Confinements historiques, réussis ou tragiques - le destin en décide. | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Voici 24 cas exemplaires, sujets à réflexion et à discussion - de quoi relativiser le confinement présent, remède international à la pandémie de l’année 2020.

Confiné signifie « enfermé dans un lieu ». Mais il existe des confinements de toute nature.

Confinement volontaire du gardien de phare (de plus en plus rare), du spationaute dans sa fusée, du pilote dans son cockpit, du sous-marinier en immersion. Mieux vaut ne pas être claustrophobe… et avoir la vocation. Comme l’auteur ou l’artiste qui se retire pour créer, le moine qui fait retraite pour prier. Cela reste des minorités statistiques.

Mais que penser du sort des femmes dans l’histoire - la moitié de la population mondiale !? Le féminisme dénonce leur enfermement domestique bien ou mal vécu, la soumission aux hommes en position dominante, avec la force des habitudes, le poids des religions… Le voile islamique est-il prison ou protection ? Impossible d’avoir une réponse.

Revenons aux cas historiques, du plus « léger » au plus « lourd », en passant par les situations les plus étonnantes. On découvre quelques pépites, on retrouve les trois stars de l’Histoire en citations, Napoléon, De Gaulle, Hugo, et Voltaire, au pied du podium.

1. Charles d’Orléans, un jeune prince prisonnier devenu grand poète médiéval.

Charles d’Orléans

« Paix est trésor qu’on ne peut trop louer. Je hais guerre, point ne doit la priser. »266

Charles d’ORLÉANS (1394-1465), Ballade, vers 1430

Histoire de la langue française jusqu’à la fin du XVIe siècle (1881), Arthur Loiseau.

Petit-fils de Charles V et père du futur Louis XII, prisonnier à Azincourt (1415), il demeura captif vingt-cinq ans, à la tour de Londres, puis dans une dizaine de châteaux différents et toujours otage de seigneurs anglais, faute de pouvoir payer sa rançon de 220 000 écus (± 5 millions d’euros) ! La plupart de ses proches étaient morts.

Le très puissant duc de Bourgogne le sauvera - frère richissime de sa troisième épouse, Marie de Clèves, 14 ans.

Auparavant, le prince sut mettre à profit cette prison (dorée) pour se faire poète de la Nostalgie où il a « trempé son encre », à la manière des grands trouvères et troubadours du XIVe siècle. « Les chansons les plus françaises que nous ayons furent écrites par Charles d’Orléans. Notre Béranger du XVe siècle, tenu si longtemps en cage, n’en chanta que mieux » (Jules Michelet, Histoire de France). On ne peut mieux définir un confinement heureux.

Replaçons cette citation médiévale dans son contexte. Ces deux vers disent un désir de paix qui se retrouve dans les deux camps (français et anglais) et dans toutes les classes de la population.

Après la reconquête d’une partie de la France anglaise (Nord et Centre), Charles VII et le duc de Bourgogne, enfin réconciliés, signeront la paix d’Arras (1435). Ce renversement des alliances redonne espoir au pays. Paris est repris en avril 1436 et le roi y fait une « joyeuse entrée », le 12 novembre 1437.

Mais la paix d’Arras laisse « sans emploi » les bandes de mercenaires bourguignons. Voici revenu le temps des Grandes Compagnies, des routiers et des écorcheurs qui sèment le désordre et la terreur. Une épidémie de peste décime la population, puis c’est la famine. Et la guerre de Cent Ans avec les Anglais n’est pas finie. Rude époque !

2. Une moitié de la population en état de soumission depuis le Moyen Âge - les femmes.

« L’existence de la plupart des femmes est plus dure que celles d’esclaves entre les Sarrasins. »269

Christine de PISAN (vers 1364-vers 1430)

Citation souvent reproduite, mais jamais « sourcée ». C’est la traduction assez libre du texte original : « Elles usent leur lasse vie ou lien de mariage par dureté de leurs maris, en plus grande pénitence que si elles fussent esclaves entre les sarrasins. » Cité dans Les Idées féministes de Christine de Pisan (1973), Rose Rigaud, thèse soutenue à Genève ; repris dans Visages de la littérature féminine (1987), Évelyne Wilwerth.

Christine de Pisan est l’une des premières femmes de lettres françaises (quoique née en Italie), mais aussi l’une des premières féministes de notre histoire. En cette sombre période du Bas Moyen Âge, le culte de l’amour courtois est en déclin - il a permis aux femmes de la noblesse de s’élever au-dessus de la condition que leur faisait la loi, durant les deux siècles précédents. La condition des femmes du peuple s’aggrave encore.

Au fil de l’histoire, en droit comme en fait, pour des raisons religieuses, sociales, institutionnelles et autres, les femmes se trouvent en position inférieure par rapport aux hommes. Cette soumission sera ponctuellement remise en question (sous la Révolution, au XIXe siècle particulièrement misogyne) et leur libération apparaît comme un long combat ponctué de victoires évidentes, jusqu’à nos jours.

3. Louis XI, roi prisonnier de lui-même à la limite de la pathologie.

louis xi

« Est-il possible […] de tenir un roi en plus étroite prison qu’il ne se tenait lui-même ? […] Ce roi qui s’enfermait et se faisait garder de la sorte, qui craignait ses enfants et tous ses proches parents, qui changeait et remplaçait chaque jour ses serviteurs et commensaux, lesquels ne tenaient biens et honneurs que de lui, qui n’osait se fier à aucun d’eux et s’enchaînait lui-même en des chaînes et clôtures extraordinaires ? »274

Philippe de COMMYNES (1447-1511), Mémoires (1524)

C’est l’archétype du « confinement psychologique » ou auto-confinement.

Peur de la mort, duplicité allant jusqu’à la perfidie, art pour nouer des intrigues ou dénouer des situations parfois compromises par sa propre rouerie, cruauté allant jusqu’à la névrose, tels sont quelques traits du sombre caractère prêté au roi, par ailleurs indifférent à sa popularité. Louis XI se fait craindre et se soucie peu de se faire aimer.

Sa devise reflète ce trait de caractère : « Qui s’y frotte, s’y pique. » Mais l’emblème est le chardon, non pas le porc-épic (réservé à Louis XII).

Diplomate de carrière pendant quarante ans et auprès de trois rois successifs, Commynes est aussi un véritable historien qui sert toujours de référence, auteur de huit livres de Mémoires, sur les règnes de Louis XI et de Charles VIII. Après quatre ans passés au service de Philippe le Téméraire, il abandonne la maison de Bourgogne pour s’attacher au roi de France, dont il devient le conseiller intime, largement dédommagé de la confiscation de ses biens par le Téméraire.

Grâce à lui, nous avons une connaissance intime du dernier grand roi du Moyen Âge. Laissons le mot de la fin à l’historien préféré des Français, qui n’aimait guère Louis XI : « La féodalité, ce vieux tyran caduc, gagna fort à mourir de la main d’un tyran.

4. Prisonnier à Pavie, François Ier laisse ses fils en otage - Henri II restera marqué par l’épreuve.

« Vaincu je fus et rendu prisonnier.
Parmi le camp en tous lieux fus mené.
Pour me montrer, ça et là promené. »458

FRANÇOIS Ier (1494-1547). Histoire de France au seizième siècle, Réforme (1855), Jules Michelet

À la Renaissance, on fait des vers comme on respire et le roi de France se fait poète après Pavie (1525), défaite survenue dix ans après sa célèbre victoire de Marignan.

Il est prisonnier à Madrid, quand ses conseillers viennent le voir. Il va devoir se décider à signer l’inacceptable traité imposé par son grand ennemi, l’empereur Charles Quint. Pour se libérer, il renonce (sur le papier) à toute prétention sur l’Italie, la Flandre et l’Artois ; il s’engage à céder la Bourgogne à Charles Quint et à épouser sa sœur, Éléonore de Habsbourg. Enfin, il laisse en otage ses deux fils, François (le Dauphin, mort à 17 ans) et Henri (le futur Henri II). 17 avril 1526, le voilà libre. Il épousera Éléonore, mais ne respecte pas les autres clauses du traité.

La pratique des otages est courante à l’époque et les enfants en font souvent les frais, mais le petit Henri, âgé de sept ans, restera marqué à vie par l’épreuve de ce confinement imposé, durant quatre longues années.

Quand l’enfant de 11 ans rentre à la cour, peu de gens s’intéressent à lui, mais Diane de Poitiers prend à cœur son éducation… et ce n’est qu’un début.

diane de poitiers citations

« Je lis les histoires de ce royaume, et j’y trouve que de tous les temps, les putains ont dirigé les affaires des rois ! »479

CATHERINE DE MÉDICIS (1519-1589) à Diane de Poitiers. Le Royaume de Catherine de Médicis (1922), Lucien Romier

Fille de Laurent II de Médicis, elle épousa le futur Henri II en 1533 et faillit être répudiée pour cause de stérilité pendant onze ans, avant de lui donner 10 enfants. Depuis 1538 et durant les douze années de règne d’Henri II, la reine est éclipsée par la favorite, Diane de Poitiers.

De vingt ans l’aînée du roi, influente et intrigante, elle reste sa favorite jusqu’à la fin, même si certains historiens doutent de la nature exacte de leur liaison. « Lorsque, maîtresse en titre et reine, elle était moquée par les jeunes qui ne l’appelaient que la vieille, elle fit cette réponse cynique de leur montrer ce qu’on cache en se faisant peindre nue » (Jules Michelet, Histoire de France). Les peintres de la première école de Fontainebleau rendirent ainsi un juste hommage à leur adorable mécène.

La reine Catherine de Médicis la tolère paradoxalement et intelligemment, avant de l’exiler à la mort du roi.

5. Heurs et malheurs de Marie Stuart, reine prisonnière la moitié de sa vie.

« Adieu, charmant pays de France,
Que je dois tant chérir ;
Berceau de mon heureuse enfance,
Adieu ! Te quitter, c’est mourir. »497

BÉRANGER (1780-1857), Chansons, Adieux de Marie Stuart

Trois siècles plus tard, ce poète et chansonnier célèbre l’infortunée reine d’Écosse et de France, devenue l’héroïne très romantique d’un drame en vers de Schiller (1800) et d’un drame lyrique de Donizetti (1834). Une dizaine de films lui seront consacrés. Les destins tragiques sont source d’inspiration artistique, mais le personnage fascine par sa jeunesse et sa force de caractère.

Fiancée à François II quand il n’est que dauphin, élevée en France, Marie Stuart devient l’une des princesses les plus cultivées du siècle, reine de France en 1559.

Veuve à 18 ans, après deux ans de règne, elle doit regagner l’Écosse – pays de son père le roi Jacques V, jadis allié de la France. Voulant imposer à la fois son catholicisme et son autorité, elle vit dans la tourmente des révoltes presbytériennes et doit se réfugier en Angleterre. Elle y reste durant dix-huit ans prisonnière de sa rivale politique et religieuse, Élisabeth Ire qui finit par la faire exécuter – Marie n’a alors que 37 ans. Un destin d’héroïne.

6. Le siège de La Rochelle voulu par Louis XIII et Richelieu, l’un des plus cruels de notre histoire.

« Pourvu qu’il reste un homme pour fermer les portes, c’est assez. »699

Jean GUITON (1585-1654), maire de La Rochelle, à la tête des assiégés. Nouvelle Histoire de France (1922), Albert Malet

Grand armateur, protestant convaincu, le maire va tenir un siège de quinze mois : d’août 1627 à octobre 1628.

Richelieu a conduit personnellement les travaux préparatoires très impressionnants : une ligne de 12 km de fortifications sur terre et une digue construite au large, pour empêcher le ravitaillement par la flotte anglaise.

C’est la famine qui acculera La Rochelle à la reddition.

la rochelle citation

« Sire, ne soyez point courtois
À ces rebelles Rochellois
Point de pardon : il faut tout pendre !
Vous m’avez donné la maison
D’un parpaillot. S’il faut la rendre,
Je serai sot comme un oison. »700

Les Rochellois, chanson. Annales (1830), Société académique de Nantes et du département de la Loire inférieure

Malgré la tradition qui en fait un droit à l’époque, le pillage est interdit, d’où les murmures des vainqueurs désabusés, entrant dans la ville, le 1er novembre 1628.

Après quinze mois de siège, les trois quarts des habitants ont péri (22 500 morts) et l’on n’ose pas fêter cette amère victoire des Français contre des Français. Fortifications rasées, franchises municipales supprimées : la ville ne s’en remettra pas de longtemps. Son maire, Jean Guiton, exilé, sera bientôt nommé capitaine de vaisseau de la marine royale.

Les guerres de siège s’opposent aux guerres de mouvement qui vont finalement l’emporter. Le siège de Candie (1648-1669) reste le plus long de l’histoire : épisode de la conquête de la Crète par les Turcs. Les assauts sont plus meurtriers que le siège lui-même et l’intervention française (de Louis XIV) sera qualifiée de « croisade » en 1669.

7. Fouquet, destin brisé par la volonté du Roi Soleil et mystère historique du « masque de fer ».

« Quo non ascendet ? »
« Jusqu’où ne montera-t-il pas ? »858

Nicolas FOUQUET (1615-1680), Devise figurant dans ses armes, sous un écureuil

Fouquet monta si haut… que Louis XIV ne put le tolérer.

Fils d’un conseiller au Parlement, vicomte de Vaux, enrichi par le commerce avec le Canada, Nicolas Fouquet achète la charge de procureur général au Parlement de Paris, devient ami de Mazarin, surintendant des Finances, s’enrichit encore, se paie le marquisat de Belle-Isle, y établit une force militaire personnelle et même des fortifications. Au château de Vaux qu’il fait construire, il devient le mécène des plus prestigieux artistes du temps : La Fontaine, Molière, Poussin, Le Vau, Le Brun.

Colbert, qui brigue sa place, apporte la preuve qu’une telle fortune fut acquise au prix de graves malversations. Invité à une fête somptueuse à Vaux, le 5 septembre 1661, Louis XIV fait arrêter son surintendant. Premier acte d’autorité du roi de 22 ans qui a décidé de gouverner seul, après la mort de Mazarin, c’est surtout un véritable coup de théâtre qui inaugure le règne personnel.

« Fouquet a sauvé sa vie profonde, laissant Colbert condamné à ramer sur la galère mondaine, avec des gants parfumés. Les dieux n’aiment pas l’homme heureux. »861

Paul MORAND (1888-1976), Fouquet ou le soleil offusqué (1961)

Ministre tout puissant, Jean-Baptiste Colbert succède à Fouquet en 1661 comme intendant des Finances – le poste de surintendant étant supprimé.

Au terme d’un procès de trois ans, plein d’irrégularités, Nicolas Fouquet est condamné pour abus, malversations et lèse-majesté, à la confiscation de ses biens et au bannissement, peine que Louis XIV transforme en prison perpétuelle. Il est enfermé à la forteresse de Pignerol.

La date et les circonstances de sa mort restent un mystère – il est l’un des possibles « masques de fer », le plus mystérieux confiné de l’Histoire ! Des livres par milliers lui ont été consacrés, une vingtaine de romans (dont le Vicomte de Bragelonne, signé Dumas). Le théâtre et le cinéma se sont également inspirés de l’Homme au masque de fer.

8. La Vallière, favorite devenue carmélite avec la même ferveur.

louise de la vallière citation

« Il serait trop redoutable, s’il n’était pas roi ! »863

Duchesse de LA VALLIERE (1644-1710). Œuvres choisies de Mme de Genlis, tome II, La Duchesse de La Vallière (1828)

« Non, sa couronne n’ajoute rien au charme de sa personne, elle en diminue même le danger… » C’est avec ce genre de propos que l’on séduit un roi.

Louis XIV s’est épris de sa belle-sœur, Henriette d’Angleterre (femme de Philippe), plus attirante que la reine, d’ailleurs enceinte en cet été 1661. Ayant horreur du scandale, il « feint une galanterie » pour Louise de La Vallière, sa fille d’honneur. Autrement dit, elle n’est qu’un « paravent ». Mais quand on lui répète le propos de la belle, cela déclenche une authentique passion chez l’homme rêvant d’être aimé pour lui-même.

Première grande favorite en titre du règne, devenue duchesse en 1667, elle fait six enfants au roi. Les deux derniers seront légitimés - Mlle de Blois et Louis, comte de Vermandois. À la mort de sa mère Anne d’Autriche, Louis XIV ne se gêne plus et affiche publiquement sa liaison, ce qui déplaît à Louise de la Vallière, sincèrement éprise de l’homme et peu sensible aux privilèges de la Cour… Mais quand le roi tombe très amoureux de Mme de Montespan, la Vallière se retrouve dans le rôle de « paravent » pour dissimuler l’adultère royal. Quelques mois de cohabitation entre les deux favorites montre à quel point la Montespan est née pour ce métier - c’en est un, à plein temps ! À l’inverse de La Vallière, toujours éprise et de plus en plus mal à l’aise, en même temps que tournée vers la religion consolatrice.

Sur les conseils de Bossuet, à peine âgée de 30 ans, elle entre au couvent le 3 juin 1675, prononçant ses vœux perpétuels et prenant le nom de Louise de la Miséricorde. Elle a choisi le Carmel : spiritualité exigeante, long temps de prières. Elle y mourra à 65 ans.

Passer de la cour la plus brillante d’Europe à la communauté contemplative du Carmel tout entière tournée vers Dieu, c’est se vouer naturellement à une catégorie de confinement très particulière et définitive.

Ce destin pour le moins original va inspirer nombre d’auteurs, à commencer par Dumas, dans le dernier tome des Trois Mousquetaires (le Vicomte de Bragelonne). On retrouve la Vallière dans d’autres romans historiques et pour enfants, en personnage de BD et de mangas japonaises !

9. Voltaire ou l’art de bien vivre ses confinements, entre un séjour à la Bastille et l’exil à répétition.

voltaire

« Me voici donc en ce lieu de détresse,
Embastillé, logé fort à l’étroit,
Ne dormant point, buvant chaud,
Mangeant froid. »1071

VOLTAIRE (1694-1778), La Bastille (1717), Poésies diverses

Le Régent a fait embastiller l’insolent pour ces vers. Déjà exilé deux fois en province, pour cause d’écrits satiriques, l’incorrigible frondeur a récidivé avec une épigramme, en latin – pour plus de prudence, mais à l’époque, tout le beau monde parle latin.

Le Régent, Dubois (son principal ministre), les princes du sang, les ducs, les bâtards, le Parlement, chaque faction paie ses libellistes pour traîner dans la boue la faction adverse. L’impertinence devient un métier et l’esprit de Voltaire, tantôt courtisan, tantôt courageux et parfois les deux, excelle dans cette carrière. Ainsi naît le plus célèbre philosophe des Lumières et l’incarnation parfaite de ce siècle doué pour le bonheur.

« Monseigneur, je trouverais très doux que Sa Majesté daignât se charger de ma nourriture, mais je supplie Votre Altesse de ne plus s’occuper de mon logement. »1072

VOLTAIRE (1694-1778), au Régent qui vient de le libérer, 1718. Voltaire, sa vie et ses œuvres (1867), Abbé Maynard

François-Marie Arouet, 24 ans, prend alors le nom de Voltaire. La renommée s’acquiert en un soir au théâtre et il devient célèbre comme tragédien, avec son Œdipe (aujourd’hui injouable, comme toute son œuvre dramatique). Ce n’est que le début d’une longue vie mouvementée.

« S’il n’y avait en Angleterre qu’une religion, le despotisme serait à craindre ; s’il y en avait deux, elles se couperaient la gorge ; mais il y en a trente, et elles vivent en paix et heureuses. »1025

VOLTAIRE (1694-1778), Lettres philosophiques, ou Lettres anglaises (1734)

L’auteur admire le régime anglais, qu’il eut tout loisir d’étudier - en trois années d’exil ! Il expose alors les leçons que la France peut en tirer en maints domaines (religion, économie, politique).

Il publie sans autorisation cette « première bombe lancée contre l’Ancien Régime » (selon Gustave Lanson). L’imprimeur est embastillé, le livre condamné par le Parlement à être brûlé, une lettre de cachet du 3 mai exile de nouveau l’auteur en Lorraine – la province ne devient française qu’en 1766. Le château de Cirey et Mme du Châtelet l’accueillent, à quelques lieux de la frontière, et à la moindre alerte, il pourra fuir. Bien joué, Voltaire a finalement gagné sur tous les plans.

10. Prisonnier de ses fantasmes, Sade crée le sadisme, entre le fort de la Bastille et l’hospice de Charenton.

« Mon plus grand chagrin est qu’il n’existe réellement pas de Dieu et de me voir privé, par-là, du plaisir de l’insulter plus positivement. »989

Marquis de SADE (1740-1814). L’Histoire de Juliette (1797)

Au-delà des philosophes vaguement déistes ou résolument athées, Sade se pose comme le plus irréligieux des grands marginaux du siècle des Lumières. Jamais la perversion n’a été poussée si loin et deux siècles plus tard, elle demeure exemplaire et scandaleuse. Le « divin marquis » joue à vivre les provocations qu’il conte à plaisir. Avec la Philosophie dans le boudoir, il écrit comme pour se justifier : « Je ne m’adresse qu’à des gens capables de m’entendre, et ceux-là me liront sans danger. »

« Respectons éternellement le vice et ne frappons que la vertu. »1182

Marquis de SADE (1740-1814) L’Histoire de Juliette (1797)

Né de haute noblesse provençale, élève des jésuites, très jeune combattant de la guerre de Sept Ans, Sade se complaît dans les paradoxes extrêmes. « Depuis l’âge de quinze ans, ma tête ne s’est embrasée qu’à l’idée de périr victime des passions cruelles du libertinage. »

1763. L’année de son mariage, ses deux semaines au donjon de Vincennes pour « débauche outrée » ne sont qu’un premier avertissement.

1768. Sade est emprisonné sept mois, ayant enlevé et torturé une passante.

1772. Condamnation à mort pour violences sexuelles.

Le divin marquis passera au total trente années de sa vie en prison. Incarcéré en Savoie, évadé, emprisonné de nouveau à Vincennes, puis à la Bastille, transféré à Charenton quelques jours avant le 14 juillet 1789, libéré le 2 avril 1790 par le décret sur les lettres de cachet, avant de nouvelles incarcérations. Sa famille veille à ce qu’il ne sorte plus de l’hospice de Charenton, où il meurt en 1814.

Son œuvre, interdite, circule sous le manteau tout au long du XIXe siècle. Elle est réhabilitée au XXe, avec les honneurs d’une édition dans la Pléiade. Premier auteur érotique de la littérature moderne, Sade donne au dictionnaire le mot sadisme : « perversion sexuelle par laquelle une personne ne peut atteindre l’orgasme qu’en faisant souffrir (physiquement ou moralement) l’objet de ses désirs » (Le Robert).

Au final, un confinement réussi pour un auteur maudit.

11. Prisonnière au Temple et otage du peuple de Paris, la famille royale retrouve une dignité perdue.

« Maman, est-ce qu’hier n’est pas fini ? »1388

Le dauphin LOUIS, futur « LOUIS XVII » (1785-1795), à Marie-Antoinette, fin juin 1791. Bibliographie moderne ou Galerie historique, civile, militaire, politique, littéraire et judiciaire (1816), Étienne Psaume

Un joli mot de l’enfant qui a tout compris… Il meurt quatre ans plus tard, à la prison du Temple - même s’il reste un mystère à ce sujet.

Le 20 juin 1791, à minuit, la famille royale a fui les Tuileries, avec la complicité du comte suédois Axel de Fersen, amant passionné de la reine. Mais l’opération est mal organisée et le roi, déguisé en valet, est reconnu le 21 à Sainte-Menehould (en Champagne) par Jean-Baptiste Drouet, le fils du maître des postes – qui précède le roi à Varennes et donne l’alerte. La berline royale est reconduite à Paris sous escorte.

Paris crie à la trahison. Le plan de Louis XVI n’est que trop clair. Il voulait marcher sur Paris avec les troupes royalistes, renverser l’Assemblée, mettre fin à la Révolution et restaurer la monarchie absolue.

Après l’épisode de la fuite à Varennes, la famille royale est donc passée du Palais des Tuileries à la prison du Temple. Plus qu’un emprisonnement, c’est un confinement humiliant à chaque instant du jour et l’ultime étape avant la condamnation à mort évidente.

famille royale temple

« L’Assemblée nationale renferme dans son sein les dévastateurs de ma monarchie, mes dénonciateurs, mes juges et probablement mes bourreaux ! On n’éclaire pas de pareils hommes, on ne les rend pas justes, on peut encore moins les attendrir. »1461

LOUIS XVI (1754-1793), Lettre à Malesherbes écrite à la prison du Temple, décembre 1792. Lettre LXXI, non datée. Collection des mémoires relatifs à la Révolution française (1822), Saint-Albin Berville, François Barrière

La Convention s’est érigée en tribunal : le procès du roi se tient dans la salle du Manège, toujours ouverte au public, ce qui dramatise encore l’événement.

Louis XVI, devenu Louis Capet (dynastie des Capétiens), choisit un premier avocat, Target, qui se dérobe, pour ne pas être compromis. Un autre accepte, Tronchet, mais émet des réserves pour préserver sa responsabilité. Malesherbes (73 ans) propose ses services, par fidélité au maître qui l’honora de sa confiance, en tant que ministre – le roi est fort touché par ce geste courageux, vu le contexte. Desèze viendra assister ses deux confrères.

Le roi écrit, dans la même lettre à Malesherbes : « Il faudrait s’adresser non à la Convention, mais à la France entière, qui jugerait mes juges, et me rendrait, dans le cœur de mes peuples, une place que je n’ai jamais mérité de perdre. » L’idée de l’appel au peuple, défendue par les Girondins, est rejetée par la majorité de l’Assemblée. Le procès se déroule du 10 décembre 1792 au 20 janvier 1793. Le roi est guillotiné le 21 janvier.

Marie-Antoinette subit le même sort, 16 octobre de la même année, au terme d’un procès indigne (accusation d’inceste sur son fils) qui a retourné le public présent en sa faveur.

Le calvaire de la famille royale va de pair avec le confinement humiliant et donne l’auréole du martyr aux victimes, quelles que soient leurs fautes.

12. Mme Roland, prisonnière, héroïne et martyre de la Révolution.

« Le brigand qui persécute, l’homme exalté qui injurie, le peuple trompé qui assassine suivent leur instinct et font leur métier. Mais l’homme en place qui les tolère, sous quelque prétexte que ce soit, est à jamais déshonoré ! »1513

Mme ROLAND (1754-1793), Lettre au ministre de l’Intérieur, 20 juin 1793, prison de l’Abbaye. Lettres de Madame Roland de 1780 à 1793 (1902), publiées par Claude Perroud

Le ministre s’appelle Garat, il a remplacé Roland, son mari. Elle le connaît et le juge ainsi : « aimable homme de société, homme de lettres médiocre et détestable administrateur ». Il l’a laissé arrêter et emprisonner à l’Abbaye. Jean-Marie Roland a réussi à fuir, avec quelques Girondins. Manon Roland, qui ne s’est pas dérobée à la mort quasi-certaine, écrit aussi à la Convention, au ministre de la Justice, des lettres cinglantes, superbes.

manon roland

« Les tyrans peuvent me persécuter : mais m’avilir ? Jamais, jamais ! »1518

Mme ROLAND (1754-1793), Lettre à Buzot. Mémoires de Mme Roland (1840), Mme Roland, Jules Ravenel

Écrite dans sa prison de l’Abbaye, au début de l’été 1793. « Derrière les grilles et les verrous […] je suis plus paisible avec ma conscience que mes oppresseurs ne le sont avec leur domination. »

Le cœur de Manon parle plus encore que sa raison : libérée de la présence de son mari, elle ressent son arrestation comme un soulagement et laisse libre cours à sa passion (platonique) pour Buzot : « Je chéris ces fers où il m’est libre de t’aimer sans partage. » Relâchée le 24 juin, elle est arrêtée une heure après, placée à Sainte-Pélagie, puis transférée à la Conciergerie, dite l’antichambre de la mort, en attendant son jugement, le 8 novembre.

Respectée par les gardiens, elle peut avoir du matériel pour écrire et recevoir quelques visites. Ses Mémoires – sous-titrées Appel à l’impartiale postérité – sont destinées à sa fille Eudora.

Femme admirable jusque dans son « mot de la fin », montant à l’échafaud et s’inclinant devant la statue de la Liberté (sur la place de la Révolution, aujourd’hui place de la Concorde) : « Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! » Buzot a fui comme son mari, pour échapper au sort des Girondins. L’un et l’autre se suicideront à l’annonce de sa mort.

13. Le pape Pie VII, l’Otage de Napoléon, situation dramatiquement théâtrale.

« C’est la dernière fois que j’entre en discussion avec cette prêtraille romaine. »1829

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Lettre à Eugène de Beauharnais, 22 juillet 1807. « L’Église romaine et les Négociations du Concordat (1800-1814) », Revue des deux mondes, tome LXXII (1867)

La « prêtraille », c’est Pie VII. Et l’empereur sous-estime l’adversaire, un pape de caractère.

Il refuse d’annuler le mariage (américain) de Jérôme Bonaparte, cadet des quatre frères Bonaparte, mineur à l’époque. Il refuse aussi de se joindre au blocus contre l’Angleterre, au nom de sa neutralité de pasteur universel.

Napoléon menace et charge Eugène, son beau-fils (qu’il a fait vice-roi d’Italie) de passer le message : « Si l’on veut continuer à troubler les affaires de mes États, je ne reconnaîtrai le pape que comme évêque de Rome […] Je ne craindrai pas de réunir les Églises gallicane (française), italienne, allemande, polonaise, dans un concile pour faire mes affaires sans pape. » Ce qui se fera, en 1811.

Après le Concordat, compromis religieux qui satisfait les deux partis, et le sacre qui comble l’orgueil de l’empereur, les relations des deux hommes vont tourner au drame. Napoléon annexe les États de l’Église, le pape va l’excommunier, l’empereur le fait enlever et le maintient prisonnier.

Cette situation historiquement exceptionnelle inspire à Paul Claudel le drame de l’Otage (1911). Sombre histoire dans l’Histoire. Un sujet en or pour notre grand dramaturge chrétien, aujourd’hui passé de mode.

Quelque part en Champagne, sous l’empire de Napoléon. Deux aristocrates ont survécu aux massacres de la Terreur. Le château a été brûlé, les parents guillotinés, mais la fille est revenue - Sygne de Coûfontaine. Dans la nuit, son cousin Georges de Coûfontaine surgit soudain, avec un prisonnier qu’il a soustrait à l’empereur : le Pape. Mais on l’a vu. Le préfet de l’empereur, Toussaint Turelure, sorte de Talleyrand au petit pied, repoussant et fascinant de force et d’intelligence, fier de son passé de révolutionnaire et prêt à toutes les trahisons, sait qu’il est là. Le prix de son silence ? La main de Sygne, qui refuse de céder à l’odieux chantage… Violence des sentiments et des situations, conflit des intérêts et des passions qui s’élève entre une aristocratie déchue et un pouvoir sujet aux variations de l’Histoire.

pie vii

« Je sais qu’il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu, mais le Pape n’est pas Dieu. »1852

NAPOLÉON Ier (1769-1821) au Comité ecclésiastique, Paris, 16 mars 1811. Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

La réalité est réellement dramatique : Pie VII toujours prisonnier à Savone depuis bientôt deux ans, affaires religieuses complètement désorganisées en France. D’où la décision de Napoléon : convoquer un concile pour mettre de l’ordre.

« Messieurs, vous voulez me traiter comme si j’étais Louis le Débonnaire. Ne confondez pas le fils avec le père […] Moi, je suis Charlemagne. »1856

NAPOLÉON Ier (1769-1821), aux Pères conciliaires, 17 juin 1811. Le Pape et l’empereur, 1804-1815 (1905), Henri Welschinger

Scène décrite dans les Mémoires de Talleyrand, avec force détails et dialogues. La colère de l’empereur explose. Le concile qu’il voulait à sa botte s’est ouvert à Paris, ce 17 juin. Et voilà que les Pères jurent, un par un, obéissance au pape, lequel refuse aux évêques son investiture, pourtant prévue par le concordat signé avec Napoléon.

Pie VII refuse tout « accommodement » tant qu’il ne recouvrera pas sa liberté, traitant Napoléon de « Commediante ! Tragediante ! » (cité par Vigny, dans Servitude et grandeur militaires).

Napoléon fait arrêter trois évêques et suspend le concile. Il fera transférer le pape de Savone à Fontainebleau (1812-1814), pensant fixer le siège de la papauté à Avignon, voire à Paris… Mais « le commencement de la fin » est proche.

Avec un sens du pardon très chrétien, l’ex otage interviendra en faveur du vaincu auprès du gouvernement anglais, en sollicitant la clémence pour l’exilé : « Il ne peut plus être un danger pour personne. Nous ne voudrions pas qu’il devienne une source de remords. »

14. Napoléon, le plus illustre confiné de l’Histoire, entre dans la légende avec l’exil à Sainte-Hélène.

« Quand j’étais tout-puissant, [les rois] briguèrent ma protection et l’honneur de mon alliance, ils léchèrent la poussière dessous mes pieds ; maintenant, dans mon vieil âge, ils m’oppriment et m’enlèvent ma femme et mon fils. »1962

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

« Il avait le monde sous ses pieds et il n’en a tiré qu’une prison pour lui, un exil pour sa famille, la perte de toutes ses conquêtes et d’une portion du vieux sol français », écrira de son côté Chateaubriand, dans ses Mémoires d’outre-tombe.

Mais Napoléon entre vivant dans l’histoire et la légende.

Grand communicant tout au long de sa carrière, il s’en charge le premier, confiant ses souvenirs et ses pensées à Emmanuel de Las Cases, auteur du Mémorial – plusieurs fois réédité vu son succès, chaque édition étant revue et augmentée.

napoléon citation

« Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé. »1982

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

Ces mots figurent dans son testament, daté du 16 avril 1821. Il meurt le 5 mai 1821, après cinq ans de captivité à Sainte-Hélène, petite île volcanique de 122km² perdue dans l’Atlantique, cinq ans d’humiliation de la part du gouverneur anglais Hudson Lowe. Confinement insupportable à l’empereur déchu, qui se rêvait maître de l’Europe. 

Son dernier vœu sera cependant exaucé. Ses cendres seront rapportées de Sainte-Hélène par le prince de Joinville (fils de Louis-Philippe) sur la Belle-Poule, pour être transférées aux Invalides, le 15 décembre 1840. Thiers, revenu à la tête du gouvernement le 1er mars, à défaut de programme, flatte ainsi la vanité nationale, répandue dans le peuple comme dans la bourgeoisie.

« On parlera de sa gloire,
Sous le chaume bien longtemps […]
Bien, dit-on, qu’il nous ait nui,
Le peuple encore le révère, oui, le révère,
Parlez-nous de lui, Grand-mère,
Parlez-nous de lui. »1984

BÉRANGER (1780-1857), Les Souvenirs du peuple (1828), chanson. L’Empereur (1853), Victor Auger

L’une des plus belles et simples chansons de ce parolier populaire, salué par Chateaubriand comme « l’un des plus grands poètes que la France ait jamais produits », « poète de pure race, magnifique et inespéré » pour le critique Sainte-Beuve.

Pierre Jean de Béranger contribue à nourrir la légende napoléonienne avec « la chanson libérale et patriotique qui fut et restera sa grande innovation » (Sainte-Beuve). Le souvenir de l’empereur sera bientôt lié à l’opposition au roi. La dynastie au pouvoir n’est pas si solide, sous la Restauration.

« Tous deux sont morts. Seigneur, votre droite est terrible. »2079

Victor HUGO (1802-1885), Poème d’août 1832 (Napoléon II, Les Chants du crépuscule)

Il écrit ces vers à la mort de l’Aiglon, le fils de l’empereur La légende napoléonienne doit beaucoup au génie d’Hugo et à la comparaison inévitable avec le prochain maître de la France, Napoléon III, le Petit.

15. Le fort de Ham inspire au futur Napoléon III une brochure qui fera sa fortune politique.

« La pauvreté ne sera plus séditieuse, lorsque l’opulence ne sera plus oppressive. »2118

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873), L’Extinction du paupérisme (1844)

Le prince qui gouvernera bientôt la France n’est encore qu’un évadé du fort de Ham (département de la Somme). Il y a passé six ans, après sa tentative de coup d’État à Boulogne, réussissant à fuir en Angleterre, déguisé en maçon, sous le nom de Badinguet – surnom qui restera cruellement attaché à sa personne fort chansonnée.

Prison dorée, certes, mais confinement évident.

Il a profité de cette longue captivité pour exposer ses théories économiques, largement influencées par le socialisme utopique de Saint-Simon. Il sait se présenter comme le protecteur du monde ouvrier. Sa sincérité socialiste est suspecte, à en croire Victor Hugo qui, dans Napoléon le Petit, reproduira un billet joint à l’ouvrage envoyé à un de ses amis : « Lisez ce travail sur le paupérisme et dites-moi si vous pensez qu’il soit de nature à me faire du bien. »

napoléon iii ham

« Aujourd’hui, le règne des castes est fini, on ne peut gouverner qu’avec les masses. »2243

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873), L’Extinction du paupérisme (1844)

Évidence bien sentie par le futur empereur qui saura séduire les foules, les manipuler à l’occasion – élections, plébiscites. Napoléon III, récemment réhabilité par certains historiens, sera aussi l’homme du mieux-être économique, grâce au progrès industriel et commercial. Mais les mesures sociales chargées de bonnes intentions seront suivies de peu d’effets et le régime ne prendra que tardivement un tournant vraiment libéral.

« Véritable Saturne du travail, l’industrie dévore ses enfants et ne vit que de leur mort. »2251

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873), L’Extinction du paupérisme (1844)

L’utopie de ces trente pages écrites par le prisonnier au fort de Ham et le désir d’un futur souverain de se poser en « homme social » n’excluent pas une certaine sincérité. Fait unique pour l’époque de la part d’un prétendant au pouvoir, il tint à visiter les régions industrielles anglaises. Il avait 25 ans et le spectacle de la misère l’a frappé. De là à en faire l’initiateur du populisme… le pas a été franchi récemment par un historien, mais la définition du populisme dont on parle beaucoup de nos jours reste une gageure.

16. Blanqui, révolutionnaire pur et dur, prisonnier sous tous les régimes au XIXe siècle.

« Ni Dieu ni maître. »2408

Auguste BLANQUI (1805-1881), titre de son journal créé en 1877

Blanqui naît au siècle du socialisme, mouvement d’abord utopique, puis de plus en plus structuré. Tous ses malheurs viennent de son extrémisme, qui fera aussi sa réputation, sinon son bonheur.

Entré en politique sous la Restauration, il organise des sociétés secrètes, multiplie les conspirations et passera trente ans de sa vie en prison. Arrêté en 1871, condamné à mort et amnistié, cet infatigable socialiste a repris son activité révolutionnaire à 72 ans. Son « Ni Dieu ni maître » deviendra la devise des anarchistes qui troubleront la Troisième République pendant un quart de siècle.

« L’Épargne, cette divinité du jour, prêchée dans toutes les chaires, l’Épargne est une peste. »2467

Auguste BLANQUI (1805-1881), Critique sociale (1881)

Le révolutionnaire à la fois théoricien et militant se retrouve élu député socialiste, le 30 avril 1879, siégeant à l’extrême gauche de la Chambre. Pas pour longtemps. Retour en prison à Clairvaux, à 75 ans.

Prisonnier plus de la moitié de sa vie, il écrit aussi infatigablement : « Le capital est du travail volé. » Cela dit, la stabilité du franc sous la Troisième République, jusqu’en 1914, favorise l’épargne et encourage l’esprit rentier du Français.

17. Hugo, opposant à Napoléon III, devient le plus illustre exilé du siècle pendant près de vingt ans.

« Qu’importe ce qui m’arrive ? J’ai été exilé de France pour avoir combattu le guet-apens de décembre […] Je suis exilé de Belgique pour avoir fait Napoléon le Petit. Eh bien ! je suis banni deux fois, voilà tout. Monsieur Bonaparte m’a traqué à Paris, il me traque à Bruxelles ; le crime se défend, c’est tout simple. »2221

Victor HUGO (1802-1885), Pendant l’exil (écrits et discours de 1852-1870)

Hugo a fui le 11 décembre 1851, pour éviter d’être arrêté après avoir essayé de soulever le peuple de Paris et s’être courageusement engagé contre le coup d’État annonciateur de l’Empire.

L’exil commence. Il va durer près de vingt ans. Exil en Belgique, puis dans les îles anglaises de Jersey et Guernesey, exil doré vu les droits d’auteur et la fortune de l’auteur le plus populaire de l’époque, mais exil incroyablement difficile à organiser, vu la grande famille, le double foyer, la vie privée de l’homme et son incessante activité, malgré tout confinée sur un territoire étroit et insulaire, comme son héros, Napoléon.

victor hugo exil

« Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! »2234

Victor HUGO (1802-1885), Les Châtiments (1853)

Le prestigieux proscrit témoigne de son opposition irréductible à l’empereur, à présent haï de lui. Le poète se veut « écho sonore » et conscience de son siècle. À la date où son œuvre est diffusée sous le manteau, l’opposition républicaine est réduite à néant : chefs en prison ou en exil, journaux censurés. Ces mots ont d’autant plus de portée, Hugo devenant le chef spirituel des républicains refusant le dictateur : « Si l’on n’est plus que mille, eh ! bien, j’en suis ! Si même / Ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla ; / S’il en demeure dix, je serai le dixième ; / Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! »

Ce dernier alexandrin donne une superbe définition de la Résistance dans tous ses états.

« Quand la liberté rentrera en France, je rentrerai. »2277

Victor HUGO (1802-1885), Déclaration, Hauteville-House, Guernesey, 18 août 1859. Actes et Paroles. Pendant l’exil (1875), Victor Hugo

Exilé au lendemain du coup d’État du 2 décembre 1851, plus opposant et républicain que jamais, Hugo refuse de profiter du décret d’amnistie générale pour les condamnés politiques (16 août 1859), au terme d’une forte et brève déclaration : « Personne n’obtiendra de moi que, en ce qui me concerne, j’accorde un moment d’attention à la chose appelée amnistie. Dans la situation où est la France, protestation absolue, inflexible, éternelle, voilà pour moi le devoir. Fidèle à l’engagement que j’ai pris vis-à-vis de ma conscience, je partagerai jusqu’au bout l’exil de la liberté. »

« Et s’il n’en reste qu’un… » Il sera donc celui-là. C’est le début de l’exil volontaire, dont il saura magnifiquement tirer parti. Au retour, sa popularité dépasse l’imaginable.

18. Le siège de Paris, l’Année terrible (1870-1871).

« Les Prussiens sont huit cent mille, vous êtes quarante millions d’hommes. Dressez-vous et soufflez sur eux ! »2340

Victor HUGO (1802-1885), 14 septembre 1870. Actes et Paroles. Depuis l’exil (1876), Victor Hugo

L’idole du peuple de Paris encourage toujours la France à la résistance : « Lille, Nantes, Tours, Bourges, Orléans, Dijon, Toulouse, Bayonne, ceignez vos reins. En marche ! Lyon, prends ton fusil… »

Le gouvernement a décidé de rester dans la capitale – pour l’honneur, et parce que la province n’est pas très favorable à tous ces révolutionnaires parisiens qui recommencent à (se) manifester. Paris possède d’énormes réserves de nourriture (30 000 bœufs, 180 000 moutons), une véritable artillerie (700 pièces) et même une marine de guerre, « beaucoup d’hommes, mais peu de soldats », aux dires de Trochu, gouverneur militaire. De quoi tenir un siège.

Les Prussiens assiègent Paris à partir du 19 septembre : deux armées de 180 000 hommes. Les « 300 000 fusils » français ne se pressent pas aux « fortifs », les soldats de la garde nationale préfèrent aller boire leur solde et jouer au bouchon.
À la première attaque allemande, la débandade est immédiate : véritable sauve-qui-peut. Les onze du gouvernement de la Défense nationale sont déjà dépassés par les événements. Gambetta seul se bat. Le jeune et bouillant Républicain s’envole en ballon de la capitale le 7 octobre (au soulagement de ses vieux collègues), pour aller animer une résistance provinciale, organiser la levée en masse de 600 000 hommes – entre-temps, il est devenu ministre de la Guerre, en s’adjoignant Freycinet, qui n’est malheureusement pas le meilleur des généraux.

« Nous mangeons du cheval, du rat, de l’ours, de l’âne. »2347

Victor HUGO (1802-1885), L’Année terrible (Lettre à une femme, janvier 1871)

Hugo reste volontairement enfermé dans Paris bombardé pendant un mois (10 000 projectiles, 60 morts ou blessés chaque jour) et assiégé pendant cinq mois (au total).

Il souffre des souffrances de la ville en cet hiver 1871 – où la consommation d’absinthe est multipliée par cinq ! Il fait don de ses droits d’auteur sur Les Châtiments pour la fabrication de deux canons (le Victor Hugo, le Châtiment) et pour le secours aux victimes de guerre.

Jules Ferry, chargé du ravitaillement de la population (et du maintien de l’ordre), est surnommé Ferry la Famine. Et Trochu, gouverneur militaire de la ville, est complètement discrédité.

« Trochu : participe passé du verbe trop choir. »2349

Victor HUGO (1802-1885). L’Année terrible (2009), Pierre Milza

Hugo ne va pas rater le mot, quand le général Trochu démissionne, après une résistance bien passive !

Le gouverneur de Paris disposait sans doute des forces suffisantes pour résister, mais plus que la peur des Prussiens, il a la hantise des émeutes populaires – comme bien des bourgeois et des paysans de l’époque. Les cris de « Vive la Commune » poussés à chaque émeute, terrorisent Trochu, ce conservateur timoré, qui se définit comme « Breton, catholique et soldat ».

Le 20 janvier, les Parisiens, affamés, désespérés, ont tenté une « sortie torrentielle » à l’Ouest, ils sont arrêtés à Buzenval. L’opération s’achève par une piteuse retraite et 4 000 morts. Trochu se refuse à de nouveaux combats qui « ne seraient qu’une suite de tueries sans but. »
Ayant démissionné de son poste de gouverneur militaire de Paris en faveur du général Vinoy, le 22 janvier 1871 – nouveau jour d’émeute, 50 morts – il renonce aussi à la présidence du gouvernement de la Défense nationale.

« Tous les esprits tournés vers la guerre, et cette lutte de cinq mois aboutissant à une immense déception, une population entière qui tombe du sommet des illusions les plus immenses que jamais population ait conçues. »2352

Jules FERRY (1832-1893). Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars (1872), Commission d’enquête sur l’insurrection du 18 mars, comte Napoléon Daru

Membre du gouvernement de la Défense nationale, c’est un témoin lucide de la situation.

Fin du siège. La guerre prolongée sans espoir faisait craindre une prise de pouvoir révolutionnaire dans la capitale, mais la capitulation ôte toute crédibilité à ce gouvernement de la « défection nationale », cette « République des Jules » (Favre, Ferry, Simon et Trochu portent ce prénom en vogue).

19. « L’Affaire » de la IIIe République, Dreyfus condamné au bagne en 1894, innocenté en 1899.

« J’accuse. »2517

Émile ZOLA (1840-1902), titre de son article en page un de L’Aurore, 13 janvier 1898

L’Aurore est le journal de Clemenceau et le titre est de lui. Mais l’article en forme de lettre ouverte au président de la République Félix Faure est bien l’œuvre de Zola. Il accuse deux ministres de la Guerre, les principaux officiers de l’état-major et les experts en écriture d’avoir « mené dans la presse une campagne abominable pour égarer l’opinion », et le Conseil de guerre qui a condamné Dreyfus, d’« avoir violé le droit en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète ». Le ministre de la Guerre, général Billot, intente alors au célèbre écrivain un procès en diffamation.

Cependant que le capitaine Dreyfus, condamné à vie, purge sa peine dans l’île du Diable, dépendance du bagne de Cayenne en Guyane française. Le bagne, c’est la « guillotine sèche » : mauvais traitements, épidémie endémique (malaria), bagarres entre condamnés, travaux forcés inhumains sous le climat équatorial… 40% des Européens meurent la première année. L’espérance de survie moyenne varie entre 3 et 5 ans.

Dreyfus, à l’isolement, « bénéficie » d’un régime spécial. Surveillé jour et nuit par d’innombrables gardiens ayant pour consigne de ne jamais lui adresser la parole, il a pris la place de bagnards atteints de la lèpre et jusqu’alors confinés dans l’île. Il dispose d’une case en pierre, carré de quatre mètres de côté, avec une fenêtre munie de barreaux de fer. Arrivé le 8 mars 1895 dans son lieu de « déportation en enceinte fortifiée », il n’en repartira que le 9 juin 1899.  Innocent, il a vécu, au physique et au moral, la plus terrible épreuve de confinement.

dreyfus

« Aujourd’hui, la vérité ayant vaincu, la justice régnant enfin, je renais, je rentre et reprends ma place sur la terre française. »2524

Émile ZOLA (1840-1902), L’Aurore, 5 juin 1899

Le 3 juin, la Cour de cassation, « toutes Chambres réunies », s’est prononcée pour « l’annulation du jugement de condamnation rendu le 22 décembre 1894 contre Alfred Dreyfus ». Dreyfus a été sauvé par les « dreyfusards » ou « révisionnistes » : gracié par le président de la République, il sera réintégré dans l’armée en 1906.

20. Guerre de tranchées, le confinement porté au rang de stratégie militaire sous la Grande Guerre.

« L’un d’nous est mort, et mort joyeux
En s’écriant : tout est au mieux !
Voilà ma tombe toute préparée
Dans la tranchée. »2578

Théodore BOTREL (1868-1925), Rosalie, chanson

À la déclaration de guerre, celui qui se qualifie de « petit sergent de Déroulède » (chef de la Ligue des patriotes) part sur le front pour soutenir le moral des combattants. Voilà le genre de refrain qu’on y chante.

Entre la brève guerre de mouvement des débuts et la grande bataille de France à la fin, la guerre de tranchées, de fin 1914 à début 1918, se révélera longue et sanglante, toujours épuisante et souvent vaine.

Lors d’un déjeuner au Grand Quartier Général, à un convive lui demandant ses intentions, alors que la guerre de mouvement semblait abandonnée :
 « Je les grignote. »2591

Généralissime JOFFRE (1852-1931), réponse laconique, citée dans Le Journal du 29 octobre 1914. Histoire générale et anecdotique de la guerre de 1914 (1920), Jean-Bernard

Joffre faisait souvent cette réponse, parlant de ses ennemis et pour justifier ses offensives.

La guerre de tranchées va commencer, guerre d’usure sur des fronts de centaines de kilomètres, réseaux ininterrompus de tranchées et d’abris. Le « grignotage », nouvelle forme de guerre à laquelle ni les hommes ni le matériel ne sont préparés, c’est l’opération de percée sans cesse à recommencer, une tranchée conquise menant à une autre, reconstituée cent mètres plus loin. Aucune manœuvre de débordement réciproque n’est plus possible et le front se solidifie de proche en proche, vers le nord, jusqu’à la mer.

« Je vais chanter le bois fameux
Où chaque soir, dans l’air brumeux,
Rode le Boche venimeux
À l’œil de traître,
Où nos poilus au cœur altier
Contre ce bandit de métier
Se sont battus sans lâcher pied
Au Bois le Prêtre. »2592

Lucien BOYER (1876-1942), Au Bois le Prêtre (1915), chanson

Destinée à maintenir le moral des troupes, cette chanson évoque un épisode de l’interminable guerre de tranchées. Le front s’étend de Craonne (dans l’Aisne) à l’Argonne (aux confins des Ardennes, de la Meuse et de la Marne). La France est occupée, en ses plus riches provinces et c’est elle qui doit reconquérir sa terre perdue. Le Bois le Prêtre est, avec les Éparges, un des points de l’Argonne témoin des combats les plus acharnés, en cette année 1915. « Après la guerre nous irons / Et nous nous agenouillerons / Sur chaque croix, nous écrirons / En grosses lettres : / Ci-gît un gars plein d’avenir / Qui sans un mot, sans un soupir / Pour la France est tombé martyr / Au Bois le Prêtre. »

« Courage ! On les aura ! »2597

Général PÉTAIN (1856-1951), derniers mots de l’Ordre du jour rédigé le 10 avril 1916. Verdun, 1914-1918 (1996), Alain Denizot

Ce n’est pas sans mal et sans morts que Pétain va défendre Verdun !

Dix mois de batailles de tranchées, chaque jour 500 000 obus de la Ve armée allemande pour « saigner à blanc l’armée française », 80 % des pertes venant de l’artillerie. Chaque unité perdra plus de la moitié de ses effectifs – 162 000 morts et 216 000 blessés, côté français. La saignée est comparable, chez l’ennemi.

Dans l’« enfer de Verdun » - le mot est juste -, la résistance française devient aux yeux du monde un exemple d’héroïsme et de ténacité, demeurant une page de l’histoire de France et un symbole pour des générations, cependant que Pétain reste comme le vainqueur de Verdun.

21. Camps de concentration, le confinement organisé au XXe siècle pour tuer à l’échelle industrielle.

« La vraie barbarie, c’est Dachau ; la vraie civilisation, c’est d’abord la part de l’homme que les camps ont voulu détruire. »2719

André MALRAUX (1901-1976), Antimémoires (1967)

Témoin et acteur de ce temps, prisonnier de guerre en 1939, évadé d’un camp après l’armistice de 1940, aventurier au sens noble comme de Gaulle et rallié inconditionnel au général incarnant la Résistance, blessé dans les rangs du maquis, commandant la brigade d’Alsace-Lorraine à la Libération.

Le camp de concentration, institution type des régimes totalitaires, est l’un des instruments de la terreur instaurée par le nazisme : on y enferme les juifs, les gitans et les homosexuels, les résistants, tous les opposants. Dachau, près de Munich, est l’un des premiers camps ouverts, en 1933.
Au total, 203 camps de concentration et d’extermination, 6 à 9 millions de morts (selon les sources), juifs en majorité. C’est la « solution finale » rêvée par Hitler, le cauchemar devenu réalité, la Shoah (catastrophe, en hébreu).

Crime contre l’humanité, par définition imprescriptible. La Cour pénale internationale juge encore. Les derniers témoins n’en finissent pas de témoigner, les commémorations et les condamnations publiques se succèdent, pour que jamais plus l’horreur ne se renouvelle et que la mémoire reste vivante, dans les nouvelles générations. Et pourtant…

« Hitler ? Connais pas. »2722

Bertrand BLIER (né en 1939), Titre d’un documentaire de 1962

C’est aussi la réponse à un sondage, symbole d’une génération qui n’a pas fait cette guerre et qui l’ignore. Plus grave, la volonté pseudo scientifique et politiquement coupable de Faurisson et quelques historiens des années 1980 de nier l’existence des camps de concentration, comme si l’holocauste n’avait été qu’une immense illusion collective. On appelle cela le révisionnisme. Élie Wiesel, prix Nobel de la paix (1986), qualifie cette attitude de perversion morale, intellectuelle, politique et sociale. Mais que dire de Jean-Marie Le Pen voyant les chambres à gaz comme un « point de détail de l’histoire » ?

22. La Résistance, un confinement plus ou moins volontaire et engagé, sous la Seconde Guerre mondiale.

« Ami, entends-tu
Le vol noir
Des corbeaux
Sur nos plaines ?
Ami, entends-tu
Ces cris sourds
Du pays
Qu’on enchaîne ? »2798

Joseph KESSEL (1898-1979) et Maurice DRUON (1918-2009), neveu de Kessel, paroles, et Anna Marly (1917-2006), musique, Le Chant des partisans (1943)

Chant de la Résistance, composé à Londres, sifflé par Claude Dauphin à la BBC, largué par la RAF (Royal Air Force, force aérienne royale) sur la France occupée, créé par Germaine Sablon (dans le film Pourquoi nous combattons) et repris par Yves Montand, entre autres interprètes. Marche au rythme lent, lancinant : « Ohé Partisans / Ouvriers / Et paysans / C’est l’alarme / Ce soir l’ennemi / Connaîtra / Le prix du sang / Et des larmes… / Ami si tu tombes / Un ami sort de l’ombre / À ta place. »

La Résistance, devenue un phénomène national, mêle tous les milieux, tous les courants d’opinion, toutes les régions, recréant une union sacrée contre l’ennemi dont la présence se fait de plus en plus insupportable, à mesure que ses « besoins de guerre » le rendent plus exigeant en hommes, en argent, en matières premières.

« Je vous salue ma France où le peuple est habile
À ces travaux qui font les jours émerveillés
Et que l’on vient de loin saluer dans sa ville
Paris mon cœur trois ans vainement fusillé […]
Ma France d’au-delà le déluge, salut ! »2803

Louis ARAGON (1897-1982), « Je vous salue ma France… » (1943). L’œuvre poétique, volume X (1974), Aragon

Aragon s’est engagé, communiste d’abord, résistant ensuite. Ses vers, œuvres de circonstance au meilleur sens du terme, sont cités par le général de Gaulle à la radio de Londres.

Publié clandestinement, ce poème s’adresse aux prisonniers et aux déportés : « Lorsque vous reviendrez car il faut revenir / Il y aura des fleurs tant que vous en voudrez / Il y aura des fleurs couleur de l’avenir / […] Je vous salue ma France arrachée aux fantômes / Ô rendue à la paix vaisseau sauvé des eaux / Pays qui chante Orléans Beaugency Vendôme / Cloches cloches sonnez l’angélus des oiseaux. »

La poésie de guerre est un genre à part entière.

De la splendeur du jour et de tous ses présents.
Si nous ne dormons pas, c’est pour guetter l’aurore
Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent. »2804

Robert DESNOS (1900-1945), « Demain », État de veille (1943)

Même chemin qu’Éluard et Aragon : après le surréalisme, l’engagement, le communisme, puis la Résistance et les poèmes de l’espoir. Cependant, les Français souffrent plus que jamais en 1943 : l’ordre allemand s’impose avec les SS et la Gestapo, les restrictions, le système des otages, les déportations, les délations. « Nous parlons à voix basse et nous tendons l’oreille […] / Âgé de cent mille ans, j’aurai encore la force / De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir. »

Mais Desnos mourra en déportation.

23. Confinement idéologique imposé par la rigueur du communisme au temps du « rideau de fer ».

« De toutes les « inventions » surréalistes, la tentation du communisme est bien sûr la plus démoniaque. »2647

Roger VAILLAND (1907-1965), Le Surréalisme contre la révolution (1948)

Le Manifeste du surréalisme d’André Breton (1924) lance le mouvement. De nombreux artistes sont séduits par le communisme, plus nombreux encore quand paraît le Second Manifeste du surréalisme (1930). La revue du mouvement, Révolution surréaliste, devient Le Surréalisme au service de la Révolution. Mais Roger Vailland, littérairement proche du surréalisme par sa révolte, reste politiquement hostile au communisme dont il ne voit que trop les dérives prévisibles.

« Les communistes disent toujours de leurs ennemis qu’ils sont des fascistes. »2692

André MALRAUX (1901-1976), L’Espoir (1937)

Malraux, très indépendant d’esprit, ne sera jamais au nombre des inconditionnels du communisme, comme tant d’intellectuels de son temps. Il est surtout du côté de l’homme aux prises avec l’Histoire. Il se détournera bientôt de l’idéologie révolutionnaire, plus soucieux de construire un humanisme moderne, exaltant le génie de l’homme, assurant la victoire des forces de l’espoir sur celles du mépris.

« Catholicisme ou communisme exige, ou du moins préconise, une soumission de l’esprit […] Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis. »2835

André GIDE (1869-1951), Journal, 24 février 1946

Les honneurs pleuvent sur le Gide d’après-guerre, prix Nobel de littérature en 1947 pour son « intrépide amour de la vérité ». Il a rompu avec le communisme en 1937 et vécu la guerre comme une apocalypse. Il ne songe plus qu’à sauver la culture de toute menace de totalitarisme, et contrairement à Sartre, ne croit pas que la littérature doive être politiquement engagée.

« Cette cage des mots, il faudra que j’en sorte
Et j’ai le cœur en sang d’en chercher la sortie
Ce monde blanc et noir, où donc en est la porte
Je brûle à ses barreaux mes doigts comme aux orties. »2906

Louis ARAGON (1897-1982), Le Roman inachevé (1956)

Ces vers reflètent le désarroi de l’intellectuel communiste, au lendemain du XXe Congrès et du rapport Khrouchtchev, en date du 25 février 1956. La vie et l’œuvre de Staline, le culte de la personnalité, tout a été remis en question. C’est le « dégel » en URSS. En France, le PC prend acte avec mauvaise grâce. Staline était un dieu vivant pour nombre d’écrivains français, ils sont à présent désarçonnés, déchirés.

Il faudra attendre la chute (virtuelle) du fameux « rideau de fer » entre l’Est et l’Ouest, puis celle (bien réelle) du Mur de Berlin en novembre 1989, pour que les régimes communistes s’effondrent dans les pays satellites : séisme géopolitique à l’échelle d’un continent !

Cette rupture du vieil équilibre libère les pays satellites de l’ex URSS : c’est la fin d’un confinement massif pour des dizaines de millions d’habitants enfin libres de se déplacer hors de leurs frontières nationales, et l’avènement d’un nouvel ordre mondial impliquant risques et chances aux plans à la fois économique et politique.

24. Retraite du général de Gaulle à Colombey, le temps venu d’achever ses Mémoires.

« Depuis quelque chose comme trente ans que j’ai affaire à l’histoire, il m’est arrivé quelquefois de me demander si je ne devais pas la quitter. »3072

Charles de GAULLE (1890-1970). De Gaulle, 1958-1969 (1972), André Passeron

L’idée d’un retrait volontaire de l’action politique ne s’est véritablement posée qu’une fois, en Mai 68.

Folle journée du 29 mai : le général a disparu. Conseil des ministres de 10 heures décommandé à la dernière minute. De Gaulle a quitté l’Élysée, mais il n’est pas à Colombey : « Oui ! le 29 mai, j’ai eu la tentation de me retirer. Et puis, en même temps, j’ai pensé que, si je partais, la subversion menaçante allait déferler et emporter la République. Alors, une fois de plus, je me suis résolu » (Entretien télévisé avec Michel Droit, 7 juin).

On l’a su plus tard, le président est allé voir le général Massu en Allemagne. Mais pourquoi ? « Une « dépression » ? une « pause » à Baden ? une « manœuvre » difficile à comprendre ? un « chef-d’œuvre tactique » ? Qui, témoin, chroniqueur, analyste, partisan ou adversaire, peut dire le dernier mot sur cet étrange détour vers la Forêt-Noire ? » Jean Lacouture, dans sa biographie sur de Gaulle, confronte les interprétations qui opposent deux écoles : celle du désarroi et celle de la tactique, pour conclure que le mystère demeure.

« Cas sans précédent de suicide en plein bonheur. »3087

François MAURIAC (1885-1970), à propos du référendum d’avril 1969. De Gaulle, volume III (1986), Jean Lacouture

Contre vents et marées, avis et prédictions, alors que l’Assemblée lui assurait une fin de septennat sans histoire, le général a voulu un référendum - sur la réforme régionale et la réforme du Sénat. Il met tout son poids politique en jeu, menaçant de partir en cas de non. Tous les partis de gauche font naturellement campagne pour le non, Giscard d’Estaing aussi. Pompidou appelle au oui, mais sans vraie conviction. Verdict du 27 avril : 48 % de oui et 52 % de non.

Le lendemain, de Gaulle démissionne. Il part en Irlande, pour ne pas être impliqué dans la campagne présidentielle – il votera par procuration. Il retourne ensuite à Colombey, s’enfermer dans sa propriété de la Boisserie pour un dernier face à face avec l’histoire : la rédaction quelque peu désenchantée, quoique sereine, de ses Mémoires d’espoir.

L’homme des bains de foule et des conférences de presse spectaculaires, le grand communiquant qui sut mieux que personne utiliser les nouveaux médias, radio puis télévision, le militaire combattant et le président de la République qui ont sillonné la planète et multiplié les voyages publics et privés, a choisi le plus strict des confinements, le silence et la solitude, à l’entrée du village de Colombey-les-Deux-Églises (Haute-Marne).

9 novembre 1970. Avant le dîner, dans sa résidence de la Boisserie, le général fait une patience (jeu de cartes). Il est pris d’un malaise, c’est une rupture d’anévrisme. Il meurt 20 minutes après, à 79 ans. Le lendemain, allocution radiotélévisée du président Georges Pompidou : « Le général de Gaulle est mort. La France est veuve. »

Le petit village de Colombey-les-Deux-Églises, département de Haute-Marne, est devenu un lieu de pèlerinage national.

Et les oubliés de l’Histoire, les animaux confinés, victimes de l’élevage intensif.

Cet édito doit tout à l’Histoire en citations - citations et commentaires.

Cette source littéralement inépuisable pèche pourtant par défaut sur un sujet grave, d’autant plus actuel qu’il favorise la transmission fatale des virus entre les animaux et les hommes.

Notre système de production économique, obsédé par le rendement, se moque de la souffrance animale. L’élevage intensif des volailles et des porcs, des bovins et de certains poissons (en aquaculture) impose un confinement contre-nature à des centaines de millions de bêtes !
Élevage « hors-sol » totalement dissocié des cultures locales pour les porcs, ou « en batterie » pour les veaux et les volailles en cages superposées les unes sur les autres. Les vaches laitières Prim’Holstein s’entassent « en stabulation libre à logettes avec tapis (non paillés) et aire de parcours sur caillebotis ». La « Ferme des mille vaches » est un contresens écologiste, déjà dépassé par les USA.

Ces animaux « vivent » sans voir le jour et meurent, confinés dans un espace vital éclairé artificiellement. Le transport et l’abattage relèvent aussi de la torture.

Reste un cas de confinement heureux, pour quelque 13 millions de chats au foyer en France. Les amoureux de cette race comprendront.

Michèle Ressi.

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