Comte de Serre : « Une opinion ne devient pas criminelle en devenant publique. » | L’Histoire en citations
Chronique du jour

 

Restauration

La France est-elle ingouvernable ? Une vraie question.

La liberté de la presse doit être mise à l’actif du régime - avec la paix aux frontières et une économie relativement prospère. Mais elle profite aux partis d’opposition, de gauche comme de droite - cette évidence va marquer toute la vie politique à venir. Les constitutionnels (centristes) sont pris entre deux extrêmes, les ultras plus royalistes que le roi et les indépendants (libéraux), bonapartistes ou républicains. Le jeune ministre libéral, Decazes, toujours protégé du roi, devient la cible d’attaques injustifiables des ultras, après l’attentat contre le fils du futur Charles X. Ses partisans prennent peu à peu le pouvoir sur Louis XVIII. Si la mort de Napoléon passe quasi inaperçue, la légende napoléonienne va peser sur la politique, jusqu’au Second Empire.

Les commentaires sont allégés, les coupes signalées (…) Retrouvez l’intégralité dans nos Chroniques de l’Histoire en citations.

« Une opinion ne devient pas criminelle en devenant publique. »1971

Comte de SERRE (1776-1824), préambule des trois lois favorables à la liberté de la presse, 22 mars 1819

Guizot pendant la Restauration (1923), Charles Hippolyte Pouthas.

Les constitutionnels (au centre) sont plus nombreux que les ultraroyalistes. Depuis 1816, ils ont le pouvoir. Decazes dirige le gouvernement, avec la confiance du roi qui l’appelle « mon fils ». Il place ses hommes - baron Louis aux Finances, comte de Serre à la Justice. De Serre dépose trois lois libérant la presse (…) Il crée ainsi les conditions de la presse d’opinion et l’opposition en profite, à gauche comme à droite.

« La liberté de la presse, c’est l’expansion et l’impulsion de la vapeur dans l’ordre intellectuel, force terrible mais vivifiante, qui porte et répand en un clin d’œil les faits et les idées sur toute la face de la terre. »1972

François GUIZOT (1787-1874), Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps (1858-1867)

Guizot entre sur la scène politique sous la Restauration, dans le ministère Decazes (…) Il ajoute : « J’ai toujours souhaité la presse libre ; je la crois à tout prendre plus utile que nuisible à la moralité publique. » Mais cette liberté, qui profite surtout à leurs adversaires, ulcère les ultras de droite, qui vont pratiquer la politique du pire.

« Le Roi, dont la sagesse exquise
Sait mettre le temps à profit,
Passe trois heures à l’église,
Quatre à table et quatorze au lit.
Restent pour le soin de l’Empire,
Trois autres, mais hélas,
Ce temps peut à peine suffire
Pour ôter et mettre ses bas. »1973

Le Roi dont la sagesse exquise, chanson. La Révolution de juillet (1972), Jean-Louis Bory

Malgré les mesures libérales (loi militaire, loi électorale, liberté de la presse), malgré une politique économique bien menée, le régime a toujours de nombreux opposants, à gauche comme à droite. Et Louis XVIII, le roi podagre, est accusé de bien des pêchés : paresse, gourmandise et bigoterie. Les chansonniers s’en donnent à cœur joie.

« Il vaut mieux des élections jacobines que des élections ministérielles ! »1974

Mot d’ordre des ultras, aux élections de septembre 1819

Ces étranges royalistes combattent avec la passion d’un parti évincé (par la dissolution de 1816), impatient de reconquérir le pouvoir : ils sont dans leur rôle d’ultras. Ils vont donc s’allier à la gauche pour mieux perdre Decazes (…) La gauche profite des mesures libérales du ministère, comme du soutien tactique et contre-nature des ultras à des bonapartistes, voire à d’anciens révolutionnaires jacobins !

« Peut-être sommes-nous allés un peu trop loin. »1975

Élie DECAZES (1780-1860), après les élections du 11 septembre 1819

Incontestablement, la gauche a gagné (…) Decazes lui-même s’inquiète de ces progrès de la gauche, qui pourrait devenir majoritaire, au fil des élections partielles. Il décide de modifier la loi électorale et de prendre la présidence du Conseil – toujours appuyé par le roi et sans en avoir le titre, étant trop jeune (…) Il peine à gouverner, malgré sa bonne volonté, ses bonnes intentions, ses bons ministres. Et le drame éclate.

« J’ai voulu tuer la race ! »1976

Louis Pierre LOUVEL (1783-1820), après l’assassinat du duc de Berry, 13 février 1820

Ouvrier cordonnier, républicain tenant les Bourbons pour responsables de l’invasion de la France et du traité de Paris de 1815 (qui solde les Cent-Jours), il poignarde le fils du futur Charles X, chef des ultras et seul membre de la famille royale pouvant donner un héritier à la dynastie (…) La droite se déchaîne (…) : « Monsieur Decazes, c’est vous qui avez tué le duc de Berry. Pleurez des larmes de sang. Obtenez que le Ciel vous pardonne, la patrie ne vous pardonnera pas ! »

« Si je ne vous savais pas le plus grand des fous, je vous considérerais comme un scélérat ! »1977

Comte de VILLÈLE (1773-1854), interpellant un député d’extrême droite qui demande la mise en accusation de Decazes, 14 février 1820

Villèle, député royaliste, est pourtant le représentant des ultras. Mais il y a des nuances, même dans les extrêmes (…) Louis XVIII soutient encore son ministre. Mais sous la pression des ultras, et malgré les regrets du roi qui en est littéralement malade, Decazes doit démissionner le 20 février.

« Le pied lui a glissé dans le sang. »1978

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848). Causeries du lundi, volume II (1858), Charles-Augustin Sainte-Beuve

S’exprimant à la fois en historien et critique littéraire, Sainte-Beuve ajoute aussitôt : « Cette parole contre un homme aussi modéré que M. Decazes a pu paraître atroce. Sachons pourtant qu’avec les écrivains, il faut faire toujours la part de la phrase. » Chateaubriand, opposant en disgrâce, se situe (pour l’heure) dans le camp des ultras (…) Louvel est condamné à mort le 6 juin 1820 et guillotiné le lendemain. Cela n’apaise en rien les esprits.

« Le règne du roi est fini, celui de son successeur commence. »1979

Duc de BROGLIE (1785-1870), après la chute du ministère Decazes, fin février 1820

C’est un constitutionnel modéré qui s’exprime. Il a compris, c’en est fini de la période libérale voulue par Louis XVIII : les ultras vont avoir le pouvoir, avec à leur tête le futur Charles X. Le duc de Richelieu, rappelé à la présidence du Conseil par le roi, prend trois ultras dans son cabinet et tente une réaction modérée face à l’opposition libérale : suspension des lois de Serre sur la liberté de la presse, loi électorale du double vote encore plus élitiste (…)

« Il est né, l’enfant du miracle
Héritier du sang d’un martyr,
Il est né d’un tardif oracle,
Il est né d’un dernier soupir. »1980

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869), Méditations poétiques (1820)

(…) Il salue avec lyrisme la naissance du duc de Bordeaux, le 29 septembre 1820. Fils posthume du duc de Berry (assassiné en février) et de la duchesse de Berry Marie-Caroline, il prendra le nom de comte de Chambord et deviendra Henri V pour les royalistes légitimistes. Mais la Révolution de 1830 éliminera la branche des Bourbons au profit des Orléans (…)

« Il y a de l’écho en France quand on prononce ici les mots d’honneur et de patrie. »1981

Général FOY (1775-1825), Chambre des députés, 30 décembre 1820

La nouvelle loi électorale de juin 1820 explique en partie le désastre des élections de décembre pour la gauche. Elle n’a que 80 députés, le général Foy, officier d’Empire, est l’un de ceux-là. Ses obsèques en 1825 provoqueront une manifestation des libéraux.

« Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé. »1982

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

Ces mots sont dans son testament, daté du 16 avril 1821. Il meurt le 5 mai 1821, après cinq ans de captivité à Sainte-Hélène, cinq ans d’humiliation de la part du gouverneur anglais Hudson Lowe.

« Vous savez la mort de Bonaparte. Qui nous aurait dit, il y a dix ans, que cette mort serait un si petit événement ! »1983

Astolphe de CUSTINE (1790-1857), Lettre au marquis de La Grange, 8 juillet 1821

« Quelle étonnante machine que le monde ! » ajoute de Custine, homme de lettres homosexuel, dont la vie familiale est très marquée par tous les événements historiques, depuis la Révolution. Napoléon est mort, mais sa légende va rester bien vivante dans les esprits.

« On parlera de sa gloire,
Sous le chaume bien longtemps […]
Bien, dit-on, qu’il nous ait nui,
Le peuple encore le révère, oui, le révère,
Parlez-nous de lui, Grand-mère,
Parlez-nous de lui. »1984

BÉRANGER (1780-1857), Les Souvenirs du peuple (1828), chanson

L’une des plus belles chansons de ce parolier populaire, salué par Chateaubriand comme « l’un des plus grands poètes que la France ait jamais produits » et par Sainte-Beuve comme un « poète de pure race, magnifique et inespéré ». Il contribue à nourrir la légende napoléonienne (…) Le souvenir de l’empereur sera bientôt lié à l’opposition au roi. La dynastie au pouvoir n’est pas si solide.

« Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que Voltaire, c’est tout le monde. »1985

TALLEYRAND (1754-1838), défendant la liberté de la presse contre la censure, 24 juin 1821

On le retrouve, ayant perdu presque tout pouvoir politique après 1815, membre de la Chambre des pairs, dans le camp de l’opposition libérale au régime qui l’est de moins en moins. La liberté est bien malade, la presse aussi, avec les ultras au pouvoir : lois de Serre suspendues dès mars 1820, autorisation préalable rétablie en 1822 (…) Beaucoup de journaux vont disparaître.

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