Napoléon et Alexandre Ier : « Sire, je hais les Anglais autant que vous. — En ce cas, la paix est faite. » | L’Histoire en citations
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Premier Empire

Chronique

1807, l’entrevue de Tilsit avec le tsar de Russie fait encore illusion.

Les deux empereurs projettent de se partager le monde, mais Talleyrand joue double jeu en coulisses, cherchant à préserver l’équilibre européen et la paix, incompatibles avec les ambitions de Napoléon.

Sa conduite face au pape Pie VII et aux Espagnols (très catholiques) révoltés par l’annexion française rend la situation internationale explosive.

Les commentaires sont allégés, les coupes signalées (…) Retrouvez l’intégralité dans nos Chroniques de l’Histoire en citations.

« Sire, je hais les Anglais autant que vous. — En ce cas, la paix est faite. »1827

NAPOLÉON Ier (1769-1821), à ALEXANDRE Ier (1777-1825), tsar de Russie, Tilsit, 25 juin 1807

Le Grand Empire, 1804-1815 (1982), Jean Tulard.

Après la victoire de Friedland, l’entrevue de Tilsit : les deux empereurs s’embrassent sur un radeau, au milieu du Niemen. Ils dialoguent vingt jours et rêvent de se partager le monde : l’Occident à la France, l’Orient à la Russie. Traité signé le 7 juillet (…) La Russie adhère au Blocus continental et promet d’entrer en guerre contre l’Angleterre, si elle ne signe pas la paix avant novembre (…) Jamais Napoléon n’a paru si puissant.

« Ils se sont embrassés !
Telles sont les nouvelles,
Dites-m’en de plus belles
Si vous en connaissez :
Ils se sont embrassés […]
Vous, Anglais, pâlissez :
Ils se sont embrassés ! »1828

Pierre-Antoine-Augustin de PIIS (1755-1832), Ils se sont embrassés ou L’Entrevue des deux empereurs à Tilsit (1807), chanson (…)

Ils se sont embrassés : c’est le titre et le refrain. L’auteur, à force de faire dans les vers de circonstance, se retrouve Premier Secrétaire général de la Police, posté créé en 1800, qu’il conserve jusqu’en 1815, sous trois préfets de police successifs. L’embrassade entre les deux empereurs devint célèbre. Mais étaient-ils sincères ? (…)

« C’est la dernière fois que j’entre en discussion avec cette prêtraille romaine. »1829

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Lettre à Eugène de Beauharnais, 22 juillet 1807. « L’Église romaine et les Négociations du Concordat (1800-1814) », Revue des deux mondes, tome LXXII (1867)

La « prêtraille », c’est le pape. L’empereur sous-estime l’adversaire. Pie VII refuse d’annuler le mariage de Jérôme Bonaparte, cadet de ses quatre frères, mineur à l’époque. Il refuse aussi de se joindre au blocus contre l’Angleterre, au nom de sa neutralité de pasteur universel (…) Les relations vont tourner au drame. Napoléon annexe les États de l’Église, le pape va l’excommunier, l’empereur le fait enlever, et le maintient prisonnier.

« Les Romains donnaient leurs lois à leurs alliés. Pourquoi la France ne ferait-elle pas adopter les siennes ? »1830

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

Le Code Napoléon va être appliqué dans tout l’Empire, à dater du 13 novembre 1807. Il sera plus tard adopté par de nombreux autres pays de droit écrit.

« Tu régneras en Espagne, mais sur les Espagnols, jamais ! »1831

Cri du peuple de Madrid, insurrection du Dos de mayo (2 mai 1808). Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Le clergé espagnol, fidèle au pape, a soulevé le peuple ardemment catholique, en lui apprenant que Napoléon veut annexer l’Espagne et occupe déjà Rome. Murat et ses mamelouks, qui ont envahi Madrid, écrasent les insurgés du 2 mai – le peintre Goya immortalisera les scènes d’horreur. Ainsi débute « cette guerre d’Espagne [qui] a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France », reconnaîtra Napoléon (…)

« Je vous dispense également de me comparer à Dieu […] Je veux croire que vous n’avez pas réfléchi à ce que vous m’écriviez. »1832

NAPOLÉON Ier (1769-1821), au vice-Amiral Decrès, ministre de la Marine, 22 mai 1808. Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

L’empereur est entouré de courtisans, mais la servilité a quand même des limites et s’attire ce genre de riposte. Il écrit une lettre furieuse à Decrès, homme par ailleurs courageux (au combat) et compétent (sur les questions maritimes) (…)

« Sire […] c’est à vous de sauver l’Europe et vous n’y parviendrez qu’en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé, son souverain ne l’est pas. Le souverain de Russie est civilisé, son peuple ne l’est pas : c’est donc au souverain de Russie d’être l’allié du peuple français. »1833

TALLEYRAND (1754-1838), au tsar Alexandre Ier de Russie, Erfurt, 27 septembre 1808. Mémoires et Correspondance du prince de Talleyrand (posthume, 1891)

Le « diable d’homme » n’est plus ministre : partisan d’un équilibre européen, il s’est opposé à l’empereur qui s’entête dans sa politique de conquête chimérique et décide toujours seul. Napoléon, qui connaît son talent diplomatique, l’a cependant chargé de préparer le terrain avec son nouvel allié, Alexandre Ier. Dans un entretien secret, Talleyrand conseille au tsar de prendre ses distances avec l’empereur (…) « À Erfurt, j’ai sauvé l’Europe. » L’histoire parle quand même de la trahison d’Erfurt.

« Vous êtes un voleur, un lâche, un homme sans foi. Vous ne croyez pas à Dieu ; vous avez toute votre vie manqué à tous vos devoirs, vous avez trompé, trahi tout le monde […] Tenez, Monsieur, vous n’êtes que de la merde dans un bas de soie. »1834

NAPOLÉON Ier (1769-1821), à Talleyrand, Conseil des ministres restreint convoqué au château des Tuileries, 28 janvier 1809. Mémoires et Correspondance du prince de Talleyrand (posthume, 1891)

D’Espagne où il tente d’affermir le trône de son frère Joseph, Napoléon a appris que Talleyrand complote avec Fouché pour préparer sa succession – sans nouvelles de lui, on l’imagine victime de la guérilla qui fait rage. Il rentre aussitôt, épargne momentanément Fouché, son ministre de la Police, mais injurie le prince de Bénévent, Talleyrand, impassible - et sort en claquant la porte.

« Quel dommage, Messieurs, qu’un si grand homme soit si mal élevé ! »1835

TALLEYRAND (1754-1838). Talleyrand, ou le Sphinx incompris (1970), Jean Orieux

La citation est parfaitement en situation, le 28 janvier 1809, après l’injure lancée devant témoins par l’empereur furieux. Talleyrand se venge de l’affront public, avec une certaine classe diplomatique. Il semble qu’il ait redit ce mot à divers ambassadeurs, toujours à propos de Napoléon.

« Je me suis mis à la disposition des événements et, pourvu que je restasse Français, tout me convenait. »1836

TALLEYRAND (1754-1838), Mémoires et Correspondance du prince de Talleyrand (posthume, 1891)

Napoléon l’a fait grand chambellan en 1804, prince de Bénévent en 1806, vice-grand électeur en 1807 - « le seul vice qui lui manquât », dit Fouché en apprenant cet honneur. Le plus habile diplomate de l’histoire est aussi le plus corrompu. Il servira et trahira successivement tous les régimes, mais il respecte les intérêts supérieurs de la France. Il voudrait surtout lui éviter la course à l’abîme, prévisible dès 1809 (…) Fouché pense et agit de même.

« Que voulez-vous, mon cher, la religion se perd ! »1837

TALLEYRAND (1754-1838), à Fouché, en 1809. Le Crapouillot (1955)

Le ministre de la Police s’étonnait qu’il ne se trouve pas en France un moine fanatique, du genre de Jacques Clément qui assassina Henri III, pour débarrasser la France du Corse. Dès juin 1810, Fouché rejoindra Talleyrand dans la disgrâce. Les deux compères se retrouveront au pouvoir, à la Restauration : « le vice appuyé sur le bras du crime », notera Chateaubriand.

« Romains, vous êtes appelés au triomphe sans avoir partagé le danger ! […] Romains, vous n’êtes pas conquis, mais réunis ! »1838

Les hérauts à la population, 10 juin 1809. La Revue des deux mondes (1960)

Le « département du Tibre, chef-lieu Rome », est rattaché à l’Empire français depuis un décret impérial du 15 mai, qui prend effet ce 10 juin : c’est l’annexion des États de l’Église. C’en est trop. Pie VII signe dans la nuit l’excommunication de Napoléon : bulle Quum memoranda. Napoléon riposte par la force : il fait enlever le pape, le 6 juillet ! L’empereur devient, pour toute l’Europe, l’homme à abattre. D’où la cinquième coalition.

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