Le progrès, oui... mais. De la Restauration à nos jours. | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Si vous ne l’avez pas encore lu, découvrez notre édito sur le progrès de la Gaule à l’Empire.

Rien n’arrête le progrès, depuis la Préhistoire et l’apparition de l’homme sur terre ! Il a inventé le feu, la charrue, l’imprimerie… Progrès incontestables, même pour les Amish.

Pour clore le débat d’actualité, la 4G sera logiquement remplacée par la 5G – cinquième génération des standards pour la téléphonie mobile, en attendant la prochaine avancée technologique et l’accélération des débits.

Sur le thème du progrès, l’Histoire impose certaines évidences. Simplifions à l’extrême un sujet complexe et non traité (hormis des essais sur la notion de progrès).

1. Le progrès technique s’applique à tous les domaines économiques et scientifiques : agriculture, pêche, industrie, commerce, transports, urbanisme, armement, communication, astronautique, médecine, génétique, etc.

2. Ce type de progrès ne concerne pas les domaines civilisationnels d’ordre spirituel ou esthétique : philosophie, Beaux-Arts, littérature, culture en général. Au niveau mondial (et français), Socrate (ou Descartes), Rembrandt (ou Delacroix), Mozart (ou Bizet), Shakespeare (ou Molière), Goethe (ou Hugo)… ne sont pas comparables ni « dépassés » par des noms contemporains.

3. Le progrès s’inscrit dans un contexte et l’Histoire en citations concerne essentiellement la France : territoire agricole à 90 % jusqu’au milieu du XIXe siècle, bénéficiant d’une unité politique née sous l’Ancien Régime, d’une forte démographie et d’une civilisation remarquable en Europe. À l’inverse, les nombreuses guerres (civiles ou étrangères) qui ruinent le pays ont ralenti les progrès économiques et aggravé les inégalités sociales entre pauvres (le peuple) et riches (les privilégiés).

4. Une dernière constatation va donner tout son sens à cet édito.
Le progrès, pourtant incontestable, fut contesté, critiqué, dénoncé depuis le Moyen Âge : par les victimes (révoltes, émeutes périodiques), par les intellectuels nombreux depuis les Lumières et engagés depuis la Révolution. Au XIXe siècle, la révolution industrielle favorise le progrès (et vice versa), l’essor du capitalisme libéral allant de pair avec le socialisme, né utopique et de plus en plus combattant. La « société de consommation » née au XXe siècle après la Seconde guerre mondiale est périodiquement contestée (Mai 68) et la « théorie de la décroissance » apparue dans les années 1970 est un mythe très médiatisé de nos jours dans les pays riches.

Au XXIe siècle, la prise de conscience des risques et des coûts du progrès se situe désormais à tous les niveaux : humain, social (ou sociétal), politique, économique, écologique, sanitaire et plus globalement environnemental. « Le progrès, oui mais… » À quel prix !?

Entre repères et polémiques, confrontation des faits et des idées, éloges et critiques, nous relevons un défi : rendre compte de ces réalités concomitantes depuis deux mille ans, en dix périodes et deux éditos.

Voici la suite de cette histoire sans fin, qui s’emballe depuis le début du XIXe siècle.

5. Restauration et Monarchie de Juillet.

Naissance du socialisme (utopique), premières émeutes ouvrières pour raison économique (canuts de Lyon), presse moderne, mieux diffusée et plus libre de s’opposer… Mais la bourgeoisie au pouvoir profite sans complexe de l’industrialisation et des progrès – métro parisien et chemins de fer diversement appréciés par certains esprits critiques.

« La société tout entière repose sur l’industrie. »1900

Comte de SAINT-SIMON (1760-1825), L’Industrie (revue)

Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (arrière-cousin du duc de même nom, célèbre mémorialiste du règne de Louis XIV), est un philosophe et un économiste admiré d’un petit cénacle qui, après sa mort, diffusera sa pensée tout en la déformant. Précurseur de la science sociale, il met tous ses espoirs dans le développement de l’industrie et fonde en 1816 une revue qui porte ce nom.

« Aimez le travail, nous dit la morale : c’est un conseil ironique et ridicule. Qu’elle donne du travail à ceux qui en demandent, et qu’elle sache le rendre aimable. »1903

Charles FOURIER (1772-1837), Livret d’annonce du nouveau monde industriel (1829)

Autre philosophe et économiste, critique de l’ordre social et dénonçant le travail « odieux en civilisation par l’insuffisance du salaire, l’inquiétude d’en manquer, l’injustice des maîtres, la tristesse des ateliers, la longue durée et l’uniformité des fonctions. »
Fourier trace les grandes lignes d’une société nouvelle, conforme à ses vœux : le phalanstère en est la cellule, regroupant les travailleurs associés en une sorte de coopérative. Il doit en résulter l’harmonie universelle : c’est moins de l’optimisme qu’une utopie qui fera des adeptes sous la Monarchie de Juillet, grande époque du socialisme.

« La presse est un élément jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans le monde ; c’est la parole à l’état de foudre : c’est l’électricité sociale […] Plus vous prétendrez la comprimer, plus l’explosion sera violente. »2043

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

La liberté de la presse réduite sur ordonnance de Charles X a mis le feu aux poudres de sa monarchie et des journaux comme Le National ont joué un rôle direct dans la Révolution de juillet. La presse, plus libre sous le nouveau régime, se diversifie (des magazines illustrés aux revues savantes) et se démocratise : La Presse, quotidien gouvernemental de Girardin et Le Siècle, quotidien d’opposition de Dutacq, sont lancés à 40 francs l’abonnement annuel en 1836, La Liberté d’Alexandre Dumas sera vendue un sou et tirée en 1840 à plus de 100 000 exemplaires. Avec l’introduction du roman-feuilleton et de la publicité, la création de l’Agence Havas et de la presse rotative, la presse moderne est née.

« Ce fut à peu près à cette époque [entre 1830 et 1850] que s’effectua ce qu’on pourrait appeler la conjonction de la liberté politique et de la liberté économique, qui désormais furent confondues dans un même culte et portèrent un seul et même nom : le libéralisme. »2044

Charles GIDE (1847-1932) et Charles RIST (1753-1801), Histoire des doctrines économiques depuis les physiocrates jusqu’à nos jours (1909)

La révolution de 1830 a mis au pouvoir l’ancienne opposition libérale qui s’est organisée sous la Restauration. Le démarrage de la révolution industrielle donne bien des satisfactions matérielles à cette bourgeoisie orléaniste qui se contente aussi du régime plus parlementaire et du corps électoral un peu élargi, nés de la Charte modifiée. Mais les inégalités croissantes entre riches et pauvres, l’étroitesse persistante du pays légal par rapport au pays réel expliquent les oppositions à l’idéologie libérale dominante.

« On a si bien reconnu ce cercle vicieux de l’industrie que de toutes parts on commence à la suspecter, à s’étonner que la pauvreté naisse en civilisation de l’abondance même. »2047

Charles FOURIER (1772-1837), Le Nouveau monde industriel et sociétaire (1829)

Fourier, socialiste utopiste dans ses remèdes (organisation sociétaire en phalange ou phalanstère), est réaliste dans ce constat qui va devenir chaque jour plus vrai sous la Monarchie de Juillet. La révolution industrielle, sous le régime du libéralisme, a pour effet d’enrichir les riches et d’appauvrir les pauvres. La misère du prolétariat ouvrier, sujet d’enquêtes et cause d’émeutes, est au cœur de la question sociale qui se pose pour la première fois de façon aiguë : la liberté ne suffit donc plus, il faut aussi l’égalité, la fraternité.

« Vivre libres en travaillant ou mourir en combattant. »2069

Cri célèbre de l’émeute des canuts, 22 novembre 1831. Histoire du mouvement ouvrier, tome I (1948), Édouard Dolléans

C’est aussi la devise inscrite sur leur drapeau noir, symbole de l’anarchie. Mais la révolte des ouvriers de la soie est d’origine économique et non politique. Les soyeux (fabricants) ne respectent pas le nouveau tarif des salaires, signé par leurs délégués dont ils contestent le mandat. Commencent alors les « trois glorieuses du prolétariat lyonnais » : grève, puis insurrection. Au matin du 22 novembre, les canuts de la Croix-Rousse descendent sur la ville en criant leur révolte. Ils se retrouvent sans le vouloir maîtres de Lyon, vidée de sa garnison qui risquait de pactiser avec les insurgés.

« Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira.
Alors nous tisserons le linceul du vieux monde
Car on entend déjà la révolte qui gronde ! »2070

Aristide BRUANT (1851-1925), La Complainte des canuts, chanson. La Révolte des canuts (1975), Maurice Moissonnier

Bruant immortalisera cette révolte des canuts de Lyon en 1831, dans un chant dont la résonance reflète surtout l’esprit d’anarchie, propre à l’auteur et à son époque (la Troisième République).

« Du travail ou la mort. Nous aimons mieux périr d’une balle que de faim. »2071

Réponse des ouvriers au préfet. Compte-rendu des événements qui ont eu lieu dans la ville de Lyon au mois de novembre 1831 (1832), Louis Bouvier-Dumolart

L’Hôtel de Ville de Lyon est occupé par les insurgés, mais de nouvelles troupes, commandées par le maréchal Soult et le duc d’Orléans, réoccupent la ville, expulsent 10 000 ouvriers, le 5 décembre 1831. Bilan : 171 morts civils, 170 militaires, 600 arrestations. On destitue le préfet trop bienveillant à l’égard des revendications ouvrières. Le tarif à l’origine de la révolte est proclamé nul et non avenu : échec total de la première grande grève de l’histoire de France. Mais elle fera école.

« Le cri du pauvre monte jusqu’à Dieu, mais il n’arrive pas à l’oreille de l’homme. »2048

Félicité Robert de LAMENNAIS (1782-1854), Paroles d’un croyant (1834)

« C’est la Marseillaise du christianisme et l’auteur est un prêtre en bonnet rouge », dit-on alors. C’est surtout un courant d’opinion très représentatif de cette fermentation des idées, face à la misère du peuple qui s’aggrave et contraste avec l’enrichissement de la bourgeoisie.

« Vous n’avez, contre cette disposition révolutionnaire des classes pauvres, vous n’avez aujourd’hui, indépendamment de la force légale, qu’une seule garantie efficace, puissante, le travail, la nécessité incessante du travail. C’est là le côté admirable de notre société. »2050

François GUIZOT (1787-1874), Discours du 3 mai 1837. Archives parlementaires de 1787 à 1860 (1913), Assemblée nationale

Discours et homme politique très représentatif de l’époque. Guizot est longtemps au pouvoir, chef du parti de la Résistance (résistance au mouvement révolutionnaire), défendant les intérêts de la grande bourgeoisie d’affaires, contribuant à accroître la misère ouvrière et suscitant une opposition de plus en plus dure.

« Il nous semble que notre Paris, ce Paris dont on aime le mouvement, l’animation et le bruit, perdrait beaucoup de son charme, si les 50 000 voitures qui, tous les jours circulent à sa surface, n’en sillonnaient plus les rues, et se trouvaient en grande partie remplacées par des convois s’engouffrant dans les entrailles de la terre. »2090

Louis FIGUIER (1819-1894), L’Année scientifique et industrielle (1837)

Dans cette publication sous-titrée Exposé annuel des travaux scientifiques, des inventions et des principales applications de la science à l’industrie et aux arts, qui ont attiré l’attention publique en France et à l’étranger, le très sérieux vulgarisateur scientifique reconnaît que le réseau de chemins de fer souterrain proposés par M. Le Hir comporte d’admirables détails, ajoutant cependant qu’il menace la solidité des constructions parisiennes : « Ce travail de taupe ne s’accomplirait point sans de graves inquiétudes pour les 40 000 maisons et le million d’habitants dont se compose Paris. »

Il faut attendre la fin du siècle et les embouteillages monstres pour que le métropolitain soit reconnu d’utilité publique (loi de 1898) et que les travaux commencent. Figuier avait raison sur un point : des effondrements de terrain perturberont et endeuilleront les chantiers. Mais rien n’arrête le progrès et au XXe siècle, ce nouveau mode de transport urbain se révèlera indispensable, dans toutes les métropoles du monde. Les premiers chemins de fer en surface vont s’imposer plus vite, quoique posant beaucoup d’autres problèmes.

« Il faudra donner des chemins de fer aux Parisiens comme un jouet, mais jamais on ne transportera ni un voyageur ni un bagage. »2091

Adolphe THIERS (1797-1877), aux frères Pereire demandant une aide financière, 1836. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Ces banquiers juifs ont transformé la France, inventant le capitalisme populaire et lançant le chemin de fer, avec la ligne Paris-Saint-Germain. L’inauguration a lieu le 24 août 1837, avec la première locomotive française (des usines Schneider). Le réseau ne sera organisé qu’en 1842, 1 930 km seront construits en 1848. Après la frayeur des premières années, c’est l’engouement du public et la modernisation indispensable à l’économie française, très en retard sur l’Angleterre.

On imagine mal la complexité de l’entreprise, son coût humain et financier. Les trains déraillant dans les virages, il faut tracer des lignes droites, dans une France agricole, aux propriétés morcelées. Il faut creuser des tunnels sous les montagnes, lancer des ponts sur les rivières. Les compagnies de diligences font tout pour retarder ou saboter les travaux. Cependant que les chantiers créent un prolétariat qui ne revient plus aux champs et se retrouve au chômage.

« L’idée napoléonienne n’est point une idée de guerre, mais une idée sociale, industrielle, commerciale, humanitaire. »2100

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873), Idées napoléoniennes (1839)

Sous l’influence des saint-simoniens et des séjours qu’il fit en Angleterre, le futur Napoléon III, entre deux coups de force qui auraient pu fini en coup d’État (Strasbourg en 1836 et Boulogne en 1840), porte un réel intérêt aux problèmes économiques et sociaux qui agitent et divisent la France. Il fait ici référence à son illustre ancêtre. Cela dit et écrit, sa sincérité sera toujours niée par Victor Hugo, son plus fidèle opposant.

« Enrichissez-vous. »2114

François GUIZOT (1787-1874), Chambre des députés, 1er mars 1843. Histoire parlementaire de France : recueil complet des discours prononcés dans les Chambres de 1819 à 1848 (1864), François Guizot

Ministre des Affaires étrangères et pratiquement chef du gouvernement, son mot est souvent cité pour condamner ses conceptions politiques et résumer l’esprit égoïstement bourgeois de la Monarchie de Juillet. Exemple type de désinformation par utilisation d’une citation tronquée. Il faut remettre la citation dans son contexte.

Guizot répond aux attaques de l’opposition : « Fondez votre gouvernement, affermissez vos institutions, éclairez-vous, enrichissez-vous, améliorez la condition morale et matérielle de notre France. » Il reprend le mot lors d’un banquet électoral, la même année : « Enrichissez-vous par le travail, par l’épargne et la probité, et vous deviendrez électeurs. » (Le droit de vote était conditionné par un seuil d’imposition, le cens.) Louis-Philippe approuve les idées de son ministre : « C’est ma bouche », dit-il.

« Je hais celui qui jamais ne travaille
Et s’enrichit dans un honteux repos […]
C’est notr’ sueur qui gagn’ sa boustifaille,
Voilà pourquoi j’aim’ pas les aristos. »2119

Gustave LEROY (1818-1860), Les Aristos (1848), chanson. La Poésie populaire en France au XIXe siècle (2005), Hélène Millot

Auteur, compositeur, interprète, c’est l’un des chansonniers les plus populaires du temps. Il capte l’air du temps, fraternel et chaleureux, adoré du public des guinguettes. On reprend ses refrains partout, dans les ateliers, dans la rue.

Chez les ouvriers, la révolte gronde. Ce n’est pas encore la révolution (de 1848), mais dans les années 1846-1847, c’est déjà la crise agricole, puis industrielle, commerciale, sociale et le commencement de la fin d’un régime politique qui ne tient que par le progrès économique et la satisfaction matérielle des bourgeois. Faillites et ruines de familles aisées, chômage et troubles sociaux chez les ouvriers, peur sociale qui engendre le cercle infernal répression-insurrection-répression : le ministère Guizot incarne plus que jamais le parti de la Résistance, face au mouvement révolutionnaire.

6. Deuxième République et Second Empire.

Le progrès fait loi et le pouvoir en tire bénéfice, malgré les oppositions politiques. La France se modernise à tous les niveaux économiques et financiers, le capitalisme triomphe, la révolution industrielle est en marche et rien ne peut l’arrêter, le Paris d’Haussmann s’impose, comme les chemins de fer en France.

« Le gouvernement provisoire s’engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail. Il s’engage à garantir le travail à tous les citoyens. »2148

Louis BLANC (1811-1882), parlant au nom du gouvernement provisoire, 25 février 1848. Histoire de France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919, volume VI (1921), Ernest Lavisse, Philippe Sagnac

C’est l’affirmation du « droit au travail » – titre d’un livre de 1849, signé de ce grand socialiste français. Mais la définition en reste confuse et l’application se révélera catastrophique. La crise économique de 1846-1847, aggravée par la Révolution de 1848, a provoqué tant de chômage et de misère qu’il faut agir. Dès le lendemain, 26 février, on crée les Ateliers nationaux : chantiers de terrassement ouverts aux chômeurs, à Paris et dans plusieurs grandes villes de province. Salaire, deux francs par jour. 40 000 volontaires vont se précipiter, mais on ne sait à quoi les employer.

« La Révolution, après avoir été tour à tour religieuse, philosophique, politique, est devenue économique […] La Révolution de février a posé le droit au travail, c’est-à-dire la prépondérance du travail sur le capital. »2184

Pierre-Joseph PROUDHON (1809-1865), Toast à la révolution du 17 octobre 1848. La Pensée de Proudhon (1947), Georges Guy-Grand

Le droit au travail, proclamé dès février 1848, va être reconnu dans la nouvelle Constitution de novembre. La question sociale est définitivement à l’ordre du jour. Mais il faut attendre la Troisième République pour répondre (partiellement) aux attentes.

« Quand le bâtiment va, tout va. »2202

Martin NADAUD (1815-1898), Assemblée législative, 5 mai 1850. Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon (1895), Martin Nadaud

Une vie exemplaire, comme il y en a peu en politique, un personnage qui a ému George Sand, et qui aurait pu être le héros d’un de ses romans humanitaires. Ouvrier maçon de la Creuse, élevé à la dure, monté à Paris (à pied) avec son père, autodidacte suivant les cours du soir tout en exerçant son métier, faisant des journées de travail de douze à quinze heures, accidenté plusieurs fois sur des chantiers périlleux, militant républicain sous la Monarchie de Juillet, il est élu de la Creuse le 13 mai 1849, député montagnard (socialiste), assez actif pour être arrêté, après le coup d’État de 1851. Banni, il s’exile sous le Second Empire et rentre en France « avec la liberté », comme Hugo. De nouveau élu député de la Creuse, il participe à la relance du bâtiment. Il meurt à 85 ans, de retour dans la Creuse.

Sa petite phrase est devenue un mot historique, souvent cité. Dans sa bouche, la portée en était moins générale et la forme moins concise : « Vous le savez, à Paris, lorsque le bâtiment va, tout profite de son activité. »

« L’agriculture manque de bras. »2203

Alphonse Valentin Vaysse de RAINNEVILLE (1833-1894), Rapport au ministre de l’Agriculture. Le Moniteur universel, 21 juillet 1850

Encore une petite phrase, devenue mot célèbre, un peu corrigé. Le rapport débutait par : « Les bras manquent à l’agriculture dans un grand nombre de localités… »

La France reste un pays rural, mais l’activité industrielle a progressé deux fois plus vite que l’activité agricole dans la décennie 1835-1845. Cela provoque un exode de la main-d’œuvre des campagnes vers les villes où les salaires sont plus élevés, mais le chômage et la misère plus difficiles à supporter que dans les campagnes. C’est dans ce prolétariat victime du capitalisme industriel que le socialisme fait des émules. De son côté, la production agricole ne s’est pas suffisamment mécanisée. Il faut donc encore beaucoup de bras à cette agriculture, pour nourrir l’ensemble de la population.

« Monsieur Tout-le-monde est plus riche que Monsieur de Rothschild. »2236

Henri GERMAIN (1824-1905), maxime du créateur du Crédit Lyonnais en 1863. Les Grandes Étapes de l’histoire économique (2002), Yves Carsalade

À côté de la banque suisse protestante et de la banque juive allemande qui, comme les Rothschild, travaillent avec les grosses fortunes, de nouveaux organismes financiers se créent et font appel au grand public.

Le Crédit mobilier des frères Pereire donne l’exemple en 1852 : première grande banque d’affaires moderne, qui jusque dans ses déboires financiers servira de leçon. Citons aussi le Crédit foncier (1852) spécialisé dans les prêts à l’agriculture et à la construction immobilière, le Crédit lyonnais (1863), la Société générale (1864). Les épargnants portent leur argent à ces banques de dépôts et leur achètent des actions et obligations négociables en Bourse. Ce mécanisme financier, sur fond de forte croissance économique, permet au petit capitaliste de s’enrichir.
Cette époque de capitalisme triomphant, sans contre-pouvoir, sans syndicat et sans mécanismes correcteurs du marché, enrichit les riches et la classe moyenne, mais n’améliore pas la condition des pauvres.

« Le Capital mourrait si, tous les matins, on ne graissait pas les rouages de ses machines avec de l’huile d’homme. »2237

Jules VALLÈS (1832-1885), Jacques Vingtras (1879-1886)

Cet écrivain et journaliste se retrouvera du côté des prolétaires, lors de la Commune en 1871. Sa sincérité est évidente dans sa trilogie romanesque et autobiographique (L’Enfant, 1879, Le Bachelier, 1881, L’Insurgé, 1886) qui montre la misère du peuple en cette époque de capitalisme triomphant. Le profit du capital augmente, alors que le salaire réel de l’ouvrier stagne.

Napoléon III, sensible aux problèmes économiques et sociaux de son temps, se révélera incompétent pour les résoudre.

« Qu’est-ce que Paris ? Qu’est-ce que la France ? Imaginez un champ. Au lieu de l’ensemencer dans toute son étendue, on s’est avisé d’entasser la semence en un point où elle risque de ne pas germer précisément parce qu’elle y est entassée. Ce champ, c’est la France, ce point, c’est Paris. »2241

Louis BLANC (1811-1882), Histoire de la révolution de 1848, volume II (1871)

Paris grandit, Paris s’embellit sous le Second Empire : Haussmann, préfet pendant dix-sept ans, débordant d’énergie et d’activité, taille et retaille la capitale à coups de pioches et de millions. Mais les témoins de l’époque n’admirent pas tous ces travaux et s’inquiètent – déjà – de l’excessive centralisation, un mal bien français. L’afflux des ruraux là où le travail existe – dans les grands centres urbains et industriels – est encore facilité à Paris par le réseau de voies ferrées en étoile, qui toutes convergent vers la capitale. Ce n’est pas encore le « désert français » de 1945, mais les statistiques pouvaient affoler les observateurs : 547 000 habitants en 1801 à Paris, 1 054 000 en 1846, 1 800 000 en 1871 : « La centralisation, c’est l’apoplexie au centre, la paralysie aux extrémités » (Lamennais).

« Véritable Saturne du travail, l’industrie dévore ses enfants et ne vit que de leur mort. »2251

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873), L’Extinction du paupérisme (1844)

L’utopie de ces trente pages écrites par le prisonnier au fort de Ham et le désir d’un futur souverain de se poser en « homme social » n’excluent pas une certaine sincérité. Fait unique pour l’époque de la part d’un prétendant au pouvoir, il tient à visiter les régions industrielles anglaises. Il a 25 ans et le spectacle de la misère le frappe.

« Osman, préfet de Bajazet,
Fut pris d’un étrange délire :
Il démolissait pour construire,
Et pour démolir, construisait.
Est-ce démence ? Je le nie.
On n’est pas fou pour être musulman ;
Tel fut Osman,
Père de l’osmanomanie. »2258

Gustave NADAUD (1820-1893), L’Osmanomanie, chanson. Chansons de Gustave Nadaud (1870)

Nommé préfet de la Seine le 1er juillet 1853, le baron Haussmann voit grand et beau pour le Paris impérial. Il faut en finir avec le Paris de Balzac aux rues pittoresques, mais sales et mal éclairées, créer une capitale aussi moderne que Londres qui a séduit l’empereur, creuser des égouts, approvisionner en eau les Parisiens, aménager des espaces verts, loger une immigration rurale massive, percer de larges avenues pour faciliter l’action de la police et de l’artillerie contre les barricades. « Ce qu’auraient tenté sans profit / Les rats, les castors, les termites / Le feu, le fer et les jésuites / Il le voulut faire et le fit. / Puis quand son œuvre fut finie / Il s’endormit comme un bon musulman / Tel fut Osman / Père de l’Osmanomanie. »

On accuse le baron de sacrifier des joyaux anciens, d’avoir un goût immodéré pour la ligne droite et bientôt de jongler avec les opérations de crédit. L’« osmanomanie » va rimer avec mégalomanie.

« L’extrême rapidité des voyages en chemin de fer est une chose antimédicale. Aller, comme on fait, en vingt heures, de Paris à la Méditerranée, en traversant d’heure en heure des climats si différents, c’est la chose la plus imprudente pour une personne nerveuse. Elle arrive ivre à Marseille, pleine d’agitation, de vertige. »2282

Jules MICHELET (1798-1874), La Mer (1861)

Pratiquement tous les progrès techniques ont commencé par susciter la peur ou le déni d’utilité. Le XIXe siècle, particulièrement riche en inventions, pourrait alimenter un étonnant bêtisier technologique.

Le chemin de fer n’échappe pas à la règle. Rappelons le mot de Thiers en 1836 : « Il faudra donner des chemins de fer aux Parisiens comme un jouet, mais jamais on ne transportera ni un voyageur ni un bagage. »

Depuis le début du Second Empire, le réseau ferroviaire s’étend et rattrape enfin le retard pris sur l’Angleterre. L’État fixe le tracé des voies et finance les infrastructures (terrassement, ouvrages d’art), concédant l’exploitation des lignes à de grandes compagnies privées, Compagnies de l’Ouest, du Nord, de l’Est, et le fameux PLM (Paris-Lyon-Méditerranée) né en 1857, axe vital de 862 km. Facteur essentiel de l’aménagement du territoire, le réseau passe de 3 000 km en 1852 à 17 000 km en 1870. Il s’inscrit désormais dans le paysage français, et toute l’économie du pays en bénéficie.
Mais que d’inquiétudes, pour la santé des passagers ! Michelet, l’historien romantique, n’est pas seul à s’en émouvoir. Selon François Arago, Polytechnicien, astronome et physicien, mort en 1853 et témoignant donc des tout premiers chemins de fer, « le transport des soldats en wagon les efféminerait » et les voyageurs sont mis en garde contre le tunnel de Saint-Cloud, qui peut causer « des fluxions de poitrine, des pleurésies et des catarrhes. » 

7. Troisième République.

Le progrès est roi, les inventions se multiplient (cinéma, aviation), la technique prévaut, la science est à l’honneur (avec Pasteur), malgré le socialisme militant sur divers fronts, la dénonciation de la finance internationale, la contestation de la modernité galopante et trop voyante (la Tour Eiffel).

« Le progrès n’est pas une suite de soubresauts ni de coups de force. Non : c’est un phénomène de croissance sociale, de transformation, qui se produit d’abord dans les idées et descend dans les mœurs pour passer ensuite dans les lois. »2402

Jules FERRY (1832-1893), Chambre des députés, 7 mars 1883. Discours et opinions de Jules Ferry (1897), Jules Ferry, Paul Robiquet

Président du Conseil, il répond à Clemenceau le grand « tombeur de ministères », le turbulent leader radical qui demande l’ordre républicain dans son intégralité.

« Un seul patron, un seul capitaliste : tout le monde ! Mais tout le monde travaillant, obligé de travailler et maître de la totalité des valeurs sorties de ses mains. »2403

Jules GUESDE (1845-1922), Collectivisme et Révolution (1879)

Appelé « le socialisme fait homme » (venant après Blanqui, et avant Jaurès, Blum, Briand), fondateur de L’Égalité, premier journal marxiste français, il crée en 1880 le Parti ouvrier français (POF) qu’il veut internationaliste, collectiviste et révolutionnaire.

Le guesdisme joue un rôle important jusqu’à son intégration dans le Parti socialiste unifié (Section française de l’Internationale ouvrière, SFIO) en 1905. Deux fois député (de Roubaix, de Lille), Guesde sera ministre d’État en 1914-1916, malgré son hostilité de principe à toute participation socialiste dans un ministère bourgeois : la guerre le rend avant tout français, et nationaliste.

« La France est un éblouissement pour le monde. »2460

Léon GAMBETTA (1838-1882), Inauguration de la troisième Exposition universelle de Paris, 1er mai 1878. Gloires et tragédies de la IIIe République (1956), Maurice Baumont

Comme le Second Empire, la Troisième République est portée par la vague du progrès scientifique et technique et par l’avènement de la civilisation industrielle. Les deux autres Expositions universelles qui se tiendront à Paris avant 1914 (en 1889 et 1900) en témoigneront.

« Si vous décidez la construction de la tour de M. Eiffel, je me coucherai sur le sol. Il ferait beau voir que les piques des terrassiers frôlent cette poitrine que n’atteignirent jamais les lances des Uhlans [Prussiens]. »2484

Tancrède BONIFACE (XIXe siècle). Guide de Paris mystérieux (1975), François Caradec, Jean-Robert Masson

Capitaine de cuirassier à la retraite, riverain du Champ de Mars, il mène la campagne de protestation contre la Tour Eiffel et intente un procès contre « le lampadaire tragique », « l’odieuse colonne de tôle boulonnée. » Le premier coup de pioche des travaux a été donné le 26 janvier 1887. La tour sera le « clou » de l’Exposition universelle, en 1889.

Le monument va beaucoup faire parler de lui à Paris, au fur et à mesure de son édification. « Nous sommes arrivés au maximum de ce que peuvent les humains. Il serait criminel de chercher à aller plus haut », dit Eugène Chevreuil, doyen de l’Institut : il a 101 ans – né sous Louis XVI, chimiste entré à l’Académie des sciences sous le règne de Charles X. Il s’inquiète devant la tour qui va atteindre 26 mètres, c’est-à-dire le premier étage, et donner d’ailleurs quelques soucis à l’ingénieur Gustave Eiffel, avant de continuer son irrésistible ascension, comme Boulanger.

« La science n’a pas de patrie. »2494

Louis PASTEUR (1822-1895), Discours pour l’inauguration de l’Institut Pasteur, 14 novembre 1888. La Vie de Pasteur (1907), René Vallery-Radot (Première biographie du grand savant, écrite par son gendre.)

La Troisième République ne se résume pas en crises, affaires, scandales. C’est aussi le temps des grands savants pour la France, qui se retrouve en bonne place dans le monde, avec des hommes tels que Louis Pasteur (microbiologie, vaccins), Marcellin Berthelot (chimie de synthèse, thermochimie), Claude Bernard (physiologie, médecine expérimentale). L’Université n’est plus, comme sous le Second Empire, le lieu de conférences mondaines pour grand public. Les étudiants viennent nombreux, les professeurs font des cours magistraux qui honorent l’enseignement supérieur, la recherche réalise des progrès qui vont changer la vie quotidienne des hommes en une ou deux générations.

Pour les applications directes de ses travaux (dont la pasteurisation appliquée au vin), pour la passion qu’il y a mise et pour l’Institut qui porte son nom, Pasteur est le plus populaire de tous les savants du monde.

« La tour Eiffel, témoignage d’imbécillité, de mauvais goût et de niaise arrogance, s’élève exprès pour proclamer cela jusqu’au ciel. C’est le monument-symbole de la France industrialisée ; il a pour mission d’être insolent et bête comme la vie moderne et d’écraser de sa hauteur stupide tout ce qui a été le Paris de nos pères, le Paris de nos souvenirs, les vieilles maisons et les églises, Notre-Dame et l’Arc de Triomphe, la prière et la gloire. »2497

Édouard DRUMONT (1844-1917), La Fin du monde (1889)

Mon vieux Paris (1878), premier livre qui le fait connaître, déborde de nostalgie pour cette capitale où il est né et qui a tant changé, depuis le Second Empire et les travaux d’Haussmann. Écrivain et journaliste, il reste surtout connu comme polémiste d’extrême droite.

« Sa tour ressemble à un tuyau d’usine en construction, à une carcasse qui attend d’être remplie par des pierres de taille ou des briques. On ne peut se figurer que ce grillage infundibuliforme soit achevé, que ce suppositoire solitaire et criblé de trous restera tel. »2498

Joris-Karl HUYSMANS (1848-1907), évoquant Eiffel et sa Tour, Écrits sur l’art - Certains (1894)

Le monument est inauguré le 6 mai 1889, pour la nouvelle Exposition universelle et le centenaire de la Révolution de 1789. Trois cents personnalités ont écrit pour protester contre la construction de la tour Eiffel, encore plus attaquée en son temps que le Centre Beaubourg de Renzo Piano et Richard Rogers, ou l’Opéra Bastille de Carlos Ott, un siècle plus tard. Des savants prédisent sa chute, mais c’est le triomphe des ingénieurs sur les architectes, le défi réussi de l’acier utilisé à l’extrême de ses possibilités - comme la pierre dans les cathédrales du Moyen Âge, le verre et le béton dans l’Arche de la Défense.

« L’affaire de Panama a montré toutes les forces sociales de ce pays au service et sous les ordres de la haute finance […] La nation doit reprendre sur les barons de cette nouvelle féodalité cosmopolite les forteresses qu’ils lui ont ravies pour la dominer : la Banque de France, les chemins de fer, les mines. »2506

Alexandre MILLERAND (1859-1943), Profession de foi aux électeurs du XIIe arrondissement, 1893. Les Socialistes indépendants (1911), Albert Ory

Idée toujours actuelle du pouvoir de la finance internationale. Sont d’ailleurs citées des entreprises qui seront nationalisées en 1945-1946. Millerand, républicain radical devenu socialiste (avant de finir conservateur et président de la République après la guerre) fait partie de ces hommes nouveaux qui, comme Jean Jaurès, seront députés au terme des élections des 20 août et 3 septembre 1893.

La République reste modérée, mais la nouvelle Chambre amorce un tournant à gauche avec l’apparition du socialisme parlementaire, encore trop désuni pour être fort. Quant à l’affaire de Panama, elle laisse des traces durables : antiparlementarisme et antisémitisme accrus, dans une France divisée.

« Les photographies animées sont de petites merveilles […] C’est bien la nature prise sur le fait. »2514

Henri de PARVILLE (1838-1909), Les Annales, 28 avril 1896. Lumière et Méliès (1985), Georges Sadoul

Ce chroniqueur scientifique salue la naissance du cinéma. 28 décembre 1895, première représentation publique au Grand Café à Paris : L’Arroseur arrosé et La Sortie de l’usine Lumière restent dans l’histoire comme la naissance du septième art. « Le cinéma n’a aucun avenir », aurait dit ce jour-là le père des frères Lumière, les deux ingénieurs à l’origine de cette invention. Mais La Poste de Paris écrit, fin décembre 1895 : « Lorsque tous pourront photographier les êtres qui leur sont chers, non plus dans leurs formes immobiles, mais dans leur mouvement, dans leur action, dans leurs gestes familiers, avec leurs paroles au bout des lèvres, la mort cessera d’être absolue. »

« Ils m’ont étranglé avec la cravate. »2537

Clément ADER (1841-1925). Lettre ouverte à mon grand-père qui avait le tort d’avoir raison (1995), Marcel Jullian

Pionnier de l’aviation avec le premier vol au monde d’un mètre de haut sur cinquante de long, sur Éole I, petit monomoteur, en octobre 1890. Une nouvelle démonstration au camp de Satory en 1897 échoue en raison d’un vent violent et le ministre de la Guerre ne donne pas suite à sa commande. L’ingénieur et inventeur renonce en 1903, découragé par l’incompréhension des politiques.

Il a ce mot bien plus tard, quand on veut le consoler avec la « cravate » en le nommant commandeur de la Légion d’honneur. Mais Louis Blériot vengera Ader en traversant la Manche en avion (juillet 1909), et Roland Garros, la Méditerranée (septembre 1913).

« Le capitalisme n’est pas éternel, et en suscitant un prolétariat toujours plus vaste et plus groupé, il prépare lui-même la force qui le remplacera. »2557

Jean JAURÈS (1859-1914), L’Armée nouvelle (1911)

Idée-force dans la pensée de Jaurès, très sensible à la société en train de se faire sous ses yeux. Il parle aussi en historien visionnaire : « L’ouvrier n’est plus l’ouvrier d’un village ou d’un bourg […] Il est une force de travail sur le vaste marché, associé à des forces mécaniques colossales et exigeantes […] Par sa mobilité ardente et brutale, par sa fougue révolutionnaire du profit, le capitalisme a fait entrer jusque dans les fibres, jusque dans la chair de la classe ouvrière, la loi de la grande production moderne, le rythme ample, rapide du travail toujours transformé. » L’œuvre fait scandale. L’auteur suscite des haines au sein de la droite nationaliste. Il en mourra, assassiné trois ans plus tard.

8. Deux guerres mondiales et entre-deux-guerres.

Progrès en soubresauts, les guerres s’en nourrissent et la civilisation s’interroge, mais il n’y a pas de réponse aux vraies questions.

« Ils ne passeront pas. »2596

Défi des Français face aux Allemands, à Verdun. Verdun 1916 (2006), Malcolm Brown

« Ils ne passeront pas » et la France gagnera, mais à quel prix ! Verdun demeure la bataille qui symbolise l’horreur de la Grande Guerre, dramatiquement coûteuse en hommes, ici Français contre Allemands. C’est aussi un tournant dans ce premier conflit mondial, avec une industrialisation très poussée, pour une technologie toujours plus meurtrière : obus et canons, lance-flammes et gaz asphyxiants.

« On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels. »2641

Anatole FRANCE (1844-1924), L’Humanité, 18 juillet 1922. La Mêlée des pacifistes, 1914-1945 (2000), Jean-Pierre Biondi

À partir des années 1920, les liens entre la politique et l’économie, l’imbrication de la haute administration, du monde des affaires et du personnel politicien deviennent de plus en plus évidents. Et le problème de l’engagement se pose aux intellectuels.
Prix Nobel de littérature en 1921, Anatole France prête son appui au socialisme, puis au communisme naissant. Animé d’une « ardente charité du genre humain », souvent engagé dans des luttes politiques (jadis aux côtés de Zola dans l’Affaire Dreyfus), il se garde cependant de tout dogmatisme et se méfie de toutes les mystiques.

« [C’est] l’homme au micro entre les dents. »2661

La Vie socialiste (revue bimensuelle internationale) désignant André Tardieu en 1932. L’un des nombreux détournements de « l’homme au couteau entre les dents », affiche de 1919. La Plus longue des Républiques : 1870-1940 (1994), Jean-Yves Mollier, Jocelyne George

La radio fait son entrée dans la vie politique : Tardieu, président du Conseil, intervient dans la campagne électorale en vue des élections de mai 1932, incitant les radicaux à s’allier avec le centre et la droite contre les socialistes et s’adressant directement dans ses discours à toute la France, par la voix des ondes.

L’opinion est choquée. On dénonce un « nouveau boulangisme », autre version du populisme ou de la démagogie. Tardieu a un style trop « parisien » et son modernisme le dessert – il imite les Américains, dès 1925, le président Hoover utilisa le micro pour sa campagne électorale. En 1928, Raymond Poincaré, chef du gouvernement, interdira toute intervention politique à la radio pendant la campagne électorale.

Mais rien ni personne ne peut empêcher l’irrésistible montée au pouvoir des médias. En 1934, le très populaire Gaston Doumergue s’exprimera régulièrement à la radio pour rendre compte de son action gouvernementale. La radio va jouer un rôle capital dans la prochaine guerre et le général de Gaulle maîtrisera parfaitement ce moyen de communication. La télévision viendra ensuite, concurrencée, sinon détrônée par Internet, devenu indispensable aux campagnes électorales comme aux mouvements révolutionnaires, au XXIe siècle.

« Il faut se méfier des ingénieurs, ça commence par la machine à coudre, ça finit par la bombe atomique. »2723

Marcel PAGNOL (1895-1974), Critique des critiques (1947)

Le Japon, écrasé par les bombardements, résiste encore, trois mois après la capitulation allemande : la caste militaire refuse une telle issue et l’amiral Onishi, inventeur des « kamikazes », envisage froidement la mort de 20 millions de Japonais. Harry Truman, président des États-Unis, décide le 6 août 1945, de lancer la première bombe atomique. Hiroshima : près de 100 000 morts des suites de l’explosion. Le 9 août, à Nagasaki, deuxième bombe atomique. Hiro-Hito l’empereur impose alors au pays sa volonté : le Japon capitule.

Faut-il rappeler l’évidence ? Sans ce recours à l’arme atomique, les plans les plus optimistes prévoyaient un débarquement qui aurait coûté dix-huit mois de préparation et un million de morts. La coopération des savants américains, anglais, canadiens, français, italiens et danois, permit également de devancer les « ingénieurs » allemands, près de trouver l’arme absolue. L’issue de la guerre et la face du monde en auraient été changées.

« Il n’y a pas deux cents kilomètres entre Paris et l’étranger, six jours de marche, trois heures d’auto, une heure d’avion. Un seul revers aux sources de l’Oise, voilà le Louvre à portée de camion. »2741

Charles de GAULLE (1890-1970), Vers l’armée de métier (1934)

Dans ce livre de stratégie militaire, de Gaulle préconise déjà une armée motorisée et blindée, mais il n’a pas l’oreille du pouvoir, alors qu’en Allemagne, le général Guderian, théoricien des chars, peut équiper de façon ultramoderne une armée dont il prend le commandement. Le progrès va donc jouer en faveur du camp ennemi.

« Produire d’abord, revendiquer ensuite. »2818

Mot d’ordre du Bureau politique de la CGT, appelant les ouvriers à « se retrousser les manches », 6 décembre 1944. Cahiers d’histoire de l’Institut de recherches marxistes (1982), Institut de recherches marxistes

La guerre n’est pas finie, une partie du territoire reste occupée. Dans l’autre, tout reste à reconstruire. La vie économique est paralysée. On craignait des troubles sociaux, mais le PC remet la révolution à plus tard, donnant la priorité à la reconstruction de la France et son appui au gouvernement. Rappelons qu’à cette époque, la CGT communiste est très majoritaire avec plus de 5 millions d’adhérents. La CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens) adopte la même politique.

9. Quatrième République et début de la Cinquième.

L’économie fait définitivement loi après la dernière guerre mondiale, avec l’impératif de la reconstruction et de la modernisation. La planification s’impose, encouragée par le président de Gaulle, la course au progrès rebondit durant les Trente glorieuses, avec des incidents de parcours, l’explosion de Mai 68 et une (mauvaise) conscience plus vigilante à tous niveaux.

« La modernisation n’est pas un état de chose, c’est un état d’esprit. »2848

Jean MONNET (1888-1980), Présentation du premier Plan (1947)

C’est le père de la planification à la française, une des réussites incontestables de cette République. Monnet sera aussi le farouche défenseur de l’idée d’Europe unie, qui naît sous le signe de l’économie dans les années 1950, avec la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA).

« Despote conquérant, le progrès technique ne souffre pas l’arrêt […] L’humanité est condamnée au progrès à perpétuité. »2850

Alfred SAUVY (1898-1990), Théorie générale de la population (1952-1954)

Polytechnicien, il formule la théorie économique du déversement, selon laquelle les progrès techniques qui améliorent la productivité engendrent automatiquement un transfert (déversement) des emplois d’un secteur d’activité vers un autre. Cette évolution ne sera remise en cause que bien plus tard, avec la prise de conscience écologique au niveau national et mondial.

Sauvy est surtout un grand démographe, qui veut encourager la natalité, contre la théorie du malthusianisme. Directeur de l’INED (Institut national des études démographiques) de sa création en 1945 jusqu’en 1962, il en fait un établissement de recherche multidisciplinaire, dont les statistiques servent de repères à la politique, à la recherche, à l’opinion.

« Le choix est simple : modernisation ou décadence. »2865

Jean MONNET (1888-1980), Mémoires (1976)

Il reste l’un des Pères de l’Europe et le promoteur du premier plan français, dit de modernisation et d’équipement, lancé le 27 novembre 1946.

Après la guerre, les priorités économiques s’imposent : reconstruire le pays, moderniser l’outil de production. Le plan est la solution rationnelle – de Gaulle, revenu au pouvoir, dira que « les objectifs à déterminer par le Plan revêtent pour tous les Français un caractère d’ardente obligation ».

Mais la planification à la française n’est pas dirigiste, se voulant surtout incitative, après concertation. Près d’un millier d’acteurs économiques sont consultés pendant un an (patrons, syndicalistes, fonctionnaires), de sorte que le plan est bien accepté, en 1947. Il bénéficie également du plan Marshall, initiative américaine, au niveau européen.

« Hourra pour la France ! Depuis ce matin, elle est plus forte et plus fière. »2991

Charles de GAULLE (1890-1970), Télégramme, 13 février 1960. De Gaulle : le souverain, 1959-1970 (1986), Jean Lacouture

Première explosion de la bombe A française à Reggane (Sahara). C’est une étape dans la politique d’indépendance militaire du général qui se refuse à la « docilité atlantique » et veut doter le pays des « moyens modernes de la dissuasion ». La France entre ainsi dans le club encore très fermé des puissances atomiques. Elle refusera de signer le traité de Moscou du 3 août 1963, sur la non-prolifération nucléaire. Le 28 août 1968, c’est l’explosion de la première bombe H dans le Pacifique.

« Il est tout à fait naturel qu’on ressente la nostalgie de ce qui était l’Empire, tout comme on peut regretter la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile, le charme du temps des équipages. Mais, quoi ? Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités. »2992

Charles de GAULLE (1890-1970), Allocution radiotélévisée, 14 juin 1960. L’Année politique, économique, sociale et diplomatique en France (1961)

Après la guerre d’Indochine, l’affaire tunisienne, l’imbroglio marocain réglés sous la IVe République, il reste à achever la décolonisation de l’Afrique noire et de Madagascar, en germe dans la loi Defferre de 1956. L’opinion publique y est moins sensible qu’au problème algérien.
De Gaulle pense d’abord à une Communauté avec défense, politique étrangère et politique économique communes. Sous la pression des événements, il opte pour la décolonisation et accorde en 1960 l’indépendance, qui n’exclut pas le maintien de liens privilégiés entre la métropole et ses ex-colonies africaines.

« C’est un petit pas pour l’homme, mais un grand bond pour l’humanité. »3115

Neil ARMSTRONG (1930-2012), premiers mots en direct de la Lune, 21 juillet 1969

L’astronaute américain pose une plaque en forme de message : « Ici, des hommes de la planète Terre ont mis pour la première fois le pied sur la Lune en juillet 1969 après J.-C., nous sommes venus pacifiquement au nom de toute l’Humanité. » L’humanité oublie d’être blasée et assiste en temps réel à ce rêve aussi vieux qu’elle, devenu réalité.

La conquête spatiale, prodige de technologie, est aussi, ou d’abord, un enjeu politique, dans la « guerre froide » entre les États-Unis d’Amérique (incarnation du capitalisme) et l’Union soviétique (chantre du communisme). L’URSS a tiré la première, en lançant Spoutnik 1 en 1957, l’Amérique s’est rattrapée l’année suivante, avec Explorer 1. En 1961, le premier homme dans l’espace est russe, Youri Gagarine. Avec Apollo 11 qui décolle de Cap Kennedy en Floride, c’est un Américain qui marche enfin sur le sol lunaire.

Les explorations lunaires sont abandonnées dans les années 1970 par les Américains et les Soviétiques. Mais la conquête de l’espace continue et la France y a sa place. En 1961, de Gaulle a créé le Centre national d’études spatiales : le CNES est devenu un acteur majeur de l’Europe spatiale. Après l’échec d’Europa, trop lourd, trop coûteux, trop ambitieux, Ariane 1 est le premier modèle d’une famille de lanceurs qui place l’Europe en tête du marché mondial, au XXIe siècle. Une incontestable réussite, en termes d’emplois, de progrès économique et de recherche scientifique.

« Comme la société du Moyen Âge s’équilibrait sur Dieu ET sur le diable, ainsi la nôtre s’équilibre sur la consommation ET sur sa dénonciation. »2947

Jean BAUDRILLARD (1929-2007), Le Système des objets (1972)

Après la IVe République – celle du démarrage industriel –, la Ve est celle de la « société de consommation ». Le niveau de vie progresse, mais il s’accompagne de retombées fâcheuses. Progrès ou aliénation ? Progrès et aliénation. « Ne sommes-nous pas la proie d’un encombrement mortel ? Nous avons besoin d’un nombre croissant d’objets pour faire figure d’homme » (Michel Deguy).

« Selon notre manière de compter, nous nous enrichirions en faisant des Tuileries un parking payant et de Notre-Dame un immeuble de bureaux. »2948

Bertrand de JOUVENEL (1903-1987), Arcadie : Essais sur le mieux-vivre (1968)

L’urbanisme des « années béton », qui a certes donné plus de confort à des classes jusqu’alors très défavorisées, a commis quelques crimes de lèse-civilisation, au centre ou aux abords des villes. Les barres de béton, les tours, les cités radieuses devenues des villes dortoirs, et des banlieues repoussoirs, tout cela dessine un paysage remis en question, avec plus ou moins de moyens et de résultats.

« L’homme est devenu trop puissant pour se permettre de jouer avec le mal. L’excès de sa force le condamne à la vertu. »2964

Jean ROSTAND (1894-1977), Inquiétudes d’un biologiste (1967)

De la bombe atomique aux manipulations génétiques, la liste des inventions est toujours à suivre… Certains problèmes relèvent du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé, créé le 23 février 1983 et présidé par le professeur Jean Bernard. Tous les autres deviennent sujets de réflexion pour les philosophes et sociologues des temps nouveaux, en quête d’un autre « siècle des Lumières ».

« La barbarie de demain a pour elle toute la ressource de l’avenir et du progrès. »2965

Bernard-Henri LÉVY (né en 1948), La Barbarie à visage humain (1977)

L’un des « nouveaux philosophes », rescapés de Mai 68 et qualifiés de « postmarxistes », exprime une vieille angoisse toujours neuve face à l’hydre sans cesse renaissante de tous les fascismes, qu’ils soient de gauche ou de droite.

L’islamisme (fondamentaliste) s’ajoute à la liste des dangers pour les démocraties occidentales, avec le terrorisme international, autre forme de guerre qui frappe le monde par un attentat aussi spectaculaire que meurtrier à New York : « Comme 1914 a marqué l’entrée dans le XXe siècle, le 11 septembre 2001 marque l’entrée dans le XXIe siècle » (Jean-François Deniau, ex-ministre des Affaires étrangères et ambassadeur, Les Échos, 22 octobre 2001).

On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance.2950

Slogan de Mai 68. Génération, tome I, Les Années de rêve (1987), Hervé Hamon, Patrick Rotman

Une bonne raison de refuser la société (de consommation). Ce sera écrit en toutes lettres sur les murs de Mai 68.

« Nous avons un objectif qui doit dominer tous les autres : faire de la France une grande nation industrielle […] le reste sera donné de surcroît. »3118

Georges POMPIDOU (1911-1974). L’Audace économique : propositions pour un capitalisme éclairé (2001), Stéphane Jacquemet

L’« impératif industriel » est l’idée-force, voire l’idée fixe de Pompidou. Cela passe par la modernisation du pays. Airbus, TGV, entre autres grands projets et réussites incontestées ; mais aussi priorité donnée à l’automobile dans les villes qui doivent s’adapter (tunnels, voies express, destruction des vieux quartiers) ; et encore développement d’une agriculture intensive et de l’industrie agro-alimentaire, avec mécanisation poussée, utilisation d’engrais et de pesticides. La planification est le moyen qui s’impose plus que jamais : le VIe Plan sera tout entier orienté dans cette direction.

« L’économie ne se change pas par décret. »3190

Michel ROCARD (1930-2016), Rendre ses chances à la gauche (1979)

Avant de faire couple conflictuel, Premier ministre et président à partir de 1988, Rocard et Mitterrand s’affronteront devant l’opinion publique et dans leur propre parti : duel de deux hommes, de deux gauches.

Rocard condamne un certain « archaïsme » politique, veut « parler plus vrai, plus près des faits », plus loin du marxisme – contre les nationalisations à 100 % et pour l’économie de marché. Il incarne la « seconde gauche », courant minoritaire auquel Mitterrand et les éléphants du PS laisseront peu de chance.

« Nous ne pouvons pas continuer à consommer plus que nous produisons, à acheter plus que nous ne vendons à l’étranger. Depuis trois, quatre ans, la France est dans cette situation. Il faut que cela change, et vite. Il y va de notre indépendance nationale, de la préservation de notre niveau de vie et de la réussite de l’effort que nous faisons pour moderniser notre appareil de production, afin de demeurer dans le peloton de tête des nations. »3236

Jacques DELORS (né en 1925), « Journal de 20 heures », Antenne 2 (archives de l’INA), 25 mars 1983.

Rarement ministre a semblé plus mal à l’aise, récitant ses notes, y jetant parfois un regard, regardant peu le journaliste qui l’interroge (bien gentiment), et chargé de faire passer le message « langue de bois » : insister sur la continuité de la politique économique menée par le gouvernement, sans préciser les conséquences à long terme, sans même reconnaître de changement de cap, alors que le plan de rigueur est en rupture absolue avec le discours socialiste tenu depuis dix ans.

« Comme l’écrivait Jean Monnet, le choix est simple : modernisation ou décadence. »3239

Pierre MAUROY (1928-2013), Premier ministre, déclaration à l’Assemblée nationale et au Sénat. Notes et études documentaires, nos 4871 à 4873 (1988), Documentation française

La mystique du Plan n’est plus ce qu’elle était après-guerre. Pourtant, un retour aux sources est tenté en 1983, avec le IXe Plan, et Jean Monnet, père de la planification à la française, est souvent cité. Mais l’économie française échappe de plus en plus à la rigidité d’une planification. Le secrétaire d’État chargé du Plan, Jean-Michel Charpin, prend acte : « Il n’était pas possible de retrouver l’extraordinaire simplicité du Plan Monnet. » Ce sera donc un échec.

« Les termes modernisation, entreprise, innovation et la suite seraient de droite ? Mais c’est un postulat absurde ! »3243

François MITTERRAND (1916-1996), interview, Libération, 10 mai 1984. La Vie politique sous la Ve République (1987), Jacques Chapsal

En visite aux USA, le président fut frappé par le succès de l’expérience Reagan, notamment dans la Silicon Valley. Sa troisième grande conférence de presse du septennat, le 4 avril, tournait déjà autour du mythe industriel. Il y a vraiment là une révision réaliste des choix économiques de la gauche.

« Ce que l’on expérimente au Proche-Orient, ce ne sont pas simplement de nouveaux types d’armes, de nouveaux médias, mais une nouvelle forme de guerre. »3291

Serge July (né en 1942), Libération, 21 janvier 1991

C’est la guerre du Golfe (août 1990-février 1991). La France suit les États-Unis : par solidarité avec son puissant allié historique et par crainte de voir l’Irak contrôler le pétrole arabe du Golfe, dictant alors ses prix à l’Occident.

Est-ce pour faire accepter cette guerre à l’opinion publique que naît le concept moderne de « guerre propre », associé à celui de « guerre éclair » ? Pari réussi ! Le téléspectateur-citoyen, fasciné durant quelques jours, surtout le soir, assiste en temps réel à l’action titrée « Tempête du désert ». Il vit l’histoire en direct, forme de téléréalité totalement scénarisée, avec des moyens audiovisuels parfaitement maîtrisés par CNN (Cable News Network), seule chaîne occidentale autorisée à rester à Bagdad et diffusant en continu, 24 heures sur 24 – comme la radio, mais avec des images.
Comme tout se passe en direct, il se croit parfaitement informé. Des experts défilent pour lui expliquer cette guerre d’un genre nouveau, il y a même des journalistes en battle-dress ! Il apprend le mot SCUD – missile balistique de fabrication russe, dont l’Irak use contre Israël à partir du 18 janvier – et assiste aux ripostes ciblées des Alliés contre les zones sensibles de l’ennemi, avec des missiles sol-air Patriot. Les images nocturnes des tirs de DCA feront le tour du monde, et la fortune de CNN – chaîne bientôt critiquée, mais partout imitée pour ce concept d’information continue. Le 28 février, le président américain George Bush ordonne le cessez-le-feu. Le Koweit est libéré, l’armée irakienne est défaite.

10. XXIe siècle.

Autre temps, autre ton ? Internet révolutionne les communications, pour le meilleur et parfois le pire. Remis en question à l’échelle mondiale, le progrès tout terrain continue, oui, mais… pas vraiment comme avant. La prise de conscience paraît plus sérieuse et globale.

C’est quand même une loi de l’Histoire.

« Internet représente une menace pour ceux qui savent et qui décident. Parce qu’il donne accès au savoir autrement que par le cursus hiérarchique. »2963

Jacques Attali (né en 1943), Libération, 5 mai 2000

Multi diplômé (ENA, Polytechnique, Sciences Po, École des Mines, Université), professeur d’économie, auteur de nombreux essais, et conseiller spécial auprès du président Mitterrand de 1981 à 1991, Attali est classé parmi les « cent intellectuels les plus importants du monde » (Magazine Foreign Policy, mai-juin 2008). Bien au-delà de l’intérêt économique, il souligne l’autre vertu de cet outil informatique universel.

Lancé à la fin des années 1960 par la Défense américaine (projet Arpanet), Internet devient le moyen de communication privilégié de la recherche scientifique, avant de séduire le monde des entreprises, dans les années 1990. Première fonction, l’échange de courriers électroniques. C’est aujourd’hui une révolution culturelle comparable à l’imprimerie au XVe siècle, mais sa vitesse de propagation est fulgurante. C’est une nouvelle civilisation dont l’histoire commence à peine, la perspective de tous les possibles, en matière de communication, d’information, de liberté. Le XXIe siècle est déjà celui d’Internet. Mais tout progrès technologique comporte des risques, à la démesure de sa puissance. Ici, la désinformation et les fake-news, la « vraie culture » noyée dans la foule innombrable des messages, la gratuité considérée comme un droit.

« Internet n’est pas seulement une révolution industrielle. C’est aussi une révolution politique : elle touche au pouvoir ; elle bouleverse les rapports de force. Par-là, elle est profondément déstabilisatrice. »3360

Jean-Marie MESSIER (né en 1956), J6m.com, Faut-il avoir peur de la nouvelle économie ? (2000)

Débordant d’enthousiasme pour Internet, ce surdoué en affaires voit dans le développement de la nouvelle économie un nouvel avenir au capitalisme, tandis que les secteurs de l’informatique et des télécommunications s’emballent, avec la révolution des technologies. La métaphore des « autoroutes de l’information » fait florès. Deux ans plus tard, la bulle a crevé, ruinant un grand nombre de start-up, entraînant la chute du NASDAQ (New York) et du Cac 40 (Paris). Celui qui se croyait le maître du monde a vu s’effondrer en bourse le titre de Vivendi Universal, doit démissionner et renoncer à des indemnités conventionnelles de 20 millions de dollars.

Mais Messier refait fortune outre-Atlantique, cependant que le Web 2.0 offre un second souffle aux créateurs d’entreprises : voir Facebook et Twitter. Parmi les réussites françaises : Rue du Commerce (créé en 1999), Free (1999), Meetic (2001). Les rescapés de la bulle sont de solides géants et en 2020, les GAFFA (Google, Apple, Facebook, Microsoft, Amazon) imposent leur loi aux États.

Nos vies valent plus que leurs profits !3368

Olivier Besancenot (né en 1974), slogan de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) pour l’élection présidentielle de 2002

Facteur de profession, le plus jeune candidat met toute son éloquence et son charisme à combattre le capitalisme, le libéralisme et la mondialisation. En 2009, la LCR deviendra le NPA (Nouveau parti anticapitaliste) et en 2012, Philippe Poutou, seul candidat ouvrier, remplacera Besancenot, devenant lui aussi un phénomène médiatique.

Les arguments de cette extrême gauche se retrouvent, immuables, quel que soit le contexte économique : autre répartition des richesses, augmentation générale des salaires et des minima sociaux, interdiction des licenciements pour les entreprises bénéficiaires, taxation des profits et des capitaux spéculatifs.

« La mondialisation est un nouveau visage de l’aventure humaine. »3367

Jacques CHIRAC (1932-2019), Libération, 22 mars 2002

On peut regretter que l’universalité commence par l’économie et le commerce de biens matériels. Mais aucune idéologie commune n’a eu ce pouvoir – ni le communisme, ni le socialisme, ni le capitalisme. Aucune spiritualité, aucune religion. Reste l’altermondialisation, ses valeurs écologiques, morales et humaines : « Un autre monde est possible », tel est le slogan du mouvement altermondialiste. Un courant de pensée important au début de ce siècle, mais minoritaire.

Dix ans après, sur fond de crise mondiale et durable, on accuse la mondialisation de tous les maux : délocalisation, désindustrialisation, précarisation des salariés, concurrencés par les bas coûts des pays en développement. La démondialisation à l’abri des frontières serait donc un remède, soit au niveau de l’Europe (dûment revue et corrigée), soit dans un cadre purement national, d’où un repli sur notre Hexagone. Le concept reste très critiqué, à droite comme à gauche. Rappelons aussi que la mondialisation a sauvé de la faim et de la misère des centaines de millions de gens : « Tous les pays qui ont émergé ces dernières décennies ont fait jouer le levier de la mondialisation, de la Corée du Sud au Brésil en passant par la Chine […]. Et dans les pays émergents, même si les inégalités explosent, le pouvoir d’achat d’une large partie de la population augmente », constate Jean-Marc Vittori (Les Échos, 22 juin 2011).

« Nous sommes la première génération consciente des menaces qui pèsent sur la planète. La première. Et nous sommes aussi probablement la dernière génération en mesure d’empêcher l’irréversible. »3319

Jacques CHIRAC (1932-2019), président de la République, Discours au Sommet de la Terre à Johannesburg, 2 septembre 2002

De tous les combats menés, c’est peut-être celui qui lui tient finalement le plus à cœur. Chirac, retraité politique, créera en 2008 une Fondation à son nom : dernier acte citoyen, volonté testamentaire.

Au Sommet de la Terre à Rio de Janeiro (1992), plus de 180 États se sont engagés sur le chemin d’une écologie solidaire et d’une économie plus raisonnable. À Johannesburg, le Sommet mondial du développement durable (autre titre) confirme : « La maison brûle, mais nous regardons ailleurs », dit Jacques Chirac. La Semaine du Développement durable naît sous son quinquennat en 2003 et se renouvelle chaque année en France. Enfin, il réunit la Conférence de Paris, les 2 et 3 février 2007 : ministres, scientifiques, chefs d’entreprises, ONG, personnalités venant de plus de 60 pays, dans un esprit de citoyenneté écologique mondiale, décident d’agir ensemble pour l’environnement. Sarkozy président suivra, avec le « Grenelle Environnement », dès mai 2007.

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer et nous refusons de l’admettre. L’humanité souffre. Elle souffre de mal-développement, au nord comme au sud, et nous sommes indifférents. La Terre et l’humanité sont en péril et nous en sommes tous responsables. »3377

Jacques CHIRAC (1932-2019), Sommet mondial de Johannesburg, Afrique du Sud, 2 septembre 2002

Discours du président français, bien écrit par Jean-Paul Deléage, physicien, géopoliticien, maître de conférences universitaire, militant et historien de l’écologie. Centré sur le développement durable, le Sommet adopte un plan d’action ambitieux : lutte contre la paupérisation, contrôle de la globalisation, gestion des ressources naturelles, respect des droits de l’homme, etc.

« Au regard de l’histoire de la vie sur Terre, celle de l’humanité commence à peine. Et pourtant, la voici déjà, par la faute de l’homme, menaçante pour la nature et donc elle-même menacée. L’Homme, pointe avancée de l’évolution, peut-il devenir l’ennemi de la Vie ? Et c’est le risque qu’aujourd’hui nous courons par égoïsme ou par aveuglement. Il est apparu en Afrique voici plusieurs millions d’années. Fragile et désarmé, il a su, par son intelligence et ses capacités, essaimer sur la planète entière et lui imposer sa loi. Le moment est venu pour l’humanité, dans la diversité de ses cultures et de ses civilisations, dont chacune a droit d’être respectée, le moment est venu de nouer avec la nature un lien nouveau, un lien de respect et d’harmonie, et donc d’apprendre à maîtriser la puissance et les appétits de l’homme. »

Tout est dit, déjà. Il ne reste plus qu’à passer à l’action.

Que les pollueurs soient les payeurs.3355

Slogan écologiste devenu principe juridique, lors des marées noires

12 décembre 1999, en pleine tempête sur le Finistère, l’Erika, pétrolier battant pavillon maltais, coule. 31 000 tonnes de fuel dérivent et vont polluer 400 kilomètres de côtes, tuant plus de 150 000 oiseaux… Après sept ans d’enquête, le procès commence le 12 février 2007 : quatre mois d’audience, quinze inculpés, quarante-neuf témoins et experts, une cinquantaine d’avocats.

16 janvier 2008, le tribunal correctionnel de Paris rend son jugement : 300 pages retracent l’historique et les fautes commises, le groupe Total étant reconnu coupable de pollution maritime et condamné à verser 192 millions d’euros. L’armateur, le gestionnaire et l’organisme de certification du navire sont déclarés coupables de faute caractérisée. Le principe du pollueur payeur est clairement validé et, pour la première fois, le droit reconnaît le préjudice écologique en tant que tel.

25 septembre 2012, la Cour de cassation confirme toutes les condamnations déjà prononcées depuis treize ans et ajoute à la responsabilité pénale une responsabilité civile pour le groupe Total. Selon Corinne Lepage, avocate de dix communes du littoral, « c’est un très grand jour pour tous les défenseurs de l’environnement. » Dont acte.

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