Au Panthéon ! Les Élu(e)s de la Patrie reconnaissante (3. IIIe et IVe Républiques) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

IIIe et IVe Républiques

La Troisième République va créer l’Histoire en tant que science (humaine) et inventer le récit national (parfois confondu avec le roman). On l’enseigne aux jeunes grâce à la nouvelle école publique, gratuite et obligatoire. De grands historiens vulgarisent leur discipline avec bonheur – Jules Michelet fut le pionnier du genre.

La panthéonisation est un autre instrument destiné à promouvoir le régime républicain : choix mûrement réfléchis avec quelques « rattrapages historiques ». 11 Noms au total.

Notons un grand absent, Georges Clemenceau, ardent républicain depuis la Commune en 1871 et « Père la Victoire » en 1918. Admiré, mais surtout redouté ou détesté de ses confrères, retiré de la vie politique, ce vendéen de cœur fut enterré dans sa terre natale le 25 novembre 1929, « sans manifestation, invitation, ou cérémonie », suivant les termes de son testament. Hommage lui soit rendu.

Le premier panthéonisé s’impose, le jour même de sa mort en 1885 : Victor Hugo.

Sous la Quatrième République, la liste des panthéonisés s’enrichira de cinq noms et le choix républicain répond aux critères classiques.

Sous la Quatrième République, la liste des panthéonisés s’enrichit de cinq noms et le choix républicain répond aux critères classiques.

1. Victor HUGO

« Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la […], éclairez-la […], vous n’aurez pas besoin de la couper. »2474

Victor HUGO (1802-1885), Claude Gueux (1834)

Un bref roman de jeunesse, déjà contre la peine de mort. Ses interventions en faveur de divers condamnés prouvent la sincérité absolue de son engagement humain, quel que soit son orientation politique – monarchiste raisonné devenu républicain passionné.

Auteur le plus populaire du siècle (et bien au-delà), romancier et premier défenseur du jeune théâtre romantique (avec Dumas qui le rejoindra au Panthéon en 2002, il s’engage véritablement dans la politique et crée son journal l’Événement qui prend pour devise « Haine vigoureuse de l’anarchie, tendre et profond amour du peuple » sous la Deuxième République, pour devenir bientôt le plus impitoyable adversaire du futur Napoléon III.

« Paris va terrifier le monde. On va voir comment Paris sait mourir. Le Panthéon se demande comment il fera pour recevoir sous sa voûte tout ce peuple qui va avoir droit à son dôme. »2336

Victor HUGO (1802-1885), le 5 septembre 1870. Actes et Paroles. Depuis l’exil (1876), Victor Hugo

Entre la gare du Nord et son domicile, la foule qui se presse l’oblige à prononcer quatre discours. L’auteur rentré de vingt ans d’exil est devenu la conscience et la grande voix de la France.

« Ne nous lassons pas, nous les philosophes, de déclarer au monde la paix. »2410

Victor HUGO (1802-1885), Discours du 25 mars 1877, Depuis l’exil (1876-1885, fin, posthume)

La grande voix se taira en 1885 et d’autres voix s’élèveront pour parler de « la Revanche reine de France », tandis que dans le monde où les philosophes n’ont jamais le pouvoir, une nouvelle guerre se prépare.

Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante.2480

Inscription au fronton du Panthéon

Victor Hugo meurt le 22 mai 1885. Paris lui fait des funérailles nationales : le cortège populaire (estimé à deux millions de personnes) va de l’Arc de Triomphe au Panthéon, monument rouvert et voué au souvenir des grands hommes.

Depuis 1885 et jusqu’à nos jours, le Panthéon est définitivement Panthéon, temple accueillant les grands hommes – dont quelques femmes.

2. Lazare CARNOT  

« Nous avons pour principe que tout peuple, quelle que soit l’exiguïté du pays qu’il habite, est absolument maître chez lui ; qu’il est l’égal en droit du plus grand et que nul autre ne peut légitimement attenter à son indépendance. »1379

Lazare CARNOT (1753-1823). Encyclopædia Universalis, article « Nationalités (Principe des) »

Carnot fait partie d’une « fournée » de quatre Noms panthéonisés en 1889, à l’occasion du centenaire de la Révolution.

Officier du génie (spécialisé dans l’attaque et la défense des places) sous l’Ancien Régime, rallié à la Révolution, député de la Législative et de la Convention, il formule ici le droit de tous les peuples à disposer d’eux-mêmes, l’une des idées forces de la politique extérieure de la jeune République. Le philosophe allemand Emmanuel Kant exprime la même idée dans l’air des temps nouveaux : « Un État n’est pas une propriété. C’est une société d’hommes sur laquelle personne n’a le droit de commander et d’ordonner sinon elle-même. »

« Soyez attaquants, sans cesse attaquants. »1590

Comité du 8 prairial an II (27 mai 1794), Aux « soldats de l’an II ». Formule attribuée à Lazare CARNOT (1753-1823). La Révolution française (1984), Albert Soboul

Parfois daté (février 1794), c’est le genre de mot « passe-partout », toujours en situation dans un pays en guerre. La levée en masse du 24 février 1793 a mis 750 000 hommes sous les drapeaux pour sauver « la patrie en danger ». Malgré d’énormes problèmes d’approvisionnement et de discipline, l’attaque ordonnée réussit, les armées de la République repoussent l’ennemi. En mai 1794, le département du Nord est reconquis et la Belgique, le mois suivant.

« Les armées victorieuses […] reculent nos limites jusqu’aux barrières que la nature nous a données. »1663

Lazare CARNOT (1753-1823), après la victoire de Lodi du 10 mai 1796. Réimpression de l’ancien Moniteur : Directoire exécutif (1863), A. Ray

Ainsi parle l’« Organisateur de la victoire », membre du nouveau Directoire, bientôt éliminé, puis rappelé par Bonaparte comme ministre de la Guerre en 1800. Dans la mémorable campagne d’Italie, Lodi est une date pour l’empereur comme  pour la France. Selon Denis Richet : « les frontières naturelles : non une tradition politique, mais une passion dont on peut certes déceler des sources dans l’ancienne France, mais à qui seule la Révolution a donné une puissance explosive. » (Dictionnaire critique de la Révolution française)

Les conquêtes napoléoniennes montreront que la victoire rend malheureusement irrésistible la tentation de franchir ces limites naturelles, en débordant sur les Pays-Bas, la rive gauche du Rhin, le Piémont et la Toscane.

« Toute machine abandonnée à elle-même doit s’arrêter, mais j’assigne l’instant même où cela doit arriver. »

Lazare CARNOT (1753-1823), Préface de son Essai sur les machines en général (1783)

Le « Grand Carnot » est aussi un scientifique remarquable. Il contredit tous ceux qui croient dans le mouvement perpétuel, alors que toute machine a une force d’inertie. Le principe est simple, mais la démonstration complexe, d’autant plus qu’il faut définir ce qu’on entend par machine. Il étudie les lois générales du choc, précise l’application du principe de Maupertuis et énonce la loi de conservation du travail. Dans sa Géométrie de position à l’usage de ceux qui se destinent à mesurer les terrains (1803), il est aussi l’un des créateurs de la géométrie moderne avec Monge, son maître (panthéonisé en 1989).

Enfin, c’est le grand-père de Sadi Carnot, président de la République assassiné et panthéonisé en 1894. La famille Carnot est l’une des plus riches en hommes politiques et scientifiques de renom.

3. Théophile-Malo de LA TOUR D’AUVERGNE

« Je ne sais pas faire des lois, je sais seulement les défendre, envoyez-moi aux armées. »;

Théophile-Malo de LA TOUR D’AUVERGNE (1743-1800). Dictionnaire encyclopédique, volume 10 (1843), Philippe Le Bas

Il refusa plusieurs promotions politiques et honorifiques. Élu membre du Corps législatif après le 18 brumaire, il refusa de siéger. Reste le titre de « premier grenadier de la République » donné par Napoléon Bonaparte.

Il fit toujours preuve d’un patriotisme exemplaire. Quand ses chefs émigrent pour échapper au Tribunal de Robespierre, il « reste en France par devoir. » Il se bat pour légitimer son blason et expose sa vie pour la République avant de mourir pour Bonaparte. De l’Espagne à l’Autriche en passant par la Suisse, il servira tous les régimes avec une égale ardeur et une seule ambition avouée : marcher sur les traces de son glorieux ancêtre Henri de la Tour d’Auvergne, maréchal de Turenne.

« J’ai près de 800 livres de rente, quelques livres, mes manuscrits, de bonnes armes, c’est beaucoup pour un grenadier en campagne, c’est assez pour un homme qui ne s’est pas fait de besoins dans sa retraite. »

Théophile-Malo de LA TOUR D’AUVERGNE-CORRET (1743-1800). ‎Dictionnaire historique d’éducation (1837), Jean-Jacques Fillassier

Un député lui vantait son crédit et lui offrait sa protection. « Vous êtes donc bien puissant, lui dit La Tour d’Auvergne qui se trouvait alors dans le plus grand dénuement. — Sans doute. — Eh bien ! demandez pour moi… — Un régiment ? — Non, une paire de souliers. » Son désintéressement était proverbial. Faire son devoir lui suffisait. Il le fit jusqu’au bout.

Le 27 juin 1800, vers dix heures du soir, la brigade de l’armée du Rhin est assaillie par la cavalerie adverse. On se bat à l’arme blanche. Touché au cœur par un coup de lance, le « Premier grenadier de la République » tombe : « Je meurs satisfait ! » murmure-t-il. Le lendemain, les grenadiers portent son corps et hésitent au bord de la fosse. Dans quel sens l’ensevelir ? « Face à l’ennemi ! » crie une voix. Lazare Carnot, ministre de la Guerre, dit de lui qu’il était « le plus brave parmi les braves ».

« Son érudition égale sa bravoure. »

Lazare CARNOT (1753-1823), ministre de la Guerre en 1800, Lettre à Napoléon Bonaparte Premier Consul. Nouveau dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes : avec les noms des auteurs ou éditeurs (3e édition), accompagné de notes historiques et critiques. Analyse des origines gauloises de La Tour d’Auvergne (1868)

Sa carrière militaire lui valut d’être cité sur la 18e colonne de l’Arc de Triomphe sous le nom « L Tr Dauvergne ». Mais pas de panthéonisation sous Napoléon. Il faut attendre la Troisième République et la « fournée de rattrapage » : sa dépouille, venue de Bavière, fut déposée au Panthéon le 4 août 1889, lors des cérémonies du centenaire de la Révolution.

« Comme il faut qu’en Bretagne rien ne soit comme partout, ce fut un grenadier nommé La Tour d’Auvergne qui découvrit les beautés de la langue bretonne, 1780, sa littérature et ses mœurs. »

Max JACOB (1876-1944), Lettres à Michel Levanti (posthume, 1975)

Poète, romancier et journaliste, Max Jacob, mort au camp de Drancy à la fin de Seconde guerre mondiale, est né à Quimper et prit parfois le pseudonyme de Morven le Gaëlique. C’est dire son attachement à la Bretagne.

Il évoque ici la mémoire de La Tour d’Auvergne, militaire de métier et de passion, mais également celtisant, amateur d’antiquités gauloises étudiant les langues celtiques (principalement le breton).

Il affirme que le celtique est la « langue mère générale ». Embarqué en 1794 à Bayonne sur un voilier à destination de Brest qui naufrage au large de Camaret, fait prisonnier d’une escadre anglaise, interné sur des pontons au sud-ouest de l’Angleterre, il se consacre à l’écriture d’un dictionnaire français-celtique. On lui devrait les mots « menhir » et « dolmen ».

4. Général MARCEAU

« Le chef, c’est-à-dire celui qui conçoit, prévoit, organise tout en fonction de la victoire ; mais aussi celui qui comprend ses hommes, les aime, se montre économe de leur sang. Tel était l’idéal de Marceau. La maturité de son esprit et sa science y rejoignaient la richesse de son âme. »/

René GOBILLOT (1882-1978), conservateur honoraire du musée de Chartres. « Marceau, héros chartrain de la Révolution française » https://www.chartres.fr, (Le 1er mars 2019, la Ville organisa une cérémonie à l’occasion du 250e anniversaire de la naissance du général Marceau.)

François Séverin Marceau-Desgraviers est mis en nourrice le jour de sa naissance et jusqu’à 10 ans. Délaissé par sa mère, son père procureur toujours absorbé par le travail, il se réfugie auprès de ses sœurs. Il est placé à l’école des pauvres, institution peu coûteuse, mais dont le savoir dispensé est presque inexistant et prodigué à force de coups. Il compense une souffrance morale et physique par son goût des sciences, mais refuse d’être avocat. À 15 ans, il fugue pour se rendre à Paris. Recherché par la police, ramené chez ses parents. il doit attendre ses 16 ans pour s’enrôler dans l’armée.

Abandonnant son nom de Desgraviers, Marceau s’engage en patriote dès le 14 juillet 1789 et la prise de la Bastille, bientôt intégré à la garde nationale et nommé aide de camp du jeune général La Fayette.

En 1793, sur la recommandation de Kléber, Marceau est affecté en Vendée. À 24 ans, choisi comme le seul compétent, il est nommé commandant des armées de l’ouest.

Sa bravoure dans la guerre de Vendée lui vaut une série de promotions exceptionnellement rapides : simple capitaine le 1er mai, général de brigade le 16 octobre, général de division le 10 novembre, général en chef par intérim de l’armée de l’Ouest le 5 décembre 1793. Les jours suivants, il remporte deux victoires décisives au Mans, puis à Savenay. Mais il est profondément marqué par les horreurs de cette guerre civile, les Bleus (républicains) contre les Blancs (royalistes, en fait paysans défendant leur terre), d’où quelque 200 000 morts.

« Nous ne faisons pas de prisonniers, il faudrait leur donner le pain de la liberté et la pitié n’est pas révolutionnaire. »

François-Joseph WESTERMANN, dit « le boucher des Vendéens », Lettre adressée au Comité de Salut Public. Service historique de la Défense (Archives départementales de Vendée)

Sur ce cahier de 20 pages écrites au crayon, toutes les phrases sont terriblement évocatrices de la tragédie parfois apparentée à un génocide : « Il n’y a plus de Vendée, citoyens républicains. Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l’enterrer dans les marais et les bois de Savenay. Suivant les ordres que vous m’aviez donnés, j’ai écrasé les enfants sous les sabots des chevaux, massacré les femmes qui, au moins pour celles-là, n’enfanteront plus de brigands. Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé. (…) Mes hussards ont tous à la queue de leurs chevaux des lambeaux d’étendards brigands. Les routes sont semées de cadavres. Il y en a tant que, sur plusieurs endroits, ils font pyramides. On fusille sans cesse à Savenay, car à chaque instant il arrive des brigands qui prétendent se rendre prisonniers. »

Lors de la bataille du Mans et à Savenay, Marceau et Kléber tenteront de juguler la fureur assassine des soldats républicains, mais en vain. Ils en seront scandalisés.

« Ne me parle pas de mes lauriers, écrivait-il à sa sœur qui le félicitait d’une de ses victoires ; ils sont trempés de sang humain. »

Général MARCEAU (1769-1796), lettre à sa sœur Joséphine Désirée Félicité Marceau (1777-1808). Encyclopædia Universalis, François Séverin Marceau-Desgraviers dit Marceau (1769-1796), Jean Massin

Muté à sa demande comme général de division dans l’armée des Ardennes (bientôt armée de Sambre-et-Meuse), il participe aux principales batailles de la campagne de 1794, dont la victoire de Fleurus (26 juin) et la reddition de Coblence (23 octobre) qui permet la jonction avec l’armée de Rhin-et-Moselle. Mais le général Marceau se retrouve, à l’image de ses troupes, exténué physiquement et moralement, mal nourri. Jusqu’à sa dernière campagne…

Forcé de lever le blocus de Mayence qu’il commande en 1796, il est chargé de couvrir la retraite de l’armée. Le 19 septembre, en reconnaissance de terrain aux alentours d’Altenkirchen, blessé par un chasseur tyrolien, il est recueilli par des généraux autrichiens qui tiennent en grande estime leur adversaire. L’archiduc Charles fait prodiguer des secours au jeune général. Il meurt deux jours plus tard, à 27 ans. Son corps est remis à l’Armée française. Hommage lui est rendu même par les ennemis. Il est inhumé dans le camp retranché de Coblence au son de l’artillerie des deux armées. Son ami Kléber lui fera édifier un tombeau en forme de pyramide dans lequel reposent ses cendres. Gravée sur la pyramide, une épitaphe sollicite « les amis et les ennemis du brave à respecter son tombeau. »

« Au sein de la guerre, il soulagea les peuples, préserva les propriétés et protégea le commerce et l’industrie des provinces conquises. »

Joachim AMBERT (1804-1890), Les Généraux de la Révolution (1792-1804) : Portraits militaires, BNF Collections

Son cercueil sera transféré au Panthéon de Paris le 4 août 1889, lors des cérémonies du centenaire de la Révolution française. Dernier hommage à un militaire d’exception, pas fait pour ce métier, mais qui le fit si bien ! C’est sans nul doute le plus jeune panthéonisé.

5. Alphonse BAUDIN

« Vous allez voir comment on meurt pour 25 francs. »2217

Alphonse BAUDIN (1811-1851), député, appelant le peuple à la lutte, sur une barricade de la rue Sainte-Marguerite, 3 décembre 1851. Histoire des crimes du 2 décembre (1852), Victor Schœlcher

(L’indemnité parlementaire est de 25 francs, alors que le salaire ouvrier atteint rarement 5 francs par jour).

Authentique homme de gauche, « médecin des pauvres », Baudin s’efforce de mobiliser la foule contre le coup d’État de Napoléon Bonaparte, président de la République cherchant à se maintenir au pouvoir. Mais les Parisiens se rappellent les journées sanglantes de juin 1848.

Quelques barricades se dressent quand même, faubourg Saint-Antoine. Le député appelle un homme à la lutte, qui se dérobe : « Nous ne voulons pas nous faire tuer pour vous garder vos 25 francs par jour ! » D’où la réplique de Baudin. Un coup de feu part, la troupe riposte, Baudin tombe, mortellement blessé à côté d’un ouvrier. La nouvelle de ces morts suscite d’autres barricades. Le 4 décembre, la troupe tire sur la foule, boulevard Poissonnière. Bilan : de 100 à 300 morts (selon les sources), dont beaucoup de femmes et d’enfants.

« Oui, le 2 décembre, autour d’un prétendant, se sont groupés des hommes que la France ne connaissait pas jusque-là, qui n’avaient ni talent, ni honneur, ni rang, ni situation […] de ces gens dont on peut répéter ce que Cicéron a dit de la tourbe qui entourait Catilina : un tas d’hommes perdus de dettes et de crimes ! »2218

Léon GAMBETTA (1838-1882), plaidoirie du 14 novembre 1868. Histoire du Second Empire (1916), Pierre de la Gorce

Cette plaidoirie lancera le jeune Gambetta, farouchement républicain et avocat de Charles Delescluzes, propriétaire du journal Le Réveil, accusé d’avoir lancé une souscription pour élever un monument au député Baudin, martyr de la Liberté, tombé sur une barricade. Gambetta prononça une diatribe contre l’Empire de Napoléon III et Baudin devint un symbole républicain face au despotisme. Il fait ainsi partie de la « fournée de rattrapage » des quatre républicains à l’occasion du centenaire de la Révolution.

6. Sadi CARNOT

« Votons pour Carnot, c’est le plus bête, mais il porte un nom républicain ! »2491

Georges CLEMENCEAU (1841-1929). Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

C’est Marie François Sadi Carnot (1837-1894) : petit-fils de Lazare Carnot (« le Grand Carnot », célèbre révolutionnaire), fils de Lazare Hippolyte Carnot (ministre du gouvernement provisoire sous la Deuxième République), neveu de Nicolas Léonard Sadi Carnot (physicien qui laisse son nom à un théorème), il est lui-même polytechnicien, ingénieur des ponts et chaussées, préfet, puis député républicain modéré et plusieurs fois ministre.

« Bête » n’est sans doute pas le qualificatif le plus approprié, mais le Tigre (l’un des surnoms de Clemenceau) a la dent dure et l’humour féroce. François Mauriac a donné une explication à cet argument d’ailleurs repris en 1912 contre Pams (ministre de l’Agriculture) : « Je vote pour le plus bête, la boutade fameuse de Clemenceau, n’est cruelle qu’en apparence. Elle signifiait : Je vote pour le plus inoffensif. » (Bloc-notes, I).

Quoi qu’il en soit, élu le 3 décembre 1887 avec une confortable majorité, Sadi Carnot va jouir d’une popularité personnelle au cours d’une présidence mouvementée : l’agitation boulangiste met en péril les institutions de la Troisième République et le scandale de Panama en 1892 provoquera la démission d’une partie de son gouvernement. La même année commence une vague d’attentats anarchistes dans Paris, doublée de mouvements syndicaux. Le gouvernement adopte la première loi restreignant les libertés individuelles et Carnot refusera  d’accorder sa grâce aux anarchistes Ravachol et Vaillant responsables des attaques.

« Avec un geste cynique
Il prépare son poignard,
Puis il frappe sans retard
Le chef de la République. »2512

Léo LELIÈVRE (1872-1956), Le Crime de Lyon, chanson. Cent ans de chanson française, 1880-1980 (1996), Chantal Brunschwig, Louis-Jean Calvet, Jean-Claude Klein

Chanson écrite et interprétée par le chansonnier qui relate l’assassinat de Sadi Carnot. Le 24 juin 1894, alors qu’il était en visite à Lyon, le président est assassiné par le jeune anarchiste italien Sante Geronimo Caserio qui voulait venger la mort de ses camarades. Jean Casimir-Perier lui succéda à la présidence de la République.

C’est le seul président de la République panthéonisé : « martyr de la République », on estime que la foule qui l’escorta au Panthéon le 1er juillet était équivalente à celle qui rendit hommage à Victor Hugo – 2 millions de personnes.

7. Marcellin et Sophie BERTHELOT

« L’éducation scientifique nous élève en quelque sorte au-dessus de notre propre personnalité par les conceptions et la puissance qui résultent de la connaissance des lois naturelles. »:

Marcellin BERTHELOT (1827-1907), L’enseignement classique et l’enseignement moderne, Le Temps, 10 décembre 1898

Chimiste, biologiste, philosophe épistémologue entré en politique pour faire triompher ses idéaux, élu sénateur, nommé ministre des Affaires étrangères et ministre de l’Instruction publique, il a encouragé l’investissement dans les nouvelles technologies et l’aide aux populations paysannes et ouvrières. Il s’intéressa aussi à la philosophie et à l’histoire des sciences en Orient.

Cette notion de « science éducatrice » lui est chère, développée dans son livre Science et morale (1897) et mise à la portée du public dans divers articles et conférences. L’éducation scientifique « nous apprend que cette connaissance ne saurait être acquise et perpétuellement mise en œuvre que par la réunion et le concours indéfiniment prolongé des efforts individuels de tous les hommes civilisés dans le temps et dans l’espace. » Belle mission universelle !

De son côté, Berthelot a déposé quelques 1 200 brevets. Des industriels lui proposent de les racheter - ses découvertes en pharmacologie ont généré des sommes d’argent considérables. Mais il refuse : il travaille pour la science et fait don de ses brevets, un par un, non seulement à l’État français, mais au monde pour que ses découvertes servent au plus grand nombre. Des actes et pas que de bonnes intentions ou de belles paroles ! En vertu de quoi son jubilé scientifique sera célébré solennellement devant des scientifiques du monde entier.

« Dans ce temps-là, il n’y aura plus dans le monde ni agriculture, ni pâtres, ni laboureurs : le problème de l’existence de la culture du sol aura été supprimé par la chimie. […] Dans cet empire universel de la force chimique, la terre deviendra un vaste jardin, arrosé par l’effusion des eaux souterraines, où la race humaine vivra dans l’abondance et dans la joie du légendaire âge d’or. »

Marcellin BERTHELOT (1827-1907), « En l’an 2000 »,  Discours au banquet de la Chambre syndicale des Produits chimiques, 5 avril 1894, Science et Morale (1897)

L’humour de ce discours peut choquer de nos jours où l’industrie chimique a mauvaise réputation - on lui doit quand même le pétrole avec tous ses dérivés et l’industrie pharmaceutique dont notre civilisation est tributaire.

Berthelot conte à son auditoire un rêve digne des romans d’anticipation de l’époque : « Chacun emportera pour se nourrir sa petite tablette azotée, sa petite motte de matière grasse, son petit morceau de fécule ou de sucre, son petit flacon d’épices aromatiques, accommodés à son goût personnel ; tout cela fabriqué économiquement et en quantités inépuisables par nos usines ; tout cela indépendant des saisons irrégulières, de la pluie, ou de la sécheresse, de la chaleur qui dessèche les plantes, ou de la gelée qui détruit l’espoir de la fructification ; tout cela enfin exempt de ces microbes pathogènes, origine des épidémies et ennemis de la vie humaine. Ce jour-là, la chimie aura accompli dans le monde une révolution radicale, dont personne ne peut calculer la portée ; il n’y aura plus ni champs couverts de moissons, ni vignobles, ni prairies remplies de bestiaux. L’homme gagnera en douceur et en moralité… »

Le texte finit par un appel aux scientifiques qui doivent participer au développement économique : « Messieurs, que ces rêves ou d’autres s’accomplissent, il sera toujours vrai de dire que le bonheur s’acquiert par l’action. »

Ce discours sera salué par Jacques Testart (biologiste, père du premier « bébé éprouvette », Amandine née en 1984) et certains auteurs y voient en germe les réflexions du philosophe Marcel Gauchet.

« Je sens que je ne pourrai survivre à votre mère. »

Marcellin BERTHELOT (1827-1907). Marcellin Berthelot, 1827-1907 (1927), Augustin Boutaric

Fils d’un notaire dans une fratrie de 18 enfants, père de quatre fils, Berthelot est un homme de famille. Il formait même un couple fusionnel avec son épouse Sophie Berthelot, née Niaudet. Il la savait malade et avait maintes fois répété cette phrase à ses enfants.

Il meurt quelques minutes après elle, le 18 mars 1907. Il souffrait d’une angine de poitrine, mais certaines circonstances font penser au suicide. Enterré dans le caveau familial, le gouvernement, désireux d’honorer le grand homme, demande le transfert de ses cendres au Panthéon. La famille accepte si Sophie l’accompagne. C’est la première femme, surnommée parfois « l’inconnue du Panthéon ». Il faudra encore attendre avant qu’une femme ne fasse son entrée pour ses mérites personnels : Marie Curie en 1955 – mais son époux l’accompagne. Dans le cas du couple Veil, les rôles seront inversés : c’est Simone qui tend la main à Antoine.

8. Émile ZOLA

« J’accuse. »2517

Émile ZOLA (1840-1902), titre de son article en page un de L’Aurore, 13 janvier 1898

L’Aurore est le journal de Clemenceau et le titre est de lui. Mais l’article en forme de lettre ouverte au président de la République Félix Faure est bien l’œuvre de Zola : il accuse deux ministres de la Guerre, les principaux officiers de l’état-major et les experts en écriture d’avoir « mené dans la presse une campagne abominable pour égarer l’opinion », et le Conseil de guerre qui a condamné Dreyfus, d’« avoir violé le droit en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète ». Le ministre de la Guerre, général Billot, intente alors au célèbre écrivain un procès en diffamation.

« Un jour la France me remerciera d’avoir aidé à sauver son honneur. »2518

Émile ZOLA (1840-1902), La Vérité en marche, déclaration au jury. L’Aurore, 22 février 1898

Le procès Zola en cour d’assises (7-21 février 1898) fait connaître l’affaire Dreyfus au monde entier. Formidable tribune pour l’intellectuel converti aux doctrines socialistes et aux grandes idées humanitaires ! « Tout semble être contre moi, les deux Chambres, le pouvoir civil, le pouvoir militaire, les journaux à grand tirage, l’opinion publique qu’ils ont empoisonnée. Et je n’ai pour moi que l’idée, un idéal de vérité et de justice. Et je suis bien tranquille, je vaincrai. »

En attendant, Zola est condamné à un an de prison et 3 000 francs d’amende.

« Aujourd’hui, la vérité ayant vaincu, la justice régnant enfin, je renais, je rentre et reprends ma place sur la terre française. »2524

Émile ZOLA (1840-1902), L’Aurore, 5 juin 1899

Le 3 juin, la Cour de cassation, « toutes Chambres réunies », s’est prononcée pour « l’annulation du jugement de condamnation rendu le 22 décembre 1894 contre Alfred Dreyfus ». Dreyfus a été sauvé par les « dreyfusards » ou « révisionnistes » : gracié par le président de la République, il sera réintégré dans l’armée en 1906. Mais l’Affaire a littéralement déchiré en deux la France, tous les partis, les milieux, les familles.

« Envions-le [Zola], sa destinée et son cœur lui firent le sort le plus grand : il fut un moment de la conscience humaine. »2536

Anatole FRANCE (1844-1924), Éloge funèbre d’Émile Zola, 5 octobre 1902. Réhabilitation d’Alfred Dreyfus par la Chambre des députés [en ligne], Assemblée nationale

Discours prononcé au cimetière de Montmartre, lors de l’enterrement de Zola. Anatole France fait naturellement allusion au combat mené par son confrère pour que la vérité éclate dans l’affaire Dreyfus. Lui-même fit partie de ces intellectuels engagés dans le camp des « révisionnistes ».
Zola sera panthéonisé en 1908. N’oublions pas qu’il fut aussi le romancier le plus populaire de son époque, après Hugo.

9. Léon GAMBETTA

« La république, c’est l’inévitable et vous devriez l’accepter. Vous devriez prendre votre parti de l’existence dans le pays d’une démocratie invincible à qui restera certainement le dernier mot. »2442

Léon GAMBETTA (1838-1882), Chambre des députés, 5 août 1874. Les Partis politiques sous la IIIe République (1913), Léon Jacques

Le « commis voyageur de la République » hyperactif lors de la guerre de 1870-71 propose une constitution républicaine. Légitimistes et conservateurs n’en veulent toujours pas, mais Gambetta va rallier une partie de la gauche à la cause du seul régime possible dans la France de cette époque : une république modérée, qui n’effraie pas le pays (bourgeois et paysans). Une commission de 30 membres désignés par l’Assemblée va enfin accoucher d’un projet de constitution.

« Puisque nous sommes les plus forts, nous devons être modérés. »2447

Léon GAMBETTA (1838-1882), devant le progrès constant des républicains aux élections en 1876. Discours et plaidoyers politiques de M. Gambetta, volume V (1882)

Ce sont les premières élections nationales, sous le signe de la nouvelle Constitution qui fonde la Troisième République. D’où leur importance. Dès le 30 janvier 1876, ô surprise, le Sénat manque de peu d’être républicain, malgré un système électoral prudent qui favorise les communes rurales, et Gambetta fait preuve de sagesse : « Comme disait un ancien, il y a quelque chose de plus difficile à supporter que l’adversité : c’est la bonne fortune. »

Le 20 février, les républicains ont une confortable majorité au premier tour des élections à la Chambre. Gambetta lance des appels à la pondération entre les deux tours : les républicains, s’ils veulent gouverner, ne doivent pas effaroucher l’opinion. Le second tour du 5 mars est un grand succès. Jules Grévy est élu président de la Chambre des députés (avant de succéder à Mac-Mahon, à la présidence de la République).

« Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, […] il faudra se soumettre ou se démettre. »2453

Léon GAMBETTA (1838-1882), Discours de Lille, 15 août 1877. Histoire de la France (1947), André Maurois

C’est au président de la République que ce discours s’adresse, après la crise institutionnelle ouverte le 16 mai, le renvoi du président du Conseil, et la dissolution de la Chambre des députés. Le Président a tenté d’imposer au pays un régime présidentiel et c’est toute l’orientation de la Troisième République qui se joue alors. La campagne électorale est dure, le peuple étant rendu arbitre de l’opposition entre le législatif et l’exécutif – le Parlement et le président.

« La politique est l’art du possible. »2441

Léon GAMBETTA (1838-1882). La Politique en citations : de Babylone à Michel Serres (2006), Sylvère Christophe

Formule fameuse, expression du pragmatisme. Qui l’eut crue signée du pur et dur républicain, à la fois idéologue tranchant et démagogue bruyant ? « Vous allez peut-être m’accuser d’opportunisme ! Je sais que le mot est odieux. Pourtant je pousse encore l’audace jusqu’à affirmer que ce barbarisme cache une vraie politique. » Chambre des députés, 21 juin 1880. Et un an plus tard, dans un autre discours : « Pour une chose mal conçue, il fallait un vocable mal conçu : on l’a appelée opportunisme. » Le mot va faire fortune en politique, les opportunistes devenant les disciples de Gambetta après sa mort accidentelle et prochaine, à 44 ans (1882). Sans cette fin prématurée (sans doute accidentelle), il aurait sans doute fait une carrière à la Clemenceau, autre grand républicain et grande gueule. Sa panthéonisation décidée par le Cartel de gauches en 1920 est une légitime reconnaissance. Il en sera de même pour Jaurès.

10. Jean JAURÈS

« Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage. »2411

Jean JAURÈS (1859-1914). Le Socialisme selon Léon Blum (2003), David Frapet

Socialiste à la fois internationaliste et pacifiste, il va vivre dramatiquement l’approche de la guerre de 1914, cherchant appui auprès du mouvement ouvrier pour l’éviter, avant d’être assassiné le 31 juillet 1914 par un nationaliste. Ce que n’a pas su faire la République, cahotant de crises en « affaires » et d’« affaires » en scandales, la guerre l’accomplit alors : l’union sacrée des Français, l’unité nationale retrouvée.

« Ce n’est pas seulement par la force des choses que s’accomplira la Révolution sociale. C’est par la force des hommes. »2548

Jean JAURÈS (1859-1914), Histoire socialiste, 1789-1900, volume 1, La Constituante (1908)

Jaurès s’est incliné devant la loi du parti socialiste : pas de participation au gouvernement – et des hommes comme lui manqueront à la République radicale. C’est donc en député d’opposition qu’il mène les grands combats pour les lois ouvrières. Sans écarter le recours à la force insurrectionnelle (ce que veut la CGT), il croit que la révolution sociale peut et doit passer par une évolution de la démocratie républicaine en démocratie socialiste. Le renforcement de la classe ouvrière en est la condition.

« Le capitalisme n’est pas éternel, et en suscitant un prolétariat toujours plus vaste et plus groupé, il prépare lui-même la force qui le remplacera. » L’Armée nouvelle (1911). Idée-force dans la pensée de Jaurès, très sensible à la société en train de se faire sous ses yeux. Il parle aussi en historien visionnaire : « L’ouvrier n’est plus l’ouvrier d’un village ou d’un bourg […] Il est une force de travail sur le vaste marché, associé à des forces mécaniques colossales et exigeantes […] Par sa mobilité ardente et brutale, par sa fougue révolutionnaire du profit, le capitalisme a fait entrer jusque dans les fibres, jusque dans la chair de la classe ouvrière, la loi de la grande production moderne, le rythme ample, rapide du travail toujours transformé. » L’œuvre fait scandale. L’auteur suscite des haines au sein de la droite nationaliste. Il en mourra, assassiné trois ans plus tard.

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. »

Jean JAURÈS (1859-1914), Citation mise en exergue de l’Anthologie d’un inconnu célèbre (2014) qui rassemble différents textes de Jaurès

Étudié à l’université, référence pour la classe politique de gauche, il demeure présent un siècle après sa mort. Tout au long de sa vie, il ne cessa d’écrire. Après sa thèse de philosophie, il se lance dans une grande histoire de la Révolution française, tout en restant politiquement engagé avec des centaines d’articles publiés dans les journaux de son temps. Ces écrits dessinent le portrait d’un homme aux multiples visages : penseur, homme politique, citoyen engagé et défenseur de la paix. Mais toujours courageux et parlant vrai, ce qui justifie sa panthéonisation dix ans après sa mort.

11. Paul PAINLEVÉ

« C’est la Science qui assurera aux sociétés humaines des lois et une organisation justes et rationnelles. Elle résoudra les problèmes sociaux en multipliant les forces industrielles de l’homme et son emprise sur la nature, en créant sans cesse de nouvelles richesses qui n’auront été ravies à personne, cependant qu’elle amènera l’adoucissement définitif des mœurs par ses leçons de fraternité et par le développement des intelligences. »

Paul PAINLEVÉ (1863-1933), Discours à l’inauguration du monument élevé à Marcellin Berthelot devant le Collège de France, 20 mai 1917. Paroles et écrits / Paul Painlevé ; publiés par la Société des Amis de Paul Painlevé, Texte de 664 pages, édité en 1936

(Mention particulière à ce passionnant document en accès libre sur gallica.bnf.fr, notre source pour faire revivre ce personnage pas assez connu ni cité.)

Notons l’évidente parenté de Painlevé avec Marcellin Berthelot, lui aussi grand scientifique entré en politique pour le triomphe de ses idées : évidente fraternité intellectuelle et humaine entre ces deux noms réunis au Panthéon, animés d’une confiance absolue dans la science. Ils nous obligent à corriger le jugement trop critique porté sur cette Troisième République toujours « en crise ».

La passion de Painlevé se manifestait en divers domaines, l’aviation naissante le rendant particulièrement lyrique : « Le plus grand défi que la nature avait porté à l’homme enfin relevé. »

« Honneur à l’oiseau merveilleux qui nous vient d’Amérique, à l’homme-oiseau plus audacieux, plus rapide, plus maître de l’air et plus sûr de son vol que l’albatros et le condor, au frère de ces jeunes hommes qui, dès le début de la grande guerre, vous vous en souvenez Général Pershing, vinrent planer sur nos champs de bataille, avec leurs amis de France, au premier cri d’alarme de la liberté. »

Paul PAINLEVÉ (1863-1933), ministre de la Guerre, Allocution prononcée le 27 mai 1927 au cours d’un déjeuner donné au ministère de la Guerre en l’honneur de Lindbergh. Paroles et écrits / Paul Painlevé ; publiés par la Société des Amis de Paul Painlevé

« … Comme chef de l’armée, au nom des camarades de Nungesser et de Coli, je suis fier, Charles Lindbergh, de vous adresser le salut le plus enthousiaste de l’aviation militaire française (…) Vous avez relevé le défi, réalisé l’impossible rêve, agrandi l’héroïsme humain aux dimensions de la planète ; vous avez au-dessus de l’Océan, jeté entre nos deux villes, entre nos deux nations, entre nos deux continents, un invisible lien que rien ne rompra plus. »

À la disparition d’Aristide Briand, Painlevé rend superbement et littérairement hommage à l’infatigable combattant pour la paix dans le monde, magnifique utopie à laquelle on pouvait encore croire dans l’entre-deux-guerres.

« Au lendemain de la mort d’un grand penseur, Lamartine écrivait : ‘Le niveau de l’intelligence humaine a baissé cette nuit’. L’après-midi où le cœur lassé de Briand a cessé de battre, on aurait pu dire également : ‘ L’esprit d’humanité a baissé aujourd’hui en Europe.’ »

Paul PAINLEVÉ (1863-1933) en 1932. Paroles et écrits / Paul Painlevé ; publiés par la Société des Amis de Paul Painlevé

« … Et pourquoi seulement en Europe ? Dans le monde entier ; car, si les circonstances ont fait de Briand le guide de la Société des Nations, s’il a été le promoteur de l’union européenne, jamais il n’a perdu de vue un instant l’Amérique. Le jour où, à Paris, il mit sa signature au bas du pacte Kellogg, fut pour lui un jour de joie et de triomphe. La paix, d’après lui, ne pouvait être solidement établie que par un accord efficace et loyal de toutes les nations civilisées. »

Même foi en la politique qu’en la science, les deux passions à qui Painlevé a consacré sa vie. Il meurt un an après, épuisé d’avoir tant donné en se battant sur tous les fronts.

« Il fut successivement et avec une égale aisance un grand savant, un créateur dans le domaine de la pensée grâce à son génie mathématique lucide et profond, un orateur et un écrivain remarquable par sa sensibilité, par la force et la beauté de son expression, et enfin un homme d’action d’une grande clarté d’esprit et d’un courage à toute épreuve. Il joignait à ces qualités un amour ardent de la justice, une bonté agissante et une chaleur de cœur qui en faisaient le plus charmant et le meilleur des amis. C’est un homme, au sens le plus plein, le plus élevé et le plus complet du mot, que nous venons d’avoir la douleur de perdre. »

Paul LANGEVIN (1872-1946), Paul Painlevé, le savant. Mots prononcés à sa mort, novembre 1933.  Paroles et écrits / Paul Painlevé ; publiés par la Société des Amis de Paul Painlevé

4 novembre 1933. Le gouvernement de la République, en vertu d’une loi votée à l’unanimité par la Chambre et le Sénat, lui fait des obsèques nationales. Tout un peuple l’accompagne au Panthéon.

Fort de sa triple légitimité - spécialiste des questions militaires unanimement reconnu, leader républicain socialiste (Cartel des gauches) et savant réputé – il prit part aux grands débats de son temps, toujours passionné, sincère et vibrant. Même usé en fin de vie, le politique n’a jamais éclipsé l’intellectuel avec ses responsabilités de savant. L’homme public fut soumis à un rythme effréné : la politique, ponctuée par les élections, les débats à la Chambre, les crises ministérielles ou les rencontres internationales ; la science, avec les heures consacrées à l’enseignement, les réunions pour rénover les savoirs universitaires et développer la recherche.

Après la Seconde Guerre mondiale, la Quatrième République poursuit la même logique de panthéonisation avec des choix républicains et des variantes thématiques classiques.

12. Paul LANGEVIN

« Comprendre va plus loin que connaître. Le jeune savant, quelque abstraites que doivent être ses préoccupations ultérieures, ne doit pas perdre prématurément le contact avec les faits, ni le sens concret des réalités matérielles ou humaines. ».

Paul LANGEVIN (1872-1946), Discours prononcé à l’occasion du cinquantenaire de l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de Paris, 27 avril 1933, Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, Paris, Cinquante années de science appliquée à l’industrie (1933), Hippolyte Copaux

Physicien, philosophe des sciences et pédagogue, il est connu pour sa théorie du magnétisme et son apport au mouvement brownien (associé au nom de Robert Brown), l’invention du sonar, l’introduction de la théorie de la relativité d’Albert Einstein en France et le plan Langevin-Wallon de réforme de l’enseignement.

Né un an après la Commune de Paris dans une famille républicaine, fils d’un ouvrier dans le bâtiment et d’une institutrice, il se distingue dès l’école primaire en élève surdoué et motivé : « Mon père qui avait dû, malgré lui, interrompre ses études à l’âge de dix-huit ans, m’a inspiré le désir de savoir ; lui et ma mère, témoins oculaires du siège et de la sanglante répression de la Commune, m’ont mis au cœur l’horreur de la violence et le désir passionné de la justice sociale. »

Attiré par l’univers scientifique et conseillé par Pierre Curie, il choisit la recherche et l’enseignement plutôt qu’une carrière d’ingénieur. Boursier de la Ville de Paris, il va travailler un an au laboratoire Cavendish de Cambridge, foyer de la physique moderne. C’est en même temps un militant de gauche : signataire dès 1898 de la pétition visant à innocenter Alfred Dreyfus, pacifiste et antifasciste, il participe à la Société des Nations créée après la Première Guerre mondiale et prend position contre les armes chimiques et biologiques.

Président de la Ligue des droits de l’homme de 1944 à 1946, il devient comme beaucoup d’intellectuels un « compagnon de route » du Parti communiste, lié par une profonde amitié avec trois autres panthéonisés à suivre, les Curie (Pierre et Marie) et Jean Perrin, mais aussi Émile Borel (mathématicien renommé, professeur et député).

« L’histoire des idées nous fait apparaître la science comme vivante ; c’est celle que nous devons enseigner plutôt que la science morte des résultats techniques dans laquelle se confine trop souvent l’enseignement scientifique. »

Paul LANGEVIN (1872-1946), Le problème de la culture générale (1932). Paul Langevin - Propos d’un physicien engagé pour mettre la science au service de tous, textes présentés et annotés par Bernadette Bensaude-Vincent, éd. Vuibert, SFHST, 2007, p. 237

À mesure que la complexité scientifique augmente, la vulgarisation devient une problématique récurrente depuis le Siècle des Lumières et une question jamais (bien) résolue. La plupart des grands scientifiques ayant aussi vocation politique vont se confronter à ce problème qui concerne le (grand) public, mais aussi l’enfant.

« Toutes les méthodes d’éducations nouvelles sont issues de l’observation à la fois précise, affectueuse et tendre des réactions de l’enfant devant la vie. »

Paul LANGEVIN (1872-1946), Paul Langevin - Propos d’un physicien engagé pour mettre la science au service de tous, textes présentés et annotés par Bernadette Bensaude-Vincent (2007)

« … Ces réactions enregistrées de manière véritablement scientifique, calme et humaine, sans cesser d’être précise, ont été utilisées pour déterminer la manière dont nous devons traiter, élever et éduquer l’enfant. Je ne crois pas exagérer en disant que cette grande découverte est un des résultats de l’introduction de l’esprit scientifique dans la solution des problèmes de l’éducation comme nous considérons qu’il doit être introduit dans la solution de tous les problèmes d’ordre humain. » Toute sa vie et l’année même de sa mort, outre tous ses travaux scientifiques, cette obsession a aussi des raisons et des conséquences politiques. En 2021, en pleine « crise sanitaire », le problème fait toujours débat et la mise en garde de Langevin est plus que jamais actuelle.

« S’il devait arriver que seuls quelques initiés puissent participer à la joie de comprendre et à la possibilité d’agir, notre humanité courrait un grand danger. Le gouvernement des savants auquel pensait Renan serait, en effet, aussi dangereux que toute autre sorte de dictature d’un homme ou d’une oligarchie. »

Paul LANGEVIN (1872-1946), La Pensée et l’action (1946)

Conclusion de cette conférence ultime : « L’expérience nous montre qu’un homme disposant d’une puissance excessive, politique ou financière, se déséquilibre. Les savants ne feraient pas exception et deviendraient aussi des fous dangereux. Il faut donc qu’à l’effort de construire la science nous joignions celui de la rendre accessible, de sorte que l’humanité poursuive sa marche en formation serrée, sans avant-garde perdue ni arrière-garde traînante. » Dont acte !

Le transfert des cendres au Panthéon de Paul Langevin se fait dès 1948, avec celles de son ami et confrère Jean Perrin.

13. Jean PERRIN

« La science remplace du visible compliqué par de l’invisible simple. »

Jean PERRIN (1870-1942). Questions aux savants (1969), Pierre-Henri Simon

Né à Lille, fils d’un officier d’infanterie issu d’une famille de paysans, doué pour les lettres comme pour les sciences, il termine ses études à Paris au lycée Janson, dans la classe très réputée de « maths spé » (Mathématiques Spéciales). Entré à l’École Normale Supérieure en 1891, il débute dans la recherche par un coup d’éclat, apportant la première preuve directe de l’existence des électrons. Pendant la guerre de 1914-1918, officier du Génie, il crée plusieurs appareils stéréo-acoustiques pour localiser les batteries d’artillerie et les sous-marins ennemis.

Peu après, chargé de créer l’enseignement de la Chimie physique à la Sorbonne, il professe jusqu’en 1940. Il multiplie livres et articles destinés aux étudiants et au grand public. Parallèlement, il s’investit corps et âme dans l’organisation et la valorisation de la recherche scientifique, comme conseiller, puis comme Secrétaire d’État à la Recherche Scientifique dans le ministère Léon Blum du Front populaire (1936-1937) : il crée l’Observatoire de Haute-Provence en 1936, le Palais de la découverte en 1937 et le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en 1939, destiné à la recherche fondamentale qu’il a toujours défendue.

« La découverte de l’inconnu doit être poursuivie sans préoccupation pratique, précisément si l’on veut en tirer de grands résultats. Ce n’est pas en se donnant pour problème de voir nos organes à l’intérieur de notre corps qu’on eût pu découvrir les rayons X […] Ce n’est pas en cherchant à communiquer avec les antipodes qu’on eût pu découvrir les ondes hertziennes »

Jean PERRIN (1870-1942), Les Atomes (1913)

Ce livre sera son œuvre majeure. Dressant un état des connaissances en sciences physiques, il inclut ses propres découvertes. Cette synthèse lui vaut une renommée internationale.

Associant toujours rigueur scientifique et clarté didactique, il expose les lois atomiques, la structure moléculaire, le mouvement brownien, les problèmes de la lumière et des quanta. Le premier, il donne une valeur précise au nombre d’Avogadro et apporte la confirmation de l’existence des atomes. Henri Poincaré (frère de Raymond, l’homme politique), sceptique sur leur existence, avoue que « l’atome des chimistes est devenu réalité ». Perrin recevra le prix Nobel de physique en 1926 pour avoir validé l’hypothèse atomiste, mettant un terme définitif à la longue bataille sur l’existence réelle des molécules.

La création du CNRS (loi du 19 octobre 1939) sera l’aboutissement de vingt ans de travail, de conception et de concertation avec ses collègues, de pédagogie et de persuasion vis-à-vis des politiques. Huit mois plus tard, il prend sa retraite et tente de quitter la France occupée pour combattre de l’extérieur : « En ce qui me concerne, j’ai toujours été de ceux qui savaient pouvoir rendre plus de services hors de France que sous l’emprise allemande. »

« Il a tout d’un prophète, sa foi dans la science est bel et bien d’origine religieuse. Il n’en disconvenait pas. »

Pascal ORY (né en 1948). Bibliothèque INSA Lyon

Cet historien rend un hommage posthume à l’homme, au professeur inspiré, au confrère militant dont le visage christique nous interroge encore. Humainement, ce fut un être particulièrement attachant.

Au sein de l’École normale supérieure et dans le contexte de l’affaire Dreyfus, Jean Perrin s’entoura très tôt d’un groupe d’amis, socialisants et dreyfusards, Pierre et Marie Curie, Paul Langevin, Émile Borel. Ils militent à la Ligue des droits de l’homme dès sa fondation et participent aux premières universités populaires. Le clan Borel, Curie, Langevin et Perrin restera toujours soudé. Ils soutiendront Marie Curie après la mort accidentelle de Pierre Curie en 1906 et lors de l’affaire Curie-Langevin, Marie la « Veuve radieuse » étant accusée d’être sa maîtresse, dans un contexte nationaliste (elle est née Polonaise) et sexiste (particulièrement dans le milieu scientifique).

« Passant, laisse ton pas s’alanguir, le soleil
Là-bas achève de descendre.
Viens rêver un instant, sans funèbre appareil.
D’un grand humain voici la cendre.
Il n’avait d’autre foi que sa ferme raison / Et ne haïssait que la haine.
Son génie était vaste, aventureux, divers. / Pas d’audace qu’il n’ait osée.
Il comptait des milliards de milliards d’univers / Dans une goutte de rosée.
Il croyait à la Vie, au Progrès, au Bonheur / Et donnait avec allégresse
A tous, autour de lui, les fruits de son labeur / Et le trésor de sa tendresse.
Il aimait son pays, mais quand la Liberté / Y fut dans la honte égorgée
Il préféra l’exil où dans l’adversité / Son âme restait inchangée.
Il est mort dans la lutte en nous criant Espoir !
La France renaîtra plus belle
Dans un monde plus juste, après le gouffre noir,  
Car la lumière est éternelle. »

Épitaphe anonyme de Jean Perrin, écrite par l’un de ses collaborateurs et amis, citée par Wikipédia

Ses cendres furent transportées au Panthéon en 1948, avec celles de son confrère Paul Langevin.

14. Victor et Marc SCHŒLCHER

« Les Noirs ne sont pas stupides parce qu’ils sont noirs, mais parce qu’ils sont esclaves. »

Victor SCHŒLCHER (1804-1893). Esclavage et colonisation (1948), recueil de textes choisis de Victor Schœlcher, publié pour le centenaire de l’abolition

Son père Marc Schœlcher, originaire de Fessenheim en Alsace, possède une usine de fabrication de porcelaine. Il envoie son fils au Mexique, aux États-Unis et à Cuba en 1828-1830, comme représentant commercial de l’entreprise familiale. C’est à Cuba qu’il est révolté par l’esclavage. Mais son discours abolitionniste va évoluer.

De l’esclavage des Noirs et de la législation coloniale (1833) est un réquisitoire contre l’esclavage et pour son abolition renvoyée à un « futur incident révolutionnaire que j’appelle de mes vœux. » En attendant, il propose d’humaniser la condition des esclaves.

De mai 1840 à juin 1841, il retourne aux Antilles et visite le Trou-Vaillant (Saint-James) où les esclaves appartiennent à l’État. Désormais, il va se battre pour une abolition immédiate et complète. Rappelons que l’esclavage, aboli sous la Révolution et par acclamation  le 4 février 1794, fut rétabli par Napoléon le 20 mai 1802, une grande partie de l’économie française dépendant des plantations de cannes à sucre dans les colonies. Mais à Sainte-Hélène, il reconnut son erreur.

« Le seul, l’unique remède aux maux incalculables de la servitude c’est la liberté. Il est impossible d’introduire l’humanité dans l’esclavage. Il n’existe qu’un moyen d’améliorer réellement le sort des nègres, c’est de prononcer l’émancipation complète et immédiate. »

Victor SCHŒLCHER (1804-1893), Histoire de l’esclavage pendant ces deux dernières années, conclusion du préambule (1847)

Il regroupe ces articles dans ce livre et conclut : « Tout le monde est d’accord sur la sainteté du principe de l’abolition (car) le sort des esclaves n’a pas cessé d’être horrible, atroce, dégradant, infâme, malgré les lois, les ordonnances, les règlements faits pour l’alléger. » La notoriété de Schœlcher est telle qu’il est élu député sous la Deuxième République par la Martinique et la Guadeloupe. Il opte pour la Martinique.

« Attentat contre la dignité humaine, violation flagrante du dogme républicain : Liberté, Égalité, Fraternité. »2160

Victor SCHŒLCHER (1804-1893), Le Moniteur, 2 mai 1848. Victor Schœlcher et l’abolition de l’esclavage (2004), Aimé Césaire

Sous-secrétaire d’État dans le gouvernement provisoire, il plaide contre l’esclavage et voit l’aboutissement de sa lutte : « Par les décrets du 27 avril 1848, rendus sur l’initiative de Schœlcher, l’esclavage, aboli une première fois par la Convention (4 février 1794), a été définitivement supprimé dans nos colonies primitives. » (Alfred Rambaud, Histoire de la civilisation contemporaine)

« Schœlcher dépasse l’abolitionnisme et rejoint la lignée de l’homme révolutionnaire : celui qui se situe résolument dans le réel et oriente l’histoire vers sa fin (…) Victor Schœlcher, un des rares souffles d’air pur qui ait soufflé sur une histoire de meurtres, de pillage et d’exactions. »

Aimé CESAIRE (1913-2008), Introduction de Esclavage et colonisation, recueil de textes de Victor Schœlcher publié aux PUF (1948)

« Disons-nous et disons à nos enfants que tant qu’il restera un esclave sur la surface de la Terre, l’asservissement de cet homme est une injure permanente faite à la race humaine tout entière. » Tel est le message final de Schœlcher.

Enterré au Père-Lachaise, son corps est transféré au Panthéon le 20 mai 1949, par décision de l’Assemblée nationale et du Président du Conseil de la République, Gaston Monnerville. Victor Schœlcher ayant désiré reposer près de son père, le père et le fils se retrouvent au Panthéon (fait unique).

Le même jour et très symboliquement, le Guyanais Félix Éboué devient le premier noir inhumé au Panthéon. 

15. Félix ÉBOUÉ 

« Schœlcher avait dit : ‘Aux Noirs libérés, la République donne pour patrie la France.’ Félix Éboué a justifié ce geste. »,

Gaston MONNERVILLE (1897-1991), Allocution à la radio, 19 mai 1949

Né d’une famille issue de « nouveaux libres » (esclaves émancipés par l’abolition de 1848) et libérateur de la France, Félix Éboué va logiquement se retrouver avec Schœlcher, libérateur des esclaves - tous deux ardents républicains (et francs-maçons), proposés en même temps pour la panthéonisation par le Guyanais Gaston Monnerville, dans l’ambiance du centenaire de la Révolution de 1848.

Gaston Monnerville, né à Cayenne en Guyane française, mulâtre, député de Guyane de 1932 à 1940, sous-secrétaire d’État aux Colonies de 1937 à 1938, se retrouve président du Conseil de la République de 1947 à 1958. Avocat, franc-maçon, engagé dans la Résistance, il deviendra président du Sénat de 1958 à 1968 et opposant à de Gaulle dont il avait  souhaité le retour au pouvoir – lui reprochant une dérive monocratique contre l’esprit de la Constitution.

« C’est [un] message d’humanité qui a guidé Félix Éboué, et nous tous, Résistants d’outre-mer, à l’heure où le fanatisme bestial menaçait d’éteindre les lumières de l’esprit et où, avec la France, risquait de sombrer la liberté »

Gaston MONNERVILLE (1897-1991), Président du conseil de la République. « Félix Éboué 1884-1944 » [archive], sur cheminsdememoire.gouv.fr, Ministère des Armées.

Félix Éboué est le premier gouverneur noir nommé par le Front populaire. Humaniste, franc-maçon, membre de la SFIO, sitôt la France occupée par les armées du IIIe Reich, il entend l’appel du 18 juin 1940 du général de Gaulle.

Résistant de la première heure, le 26 août à la mairie de Fort-Lamy, il proclame, avec le colonel Pierre Marchand (commandant militaire du territoire) le ralliement officiel du Tchad au général de Gaulle, donnant ainsi « le signal de redressement de l’Empire tout entier » et une légitimité politique d’État souverain à la France libre, jusqu’alors dépourvue de tout territoire ! Le 15 octobre, il reçoit de Gaulle à Fort-Lamy, pour être nommé un mois après gouverneur général de l’Afrique-Équatoriale française.

« Cet homme d’intelligence et de cœur, ce Noir ardemment français, ce philosophe humaniste, répugnait de tout son être à la soumission de la France et au triomphe du racisme nazi. »

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires

Félix Éboué avait pour mission d’assurer la protection de la voie stratégique vers le Congo français. Il fait construire les routes qui permettront à la colonne Leclerc de remonter rapidement en janvier 1941 à travers le Tibesti vers l’Afrique du Nord. Le 29 janvier, il reçoit la croix de l’ordre de la Libération. Cest le troisième Compagnon de la Libération.

Devenu gouverneur général de l’AEF (Afrique Équatoriale Française), il entame un programme de réformes administratives et sociales tout en œuvrant à l’effort de guerre de la France.

Refusant la fatalité de la défaite, se sacrifiant au travail, inébranlable dans sa fidélité à de Gaulle malgré les calomnies visant ce haut-fonctionnaire qui a « trahi », épuisé et malade, il meurt au Caire le 17 mai 1944, avant d’avoir pu fêter la libération de la France et la victoire.

Cet homme d’action et d’honneur reste aussi pour un discours célèbre qui vaut citation à plus d’un titre.

« À cette jeunesse que l’on sent inquiète, si incertaine devant les misères de ces temps qui sont les misères de tous les temps ; à cette jeunesse, devant les soucis matériels à conjuguer ; à cette jeunesse dont on veut de part et d’autre, exploiter les inquiétudes pour l’embrigader ; à cette jeunesse, généreuse et spontanée, n’ai-je pas le devoir, me tournant vers elle, de l’adjurer à mon tour de rester indépendante. »

Félix ÉBOUÉ (1884-1944), Discours, prononcé à la distribution des prix du lycée Carnot à Pointe-à-Pitre, 1er juillet 1937

L’étonnante actualité du propos reflète l’homme de cœur et de foi en ces valeurs françaises, humaines et universelles : « Jouer le jeu, c’est fuir avec horreur l’unanimité des adhésions dans la poursuite de son labeur. C’est comprendre Descartes et admettre saint Thomas ; c’est dire : « Que sais-je ? » avec Montaigne, et « Peut-être ! » avec Rabelais. C’est trouver autant d’agrément à l’audition d’un chant populaire qu’aux savantes compositions musicales. C’est s’élever si haut que l’on se trouve partout à son aise, dans les somptueux palais comme dans la modeste chaumière de l’homme du peuple ; c’est ne pas voir un excès d’honneur quand on est admis là, et ne pas se sentir gêné quand on est accueilli ici. […]  Jouer le jeu, enfin, c’est mériter votre libération et signifier la sainteté, la pureté de votre esprit. »

La France, par la loi du 28 septembre 1948 ordonne que soient inhumés au Panthéon les restes du premier résistant de la France d’Outre-Mer. La dépouille mortelle de Félix Éboué est débarquée le 2 mai 1949 à Marseille qui lui fait un émouvant accueil. Le vendredi 20 mai 1949, il entre au Panthéon en compagnie de Victor Schœlcher.

C’est la première personne noire panthéonisée. La seconde sera Joséphine Baker, en 2021

16. Louis BRAILLE

« Procédé pour écrire les paroles, la musique et le plain-chant au moyen de points, à l’usage des aveugles. »

Louis BRAILLE (1809-1852)

Louis Braille est connu et même célèbre dans le monde entier pour avoir perfectionné à l’extrême une méthode de lecture et d’écriture relativement simple pour les aveugles ou les mal voyants – il y a plus qu’une nuance entre les deux catégories que l’on a tendance à confondre !

Sa vie fut tragiquement simple et relativement courte. À trois ans, il se blesse à l’œil droit en bricolant maladroitement dans l’atelier de son père bourrelier. La blessure (grattée) s’infecte et l’infection s’étend à l’œil gauche, d’où la cécité. Entré à dix ans à l’Institut des jeunes aveugles, il y passe toute sa vie, hormis quelques séjours dans sa famille. À 16 ans, il perfectionne une méthode déjà existante, utilisant le sens du toucher très développé chez les aveugles et condensant tous les caractères de l’alphabet sur une figure à six points saillants. Il permet aussi de lire et d’écrire la musique, si importante dans la vie des aveugles. C’est « le braille » qui finit par s’imposer, malgré diverses oppositions.

Outre cette invention géniale par sa simplicité et sa praticabilité,  Braille fut aussi enseignant à l’Institut des aveugles et organiste de talent, titulaire de l’orgue dans deux églises parisiennes, Saint-Nicolas-des-Champs et Saint-Vincent-de-Paul en 1845.

Il meurt à 42 ans d’une tuberculose probablement contractée dans les locaux très insalubres de l’Institut. Cette maladie infectieuse faisait des ravages jusqu’à une autre invention simple et géniale : la vaccination par le BCG (Bacille de Calmette et Guérin) mis au point à l’Institut Pasteur au début du XXe siècle.

Ses cendres sont transférées au Panthéon un siècle plus tard, en 1952. La Journée Mondiale du braille (4 janvier, anniversaire de sa naissance) rend un juste hommage à cet homme discret qui a changé la vie de millions d’aveugles dans le monde.

« Vivez sans voir, mais soyez ce que vous êtes. »
“Live without seeing, but be what you are.”

Louis BRAILLE (1809-1852)

Cette devise inscrite sur des tee-shirts rappelle cette règle de vie signée d’un des plus célèbres aveugles de l’histoire.

Avec Homère, poète épique et légendaire de la Grèce ancienne et Ray Charles, pianiste et musicien noir américain, aveugle à 7 ans, compositeur des standards de la musique pop, de blues et de country.

Lire la suite : le Panthéon, Ve République

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