Les épidémies dans l'histoire | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

 

Les épidémies dans l’histoire

Le thème s’impose, à la fois actuel et historique.

Outre une documentation pléthorique et en marge des fake news (épidémie numérique), on frise la surinformation depuis trois mois et une certaine paranoïa, face au coronavirus (COVID 19), parti de Chine et devenu pandémie, d’où la Troisième guerre mondiale quasiment déclarée en France.

Notre propos n’est pas de lister les épidémies qui ont marqué leur siècle et au-delà, entre pestes (diverses) et choléra, avec la tuberculose et le SIDA toujours mortels.

Bornons-nous à quelques focus originaux, depuis la « peste noire » du Moyen Âge jusqu’à la « vache folle » à la fin du siècle dernier. Selon les sources et les époques, notons la diversité de ton des témoignages - entre lamentation poétique, chronique fataliste, presse polémique, humour noir.

Citations et commentaires (résumés) toujours tirés des Chroniques de notre Histoire en citations.

« Temps de douleur et de tentation. Âge de pleur, d’envie et de tourment. Temps de langueur et de damnation. Âge mineur, près du définement. »264

Eustache DESCHAMPS (vers 1346-vers 1406)

Histoire de la France : dynasties et révolutions, de 1348 à 1852 (1987), Georges Duby, Jacqueline Beaujeu-Garnier.

Écuyer, magistrat, diplomate et poète prolixe (quelque 80 000 vers à son actif), inventeur de la ballade, il évoque ici en quatre vers les horreurs de la « guerre de Cent Ans » qui va ravager la France, à partir de 1337 et pendant plus d’un siècle : l’une des périodes les plus sombres de notre histoire.

Mais la guerre n’est pas seule en cause. Au début du XIVe siècle réapparaissent des problèmes qu’on croyait réglés : épidémies mortelles (diphtérie, oreillons, scarlatine), disettes ou famines. À la veille de la peste noire (1348), les historiens parlent d’un monde plein, suite à plusieurs siècles de croissance démographique, comme si l’Europe arrivait à une certaine saturation. On revient alors au niveau démographique de l’an 1000 !

« Le vulgaire, foule très pauvre, meurt d’une mort bien reçue, car pour lui vivre, c’est mourir. »289

Simon de COUVIN (??-1367). Étude historique sur les épidémies de peste en Haute-Auvergne, XIVe-XVIIIe siècles (1902), Marcellin Boudet, Roger Grand

Des vaisseaux génois venus de Crimée apportent la Grande Peste. Marseille est la première ville touchée en France. En 1348, cette peste noire sévit sur une vaste partie de l’Europe. Les ravages de l’épidémie sont tels que « le nombre des personnes ensevelies est plus grand même que le nombre des vivants ; les villes sont dépeuplées, mille maisons sont fermées à clé, mille ont leurs portes ouvertes et sont vides d’habitants et remplies de pourriture. » Selon Froissart, un homme sur trois mourut. Dans certaines régions de France, deux sur trois. Pour l’ensemble de l’Europe, les pertes atteignent entre le quart et la moitié de la population.

« Les hommes et les femmes qui restaient se marièrent à l’envi. »290

Jean de VENETTE (vers 1307-vers 1370), La Peste de 1348, chronique

Témoin important de la peste de 1348 en France, il décrit les aspects de la maladie, dont on ignore les causes – on incrimine les juifs, les sorcières, les chats noirs… D’où des massacres en série. Quant aux remèdes de la médecine, ils font plus de mal que de bien, en affaiblissant les corps (saignées, laxatifs). L’épidémie, devenue pandémie, se termine en quelques mois. La vie reprend ses droits, avec une vigueur nouvelle. Avant la peste, le curé de Givry (en Bourgogne) célébrait une quinzaine de mariages par an. En 1349, il en bénit 86, alors que la peste a tué la moitié de ses ouailles.

« On vit des pères tuer leurs enfants, des enfants tuer leur père ; on vit des malheureux détacher les corps suspendus aux gibets, pour se procurer une exécrable nourriture. Des hameaux disparurent jusqu’au dernier homme. »291

Chronique du temps. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Après la peste de 1348, voici la famine de 1349. Par suite de l’épidémie, dans la plupart des provinces, il n’y a eu ni moissons, ni labours, ni semailles. Le peuple, déjà appauvri, meurt littéralement de faim.

La mort est à ce point présente que les églises s’ornent de danses macabres. La Mort symbolique (squelette armé d’une faux) entraîne tous les hommes, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, innocents ou coupables. Au total, la guerre de Cent Ans fera beaucoup moins de victimes que ces deux années terribles ! Peste noire et famine ont vidé le Trésor public. Les impôts ne rentrent plus et le roi doit abaisser la teneur en métal précieux des monnaies qu’il fait frapper. On va recourir au faux-monnayage, comme sous Philippe le Bel.

« Partout, [le mal] éclate et comme la corruption des mœurs était générale, l’infection syphilitique se produisit presque partout simultanément. »428

HESNAUT (pseudonyme d’un auteur inconnu qui rassemble des documents d’époque), Le Mal français à l’époque de l’expédition de Charles VIII en Italie (1886)

La syphilis – appelée « mal de Naples » par les Français alors que les Italiens parlent du « mal français » – existait déjà en France, mais en ce mois d’octobre 1495, elle décime les rangs des soldats du roi Charles VIII de retour vers la France : partout ils agonisent, au milieu de la route, à l’entrée des villages.

« Qui aurait dormi quarante ans penserait voir non la France, mais un cadavre de la France. »586

Étienne PASQUIER (1529-1615), Les Recherches de la France (1633)

Avocat, humaniste et poète à ses heures, il est considéré comme « le premier historien de la France » (dictionnaire Le Robert). Au terme de trente-huit années de guerres de Religion, en 1598, on voit les terres en friches, la baisse de la production céréalière (indispensable pour nourrir une France très peuplée), une chute de moitié dans la fabrication des draps et des toiles. Les épidémies menacent les villes comme les campagnes, la pire de toute étant la peste bubonique (avec gonflement des ganglions lymphatiques ou bubons). Brigands et pillards font la loi sur les routes, cependant que les « croquants » contestent l’impôt royal.

« Presque tous les hommes meurent de leurs remèdes et non pas de leurs maladies. »879

MOLIÈRE (1622-1673), Le Malade imaginaire (1673)

Malade d’une tuberculose que les médecins du temps sont impuissants à guérir, épuisé de travail à la tête de sa troupe et au service du roi, Molière, 51 ans, est pris d’une défaillance sur la scène de son théâtre du Palais-Royal, alors qu’il joue pour la quatrième fois le rôle du Malade. Il meurt chez lui, quelques heures plus tard, crachant le sang. Armande, sa femme, devra faire intervenir personnellement Louis XIV pour obtenir de l’archevêque de Paris des funérailles (nocturnes) et une sépulture chrétienne, le 21 février 1673. Ceci pour démentir la légende : Molière mort en scène, et son cadavre jeté à la fosse commune.

« Les cœurs sont si abattus et consternés qu’on ne songe qu’à mourir et qu’on envie le sort de Marseille ! »1804

Mathieu MARAIS (1665-1737), Journal de Paris, année 1720

Les Mémoires de cet avocat au Parlement de Paris sont la plus fidèle et vivante chronique sur la Régence et le début du règne de Louis XV. Il témoigne ici des conséquences dramatiques de la célèbre banqueroute de Law à Paris, alors qu’à Marseille sévit la dernière grande peste de l’histoire, apportée par un vaisseau venu du Proche-Orient. L’épidémie fait plus de 1 000 morts certains jours de septembre, et 85 000 au total, de juin à octobre 1720.

« Ils ont voulu voir de plus près la misère du peuple. »2074

Journaux d’opposition, début avril 1832. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Ils sont nombreux et virulents pour critiquer le duc d’Orléans, fils aîné de Louis-Philippe, et Casimir Périer, président du Conseil, allant visiter dans les hôpitaux les victimes du choléra, aux premiers jours d’avril 1832. Les quartiers populaires, surpleuplés, sont les plus touchés. Cette inégalité devant la mort accroît encore le malaise social. L’opposition accuse même le gouvernement d’être responsable du choléra qui, prétend-on, épargne les riches et les bourgeois. Et Casimir Périer meurt le 16 mai, un parmi les quelque 20 000 victimes de l’épidémie à Paris.

« Le choléra-blocus a succédé au choléra-morbus. »2077

Journaux d’opposition. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

L’état de siège est proclamé à Paris le 7 juin 1832, dans un climat social dramatique : population encore affolée par l’épidémie de choléra, surchauffée par la propagande républicaine de Blanqui et Cavaignac. Nombreuses arrestations à la suite des manifestations d’étudiants. Parmi eux Alexandre Dumas, 30 ans, vit l’histoire en direct avant de s’en servir. Le créateur des Trois Mousquetaires dira plus tard : « Qu’est-ce que l’histoire ? Un clou auquel j’accroche mes romans. »

« Ma tombe et mon berceau seront bien rapprochés l’un de l’autre ! Ma naissance et ma mort, voilà donc toute mon histoire. »2078

Duc de REICHSTADT (1811-1832), mourant à 21 ans de tuberculose, 22 juillet 1832. Les Errants de la gloire (1933), princesse Lucien Murat (comtesse Marie de Rohan-Chabot)

L’Aiglon (héros de théâtre pour Rostand), fils de l’Aigle (Napoléon), ex-roi de Rome, promu Napoléon II (quelques jours en 1814 et 1815, après les deux abdications) n’aura pas le destin rêvé pour lui par son père, ni même aucun rôle politique. Son grand-père maternel, François Ier d’Autriche, y veille, occultant le souvenir de l’empereur et le faisant duc de Reichstadt (petite ville de Bohême), tout en aimant tendrement l’adolescent fragile.

La tuberculose, nommée phtisie sous sa forme pulmonaire, devient le « mal du siècle » romantique. Frédéric Chopin en meurt à 39 ans, Marguerite Gautier à 23, courtisane sitôt immortalisée en Dame aux camélias par son amant Dumas fils, roman adapté en opéra par Verdi : c’est la Traviata (la « dévoyée »). Le mal décimait les familles royales victimes des mariages consanguins au XVIe siècle. Identifiée en 1882 (par le bacille de Koch) et combattue par le vaccin (BCG), elle demeure la plus grave des maladies infectieuses dans le monde (1,8 million de morts en 2015), avant le SIDA et le paludisme.

« Ah Dieu ! que la guerre est jolie
Avec ses chants, ses longs loisirs. »2574

Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918), Calligrammes, « L’Adieu du cavalier » (1918)

Ironie d’autant plus remarquable chez le poète condamné. Il s’est engagé en décembre 1914. Blessé d’un éclat d’obus à la tempe le 17 mars 1916, évacué, trépané, il ira d’hôpital en hôpital, continuant d’écrire, et mourra deux jours avant la fin de la guerre, le 9 novembre 1918, victime de la grippe espagnole.

« Je trouve que c’est une victoire, parce que j’en suis sorti vivant. »2611

Roland DORGELÈS (1885-1973), Les Croix de bois (1919)

L’auteur prête ce mot à l’un des héros de retour du front, mutilé et réformé, peu avant l’armistice du 11 novembre 1918. La littérature de guerre va donner beaucoup d’œuvres et quelques chefs-d’œuvre. Pour les seuls Français, la Grande Guerre fit 1,4 million de morts et disparus, soit 10 % de la population active du pays. Il faut ajouter la mortalité chez les civils, due aux privations et à l’épidémie de grippe espagnole, qui double le compte des morts. Un siècle plus tard, la banale grippe saisonnière fait plus de 8 000 morts (2019), faute d’une vaccination suffisante.

« Les vaches folles rendent les bouchers anxieux.
— Un malheur n’arrive jamais seul ! »3339

Roland TOPOR (1938-1997), Jachère Party (1996)

Humour noir, décalé, absurde et tout terrain : théâtre, cinéma, dessin, peinture, roman, poésie, radio… et pataphysique. Fin 1995, des bovins de plus en plus nombreux meurent en Angleterre de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ), dégénérescence du système nerveux. Les scientifiques s’interrogent et l’opinion s’inquiète. La presse met en garde contre la consommation de viande de bœuf. Le Mirror du 20 mars 1996 dévoile le lien potentiel entre l’ESB (encéphalopathie spongiforme bovine) et la MCJ, transmissible à l’homme. La crise de la « vache folle » est lancée.

L’angoisse alimentaire est un sujet hypersensible en France et l’ESB fait la une des journaux : « Alerte à la bouffe folle » (Le Nouvel Observateur, avril 1996) ; « Peut-on encore manger de la viande ? » (60 Millions de consommateurs, mai 1996) ; « Jusqu’où ira le poison anglais ? » (La Vie, juin 1996). Le monde agricole s’affole devant la chute des ventes. Chirac sème un grain de bon sens présidentiel : « On ferait mieux de parler moins de la vache folle et plus de la presse folle. »

Les farines animales données aux bovins (naturellement végétariens) sont désormais interdites. L’épidémie est finie, même s’il reste des cas isolés. À quelque chose malheur est bon. Outre une attention plus grande portée à la condition animale, l’AFSSA (Agence française de sécurité sanitaire et alimentaire), créée en 1999, a un double rôle : expertise scientifique et conseil aux politiques. En attendant la grippe (ou peste) aviaire en 2009.

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