De Gaulle : le général en guerre | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

De Gaulle.

Ce nom s’impose, en plus des références mémorielles : Appel du 18 juin (petite erreur récurrente !), compte rond des anniversaires de naissance et de mort (1890-1970) et anniversaire de la bataille de France (1940) font de 2020 « l’année de Gaulle ».

Premier hommage médiatique du président Macron au grand aîné, en mai dernier, et d’autres suivent. S’approprier l’héritage du général, ça ne peut pas faire de mal… Si les discours sont suivis d’actions : règle sans exception et l’une des particularités de ses « deux vies » politiques.

De Gaulle reste notre dernier personnage historique. Il sort de scène en 1969 et se retire pour achever ses Mémoires. Un an après, « la France est veuve » (selon le mot de son successeur, le président Pompidou). L’Histoire en citations perd un auteur et acteur majeur du récit national (sur le podium, après Napoléon et devant Victor Hugo).

La Cinquième République aura d’autres hommes politiques (avec des idées pour la France) et beaucoup de politiciens (faisant carrière), mais plus de premier grand rôle propre aux époques épiques : dernière guerre mondiale, puis guerre civile d’Algérie. Ce genre de périodes, certes dures à vivre pour les contemporains (Révolution, Empire, toutes les guerres), engendre des personnages hors norme.

De Gaulle se révèle tardivement, à 50 ans : surdoué du Verbe (discours, écrits) et de l’Action. En 1940, il faut sauver la France en péril. Mission plus que difficile, mais « impossible n’est pas français » (Napoléon). En 1958, la guerre d’Algérie est l’occasion d’un come-back historique (plus réussi que les Cent-Jours napoléoniens !).

De Gaulle incarne certes « l’ancien monde » et ses valeurs. Ce n’est pas un homme « moderne », il ne sacrifie jamais à la mode de son temps et la « chienlit » de Mai 68, mal comprise d’un président vieillissant, lui sera fatale l’année suivante. Malgré tout, c’est le seul personnage de l’histoire qui peut nous servir aujourd’hui de référence : par sa Résistance, son courage physique et moral, ses vues (souvent) prophétiques, ses ambitions nationales (jamais personnelles), son honnêteté absolue, sa rigueur extrême. Quant à son humour présidentiel toujours en situation, (re)découvrez-le !
Nous dédions à de Gaulle, successivement général en guerre et président au pouvoir, une mini-série en deux éditos. La chronologie s’impose en bonne logique historique.

Toutes les citations de cet édito sont à retrouver dans nos Chroniques de l’Histoire en citations : en 10 volumes, l’histoire de France de la Gaule à nos jours vous est contée, en 3 500 citations numérotées, sourcées, contextualisée, signées par près de 1 200 auteurs.

 

I. Le général en guerre. 

 

Prologue

La France en guerre.

« La vieillesse est un naufrage. Pour que rien ne nous fût épargné, la vieillesse du maréchal Pétain allait s’identifier avec le naufrage de la France. »2708

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942 (1954)

1939-1945. La France vit l’une des pages tragiques de son histoire : guerre et défaite, occupation de son territoire, pillage de ses ressources, destructions, hécatombes.

En 1940, le recours au maréchal Pétain, héros de la Première Guerre mondiale, vieillard de 84 ans, va se révéler le pire des pièges et le pays se divise dans une autre guerre fratricide.

« Un fou a dit « Moi, la France » et personne n’a ri parce que c’était vrai. »2709

François MAURIAC (1885-1970). Encyclopædia Universalis, article « France »

Cette citation du gaulliste Mauriac, peu connue et parfaitement sourcée, résume idéalement le personnage et la situation. Elle fait écho au mot de Louis XI, dernier roi du Moyen Âge : « Je suis France » (n° 365)

Simple général de brigade à titre temporaire, Charles de Gaulle en 1940, absolument seul et contre le destin, refuse la défaite entérinée par le gouvernement légal de la France face à l’Allemagne nazie, continue la lutte dans l’Angleterre toujours en guerre, mobilise des résistants, combattants français de plus en plus nombreux à entendre cette autre voix de la France parlant espoir et grandeur, se fait reconnaître non sans peine des Alliés, déchaîne des haines et des passions également inconditionnelles, et permet enfin à la France d’être présente au jour de la victoire finale.

« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. »2710

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942 (1954)

Premiers mots des Mémoires rédigés entre l’échec du RPF (1953) et le retour au pouvoir (mai 1958), parus de 1954 à 1959. L’Appel (1940-1942), L’Unité (1942-1944), Le Salut (1944-1946) : six années d’histoire de France et du monde en trois tomes – suite de récits, portraits, méditations et formules – signés d’un personnage historique qui est aussi un écrivain parmi les grands du siècle. Son entrée dans la prestigieuse Pléiade (Gallimard, 2002) en fait foi.

Le début est devenu page d’anthologie : « Le côté positif de mon esprit me convainc que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang ; que, seules, de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même ; que notre pays, tel qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur. »

« Il n’y a eu de France que grâce à l’État. La France ne peut se maintenir que par lui. Rien n’est capital que la légitimité, les institutions et le fonctionnement de l’État. »2974

Charles de GAULLE (1890-1970), Conseil d’État, 28 février 1960. Essai sur la pratique de la Ve République : bilan d’un septennat (1968), Jean Gicquel

Parole de crise, certes (au lendemain des barricades d’Alger), mais idée chère à de Gaulle, grand admirateur de Richelieu qui fit de la France un État moderne. La légitimité était déjà un thème récurrent, durant sa Résistance.

L’action et le verbe gaulliens se ramènent à quelques idées forces, régulièrement martelées par de Gaulle s’adressant au peuple ou à ses représentants. Dans Les Chênes qu’on abat, Malraux le cite : « Les choses capitales qui ont été dites à l’humanité ont toujours été des choses simples. »

« Pour soulever le fardeau, quel levier est l’adhésion du peuple ! Cette massive confiance, cette élémentaire amitié, qui me prodiguent leurs témoignages, voilà de quoi m’affermir. »2712

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome II, L’Unité, 1942-1944 (1956)

De Gaulle, d’abord seul, rassemble autour de sa personne et de l’idée-force de Résistance une « armée des ombres » et des troupes de militaires qui grossiront. La France, pétainiste dans son immense majorité en 1940, se retrouve gaulliste dans les mêmes proportions, en 1945. Divisions, oppositions, contestations au nouveau chef de la France se manifesteront après le « salut ».

« Elle [la France] n’est pas seule […] Elle peut faire bloc avec l’Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte […] Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. »2713

Charles de GAULLE (1890-1970), Appel du 18 juin 1940, Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942 (1954)

Le fameux Appel (qui aura naturellement sa place en Chronique !) se devait de rappeler cette raison d’espérer. Atout majeur de la France dans cette histoire, la Grande-Bretagne a aussi trouvé son grand homme : Churchill, partenaire essentiel pour de Gaulle. Au lendemain de la défaite française de juin 1940, la « bataille d’Angleterre » commence avec la marine qui empêche tout débarquement allemand, l’aviation qui met en échec la Luftwaffe, enfin le Commonwealth qui permet de tenir tête à Mussolini et même à Hitler, dans la guerre méditerranéenne.

« Cette guerre est une guerre mondiale. Dans l’univers libre, des forces immenses n’ont pas encore donné. Un jour, ces forces écraseront l’ennemi. Il faut que la France, ce jour-là, soit présente à la victoire. Alors elle retrouvera sa liberté et sa grandeur. »2714

Charles de GAULLE (1890-1970), Appel « A tous les Français » du 23 juin 1940. La Résistance : chronique illustrée 1930-1950 (1973), Alain Guérin

Paroles littéralement prophétiques, alors que l’Angleterre est seule à faire encore front face à Hitler qui semble tout-puissant ! La guerre devient mondiale quand l’Allemagne attaque l’URSS (22 juin 1941) et quand le Japon intervient contre les États-Unis (7 décembre 1941) et le Commonwealth (début 1942). Elle s’étend à tous les continents, toutes les mers du globe, mobilise 92 millions d’hommes et fait (selon les estimations) de 35 à 60 millions de morts (civils et militaires). Il fallait sans doute que cette guerre, si mal commencée, devint mondiale pour finir bien, mais le prix en sera terrible, au-delà même de ces statistiques.

« La guerre, ce n’est pas l’acceptation du risque. Ce n’est pas l’acceptation du combat. C’est, à certaines heures, pour le combattant, l’acceptation pure et simple de la mort. »2715

Antoine de SAINT-EXUPÉRY (1900-1944), Pilote de guerre (1942)

Pilote de ligne qui traça l’un des premiers la liaison France-Amérique, pilote d’essai et de raid, alors que le succès littéraire lui vint au début des années 1930 – Courrier du Sud, Vol de nuit –, journaliste partant pour de grands reportages, combattant en 1939-1940, il rejoint en 1943 les Forces françaises libres et meurt en 1944, pilote volontaire pour une mission de guerre. L’humanisme, le lyrisme, la façon simple et courageuse de faire ce métier d’aventurier, et cette fin à 42 ans, font de « Saint-Ex » un héros et un écrivain très aimés, notamment de la jeunesse (avec son Petit Prince).

« Faire la guerre au loin est assurément une épreuve très pénible, mais […] la supporter sur le territoire national, et cela trois fois en un siècle, face au plus savamment cruel des ennemis, c’est beaucoup plus qu’il n’en faut pour surmener un peuple édifié tour à tour dans le malheur et la gloire. »2716

Georges DUHAMEL (1884-1966), La Pesée des âmes (1949)

Comme Saint-Ex, Duhamel, témoin lucide de son temps, tire d’un métier qui lui fait côtoyer la mort l’essentiel de son inspiration littéraire et de son humanisme. Biologiste et médecin, engagé à titre de chirurgien militaire dans « cette aventure absurde et monstrueuse » de la Grande Guerre, il a vu venir la suivante. Elle fait d’énormes dégâts matériels en France : ports, ponts, voies ferrées, usines et maisons détruites. La terre même a souffert, bouleversée par les bombardements, truffée de mines. Les pertes humaines sont estimées à 600 000 : 200 000 soldats, 400 000 civils (dont la moitié morts en déportation, dans les camps).

« C’est une erreur de croire que les hommes moyens ne sont capables que de sacrifices moyens. »2717

Georges BERNANOS (1888-1948). Après Dachau : recueil des allocutions de Pierre Murat (1992), Pierre Murat

À côté des héros, une armée des ombres va se lever, anonyme, donnant le gros des bataillons de la Résistance. Ce phénomène est capital dans cette guerre, initié par de Gaulle dès l’Appel du 18 juin 1940, mais assumé par des volontaires de plus en plus nombreux en France et dans les pays voisins, « armée des ombres » bientôt organisés en réseaux.

« Battus, brûlés, aveuglés, rompus, la plupart des résistants n’ont pas parlé ; ils ont brisé le cercle du Mal et réaffirmé l’humain, pour eux, pour nous, pour leurs tortionnaires mêmes. »2718

Jean-Paul SARTRE (1905-1980), Situations II (1948)

Prisonnier, libéré grâce à un subterfuge, Sartre l’éternel engagé participe à la constitution d’un réseau de résistance. Activité clandestine à haut risque : en France, 30 000 résistants fusillés, plus de 110 000 déportés, dont la plupart morts dans les camps ou à leur retour. Jean Moulin en est à la fois le chef (président du Conseil national de la Résistance), le héros, le martyr, le symbole.

« La vraie barbarie, c’est Dachau ; la vraie civilisation, c’est d’abord la part de l’homme que les camps ont voulu détruire. »2719

André MALRAUX (1901-1976), Antimémoires (1967)

Témoin et surtout acteur de ce temps, prisonnier de guerre en 1939, évadé d’un camp après l’armistice de 1940, aventurier au sens noble comme de Gaulle et rallié inconditionnel du général incarnant la Résistance, blessé dans les rangs du maquis, commandant la brigade d’Alsace-Lorraine à la libération. Le camp de concentration, institution type des régimes totalitaires, est l’un des instruments de la terreur instaurée par le nazisme : on y enferme les juifs, les gitans et les homosexuels, les résistants, tous les opposants. Dachau, près de Munich, est l’un des premiers camps ouverts, en 1933. Au total, 203 camps, entre 6 et 9 millions de morts (selon les sources), juifs en majorité.

« Hitler ? Connais pas. »2722

Bertrand BLIER (né en 1939), Titre d’un film de 1962

C’est aussi la réponse à un sondage, devenu symbole d’une génération qui n’a pas fait cette guerre et qui l’ignore.

Plus grave, la volonté pseudo scientifique et politiquement coupable de certains historiens des années 1980 de nier l’existence des camps de concentration, comme si l’holocauste n’avait été qu’une immense illusion collective. On appelle cela le révisionnisme. Élie Wiesel, prix Nobel de la paix (1986), qualifie cette attitude de perversion morale, intellectuelle, politique et sociale.

« Il faut se méfier des ingénieurs, ça commence par la machine à coudre, ça finit par la bombe atomique. »2723

Marcel PAGNOL (1895-1974), Critique des critiques (1947)

Le Japon, écrasé par les bombardements, résiste encore, trois mois après la capitulation allemande : la caste militaire refuse une telle issue et l’amiral Onishi, inventeur des « kamikazes », envisage froidement la mort de 20 millions de Japonais. Harry Truman, président des États-Unis, décide le 6 août 1945 de lancer la première bombe atomique. Hiroshima : près de 100 000 morts des suites de l’explosion. Le 9 août, deuxième bombe atomique à Nagasaki. Hiro-Hito l’empereur impose alors au pays sa volonté : le Japon capitule.

Sans ce recours à l’arme atomique, les plans les plus optimistes prévoyaient un débarquement qui aurait coûté dix-huit mois de préparation et un million de morts. La coopération des savants américains, anglais, canadiens, français, italiens et danois, permit également de devancer les « ingénieurs » allemands, près de trouver l’arme absolue. L’issue de la guerre et la face du monde en auraient été changées.

Le personnage du général de Gaulle.

« Comment voulez-vous que je fasse avec un homme qui se prend à la fois pour Jeanne d’Arc et Napoléon ! »2724

Franklin Delano ROOSEVELT (1882-1945). La Vie politique en France de 1940 à 1958 (1984), Jacques Chapsal

Le président des États-Unis n’éprouve pas la sympathie d’un Churchill pour le chef de la France libre et de Gaulle doit se battre dans les coulisses de la guerre, pour ne pas être systématiquement éliminé des opérations. Cela dit, la référence à ces deux personnages de l’histoire de France est d’autant plus juste que Napoléon est le grand homme de De Gaulle (avec César et Alexandre), cependant qu’il entretient avec la France un dialogue dont il fait souvent état dans ses Mémoires : « Je suis son fils qui l’appelle […] J’entends la France me répondre. »

« Chez de Gaulle, il n’y a pas de Charles. »2725

André MALRAUX (1901-1976). Tout est bien (1989), Roger Stéphane

Cette chronique originale prend pour titre le mot de la fin d’André Gide.

Roger Stéphane, citant le mot de Malraux, doute personnellement qu’il y ait un André chez Malraux. La vie privée du général reste très privée – et sa famille très discrète. La pudeur de De Gaulle passe souvent pour de l’orgueil. Même très populaire, le personnage en impose à tous.

« On ne fait rien de grand sans de grands hommes, et ceux-ci le sont pour l’avoir voulu. »2726

Charles de GAULLE (1890-1970), Le Fil de l’épée (1932)

La volonté et la croyance en son étoile sont venues très tôt au militaire qui n’était pas encore bien haut dans la hiérarchie militaire ni bien important dans les affaires de son pays. Il se fait d’abord connaître par cet écrit d’histoire politique, où il évoque déjà « le Caractère, vertu des temps difficiles ».

« La gloire se donne seulement à ceux qui l’ont toujours rêvée. »2727

Charles de GAULLE (1890-1970), Vers l’armée de métier (1934)

Le personnage se dévoile à nouveau et l’on croirait entendre Napoléon. Mais comme lui, de Gaulle se fait surtout remarquer par ses idées de stratégie militaire. Il prédit l’importance d’une armée motorisée et blindée dans un prochain conflit, thèse à l’encontre des idées reçues chez les militaires français de l’entre-deux-guerres : la défaite éclair de l’armée française en 1940 lui donnera raison.

« La grandeur est un chemin vers quelque chose qu’on ne connaît pas. »2728

Charles de GAULLE (1890-1970). Les Chênes qu’on abat (1979), André Malraux

Propos recueillis par le plus fidèle de ses historiographes, dans cet essai au titre superbement gaullien. On retrouve souvent, plus ou moins explicites, l’idée de destin et celle de grandeur chez de Gaulle comme chez Malraux. Leur dialogue « au sommet », que seule la mort interrompra, est l’une des rencontres du siècle, saluée par François Mauriac : « Ce qu’ils ont en commun, c’est ce qu’il faut de folie à l’accomplissement d’un grand destin, et ce qu’il y faut en même temps de soumission au réel. »

« On ne fait rien de sérieux si on se soumet aux chimères, mais que faire de grand sans elles ? »2729

Charles de GAULLE (1890-1970). Les Chênes qu’on abat (1979), André Malraux

Malraux a parfait le personnage de Gaulle aussi soigneusement que le sien propre – c’est « son côté Chateaubriand » que décèle si bien Mauriac en Malraux. De Gaulle lui ressemblait en cela aussi, cultivant son personnage et soucieux de laisser à l’histoire ses Mémoires.

« Toujours le chef est seul en face du mauvais destin. »2730

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942 (1954)

C’est la solitude subie, imposée - et une fois encore, le sens du destin. Le 17 juin 1940, à la veille du fameux Appel, de Gaulle est l’homme seul de l’Histoire et l’exprime dans ses Mémoires.

« Délibérer est le fait de plusieurs. Agir est le fait d’un seul. »2731

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome II, L’Unité, 1942-1944 (1956)

Solitude voulue par l’homme qui a conscience d’être le chef et veut en assumer les responsabilités. C’est une constante, au fil de l’action. Pendant la guerre, de Gaulle veut décider au nom de la France libre, diriger seul et coordonner l’action des diverses résistances intérieures, être le seul chef du Comité français de libération nationale (écartant le général Giraud préféré par les Américains) et s’imposer comme chef politique incontesté après la libération de Paris, à la tête du GPRF (Gouvernement provisoire de la République française).

Cet homme de fort caractère aura logiquement la même attitude en président de la Cinquième République.

« Le général de Gaulle se tient sous le regard du général de Gaulle qui l’observe, qui le juge, qui l’admire d’être si différent de tous les autres hommes. »2976

François MAURIAC (1885-1970), De Gaulle (1964)

Romancier témoin de son temps, il est redevenu gaulliste fervent depuis 1958, sans être jamais du style « godillot », ni dans le fond, ni dans la forme : « Que de Gaulle se voie lui-même comme un personnage de Shakespeare et comme le héros d’une grande histoire, cela se manifeste clairement chaque fois (et c’est souvent) qu’il parle de lui à la troisième personne. »

« Je quitte, par intervalles, le cortège officiel afin d’aborder la foule et de m’enfoncer dans ses rangs. »2977

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome III, Le Salut, 1944-1946 (1959)

Ce sont les « bains de foule » popularisés par le petit écran des années 60. On voit émerger le président, dominant d’une bonne tête les vagues se pressant autour de lui. Dans ses Mémoires, il parle ainsi de ses relations de toujours avec le peuple français : « Serrant les mains, écoutant les cris, je tâche que ce contact soit un échange de pensées. Me voilà, tel que Dieu m’a fait ! voudrais-je faire entendre à ceux qui m’entourent. Comme vous voyez, je suis votre frère, chez lui au milieu des siens. »

« Les choses capitales qui ont été dites à l’humanité ont toujours été des choses simples. »2732

Charles de GAULLE (1890-1970). Les Chênes qu’on abat (1979), André Malraux

Grand « communicateur » qui saura utiliser la radio et plus tard la télévision, de Gaulle respecte cette règle de fond et de forme souvent oubliée, qui fait de lui une véritable « mine de citations ». Rien, sans doute, n’est plus difficile que de faire simple. Napoléon l’avait déjà compris.

Chronique (1939-1945)

1. 1939. La « drôle de guerre ».

« Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts. »2733

Paul REYNAUD (1878-1966), Allocution à la radio, 10 septembre 1939. Mythologie de notre temps (1965), Alfred Sauvy

Le 3 septembre, la France et la Grande-Bretagne ont déclaré la guerre à l’Allemagne qui a envahi la Pologne le 1er septembre. Le 2, un crédit extraordinaire (69 milliards de francs) pour la Défense nationale a été voté sur proposition de Paul Reynaud, ministre des Finances. Il annonce à la radio les mesures fatalement impopulaires, et termine par ces mots : « Nous vaincrons… »

Le slogan s’inscrit dans la propagande alliée. Et les historiens s’interrogent encore sur le rapport des forces.

Selon les stratèges du temps, l’armée française est la meilleure du monde et même l’état-major allemand la redoute, car l’armée d’Hitler (Wehrmacht) est bien jeune. Mais notre armée est bien vieille : comme sa réputation, elle date de la dernière guerre. Marine mise à part, aviation, artillerie, parachutistes, blindés, tout pèche par défaut. L’état d’esprit est à la défensive, la ligne Maginot donne un faux sentiment de sécurité, le chef d’état-major Gamelin est un intellectuel fuyant les responsabilités. Et les Français ne sont moralement pas prêts à faire la guerre. Alors, on attend.

« On ira pendr’ notre linge sur la ligne Siegfried. »2734

Paul MISRAKI (1908-1998), paroles, chanson française entendue sur les ondes, adaptation d’une chanson canadienne. Les Grands orchestres de music-hall en France (1984), Jacques Hélian

La ligne Siegfried est l’équivalent de la ligne Maginot, destinée donc à empêcher l’invasion française en Allemagne. On plaisante, tout est calme et on peut même aller pêcher à la ligne sur le Rhin. Ray Ventura et ses Collégiens font un nouveau « tube » avec cette parodie d’air militaire scandé à l’allemande, mimé sur le rythme d’un défilé au « pas de l’oie ».

Mais l’Allemagne vient de rayer la Pologne de la carte en trois semaines de guerre éclair, et s’est partagé les dépouilles du malheureux pays avec son alliée, la Russie, en octobre 1939 – effet du pacte germano-soviétique de non-agression signé le 23 août 1939, union contre nature entre les deux dictatures idéologiquement opposées.

Commence alors la « drôle de guerre » – l’expression est de Roland Dorgelès, les Anglais diront « guerre bidon », les Allemands « guerre assise ». Huit mois d’attente pas drôle du tout pour les militaires qui s’ennuient dans les casemates de la ligne Maginot. Le moral des civils pourrit de la même façon.

« Le colonel est d’Action française,
Le commandant un modéré,
Le capitaine un clérical,
Le lieutenant un mangeur de curé […]
Et tout ça, ça fait d’excellents Français ! »2735

Georges VAN PARYS (1902-1971), paroles, et Jean BOYER (1901-1965), musique, Ça fait d’excellents Français (1939), chanson

Maurice Chevalier, qu’on entend beaucoup chanter pendant cette période – ça lui vaudra des ennuis à la Libération – remporte un franc succès avec ces couplets. La guerre n’a pas, comme en 1914, fait l’union sacrée des Français. Elle va au contraire les diviser. Et Goebbels, ministre allemand de l’Information, veille aux campagnes d’« intoxication » : appels aux soldats sur le front, tracts antimilitaristes dans les usines, émissions radio dans tout le pays.

« Une guerre de capitalistes qui dresse l’un contre l’autre l’impérialisme anglais et l’impérialisme allemand, cependant qu’au peuple de France est réservée la mission d’exécuter les consignes des banquiers de Londres. »2736

Déclaration du PCF, octobre 1939. La Vie politique sous la IIIe République : 1870-1940 (1984), Jean Marie Mayeur

Le Parti, dissous le 26 septembre, mène une action clandestine contre la guerre. Des tracts invitent les ouvriers français à fraterniser avec leurs camarades allemands, contre leur ennemi commun, le « capitalisme international ». Maurice Thorez a quitté la France le 4 octobre et dans L’Humanité (clandestine) du 20, il dénonce la « guerre impérialiste » et n’a pas un mot sur Hitler.

Cette attitude du PCF et celle de l’URSS liée à l’Allemagne par un pacte de non-agression et envahissant la Finlande renforcent l’anticommunisme en France : le 20 janvier 1940, une loi prononce la déchéance des députés communistes. Du 20 mars au 30 avril, on fait leur procès, tandis que des militants sont arrêtés (3 400 en mars). Ce conflit franco-français détourne malheureusement l’opinion de l’ennemi numéro un.

2. 1940, l’année terrible. Mai-juin. La bataille de France est perdue, c’est la débâcle militaire et l’exode de la population commence.

« Vaincre, c’est tout sauver, succomber, c’est perdre tout. »2737

Paul REYNAUD (1878-1966), présentant le nouveau gouvernement à la Chambre, 22 mars 1940. Histoire politique de la Troisième République : la course vers l’abîme, volume VII (1967), Georges Bonnefous

Le gouvernement Daladier, accusé de mollesse dans la conduite de la guerre, est tombé. Paul Reynaud (inclassable politiquement, et lié à de Gaulle) devient président du Conseil et ministre des Affaires étrangères – et prend Daladier à la Défense nationale, dans la plus pure tradition d’une Troisième République dont Lebrun est le président tout aussi traditionnellement inexistant. Dernier gouvernement du régime, il va tenir trois mois.

Paul Reynaud semble soudain l’homme de la situation, clairement analysée comme une suite de la Première Guerre mondiale, avec des accents gaulliens : « La France est engagée dans la guerre totale. Par le fait même, l’enjeu de cette guerre totale est un enjeu total. Vaincre, c’est tout sauver… » Et il part à Londres, pour signer avec notre allié anglais le pacte du 28 mars : ni traité ni armistice séparé.

« La route permanente du fer est définitivement coupée. »2738

Paul REYNAUD (1878-1966), Déclaration du 16 avril 1940 au Sénat. La France a sauvé l’Europe (1947), Paul Reynaud

Il salue en ces termes le débarquement franco-britannique en Norvège (15 avril) : l’indispensable minerai, venant de Suède, transitait par le port de Narvik pour aller jusqu’en Allemagne.

Mais le Président du Conseil, martelant cette phrase (qui lui sera tant reprochée), veut surtout redonner courage à la population. Il est parfaitement au courant de la situation et la campagne de Norvège sera finalement un échec. Les troupes d’invasion allemandes en Norvège (passant par le Danemark) s’opposent victorieusement aux Alliés en certains points, et alors que les Alliés tiennent Narvik, le désastre militaire de mai 1940 obligera la France à rappeler son corps expéditionnaire, pour tenter de sauver son propre territoire.

« Je n’ai rien à offrir que du sang, de la sueur et des larmes. »2739

Winston CHURCHILL (1874-1965), Chambre des Communes, 13 mai 1940. Du sang, de la sueur et des larmes (posthume), Discours de Winston Churchill

Premier discours du nouveau Premier ministre anglais : le 10 mai, il a pris la tête d’un vrai gouvernement de coalition (conservateurs, libéraux et travaillistes) et témoigne d’une volonté de fer qui, heureusement pour la France et la suite de l’histoire, ne faiblira jamais !

De Gaulle juge vite et bien l’homme qui sera son allié numéro un : « Winston Churchill m’apparut, d’un bout à l’autre du drame, comme le grand champion d’une grande entreprise et le grand artiste d’une grande Histoire » (Mémoires de guerre, L’Appel).

« Le gouvernement restera à Paris ; même sous le bombardement. Si Paris est pris, on ira ailleurs. S’il le faut, nous nous retirerons sur un cuirassé et nous croiserons, avec la flotte, en vue des côtes de France. »2740

Paul REYNAUD (1878-1966), Allocution à la radio, 16 mai 1940. Au cœur de la mêlée (1951), Paul Reynaud

Le chef du gouvernement multiplie les déclarations imprudentes. Après la « drôle de guerre » qui n’est qu’attente, voici la « guerre éclair » (Blitzkrieg). L’Allemagne a envahi les trois pays neutres : Luxembourg, Belgique, Pays-Bas. Le 10 mai, ses blindés attaquent la France par les Ardennes et percent le front à Sedan. L’arme absolue de la Wehrmacht est la Panzerdivision, unité autonome d’environ 300 chars, avec troupes d’assaut motorisées, artillerie tractée, ravitaillement par air, le tout alliant puissance et mobilité.

« Il n’y a pas deux cents kilomètres entre Paris et l’étranger, six jours de marche, trois heures d’auto, une heure d’avion. Un seul revers aux sources de l’Oise, voilà le Louvre à portée de camion. »2741

Charles de GAULLE (1890-1970), Vers l’armée de métier (1934)

Dans ce livre de stratégie militaire, de Gaulle préconisait déjà une armée motorisée et blindée, mais il n’avait pas l’oreille du pouvoir, alors qu’en Allemagne, le général Guderian, théoricien des chars, peut équiper de façon ultramoderne une armée dont il prend le commandement.

« Si l’on venait me dire un jour que seul un miracle peut sauver la France, ce jour-là je dirais : je crois au miracle, parce que je crois en la France. »2742

Paul REYNAUD (1878-1966), Sénat, 21 mai 1940. 1940, l’année terrible (1990), Jean-Pierre Azéma

Les blindés allemands de Guderian foncent sur Paris et Amiens est pris le 20 mai. C’est la bataille de France, guerre éclair qui sème la panique dans la population civile. C’est le début de l’exode.

Paul Reynaud a donné sa démission, refusée par le président Lebrun. Le 18 mai, il remanie son gouvernement dans le sens de l’Union nationale, les royalistes y côtoient les socialistes – les communistes restent exclus (conséquence du pacte germano-soviétique). Pétain (84 ans), vainqueur historique de Verdun, devient vice-président du Conseil. Le vieux Gamelin, limogé, est remplacé comme chef d’état-major par Weygand qui ne fait pas son âge (73 ans). De Gaulle est nommé sous-secrétaire d’État à la Défense, le 5 juin. Mais il n’y a pas de miracle : du 4 au 8 juin, le front établi sur la Somme et sur l’Aisne est enfoncé.

La bataille de France est finie, l’armée française pratiquement anéantie : près de 100 000 militaires morts en un mois, 2 millions de prisonniers. Et l’exode des populations affolées se poursuit, vers le sud.

« Je survole donc des routes noires de l’interminable sirop qui n’en finit plus de couler. On évacue, dit-on, les populations. Ce n’est déjà plus vrai. Elles s’évacuent d’elles-mêmes. Il est une contagion démente dans cet exode. Car où vont-ils, ces vagabonds ? Ils se mettent en marche vers le sud, comme s’il était là-bas des logements et des aliments […] L’ennemi progresse plus vite que l’exode. »2743

Antoine de SAINT-EXUPÉRY (1900-1944), Pilote de guerre (1942)

Ils seront près de 12 millions, réfugiés de tous âges, toutes conditions, fuyant l’invasion venue du nord, mais qui les rattrape, qui est maintenant partout. Ces flots, ces fleuves humains gênent les dernières résistances et paralysent les voies de communication – le commandement allemand, en semant la panique, a encouragé l’exode. Le gouvernement français, en assurant qu’il resterait à Paris et en se repliant bientôt sur Tours, puis Bordeaux, n’a rien fait pour arranger la situation.

« Oui, papa, nous voilà : vingt mille types qui voulaient être des héros et qui se sont rendus sans combattre en rase campagne. »2744

Jean-Paul SARTRE (1905-1980), La Mort dans l’âme (1940)

Il y a eu des combats et il reste des poches de résistance, mais l’ampleur et la rapidité de la débâcle française surprirent tout le monde, même l’armée allemande.

« Que voulez-vous, Monsieur le préfet, soixante-dix ans de démocratie, ça se paie. »2745

Charles MAURRAS (1868-1952), au préfet de la Vienne, juin 1940. Encyclopædia Universalis, article « Action française »

Cette défaite de la France est une amère victoire pour l’homme de l’Action française : a-t-il assez dit que la démocratie, c’est la mort politique d’un pays ! Aussi a-t-il soutenu Mussolini, Franco. Mais pas Hitler, ennemi parce qu’envahisseur du sol sacré. Pétain va lui apparaître comme le dernier recours.

« Aujourd’hui, 10 juin 1940, la main qui tenait le poignard l’a plongé dans le dos de son voisin. »2746

Franklin Delano ROOSEVELT (1882-1945), Université de Virginia, 10 juin 1940. Soixante jours qui ébranlèrent l’Occident (1956), Jacques Benoist-Méchin

Un malheur ne vient jamais seul : l’Italie a déclaré la guerre à la France. Mussolini, prudemment non-belligérant jusqu’alors, voit déjà la victoire d’Hitler, veut « s’asseoir à la table des vainqueurs » et avoir sa part des dépouilles – il réclame la Corse, la Savoie, Nice et Menton.

Roosevelt, président des États-Unis, très populaire et sachant user des nouveaux mass media, voudrait lutter contre les pays totalitaires d’Europe. Mais le Sénat et l’opinion publique américaine, ignorant un danger encore lointain pour eux, demeurent profondément isolationnistes.

« Nous lutterons en avant de Paris, nous lutterons en arrière de Paris, nous nous enfermerons dans une de nos provinces et, si nous en sommes chassés, nous irons en Afrique du Nord et, au besoin, dans nos possessions d’Amérique. »2747

Paul REYNAUD (1878-1966), Message à F.D. Roosevelt, 10 juin 1940. Franklin Roosevelt et la France, 1939-1945 (1988), André Béziat

Le jour où le gouvernement quitte la capitale pour se replier sur Tours, puis Bordeaux, bientôt Vichy.

Paris, déclarée ville ouverte par Weygand, tombe aux mains des Allemands le 14 juin.

Le gouvernement tombera aussi, le 16 juin : cette résistance voulue par Paul Reynaud (et que seul de Gaulle pourra imposer), la majorité du cabinet la refuse, à l’image du pays matraqué par la catastrophe. Laval et Darlan, hors ministère, font pression sur les ministres en faveur de la capitulation. Deux grands militaires de la Première Guerre mondiale, Pétain et Weygand, l’un maréchal et l’autre général, la souhaitent aussi.

« Je ne savais pas que c’était si simple de faire son devoir quand on est en danger. »2748

Jean MOULIN (1899-1943), Lettre à sa mère et à sa sœur, 15 juin 1940. Vies et morts de Jean Moulin (1998), Pierre Péan

Sous-préfet à 27 ans, chargé en 1936 d’acheminer vers l’Espagne républicaine le matériel de guerre soviétique, il est préfet d’Eure-et-Loir et refusera, le 17 juin, de signer une déclaration accusant de crimes de guerre les troupes coloniales engagées dans le secteur de Chartres. Révoqué comme franc-maçon par le gouvernement de Vichy en juillet, il rejoindra de Gaulle à Londres en automne. Mais les deux hommes auront souvent du mal à s’entendre.

« Je m’apparaissais à moi-même, seul et démuni de tout, comme un homme au bord d’un océan qu’il prétendrait franchir à la nage. »2749

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942 (1954)

Tel est son état d’esprit, juste avant l’Appel. Sous-secrétaire d’État à la Défense, il part le 16 juin demander à Londres des moyens de transport pour continuer la lutte en Afrique du Nord (française). À son retour, Pétain a remplacé Reynaud à la tête du gouvernement et va demander l’armistice. De Gaulle reprend l’avion pour Londres, sa famille s’embarque à Brest sur un cargo, pour le suivre. Simple général de brigade, il a décidé de rompre avec la discipline militaire.

3. 1940 (suite). Le stupéfiant duo-duel entre généraux : Pétain parle à la France vaincue et très majoritairement pétainiste, de Gaulle incarne la résistance et multiplie les Appels à la BBC.

« Je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur. »2750

Maréchal PÉTAIN (1856-1951), Allocution à la radio, 17 juin 1940. De la chute à la libération de Paris (1965), Emmanuel d’Astier

Nommé président du Conseil des ministres par le président de la République Albert Lebrun, le vieil homme rallie à sa personne – et au symbole qu’elle incarne – l’immense majorité du pays. Celui qui a sauvé la France à Verdun n’est-il pas le seul recours pouvant lui éviter à présent le pire ?

La logique de la résistance incarnée par de Gaulle est exactement inverse.

« La guerre commence infiniment mal. Il faut donc qu’elle continue. »2751

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942 (1954)

Idée fixe, idée folle, idée simple : la France ne peut pas être la vaincue de l’Histoire. Le caractère, « vertu des temps difficiles », et la rencontre de ces temps particulièrement difficiles vont permettre à cet homme de 50 ans, inconnu du pays, de se révéler en quelques jours, d’avoir raison seul contre tout et tous, et d’associer pendant quatre ans de lutte son destin à celui du pays.

« C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. »2752

Maréchal PÉTAIN (1856-1951), Allocution à la radio, 17 juin 1940. La Deuxième Guerre mondiale (2010), André Kaspi, Ralph Schor, Nicole Pietri

Le chef du gouvernement de la France s’adresse ici aux troupes, du moins à ce qu’il en reste, et fait transmettre à Hitler une demande d’armistice : Pétain est persuadé que l’Angleterre ne va pas s’obstiner dans un vain combat, que la paix est proche et lui permettra de restaurer l’ordre.

« Moi, général de Gaulle, actuellement à Londres, j’invite les officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, j’invite les ingénieurs et les ouvriers spécialisés des industries d’armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, à se mettre en rapport avec moi. »2753

Charles de GAULLE (1890-1970), Appel du 18 juin 1940. Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942 (1954), Charles de Gaulle

Premier appel radiodiffusé vers 20 heures par la BBC, radio de Londres qui donnera la parole aux Français résistants. Cette voix va devenir célèbre, MAIS ce jour-là, ses mots ne sont entendus de presque personne. AUCUN ENREGISTREMENT N’EXISTE (il y a parfois confusion avec le discours du 22 juin). L’Appel (du 18 juin) reste l’un des textes les plus célèbres de l’histoire de France, par sa qualité d’écriture et par ses conséquences.

« Cette guerre n’est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n’est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. »2754

Charles de GAULLE (1890-1970), Appel du 18 juin 1940. Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942 (1954), Charles de Gaulle

L’Appel du 18 juin et ses arguments simple et forts seront repris. Ils marquent l’acte de naissance de la France libre (et bientôt combattante) qui, à côté de l’autre France envahie et vaincue, incarnée par le Maréchal, va renaître, et d’abord dans les terres lointaines de son empire colonial, en Afrique équatoriale.

« Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. »2755

Charles de GAULLE (1890-1970), Appel du 18 juin 1940. Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942 (1954), Charles de Gaulle

En bon stratège, il a prévu que les blindés feraient la différence entre des armées par ailleurs égales. Il sait l’efficacité des Panzerdivisionen dont le nombre augmente. Mais la formidable puissance de l’économie américaine fera bientôt des États-Unis l’« arsenal des démocraties », selon le vœu du président Roosevelt.

Les États clients (notamment la Grande-Bretagne) doivent d’abord payer comptant et transporter eux-mêmes leurs marchandises : clause cash and carry. La loi prêt-bail (votée en mars 1941) permet heureusement aux États alliés en guerre contre l’Allemagne d’avoir du matériel à crédit, avant que les États-Unis n’entrent eux-mêmes en guerre, fin 1941.

« Devant la confusion des âmes françaises, devant la liquéfaction d’un gouvernement tombé sous la servitude ennemie, devant l’impossibilité de faire jouer nos institutions, moi, général de Gaulle, soldat et chef français, j’ai conscience de parler au nom de la France. »2756

Charles de GAULLE (1890-1970), Appel à la BBC, 19 juin 1940. De Gaulle (1964), François Mauriac

La voix reparle à la radio. L’Appel du 18 juin est suivi de bien d’autres qui vont toucher des Français de plus en plus nombreux à se vouloir libres. Mauriac est l’un des premiers gaullistes à se placer dans le camp de la résistance intellectuelle. Cet essai de Mauriac sur le général de Gaulle (et le président de la République à venir) met en scène le « plus illustre des Français », en mêlant passion et raison.

Mais le gouvernement légal ne va pas longtemps tolérer cette « voix de la France » qui lui dispute sa légitimité.

« J’ai été avec vous dans les jours glorieux. Chef du gouvernement, je suis et je resterai avec vous dans les jours sombres. Soyez à mes côtés. Le combat reste le même. Il s’agit de la France, de son sol, de ses fils. »2757

Maréchal PÉTAIN (1856-1951), Conclusion de l’appel lancé à la radio, 20 juin 1940. Pétain et les Allemands (1997), Jacques Le Groignec

L’autre voix de la France parle aux Français, pas encore vraiment déchirés entre les deux : cette radio-là est bien plus écoutée !

Pétain dénonce les causes de la défaite et son constat n’est pas discutable : « Trop peu d’enfants, trop peu d’armes, trop peu d’alliés. » Tel un père sévère, le vieux maréchal fait aussi la morale : « Depuis la victoire [de 1918], l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on a servi. On a voulu épargner l’effort. »

L’armistice sera signé le 22 juin à Rethondes, très symboliquement dans le wagon où le maréchal Foch imposa à l’Allemagne vaincue les clauses de l’armistice du 11 novembre 1918. Il prend effet le 25.

« J’invite tous les militaires français des armées de terre, de mer et de l’air, j’invite les ingénieurs français spécialistes de l’armement […] J’invite les chefs, les soldats, les marins, les aviateurs des forces françaises de terre, de mer, de l’air, où qu’ils trouvent […] J’invite tous les Français qui veulent rester libres à m’écouter et à me suivre. »2758

Charles de GAULLE (1890-1970), Conclusion de l’appel « À tous les Français », Discours radiodiffusé, 22 juin 1940. Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942 (1954), Charles de Gaulle

(Le manuscrit de l’Appel du 18 juin, l’enregistrement de l’Appel du 22 juin, le manuscrit de l’affiche du 3 août et l’affiche elle-même sont inscrits au registre « Mémoires du monde » de l’UNESCO).

124 Sénans (le quart des habitants de l’île de Sein) ont entendu l’Appel du 18 juin et rallient l’Angleterre par cinq bateaux. Ses troupes sont encore modestes, quand, le 27 juin, de Gaulle prend le titre de Chef des Français libres, réaffirmant que le gouvernement de Pétain n’est qu’une autorité de fait sous la dépendance de l’ennemi. Lequel gouvernement prend des sanctions contre de Gaulle : ramené au grade de colonel et mis à la retraite par mesure disciplinaire le 24 juin, condamné par le tribunal militaire de Toulouse à quatre ans de prison et 1 000 francs d’amende le 4 juillet, condamné à mort et à la confiscation de ses biens par un tribunal de Vichy (nouveau siège du gouvernement), le 2 août.

« Vous avez souffert. Vous souffrirez encore […] Votre vie sera dure. Ce n’est pas moi qui vous bercerai de paroles trompeuses. »2759

Maréchal PÉTAIN (1856-1951), Discours du 25 juin 1940. Histoire de Vichy, 1940-1944 (1959), Robert Aron, Georgette Elgey

Le chef de l’État va annoncer les conditions de l’armistice, signé le 22 juin, prenant effet ce jour même.

De fait, la vie sera dure pour les Français. Leur pays est divisé en une zone occupée par les Allemands et une zone dite libre, administrée par le maréchal Pétain. Ils doivent payer une somme très exagérée pour l’« entretien des troupes d’occupation » (400 millions de francs par jour). L’armée est démobilisée et livre tout son matériel, seule demeure une « armée d’armistice », en fait police chargée de l’ordre en zone libre. Les prisonniers ne seront pas libérés avant la signature de la paix.

Hitler ne touche pas à la flotte ni à l’Empire colonial, mais il durcira bientôt les conditions de l’armistice.

« Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal. La terre, elle, ne ment pas. Elle demeure votre recours. Elle est la Patrie elle-même. Un champ qui tombe en friche, c’est une portion de la France qui meurt. Une jachère de nouveau emblavée, c’est une portion de France qui renaît. »2760

Maréchal PÉTAIN (1856-1951), Discours du 25 juin 1940. Messages d’outre-tombe du maréchal Pétain (1983), Institut de recherches historiques sur le maréchal Pétain

En même temps qu’il annonce l’armistice prenant effet ce jour, Pétain commence à poser les bases d’un « ordre nouveau » pour le pays.
Le 5 juillet, 25 sénateurs anciens combattants lui adressent une motion où ils « saluent avec émotion et fierté leur chef vénéré, le maréchal Pétain qui, en des heures tragiquement douloureuses, a fait don de sa personne au pays, lui apportent leur confiance pour […] préparer le terrain moral qui refera une France digne de leurs sacrifices. »

« Le gouvernement de Sa Majesté reconnaît le général de Gaulle comme chef de tous les Français libres, où qu’ils se trouvent, qui se rallient à lui pour la défense de la cause alliée. »2761

Winston CHURCHILL (1874-1965), Déclaration du 28 juin 1940, communiqué publié dans la presse anglaise le même jour. Histoire politique de la Troisième République : la course vers l’abîme, volume VII (1967), Georges Bonnefous

Seule nation encore en guerre, la Grande-Bretagne est la première à cautionner l’action de ce général - d’ailleurs ramené au grade de colonel et mis à la retraite par mesure disciplinaire le 24 juin - qui dit être la France, alors qu’il est encore bien seul ! Churchill, chef du gouvernement, force le destin avec lui, tandis que René Cassin, juriste qui a rejoint de Gaulle ce 28 juin, va l’aider à rédiger la Charte de la France libre.

« La légitimité est le mot clé des époques difficiles. »2762

Michel DEBRÉ (1912-1996), Ces princes qui nous gouvernent (1957)

Inconditionnel du général de Gaulle comme Malraux, et résistant de la première heure, Debré comprend et partage le souci du général de refaire une France dans les règles du droit. En janvier 1960, au moment des barricades d’Alger – autre époque difficile –, de Gaulle président invoquera publiquement « la légitimité nationale que j’incarne depuis vingt ans ».

« C’est sous le triple signe du Travail, de la Famille et de la Patrie que nous devons aller vers l’ordre nouveau. »2763

Pierre LAVAL (1883-1945), « Réunion d’information » des députés, 8 juillet 1940. Soixante jours qui ébranlèrent l’Occident (1956), Jacques Benoist-Méchin

Laval, après un long parcours politique, vient d’entrer dans le gouvernement Pétain, installé à Vichy depuis le 3 juillet. Il a provisoirement le portefeuille de la Justice et va manœuvrer habilement pour que Pétain obtienne les pleins pouvoirs.

On travaille à réviser la Constitution : le slogan trinitaire hérité de la Révolution de 1789 – Liberté, Égalité, Fraternité – est trop républicain et remplacé par cette autre trilogie : Travail, Famille, Patrie. Tout l’esprit de révolution nationale du régime de Vichy est dans ces mots et la loi constitutionnelle du 10 juillet en prend acte : « Cette Constitution doit garantir les droits du travail, de la famille et de la patrie. »

« Autour de M. le maréchal Pétain, dans la vénération que son nom inspire à tous, notre nation est groupée dans sa détresse. Prenons garde de ne pas troubler l’accord qui s’est ainsi établi sous son autorité. »2764

Édouard HERRIOT (1872-1957), Assemblée nationale, Casino de Vichy, 10 juillet 1940. Pétain, face à l’histoire (2000), Jacques Le Groignec

Le président de la Chambre des députés parle solennellement devant l’Assemblée nationale (Chambre et Sénat réunis). La révision de la Constitution est votée par 569 voix contre 80 et 18 abstentions. En fait, on liquide la Troisième République pour donner les pleins pouvoirs exécutifs et législatifs au maréchal Pétain. Comme en 1815, comme en 1871, la défaite a entraîné l’écroulement du régime.

Pétain constitue son ministère le 12 juillet, avec Laval vice-président du Conseil et secrétaire d’État aux Affaires étrangères. Une Cour suprême de justice, instituée le 30, s’empresse de condamner à mort de Gaulle par contumace, le 2 août.

« Seul, le maréchal peut réaliser l’union de la France, c’est un drapeau, un drapeau un peu taché, un peu souillé, mais c’est un drapeau tout de même. »2765

Général WEYGAND (1867-1965), à Stanislas Mangin venu lui demander de se rallier aux Forces françaises libres (FFL), été 1940. Tout est bien (1989), Roger Stéphane

Weygand daubait sur « Vichy qui se roule dans la défaite comme un chien dans la merde ». Pourtant, pas question pour l’ex-chef d’état-major français de se rallier à un mouvement né et entretenu à l’étranger avec de Gaulle.

La « perfide Albion » est encore plus haïe par une France traditionnellement anglophobe, depuis le torpillage de la flotte française au mouillage dans la baie d’Oran, à Mers el-Kébir, le 3 juillet 1940 – pour éviter que la marine française passe à l’ennemi, plus de 1 300 marins étant tués dans l’attaque de la Royal Navy. Bien des Français passèrent alors à la collaboration.

Et Pétain rassure. Sa dictature teintée de paternalisme tend à refaire une France sur le modèle du passé, paysanne et chrétienne, dans un carcan corporatiste et hiérarchisé avec appel aux valeurs traditionnelles : Travail, Famille, Patrie. « Maréchal, nous voilà… », chantent les enfants des écoles.

« Puisque ceux qui avaient le devoir de manier l’épée de la France l’ont laissé tomber brisée, moi, j’ai ramassé le tronçon du glaive. »2766

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution à la BBC, 13 juillet 1940. Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942 (1954), Charles de Gaulle

Encore un discours à la radio – puissant moyen de communication, avant la télévision que de Gaulle, président de la République, utilisera avec un art consommé de la médiatisation.

Le chef de la France libre commence à être entendu. Le lendemain, 14 juillet, il n’y a pas de défilé militaire dans Paris occupé, alors que défilent à Londres les premiers « Français libres » (engagés dans les FFL, Forces françaises libres) : manifestation officielle et symbolique, le général passe en revue 800 soldats. Ses effectifs sont de quelque 3 000 hommes.

« La France a perdu une bataille ! Mais la France n’a pas perdu la guerre ! »2767

Charles de GAULLE (1890-1970), Affiche placardée sur les murs de Londres le 3 août 1940. La France n’a pas perdu la guerre : discours et messages (1944), Charles de Gaulle

Cette phrase célèbre ne figure pas, comme on le dit souvent, dans l’Appel du 18 juin. C’est l’attaque d’une proclamation rédigée sans doute le même jour, mais affichée le mois suivant dans la capitale du seul pays continuant la lutte. Signé par le général de Gaulle depuis son quartier général situé 4 Carlton Garden à Londres, ce nouvel appel s’adresse « À tous les Français », militaires et civils, quelles que soient leur profession, leur origine sociale, et où qu’ils se trouvent.

Tirée à 1 000 exemplaires, l’affiche est placardée sur les murs de Londres et des grandes villes anglaises. Le slogan, surmonté de deux petits drapeaux croisés, devient célèbre. Saint-Exupéry, dans ses Écrits de guerre, se permet de rectifier : « Dites la vérité, Général, la France a perdu la guerre. Mais ses alliés la gagneront. »

« Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine
Et malgré tout nous resterons Français,
Vous avez pu germaniser la plaine,
Mais notre cœur, vous ne l’aurez jamais. »2768

Gaston VILLEMER (1840-1892), paroles, et Ben TAYOUX (1840-1918), musique, Alsace-Lorraine, chanson. Mémoires et Antimémoires littéraires au XXe siècle (2008), Annamaria Laserra, Nicole Leclercq, Marc Quaghebeur

Cette chanson, créée en 1873 et dédiée aux villes de Strasbourg et de Metz, est reprise par les patriotes français en 1940, quand les Allemands annexent les trois départements martyrs (Haut-Rhin, Bas-Rhin, Moselle), en fait le 24 juillet 1940 et officiellement le 30 novembre.

« Mon empire vivra mille ans ! »2769

Adolf HITLER (1889-1945), dont l’empire vivra douze ans (1933-1945). Les 100 personnages du XXe siècle (1999), Frank Jamet

Prophétie du « Reich de mille ans » : au-delà de la propagande nazie, le Führer est le nouveau messie pour un peuple humilié, avide de revanche.

Première visée, la France, l’ennemie mortelle et vaincue : elle subit la domination allemande des deux tiers de son territoire, dans la zone occupée, avec une zone libre qui le sera de moins en moins, tandis que les trois départements d’Alsace-Lorraine sont annexés, et les deux départements du Nord et du Pas-de-Calais réunis à la Belgique – elle-même envahie par les chars d’assaut lors de la Blitzkrieg (guerre éclair) et passée sous administration allemande, le 15 septembre 1940.

D’autres pays font les frais de cet impérialisme qui redessine la carte de l’Europe. En vertu du pacte tripartite signé le 27 septembre 1940, donnant à l’Allemagne, à l’Italie et au Japon le droit à l’« espace vital » dont chacun a besoin et par le jeu des empires coloniaux, c’est le monde que les trois dictateurs (Hitler, Mussolini et Hiro-Hito) veulent se partager. Cette guerre, fatalement, devait devenir mondiale. En un quart de siècle, incluant l’instauration de régimes communistes et leur cortège de persécutions, « soixante-dix millions d’Européens, hommes, femmes et enfants, ont été déracinés, déportés et tués », écrira Albert Camus.

« Ici Londres ! Les Français parlent aux Français. »2770

Premiers mots des bulletins d’informations à la BBC, précédés des quatre premières notes de la Ve symphonie de Beethoven. Ici Londres, 1940-1944 : les voix de la liberté, volume V (1976), Jean-Louis Crémieux Brilhac

Rendez-vous biquotidiens depuis août 1940, à 12 h 25 et 20 h 25. Écouter la radio anglaise, interdite en zone occupée, se moquer de la censure, déjouer les brouillages, c’est déjà faire acte de résistance.

Les ondes anglaises apportent enfin quelques bonnes nouvelles à ceux qui les espèrent : le Tchad se rallie à de Gaulle (26 août 1940), puis le Cameroun, le Congo, l’Oubangui, Tahiti. En septembre, deux Établissements français d’Océanie, l’Inde et la Nouvelle-Calédonie vont suivre. Mais pas l’AOF (Afrique occidentale française), où de Gaulle rate son débarquement à Dakar (fin septembre).

Pour la première fois, des Français (ralliés à de Gaulle, lui-même présent) se battent contre des Français (fidèles au gouvernement de Vichy). Les Britanniques, mal informés sur la présence de croiseurs ennemis, sont à leur tour repoussés. Cet échec personnel, grave du point de vue stratégique et diplomatique, est très mal vécu par le général de Gaulle qui poursuit malgré tout son action, toujours soutenu par l’allié anglais.

« Pour chacune des nations d’Europe que submergeaient les armées d’Hitler, l’État avait emporté sur des rivages libres l’indépendance et la souveraineté. »2771

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942 (1954)

À côté du roi de Norvège et de la reine de Hollande, des gouvernants polonais, tchécoslovaques, belges se retrouvent en Grande-Bretagne dans une situation à peu près comparable à celle de la « France libre », tandis que dans leur pays occupé, des résistances s’organisent, parallèlement à des gouvernements collaborationnistes.

« J’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration. »2772

Maréchal PÉTAIN (1856-1951), Annonce faite aux Français, 30 octobre 1940. La Deuxième Guerre mondiale : chronologie commentée (1995), André Kaspi, Ralph Schor

Rencontre historique à Montoire, entre le chef de l’État français et le Führer du Reich allemand, le 24 octobre. Le vieil homme est-il dupe, ignorant que « la servitude n’engendre jamais qu’une plus grande servitude », comme dira de Gaulle ? Et que devait être cette « collaboration » dans son esprit déjà fatigué ? Simple routine administrative et économique déjà imposée dans les faits depuis l’armistice ? Collaboration plus poussée, politique, diplomatique, un jour même militaire, contre l’Angleterre ? Ou, plus grave, adhésion idéologique à la doctrine nazie dont nul ne peut plus ignorer les fatalités criminelles ? L’histoire ne le dit pas, et Pétain non plus.

Deux choses sont sûres. Il prend la responsabilité de son attitude : « Cette politique est la mienne […] c’est moi seul que l’histoire jugera. » Et il accentue la division des Français, renforçant les collaborateurs dans la voie de la collaboration (avec le Rassemblement national populaire, créé à Paris le 24 janvier 1941) et les résistants dans celle de la Résistance, encore diffuse, inorganisée, mais diverse, populaire et quotidienne.

« Avec Pétain, nous sortions du tunnel de 1789. »2773

Charles MAURRAS (1868-1952). L’Action française et l’étranger (2002), Claude Hauser, Catherine Pomeyrols

Il est de ces Français que le régime de Vichy rassure. Les pleins pouvoirs à Pétain, c’est la fin de la démocratie et l’avènement de la « révolution nationale », avec la Légion française des combattants instituée pour la faire triompher (loi du 29 août 1940), l’anglophobie proclamée, l’antisémitisme triomphant avec un statut « pour » les juifs, premiers visés par la doctrine nazie, une série de messages « Travail, Famille, Patrie », un fascisme plus ou moins tempéré.

Être pétainiste est dans la logique de ce théoricien d’extrême droite, fondateur du « nationalisme intégral ». La France, de façon plus ou moins convaincue ou contrainte, affichée, résignée, pratique, naïve, demeure majoritairement vichyste et rassurée par le Maréchal.

« La manifestation des étudiants de Paris se portant en cortège derrière « deux gaules » le 11 novembre [1940] à l’Arc de Triomphe et dispersée par la Wehrmacht à coups de fusil et de mitrailleuse donnait une note émouvante et réconfortante. »2774

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942 (1954)

Première manifestation de foule, premier acte de résistance public, ce 11 novembre 1940.

De Gaulle, inconnu il y a cinq mois, devenu le sauveur pour une partie des Français, comment expliquer cela ? « Vous savez, en 1940, j’ai eu de fameux alliés : les Allemands. S’ils s’étaient contentés d’occuper les côtes de la Manche et de l’Atlantique, si ailleurs ils avaient fait de l’occupation invisible […] les Français se seraient installés confortablement dans le désastre et rien ni personne n’aurait pu leur faire prendre part à aucune guerre […] Il y avait aussi la politique ! Pétain a fait de l’anti-démocratie, de l’antisémitisme, de l’anti-liberté, tout ce qu’il fallait pour déranger les Français dans leurs habitudes. Il faut prendre garde quand on dérange les Français » (cité par Roger Stéphane, Tout est bien, 1989).

4. 1941. Les deux France donnent toujours de la voix, mais celle du général de Gaulle trouve de plus en plus d’écho, soutenu par son indéfectible allié anglais, Churchill.

« Il y a un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde. »2775

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours du 1er mars 1941 à la Réunion des Français de Grande-Bretagne. Mémoires de guerre, tome I, L’Appel, 1940-1942 (1954), Charles de Gaulle

La grande salle du Kingsway Hall à Londres accueille cette importante manifestation où le général parle à 3 000 Français : « Le vieux peuple que nous sommes a assez vécu pour savoir qu’il est un champion dont les hommes libres ne se passent pas. »

Orateur né, mais travaillant ses discours, doué d’un sens du verbe et du jeu qui feront merveille quelle que soit la tribune, à la radio comme plus tard à la télévision, ou s’adressant en direct aux foules, de Gaulle possède assurément l’art de faire passer ses messages : « Je parle. Il le faut bien. L’action met les ardeurs en œuvre. Mais c’est la parole qui les suscite » (Mémoires de guerre, L’Appel). Il confiera aussi à Malraux cette règle d’or : « Les choses capitales qui ont été dites à l’humanité ont toujours été des choses simples. »

« Nous ne nous arrêterons que quand le drapeau français flottera aussi sur Metz et Strasbourg. »2776

Colonel LECLERC (1902-1947), Serment de Koufra, 2 mars 1941. Leclerc et le serment de Koufra (1965), Raymond Dronne

Philippe Marie de Hautecloque, dit Leclerc, sera élevé à la dignité de maréchal de France à titre posthume, en 1952. Deux fois prisonnier, deux fois évadé en mai-juin 1940 (pendant la guerre éclair), il a rejoint de Gaulle à Londres. Il obtient le ralliement du Cameroun à la France libre, dès la fin août 1940, et en devient le gouverneur.

Devenu commandant militaire de l’Afrique équatoriale française (AEF), parti de Fort-Lamy (Tchad) avec une pauvre colonne des Forces françaises libres, il franchit 1 600 km de désert et prend le fort de Koufra (Libye), tenu par une garnison italienne.

Libérateur de Paris avec sa fameuse 2e DB (division blindée) le 25 août 1944, il sera aussi le libérateur de Strasbourg, le 23 novembre : le serment de Koufra sera tenu.

« Monsieur le Maréchal, voici cette France entre vos bras, qui n’a que vous et qui ressuscite à voix basse […] France, écoute ce vieil homme, sur toi qui se penche et qui te parle comme un père. Fille de Saint Louis, écoute-le. »2777

Paul CLAUDEL (1868-1955), Paroles au Maréchal, Le Figaro, 10 mai 1941. L’Action française racontée par elle-même (1986), Albert Marly

C’est un étrange poème. Faut-il rappeler que Claudel s’est converti au catholicisme, touché par la grâce, aux vêpres de Noël 1886. « J’étais debout, près du deuxième pilier, à droite, du côté de la sacristie. Les enfants de la maîtrise étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le Magnificat. En un instant mon cœur fut touché et je crus. »

Quant au Maréchal, c’est un fait avéré : la France de 1941 reste en majorité pétainiste, de façon plus ou moins convaincue, contrainte, affichée, résignée, pratique, idéologique, naïve.

« Maréchal, nous voilà !
Devant toi, le sauveur de la France !
Nous jurons, nous tes gars
De servir et de suivre tes pas !
Maréchal, vous voilà !
Tu nous as redonné l’espérance ! »2778

André MONTAGNARD (1887-1963), paroles, et Charles COURTIOUX (1880-1946), musique, Maréchal, nous voilà, chanson

Chanson témoin d’une époque et reflet d’un régime, on la fait chanter aux enfants des écoles et elle passe quotidiennement à la radio, interprétée notamment par André Dassary, ce qu’on lui reprochera plus tard. La « collaboration » des artistes sous l’Occupation est un phénomène complexe : la plupart, auteurs, acteurs, chanteurs, réalisateurs, font un métier qu’ils aiment, avant d’aimer les Allemands.

5. 1942. Les voix de mauvais augure multiplient leurs messages, mais les États-Unis entrent enfin en guerre et la Résistance s’organise.

« Je souhaite la victoire de l’Allemagne, parce que, sans elle, le bolchevisme demain s’installerait partout. »2779

Pierre LAVAL (1883-1945), Déclaration radiodiffusée du 22 juin 1942. L’Homme nouveau et la révolution nationale de Vichy (1997), Limore Yagil

Sous la pression allemande, il est nommé chef du gouvernement de Vichy et renforce la politique de collaboration avec l’occupant. En juin, c’est la Relève : des ouvriers vont travailler outre-Rhin, en échange du retour des prisonniers de guerre. Et c’est en s’adressant à cet auditoire d’ailleurs stupéfait, que Laval exprime ce souhait.

Il l’a déjà dit en 1941, il le redira, publiquement en d’autres circonstances. Il invoque un pacifisme très spécieux : « Nous avons eu tort, en 1939, de faire la guerre. Nous avons eu tort, en 1918, au lendemain de la victoire, de ne pas organiser une paix d’entente avec l’Allemagne. Aujourd’hui, nous devons trouver la base d’une réconciliation définitive. »

Autre problème, la peur du communisme ! La Wehrmacht vient d’attaquer l’Armée rouge : rupture du pacte germano-soviétique. Le 30 juin, Vichy rompt ses relations avec l’URSS et crée la Légion des Volontaires français (LVF) contre le bolchevisme. Le pacifisme de Laval, allié à l’Allemagne nazie, passe donc par la guerre contre l’Angleterre et la Russie.

Détesté des autres ministres, très impopulaire dans le pays, Laval se croira jusqu’à la fin plus fort ou plus malin qu’Hitler, dont il faisait le jeu. Il sera condamné à mort et fusillé en octobre 1945.

« L’Angleterre, comme Carthage, sera détruite. »2780

Jean HÉROLD-PAQUIS (1912-1945), animateur vedette et titulaire de la chronique militaire du Radio-Journal de Paris, à partir de janvier 1942. L’Épuration des intellectuels (1996), Pierre Assouline

Il termine ainsi ses éditoriaux à Radio Paris. Désinformation et propagande font partie du jeu de la guerre. Pas dupes, les Français scandent : « Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand. »

Avant la guerre, Hérold-Paquis a glissé de la droite catholique vers l’extrême droite. Engagé avec les franquistes contre les républicains durant la guerre d’Espagne, puis sympathisant nazi, il s’illustre dans la collaboration, invoquant le torpillage de la flotte française par les Anglais à Mers el-Kébir. Deux ans durant, après le journal du soir, il applaudit aux victoires de l’Axe (Berlin-Rome-Tokyo) et ridiculise l’action des Alliés. Son leitmotiv final rappelle une célèbre citation latine de Caton l’Ancien, sénateur romain terminant ses discours par Carthago delenda est (Carthage doit être détruite)

Il sera condamné à mort et fusillé à 35 ans, en octobre 1945. Comme Laval, comme Brasillach.

« En finira-t-on avec les relents de pourriture parfumée qu’exhale encore la vieille putain agonisante, la garce vérolée, fleurant le patchouli et la perte blanche, la République toujours debout sur son trottoir. Elle est toujours là, la mal blanchie, elle est toujours là, la craquelée, la lézardée, sur le pas de sa porte, entourée de ses michés et de ses petits jeunots, aussi acharnés que les vieux. Elle les a tant servis, elle leur a tant rapporté de billets dans ses jarretelles ; comment auraient-ils le cœur de l’abandonner, malgré les blennorragies et les chancres ? Ils en sont pourris jusqu’à l’os. »2781

Robert BRASILLACH (1909-1945), Je suis partout, 7 février 1942

Écrivain de talent et d’autant plus responsable (selon de Gaulle), il s’est engagé politiquement avec l’Action française (le mouvement et le journal) dans l’entre-deux-guerres, mais c’est comme rédacteur en chef de Je suis partout qu’il va se faire remarquer. Il prône un « fascisme à la française ». Sa haine du Front populaire et de la République va de pair avec celle des juifs, notamment ceux au pouvoir, comme Léon Blum et Georges Mandel (né Rothschild), ex ministre et député, dont il demande régulièrement la mise à mort, et qui sera assassiné par la Milice française, en juillet 1944.

« La guerre nazie est une répugnante affaire. Nous ne voulions pas y entrer ; mais nous y sommes et nous allons combattre avec toutes nos ressources. »2782

Franklin Delano ROOSEVELT (1882-1945), Déclaration du président des États-Unis, faisant suite à l’attaque sur Pearl Harbor du 7 décembre 1941. Comment Einstein a changé le monde (2005), Jean-Claude Boudenot

L’aviation et la flotte japonaises, sans déclaration de guerre, ont détruit la flotte américaine du Pacifique, le 7 décembre. C’est la chance des démocraties européennes qui vont avoir le plus puissant des alliés – mais pas le plus facile, surtout pour de Gaulle, peu apprécié du président américain : « Comment voulez-vous que je fasse avec un homme qui se prend à la fois pour Jeanne d’Arc et Napoléon ! »

Roosevelt, très populaire et usant parfaitement des nouveaux mass media, voulait lutter contre les pays totalitaires d’Europe. Dès le 2 août 1939, une lettre d’Albert Einstein, savant le plus célèbre au monde, juif allemand ayant fui le nazisme, l’a convaincu de tout mettre en œuvre pour développer une bombe atomique (au plutonium). Et surtout d’être le premier, avant Hitler ! Mais le Sénat et l’opinion publique américaine restaient isolationnistes – jusqu’à la tragédie de Pearl Harbor, qui touche directement la nation qui se croyait intouchable.

Après Pearl Harbor, les États-Unis entrent en guerre contre le Japon et indirectement contre ses deux alliés, Allemagne et Italie, qui lui ont déclaré la guerre le 11 décembre. Le premier « débarquement américain » se fera en Afrique du Nord, en novembre 1942.

« Je tiens à vous écrire pour vous dire le dégoût, l’horreur, l’indignation qu’éprouvent à l’égard des iniquités, des spoliations, des mauvais traitements de toutes sortes, dont sont actuellement victimes nos compagnons Israélites, tous les bons Français et spécialement les catholiques. »2783

Paul CLAUDEL (1868-1955), Lettre au grand Rabbin de France, à la veille de Noël 1941. Exigences chrétiennes en politique (1990), Charles Journet

Personnage contradictoire entre tous et détesté autant qu’admiré, accusé de tous les conservatismes et de tous les aveuglements, Claudel, tout à fait conscient de son influence, est le premier des écrivains à protester pour prendre la défense des juifs persécutés. Le 7 décembre 1941, le premier convoi de déportés français part vers l’Allemagne. Selon Serge Klarsfeld, 27 % des Juifs français seront déportés (soit 24 000). Mais il y avait en 1939 une forte majorité de juifs étrangers ou apatrides (environ 200 000) ayant fui les persécutions en Russie, Pologne, Allemagne.

« Le général de Gaulle ne prétendait pas inventer la Résistance, mais l’incarner. »2711

Edgar FAURE (1908-1988), Oraison funèbre de Christian Fouchet à l’Assemblée nationale (1974)

« Il ne se proposait pas d’implanter dans l’âme populaire des opinions et des sentiments qui n’y auraient pas existé ; mais bien au contraire, de cette âme populaire et de ces réactions simples et droites, il entendait se faire l’interprète et en quelque sorte le restituer. »

Le phénomène de la Résistance est d’abord extérieur, lancé de Londres par de Gaulle lors du fameux Appel, le lendemain du jour où Pétain, chef du gouvernement, accepte publiquement la défaite. Mais la Résistance se fait très vite aussi intérieure – élan populaire, désordonné, « amateur », qu’il faut récupérer au meilleur sens du mot. Contrôler, orienter, unifier la Résistance, telle sera l’une des missions du chef de la France libre et combattante.

« La Résistance fut une démocratie véritable : pour le soldat comme pour le chef, même danger, même responsabilité, même absolue liberté dans la discipline. »2784

Jean-Paul SARTRE (1905-1980), Situations III (1949)

La Résistance, fait européen, évolue à peu près de la même façon dans tous les pays. À côté de la Résistance extérieure et bientôt avec elle, la Résistance intérieure s’organise en France. On écoute la BBC, on se passe des informations, on fait passer des renseignements, des réseaux se créent, une presse clandestine (plus de 1 100 journaux recensés, dont certains tirent à plusieurs centaines de mille !), on imprime aussi des tracts pour dénoncer les mensonges de la propagande. On aide les prisonniers évadés des camps établis en France et des filières d’évasion se forment. On aidera tous les suspects, notamment les juifs. On arrive vite à l’action directe, la plus dangereuse : sabotages, attentats, guerre de maquisards, armée des ombres. Près de 100 000 morts au total, dans les rangs des Résistants dont le compte est forcément imprécis.

« La mort ? Dès le début de la guerre, comme des milliers de Français, je l’ai acceptée. Depuis, je l’ai vue de près bien des fois, elle ne me fait pas peur. »2785

Jean MOULIN (1899-1943). Vies et morts de Jean Moulin (1998), Pierre Péan

Ayant refusé, comme préfet, la politique de Vichy et rejoint Londres à l’automne 1940, parachuté en France dans les Alpilles le 1er janvier 1942 comme « représentant du général de Gaulle », il a pour mission d’unifier les trois grands réseaux de résistants de la zone sud (Combat, Libération, Franc-Tireur). Rôle difficile, vue l’extrême diversité des sensibilités, tendances et courants ; action à haut risque qu’il paiera bientôt de sa vie. Pierre Brossolette qui agit dans la zone nord, lui aussi arrêté, se suicidera pour ne pas livrer de secrets sous la torture.

« Messieurs, l’intention éclate : on cherche à faire rejaillir sur le Front populaire […] la responsabilité de la défaite militaire que la France a subie. »2786

Léon BLUM (1872-1950), Procès de Riom (15 février-11 avril 1942). Léon Blum devant la cour de Riom (1945), Léon Blum

Ce procès est l’aboutissement logique de la propagande du gouvernement de Vichy, stigmatisant l’ancien régime déchu avec les mauvais républicains d’où vint tout le mal, et d’abord la guerre et la défaite.

Hommes politiques et hauts fonctionnaires sont mis en accusation : Blum, Daladier, Reynaud, Gamelin, Jacomet (contrôleur général des armées). « Le procès de Riom n’a pas traité des vraies responsabilités de la défaite. Comme dans tous les procès politiques, celui de Jeanne d’Arc, de Louis XVI, de Bazaine ou, dans une certaine mesure, celui de Pétain, on y dit une vérité d’occasion favorable à un régime donné. Tous les procès jugés par des tribunaux d’exception sont en général des procès truqués » (Frédéric Pottecher, Le Procès de la défaite, 1989).

« Le patronat de droit divin est mort. »2787

Léon BLUM (1872-1950), résumant l’une des idées force du Front populaire de 1936. Le Procès de Riom (1945), James de Coquet, Robert Jacomet

Au Procès de Riom (15 février-11 avril 1942), accusé d’être responsable de la défaite de 1940, Blum parle en socialiste et comparaît en chef de gouvernement du Front populaire : « L’autorité patronale analogue au commandement hiérarchique, au commandement totalitaire, c’est fini, c’est mort. On ne donnera plus à des masses ouvrières le sentiment qu’elles sont asservies au travail par le lien d’une hiérarchie qu’elles n’ont pas eu le droit de discuter et auquel elles n’ont pas consenti. » Tournant au réquisitoire contre la politique hitlérienne, le procès est suspendu.

Au lieu d’un jugement, il y aura une série d’internements administratifs relevant du pouvoir du maréchal Pétain, chef de l’État. En prison, Léon Blum écrit en 1941 À l’échelle humaine. Il exhorte son parti à la Résistance. Après le procès, livré aux Allemands et déporté à Buchenwald, il est de ceux qui en reviendront.

« Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom […]
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître,
Pour te nommer
Liberté. »2788

Paul ÉLUARD (1895-1952), « Liberté », Poésie et Vérité (1942)

Hymne à la liberté, chef-d’œuvre de la poésie née de la Résistance, répandu sur la France par les avions de la Royal Air Force. Éluard, comme Aragon, a choisi la voie de l’engagement politique et les rangs du Parti communiste dans les années 1930.

Depuis la rupture du pacte germano-soviétique, l’entrée dans la Résistance ne pose plus problème aux intellectuels et militants du PCF. Comme l’écrira Philip Williams en 1971 : « Dès lors que l’URSS est en danger, les « mercenaires de la Cité de Londres » deviennent du jour au lendemain « nos vaillants alliés britanniques », tandis que les gaullistes, de « traîtres », se transforment en « camarades ». »

Alors que Paul Valéry venait de faire publier non sans mal ses Mauvaises pensées et autres :
« Pourquoi n’écrit-il pas les Bonnes ? »2789

Réaction des autorités d’Occupation en 1942. Bulletin des études valéryennes, nos 56 à 64 (1992), Centre d’études valéryennes

Malgré la censure, on écrit, on édite. De 1894 à 1945, Valéry poète et philosophe poursuit sa méditation dans ses Cahiers (publication posthume, 1957-1961). La guerre, tout ce qu’il voit et a prévu depuis longtemps, l’écœure par son absurdité. Témoignage désabusé, daté du lundi de Pâques (1942) : « Pendant que j’écris […] le ciel est en grand émoi de fusées, feux et canonnades, les Anglais en haut, les Allemands en bas. Tous ces peuples dans l’air de Paris. La sottise de tout ce vacarme est admirable. Tous ces gens en service commandé. Je vois d’ici les équipes, les règlements, les à-coups, les zèles, les erreurs, les peurs rentrées, les envies de pisser, les rapports à faire, etc. Tout cela fait de « l’histoire », en vient et y rentre, ne rime à rien, embête et terrifie tout le monde, gâche de la marchandise et de l’énergie, prendra de beaux noms et suppose une crédulité fondamentale et une sensibilité du plus bas genre, de la qualité la plus vulgaire – la plus – humaine. »

« C’est une révolution, la plus grande de son Histoire, que la France trahie par ses dirigeants et ses privilégiés a commencé d’accomplir. »2790

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours du 1er avril 1942. Les Nationalisations de la Libération : de l’utopie au compromis (1987), Claire Andrieu, Lucette Le Van, Antoine Prost

Le mouvement de Londres prend le contre-pied du gouvernement de Vichy. Vichy est viscéralement de droite, la France libre se pose naturellement à gauche. À la réaction fasciste de la « révolution nationale » répond la rénovation démocratique de la « révolution républicaine ».

De Gaulle précise : « Il se crée une France entièrement nouvelle dont les guides seront des hommes nouveaux. Les gens qui s’étonnent de ne pas trouver parmi nous des politiciens usés, des académiciens somnolents, des hommes d’affaires ménagés par des combinaisons, des généraux épuisés de grades, font penser à ces attardés des petites cours d’Europe qui pendant la dernière Révolution française s’offusquaient de ne pas voir siéger Turgot, Necker et Loménie de Brienne au Comité de salut public. » Ainsi de Gaulle, au cœur de la guerre, prépare la paix et l’avenir de la France nouvelle.

« J’appartiens à ce peuple qu’on a souvent appelé élu… Élu ? Enfin, disons : en ballottage. »2791

Tristan BERNARD (1866-1947), Propos, conférence à Nice (1942)

Il faut un courage certain pour faire preuve publiquement d’humour juif, quand la « solution du problème juif », selon Hitler, se voit appliquer le terme sans équivoque de solution définitive !

Le statut discriminatoire des juifs, promulgué en septembre 1940 en zone occupée, est vite étendu à la zone sud, dite (momentanément) libre, et fortement aggravé en juin 1941. Le port de l’étoile jaune est imposé en juin 1942, les rafles se font systématiques dans les villes, les juifs sont parqués dans des camps, et déportés dans d’autres camps dont bien peu reviendront. Durant la grande rafle du Vel’ d’Hiv’ à Paris (nuit du 16 au 17 juillet 1942), 13 000 juifs, hommes, femmes, enfants, sont arrêtés par la police française. Sur 8,3 millions de Juifs présents en 1939 dans les pays occupés par les nazis, 6 millions sont tués entre 1940 et 1945.

« Certes, nous sommes déjà vaincus. Tout est en suspens. Tout s’écroule. Mais je continue d’éprouver la tranquillité d’un vainqueur. »2792

Antoine de SAINT-EXUPÉRY (1900-1944), Pilote de guerre (1942)

Parfaite expression du tournant pris par la guerre en novembre 1942. L’Occupation se durcit et s’étend à la zone sud, le régime se rapproche du modèle nazi par ses lois d’exception et ses mesures policières, sous le gouvernement Laval. Mais à terme, on peut prévoir que la formidable puissance des États-Unis va faire basculer le rapport des forces, cependant qu’Hitler s’épuisera sur le front russe… Et déjà la Résistance s’organise en France, et le débarquement des Alliés en Afrique du Nord se fait le 8 novembre. Dans une certaine confusion.

6. 1943. Face à la délation organisée, l’« armée des ombres » de la Résistance : héros anonymes, martyrs emblématiques (Jean Moulin), chants et poèmes inspirés (Aragon, Desnos).

« Il est un autre droit que nous revendiquons, c’est d’indiquer ceux qui trahissent. »2794

Robert BRASILLACH (1909-1945). La Force de l’âge (1960), Simone de Beauvoir

La délation est la forme la plus infâme, parce que la plus lâche de la collaboration. À côté des trafiquants trop contents de faire des affaires sur le marché noir, d’autres ont des raisons politiques. Faiblesse devant le vainqueur admiré, calcul pour être du « bon » côté au jour de la victoire escomptée, mais aussi et plus rarement, conviction idéologique mêlant souvent anticommunisme, antisémitisme, anglophobie. Brasillach, auteur doué, est de ce camp.

Venu de L’Action française, on le retrouve dans l’équipe d’un journal de sinistre mémoire, Je suis partout. La chasse aux résistants, de plus en plus nombreux et organisés, se radicalise, en janvier 1943, avec la Milice, police supplétive de volontaires chargés de les traquer. Cependant que le Service du travail obligatoire (STO) institué en février va augmenter considérablement le nombre de « ceux qui trahissent » (dénoncés frénétiquement par Brasillach) pour ne pas aller travailler en Allemagne. La résistance est alors une activité clandestine à haut risque.

« Les plaies, la neige, la faim, les poux, la soif ; puis la soif, la faim, les poux, la neige, les maladies et les plaies […] l’hallucination qui fait prendre la schlague meurtrière des kapos pour un bâton de chocolat, le petit morceau de bois indéfiniment sucé, le corps qui n’est plus que faim […], la faim a été la compagne quotidienne des déportés jusqu’à la limite de la mort. »2795

André MALRAUX (1901-1976), Antimémoires (1967)

Risque extrême du « métier » de résistant. On estime à 100 000 le nombre de déportés civils pour raisons politiques, parmi les Français. Mais certains qui étaient pris mouraient avant.

« Bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés, il atteint les limites de la souffrance humaine, sans jamais trahir un seul secret, lui qui les savait tous. »2796

Laure MOULIN (1892-1974), sœur et collaboratrice de Jean Moulin, témoignage. Antimémoires : Le Miroir des limbes, volume I (1976), André Malraux

Parachuté en France au début de 1942, Jean Moulin va unifier les réseaux de la zone sud et obtient le ralliement des communistes, particulièrement précieux par leur discipline et leur expérience de la clandestinité. Le 27 mai 1943, il crée à Paris le Conseil national de la Résistance (CNR). Livré aux Allemands le 21 juin à Caluire (Rhône), emprisonné au fort de Montluc (à Lyon), il meurt quelques jours après des suites de tortures, dans le train qui l’emmène en Allemagne.

« Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d’ombres se lever dans la nuit de juin constellée de tortures. »2797

André MALRAUX (1901-1976), Discours au Panthéon, lors du transfert des cendres de Jean Moulin, 19 décembre 1964. André Malraux et la politique : L’être et l’Histoire (1996), Dominique Villemot

Le corps fut renvoyé à Paris en juillet 1943, incinéré au Père-Lachaise. Ses cendres (supposées telles) ont été transférées au Panthéon. Cette « panthéonisation », reconnaissance suprême de la patrie à ses héros, est l’acte final des célébrations du 20e anniversaire de la Libération. Jean Moulin, coordinateur des réseaux de Résistance en métropole, en fut à la fois le chef, le martyr, et le symbole.

« Ami, entends-tu
Le vol noir
Des corbeaux
Sur nos plaines ?
Ami, entends-tu
Ces cris sourds
Du pays
Qu’on enchaîne ? »2798

Joseph KESSEL (1898-1979) et Maurice DRUON (1918-2009), neveu de Kessel, paroles, et Anna MARLY (1917-2006), musique, Le Chant des partisans (1943)

Chant de la Résistance, composé à Londres, sifflé par Claude Dauphin à la BBC, largué par la RAF (Royal Air Force, force aérienne royale) sur la France occupée, créé par Germaine Sablon (dans le film Pourquoi nous combattons), et repris par Yves Montand, entre autres interprètes. Marche au rythme lent, lancinant : « Ohé Partisans / Ouvriers / Et paysans / C’est l’alarme / Ce soir l’ennemi / Connaîtra / Le prix du sang / Et des larmes… / Ami si tu tombes / Un ami sort de l’ombre / À ta place. »

La Résistance, devenue un phénomène national, mêle tous les milieux, tous les courants d’opinion, toutes les régions, recréant une union sacrée contre l’ennemi dont la présence se fait de plus en plus insupportable, à mesure que ses « besoins de guerre » le rendent plus exigeant en hommes, en argent, en matières premières.

« Blason de défaites, blason d’indignités, telles étaient les armoiries que le nouvel ordre remettait, pour leur sacre, à ses chevaliers. »2799

Jean GIRAUDOUX (1882-1944), Sans pouvoirs (posthume, 1946)

Diplomate de carrière et auteur de roman et de théâtre, commissaire à l’Information dans le gouvernement Daladier en 1939, il quitte ce poste après la défaite et condamne bientôt le régime de Vichy, ses « chevaliers » et leurs « armoiries » : « Un proche avenir les martèlera, aucune de leurs devises n’a été acceptée par le pays et la leçon des événements est bien loin pour la France des vérités où certains de ses dirigeants ont prétendu la trouver. »

Robert Aron, dans son Histoire de Vichy, souligne le contraste si choquant : « Cérémonies de loyalisme, serments prêtés en série, discours inspirés, telle est la vie officielle. Les existences réelles, pour la plupart, sont dominées par la faim et le manque de libertés. » L’éditeur Brunschwig définit l’époque comme « un mélange de terreur blanche, de bibliothèque rose et de marché noir » (cité par Roger Stéphane, Tout est bien).

« La France choisit le chemin nouveau […] S’il existe encore des Bastilles, qu’elles s’apprêtent de bon gré à ouvrir leurs portes. »2800

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours d’Alger, 14 juillet 1943. Histoire de la IVe République : la République des illusions, 1945-1951 (1993), Georgette Elgey

Il continue de préparer l’après-guerre et des réformes dans le sens de la gauche. Il élargit les assises politiques de la France libre devenue France combattante, en prenant acte de l’adhésion de la Résistance intérieure. Il met en place des institutions, rédige des textes - tout cela d’Alger qui remplace Londres et se pose, contre Vichy, en capitale (provisoire) de la France. Il annonce « la Quatrième République française [qui] abolira toute coalition d’intérêts ou de privilèges. »

« L’union nationale ne peut se faire et ne peut durer que si l’État sait distinguer les bons serviteurs et punir les criminels. »2801

Charles de GAULLE (1890-1970), Discours de Casablanca, 8 août 1943. Discours et messages, 1940-1946 (1946), Charles de Gaulle

Toujours cette préoccupation de préparer une France capable de se gouverner et de s’administrer elle-même, pour éviter la tutelle militaire que les Alliés songent à lui imposer. Le temps venu, l’épuration judiciaire frappera les criminels de la collaboration, sans parler de l’épuration « sauvage » et des exécutions sommaires.

« Nous vivions dans la crainte, maintenant nous allons vivre dans l’espoir. »2802

Tristan BERNARD (1866-1947), à sa femme, dans le car de la Gestapo qui emmène le couple à Drancy, 1er octobre 1943. Le Nouvel Observateur, n° 1784 (14 janvier 1999), article de Françoise Giroud

Avec plus de cinquante pièces, vingt-cinq romans et mille traits d’esprit, il a fait rire trois générations. C’est l’esprit parisien, nuance humour juif. « Non seulement je suis juif, mais mes moyens me permettent de ne pas être israélite », dit l’auteur à succès. À 78 ans, il refuse d’écouter ceux qui l’avertissent du danger : « Comment voulez-vous qu’on fasse du mal à un Français qui est dans le dictionnaire ? »

Le couple sera sauvé par l’intervention de ses amis, Arletty et Sacha Guitry, qui ont des amis allemands. Tristan Bernard meurt en 1947, muré dans le silence – son petit-fils n’est pas revenu du camp de Mauthausen.

« Je vous salue ma France où le peuple est habile
À ces travaux qui font les jours émerveillés
Et que l’on vient de loin saluer dans sa ville
Paris mon cœur trois ans vainement fusillé […]
Ma France d’au-delà le déluge, salut ! »2803

Louis ARAGON (1897-1982), « Je vous salue ma France… » (1943). L’œuvre poétique, volume X (1974), Aragon

Aragon s’est engagé, communiste d’abord, résistant ensuite. Ses vers, œuvres de circonstance au meilleur sens du terme, sont cités par le général de Gaulle à la radio de Londres.

Publié clandestinement, ce poème s’adresse aux prisonniers et aux déportés : « Lorsque vous reviendrez car il faut revenir / Il y aura des fleurs tant que vous en voudrez / Il y aura des fleurs couleur de l’avenir / […] Je vous salue ma France arrachée aux fantômes / Ô rendue à la paix vaisseau sauvé des eaux / Pays qui chante Orléans Beaugency Vendôme / Cloches cloches sonnez l’angélus des oiseaux. »

« Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore
De la splendeur du jour et de tous ses présents.
Si nous ne dormons pas, c’est pour guetter l’aurore
Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent. »2804

Robert DESNOS (1900-1945), « Demain », État de veille (1943)

Même chemin qu’Éluard et Aragon : après le surréalisme, l’engagement, le communisme, puis la Résistance et les poèmes de l’espoir. Cependant, les Français souffrent plus que jamais en 1943 : l’ordre allemand s’impose avec les SS et la Gestapo, les restrictions, le système des otages, les déportations, les délations. « Nous parlons à voix basse et nous tendons l’oreille […] / Âgé de cent mille ans, j’aurai encore la force / De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir. »
Desnos mourra en déportation.

« En combattant, la classe ouvrière ne se coupe pas de la nation, au contraire […] La cessation collective du travail, à ce moment-là, devient une action sociale et patriotique. »2805

Appel de la CGT aux ouvriers, manifeste du 12 décembre 1943. Esquisse d’une histoire de la CGT, 1895-1965 (1967), Jean Bruhat, Marc Piolot

Dissoute officiellement le 9 novembre 1940 par le gouvernement de Vichy, la Confédération générale du travail (CGT) se reconstitue dans la clandestinité en octobre 1943. Dans toute l’Europe occupée, les communistes vont répondre à l’appel de Staline pour aider l’URSS en difficulté. Tactique dite « d’action immédiate » et « d’action des masses », par attentats contre les collaborateurs et les soldats de la Wehrmacht, sabotages, grèves, manifestations de foules, créations de maquis et de réseaux FTP (Francs-tireurs et partisans français), discipline et dynamique, langage patriotique, sens révolutionnaire mis au service d’une cause qui s’impose, tout cela fait des communistes de grands résistants et militants, à tous les niveaux de responsabilité.

7. 1944. Débarquement en France et Libération de Paris : c’est la nouvelle bataille de France avec de Gaulle omniprésent à la tête du GPRF (Gouvernement provisoire de la République française).

« Un seul combat, pour une seule patrie ! »2806

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome II, L’Unité, 1942-1944 (1956)

Un seul chef aussi : le 3 juin 1944, le général de Gaulle préside le Gouvernement provisoire de la République française (GPRF). C’est le terme d’une longue bataille de quatre ans pour l’unité du pouvoir et bientôt la fédération des diverses résistances (dont les FTP) en Forces françaises de l’Intérieur (FFI), la création hors métropole d’une armée (qui atteindra 500 000 hommes) pour aider les Alliés à nous aider à nous libérer – armée déjà présente à leurs côtés, au débarquement en Afrique du Nord, en Tunisie, à la libération de la Corse (septembre 1943).

« Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Bercent mon cœur
D’une langueur
Monotone. »2807

Paul VERLAINE (1844-1896), vers entendus à la BBC le 5 juin 1944. Extrait de « Chanson d’automne », Poèmes saturniens (1866)

C’est le code choisi pour annoncer sur la radio anglaise le jour J du débarquement en France, autrement dit, l’opération Overlord (Suzerain, en anglais) sous le commandement suprême du général Eisenhower. Ces mots tant attendus sont enfin entendus, le soir du 5 juin : le débarquement est donc pour le lendemain.

« Bien entendu, c’est la bataille de France et c’est la bataille de la France. »2808

Charles de GAULLE (1890-1970), Déclaration radiodiffusée du 6 juin 1944 à Londres, jour du débarquement allié en Normandie. Mémoires de guerre, tome II, L’Unité, 1942-1944 (1956), Charles de Gaulle

Il annonce aux Français le début des opérations. « Bien entendu », les résistants de l’intérieur vont y participer, avec les soldats de la France libre venus du monde entier. Le premier jour, 90 000 Américains, Britanniques, Canadiens et 177 Français (commandos, fusiliers marins du capitaine Kieffer) dans les forces d’assaut, seront suivis de 200 000 hommes les jours suivants. Avec 9 000 navires, 3 200 avions.

« Le jour le plus long » a commencé la veille, à 23 heures, par un parachutage dans la région de Sainte-Mère-l ‘Église. La première unité débarque le 6 juin à 6 heures du matin à Sainte-Marie-du-Pont, sur une plage rebaptisée pour l’éternité Utah Beach. Les pertes de cette gigantesque opération Overlord dirigée par le général Eisenhower seront de 30 000 à 40 000 hommes chez les Alliés, 150 000 du côté allemand (et 70 000 prisonniers).

Au total, c’est une armée de 2 millions d’hommes qui débarque pour livrer cette nouvelle bataille de France.

« On meurt pour une cathédrale. Non pour des pierres. On meurt pour un peuple. Non pour une foule. On meurt par amour de l’Homme, s’il est clé de voûte d’une communauté. On meurt pour cela seul dont on peut vivre. »2809

Antoine de SAINT-EXUPÉRY (1900-1944), Terre des hommes (1939)

De retour des États-Unis où il s’est exilé après la défaite, poète et aviateur, il recommence le combat en 1943 et disparaît au cours d’une mission de reconnaissance aérienne où il est volontaire (à 44 ans), le 31 juillet 1944 – le jour même où le front allemand est percé à Avranches.

Le mur de l’Atlantique, système de défense créé par Hitler (mer et plages minées, murailles de béton antichars, blockhaus, barbelés), ne résiste plus que par « poches » (certaines villes tiendront jusqu’en 1945). Les Alliés progressent vers la Seine, lentement, sûrement, aidés par l’action héroïque des résistants du maquis.

« Je sais mal ce qu’est la liberté, mais je sais bien ce qu’est la libération. »2810

André MALRAUX (1901-1976), Antimémoires (1967)

La libération de la France (métropolitaine) a commencé par la Normandie. Le général de Gaulle est arrivé le 14 juin à Bayeux, première ville libérée par les Alliés (le 8), pour affirmer sa qualité de chef du gouvernement.

Le mur de l’Atlantique étant percé, les forces alliées, après le raid de Patton en Bretagne, progressent vers la Seine. La division Leclerc débarque le 1er août. La libération de Paris apparaît comme l’urgence numéro un aux yeux des Français. Paris occupé s’impatiente.

« Paris qui n’est Paris qu’arrachant ses pavés. »2811

Louis ARAGON (1897-1982), Les Yeux d’Elsa, « Plus belle que les larmes » (1942)

Paris se soulève, le 18 août 1944 : fusillade au pont des Arts. Le 19, la police parisienne (censée obéir au gouvernement de Vichy, qui n’existe plus depuis le 18) se met en grève, barricadée à la préfecture de police. Le Comité parisien de libération, où les communistes dominent avec un sens de l’organisation qui leur est propre, veut prouver au monde, aux Alliés et aux Allemands, que le peuple de Paris peut se libérer lui-même. Mais les FFI (Forces françaises de l’intérieur, regroupant tous les mouvements de la Résistance armée en France) manquent de moyens, et le commandement allemand, lui, a encore les moyens de détruire la ville, et d’écraser ses défenseurs. Une trêve est signée, rompue par la Résistance (colonel Rol-Tanguy, chef des FTP, Francs-tireurs et partisans), et les combats de rue reprennent.

« Paris brûle-t-il ? »2812

Adolf HITLER (1889-1945) à Dietrich von Choltitz, 24 août 1944. Titre du film (1966) de René Clément (1913-1996), tiré du best-seller éponyme (1965) de Larry Collins (1929-2005) et Dominique Lapierre (né en 1931), sur la libération de Paris : l’un des plus beaux et longs génériques de l’histoire du cinéma, comme si, vingt ans après, toute la profession avait à cœur de participer à ce film événement.

« Brennt Paris ? » C’est moins une question qu’un ordre du Führer au général allemand, gouverneur militaire de Paris. Von Choltitz hésite, ce 24 août, dans Paris insurgé. De Gaulle de son côté a instamment demandé à Eisenhower de hâter la libération de Paris, pour éviter le drame et Leclerc, avec sa 2e DB (division blindée), peut enfin marcher vers Paris.

Paris ne brûlera pas : après intervention du consul de Suède, von Choltitz élude l’ordre, qu’il trouve absurde, de faire sauter les ponts et les édifices qui étaient minés, et de raser la capitale.

« Division de fer
Toujours en avant
Les gars de Leclerc
Passent en chantant. »2813

André LEDUR (1904-1975) et Victor CLOWEZ (1908-1973), paroles, Marche officielle de la Division Leclerc (refrain)

Leclerc entre dans Paris à la tête de ses troupes (2e DB, division blindée) qui chantent : « Après le Tchad, l’Angleterre et la France / Le grand chemin qui mène vers Paris / Le cœur joyeux, tout gonflé d’espérance / Ils ont suivi la gloire qui les conduit. »

25 août 1944. La reddition est signée par Leclerc, von Choltitz et Rol-Tanguy au nom des FFI : grand jour de la Libération, œuvre des Français de l’intérieur et de l’extérieur, symbole dont toutes les radios du monde se feront l’écho.

« Je n’ai pas à proclamer la République. Elle n’a jamais cessé d’exister. »2814

Charles de GAULLE (1890-1970), à Georges Bidault, Hôtel de Ville de Paris, 26 août 1944. Mémoires de guerre, tome II, L’Unité, 1942-1944 (1956), Charles de Gaulle

Bidault est président du CNR (Conseil national de la Résistance) depuis la mort de Jean Moulin, et de Gaulle est venu à Paris pour y installer le GPRF (Gouvernement provisoire de la République française).

La foule en délire l’a acclamé, la veille : « Devant moi, les Champs-Élysées. Ah ! c’est la mer ! », écrira-t-il dans ses Mémoires, évoquant ce qui est sans doute le plus beau jour de sa vie. Et il a dit son émotion, devant Paris : « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! »

Cependant le droit ne perd jamais ses droits, dans l’esprit du général. Il refuse donc de « proclamer la République » : elle ne vient pas de ressusciter, il en a assuré la survie hors métropole, la continuité à Londres, puis à Alger. Une ordonnance du 9 août vient d’affirmer cette permanence de la République, frappant de nullité tous les actes du gouvernement de Vichy. Mais il y a un abîme entre le droit et les faits. D’où les problèmes du GPRF et de son chef, dans les mois à venir.

« Les problèmes innombrables et d’une urgence extrême que comporte la conduite du pays émergeant du fond de l’abîme se posent au pouvoir, à la fois de la manière la plus pressante, et cela dans le temps même où il est aussi malaisé que possible de les résoudre. »2815

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome III, Le Salut, 1944-1946 (1959)

Au lendemain de la libération de Paris, il y a trois séries d’urgences pour le gouvernement : remise en place de l’État, reconstruction de la France et fin de la guerre. Cependant qu’à certains, tout semble possible. Combat, le journal d’Albert Camus, créé et diffusé clandestinement, prend pour devise à la libération : « De la Résistance à la Révolution ».

« Qu’entre la mer du Nord et la Méditerranée, depuis l’Atlantique jusqu’au Rhin, soit libérée de l’ennemi cette nation […] Nous rapportons à la France l’indépendance, l’empire et l’épée. »2816

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome II, L’Unité, 1942-1944 (1956)

Après le débarquement en Normandie et avant la libération de Paris, un second débarquement a été mené en Provence par les Américains et la Première Armée française (de Lattre de Tassigny), le 15 août 1944. Ces forces remontent par les Alpes et la vallée du Rhône et vont faire la jonction avec celles du nord, le 12 septembre. L’insurrection des villes et l’action des FFI précèdent ou achèvent l’œuvre des forces de libération.

La libération du territoire, commencée aux rives de la Corse (septembre 1943), s’achève dans l’Est, le 23 novembre 1944, à Strasbourg. L’honneur en revient encore à la division Leclerc. De Lattre de Tassigny libérera la Haute-Alsace au début de 1945, avec le colonel Berger (alias Malraux) commandant la brigade Alsace-Lorraine.

« Tout de même, dit la France, je suis sortie ! […] Tout de même, ce que vous me dites depuis quatre ans, mon général, je ne suis pas sourde […] et j’ai compris […] Et vous monsieur le général, qui êtes mon fils, et vous qui êtes mon sang… »2817

Paul CLAUDEL (1868-1955), Ode publiée dans Le Figaro 23 décembre 1944. Œuvres poétiques (1967), Paul Claudel

Dédiée au général de Gaulle. « Ceux de la onzième heure » sont nombreux, Français rejoignant la Résistance au dernier moment. Le dernier hiver de la guerre est très dur : pour les prisonniers de guerre, les travailleurs du Service du travail obligatoire (STO) et tous les déportés dont la condition s’aggrave encore. En France même, le rationnement est encore plus rigoureux que sous le régime allemand, les bombardements qui ont préparé le débarquement et les combats qui accompagnent la libération du territoire ont détruit les communications, des quartiers, des villes.

« Produire d’abord, revendiquer ensuite. »2818

Mot d’ordre du Bureau politique de la CGT, appelant les ouvriers à « se retrousser les manches », 6 décembre 1944. Cahiers d’histoire de l’Institut de recherches marxistes (1982), Institut de recherches marxistes

La guerre n’est pas finie, une partie du territoire reste occupée. Dans l’autre, tout reste à reconstruire. La vie économique est paralysée. On craignait des troubles sociaux, mais le PC remet la révolution à plus tard, donnant priorité à la reconstruction de la France et son appui au gouvernement. La CGT communiste est très majoritaire avec plus de 5 millions d’adhérents. La CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens) adopte la même politique.

Le GPRF, gouvernement provisoire remanié en novembre, inclut à présent des membres de la Résistance française de l’intérieur, notamment des communistes. La défaite de Vichy est aussi celle de la droite et trois partis dominent la vie politique renaissante : Parti communiste, Parti socialiste et Mouvement républicain populaire (MRP) d’inspiration catholique.

8. 1945. La fin de la guerre et l’épuration, ultime épreuve nationale.

« Mon parti m’a rendu les couleurs de la France. »2819

Louis ARAGON (1897-1982), La Diane française. « Du poète à son parti » (1945). Littérature et politique : deux siècles de vie politique à travers les œuvres littéraires (1996), Michel Mopin, Robert Badinter

« Mon parti mon parti, merci de tes leçons / Et depuis ce temps-là tout me vient en chansons / La colère et l’amour, la joie et la souffrance. »

Si le poète communiste rend ici nommément et servilement hommage au PCF, les autres œuvres de l’époque ont le ton d’une grande poésie nationale et patriote, ouverte à toutes les familles d’esprit : martyrs de la Résistance, communistes ou chrétiens y sont évoqués avec la même chaleur.

 La haine est un devoir national. »2820

Florimond BONTE (1890-1977), titre d’un article dans L’Humanité, 11 janvier 1945. Histoire de la guerre, 1939-1945 (1965), Jean Galtier-Boissière

Les communistes se distinguèrent en cela. Quand la justice disait « non coupable », L’Humanité titrait : « Le collabo X est acquitté. »

À la Libération, les règlements de comptes prennent bien des formes, de la nationalisation sanction des usines Renault à l’indignité nationale, qui frappe près de 50 000 personnes de 1944 à 1951. Selon Jean Paulhan, 1,5 à 2 millions de Français sont touchés par l’épuration (total des sanctions politiques, administratives et judiciaires). Paulhan et Camus protestent contre des listes noires trop longues et des peines trop sévères. L’épuration sauvage frappe aussi : 9 000 exécutions sommaires, mais des chiffres dix fois supérieurs seront avancés.

Pour l’épuration judiciaire, on crée des cours de justice spéciales. Un an après la Libération, le garde des Sceaux présente un premier bilan : 5 000 condamnations à mort, 11 000 aux travaux forcés, 19 000 à la réclusion ou à la prison. Une Haute Cour de justice traite des cas majeurs : Pétain (condamné à mort, peine commuée par de Gaulle en détention perpétuelle, mort à l’île d’Yeu en 1951, à 95 ans), Laval (condamné à mort, ranimé après sa tentative de suicide, et avant le peloton d’exécution).

« Dans les lettres, comme en tout, le talent est un titre de responsabilité. »2821

Charles de GAULLE (1890-1970), refusant la grâce de Robert Brasillach. Mémoires de Guerre, tome III, Le Salut, 1944-1946 (1959), Charles de Gaulle

Sur 2 071 recours présentés, de Gaulle en acceptera 1 303.

Condamné à mort pour intelligence avec les Allemands, Brasillach est fusillé le 6 février 1945. Ses convictions hitlériennes ne font aucun doute et son journal (Je suis partout) en témoigne abondamment. Le procès est bâclé, de nombreux confrères tentent de le sauver. Mais le PC voulait la tête de l’homme responsable de la mort de nombreux camarades, et de Gaulle ne lui pardonnait pas celle de Georges Mandel, résistant exécuté par la Milice, après les appels au meurtre signés, entre autres, par Brasillach.

« Et ceux que l’on mène au poteau
Dans le petit matin glacé,
Au front la pâleur des cachots,
Au cœur le dernier chant d’Orphée,
Tu leur tends la main sans un mot,
O mon frère au col dégrafé. »2822

Robert BRASILLACH (1909-1945), Poèmes de Fresnes, Chant pour André Chénier

Référence à Chénier, poète exécuté en d’autres circonstances, sous la Révolution, à la fin de la Terreur, presque au même âge. Brasillach, écrivain doué, journaliste (Je suis partout) a 35 ans.

Jean Luchaire (journaliste, directeur des Nouveaux Temps) et Jean Hérold-Paquis (de Radio-Paris) subiront le même sort, parmi quelque 3 000 condamnés.

Quand on lui reproche d’avoir chanté dans des cabarets où les officiers allemands de la Wehrmacht venaient nombreux :
« Je suis myope ! »2823

Léo MARJANE (1912-2016), réponse devant la Chambre civique et au Comité d’épuration, 20 décembre 1945. Cent ans de chanson française, 1880-1980 (1996), Chantal Brunschwig, Louis Jean Calvet, Jean-Claude Klein

Grande vedette pendant la guerre, à Pacra et sur Radio-Paris (« Je suis seule ce soir » passait souvent), elle ne pourra plus refaire carrière par la suite. André Dassary et Maurice Chevalier auront plus de chance. Parmi les interprètes qui feront alors de la prison, citons Mary Marquet, Sacha Guitry, Arletty, Ginette Leclerc.

Quand on lui reproche ses relations galantes avec les Allemands pendant la guerre :
« Mais, Messieurs, si vous ne vouliez pas que je les reçoive chez moi, il ne fallait pas les laisser passer. »2824

Cécile SOREL (1873-1966), réponse aux membres du Comité d’épuration. Histoire juridique des interdits cinématographiques en France (2007), Albert Montagne

C’est ce qu’on appelle la « collaboration horizontale ». Hormis les noms de vedettes, combien de femmes seront tondues (crâne rasé) pour avoir simplement couché avec l’ennemi !

Phénomène à distinguer de la collaboration proprement dite : un cinquième des collaborateurs sont des femmes, 6 000 incarcérées à Fresnes, mêmes condamnations que pour les hommes : prison, travaux forcés, exceptionnellement peine de mort.

« C’est la revanche de Dreyfus. »2825

Charles MAURRAS (1868-1952), à l’énoncé du verdict, dernier jour de son procès à Lyon, 27 janvier 1945. Alfred Dreyfus : l’honneur d’un patriote (2006), Vincent Duclert

L’inspirateur de L’Action Française, antidreyfusard et antisémite affiché, qui soutint Mussolini, Franco et Pétain, est condamné à la réclusion à perpétuité pour avoir mené une campagne contre la France, et radié de l’Académie française. Il sera gracié peu de temps avant sa mort (1952).

Drieu La Rochelle, longtemps hésitant entre communisme et fascisme, s’engagea à corps perdu dans la collaboration et se suicida, devançant une condamnation qu’il savait certaine.

De nombreux écrivains seront mis à l’index : Marcel Aymé, René Barjavel, Pierre Benoit, Henry Bordeaux, Alexis Carrel, Céline, André Demaison, Maurice Donnay, Paul Fort, Jean Giono, Sacha Guitry, Marcel Jouhandeau, Henry de Montherlant, Paul Morand, Jean de La Varende… Seul crime de la plupart d’entre eux : ils ont continué d’écrire sous l’occupation ; certains se sont rendus en Allemagne ; aucun ne fut anti pétainiste.

Paulhan et Camus protestent contre ces « listes noires » et les peines trop sévères.

« L’histoire est écrite par les vainqueurs. »2826

Robert BRASILLACH (1909-1945), Les Frères ennemis (dialogue écrit à Fresnes fin 1944, posthume)

Écrite par les vivants plus que par les vainqueurs et Brasillach ne sera pas fusillé pour cause de défaite, mais de trahison.

L’histoire de la Seconde Guerre mondiale, cette page d’histoire de France encore si sensible et même brûlante, fut d’ailleurs réécrite tant de fois que les vaincus ont eu, légitimement, le droit de témoigner aux côtés des vainqueurs.

« La différence entre le massacre des Innocents et nos règlements de compte est une différence d’échelle […] De 1922 à 1947, soixante-dix millions d’Européens, hommes, femmes et enfants, ont été déracinés, déportés et tués. »2827

Albert CAMUS (1913-1960), Actuelles II : Chroniques 1948-1953 (1953)

Engagé dans la Résistance, Camus sera rédacteur en chef de Combat de 1944 à 1946. S’opposant à la fois au communisme et à l’existentialisme de Sartre, il manifeste sa soif de justice et son humanisme, dans Actuelles (trois recueils d’articles de 1939 à 1958), obtenant le prix Nobel de littérature en 1957 pour avoir « mis en lumière les problèmes se posant de nos jours à la conscience des hommes ».

Le quart de siècle évoqué va de la naissance du fascisme en Italie, puis en Allemagne, à l’immédiat après-guerre où l’Europe centrale et orientale subit des changements de frontières, causes de transferts de population, et l’instauration de régimes communistes, avec leur cortège de persécutions. Sans même remonter au massacre des Innocents ordonné par Hérode, rappelons qu’au Moyen Âge, au début de la guerre de Cent Ans, la bataille de Crécy restée dans les mémoires comme un massacre historique a fait 3 000 morts.

« Quelqu’un à qui on demandait ce qu’il avait fait sous la Terreur répondit : « J’ai vécu… » C’est une réponse que nous pourrions tous faire aujourd’hui. Pendant quatre ans, nous avons vécu et les Allemands vivaient aussi, au milieu de nous. »2828

Jean-Paul SARTRE (1905-1980), Situations III (1949)

C’est l’abbé Sieyès qui fit cette réponse.

Selon Paul Morand : « L’histoire, comme une idiote, mécaniquement se répète » (Fermé la nuit, 1923).

« Des Français, c’est un comble ! »2829

Wilhelm KEITEL (1882-1946), à la signature de la capitulation allemande, Berlin, 8 mai 1945

L’exclamation, traduite de l’allemand, varie suivant les sources. « Quoi ? Les Français aussi ! » (Mémoires de guerre du général de Gaulle). « Les Français ici ! C’est un comble » ou encore « Les Français sont là ! Nous sommes bien bas ! » (La France au combat de François Broche, Georges Caïtucoli et Jean-François Muracciole). En tout cas, le sens est clair.

Maréchal allemand, chef de l’Oberkommando der Wehrmacht (OKW.), commandant suprême des forces armées (par ailleurs ministre de la Guerre d’Hitler), c’est à ce titre qu’il signe la capitulation. La présence du maréchal de Lattre de Tassigny, voulue par de Gaulle et signant pour la France, fait s’exclamer le vaincu.

La France s’était assez battue pour gagner sa place à la table des vainqueurs. Elle a été éliminée à la conférence de Yalta (4-11 février 1945) où les « trois grands » – Staline, Roosevelt, Churchill – ont réglé le sort du monde.

« Vieille France, accablée d’Histoire, meurtrie de guerres et de révolutions, allant et venant sans relâche, mais redressée, de siècle en siècle, par le génie du renouveau ! »2830

Charles de GAULLE (1890-1970), Mémoires de guerre, tome III, Le Salut, 1944-1946 (1959)

Laissons le mot de la fin au vainqueur, grand premier rôle et grand témoin de cette période qui évoque et invoque cette France, « Vieille Terre, rongée par les âges, rabotée de pluies et de tempêtes, épuisée de végétation, mais prête, indéfiniment, à produire ce qu’il faut pour que se succèdent les vivants ! »

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