africaines avec des arguments racistes : ainsi, les Africains, dotés d’un système nerveux moins développé, sont moins sensibles à la douleur.

Sur les 212 000 Africains français engagés, on comptera 163 000 combattants en France, et 30 000 morts - naturellement ni plus ni moins aptes à se faire tuer que les Français.

« Que d’eau, que d’eau ! »2445

MAC-MAHON (1808-1893) à la vue des inondations catastrophiques, Toulouse, 26 juin 1875. Mac-Mahon (1895), abbé Berry

Le maire de la ville sinistrée, voulant recevoir dignement le président de la République, s’est lancé dans un long discours. Le maréchal, pour couper court à ce déluge de paroles, regardant les plaines envahies par les eaux, a ce mot pour lequel il sera plaisanté. Au siège de Malakoff, son militaire « J’y suis, j’y reste » avait plus fière allure. Dans le même rôle présidentiel, de Gaulle tombera plusieurs fois dans le piège.

« Si vous décidez la construction de la tour de M. Eiffel, je me coucherai sur le sol. Il ferait beau voir que les piques des terrassiers frôlent cette poitrine que n’atteignirent jamais les lances des Uhlans [Prussiens]. »2484

Tancrède BONIFACE (XIXe siècle). Guide de Paris mystérieux (1975), François Caradec, Jean-Robert Masson

Capitaine de cuirassier à la retraite, riverain du Champ de Mars, il mène la campagne de protestation contre la Tour Eiffel et intente un procès contre « le lampadaire tragique », « l’odieuse colonne de tôle boulonnée. » Le premier coup de pioche des travaux a été donné le 26 janvier 1887. La tour sera le « clou » de l’Exposition universelle en 1889.

Le monument va faire parler, au fur et à mesure de son édification. « Nous sommes arrivés au maximum de ce que peuvent les humains. Il serait criminel de chercher à aller plus haut », dit Eugène Chevreuil, doyen de l’Institut. Né sous Louis XVI, chimiste entré à l’Académie des sciences sous le règne de Charles X, il s’inquiète à 101 ans devant la tour qui va atteindre 26 mètres (premier étage) et donne d’ailleurs quelques soucis à l’ingénieur Gustave Eiffel, avant de continuer son irrésistible ascension.

« La tour Eiffel, témoignage d’imbécillité, de mauvais goût et de niaise arrogance, s’élève exprès pour proclamer cela jusqu’au ciel. C’est le monument-symbole de la France industrialisée ; il a pour mission d’être insolent et bête comme la vie moderne et d’écraser de sa hauteur stupide tout ce qui a été le Paris de nos pères, le Paris de nos souvenirs, les vieilles maisons et les églises, Notre-Dame et l’Arc de Triomphe, la prière et la gloire. »2497

Édouard DRUMONT (1844-1917), La Fin du monde (1889)

Mon vieux Paris (1878), premier livre qui le fait connaître, déborde de nostalgie pour cette capitale où il est né et qui a tant changé, depuis le Second Empire et les travaux d’Haussmann. Écrivain et journaliste, il reste surtout connu comme polémiste d’extrême droite.

« Sa tour ressemble à un tuyau d’usine en construction, à une carcasse qui attend d’être remplie par des pierres de taille ou des briques. On ne peut se figurer que ce grillage infundibuliforme soit achevé, que ce suppositoire solitaire et criblé de trous restera tel. »2498

Joris-Karl HUYSMANS (1848-1907), évoquant Eiffel et sa Tour, Écrits sur l’art - Certains (1894)

Monument inauguré le 6 mai 1889, pour la nouvelle Exposition universelle et le centenaire de la Révolution de 1789. Trois cents personnalités ont écrit pour protester contre la construction de la tour Eiffel, plus attaquée en son temps que le Centre Beaubourg de Renzo Piano et Richard Rogers ou l’Opéra Bastille de Carlos Ott, un siècle plus tard. Des savants prédisent sa chute, mais c’est le triomphe des ingénieurs sur les architectes, le défi réussi de l’acier utilisé à l’extrême de ses possibilités - comme la pierre dans les cathédrales du Moyen Âge, le verre et le béton dans l’Arche de la Défense.

« Il n’y a pas d’affaire Dreyfus. »2516

Jules MÉLINE (1838-1925), président du Conseil, au vice-président du Sénat venu lui demander la révision du procès, séance du 4 décembre 1897. Affaire Dreyfus (1898), Edmond de Haime

Mot malheureux, quand éclate au grand jour l’affaire Dreyfus, qui deviendra l’« Affaire » de la Troisième République et la plus grave crise pour le régime. Méline refuse la demande en révision du procès. Les dreyfusards (minoritaires) vont mobiliser l’opinion publique par une campagne de presse qui commence le 13 janvier 1917, en page une de l’Aurore : « J’accuse. » Le titre est de Clemenceau, directeur du journal, mais la « lettre ouverte » est signée Zola.

« L’intervention d’un romancier, même fameux, dans une question de justice militaire m’a paru aussi déplacée que le serait, dans la question des origines du romantisme, l’intervention d’un colonel de gendarmerie. »2519

Ferdinand BRUNETIÈRE (1848-1906), Après le procès (1898)

Intellectuel type, historien de la littérature et critique réputé, professeur à l’École normale supérieure et à la Sorbonne, directeur de la Revue des Deux Mondes, Brunetière est antidreyfusard par respect des institutions, comme il est conservateur en littérature, par fidélité aux classiques. Rejetant l’engagement dreyfusard de Zola et refusant lui-même de se prononcer sur la culpabilité du capitaine Dreyfus, il déclare seulement que « porter atteinte à l’armée, c’est fragiliser la démocratie. » Beaucoup d’antidreyfusards vont aller plus loin.

« La révision du procès de Dreyfus serait la fin de la France. »2520

Henri ROCHEFORT (1831-1913), 1er mai 1898. Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement (1998), Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière

Cité souvent pour son humour cinglant, il s’impose en polémiste antidreyfusard. Son journal, l’Intransigeant, dénonce le syndicat des dreyfusards et soutient le camp des antidreyfusards, très majoritaires, mais plus ou moins militants.

« Vous avez à choisir entre Jésus et Barabbas ! »2533

Parole d’un prédicateur. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Fin janvier 1902, de nouveaux débats sur l’enseignement libre et la séparation des Églises et de l’État font renaître une guerre de religion entre Français, d’une violence inouïe On peut même parler de fanatisme religieux.

« Je suis communiste parce que cela me dispense de réfléchir. »2643

Frédéric JOLIOT-CURIE (1900-1958). La Politique en citations : de Babylone à Michel Serres (2006), Sylvère Christophe

Position radicale et radicalement différente d’Anatole France, Romain Rolland et autres confrères intellectuels. Ce grand scientifique (prix Nobel de chimie avec sa femme, en 1935) sera membre actif du Parti communiste, à partir de 1942.

« Oui ou non, l’institution d’une monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et décentralisée n’est-elle pas de salut public ? »2645

Charles MAURRAS (1868-1952), Enquête sur la monarchie, Discours préliminaire (1924)

Il se situe clairement à l’extrême droite. La République trouva grâce à ses yeux, à la victoire de 1918. Le combat reprend contre le régime et la démocratie, synonyme de « mort politique ». La France étant devenue profondément républicaine, les royalistes ne sont plus qu’une secte… qui séduit des intellectuels tels Gide, Proust, le jeune Malraux.

« Croquemitaine se dégonflera. »2705

Charles MAURRAS (1868-1952), Enquête sur la monarchie, Discours préliminaire (1924)

Claudel fait naturellement allusion à Hitler. Le dramaturge qui fut également diplomate, de 1893 à 1936, se trompe. Hitler envahit la Pologne, le 1er septembre.

Alors que Paul Valéry venait de faire publier non sans mal ses Mauvaises pensées et autres :
« Pourquoi n’écrit-il pas les Bonnes ? »2789

Réaction des autorités d’Occupation en 1942. Bulletin des études valéryennes, nos 56 à 64 (1992), Centre d’études valéryennes

Malgré la censure allemande, on écrit, on édite. De 1894 à 1945, Valéry poète et philosophe poursuit sa méditation dans ses Cahiers (publication posthume, 1957-1961). Imaginer qu’il puisse avoir de « bonnes pensées », alors qu’il fait profession de lucidité ! La guerre, tout ce qu’il voit et a prévu depuis longtemps, l’écœure par son absurdité.

7. Quatrième et Cinquième Républiques.

« La vérité est une, seule l’erreur est multiple. Ce n’est pas un hasard si la droite professe le pluralisme. »2834

Simone de BEAUVOIR (1908-1986). Les Temps modernes, nos 109 à 115 (1955), Jean-Paul Sartre

Ces mots d’une femme si intelligente… datent de 1955, belle époque du terrorisme intellectuel. Le sectarisme de la gauche communiste sévit naturellement contre la droite, mais se déchaîne aussi en guerre des gauches. Il faudra attendre les années 1980 – démobilisation, désillusion, dépolitisation – pour voir le déclin de tous les « ismes ».

« La politique, ce n’est pas de résoudre les problèmes, mais de faire taire ceux qui les posent. »2875

Henri QUEUILLE (1884-1970), nouveau président du Conseil, septembre 1948. Évaluation et démocratie participative (2004), Jean-Claude Boval

La formule lui est prêtée, reflétant une tendance très Quatrième République. Venu de la Troisième, ministre près de vingt fois avant 1940, Queuille a pour méthode de contourner les difficultés. « C’est le docteur tant mieux, le président pas de problème », selon Jacques Fauvet, journaliste du Monde. « C’est de l’immobilisme », dit Pleven qui, devenu président du Conseil, agira de même.

« Je puis vous assurer que la Loire continuera à couler dans son lit. »2986

Charles de GAULLE (1890-1970), Aux maires du Loiret, à Orléans, mai 1959. De Gaulle parle : des institutions, de l’Algérie, de l’armée, des affaires étrangères, de la Communauté, de l’économie et des questions sociales (1962), André Passeron

Dans le même esprit, à Fécamp : « Je salue Fécamp, port de mer et qui entend le rester » et à Lyon : « Lyon n’a jamais été aussi lyonnaise. » Mots qualifiés d’« infrahistoriques » par son biographe Jean Lacouture. De Gaulle, pour être lui-même, a besoin de circonstances exceptionnelles et tout président de la République doit prononcer « au quotidien » d’innombrables discours sur tout et sur rien.

« L’année 1968, je la salue avec sérénité. »3038

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 31 décembre 1967. Année politique (1968)

Les vœux de l’Élysée sont de tradition, en fin d’année. Mais l’année 1968 va véritablement ébranler le régime et la société. Cette fois, le flair politique fait défaut à de Gaulle… qui « ratera » aussi ce dernier épisode de sa vie.

« Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main et un cocktail Molotov dans l’autre devront choisir. »3143

Maurice DRUON (1918-2009), Déclaration à l’AFP, 3 mai 1973

À sa mort, 14 avril 2009, toute la presse, de gauche à droite, reprit cette citation – avec quelques lignes du Chant des partisans dont il est aussi l’auteur (avec Joseph Kessel). Gaulliste et résistant, il devient écrivain à succès après la guerre : prix Goncourt pour Les Grandes Familles (1948), connu surtout pour la saga des Rois maudits, roman historique en sept tomes (1955-1977), adapté à la télévision par Marcel Bluwal.

Nommé ministre des Affaires culturelles le 5 avril 1973, il fait l’inventaire des lieux, explique sa ligne politique et menace les directeurs de théâtre « subversifs » du secteur public : « Que l’on ne compte pas sur moi pour subventionner, avec l’argent du contribuable, les expressions dites artistiques qui n’ont d’autre but que de détruire les assises de notre société. » D’où indignation, pétitions, manifestation monstre du 13 mai pour marquer l’enterrement de la liberté d’expression. Tout le secteur culturel (très majoritairement de gauche) est solidaire contre le ministre.

« On ne pense jamais aux hommes lorsqu’on parle d’avortement. »3157

Jean BRIANE (né en 1930), député réformateur de l’Aveyron. L’Express, 25 novembre 1974

On discute pendant trois jours la loi Veil sur l’IVG, en commission des Affaires sociales. La ministre de la Santé aura tout entendu. Pour Pierre Baudis, député maire giscardien de Toulouse, il ne « fallait pas voter en raison du jugement de l’opinion publique, mais du Jugement dernier. » Pierre Buron, député UDR de la Mayenne, trouve « anormale et même horrible l’idée d’adapter la loi aux mœurs ». Claude Labbé, président du groupe UDR, reste prudent : « Notre position n’est pas changée, c’est-à-dire que nous n’avons pas de position… » Et Claude Weber, député communiste, plutôt que de continuer à parler de ce problème irritant, sort pour vider les poubelles devant le Palais-Bourbon. Loi enfin adoptée en commission, avec 63 amendements. Les ténors hostiles à l’avortement se réservent pour le débat à l’Assemblée nationale.

« Vous avez juridiquement tort, parce que vous êtes politiquement minoritaire. »3219

André LAIGNEL (né en 1942), à Jean Foyer, Assemblée nationale, 13 octobre 1981. Crises et alternances, 1974-2000 (2002), Jean Jacques Becker, Pascal Ory

Foyer, grand juriste, vient simplement d’affirmer : « La seule nécessité qui exige la nationalisation est que celle-ci soit inscrite dans le Programme commun. » La « petite phrase », restée célèbre, a fâcheusement poursuivi son auteur. Il faut la replacer dans son contexte. Le débat fait rage entre la majorité et l’opposition. Cette dernière soutient que les nationalisations sont inconstitutionnelles et Foyer défend l’exception d’irrecevabilité. D’où la réplique de Laignel.

« Sublime, forcément sublime. »3254

Marguerite Duras (1914-1996), tribune dans Libération, 17 juillet 1985

Serge July, patron de Libé, l’a envoyée sur le lieu du drame qui bouleverse la France, depuis le 16 octobre 1984. À Lépanges-sur-Vologne, on a retrouvé dans la Vologne le corps du petit Grégory assassiné. Duras veut rencontrer la mère - qui refuse. Christine Villemin subit un harcèlement médiatique qui se nourrit du mystère et des rebondissements de l’affaire.

Duras, auteur obsessionnellement fascinée par les faits divers, adopte une méthode « d’imprégnation du réel ». Sans preuves, au mépris de la présomption d’innocence, elle se fait médium pour accéder à la vérité : « Dès que je vois la maison, je crie que le crime a existé. Je le crois. Au-delà de toute raison […] On l’a tué dans la douceur ou dans un amour devenu fou. » Et le « sublime, forcément sublime » devient « coupable, forcément coupable. » Fort embarrassé, July rappelle la liberté d’écriture. Mais vu la notoriété de l’artiste et la médiatisation de l’affaire, une polémique s’ensuit.

« Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. »3273

Jacques CHIRAC (1932-2019), Le Monde, 22 février 1988

Formule empruntée à Henri Queuille, du parti radical-socialiste, 21 fois ministre sous la Troisième et la Quatrième République, « petit père Queuille » par ailleurs très populaire. Pasqua, la même année, reprend presque la même formule, dans un discours : « Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. »

Ce cynisme déclaré permet à certains hommes politiques de dire à peu près n’importe quoi, encouragés par des auditeurs-téléspectateurs-électeurs-citoyens qui ont une attention d’enfant de 5 ans et une mémoire de poisson rouge, estimée à 5 minutes. Disons, quelques jours. Mais sur Internet, la mémoire confine à l’éternité. Cela pourrait inciter l’Homo politicus à plus de prudence.

« L’électroencéphalogramme de la Chiraquie est plat. Ce n’est plus l’Hôtel de Ville, c’est l’antichambre de la morgue. Chirac est mort, il ne manque plus que les trois dernières pelletées de terre. »3308

Nicolas SARKOZY (né en 1955), 1994.  « Le vrai Sarkozy », Marianne, 14 au 20 avril 2007

La guerre fratricide est déclarée, au sein de la droite française. Après vingt ans d’amitié (politique et personnelle), Sarkozy s’est rallié à Balladur, sans état d’âme. Il sera son porte-parole, pour la présidentielle de 1995. Cela vaut trahison pour Chirac et les chiraquiens, de plus en plus rares à jouer la carte de la loyauté, face au clan des balladuriens.

« Tout le monde a menti dans ce procès, mais moi j’ai menti de bonne foi. »3314

Bernard TAPIE (né en 1943), lors du procès OM-Valenciennes, mars 1995. Le Spectacle du monde, nos 394 à 397 (1995)

pilogue du feuilleton médiatico-juridico-sportif qui passionne le public, avec deux stars à l’affiche : le foot et « Nanard », empêtré dans une sale affaire, au Tribunal de Valenciennes. Le mot qui vaut aveu définit ce personnage atypique, cynique, talentueux dans son genre, popu et bling-bling à la fois, ogre hyperactif présent dans tous les milieux : chanson, télé, sport, économie et politique. De 1988 à 1992, le voilà député des Bouches-du-Rhône, député européen, ministre de la Ville, conseiller régional. Parallèlement, il a dirigé avec brio l’Olympique de Marseille jusqu’en 1993, date où commencent les ennuis judiciaires.

Accusé d’abus de biens sociaux et de fraude fiscale, le présent procès l’implique dans une tentative de corruption, lors du match OM-VA (Olympique de Marseille contre Valenciennes). Voulant protéger ses joueurs qui vont affronter le Milan AC dans la Coupe des clubs champions, le patron de l’OM a payé des joueurs de Valenciennes pour qu’ils « lèvent le pied ». L’OM a gagné sur les deux tableaux en 1993 (Coupe d’Europe et Coupe de France), mais des joueurs ont parlé. Tapie a démenti, avant de céder : « J’ai menti, mais… » Condamné à deux ans de prison pour corruption active et subornation de témoin, il fait appel. Condamnation définitive en 1996. Résurrection médiatique et financière sous le quinquennat Sarkozy, avant la suite des ennuis judiciaires, l’affaire du Crédit lyonnais, l’arbitrage contesté jusqu’en 2020.

« Il faut dégraisser le mammouth. »3344

Claude ALLÈGRE (né en 1937), ministre de l’Éducation nationale, 24 juin 1997

Chercheur reconnu, médaillé et primé par ses confrères, ses prises de position écologiques sur le climat sont quand même jugées « politiquement incorrectes ».

Le ministre prévoit une réforme des lycées, pour « l’égalité dans la diversité » des filières. Il veut changer les horaires, développer des « activités culturelles et citoyennes ». Projets mal reçus, mais c’est surtout son langage qui choque le milieu enseignant. L’image fait mouche et le mammouth devient l’emblème de la contestation. On réfute ses chiffres (sur l’absentéisme des professeurs, la durée de leurs congés) et ses jugements tranchés sur diverses matières (les maths dévaluées par les machines à calculer, l’anglais qui ne doit plus être une langue étrangère pour les Français).

Le mammouth qui fait image reste la plus grosse erreur de langage. Le ministre revient sur sa petite phrase, précisant qu’elle visait l’administration centrale et non les professeurs. Il va ajouter 70 000 emplois au million existant. Mais en mars 2000, Lionel Jospin devra sacrifier son ami Allègre et rappeler à l’Éducation nationale le très populaire Jack Lang.

« Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »3380

Patrick LE LAY (1942-2020), PDG de TF1, juillet 2004. Philosophie et modernité (2009), Alain Finkielkraut

Déclaration plus que malheureuse, alors qu’il est interviewé pour son livre Les Dirigeants face au changement. Il énonce quelques professions de foi qui vont choquer l’opinion : « Soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit… » Aux antipodes du « mieux-disant culturel », on se retrouve dans la logique d’une téléréalité chère à TF1 comme à M6.

« C’est une bonne idée d’avoir choisi le référendum, à condition que la réponse soit oui. »3385

Valéry GISCARD D’ESTAING (1926-2020), Le Monde, 6 mai 2005

Prix spécial du jury, décerné par le Press Club, humour et politique, en 2005.

VGE parle sérieusement du projet de Constitution européenne : « C’est un texte facilement lisible, limpide et assez joliment écrit : je le dis d’autant plus aisément que c’est moi qui l’ai rédigé. » Mot également remarqué par le jury.

Le référendum, sacre populaire, donne plus de poids au texte que le vote parlementaire. 10 pays font ce pari, dont la France. Mais le NON l’emporte avec près de 55 % des suffrages exprimés (plus de 30 % d’abstention). C’est un séisme politique dont les ondes sismiques se font toujours sentir.
Il faut analyser cette « fracture européenne » et les partis majoritairement européens vont tenter de mieux « vendre » l’Europe, bouc émissaire symbolisant le bureaucratisme, l’interventionnisme, le libéralisme, la mondialisation. Mais le référendum exprime aussi un « malaise français » : pessimisme viscéral, inquiétude sociale et crise perpétuellement ressentie, l’Europe est un prétexte à exprimer son mécontentement et sa perte de foi en la politique.

« Ségolène Royal n’a qu’un seul défaut, c’est son compagnon. »3401

Arnaud MONTEBOURG (né en 1962), se lâchant sur le plateau de Canal Plus, 17 janvier 2007

Porte-parole de la candidate, il stupéfie les présents, bien que coutumier des bons mots. « Je pensais vous faire rire », a-t-il ajouté. « Ça a jeté un froid sur le plateau », avoue la députée UMP Nadine Morano, présente lors de l’émission, elle-même adepte du franc-parler, voire du « pavé dans la mare ». Interrogée sur RTL, elle rebaptise le porte-parole de la candidate socialiste Arnaud « Montebourde ». Madame Royal le mettra au silence médiatique pendant un mois.

« Si je suis élue, les agents publics seront protégés et en particulier les femmes, elles seront raccompagnées chez elles. »3418

Ségolène ROYAL (née en 1953), débat de l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle, TF1 - France 2, 2 mai 2007

Un exemple de mots qui décrédibilise la parole politique. Imaginons sérieusement le coût de cette promesse sympathique, mais totalement irréaliste !

La candidate du PS est logiquement finaliste au second tour, après un parcours atypique où elle a ses fans et, de plus en plus nombreux, ses détracteurs. Elle ne fait plus illusion et les sondages le reflètent depuis deux mois. Selon un sondage OpinionWay au lendemain du débat, Sarkozy domine mieux les dossiers économiques, les finances publiques, l’immigration, la lutte contre l’insécurité. Royal reprend l’avantage sur les dossiers de société, environnement, éducation, inégalités sociales. On retrouve cette répartition des compétences classique, entre la droite et la gauche.

« Je ne suis pas un expert du 12e arrondissement, mais je l’ai traversé quand j’ai couru le marathon de Paris. »3422

Arno KLARSFELD (né en 1965), à la veille des élections législatives des 10 et 17 juin 2007

Pour cette déclaration qui ne vaut pas vraiment programme politique, le fringant avocat concourt malgré lui au prix Press Club, humour et politique.

Après la victoire de Sarkozy à la présidentielle du 6 mai, la commission d’investiture de l’UMP le désigne aux législatives dans la huitième circonscription de Paris (12e arrondissement), pour succéder à Jean de Gaulle (petit-fils du Général). Peu à l’aise en candidat parachuté, accusé par ses adversaires de ne pas habiter dans le secteur, il arrive en ballottage favorable au soir du premier tour, perdant finalement le second, contre la candidate socialiste Sandrine Mazetier. Le marathonien sera occasionnellement conseiller du président, avant d’être nommé au Conseil d’État.

« Désormais, quand il y a une grève, plus personne ne s’en aperçoit. »3434

Nicolas SARKOZY (né en 1955), au siège de l’UMP, 6 juillet 2008

Tonnerre d’applaudissements dans la salle, la formule devient aussitôt une « phrase culte », elle « fait le buzz » sur les réseaux sociaux qui organisent des votes : provocation ou vérité ? Les deux ! Les avis sont partagés, face à cet hyperprésident omniprésent, la presse (majoritairement à gauche) invite le chef de l’État à se ressaisir et les syndicats sont vent debout…

Le service minimum instauré en 2008 dans les services publics (enseignement, transports) évite le blocage ou la gêne des usagers trop souvent « pris en otage ». Le quinquennat, placé sous le signe de la crise économique, se verra épargner les grandes grèves des régimes précédents, mais à la moindre manifestation sociale, la petite phrase reviendra comme un boomerang au président. C’est de bonne guerre.

« Si à cinquante ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie. »3436

Jacques SÉGUÉLA (né en 1934), émission « Les 4 vérités », France 2, 13 février 2009

Vraie gaffe de com, impardonnable à un homme de pub. Et c’était pour « défendre » Sarkozy, qualifié de bling-bling ! « Comment peut-on reprocher à un président d’avoir une Rolex ? Tout le monde a une Rolex. Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie ! »

Séguéla tentera de se rattraper quelques jours plus tard. Il a plus de 50 ans et il n’a même pas de montre ! Pour finir, il avoue : « J’ai dit une immense connerie. »

« Il n’y a pas de pagaille ; la preuve, le préfet a pu venir en trois minutes. »3446

Brice HORTEFEUX (né en 1958), ministre de l’Intérieur, le 8 décembre 2010

Il s’exprime après la tempête de neige sur l’Île-de-France. Cette inconscience lui vaut sa sélection pour le prix Press Club, humour et politique, 2011. Cet humour involontaire est rare et plutôt malheureux pour l’image de son auteur, régulièrement ciblé par les médias.

En septembre 2009, sur le campus d’été de l’UMP à Seignosse (Landes), le ministre peine à plaider la « blague auvergnate » pour que ne soit pas visé le petit Arabe : « Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes. » Peur de passer pour raciste et rien à craindre avec les Auvergnats, lui-même étant d’origine auvergnate, quoique né à Neuilly, proche du président, fidèle d’entre les fidèles, surnommé le « porte-flingue de Sarkozy » par la presse. L’affaire « fait le buzz » sur la Toile et va être jugée par la 17e chambre du tribunal de Paris. Le dérapage, assimilé à une injure raciale, vaut à l’ex-ministre (remplacé par Guéant) 750 euros d’amende, les juges ayant requalifié le délit en simple contravention.

« Un troussage de domestique. »3453

Jean-François KAHN (né en 1938), commentant l’affaire DSK, France Culture, 16 mai 2011

« Je suis pratiquement certain qu’il n’y a pas eu tentative violente de viol, je ne crois pas, ça, je connais le personnage, je ne le pense pas. Qu’il y ait eu une imprudence, on peut pas le… (petit rire), j’sais pas comment dire, un troussage de domestique. » Voilà qui est dit.

Dans cette histoire, on perd un bon journaliste : JFK reconnaît que cette formule était « une connerie » et va renoncer à ce métier qu’il a brillamment exercé, à la tête de Marianne. On perd aussi DSK, déconsidéré par le scandale devenu mondial, avec les médias qui s’en emparent avidement et le public qui en redemande : vision de l’homme politique réputé le plus puissant du monde, menotté comme un vulgaire malfaiteur, ou traité comme un dangereux criminel…

« Je ne serai peut-être pas élue présidente de la République, mais je ne serai pas la seule. »3481

Nathalie ARTAUD (née en 1970), porte-parole de Lutte ouvrière

Peinant à prendre la succession d’Arlette Laguiller (six fois candidate, devenue à sa manière un cas et une figure médiatique), elle représente aussi tous les petits candidats qui n’ont aucune chance d’être élus : l’autre représentant de l’extrême gauche, l’ouvrier Philippe Poutou du NPA (Nouveau parti anticapitaliste, très associé à l’image d’Olivier Besancenot) ; l’inclassable Jacques Cheminade, de Solidarité et Progrès ; Éva Joly la star, qui rate sa campagne écologiste ; Dupont-Aignan, gaulliste solitaire de Debout la République… Sans parler d’une trentaine de candidats qui n’ont pas obtenu leurs 500 parrainages, dont Corinne Le Page et Dominique de Villepin.

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