Qui a dit quoi de Qui ? (Cinquième République sous de Gaulle, Pompidou et Giscard d’Estaing) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

 

Un personnage parle d’un autre personnage.
Exemple type : « Un fou a dit « Moi, la France » et personne n’a ri parce que c’était vrai. » François Mauriac évoquant de Gaulle en juin 1940.

Le premier « qui » est quelquefois le peuple (acteur anonyme) s’exprimant en chanson, pamphlet, slogan, épitaphe. Le second « qui » peut être un groupe, une assemblée, une armée à qui le discours est destiné.
Si les deux « qui » sont identiques, c’est un autoportrait, une profession de foi politique, parfois une devise.
Les lettres (Correspondance) et Mémoires (sous diverses formes) sont des sources précieuses, les « mots de la fin » livrent une ultime vérité sur l’auteur.

Dans ce défilé de Noms plus ou moins connus ou célèbres, le ton passe de l’humour à la cruauté avec ces citations référentielles ou anecdotiques, mais historiquement toujours significatives.
« Qui a dit quoi de Qui » est une version résumée en 12 éditos de notre Histoire en citations – « quand, comment et pourquoi » donnant l’indispensable contexte.

Ça peut aussi devenir un jeu : « Qui a dit quoi de Qui ». À vous de voir.

11. Cinquième République sous de Gaulle, Pompidou et Giscard d’Estaing.

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Les années de Gaulle (1958-1969)

« Le plus illustre des Français […] celui qui, aux années les plus sombres de notre histoire, fut notre chef pour la reconquête de la liberté et qui, ayant réalisé autour de lui l’unanimité nationale, refusa la dictature pour rétablir la République. »2971

René COTY (1882-1962), président de la République, Message aux Chambres, 29 mai 1958. Histoire : l’Europe et le monde depuis 1945 (2006), L. Bernlochner, P. Geiss, G. Le Quintrec

Rappelons en quels termes le dernier président de la Quatrième République a défini le général de Gaulle, personnage historique auquel il fit appel au plus fort de la crise algérienne, quand planait une menace de guerre civile dans notre pays déchiré par la question algérienne.

« Guide de la France, et chef de l’État républicain, j’exercerai le pouvoir suprême dans toute l’étendue qu’il comporte désormais. »2982

Charles de GAULLE (1890-1970), Déclaration radiotélévisée, 28 décembre 1958. Les Idées constitutionnelles du général de Gaulle (1974), Jean Louis Debré, Charles de Gaulle

En quelques mots, c’est à la fois son autoportrait et son programme.

De Gaulle vient d’être élu président de la République, le 21 décembre. La nouvelle Constitution, ratifiée par le référendum du 28 septembre avec près de 80 % de oui et promulguée le 4 octobre, fonde le nouveau régime (présidentiel) de la Cinquième République, confiant au chef de l’État les quatre attributions fondamentales sans aucune obligation de contreseing ministériel : nomination du Premier ministre, dissolution de l’Assemblée nationale, recours au référendum et mise en jeu des pouvoirs spéciaux en cas de crise.

« Chèque en blanc » titre Le Monde.

« Notre Constitution est à la fois parlementaire et présidentielle, à la mesure de ce que nous commandent à la fois les besoins de notre équilibre et les traits de notre caractère. »2934

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 11 avril 1961. Les Idées constitutionnelles du général de Gaulle (1974), Jean Louis Debré, Charles de Gaulle

Conclusion d’un discours politique ayant pour thème la Constitution à qui certains reprochent de n’être ni parlementaire – type Troisième ou Quatrième République – ni présidentielle comme aux États-Unis.

Les « lectures » de la Constitution par les constitutionnalistes changeront avec les événements, les hommes et la pratique constitutionnelle : c’est un texte parfaitement adapté et adaptable aux circonstances. Nous allons le voir.

Aujourd’hui encore, certains envisagent une « Sixième République », mais la solution aux problèmes, crises et autres épreuves n’est sans doute pas là. Nul doute que le débat continue à ce propos.

« Notre système, précisément parce qu’il est bâtard, est peut-être plus souple qu’un système logique. Les « corniauds » sont souvent plus intelligents que les chiens de race. »2935

Georges POMPIDOU (1911-1974), Le Nœud gordien (1974)

Témoignage de président, auparavant Premier ministre de De Gaulle durant six ans… et parole prophétique de la cohabitation, à commencer par celle des années 1986-1988 : il faudra en effet une souplesse certaine pour que coexistent plus ou moins pacifiquement un président de gauche (Mitterrand) et un gouvernement issu d’une Assemblée de droite. Et vice versa.

Au total, trois cohabitations : 1986-1988, 1993-1995 et 1997-2002. Les Français apprécieront tout particulièrement cette « bâtardise » constitutionnelle.

« Dans ce régime, tout ce qui est réussi l’est grâce au président de la République. Tout ce qui ne va pas est imputé au Premier ministre… mais je ne l’ai compris qu’au bout d’un certain temps. »2937

Jacques CHABAN-DELMAS (1915-2000). Vie politique sous la Cinquième République (1981), Jacques Chapsal

C’est une loi qui se dégage à mesure que passent les gouvernements : les « fusibles » sont faits pour sauter. Chaban-Delmas l’éprouvera en étant le « second » de Pompidou (président de la République succédant à de Gaulle en 1969), sortant vaincu de ce duo qui tourna au duel et (injustement) à son désavantage en 1972.

Il n’empêche que la cote de popularité d’un président peut chuter au-dessous de celle de son Premier ministre (et durablement, dans le cas de Sarkozy) et qu’au terme d’un référendum manqué (de Gaulle) ou d’une élection perdue (Giscard d’Estaing), il lui arrive de céder sa place à la tête de l’État.

« Je m’adresse à la France. Eh bien, mon cher et vieux pays, nous voici donc ensemble encore une fois, face à une nouvelle épreuve. »2989

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 29 janvier 1960. De Gaulle (1964), François Mauriac

Citation à la fois patrimoniale et référentielle, parfaitement en situation - dans la logique des mots ET de l’action chère à de Gaulle. Omniprésent sur tous les fronts, le président excelle dans cette communication directe avec la France et les Français. Cette fois, le général s’est mis « naturellement » en tenue militaire pour traiter du drame national – le mot n’est pas trop fort.

La « semaine des Barricades » a commencé à Alger, le 24 janvier. La population de souche métropolitaine refuse l’idée d’autodétermination lancée par de Gaulle et s’oppose au renvoi du général Massu – qui a affirmé dans un journal allemand que l’armée était pour l’Algérie française.

« Ce qui est grave dans cette affaire, Messieurs, c’est qu’elle n’est pas sérieuse. »3000

Charles de GAULLE (1890-1970), Conseil des ministres extraordinaire, réuni à 17 heures, le 22 avril 1961. La Fronde des généraux (1961), Jacques Fauvet, Jean Planchais

L’« affaire » en question ? La population d’Alger a été réveillée à 7 heures du matin par ce message lu à la radio : « L’armée a pris le contrôle de l’Algérie et du Sahara. »

Les généraux rebelles font arrêter le délégué général du gouvernement et un certain nombre d’autorités civiles et militaires. Quelques régiments se rallient aux rebelles. La population européenne qui se sent abandonnée par la métropole est avec eux. Mais de Gaulle semble serein, devant ses ministres.

Le directoire militaire a quand même pris le pouvoir à Alger. Les ralliements se multiplient derrière les quatre généraux, Challe, Zeller, Jouhaud et Salan qui dénoncent la « trahison » du général de Gaulle et font le serment de « garder l’Algérie pour que nos morts ne soient pas morts pour rien ». Les insurgés tiennent Oran, Constantine le lendemain. Le coup d’État semble réussi. De Gaulle reparaît sur le petit écran et va trouver les mots qui tuent.

« Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite. Il a une réalité : un groupe d’officiers, partisans, ambitieux et fanatiques. »3001

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 23 avril 1961. Algérie 1962, la guerre est finie (2002), Jean Lacouture

À nouveau revêtu de sa tenue de général, le de Gaulle des grandes heures qui s’exprime : « Au nom de la France, j’ordonne que tous les moyens soient employés pour barrer partout la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire. » Il demande que s’applique l’article 16 de la Constitution (pouvoirs spéciaux), « dictature républicaine » justifiée par la situation.

Tous les bidasses entendent cette voix de la France sur leur transistor. Le contingent refuse de suivre le « quarteron de généraux » ovationnés par les pieds-noirs sur le Forum d’Alger, entre les cris « Algérie française » et « de Gaulle au poteau ! » Mais le vent tourne… Challe se livre le 26, suivi par Zeller. Salan et Jouhaud continuent dans la clandestinité, l’OAS résiste encore : combat d’hommes désespérés, d’autant plus dangereux.

« Je lis Paris-Turf. J’en ai rien à faire de la politique […] Moi je suis un vieux libertaire, un vieil anar. Un anar bourgeois […] d’ailleurs tous les anars sont des bourgeois. Ils veulent pas être emmerdés. Ils veulent la sûreté, la tranquillité. »3004

Jean GABIN (1904-1976), L’Express, 22 février 1962

Dans cette période politisée à l’extrême et réellement tragique, Gabin, l’un de nos acteurs les plus populaires au cinéma exprime à sa façon le ras-le-bol d’un certain nombre de Français devant les événements.

« Être, avoir été le premier collaborateur du général de Gaulle est un titre inégalé. »3008

Michel DEBRÉ (1912-1996), Premier ministre, fin de la lettre au général de Gaulle, rendue publique le 15 avril 1962. L’Année politique, économique, sociale et diplomatique en France (1963)

Il faut tourner la page après la conclusion du drame algérien : « Comme il était convenu, et cette étape décisive étant franchie, j’ai l’honneur, Mon Général, de vous présenter la démission du gouvernement. » Ce à quoi le général de Gaulle répond : « En me demandant d’accepter votre retrait du poste de Premier ministre et de nommer un gouvernement, vous vous conformez entièrement et de la manière la plus désintéressée à ce dont nous étions depuis longtemps convenus. » La réalité n’est pas si simple, mais les apparences sont sauves, et aussi l’estime entre les deux hommes.

Georges Pompidou entre sur la scène de l’histoire : il forme le nouveau gouvernement le 25 avril, essentiellement UNR (parti gaulliste) avec quelques MRP (Mouvement républicain populaire). Pompidou n’est pas un parlementaire rompu au jeu politique, mais un « agrégé sachant écrire », parachuté à 33 ans dans le cabinet de Gaulle en 1944. Il restera six ans chef de gouvernement – un record à ce jour !

« Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent. »3018

Edgar FAURE (1908-1988), à qui lui reprochait de souvent changer d’avis. Edgar Faure : le virtuose de la politique (2006), Raymond Krakovitch

Autoportrait plein d’humour et de vérité. Le personnage fera beaucoup parler.

Rallié à de Gaulle, trop heureux de retrouver des responsabilités, il est officieusement chargé de l’établissement des relations diplomatiques avec la Chine populaire en 1963 – mission réussie. Elles prendront effet le 27 janvier 1964. Raymond Cartier saluera l’événement : « L’initiative du général de Gaulle s’intègre dans un plan grandiose qu’il poursuit avec son goût du secret, son amour du risque, son sens des coups de théâtre et sa monumentale ténacité. C’est du réalignement du monde qu’il s’agit. » On ne saurait mieux dire et la suite de l’Histoire le prouve.

Quant à Edgar Faure, il se retrouvera ministre de l’Agriculture en 1966 et toujours aussi franc : « C’est un trait de mon caractère, que le goût des honneurs et l’attachement aux titres. » Cette passion pour le pouvoir, revendiquée pendant quarante ans, pousse le député à être plusieurs fois ministre et même chef de gouvernement.

Politiquement inclassable, sinon comme opportuniste, ses adversaires eux-mêmes apprécient son humour et ses élèves de Sciences Po auront à commenter un de ses aphorismes : « L’immobilisme est en marche et rien ne pourra l’arrêter. » L’homme ne se prend pas au sérieux, mais jusqu’à sa mort, il prendra très au sérieux ses fonctions et ses missions.

« La conférence de presse du général de Gaulle est une œuvre d’art. L’orateur survole la planète, rappelle le passé et jette des rayons de lumière sur l’avenir. Il distribue blâmes ou éloges aux uns et aux autres, il couvre de mépris ses adversaires et il ne dissimule pas la satisfaction que lui inspire la France qu’il façonne. »2978

Raymond ARON (1905-1983), Le Figaro, 25 janvier 1963. La Vie politique en France depuis 1940 (1979), Jacques Chapsal, Alain Lancelot

La conférence de presse, comme le bain de foule, est une institution du nouveau régime. Cet « exercice de haute voltige politico-historique » a fasciné bien des témoins, dont Jean Lacouture, un des biographes du général : « Toujours derrière un pupitre, sur une chaire, pour nous enseigner sa leçon unique : que, sans la France, le monde n’est pas digne de vivre. Que, sans de Gaulle, la France n’est pas apte à survivre. »

« Je ne vais pas mal. Mais rassurez-vous, un jour, je ne manquerai pas de mourir. »3021

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 4 février 1965. De Gaulle : le souverain, 1959-1970 (1986), Jean Lacouture

De Gaulle a aussi beaucoup d’humour et ses conférences de presse n’ennuient jamais ! Ici, il y a un vrai suspense. Nul ne sait encore s’il sera candidat à sa propre succession à la fin de l’année. Cette échéance présidentielle ravive l’intérêt du public pour la politique.

« Qui a jamais cru que le général de Gaulle, étant appelé à la barre, devrait se contenter d’inaugurer les chrysanthèmes ? »3024

Charles de GAULLE (1890-1970), conférence de presse, 9 septembre 1965. De Gaulle ou l’éternel défi : 56 témoignages (1988), Jean Lacouture, Roland Mehl, Jean Labib

Il réfute l’accusation de « pouvoir personnel » : le président de la République a seulement « pris personnellement les décisions qu’il lui incombait de prendre ». Sera-t-il candidat ? Il n’est pas encore entré en campagne, cependant qu’un fait constitutionnel change la vie politique en France : l’élection du président aura lieu pour la première fois au suffrage universel. Et l’inauguration des chrysanthèmes va devenir célèbre.

Le très sérieux Institut national de l’audiovisuel (INA) archive les « petites phrases », de Gaulle figurant en bonne place dans la rubrique avec ses nombreux rendez-vous médiatiques, entre improvisation et préparation.

« Moi ou le chaos. »3026

Charles de GAULLE (1890-1970), résumé lapidaire de la déclaration du 4 novembre 1965. Histoire de la France au XXe siècle : 1958-1974 (1999), Serge Berstein, Pierre Milza

Le président annonce enfin sa candidature, disant qu’en cas d’échec « personne ne peut douter que [la république nouvelle] s’écroulera aussitôt et que la France devra subir, cette fois sans recours possible, une confusion de l’État plus désastreuse encore que celle qu’elle connut autrefois ».

On reprochera au fondateur du régime de croire si peu à sa construction qu’elle tienne à ce point à un homme ! L’Express, contre de Gaulle candidat, titre : « De Gaulle à vie ? »

De Gaulle, sûr de son succès, ne se donne même pas la peine de courtiser la France, dédaignant son temps de parole à la radio et à la télévision, ne croyant pas les deux grands instituts de sondage (Ifop et Sofres) qui assurent que rien n’est gagné pour lui. Le suspense est à son comble – on doit à de Gaulle ce fait constitutionnel qui a changé la vie politique en France : l’élection du président au suffrage universel.

« Le Centre existe. »3027

Jean LECANUET (1920-1993), au premier tour des présidentielles, 5 décembre 1965. La Mêlée présidentielle (2007), Michel Winock

Divine surprise : même sans le très populaire Antoine Pinay, le centre obtient près de 16 % des voix avec ce nouveau leader. Mitterrand qui rassemble les gauches fait 32 %. Trois autres candidats ont dispersé les voix de droite : Jean-Louis Tixier-Vignancour (extrême droite), Pierre Marcilhacy (centre-droit), Marcel Barbu (sans étiquette).

Et le président sortant est en ballottage : moins de 45 % des suffrages. Furieux, de Gaulle songe à se retirer, abandonner la France et les Français. Ses ministres le supplient de continuer le combat.

« Oui » à la majorité, « mais » avec la ferme volonté de peser sur ses orientations. »3033

Valéry GISCARD D’ESTAING (1926-2020), conférence de presse, 10 janvier 1967. Chronique des années soixante (1990), Michel Winock

Le fameux « Oui, mais… » précise le rôle des républicains indépendants (35 députés) au sein de la majorité, à l’occasion des élections législatives de mars 1967. « Notre mais n’est pas une contradiction, mais une addition […] dans trois directions : celle d’un fonctionnement plus libéral des institutions, celle de la mise en œuvre d’une véritable politique économique et sociale moderne, celle de la construction de l’Europe. » Ce genre de discours exaspère le chef de l’État…

« On ne gouverne pas avec des « mais ». »3034

Charles de GAULLE (1890-1970), Riposte à Valéry Giscard d’Estaing, Conseil des ministres, 11 janvier 1967. Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques, n° 170 (1971)

La majorité sortante sera reconduite à l’Assemblée, mais d’extrême justesse, grâce aux voix d’outre-mer. Pompidou reste Premier ministre. Et le gouvernement va gouverner sans « mais », sans débats parlementaires, par ordonnances en matière économique et sociale : création de l’ANPE, intéressement des travailleurs, réforme de la Sécurité sociale. Les motions de censure déposées n’y peuvent rien, la majorité est soudée, même si Giscard d’Estaing dénonce « l’exercice solitaire du pouvoir » et critique son successeur aux Finances, Michel Debré.

« L’année 1968, je la salue avec sérénité. »3038

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 31 décembre 1967. Année politique (1968)

Les vœux de l’Élysée sont de tradition, en fin d’année. Mais l’année 1968 va véritablement ébranler le régime et la société. Qui pouvait le prévoir…

« Quand la France s’ennuie. »3039

Pierre VIANSSON-PONTÉ (1920-1979), titre de son article, Le Monde, 15 mars 1968

Inspiré du mot de Lamartine, député sous la Monarchie de Juillet : « La France est une nation qui s’ennuie. » Le mot va connaître une nouvelle fortune médiatique.

La France est calme. Les conflits sociaux sont isolés. Seul, le monde étudiant s’agite un peu partout dans le monde en ce printemps 1968, de Tokyo à Mexico et de Berlin à Berkeley – aux USA, la contestation est surtout dirigée contre la guerre du Vietnam, dès avril 1967.

À Paris, tout commence par Nanterre, donc en banlieue. Cette université créée en 1964 se voulait modèle, mais le campus ouvert aux émigrés des alentours tourne au bidonville. Après diverses manifestations contre la réforme (signée Fouchet, ministre de l’Intérieur), le 22 mars, des étudiants révolutionnaires occupent la tour du bâtiment de l’administration. Avril passe et tout rebondit en Mai 68.

J’emmerde la société, mais elle me le rend bien.2951

Slogan de Mai 68. Génération, tome I, Les Années de rêve (1987), Hervé Hamon, Patrick Rotman

Slogan qui valent déclaration d’intention… et de guerre sociétale.  Cette « com-story » propre à Mai 68 va produire une bonne centaine de perles en un mois, une vraie BD vu que la plupart des slogans sur les murs ou en banderoles sont illustrés… et sortent de l’École des Beaux-Arts qui travaille même la nuit !

On refuse la société (de consommation) et l’économie (toute puissante). Mais il y a tant d’autres sujets de contestation… Et soudain, ça explose…

« En moins d’une semaine, dans un printemps sans histoire, une tempête fait lever sur Paris les pavés de l’émeute, les mousquetons du pouvoir et les idées de tout le monde. Une partie de la jeunesse française a déclaré sa guerre. Elle l’a déclarée à tous, faute de savoir à qui. »

L’Express, 13 mai 1968

Premier résumé des événements et première question existentielle – dont personne ne pourra vraiment donner la réponse, malgré les flots de commentaires écrits, parlés, pensés à l’infini. Le happening continue, dans le génie de l’improvisation. Même les « meneurs » se sentent dépassés.

« Je vivais au jour le jour […] Je n’avais aucune idée de l’issue. Je ne savais pas où était la limite, s’il y avait une limite. Je me sentais isolé, coupé. J’étais déraciné politiquement, incapable de mener le débat avec les militants gauchistes qui avaient, eux, leurs certitudes. Je suis parti parce que j’étais dépassé. C’était une fuite. »3062

Daniel COHN-BENDIT (né en 1945), témoignage de 1986. Génération, tome I, Les Années de rêve (1987), Hervé Hamon, Patrick Rotman

Autoportrait sans fard, sans posture du meneur le plus médiatique. L’homme jouera (presque) toujours franc-jeu. C’est déjà une « bête politique ».

Il a fui, le 20 mai 1968 : Saint-Nazaire chez son frère, Berlin dans son pays, Amsterdam où on l’appelle. Au cours d’un meeting fou, il déclare : « Le drapeau tricolore est fait pour être déchiré, pour en faire un drapeau rouge. » Pour insulte au drapeau national à l’étranger, il est interdit de séjour en France le 22 mai.

Le 23 mai, jeudi de l’Ascension, nouveau slogan « Nous sommes tous des juifs allemands. » Manifs et bagarres, et ça repart, notamment au Quartier latin.

« Se retrouver vedette presque du jour au lendemain, ça monte à la tête. Plus moyen d’entrer dans un bistrot sans qu’on attende de vous des paroles historiques […] Des gens, des inconnus vous baisent les mains en vous qualifiant de fils du peuple. C’est étrange, grisant, foncièrement jouissif. Et c’est dur, agressif, effrayant. Je ne savais plus qui j’étais. »3052

Alain GEISMAR (né en 1939), en 1986. Génération, tome I, Les Années de rêve (1987), Hervé Hamon, Patrick Rotman

Alain Geismar a raconté Mon Mai 68 (2008) : juste quarante ans après, pour répondre aux critiques simplistes et redire la richesse comme les contradictions de cette période explosive.

L’homme au grand porte-voix, sur les photos, n’a pas la même aisance ni le même parcours que Cohn-Bendit. Il a 31 ans. Ingénieur et maître assistant à la faculté des sciences, il restera enseignant. Il comprend les jeunes en révolte, mais il n’est pas né révolutionnaire et entre dans le mouvement par accident.

Autres meneurs de Mai 68, Jacques Sauvageot, Roland Castro, Serge July, Alain Krivine, Bernard Kouchner. À côté des reconversions heureuses et de quelques réussites médiatiques, il y aura les adolescents perdus, les « irrécupérables ». Geismar se situe assez raisonnablement et logiquement entre les deux extrêmes.

« Depuis quelque chose comme trente ans que j’ai affaire à l’histoire, il m’est arrivé quelquefois de me demander si je ne devais pas la quitter. »3072

Charles de GAULLE (1890-1970). De Gaulle, 1958-1969 (1972), André Passeron

Folle journée du 29 mai 1968 : le général a disparu. Conseil des ministres de 10 heures décommandé à la dernière minute. De Gaulle a quitté l’Élysée, mais il n’est pas à Colombey : « Oui ! le 29 mai, j’ai eu la tentation de me retirer. Et puis, en même temps, j’ai pensé que, si je partais, la subversion menaçante allait déferler et emporter la République. Alors, une fois de plus, je me suis résolu » (Entretien télévisé avec Michel Droit, 7 juin).

« Une « dépression » ? une « pause » à Baden ? une « manœuvre » difficile à comprendre ? un « chef-d’œuvre tactique » ? Qui, témoin, chroniqueur, analyste, partisan ou adversaire, peut dire le dernier mot sur cet étrange détour vers la Forêt-Noire ? »3073

Jean LACOUTURE (né en 1921), De Gaulle, volume III. Le souverain (1986)

On l’a su plus tard, le président est allé voir le général Massu en Allemagne. Oui, mais pourquoi ? Dans sa biographie sur de Gaulle, Jean Lacouture confronte les interprétations qui opposent deux écoles : celle du désarroi et celle de la tactique, pour conclure que le mystère demeure : De Gaulle, cet inconnu…

« Je ne me retirerai pas […] Je ne changerai pas le Premier ministre, dont la valeur, la solidité, la capacité méritent l’hommage de tous. Il me proposera les changements qui lui paraîtront utiles dans la composition du gouvernement. Je dissous aujourd’hui l’Assemblée nationale. »3074

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours radiodiffusé, jeudi 30 mai 1968, 16 h 30. Année politique (1969)

Le transistor est toujours le « cordon ombilical qui relie la France à sa révolution » (Danielle Heymann). De Gaulle ajoute que « partout et tout de suite, il faut que s’organise l’action civique ».

« Après avoir fait tout ce qu’il a fait au cours de six ans et demi de fonctions […] il était bon qu’il fût, sans aller jusqu’à l’épuisement, placé en réserve de la République. »3081

Charles de GAULLE (1890-1970), Conférence de presse, 9 septembre 1968. L’Année politique, économique et sociale en France (1968)

Ainsi parle-t-il de Georges Pompidou. Tout le monde s’attendait à la reconduction du Premier ministre : l’homme de Matignon s’est finalement bien sorti des événements et des élections. Sa démission acceptée et son remplacement par Maurice Couve de Murville sont la surprise de la mi-juillet 1968. On trouvera plus tard de bonnes raisons à cette dissension entre les deux hommes. Mais le couple au sommet de l’État a finalement bien géré cette ingérable situation où tous les hommes politiques, mais aussi les syndicalistes, les journalistes ont perdu leurs repères. De Gaulle le premier. Il a quand même repris la situation en main, il va gagner les « élections de la trouille » - le mot est de lui.

« Portons donc en terre les diables qui nous ont tourmentés pendant l’année qui s’achève. »3083

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 31 décembre 1968. Les Discours de vœux des présidents de la République : la France au fond des yeux (1992), Françoise Finniss-Boursin

Tout semble bien fini. L’agitation recommence en janvier, étudiants et surtout lycéens manifesteront dans les mois, les années à venir – les « Années de poudre » succéderont aux « Années de rêve » pour reprendre les deux tomes de Génération (Hervé Hamon et Patrick Rotman). Mais les diables de Mai 68 appartiennent au passé.

« De la réponse que fera le pays à ce que je lui demande va dépendre évidemment soit la continuation de mon mandat, soit aussitôt mon départ. »3086

Charles de GAULLE (1890-1970), entretien télévisé avec Michel Droit, 10 avril 1969. De Gaulle, volume III (1986), Jean Lacouture

Contre vents et marées, avis et prédictions, alors que l’Assemblée lui assurait une fin de septennat sans histoire, le général a voulu un référendum, annoncé en février : sur la réforme régionale et la réforme du Sénat.

C’est encore une question de confiance entre lui et le pays. Il met tout son poids politique dans la balance, menaçant de partir en cas de non. Tous les partis de gauche font naturellement campagne pour le non et Valéry Giscard d’Estaing aussi. Pompidou appelle au oui, mais sans vraie conviction. Verdict du 27 avril : 48 % de oui et 52 % de non. Le lendemain, de Gaulle démissionne.

« Cas sans précédent de suicide en plein bonheur. »3087

François Mauriac (1885-1970), à propos du référendum d’avril 1969. De Gaulle, volume III (1986), Jean Lacouture

Très juste définition de l’événement.

De Gaulle part en Irlande pour ne pas être impliqué dans la campagne présidentielle – il votera par procuration. Il retourne ensuite à Colombey, s’enfermer dans sa propriété de la Boisserie pour un dernier face à face avec l’histoire : la rédaction quelque peu désenchantée, quoique sereine, de ses Mémoires d’espoir.

Revivez toute l’Histoire en citations dans nos Chroniques, livres électroniques qui racontent l’histoire de France de la Gaule à nos jours, en 3 500 citations numérotées, sourcées, replacées dans leur contexte, et signées par près de 1 200 auteurs.

Les années Pompidou (1969-1974)

« Après la décision du général de Gaulle de renoncer à son mandat, et dans l’incertitude que connaît actuellement le pays, j’ai résolu de me présenter aux suffrages des Français. En le faisant, j’ai le sentiment d’obéir à mon devoir, la volonté de maintenir une continuité et une stabilité nécessaire, l’espoir de préparer l’avenir. »3109

Georges POMPIDOU (1911-1974), premier candidat à se déclarer, 29 avril 1969

Raymond Aron écrira (Le Figaro, 6 mai) : « Les événements de Mai [68] ont entamé le prestige du général de Gaulle et forgé la popularité de Georges Pompidou […] À partir de juin 1968, les Français connaissaient désormais une réponse probable à la question : « Après de Gaulle, qui ? » »

Poher, président du Sénat, assure l’intérim ès qualités, « tout gonflé de modestie » (vu par Pierre Viansson-Ponté dans Le Monde, lors de son élection).

« C’est bonnet blanc et blanc bonnet. »3111

Jacques DUCLOS (1896-1975), candidat communiste à la présidence, juin 1969. Histoire des présidentielles (2008), Olivier Duhamel

Le Secrétaire général du Parti communiste a obtenu un bon score, plus de 21 % des voix. Il parle ici du choix entre Poher et Pompidou, les deux candidats de droite restant en lice pour le second tour de la présidentielle. Le 2 juin, le PC refuse de choisir « entre Charybde et Scylla » (autrement dit, Pompidou et Poher). L’abstention massive au second tour (31 %) aura une explication simple pour le PC : les électeurs n’ont pas voulu « avoir à choisir entre la peste et le choléra », pour reprendre un mot de Thorez (en 1934). Troisième façon d’exprimer un choix impossible, ou sans signification.

Et Pompidou l’emporte confortablement, avec 58 % des suffrages exprimés. D’Irlande où il s’est volontairement exilé durant ces élections, le général de Gaulle lui envoie ce télégramme : « Pour toutes raisons nationales et personnelles, je vous adresse mes bien cordiales félicitations. »

« Je suis aujourd’hui un Français parmi d’autres. »3114

Georges POMPIDOU (1911-1974), première conférence de presse du président de la République à l’Élysée, 10 juillet 1969. La Vie politique sous la Ve République (1981), Jacques Chapsal

D’entrée de jeu, il se définit simplement et se démarque de son illustre prédécesseur.

Face à une centaine de journalistes (au lieu des quelques centaines qu’invitait de Gaulle), il paraît seul avec son Premier ministre et le porte-parole du gouvernement (au lieu du gouvernement au grand complet). Il n’en affirme pas moins « la primauté du chef de l’État, qui lui vient de son mandat national et qu’il est de son devoir de maintenir, à la fois arbitre et premier responsable national ».

La presse lui accorde la mention bien, la crise de régime n’aura pas lieu, les institutions tiennent le coup. Leur solidité va même se révéler à toute épreuve, au fil des présidences et des majorités.

« Nous avons un objectif qui doit dominer tous les autres : faire de la France une grande nation industrielle […] le reste sera donné de surcroît. »3118

Georges POMPIDOU (1911-1974). L’Audace économique : propositions pour un capitalisme éclairé (2001), Stéphane Jacquemet

L’« impératif industriel » est l’idée-force, l’idée fixe de Pompidou. Cela passe par la modernisation du pays. Airbus, TGV, entre autres grands projets et réussites incontestées ; mais aussi priorité donnée à l’automobile dans les villes qui doivent s’adapter (tunnels, voies express, destruction des vieux quartiers) ; développement d’une agriculture intensive et de l’industrie agro-alimentaire avec mécanisation poussée, utilisation d’engrais et de pesticides. La planification s’impose plus que jamais et le VIe Plan sera tout entier orienté dans cette direction.

« Il y a peu de moments dans l’existence d’un peuple où il puisse autrement qu’en rêve se dire : Quelle est la société dans laquelle je veux vivre ? J’ai le sentiment que nous abordons un de ces moments. Nous pouvons donc entreprendre de construire une nouvelle société. »3116

Jacques CHABAN-DELMAS (1915-2000), Discours à l’Assemblée nationale, 16 septembre 1969

Aucun discours parlementaire de Premier ministre n’eut plus de retentissement, sous la Cinquième République. La dénonciation du « conservatisme » et des « blocages » de la société française annonce un programme ambitieux de réformes – maître mot des quatre prochains présidents, mais malheureusement pas de Pompidou, aux priorités plus concrètes que sociétales !

Chaban-Delmas, dans L’Ardeur (1975), donne de sa « nouvelle société » deux définitions : « L’une politique, c’est une société qui tend vers plus de justice et de liberté […] L’autre sociologique, c’est une société où chacun considère chacun comme un partenaire ».

« Tandis que vous parliez, je vous regardais et je ne doutais pas de votre sincérité. Et puis, je regardais votre majorité et je doutais de votre réussite. »3117

François MITTERRAND (1916-1996), Assemblée nationale, 16 septembre 1969. La Présidence de Georges Pompidou : essai sur le régime présidentialiste français (1979), Françoise Decaumont

L’opposition ne fait pas mauvais accueil au programme du Premier ministre, sur le principe, mais elle doute de sa réalisation : « On ne bâtit pas une nouvelle société sur des vœux pieux. »

Les difficultés viendront surtout du scepticisme du président de la République qui a des convictions économiques plus que sociologiques.

« Nous ne parvenons pas à accomplir des réformes autrement qu’en faisant semblant de faire des révolutions. »2954

Jacques CHABAN-DELMAS (1915-2000), Assemblée nationale, 16 septembre 1969. Mémoires pour demain (1997). Citation référentielle historique et prémonitoire

Le Premier ministre songe ici à Mai 68, constatant de façon plus générale que « la société française n’est pas encore parvenue à évoluer autrement que par crises majeures ». C’est un mal français maintes fois diagnostiqué. Contre les « conservatismes » et les « blocages », il propose sa « nouvelle société ». Mais une partie de la jeunesse n’a pas fini sa révolte de Mai 68 et des « Années de rêve ». Le début des années 1970 va être agité de mouvements violents : on parlera des « Années de poudre ».

Au XXIe siècle, le consensus social reste une utopie. Comme le disait le dauphin Louis (futur Louis XVI) au Siècle des Lumières : « Les Français sont inquiets et murmurateurs, les rênes du gouvernement ne sont jamais conduites à leur gré. On dirait que la plainte et le murmure rentrent dans l’essence de leur caractère. »

« Bal tragique à Colombey : un mort. »3128

Hara-Kiri, Hebdo satirique, titre pleine page du lundi 16 novembre 1970, n° 94

Le 1er novembre, l’incendie d’un dancing a fait 146 morts et les journaux ont titré sur ce bal tragique. Le titre est détourné dans l’esprit « bête et méchant » du journal. L’équipe a planché sur le problème, mais pour une fois, aucun dessin ne pouvait rivaliser avec ces simples mots : « Bal tragique à Colombey : un mort ». Interdiction à l’affichage le jour même. Hari-Kiri est mort, vive Charlie Hebdo qui paraît dès la semaine suivante dans le même esprit, avec les mêmes journalistes : Cavanna, Reiser, Wolinski et Cie.

Rappelons la version officielle et la déclaration du président de la République, dans son allocution radiotélévisée, 10 novembre 1970 : « Le général de Gaulle est mort. La France est veuve. »

Cette mort remonte au soir du 9 novembre, alors que le général, avant le dîner, faisait une patience (jeu de cartes), dans sa résidence personnelle de la Boisserie à Colombey-les-Deux-Églises. Il est pris d’un malaise, c’est une rupture d’anévrisme. Il meurt 20 minutes après, à 79 ans. Pompidou, son ex-Premier ministre, rappelle l’essentiel : « En 1940, le général de Gaulle a sauvé l’honneur, il nous a conduits à la libération et à la victoire. En 1958, il nous a gagné la guerre civile. Il a donné à la France ses institutions, sa place dans le monde. En cette heure de deuil pour la patrie, inclinons-nous devant la douleur de Mme de Gaulle, de ses enfants et petits-enfants. Mesurons les devoirs que nous impose la reconnaissance. Promettons à la France de n’être pas indignes des leçons qui nous ont été dispensées, et que, dans l’âme nationale, de Gaulle vive éternellement. »

Le petit village de Colombey-les-Deux-Églises, département de Haute-Marne, va devenir un lieu de pèlerinage national, cependant que tous les personnages politiques auront à cœur de se situer par rapport au gaullisme, dernière grande référence nationale.

« On ne tire pas sur une ambulance. »3149

Françoise GIROUD (1916-2003), L’Express, 24 avril 1974

Le trait d’une charité sans pitié vise Chaban-Delmas, candidat à la présidentielle et dont la cote ne cesse de baisser dans les sondages, début mai 1974.

Le président Pompidou est mort. Jeudi 4 avril, avant même la fin du discours d’hommage d’Edgar Faure président de l’Assemblée nationale au président défunt, Chaban-Delmas avait annoncé par un communiqué : « Ayant été trois ans Premier ministre sous la haute autorité de Georges Pompidou et dans la ligne tracée par le général de Gaulle, j’ai décidé d’être candidat à la présidence de la République. Je compte sur l’appui des formations politiques de la majorité présidentielle. » Candidature lancée trop tôt ? Pas assez solide face à Mitterrand à gauche ? Concurrencée par d’autres candidats à droite ?

Et Françoise Giroud de commenter : « Alors que MM. Giscard d’Estaing et Mitterrand provoquent des mouvements intenses d’admiration ou d’hostilité, parfois d’admiration et d’hostilité mêlées, on a envie de demander, sans acrimonie, à M. Chaban-Delmas : « Et vous, qu’est-ce que vous faites au juste dans cette affaire ? » Il encombre. Comment le battant a-t-il viré à l’ancien combattant ? »

Revivez toute l’Histoire en citations dans nos Chroniques, livres électroniques qui racontent l’histoire de France de la Gaule à nos jours, en 3 500 citations numérotées, sourcées, replacées dans leur contexte, et signées par près de 1 200 auteurs.

Les années Giscard d’Estaing (1974-1981)

« Vous n’avez pas le monopole du cœur. »3152

Valéry GISCARD D’ESTAING (1926-2020), à François Mitterrand, ORTF, 10 mai 1974. Convaincre : dialogue sur l’éloquence (1997), Jean-Denis Bredin, Thierry Lévy

Les deux candidats à la présidence restant en lice s’opposent dans un débat télévisé entre les deux tours des élections présidentielles. C’est une première et ça va devenir un classique du genre !

Le ministre libéral et le député socialiste sont au coude à coude dans l’opinion publique dûment sondée : Ifop et Sofres donnent Giscard gagnant à 51 % et Publimétrie, exactement l’inverse. C’est dire l’importance du débat : un mot, un geste, un regard, un silence peut tout changer… Dans ce duel médiatique, Giscard se montre plus à l’aise que son aîné en politique et à l’état civil (58 ans). Autre petite phrase meurtrière, conforme à la stratégie de Giscard (48 ans) : « Monsieur Mitterrand, vous êtes un homme du passé. »

La politique est un spectacle (ici, en direct devant 25 millions de téléspectateurs !) et deviendra d’ailleurs théâtre, au théâtre de la Madeleine, Jacques Veber et Jean-François Balmer rejouant au mot près les duels de 1974 et 1981.

« La France souhaite être gouvernée au centre. »3088

Valéry GISCARD D’ESTAING (1926-2020), Discours de Charenton, 8 octobre 1972

Idée simple, thème de campagne et ADN du (futur) président, mais paradoxe apparent dans un pays fortement bipolarisé, gauche contre droite. Giscard d’Estaing, seul président centriste, déclinera ce thème tout au long du septennat : La France souhaite, veut, doit être, sera… gouvernée au centre.  Emmanuel Macron fera le même pari gagnant en 2017 et 2022, mais son « en même temps » qui ne se dira pas centriste brouillera les cartes du jeu politique… au point d’exaspérer la France des « gilets jaunes » et des « casseroles ».

« Je ne veux pas être le diviseur des Français. »3089

Valéry GISCARD D’ESTAING (1926-2020), interview à La Croix, 25 novembre 1979

Même logique et autre leitmotiv, exprimé en termes simples, argumentés et statistiques, par un président déjà en situation depuis cinq ans. Son argumentaire mérite d’être rappelé :

« Nous nous connaissons bien les uns et les autres. Quand je vais en province, je sens que nous faisons tous partie de ce même peuple, que nous avons la même façon de vivre, quels que soient nos antagonismes et nos disputes.

Seulement, ce que nous ne savons pas, c’est que d’ici moins de vingt ans, il y aura dans le monde un Français sur 100… Est-ce qu’on parlera notre langue ? Est-ce que notre culture sera connue dans le monde, pourra se défendre ? Est-ce que nos moyens d’expression, notre littérature, notre cinéma, notre télévision auront une clientèle avec ce 1 % ? Est-ce que nous pourrons dans le grand débat international, faire entendre notre voix avec ce 1 % ? C’est un vrai problème ; un problème de survie pour la France.

Ce qui est clair, c’est que toute l’énergie que nous dépensons à nous disputer, à nous diviser, à nous insulter, est une énergie perdue pour la survie de la France. Donc, je veux à la fois une politique cohérente et ferme, mais je ne veux pas être le diviseur des Français. »

Le président prêche la « décrispation », multiplie les contacts avec les dirigeants syndicaux et politiques, les apparitions à la télévision en renouvelant le style « causeries au coin du feu », les déplacements en province, et ne manque pas une occasion de se présenter comme l’homme en charge de la France, au-dessus des partis : « Le président de la République ne se mêle pas au tohu-bohu des discussions politiques. » (avril 1979).

« Pour définir mon attitude, je dirai que je suis un traditionaliste réformateur. »3090

Valéry GISCARD D’ESTAING (1926-2020), Deux Français sur trois (1984)

Exercice toujours délicat de l’autoportrait – ici, trois ans après la fin du septennat. Il explique cette dichotomie qui ne vaut pas contradiction, mais complémentarité : « Traditionaliste, parce que je crois qu’il existe des valeurs que notre histoire et notre civilisation ont accumulées et formées et qui constituent le « fonds » culturel et social de la France ; réformateur, parce que je sais que la vie est un renouvellement, une poussée biologique continue que nous avons la responsabilité d’accompagner et, lorsque les obstacles la contrarient, de faciliter et de diriger. »

Au-delà des réformes purement formelles et médiatiques, même les observateurs les plus critiques doivent reconnaître les vraies réformes de société dans les deux premières années du septennat : dépénalisation de l’avortement et loi sur l’IVG, majorité civique à 18 ans, divorce par consentement mutuel.

« Je suis un libéral inguérissable » dit VGE en remettant le prix Tocqueville à un sociologue américain, le 5 décembre 1980. Phrase répétée au cours de l’émission télévisée « Le Grand Débat » de TF1 sur le bilan du septennat et son programme pour l’élection présidentielle, le 10 mars 1981. Reste que le mot peut s’entendre au sens politique (tolérance) et/ou économique (non-intervention de l’État). Cette nuance capitale mériterait d’être plus souvent rappelée, pour la clarté des débats !

« Je vous revois, Madame, faisant front contre l’adversité avec ce courage et cette résolution qui sont votre marque propre. Les attaques sont violentes. À certains moments, le découragement s’empare de vous. Mais vous vous reprenez toujours. Vous êtes une espèce d’Antigone qui aurait triomphé de Créon. »3159

Jean d’ORMESSON (1925-2017), Discours pour l’entrée de Simone Veil à l’Académie française, 18 mars 2010

Il rappelle le combat pour l’IVG en l’accueillant dans cette assemblée presque exclusivement masculine, lui qui s’est battu pour Marguerite Yourcenar, première femme académicienne.

Il a évoqué la guerre, l’horreur des camps de concentration et d’extermination. Puis l’épreuve de la ministre, à la tribune de l’Assemblée. « Une minorité de l’opinion s’est déchaînée – et se déchaîne encore – contre vous. L’extrême droite antisémite restait violente et active. Mais d’autres accusations vous touchaient peut-être plus cruellement. « Comment vous, vous disait-on, avec votre passé, avec ce que vous avez connu, pouvez-vous assumer ce rôle ? » Le mot de génocide était parfois prononcé. L’agitation des esprits était à son comble. À l’époque, la télévision ne retransmettait pas les débats parlementaires. Au moment où s’ouvre, sous la présidence d’Edgar Faure, la discussion du projet à l’Assemblée nationale, une grève éclate à l’ORTF. En dépit à la fois de la coutume et de la grève, des techniciens grévistes s’installent dans les tribunes et diffusent le débat en direct. Ce sont pour vous de grands moments d’émotion et d’épuisement. Beaucoup d’entre nous, aujourd’hui et ici, se souviennent encore de ce spectacle où la grandeur se mêlait à la sauvagerie. Votre projet finit par être adopté à l’Assemblée nationale par une majorité plus large que prévu : 284 voix contre 189. La totalité des voix de gauche et – c’était une chance pour le gouvernement – une courte majorité des voix de droite. »

« Je ne dispose pas des moyens que j’estime aujourd’hui nécessaires pour assurer efficacement mes fonctions de Premier ministre et, dans ces conditions, j’ai décidé d’y mettre fin. »3169

Jacques CHIRAC (1932-2019), Déclaration à l’hôtel Matignon, 25 août 1976. Bréviaire de la cohabitation (1986), Maurice Duverger

Il parle face à la presse convoquée après la remise de sa lettre de démission au président. Ce « coup chiraquien » dévoile l’homme et sa stratégie. Car l’initiative vient du Premier ministre : c’est une première sous la Cinquième République et c’est inhabituel dans l’histoire des institutions. Sa lettre de démission est un acte d’accusation contre le laxisme du président… qui ne manquera pas d’accuser à son tour son ex-partenaire d’imprévision face à l’inflation et au chômage. C’est de bonne guerre dans ce duo-duel.

Rappelons que Chirac a soutenu Giscard d’Estaing contre Chaban-Delmas à la présidentielle de 1974. Le divorce est donc consommé dans le couple Giscard-Chirac. Il y a des raisons extrapolitiques dans ce jeu pervers : « Chacun trompant l’autre et se trompant sur l’autre » écrira Catherine Nay (La Double méprise). Mais l’on peut s’en tenir à l’explication de Jacques Fauvet, prémonitoire : « Un Premier ministre qui est avant tout un homme d’action, mais a peu d’idées personnelles, et un président qui en a trop parfois, mais n’a guère de capacité d’action sur l’administration et sur la majorité » (Le Monde, 8 juin 1976).

« L’homme public le plus apte à résoudre le problème le plus important pour la France à l’heure actuelle, qui est celui de la lutte contre l’inflation. »3170

Valéry GISCARD D’ESTAING (1926-2020), Déclaration du 25 août 1976

Le président présente Raymond Barre, son nouveau Premier ministre breveté l’un des meilleurs, voire le « meilleur économiste français ».

Professeur d’économie à la Faculté de droit et de sciences économiques de Paris, nommé vice-président de la Commission européenne, responsable des Affaires économiques et financières, c’est un européen convaincu et reconnu pour ses capacités : le premier « plan Barre » sert de base à une nouvelle Union économique et monétaire, tandis que « le Barre », manuel d’économie pour les étudiants, resta longtemps un petit classique du genre.

Barre vient à peine d’entrer en politique – le 12 janvier 1976, comme ministre du Commerce extérieur du gouvernement Chirac. Il prend donc la place et Chirac qui pense déjà à la présidence s’en va refonder l’UDR en RPR (Rassemblement pour la République), en vue des batailles électorales à venir.

« La France vit au-dessus de ses moyens. »3171

Raymond BARRE (1924-2007), TF1, allocution du 22 septembre 1976. La Dérive de l’économie française : 1958-1981 (2003), Georges Dumas

Diagnostic souvent repris en fonction de telle ou telle « crise » par les économistes « orthodoxes ».

Depuis le choc pétrolier de 1973, « le coq gaulois faisait l’autruche » (Olivier Chevrillon), négligeant les mesures qui s’imposent, la sauvegarde du pouvoir d’achat entraînant l’économie dans une spirale suicidaire : gonflement des salaires nominaux, laminage des profits (donc des capacités de reconversion), déficit du commerce extérieur, effondrement certain à plus ou moins long terme du niveau de vie.

Le Premier ministre, toujours très professeur, expose le 5 octobre à l’Assemblée son plan d’assainissement économique et financier, nouveau plan Barre : « La lutte contre l’inflation est un préalable à toute ambition nationale. Aucun pays ne peut durablement s’accommoder de l’inflation sans risquer de succomber à de graves désordres économiques et sociaux et de perdre sa liberté d’action. » Les réalités sont enfin prises à bras-le-corps, alors que le taux d’inflation menaçait d’atteindre 12-13 % dans l’année – il sera limité à 9,6 %. Mais les mesures d’austérité annoncées provoquent inévitablement l’hostilité des syndicats et de l’opposition.

« Nous ne pouvons pas nous offrir le luxe de jugements sommaires comme celui-ci, trop souvent entendu : « C’est la faute au pétrole, c’est la faute à Voltaire ! » »3172

François MITTERRAND (1916-1996), Assemblée nationale, 5 octobre 1976

Premier secrétaire du Parti socialiste, il joue son rôle de premier opposant et concède au Premier ministre : « Je vous donne raison sur un point : il faut combattre l’inflation », mais il conteste son analyse quant aux causes et aux remèdes. L’année suivante, il confirme dans Politique 1 : « La crise, c’est le capitalisme, crise entretenue par lui et non déclenchée par le choc pétrolier en 1973. » La « stagflation » qui conjugue deux phénomènes jusqu’alors antinomiques, inflation et stagnation, désarme les médecins au chevet de l’économie malade et empoisonne les années 1974-1982.

« Le gouvernement ne détermine pas sa politique à la longueur des cortèges. »3173

Raymond BARRE (1924-2007), Assemblée nationale, 7 octobre 1976

Il joue parfaitement son rôle et c’est dans sa nature ! La presse va vite et bien cerner le personnage.

Grèves et manifestations saluent le plan Barre. Le député communiste Robert Ballanger vient de dire à l’Assemblée : « Il est 17 heures : le dernier manifestant du cortège qui se déroule depuis ce matin entre la Nation et la place de la République vient d’arriver place de la République. » Le Premier ministre leur oppose ce que la presse appellera souvent son « assurance tranquille » et sa « fermeté intransigeante ».

Après les municipales de mars 1977 perdues par la majorité, Barre succède à Barre pour aller à la bataille des législatives de mars 1978 avec un gouvernement remanié dans un sens moins politique. « L’homme le plus neuf du cabinet restreint sera donc Raymond Barre, ce robuste bison dont le petit galop pourrait encore changer au détriment de la gauche – qui sait ! – le dénouement de la partie de chasse. »

« Il faut laisser les choses basses mourir de leur propre poison. »3193

Valéry GISCARD D’ESTAING (1926-2020), interrogé sur l’« affaire des diamants », Antenne 2, 27 novembre 1979

10 octobre 1979, Le Canard enchaîné publie que Bokassa, président déchu de la République centrafricaine, fit cadeau de diamants à Giscard d’Estaing, ministre des Finances en 1973. Valeur, un million de francs, selon une note de Bokassa. « C’est grotesque », selon VGE. Les diamants, oubliés dans un tiroir, ont été estimés entre 4 000 et 7 000 francs. La note est un faux grossier.

Mais Le Monde reprend l’information et dénonce le silence de l’Élysée. La semaine suivante, Le Canard publie une nouvelle note de Bokassa sur des diamants remis à Giscard devenu président, et la presse internationale se déchaîne sur ce « Watergate parisien ». VGE ne change pas de ligne de défense, autrement dit, il ne se défend même pas. Le Point publiera une contre-enquête infirmant la plupart des accusations. La DST révélera qu’on a aidé Bokassa dans cette manipulation. Trop tard, le mépris silencieux de l’accusé l’a finalement rendu suspect : « J’imaginais que les Français écarteraient d’eux-mêmes l’hypothèse d’une telle médiocrité », écrira-t-il dans Le Pouvoir et la vie, tome II, L’Affrontement (1991).

« Je vous demande de vous souvenir de ceci : pendant ces sept ans, j’avais un rêve. »3206

Valéry GISCARD D’ESTAING (1926-2020), message télévisé au pays, 19 mai 1981

Cette sortie de scène à la fois très sincère et bien jouée a longtemps marqué la mémoire collective.

Son adversaire a donc gagné le 10 mai, avec 51,75 % des suffrages exprimés. Selon les commentateurs, Mitterrand doit sa victoire à la discipline communiste, à un transfert d’électeurs chiraquiens, au report d’une majorité d’écologistes. Ajoutons : à son entêtement et son talent personnel… et au slogan de Jacques Séguéla, « la force tranquille », puisque la publicité politique fait une entrée médiatique dans l’histoire.

Le ton du président sortant se veut apaisé, serein, mais ce jeune retraité (55 ans) demeure à la disposition du pays. « Et dans ces temps difficiles, où le mal rôde et frappe dans le monde, je souhaite que la Providence veille sur la France, pour son bonheur, pour son bien et pour sa grandeur. Au revoir ! »

Un fauteuil vide reste en gros plan, cependant qu’il s’éloigne de dos et sort du champ de la caméra. Une sortie de scène bien jouée, presque trop. VGE a souffert de cet échec, il en a beaucoup parlé, pour finalement conclure : « Aucun roi de France n’aurait été réélu au bout de sept ans. »

« Il avait une très haute conception de la fonction présidentielle et l’assuma avec la plus grande conscience. Il était par-dessus tout soucieux de l’unité des Français et de leur bonheur […] Il veilla à ce que notre pays s’adaptât au nouvel état du monde et demeurât dans le peloton de tête des nations. Justice à cet égard lui sera rendue. »3092

Raymond BARRE (1924-2007), Questions de confiance. Entretiens avec Jean-Marie Colombani (1988)

Témoignage de son Premier ministre et parole de l’« un des meilleurs économistes de France » selon Giscard – et autres commentateurs. À la décharge du président, Barre plaide la conjoncture défavorable, une crise qui met fin aux Trente glorieuses : « Il souffrait de ne pouvoir faire le bonheur des Français, alors que l’économie française était soumise à de grands bouleversements : disparition du système monétaire international, premier puis deuxième choc pétrolier. »

« Lorsque j’engage un combat, il ne me vient pas à l’idée que je puisse le perdre. »3177

Jacques CHIRAC (1932-2019). L’Express (13 février 1978)

Toute sa vie le prouvera. Il incarne l’homme d’action, une des principales qualités en politique. Pompidou qui lui a donné sa première chance au gouvernement et appréciait son efficacité de « jeune loup » l’appelait « mon bulldozer ».

Le 25 mars 1977, à 45 ans, il vient de remporter sa première grande victoire à une élection : la mairie de Paris. Il la doit indirectement à Giscard et sa réforme du statut de la capitale. Paris n’avait plus connu de maire depuis Étienne Arago en 1870.

« Une personnalité politique ambitieuse est portée, par le suffrage universel, à un niveau où elle peut menacer la plus haute autorité de l’État. »3178

André MATHIOT (1909-1991), Chronique, 1977. La Vie politique sous la Ve République (1987), Jacques Chapsal

Fort bien vu par ce professeur de droit public : la mairie de Paris va servir de tremplin aux ambitions de Jacques Chirac.

Contre Giscard président, il avait démissionné de son poste de Premier ministre en août 1976 et fondé en décembre son propre parti, le RPR (Rassemblement pour la République). Une machine de guerre à son service ! Il gagne donc cette mairie capitale et c’est une victoire personnelle – il sera d’ailleurs réélu en 1983 et 1989.

Dans ces municipales politisées à l’extrême, la droite chiraquienne triomphe à Paris, mais la gauche l’emporte dans l’ensemble du pays : elle contrôle à présent 71 % des villes de plus de 30 000 habitants, au lieu de 44 %.

« Tu verras, Régis, un jour nous serons heureux d’avoir eu vingt ans dans les années soixante. »3192

Pierre GOLDMAN (1944-1979), à Régis Debray. Église conciliaire et années soixante (2011), Louis Rade

Il écrit ces mots de sa prison de Fresnes, ayant été condamné à la réclusion à perpétuité en décembre 1974 pour le meurtre de deux pharmaciennes. Acquitté en 1976 pour cette charge, il sera assassiné en pleine rue de Paris, à bout portant, le 20 septembre 1979.

L’ado perdu de Mai 68, engagé d’extrême gauche et selon ses propres termes « militant désespéré ou plutôt sans espoir », devenu un « droit commun » en décembre 1969 multipliait les attaques à mains armées. Il est le demi-frère du toujours très populaire chanteur Jean-Jacques Goldman, auteur et compositeur de nombreux tubes, vivant désormais à Londres en homme de famille heureux et discret. Il a même renoncé aux « Restos du cœur » en raison d’une polémique mal venue.

« Jusqu’à présent la France est coupée en deux, avec moi elle sera pliée en quatre ! »3196

COLUCHE (1944-1986), slogan du candidat à l’élection présidentielle de 1981. Dictionnaire des provocateurs (2010), Thierry Ardisson, Cyril Drouhet, Joseph Vebret

Voici un nouveau personnage politique hors norme !

30 octobre 1980, il convoque la presse en son théâtre du Gymnase pour une déclaration de candidature fidèle à son image : « J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour moi, à s’inscrire dans leurs mairies et à colporter la nouvelle. Tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche. Le seul candidat qui n’a aucune raison de vous mentir ! »

Pour le prix de l’humour politique, Coluche joue hors concours et gagne à tout coup : « Je ferai remarquer aux hommes politiques qui me prennent pour un rigolo que ce n’est pas moi qui ai commencé. » Paraphrasant la blague communiste sur le communisme : « La dictature, c’est « ferme ta gueule » et la démocratie c’est « cause toujours ». »

« C’est l’histoire d’un mec. »3197

Titre du film (2007) d’Antoine de CAUNES (né en 1953), retraçant l’aventure politique du « mec ». C’est aussi le titre du premier sketch de Coluche (1944-1986)

Le comédien de café-théâtre s’est lancé dix ans plus tôt dans une carrière solo au music-hall : « C’est l’histoire d’un mec » tournait en dérision la difficulté de raconter une histoire drôle. Mais le sommet de la popularité lui vient avec cette drôle d’histoire qu’il ne va pas vraiment maîtriser…
Soutenu par son imprésario Paul Lederman, patronné par Cavanna et toute la bande d’Hara-Kiri, il sera le « candidat nul » avec pour tout programme « d’emmerder la droite jusqu’à la gauche ». Et voilà que des intellectuels patentés, Pierre Bourdieu et Gille Deleuze, le soutiennent ! Brice Lalonde l’écologiste déclare que ce Michel Colucci est peut-être « l’un des meilleurs candidats de gauche ». Le Nouvel Observateur fait sa une sur le phénomène Coluche en novembre, la semaine où Mitterrand annonce sa candidature… Et le 14 décembre, un sondage publié dans le Journal du Dimanche le crédite de 16 % d’intentions de vote.

Panique chez les principaux candidats ! Coluche prend son canular au sérieux et s’engage pour de vrai dans cette campagne. Plusieurs sondages le placent en position de troisième homme avec 10 à 12 % des voix et il obtient ses 632 promesses de parrainage (il en faut 500 pour se présenter). Le public du Gymnase le rappelle chaque soir en scandant « Coluche président ».

Mais l’histoire se complique. Il est censuré par les médias publics, radio et télé : l’ordre vient de l’Élysée. Mitterrand lui envoie des émissaires pour qu’il retire sa candidature et rejoigne le PS. Des journaux soudain « bien informés » trouvent de menus délits dans une vie notoirement chaotique… Suivent les menaces : lettres anonymes, coups de téléphone, il n’est pas prudent de conduire en moto… Sans plus d’explication, Coluche renonce le 16 mars 1981 : « Je préfère que ma candidature s’arrête parce qu’elle commence à me gonfler. » Bref ! « C’est l’histoire d’un mec… »

« Vous avez tendance à reprendre le refrain d’il y a sept ans, « l’homme du passé ». C’est quand même ennuyeux que dans l’intervalle, vous soyez devenu l’homme du passif. »3204

François MITTERRAND (1916-1996), débat télévisé de l’entre-deux-tours, 5 mai 1981

Il déstabilise l’adversaire avec cet argument, aussi évidemment que Giscard l’avait déstabilisé en lui déniant sept ans plus tôt le « monopole du cœur ». C’est de bonne guerre et c’est surtout bien joué !

Mitterrand, profession avocat avant d’avoir la vocation politique, se régale au jeu du chat et de la souris, usant de l’effet boomerang face à l’adversaire : « Vous ne voulez pas parler du passé, je comprends bien, naturellement et vous avez tendance à reprendre le refrain d’il y a sept ans « l’homme du passé ». C’est quand même ennuyeux que dans l’intervalle vous soyez devenu l’homme du passif. Cela gêne un peu votre démonstration d’aujourd’hui. Vous m’avez reproché d’avoir exercé un ministère de la parole, mais j’étais dans l’opposition et j’ai rempli mon rôle démocratiquement. Et ce n’est pas rien l’opposition dans une République. J’ajoute que j’ai utilisé ce temps pour faire avec d’autres un grand parti qui est devenu menaçant pour la majorité presque ancienne que vous représentez aujourd’hui. Si je pouvais faire demain pour la France, à la mesure de la France, ce que j’ai fait pour le socialisme, ce ne serait pas perdu. »

Le débat fut courtois, le résultat reste indécis, les derniers meetings de campagne se font plus violents, la presse est majoritairement favorable à Mitterrand, servi par l’impopularité du couple Giscard-Barre usé par le pouvoir.

VGE quittera la scène le 19 mai, avec ce mot resté fameux : « Je vous demande de vous souvenir de ceci : pendant ces sept ans, j’avais un rêve. »

Vous avez aimé ces citations commentées ?

Vous allez adorer notre Histoire en citations, de la Gaule à nos jours, en numérique ou en papier.

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