Le gouvernement rêvé (suite) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Lisez le premier épisode de notre gouvernement rêvé avant de lire celui-ci !

28. Justice. Émile Zola

Romancier très populaire (après Hugo), dreyfusard engagé corps et âme dans l’Affaire, il a souffert des vices de l’institution judiciaire et finalement triomphé. Il saurait gérer ce genre de problème en toute connaissance de cause.

« La vérité est en marche ; rien ne peut plus l’arrêter. »2515

Émile ZOLA (1840-1902), Le Figaro, 25 novembre 1897

Il commente la demande en révision du procès du capitaine Dreyfus, condamné à la déportation en Guyane par le Conseil de guerre de Paris, le 22 décembre 1894. Ni Dreyfus, ni son avocat n’ont eu accès aux pièces d’un « dossier secret ». Diverses irrégularités sont mises en évidence. Sa qualité de juif joue contre lui, à une époque où l’antisémitisme a ses hérauts, ses journaux, ses réseaux. 

« Il n’y a pas d’affaire Dreyfus. » Réponse de Jules Méline, président du Conseil, au vice-président du Sénat venu lui demander la révision du procès, séance du 4 décembre 1897. Mot malheureux, quand éclate au grand jour l’« Affaire », la plus grave crise pour le régime. Méline refuse la demande en révision du procès. Les dreyfusards (minoritaires) vont mobiliser l’opinion publique par une campagne de presse retentissante.

« J’accuse. » Titre de l’article de Zola en page un de L’Aurore, 13 janvier 1898. C’est une lettre ouverte au président de la République Félix Faure. Zola accuse deux ministres de la Guerre, les principaux officiers de l’état-major et les experts en écriture d’avoir « mené dans la presse une campagne abominable pour égarer l’opinion » et le Conseil de guerre qui a condamné Dreyfus d’« avoir violé le droit en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète ». Le général Billot, ministre de la Guerre, intente au célèbre écrivain un procès en diffamation.

« Un jour la France me remerciera d’avoir aidé à sauver son honneur. » La Vérité en marche, déclaration au jury d’Émile Zola, publiée dans L’Aurore, 22 février 1898. Le procès Zola en cour d’assises (7-21 février 1898) a fait connaître l’affaire Dreyfus au monde entier. Formidable tribune pour l’intellectuel converti aux doctrines socialistes et aux grandes idées humanitaires ! « Tout semble être contre moi, les deux Chambres, le pouvoir civil, le pouvoir militaire, les journaux à grand tirage, l’opinion publique qu’ils ont empoisonnée. Et je n’ai pour moi que l’idée, un idéal de vérité et de justice. Et je suis bien tranquille, je vaincrai. »

En attendant, Zola est condamné (un an de prison et 3 000 francs d’amende) et attaqué par les antidreyfusards. « L’intervention d’un romancier, même fameux, dans une question de justice militaire m’a paru aussi déplacée que le serait, dans la question des origines du romantisme, l’intervention d’un colonel de gendarmerie. » Ce témoignage de Ferdinand Brunetière, historien de la littérature et critique éminent, professeur à l’École normale et à la Sorbonne, directeur de la Revue des Deux Mondes, est « surréaliste ». Beaucoup d’antidreyfusards iront plus loin. Mais Zola ira au bout de son combat.

« Aujourd’hui, la vérité ayant vaincu, la justice régnant enfin, je renais, je rentre et reprends ma place sur la terre française. » L’Aurore, 5 juin 1899. Le 3 juin, la Cour de cassation, « toutes Chambres réunies », s’est prononcée pour « l’annulation du jugement de condamnation rendu le 22 décembre 1894 contre Alfred Dreyfus ». Dreyfus a été sauvé par les dreyfusards ou révisionnistes : gracié par le président de la République, il sera réintégré dans l’armée en 1906.

« Envions-le [Zola], sa destinée et son cœur lui firent le sort le plus grand : il fut un moment de la conscience humaine. »  Éloge funèbre d’Émile Zola, 5 octobre 1902, discours prononcé lors de l’enterrement au cimetière de Montmartre par Anatole France qui fit partie de ces intellectuels engagés dans le camp des révisionnistes.

29. Libertés publiques : Montesquieu

Créateur de la science politique au siècle des Lumières, référence qu’on cite encore et jamais assez, sa vigilance ferait merveille à ce poste créé pour lui (complétant la sainte trinité républicaine, avec le concours d’Hugo et de Jaurès).

« Il n’y a point encore de liberté si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice. »1011

MONTESQUIEU (1689-1755), L’Esprit des Lois (1748)

C’est le fameux principe de la séparation des pouvoirs : « Tout serait perdu si le même homme, ou le même corps […] exerçait ces trois pouvoirs : celui de faire les lois, celui d’exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers. » La constitution anglaise, monarchique en apparence, républicaine en réalité, présente un bon équilibre des trois pouvoirs : elle séduit le philosophe qui l’a vu fonctionner sur place. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (article 16) consacrera cette séparation des pouvoirs, en 1789.

« Les lois […] sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » L’Esprit des Lois est la grande œuvre de sa vie, vers quoi convergent toutes les autres. Première publication à Genève, en octobre 1648. Succès considérable, 22 éditions en un an et demi ! « C’est de l’esprit sur les lois », dit Mme du Deffand – ce n’est qu’un mot, et il est injuste. L’auteur crée ici une science des lois : il cherche leur « âme », discerne un ordre, une raison et s’efforce de comprendre.

« Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition des choses le pouvoir arrête le pouvoir. » En plus de la séparation des pouvoirs, il souhaite leur équilibre : des pouvoirs intermédiaires (noblesse, Parlements) face à l’arbitraire royal. D’où une monarchie tempérée, loin du régime devenu despotique sous Mazarin, Richelieu, Louis XIV.

« Le gouvernement est comme toutes les choses du monde ; pour le conserver, il faut l’aimer. » Théorie mise à part, cette phrase de grand bon sens explique tout, y compris le chaos politique du siècle des Lumières et la mort programmée d’un Ancien Régime mal aimé de tous les Français, qu’ils soient du peuple ou des ordres privilégiés.

C’est « le plus grand livre du XVIIIe siècle », écrira au XIXe le philosophe Paul Janet qui le place aussi haut que la Politique d’Aristote. Seule certitude, l’Encyclopédie à venir doit beaucoup à l’œuvre de Montesquieu. Aujourd’hui encore, on s’y réfère  : pour sa classification des trois formes de gouvernement (républicain, monarchique, despotique) et pour son principe de la séparation des pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire).

30. Lien social : Madame Roland

La cohésion nationale est un vœu politique et républicain, de même que le « vivre ensemble » est une obligation quotidienne et citoyenne. Il semble que ce soit de plus en plus difficile de nos jours… Sous la Révolution, Madame Roland s’est imposée dans ce rôle « impossible » de médiatrice et de modératrice. Cas exemplaire pour tous les hommes de la Révolution, elle l’a payé de sa vie, mais cette leçon de courage et d’intelligence peut toujours servir. 

« Vous connaissez mon enthousiasme pour la Révolution. Eh bien ! j’en ai honte. Elle est ternie par des scélérats, elle est devenue hideuse. »1433

Mme ROLAND (1754-1793), Lettre à un ami, 5 septembre 1792. Les Grands Procès de l’histoire (1924), Me Henri-Robert

Manon Roland est surtout connue pour avoir été la femme de son mari : l’histoire est injuste. Très cultivée, courtisée, mais fidèle, révolutionnaire de la première heure, elle est montée à Paris avec Jean-Marie Roland de la Platière, en 1791. Elle tient salon rue Guénégaud, reçoit les Brissot, Buzot, Pétion, Robespierre, et se passionne pour la politique, plus excitante que la vie conjugale avec un époux de vingt ans son aîné, qualifié par elle de vénérable vieillard et qu’elle aime comme un père.

C’est elle, l’âme du mouvement girondin, avec une influence prépondérante durant les trois mois du ministère girondin (mars-juin 1792). Elle suivra ses amis politiques dans leur chute et leur mort.

En prison, elle écrit ses Mémoires (et certaines lettres qui n’y figurent pas), elle rédige aussi son Projet de défense au Tribunal révolutionnaire. Mais elle ne se fait pas d’illusion : « Il est nécessaire que je périsse à mon tour, parce qu’il est dans les principes de la tyrannie de sacrifier ceux qu’elle a violemment opprimés et d’anéantir jusqu’aux témoins de ses excès. À ce double titre, vous me devez la mort et je l’attends. »

Le cœur de Manon parle plus encore que sa raison : libérée de la présence de son mari, elle ressent son arrestation comme un soulagement, et laisse libre cours à sa passion (platonique) pour Buzot : « Je chéris ces fers où il m’est libre de t’aimer sans partage. » Relâchée le 24 juin, elle est arrêtée une heure après, placée à Sainte-Pélagie, puis transférée à la Conciergerie, dite l’antichambre de la mort, en attendant son jugement, le 8 novembre. Respectée par les gardiens, elle peut avoir du matériel pour écrire et recevoir quelques visites. Ses Mémoires – sous-titrées Appel à l’impartiale postérité – sont destinées à sa fille Eudora.

« Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! »1554

Mme ROLAND (1754-1793), montant à l’échafaud et s’inclinant devant la statue de la Liberté (sur la place de la Révolution), 8 novembre 1793. Mot de la fin. Le Nouveau Tableau de Paris (1799), Louis Sébastien Mercier

Son mari, poursuivi comme Girondin et réfugié à Rouen, apprenant la mort de sa femme, se tuera deux jours après.

Manon Roland fit preuve d’une belle énergie et d’une plume infatigable, dans sa prison (l’Abbaye, puis la Conciergerie). Elle écrit pour se défendre devant le Tribunal révolutionnaire, même sans espoir. Elle écrit ses Mémoires, destinées à sa fille Eudora. Elle écrit des lettres, notamment à son ami Buzot qui, contrairement à elle, a fui comme son mari, pour échapper au sort des Girondins. Il se suicidera lui aussi, apprenant, quelques mois plus tard, la mort de Manon Roland.

31. Logement : abbé Pierre

Son nom reste attaché à un appel médiatique, une idée simple, une action concrète.

« Mes amis, au secours ! Une femme vient de mourir de froid sur le trottoir du boulevard de Sébastopol. Elle serrait dans ses mains le papier par lequel on l’avait expulsée de son logement. Chaque nuit dans Paris, ils sont plus de deux mille à geler dans la nuit, sans toit, sans pain. »2887

Abbé PIERRE (1912-2007), Premiers mots de l’appel lancé à la radio dans l’hiver 1954. Emmaüs et l’abbé Pierre (2008), Axelle Brodiez-Dolino

1er février. Ce soir-là, dans un grand élan de colère, l’abbé Pierre fonce à Radio Luxembourg et s’empare du micro. Ce prêtre catholique a été résistant pendant la guerre, et député MRP jusqu’en 1951, avant de renouer avec sa vocation première de prêtre aumônier, dans le cadre du Mouvement Emmaüs, organisation caritative laïque, créée en 1949.

L’abbé Pierre demande que le soir même, dans tous les quartiers de Paris, s’ouvrent des centres de dépannage, qu’on y apporte couvertures, paille, pour accueillir tous ceux qui souffrent quels qu’ils soient, et qu’ils puissent y dormir, y manger, reprendre espoir, savoir qu’on les aime, et qu’on ne les laissera pas mourir. C’est la misère des laissés-pour-compte de la croissance économique. Trente ans plus tard, Coluche lancera ses « Restos du cœur ». Le quart-monde existe toujours et chaque époque crée ses nouveaux pauvres, en dépit des minima sociaux et des secours publics.

32. Mer : Commandant Cousteau

Grand professionnel et grand communiquant, génial écologiste avant l’heure et vulgarisateur médiatique au meilleur sens du terme, son nom s’impose naturellement à ce poste.

« Je suis un découvreur, mon but est d’émerveiller. »

Jacques-Yves COUSTEAU, dit COMMANDANT COUSTEAU (1910-1997), Virer de bord : Plaidoyer pour l’homme et la planète, 2011

Officier de la Marine nationale et explorateur océanographique français, Cousteau s’impose comme « Commandant Cousteau » également appelé « le Pacha », surnom donné au commandant d’un navire et qui convient parfaitement au caractère de l’homme. C’est l’inventeur avec Émile Gagnan du « détendeur », pièce essentielle à la plongée sous-marine autonome. Avec son équipe et sa Calypso (bateau-cadeau offert par le millionnaire Loël Guiness), il parcourt toutes les mers du globe pour filmer le monde sous-marin et le faire découvrir au grand public. Le Monde du silence, film coréalisé par Cousteau et Louis Malle, remporte la Palme d’or à Cannes en 1956 et l’Oscar du meilleur film documentaire aux États-Unis en 1957. C’est une prouesse technique, un choc esthétique et une découverte qui sera suivie d’innombrables tournages plus « écoresponsables ». Mais Cousteau reste le premier. Et il sait très bien se défendre. « Le bonheur pour une abeille ou un dauphin est d’exister. Pour l’homme, c’est de le savoir et de s’en émerveiller. » Enfin : « Mon but n’est pas d’enseigner, je ne suis ni un scientifique ni un professeur. Je suis un découvreur, mon but est d’émerveiller. On aime ce qui nous a émerveillé, et on protège ce que l’on aime. »

« Un bon écologiste, c’est un type qui voit loin et qui a peu de foi dans le progrès, la science et la technique. »

Jacques-Yves COUSTEAU, dit COMMANDANT COUSTEAU (1910-1997), Entretien avec Pierre Assouline, juin 1989

« C’est lui qui nous a fait découvrir la beauté de notre planète océan, qui nous a amenés à prendre conscience du rôle déterminant de la mer, de son impact sur l’environnement et le climat. C’est lui qui nous a suggéré de modifier nos comportements. »

Jean-Michel COUSTEAU (né en 1938), Mon père, le Commandant (2004)

« Il a développé l’imagination de toute une génération. Je pense qu’il a eu un impact profond sur tous les hommes de la planète. »

James CAMERON (né en 1954), réalisateur du film Avatar, qui affirme tenir sa veine écologique des premiers films de JYC : James Cameron « Cousteau père par Cousteau fils », Kevin Bertrand, La Croix, 16 avril 2011

33. Morale politique : Pierre Mendès France

Figure morale de la gauche (et bien au-delà), ce mélange d’exigence morale et de courage politique explique le peu de temps passé au pouvoir. Ce type d’homme hors norme reste un recours.

« La démocratie, c’est d’abord un état d’esprit. »2890

Pierre MENDÈS FRANCE (1907-1982), La République moderne (1962)

Sa déclaration d’investiture, le 17 juin 1954 à l’Assemblée nationale, est plutôt musclée : « Je ferai appel […] à des hommes capables de servir, à des hommes de caractère, de volonté et de foi. Je le ferai sans aucune préoccupation de dosage […] Il n’y aura pas de ces négociations interminables que nous avons connues ; je n’admettrai ni exigence ni vetos. Le choix des ministres, en vertu de la Constitution, appartient au président du Conseil investi, et à lui seul. Je ne suis pas disposé à transiger sur les droits que vous m’auriez donnés par votre investiture. » Bref, Mendès France refuse d’emblée de devenir un homme du système.

Dans son cabinet, il prend des gaullistes (le général Koenig à la Défense), des radicaux (François Mitterrand à l’Intérieur). Edgar Faure reste aux Finances et Mendès prend le portefeuille des Affaires étrangères. Ne pas confondre avec l’« en même temps » qui vaut méthode de gouvernement. Pour Mendès, « la démocratie, c’est beaucoup plus que la pratique des élections et le gouvernement de la majorité : c’est un type de mœurs, de vertu, de scrupule, de sens civique, de respect de l’adversaire; c’est un code moral. » Il le prouvera en quittant le pouvoir.

« Les hommes passent, les nécessités nationales demeurent. »2896

Pierre MENDÈS FRANCE (1907-1982), Assemblée Nationale, nuit du 4 au 5 février 1955. Pierre Mendès France (1981), Jean Lacouture

L’Assemblée vient de lui refuser la confiance (319 voix contre 273) : par peur d’une politique d’« aventure » en Afrique du Nord. On l’accuse, dans son discours de Carthage, d’avoir encouragé la rébellion des Tunisiens et des fellagas d’Algérie, alors qu’il est partisan déclaré de l’Algérie française, dont il a renforcé la défense. Contrairement aux usages et sous les protestations, il remonte à la tribune pour justifier son action.

Mendès France est resté populaire dans le pays, mais de nombreux parlementaires déplorent ses positions cassantes, aux antipodes des compromis et compromissions de la Quatrième République. Le « syndicat » des anciens présidents du Conseil et anciens ministres lui reproche de ne pas jouer le jeu politicien et de semer le trouble dans l’hémicycle et ses coulisses. De Gaulle l’avait prédit : « Ils ne vous laisseront pas faire ! » Et Mendès France, pour la dernière fois à la tribune, défie les députés : « Ce qui a été fait pendant ces sept ou huit mois, ce qui a été mis en marche dans ce pays ne s’arrêtera pas… »

« Il faudrait être bien inattentif pour croire que l’action de Pierre Mendès France fut limitée aux quelque sept mois et dix-sept jours passés de juin 1954 à février 1955 à la tête du gouvernement de la République. Un été, un automne, quelques jours. L’Histoire ne fait pas ces comptes-là. Léon Blum pour un an, Gambetta et Jaurès, pour si peu, pour jamais, pour toujours. »2897

François MITTERRAND (1916-1996), Cour d’honneur de l’Assemblée nationale, Discours du 27 octobre 1982. Le Pouvoir et la rigueur : Pierre Mendès France, François Mitterrand (1994), Raymond Krakovitch

Tel sera l’hommage solennel de François Mitterrand devenu président de la République, à la mort de Pierre Mendès France.

34. Numérique : Blaise Pascal

Avant d’entrer en religion et en philosophie, Pascal fut un enfant surdoué en mathématiques,  inventeur de théorèmes et concepteur de machines complexes. Sa curiosité sans limite ferait merveille dans l’univers informatique où tout reste encore à explorer. Notons que le fameux « pari de Pascal » sur l’existence de Dieu se présente comme un simple calcul de probabilité - cela permet de croire à son talent de vulgarisateur.

« La vie n’est bonne qu’à étudier et à enseigner les mathématiques. »,

Blaise PASCAL (1623-1662)

Le surdoué du siècle (mort à 39 ans) fréquente les salons et les libertins pendant une brève période mondaine, mais surtout les savants et les jansénistes. Enfant précoce, son père s’est chargé de son éducation. À 11 ans, il compose un traité sur les sons. Il se consacre ensuite aux sciences naturelles et appliquées, contribue à l’étude des fluides, clarifie les concepts de pression et de vide en étendant le travail de Torricelli. Il est l’auteur de textes importants sur la méthode scientifique et du « théorème de Pascal ». Le « triangle de Pascal » est un autre hommage rendu par la postérité à son génie mathématique.

Il invente la première machine à calculer, la développe et présente sa « pascaline » enfin achevée. Il crée deux nouveaux champs de recherche majeurs : un traité de géométrie projective et une méthode de résolution du « problème des partis » débouchant sur le calcul des probabilités qui influencera les théories économiques modernes et les sciences sociales. Il innove radicalement en imaginant une géométrie et une mathématique du hasard – notion inconcevable à son époque.

« Il y a deux sortes d’esprit : l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse. »

Blaise PASCAL (1623-1662), Discours sur les passions de l’amour (1652)

C’est sa théorie des comportements. Après une expérience mystique éprouvée en novembre 1654, il se consacre à la réflexion philosophique et religieuse, sans toutefois renoncer aux travaux scientifiques. Ces deux pôles de sa réflexion le hanteront jusqu’à la fin de sa vie à la fois intense et brève.

« Dieu est une sphère infinie, dont le centre est partout et la circonférence nulle part. »

Blaise PASCAL (1623-1662), Pensées (1669)

35. Opinion publique et réseaux sociaux : Beaumarchais

Génie du théâtre à la fin de l’Ancien Régime, sachant toucher tous les publics et possédant le sens du mot, de la formule et de l’intrigue, Beaumarchais fut d’abord un aventurier sans peur mais pas sans reproche, espion, agent secret et marchand ou trafiquant d’armes qui fréquenta tous les milieux et fit tous les métiers, compromis dans mille affaires qui firent alternativement sa fortune et sa ruine, et le menèrent en prison, après divers procès. Ses qualités comme ses défauts semblent plus que jamais utilisables à ce poste qui flatterait son amour propre.

« La calomnie, monsieur ! Vous ne savez guère ce que vous dédaignez ; j’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés. Croyez qu’il n y a pas de plate méchanceté, pas d’horreurs, pas de conte absurde, qu’on ne fasse adopter aux oisifs d’une grande ville en s’y prenant bien : et nous avons ici des gens d’une adresse !… D’abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l’orage, pianissimo, murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse en l’oreille adroitement. Le mal est fait ; il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando de bouche en bouche il va le diable ; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s’enfler, grandir à vue d’œil. Elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait ? »

BEAUMARCHAIS (1732-1799), « Éloge de la calomnie », Le Barbier de Séville (1775)

Ce monologue original du premier chef d’œuvre de l’auteur (trois ans avant Le Mariage de Figaro) est devenu l’un des « tubes » dans la version lyrique du Barbier, musique de Rossini.

Depuis toujours, l’Histoire vit au rythme des calomnies et autres rumeurs (les « basses lumières » au XVIIIe siècle ont assassiné avant l’heure Marie-Antoinette) Les fake-news se répandent aujourd’hui sur les réseaux sociaux et autres médias à la vitesse du son (numérique).

36. Opposition intellectuelle : Chateaubriand

Éternel opposant, irrésistiblement tenté par la politique, il pourrait mettre son génie au service de ce poste original, aidant à comprendre ce que le pouvoir est tenté d’ignorer ou de caricaturer.

« Il y a des hommes qui, après avoir prêté serment à la République une et indivisible, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois, à l’Empire en une seule, à la première Restauration, à l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire, à la seconde Restauration, ont encore quelque chose à prêter à Louis-Philippe ; je ne suis pas si riche. »2059

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), De la Restauration et de la Monarchie élective (1830)

Joignant le geste aux mots de cette brochure écrite au lendemain de la Révolution de Juillet, il renonce à son titre et à sa pension de pair de France, attitude d’autant plus digne que toute la fin de sa vie sera empoisonnée par des problèmes d’argent. Ses Mémoires d’outre-tombe (posthume) sont une tentative génialement avortée d’un ambitieux projet d’histoire de France. C’est aussi une mine de citations pas du tout « objectives » et qu’il faut naturellement mettre en situation.

« La Révolution m’aurait entraîné, si elle n’eût débuté par des crimes : je vis la première tête portée au bout d’une pique et je reculai. » Il assiste à la prise de la Bastille et prend ses distances avec la France, comme beaucoup de nobles. Il revient, séduit par le jeune Bonaparte, mais il ne lui pardonnera pas la mort du duc d’Enghien. Il devient l’opposant numéro un sous l’Empire (avec Mme de Staël). Il regrettera ce temps, par comparaison avec la suite des événements : « Retomber de Bonaparte et de l’Empire dans ce qui les a suivis, c’est tomber de la réalité dans le néant. » Toute la génération romantique va témoigner de la même nostalgie. Mais le « premier de cordée » a surtout une vocation d’opposant. Il commence par être ultraroyaliste sous les Bourbons revenus, ayant bientôt rang de ministre, pair de France, ambassadeur, avant de se retrouver dans l’opposition au pouvoir en place, aux côtés des libéraux.

Éternel déçu par la politique, l’auteur des Mémoires avouera : « J’ai vu de près les rois, et mes illusions politiques se sont évanouies. » Le plus grand auteur de sa génération fut ministre – de l’Intérieur, sous les Cent-Jours. L’année suivante, rayé de la liste des ministres d’État, il perd sa pension. Parce que, dit-il, « je m’élevais contre l’établissement d’un ministre de la Police générale dans un pays constitutionnel ».

« Chateaubriand aurait pu être un grand ministre. Je l’explique non point seulement par son intelligence aiguë, mais par son sens et sa connaissance de l’histoire, et par son souci de la grandeur nationale. J’observe également combien il est rare qu’un grand artiste possède des dons politiques à ce degré ». Parole de Charles de Gaulle.

37. Outremer : Aimé Césaire

Poète et politique (député de la Martinique et maire de Fort-de-France durant cinquante-six années consécutives, de 1945 à 2001), il créa le concept de « négritude » visant à promouvoir la culture africaine victime du racisme engendré par le colonialisme. Défenseur de la cause des opprimés, opposant naturel au racisme et au colonialisme, il animerait idéalement ce poste ministériel.

« La Négritude, à mes yeux, n’est pas une philosophie.
La Négritude n’est pas une métaphysique.
La Négritude n’est pas une prétentieuse conception de l’univers.
C’est une manière de vivre l’histoire dans l’histoire : l’histoire d’une communauté dont l’expérience apparaît, à vrai dire, singulière avec ses déportations de populations, ses transferts d’hommes d’un continent à l’autre, les souvenirs de croyances lointaines, ses débris de cultures assassinées.
Comment ne pas croire que tout cela qui a sa cohérence constitue un patrimoine ?
En faut-il davantage pour fonder une identité ? »;

Aimé CESAIRE (1913-2008), Discours sur le colonialisme (1950)

Homme de lettres français également engagé en politique, il illustre et défend l’identité noire et sa culture.

Né à Basse-Pointe en Martinique d’un père fonctionnaire et d’une mère couturière, brillant élève, il arrive à Paris en 1931 et entre en classe d’hypokhâgne en tant que boursier du gouvernement français. Il rencontre Léopold Sédar Senghor, poète, écrivain et premier président de la République du Sénégal devenu son ami. Au contact des autres étudiants noirs, Césaire prend conscience du drame des colonisations et du refoulement inconscient de ses origines africaines.

En 1934, il fonde son journal L’Étudiant noir et crée le concept de négritude, nouvel humanisme à la fois identitaire et écologique qu’il propose à la « race des opprimés » et qui structure sa carrière et son discours politiques : « Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente… Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte… Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. » La France est la première visée. Mais le cri du poète est tout aussi fort.

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouches. Ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »

Aimé CESAIRE (1913-2008), Cahier d’un retour au pays natal (1939)

38. Patrimoine et commémorations historiques : Jules Michelet

Fils d’un imprimeur ruiné par le régime de la presse sous le Consulat et l’Empire, il connaît la misère et en garde un profond amour du peuple. Son engagement politique passe par l’écriture. Historien préféré des Français, passionné par cette science née au XIXe siècle, il fut l’un des premiers à la populariser, en auteur (romantique) de grand talent. C’est l’homme le plus apte à sensibiliser les jeunes et un vaste public aux symboles qui font sens. Voici les principaux, sans plus de commentaire : ses citations parlent d’elles-mêmes.

« Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons encore sont le durable symbole de la civilisation fondée par les Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. »29

Jules MICHELET (1798-1874), vantant la « pax romana » Histoire de France, tome I (1835)

« Souvenons-nous toujours, Français, que la patrie, chez nous, est née du cœur d’une femme, de sa tendresse, de ses larmes, du sang qu’elle a donné pour nous. »349

Jules MICHELET (1798-1874), Jeanne d’Arc (1853)

« L’histoire de France commence avec la langue française. La langue est le signe principal d’une nationalité. »391

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome III (1840). Ordonnance de Villers-Cotterêts édictée par François Ier en 1539

« L’Encyclopédie fut bien plus qu’un livre. Ce fut une faction. À travers les persécutions, elle alla grossissant. L’Europe entière s’y mit. Belle conspiration générale qui devint celle de tout le monde. Troie entière s’embarqua elle-même dans le cheval de Troie. »1132

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France au dix-huitième siècle, Louis XV (1866)

« De la première page à la dernière, elle [la Révolution] n’a qu’un héros : le peuple. »1273

Jules MICHELET (1798-1874), Le Peuple (1846)

« C’est une conjuration pour l’unité de la France. Ces fédérations de province regardent toutes vers le centre, toutes invoquent l’Assemblée nationale, se rattachent à elle, c’est-à-dire à l’unité. Toutes remercient Paris de son appel fraternel. »1370

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de la Révolution française (1847-1853). Fête de la Fédération, 14 juillet 1790

« Par devant l’Europe, la France, sachez-le, n’aura jamais qu’un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom éternel : la Révolution. »1632

Jules MICHELET (1798-1874), Le Peuple (1846)

39. Police : Joseph Fouché

Compère sinon complice de Talleyrand, personnage particulièrement antipathique et compétent dont Napoléon se méfiait, mais ne pouvait se passer.

« L’air est plein de poignards. »1741

Joseph FOUCHÉ (1759-1820), mi-janvier 1804. Fouché (1903), Louis Madelin

« Tous ces hommes n’ont pas été pris le poignard à la main, mais tous sont universellement connus pour être capables de l’aiguiser et de le prendre. »1715

Joseph FOUCHÉ (1759-1820), ministre de la Police, 1er janvier 1801. Mémoires de Joseph Fouché, duc d’Otrante (1824)

Bonaparte lui a demandé une liste de 130 « anarchistes » (terroristes) à déporter sans jugement, après l’attentat de la rue Saint-Nicaise - particulièrement spectaculaire et meurtrier, même si Bonaparte en réchappe. L’idée de tuer le tyran venait d’extrémistes royalistes et l’exécution fut l’œuvre de trois Chouans. Fouché, après enquête, en a la preuve. Mais le Premier Consul s’entête et veut éliminer la « vermine jacobine ». Le 5 janvier 1801, un sénatus-consulte (décision prise par le Sénat, 80 membres, dont 60 nommés par Bonaparte) déporte aux Seychelles une centaine d’extrémistes jacobins qui ne sont pas les vrais coupables – Fouché en avertit quelques-uns qui ont le temps de s’enfuir.

« L’air est plein de poignards. » Fouché, en janvier 1804, apprend la présence de Pichegru à Paris, général traître, déporté par le Directoire, évadé du bagne. Cadoudal est complice, chef chouan charismatique, impliqué dans l’attentat de la rue Saint-Nicaise. Le général Moreau s’est joint au complot, s’estimant mal payé des services rendus au pouvoir, mais refusant de servir les royalistes. Ces hommes ont le projet d’enlever le Premier Consul. Bonaparte informé, la capitale est mise en état de siège. Le duc d’Enghien (innocent) paiera de sa vie. Fouché approuva cet assassinat, comme Talleyrand.

Il redevient ministre de la Police sous les Cent Jours de Napoléon : « Cet homme est revenu de l’île d’Elbe plus fou qu’il n’était parti. Son affaire est réglée, il n’en a pas pour quatre mois. » Toujours cynique et réaliste, il confie au lieutenant général de police  : « Avant trois mois, je serai plus puissant que lui et s’il ne m’a pas fait fusiller, il sera à mes genoux […] Mon premier devoir est de contrarier tous les projets de l’empereur. » Fouché a tort de trahir, mais il a raison de penser ainsi. Le retour de Napoléon déclenche une nouvelle guerre européenne et le second traité de Paris (signé au Congrès de Vienne) sera beaucoup moins clément. Talleyrand, à son poste de diplomate, réagira de même.

40. Presse écrite et numérique : Françoise Giroud

Ministre, romancière, scénariste, essayiste, Françoise Giroud fut essentiellement une journaliste ambitieuse et engagée, créant et dirigeant de grands titres, écrivant des articles avec l’art de faire ou défaire une carrière en quelques mots. Cette passion professionnelle s’imposerait dans un secteur médiatique plus que jamais en quête de sens, d’argent et de pouvoir. 

« Ce n’est pas la peine d’avoir du talent à la cinquième ligne si le lecteur ne dépasse pas la troisième. »

Françoise GIROUD (1916-2003). Profession Journaliste. Conversations avec Martine de Rabaudy (2001)

Quand on demande aux jeunes de quinze-vingt ans : « Quel métier avez-vous envie de faire ? », la moitié d’entre eux répond : « Journaliste ». Si la profession garde un attrait puissant, bien que parfois décriée et durablement en crise, c’est parce que le journaliste vit « là où bat le cœur du monde » dit Françoise Giroud qui a dirigé deux journaux, Elle et L’Express, écrit plus de mille articles (éditorialiste au Nouvel Observateur) et fait écrire dans L’Express de la grande époque (politique) François Mauriac, Jean-Paul Sartre, André Malraux, Albert Camus.

Elle parle librement d’une vie de travail : les ombres et les lumières, les blessures et les joies, les règles d’écriture qu’elle a inventées et enseignées à une génération de journalistes. C’est l’itinéraire d’une passion et d’une vocation.

« Bonheur : faire ce que l’on veut et vouloir ce que l’on fait. »

Françoise GIROUD (1916-2003), Ce que je crois (1978)

« À travailler on s’ennuie moins qu’à s’amuser. »

Françoise GIROUD (1916-2003), Le Journal d’une parisienne (1994)

Elle a beaucoup travaillé, on imagine mal que l’ennui ait pu avoir une place dans sa vie si remplie, mais elle n’a pas caché une grave dépression – un suicide raté après la rupture du couple formé avec JJSS (Jean-Jacques Servan-Schreiber) co-fondateur de l’Express. D’où une longue psychanalyse auprès de Jacques Lacan.

41. Quatrième âge : Simone Veil

Femme très attachée à la famille et douée d’une sensibilité hors norme, elle n’a pas eu la « chance » de vivre longtemps ce quatrième âge synonyme de dépendance physique et/ou mentale. Son dévouement joint à sa volonté se mettraient naturellement au service de cette cause humaine, l’un des problèmes du siècle associé à une plus longue espérance de vie.

« La politique me passionne, mais, dès qu’elle devient politicienne, elle cesse de m’intéresser. »

Simone VEIL (1927-2017), Une vie (2007)

C’est une attitude plus féminine que masculine, Gisèle Halimi ne pensait et n’agissait pas autrement, comme sans doute toutes les femmes de ce ministère imaginaire – à l’exception de Françoise Giroud qui a certes jugé la « Comédie du pouvoir », mais en y participant pour mieux faire carrière.

« Lorsque les médecins, dans leurs cabinets, enfreignent la loi et le font connaître publiquement […] lorsque des services sociaux d’organismes publics fournissent à des femmes en détresse les renseignements susceptibles de faciliter l’interruption de grossesse, lorsque, aux mêmes fins, sont organisés ouvertement et même par charters des voyages à l’étranger, alors je dis que nous sommes dans une situation de désordre et d’anarchie qui ne peut plus continuer. »3158

Simone VEIL (1927-2017), ministre de la Santé, Assemblée nationale, 26 novembre 1974

Débat sur l’IVG, « un des problèmes les plus difficiles de notre temps ». Amendements au projet de loi repoussés, loi finalement votée le 17 janvier 1975.

Née Simone Jacob, juive arrêtée à 16 ans (en 1944), déportée, elle est l’une des trois survivantes de sa famille. Magistrate, elle vient d’entrer en politique et le baptême du feu est rude. Elle ne cédera rien, mais sous les insultes, on la verra pleurer à la tribune.

« Je vous revois, Madame, faisant front contre l’adversité avec ce courage et cette résolution qui sont votre marque propre. Les attaques sont violentes. À certains moments, le découragement s’empare de vous. Mais vous vous reprenez toujours. Vous êtes une espèce d’Antigone qui aurait triomphé de Créon. »3159

Jean d’ORMESSON (1925-2017), Discours pour l’entrée de Simone Veil à l’Académie française, 18 mars 2010

Il rappelle le combat pour l’IVG, en l’accueillant dans cette assemblée presque exclusivement masculine, lui qui s’est battu pour Marguerite Yourcenar, première femme académicienne. Il a évoqué la guerre, l’horreur des camps de concentration et d’extermination. Puis l’épreuve de la ministre, à la tribune de l’Assemblée.

« Une minorité de l’opinion s’est déchaînée – et se déchaîne encore – contre vous. L’extrême droite antisémite restait violente et active. Mais d’autres accusations vous touchaient peut-être plus cruellement. « Comment vous, vous disait-on, avec votre passé, avec ce que vous avez connu, pouvez-vous assumer ce rôle ? » Le mot de génocide était parfois prononcé. L’agitation des esprits était à son comble. À l’époque, la télévision ne retransmettait pas les débats parlementaires. Au moment où s’ouvre, sous la présidence d’Edgar Faure, la discussion du projet à l’Assemblée nationale, une grève éclate à l’ORTF. En dépit à la fois de la coutume et de la grève, des techniciens grévistes s’installent dans les tribunes et diffusent le débat en direct. Ce sont pour vous de grands moments d’émotion et d’épuisement. Beaucoup d’entre nous, aujourd’hui et ici, se souviennent encore de ce spectacle où la grandeur se mêlait à la sauvagerie. Votre projet finit par être adopté à l’Assemblée nationale par une majorité plus large que prévu : 284 voix contre 189. La totalité des voix de gauche et – c’était une chance pour le gouvernement – une courte majorité des voix de droite. »

42. Recherche : Marie Curie

Émigrée polonaise faisant couple avec le chercheur Pierre Curie et mère de deux filles dont une grande scientifique, c’est une passionnée qui s’est battue au risque de sa vie pour faire ses preuves sur tous les terrains – entre un laboratoire personnel, le service aux armées, les champs de bataille, des expériences de plus en plus dangereuses. Un modèle de réussite mondiale, deux fois primée par le Nobel et panthéonisée avec son mari.

« La vie n’est facile pour aucun de nous. Mais quoi, il faut avoir de la persévérance, et surtout de la confiance en soi. Il faut croire que l’on est doué pour quelque chose, et que, cette chose, il faut l’atteindre coûte que coûte. ».

Marie CURIE (1867-1934) Madame Curie (1938), Ève Curie

(Le couple avait deux filles. Ève Curie écrit une biographie mondialement connue de sa mère. Elle épousera Henry Labouisse, directeur de l’UNICEF qui reçoit le Nobel de la paix attribué à cette organisation en 1965.

Irène Joliot-Curie recevra comme ses parents le prix Nobel de chimie en 1935 avec son époux, Frédéric Joliot-Curie pour leurs travaux sur la radioactivité artificielle. Sous-secrétaire d’État à la recherche scientifique, c’est l’une des trois premières femmes à faire partie d’un gouvernement en 1936, sous le Front Populaire.)

Veuve à 39 ans, Marie Curie se retrouve seule à élever ses deux filles. D’apparence froide, allure austère, silhouette fantomatique, toujours en noir, elle n’a aucun souci de son apparence. Son monde reste celui des laboratoires, des chaudrons fumants et des fioles débordant de liquide incandescent. Les images que nous en avons semblent d’un autre âge.

« Sans la curiosité de l’esprit, que serions-nous ? Telle est bien la beauté et la noblesse de la science : désir sans fin de repousser les frontières du savoir, de traquer les secrets de la matière et de la vie sans idée préconçue des conséquences éventuelles. »

Marie CURIE (1867-1934) Madame Curie (1938), Ève Curie

Sa carrière culmine  en 1911 : prix Nobel de chimie (doublé unique dans l’histoire). Mais comme Pierre, elle n’a que faire de la reconnaissance et elle affronte la rumeur : la « Veuve radieuse » est la maîtresse de son confrère Paul Langevin, en instance de divorce. La presse nationaliste dénonce le scandale et plusieurs duels à l’épée au vélodrome du Parc des Princes opposent les partisans et les détracteurs du couple. Marie va désormais consacrer toute sa passion à la recherche.

Quand la guerre éclate, elle se rapproche du Dr Béclère qui lui enseigne l’usage des rayons X à des fins diagnostiques. Elle décide de mettre ses connaissances au service de la santé - et de France, en 1914.

Au front, elle découvre l’horreur de la guerre. La pénurie de denrées alimentaires et de médicaments, les blessés évacués à même la paille dans des wagons à bestiaux et une majorité de médecins qui ne savent pas opérer. Des milliers de soldats meurent faute de soins. D’autres sont amputés à cause d’erreurs de diagnostic.

Mi-août 1914, elle crée le premier service de radiologie mobile. Soutenue par de riches bienfaiteurs, elle récupère plus de 200 véhicules (les « petites Curie ») qu’elle équipe de dynamos, d’appareils à rayons X et de matériel photo. Elle sillonne les routes et longe les tranchées à la recherche de blessés. Ses postes de radiologie auraient sauvé un million de vies pendant la guerre. À 17 ans, Irène rejoint Marie au front. Elle la seconde, apprend sur le terrain.

« Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre. »

Marie CURIE (1867-1934) Madame Curie (1938), Ève Curie

Et d’ajouter ce message qui vaut aujourd’hui plus que jamais : « C’est maintenant le moment de comprendre davantage, afin de craindre moins. La seule chose que nous ayons à craindre est la crainte elle-même. Quand la crainte ne veille pas, il arrive ce qui était à craindre. »

Marie Curie souffre d’une trop grande exposition aux éléments radioactifs qu’elle étudie depuis 1898, notamment au niveau des yeux et des oreilles. Au début des années 1920, très affaiblie, elle pense que le radium pourrait avoir une responsabilité dans ses problèmes de santé. Elle reste cependant à la direction de son Institut spécialisé dans la thérapeutique  contre le cancer grâce aux radiations produites par le radium.

Atteinte d’une leucémie radio-induite ayant déclenché une anémie aplasique, elle part en juin 1934 au sanatorium de Sancellemoz (Haute-Savoie). Elle refuse tout acharnement thérapeutique qu’elle sait inutile et meurt le 4 juillet, à 66 ans. Sa fille Irène Joliot-Curie (prix Nobel de chimie avec son mari en 1935) mourra en 1956 d’une leucémie aiguë liée à son exposition au polonium et aux rayons X.

Le 20 avril 1995, sur décision du président François Mitterrand, les cendres de Pierre et Marie Curie sont transférées du cimetière familial de Sceaux au Panthéon de Paris.

43. Santé : George Sand

La Bonne Dame de Nohant fut l’infirmière de ses amants célèbres (Musset et Chopin) avec un dévouement maternel et une générosité exemplaire. Douée d’une vitalité à toute épreuve qu’elle applique à son métier (surnommée par Sainte-Beuve la « vache à écrire » pour ses 70 romans et 50 volumes de contes, nouvelles, pièces de théâtre), elle se passionne pour la politique avec une authentique fibre sociale. Bref, un bon CV pour ce poste !

« Sans la santé, pas de clairvoyance morale. »

George SAND (1804-1876), Le Marquis de Villemer (1860)

« La vie d’un ami, c’est la nôtre, comme la vraie vie de chacun est celle de tous. »

George SAND (1804-1876), Histoire de ma vie (1856)

« Il n’y a pas de vrai bonheur dans l’égoïsme. »

George SAND (1804-1876), Le Marquis de Villemer (1860)

« La vie est une longue blessure qui s’endort rarement et ne guérit jamais. »

George SAND (1804-1876), Correspondances

« Vive la République ! Quel rêve ! […] On est fou, on est ivre, on est heureux de s’être endormi dans la fange et de se réveiller dans les cieux. »

George SAND (1804-1876), Lettre au poète ouvrier Charles Poncy, 9 mars 1848, Correspondance (posthume)

La Dame de Nohant, très populaire par ses romans humanitaires et rustiques, se précipite à Paris et s’enthousiasme comme ses confrères pour la République. Elle fonde la Cause du Peuple (hebdomadaire dont Sartre fera revivre le nom et qui deviendra Libération), elle ne pense plus qu’à la politique, le proclame et s’affiche aux côtés de Barbès (émeutier révolutionnaire libéré de prison grâce à la récente révolution), Louis Blanc et Ledru-Rollin (membres du gouvernement provisoire). Mais elle déchante très vite, sous cette Deuxième République qui va bientôt se perdre : « Le gouvernement est composé d’hommes excellents pour la plupart, tous un peu incomplets et insuffisants à une tâche qui demanderait le génie de Napoléon et le cœur de Jésus. » Lettre au poète ouvrier Charles Poncy, mars 1848.

44. Service militant : Simone Weil

Femme exemplaire sous le Front populaire, militante sachant marier la philosophie et l’action, elle pourrait inaugurer ce nouveau ministère voué aux actions militantes sans exclusive (à la seule condition d’être non violentes) : engagements de nature morale, éthique, religieuse, sociale, politique, associative ou syndicale pour protester contre ce qui est perçu comme une injustice. Le champ est vaste : écologie et environnement, éducation et culture, insertion ou réinsertion sociale, lutte contre le racisme, l’anti-sémitisme, la violence sous toutes ses formes, etc. Le « néo-militantisme » ouvert à toutes les bonnes volontés a un champ d’action illimité, un pouvoir et un avenir inimaginable.

« Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout. Prendre la parole à son tour. Se sentir des hommes pendant quelques jours… Cette grève est en elle-même une joie. »2678

Simone WEIL (1909-1943), La Révolution prolétarienne, 10 juin 1936. Histoire de la Troisième République, volume VI (1963), Jacques Chastenet

Agrégée de philosophie, ouvrière chez Renault un an avant, pour être au contact du réel, elle écrit son article sous le pseudonyme de Simone Galois.

Passionnée de justice, mystique d’inspiration chrétienne quoique née juive, toujours contre la force et du côté des faibles, des vaincus et des opprimés, la jeune femme vibre à cette aventure et – comme elle le fera jusqu’à sa mort, à 34 ans – participe pleinement : « Joie de vivre parmi ces machines muettes, au rythme de la vie humaine. Bien sûr, cette vie si dure recommencera dans quelques jours. Mais on n’y pense pas, on est comme des soldats en permission pendant la guerre. Joie de pénétrer dans l’usine avec l’autorisation souriante d’un ouvrier. Joie de trouver tant de sourires, tant de paroles d’accueil fraternel. Joie de parcourir ces ateliers où on était rivé sur sa machine. »

45. Simplification administrative : mère Gazier

Ce ministère s’impose, vu la lourdeur du parcours citoyen en cas de formalités, requêtes, démarches diverses, parcours du combattant entre les bureaux, les guichets, les acronymes, la  paperasse, les formalités. Mais dans ce casting ministériel, le nom de sa titulaire peut surprendre. Et pourtant, cette « mère lyonnaise » cumule bien des qualités : le bon sens d’une paysanne d’origine modeste, le secret d’une réussite mêlant tradition et innovation, un caractère de chef pour s’imposer dans un univers macho et se faire entendre d’une équipe. Et tout le monde se régalera, quand elle invitera ses collègues : « à table, à table ! »

« J’ai appris la cuisine en faisant la cuisine. »

Eugénie BRAZIER (1895-1977 ), cité dans le Monde Madame Brazier, 2 juillet 1977

En 1928, Eugénie Brazier achète un bungalow au col de la Luère dans les monts du Lyonnais (Pollionnay). Il deviendra bientôt un deuxième restaurant, annexe pour le week-end de la rue Royale à Lyon. En 1933, ses deux restaurants décrochent trois étoiles au Michelin. Eugénie Brazier devient la première femme triplement étoilée mais aussi le premier chef à doubler cet exploit (renouvelé seulement en 1997 par Alain Ducasse).

« Elle ne savait ni lire ni écrire mais elle travaillait 365 jours par an » selon sa petite-fille  Jacotte. Apprenant à 20 ans que la mère cherche un commis, Paul Bocuse monte à bicyclette au col de la Luère pour proposer ses services. La mère Brazier l’engage : « C’était l’école de la vie, j’y ai appris à traire les vaches, à faire la lessive, à repasser, à cultiver les légumes dans un potager. La mère ne nous accordait jamais aucun jour de repos », raconte Bocuse (Des fourchettes dans les étoiles) « Ce que l’on trouve révolutionnaire aujourd’hui était chez elle des trucs de bonne femme… Par exemple, elle faisait cuire les artichauts en entier avant d’en prélever le fond. C’était long, délicat, onéreux… mais quelle saveur ! » 

46. Temps libre : Alexandra David-Néel

Mieux que personne, elle a su occuper son « temps libre » avec des activités diverses et poussées à l’extrême, entre les deux pôles de l’action et de la pensée. Ses années de voyage toujours recommencés en Inde, en Chine et au Tibet relèvent du sport et de l’exploration. Sa rencontre avec le bouddhisme aboutit à une méditation dont une « retraite » de dix ans aux sources de cette philosophie religieuse.

« Choisissez une étoile, ne la quittez pas des yeux. Elle vous fera avancer loin, sans fatigue et sans peine. »

Alexandra DAVID-NÉEL (1868-1969). Citée par Marie-Madeleine Peyronnet, Le Lumineux Destin d’Alexandra David-Néel (1985)

Dans la réalité de cette vie centenaire (dont un quart de siècle en Asie), il y a eu de nombreuses étoiles ! Riche d’une immense diversité de rencontres et d’enseignements, Alexandra David-Néel a multiplié les engagements sociaux et politiques. Féministe et anarchiste, mais également philosophe franc-maçonne, elle mène une courte et brillante carrière de cantatrice – ne faisant jamais rien en amateur ! Même ses fugues de jeunesse et son mariage en Tunisie avec Philippe Néel, indéfectible soutien après leur séparation, eurent un sens et des conséquences positives. Il faut certes avoir la santé, certaines chances et nombre de talents pour « tout réussir », mais chaque fois, elle s’est impliquée tout entière, d’où sa célébrité qu’elle ne cherchait d’ailleurs pas – notamment comme première femme européenne à se rendre dans la cité interdite de Lhassa.

Parmi les étoiles, sa quête de spiritualité correspond à un besoin ressenti de manière plus ou moins confuse par nombre de gens, conformément à la prédiction d’un autre grand voyageur qui lui ressemble à plus d’un titre, André Malraux : « Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas. »

47. Tourisme : Gilbert Trigano

C’est la place d’un inventeur et entrepreneur de génie dans son genre. La « société civile » peut devenir bonne conseillère, voire exemplaire.

« Ce que nous voulons, c’est inventer en permanence de l’utopie concrète. »2956

Gilbert TRIGANO (1920-2001). Manager en toutes lettres (2009), François Aélion

Manager très médiatisé du Club Méditerranée, ex-militant communiste rêvant de faire du Club une « société sans classe, sans frontière, sans lois » et « d’y faire vivre nos adhérents dans une économie et une psychologie d’abondance », il crée une forme de vacances qui séduira des « gentils membres » par millions. Va-t-on Vers une civilisation du loisir ? s’interroge le sociologue Joffre Dumazedier dans ce célèbre essai daté de 1962. Le poste « loisirs » est en progrès constant dans la consommation des ménages. Mais sa composition change et surtout se diversifie, à l’image des nouvelles pratiques de consommateurs toujours plus sollicités, courtisés, voire harcelés. C’est plus vrai encore, de nos jours.

48. Travail : Louis Blanc

Promoteur malheureux mais convaincu du droit au travail sous la Deuxième République, cet homme de gauche pur et dur est naturellement candidat à une revanche historique.

« Le gouvernement provisoire s’engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail. Il s’engage à garantir le travail à tous les citoyens. »2148

Louis BLANC (1811-1882), parlant au nom du gouvernement provisoire, 25 février 1848. Histoire de France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919, volume VI (1921), Ernest Lavisse, Philippe Sagnac

C’est l’affirmation du « droit au travail » – titre d’un livre de 1849. Jeune journaliste de 28 ans, Louis Blanc se fit connaître par un premier essai (10 fois réédité en 10 ans) sur le même thème et porteur de la même conviction : « Pour chaque indigent qui pâlit de faim, il y a un riche qui pâlit de peur. » Organisation du travail (1839). Il y expose un programme de réformes sociales qu’il ne va plus cesser de défendre jusque sous la Troisième République.

La crise économique de 1846-1847, aggravée par la Révolution de 1848, provoque tant de chômage et de misère qu’il faut agir. Dès le 26 février, on crée les Ateliers nationaux : chantiers de terrassement ouverts aux chômeurs à Paris et dans plusieurs grandes villes de province. Salaire, deux francs par jour. 40 000 volontaires vont se précipiter, mais on ne sait à quoi les employer. Bourgeois et rentiers s’exaspèrent de devoir financer ces « râteliers nationaux » où l’on pave, dépave et repave les rues pour rien.

21 juin, fermeture des Ateliers nationaux : 110 000 travailleurs jetés sur le pavé de Paris. Les barricades commencent dans les quartiers populaires. Le pouvoir doit faire face aux journées du 23 au 26 juin. Le général Cavaignac a pour mission de stopper cette guerre sociale. Des gardes nationaux de province se joignent à la troupe et aux gardes mobiles. Ses hommes prennent position dans les quartiers calmes et il laisse la révolte s’étendre pour mieux la réprimer le 25 juin, piégeant quelque 40 000 ouvriers au cœur de la capitale. La lutte est meurtrière, jusqu’au 26. « On a cherché les causes ; il n’y en a qu’une, c’est la misère » dit Louis Blanc, témoin navré, comme tant d’autres. « On ne vit jamais une ville si consternée que Paris. Une invasion de Cosaques y aurait laissé des traces moins horribles. » Flaubert tire la conclusion : « Le bonnet de coton ne se montra pas moins hideux que le bonnet rouge » et George Sand confirme : « J’ai honte aujourd’hui d’être Française, moi qui naguère en étais si heureuse […] Je ne crois plus à l’existence d’une république qui commence par tuer ses prolétaires. » Lettre à Charlotte Marliani, juillet 1848.

Rendu responsable de l’insurrection à laquelle il ne participait pas, Louis Blanc doit émigrer en Angleterre où il reste jusqu’à la chute du Second Empire (comme Victor Hugo) : plus de vingt ans d’exil, avant de revenir siéger, fidèle à ses idées, à l’extrême gauche de l’Assemblée sous la Troisième République

49. Urbanisme : Haussmann

Génie contesté de son vivant mais toujours admiré. Pas de citation (sourcée) à son actif… mais deux bonnes chansons d’opposition, à contextualiser comme il se doit.

« Osman, préfet de Bajazet,
Fut pris d’un étrange délire :
Il démolissait pour construire,
Et pour démolir, construisait.
Est-ce démence ? Je le nie.
On n’est pas fou pour être musulman ;
Tel fut Osman,
Père de l’osmanomanie. »2258

Gustave NADAUD (1820-1893), L’Osmanomanie, chanson. Chansons de Gustave Nadaud (1870)

Texte en forme de conte, signé d’un poète chansonnier qui fait la satire du Second Empire. Nommé préfet de la Seine le 1er juillet 1853, le baron Haussmann voit grand et beau pour le Paris impérial. Il faut en finir avec le Paris de Balzac aux rues pittoresques, mais sales et mal éclairées, créer une capitale aussi moderne que Londres qui a séduit l’empereur, creuser des égouts, approvisionner en eau les Parisiens, aménager des espaces verts, loger une immigration rurale massive, percer de larges avenues pour faciliter l’action de la police et de l’artillerie contre d’éventuelles barricades.

Paris grandit, Paris s’embellit sous le Second Empire : pendant dix-sept ans, débordant d’énergie et d’activité, Haussmann taille et retaille la capitale à coups de pioches et de millions. Mais les témoins s’inquiètent de l’excessive centralisation qui est déjà un mal bien français, et tous n’admirent pas ces travaux gigantesques. « Ce qu’auraient tenté sans profit / Les rats, les castors, les termites / Le feu, le fer et les jésuites / Il le voulut faire et le fit. / Puis quand son œuvre fut finie / Il s’endormit comme un bon musulman / Tel fut Osman / Père de l’Osmanomanie. »

Autre grief : on accuse le baron de sacrifier des joyaux anciens, d’avoir un goût immodéré pour la ligne droite… et de jongler avec les opérations de crédit. L’« osmanomanie » va rimer avec mégalomanie.  « Quand Julien fait des boulettes, / C’est un grand pâtissier, / Quand Haussmann double nos dettes, / C’est un bien grand financier ! […] Refrain Ce préfet – Est parfait / Il fait bien tout ce qu’il fait. » Paul Avenel, Les Comptes fantastiques d’Haussmann.

Le mot qui fait titre est de Jules Ferry (avocat et député républicain) et va faire mal au préfet visé, déjà malmené par le Corps législatif et l’opinion publique. Les « Comptes fantastiques d’Haussmann » font allusion aux Contes fantastiques d’Hoffmann, classique de la littérature romantique allemande, déjà porté au théâtre par Carré et Barbier (avant d’être mis en musique par Offenbach, en 1881). Le préfet Haussmann sera limogé en 1869, mais le Paris impérial de ses rêves et de ses plans est presque achevé et restera le nôtre, jusque sous la Quatrième République.

50. Utopie citoyenne : Louise Michel

Occasion rêvée de reprendre du service pour cette infatigable idéaliste, ex-institutrice à la plume batailleuse, militante républicaine, anarchiste et « Vierge rouge » des barricades sous la Commune, passionaria toujours populaire.

« La révolution sera la floraison de l’humanité comme l’amour est la floraison du cœur. »2365

Louise MICHEL (1830-1905), La Commune, Histoire et souvenirs (1898)

Idéaliste comme tant de communards, elle fait revivre un quart de siècle après ses souvenirs vibrants et tragiques. Elle appelle les quartiers populaires à l’insurrection et jusqu’au sacrifice : « Montmartre, Belleville, ô légions vaillantes, / Venez, c’est l’heure d’en finir. / Debout ! La honte est lourde et pesantes les chaînes, / Debout ! Il est beau de mourir. »

Rien de moins prémédité que ce mouvement qui échappe à ceux qui tentent de le diriger, au nom d’idéaux d’ailleurs contradictoires : « Faisons la révolution d’abord, on verra ensuite » dit-elle. Cependant que le gouvernement de Thiers s’est prudemment replié à Versailles.

Face aux Communards (ou Fédérés), les Versaillais se préparent, troupes commandées par les généraux Mac-Mahon et Vinoy. En plus des 63 500 hommes dont l’État dispose, il y a les 130 000 prisonniers libérés par Bismarck – hostile à tout mouvement populaire révolutionnaire. Le 30 mars, Paris est pour la seconde fois ville assiégée, bombardée à présent par des Français. Premiers affrontements, le 2 avril : bataille de Courbevoie. Les Fédérés (ou Communards) tentent une sortie de Paris pour marcher sur Versailles, arrêtés par le canon du Mont Valérien, fort stratégique investi par les Versaillais : les rêveurs de la Commune qualifient les obus qui les écrasent de « choses printanières ». 17 tués (dont les 5 premiers fusillés de la Commune) et 25 prisonniers chez les Fédérés. Dans l’armée versaillaise, 5 morts et 21 blessés.

« Puisqu’il semble que tout cœur qui bat pour la liberté n’ait droit qu’à un peu de plomb, j’en réclame ma part, moi ! Si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi ! » La Vierge rouge se retrouve sur les barricades, fusil sur l’épaule. Paris est reconquis, rue par rue, et incendié : « Le bon Dieu est trop Versaillais ! » Elle témoigne de l’inévitable victoire des Versaillais, vu l’inégalité des forces. Bilan de la Semaine sanglante, du 22 au 28 mai 1871 : 20 000 morts chez les insurgés - 35 000 selon Rochefort. De son côté, l’armée bien organisée a perdu moins de 900 hommes, depuis avril.

La Commune est l’un des plus grands massacres de notre histoire, tragédie qui se joue en quelques jours, Français contre Français, avec la bénédiction des occupants allemands. Il y aura 100 000 morts au total d’après certaines sources, compte tenu de la répression également sanglante, « terreur tricolore » qui suit la semaine historique. En comparaison, la Grande Terreur fit à Paris 1 300 victimes, du 10 juin au 27 juillet 1794.

« On aura besoin du socialisme pour faire un monde nouveau. » Lettre à la Commission des grâces, mai 1873. Louise Michel est condamnée à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Elle se met au service des indigènes, avant de revenir en France (amnistie

51. Vulgarisation pédagogique : Diderot

Dans la bande des quatre philosophes (après Montesquieu, Voltaire et Rousseau), il se distingue surtout par son goût et son talent de vulgarisateur à travers l’Encyclopédie.

« Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire. Si nous voulons que les philosophes marchent en avant, approchons le peuple du point où en sont les philosophes. »1066

DIDEROT (1713-1784), Pensées sur l’interprétation de la nature (1753)

Diderot qui initie un vaste public (sinon déjà le grand public) aux choses de l’art au fil de ses brillants comptes rendus (Salons) est avant tout le maître d’œuvre infatigable de l’Encyclopédie. Il signe plus de mille articles sur les sujets les plus divers : philosophie et littérature, morale et religion, politique et économie, arts appliqués. Le plus grand agitateur d’idées du XVIIIe siècle aura une influence considérable sur ses contemporains, sur le XIXe et jusqu’à nous.

« La plus haute efficacité de l’esprit est d’éveiller l’esprit. »1067

GOETHE (1749-1832) rendant hommage à Diderot. Littérature du XVIIIe siècle (nombreuses éditions à partir des années 1950), Lagarde et Michard

Ce mot du plus grand écrivain allemand sur le philosophe français s’applique parfaitement à « son » Encyclopédie. Simple entreprise de librairie à l’origine, voulant exploiter la vogue croissante des sciences et présenter au public un répertoire du savoir humain, elle devient l’effort gigantesque de toute une « armée ». Le Prospectus l’annonce comme « un tableau général des efforts de l’esprit humain dans tous les genres et dans tous les siècles ».

L’œuvre développe dans le public le goût de la recherche scientifique et l’esprit de libre examen sur des « points chauds » aussi sensibles que la religion, la morale et la politique. L’Encyclopédie annonce le mouvement d’opinion qui aboutira aux États généraux de 1789, mais la Révolution transforme bientôt le cosmopolitisme en nationalisme conquérant, le pacifisme en militarisme, la tolérance en fanatisme, la liberté en Terreur. Le destin des idées, leur chemin dans l’histoire échappent toujours à leurs auteurs.

52. Porte-parole du gouvernement : Madame de Staël

Femme la plus intelligente de son temps, affichant la même liberté dans sa vie et son œuvre, elle fit preuve d’un courage exemplaire face à Napoléon.

« Une nation n’a de caractère que lorsqu’elle est libre. »1697

Mme de STAËL (1766-1817), De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800)

Fille du banquier suisse Necker (ministre de Louis XVI), c’est l’une des rares voix qui s’élève cette année-là pour oser dénoncer le pouvoir de plus en plus absolu du futur empereur. Épouse de l’ambassadeur de Suède en France (Erik Magnus de Staël-Holstein), Mme de Staël, fervente lectrice de Rousseau, fut d’abord favorable à la Révolution. Mais elle ne lui pardonne pas la mort du roi, moins encore celle de la reine, et la Terreur. Après trois ans d’exil, elle revient à Paris pleine d’espoir et impressionnée par le nouveau héros, ce général Bonaparte qui va redonner vie à l’idéal révolutionnaire de 1789. Le coup d’État du 18 Brumaire et la Constitution de l’an VIII lui ôtent toutes ses illusions.

Elle le dit, elle l’écrit, elle se fait détester par le grand homme, par ailleurs misogyne, supportant mal l’intelligence et la libre expression d’une femme. D’où son nouvel exil – doré, en Suisse, à Coppet sur les bords du lac Léman, dans le château de famille, auprès de son père.

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