Les Surnoms - jeu de mots entre petite et grande Histoire (de la restauration au Second Empire) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Les surnoms de l’histoire

VIII. De la restauration au Second Empire

Après la Révolution et l’Empire, le ton change avec la liberté d’expression, l’essor de la presse et la mode des caricatures. Les surnoms visent le physique des hommes au pouvoir, la politique devient un sport national et la vie culturelle se démocratise avec de grands noms, Hugo en tête.

Louis XVIII : le Roi fauteuil, le Désiré, Notre père de Gand, Notre paire de gants, Cochon XVIII, le Gros Dado

« Rendez-nous notre père de Gand,
Rendez-nous notre père ! »1952

Notre père de Gand, chanson.  Chansonnier royal ou passe-temps des bons Français (1815), Dentu éd

Cette chanson royaliste rappelle de ses vœux Louis XVIII « le Désiré » (pour les royalistes). Chassé par le retour de Napoléon aux Cents-Jours, il a voulu repartir pour l’Angleterre. Il fallut l’autorité d’un Talleyrand et du Congrès de Vienne pour le convaincre de s’arrêter à Gand, en Belgique. « Notre père de Gand » sera souvent surnommé « Notre paire de gants » et tourné en dérision par les autres partis. L’humiliation des Cent-Jours pèse lourd, sur ce roi déjà malmené.

Son physique ingrat est également propice à toutes les caricatures et les quolibets.

« Je suis comme les femmes pas très jolies, que l’on s’efforce d’aimer par raison. Après tout, c’est encore la nécessité qui fait les meilleurs mariages. »1906

LOUIS XVIII (1755-1824). Le Calendrier de l’histoire (1970), André Castelot

Ce roi est trop lucide pour ignorer qu’il n’est pas aimé. Brocardé, malmené, il ira pourtant cahin-caha au bout de son règne. Son frère qui a si fière allure n’aura pas cette chance, ni cette intelligence de la situation : « Vous vous plaignez d’un roi sans jambes, vous verrez ce que c’est qu’un roi sans tête » dit Louis XVIII. Se surnommant lui-même le Roi fauteuil et rendu quasi infirme par la goutte à la fin de sa vie, il parle du futur Charles X, ce frère dont il ne connait que trop les défauts de caractère.

« Le Roi, dont la sagesse exquise / Sait mettre le temps à profit,
Passe trois heures à l’église, / Quatre à table et quatorze au lit.
Restent pour le soin de l’Empire, / Trois autres, mais hélas,
Ce temps peut à peine suffire / Pour ôter et mettre ses bas. »1973

Le Roi dont la sagesse exquise, chanson. La Révolution de juillet (1972), Jean-Louis Bory

Malgré les mesures libérales (loi militaire, loi électorale, liberté de la presse) et une politique économique bien menée, le régime a toujours de nombreux opposants, à gauche comme à droite. Surnommé Cochon XVIII ou le Gros Dado, Louis XVIII est accusé de bien des pêchés : paresse, gourmandise et bigoterie. Les chansonniers s’en donnent à cœur joie dans les goguettes et la censure n’est plus ce qu’elle était sous Napoléon. Mais il reste des hommes de l’Empire qui font parler.

Cambacérès : tante Turlurette (ou tante Urlurette), l’Archifou

« Quand on a rendez-vous avec l’Empereur, on dit à ces dames de prendre leurs cannes et leurs chapeaux et de foutre le camp ! »

NAPOLÉON Ier (1769-1821) à Cambacérès arrivé en retard et disant à l’Empereur qu’il avait été « retenu par des dames »

Il détestait attendre et connaissait les penchants de son ministre, mais nul ne les ignorait. Dans une pièce satirique datée de 1815, le personnage de Cambacérès ne reconnait pas un jeune homme : « Allons, dit Napoléon à ce dernier, retournez-vous, que son altesse sérénissime vous reconnaisse. »

Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, avocat sous l’Ancien Régime, nourri de la philosophie des Lumières, initiateur du Code civil dont il donne une première version sous la Révolution, revue, corrigée (et rédigée par Portalis) pour devenir le « Code Napoléon »,  parvint à se hisser à la deuxième place de l’État, devenant sans en avoir le titre le véritable Premier ministre du Consulat et de l’Empire.

Célibataire endurci, franc-maçon avéré, homosexuel supposé, il sut faire accepter sa différence qu’on appelait « le petit défaut » - jadis « le vice italien ». Napoléon lui passe cette déviance et sans doute sous son influence, il renonce à en faire un crime ou un délit dans le Code civil – les femmes y sont moins bien traitées.

Au début de la Restauration, Cambacérès reste politiquement d’une souplesse extrême pour ne pas perdre ses avantages acquis, dont une immense fortune et un train de vie comparable à Talleyrand qui en cela lui ressemble. Mais une violente campagne satirique se déchaîne contre lui (surtout de la part des royalistes) visant à le déposséder de toute fonction publique et à salir sa réputation, en dévoilant son homosexualité.

« Savez-vous comment on appelle le duc de Parme ? » dit l’un. « Mais non ! » répond l’autre, avec gourmandise. « Tante Turlurette ! Je ne vous fais pas un dessin. » Et les deux s’esclaffent. D’autres, ennemis invisibles ou homophobes patentés, le désignent comme l’Archifou. Une cinquantaine de caricatures anonymes sont publiées entre mai et octobre 1814, trente-et-une font directement allusion à l’homosexualité et à la sodomie. Le Journal de Paris du 11 juin le montre sous le surnom de « tante Urlurette - référence au vaudeville de Désaugiers Ma tante Urlurette ou le Chant du Coq, où ce personnage incarne une vieille fille ridicule. Cette caricature est un parfait exemple de la manœuvre de destruction politique menée contre Cambacérès. Mais il se prête à la satire, par attachement pathologique à la mise en scène de soi.

Benjamin Constant : la Girouette

« Le matin, royaliste, / Je dis : « vive Louis ! »
Le soir, bonapartiste, / Pour l’Empereur j’écris,
Suivant la circonstance, / Toujours changeant d’avis,
Je mets en évidence / L’aigle ou la fleur de lys. »1894

La Girouette (1814), chanson anonyme. Histoire secrète de Paris (1980), Georges Bordonove

Sous-titrée : « Couplet dédié à M. Benjamin Constant, ci-devant royaliste, puis conseiller d’État de Bonaparte, et en dernier résultat redevenu royaliste. » Il figure surtout en bonne place dans le Dictionnaire des Girouettes ou nos contemporains peints d’après eux-mêmes (1815).
Benjamin Constant n’est pas le seul à faire preuve d’opportunisme, en cette époque de changements de régime. Mais le personnage particulièrement intelligent, irrésolu, faible jusqu’à la lâcheté, romancier de sa propre vie, célèbre et brillant orateur, est particulièrement en vue.

Béranger : le Béranger des salons

« On parlera de sa gloire,
Sous le chaume bien longtemps […]
Bien, dit-on, qu’il nous ait nui,
Le peuple encore le révère, oui, le révère,
Parlez-nous de lui, Grand-mère,
Parlez-nous de lui. »1984

BÉRANGER (1780-1857), Les Souvenirs du peuple (1828), chanson. L’Empereur (1853), Victor Auger

C’est l’une des plus belles et simples chansons de ce parolier très populaire quoique bourgeois et fin lettré, salué par Chateaubriand comme « l’un des plus grands poètes que la France ait jamais produits » et par Sainte-Beuve (critique redouté) comme un « poète de pure race, magnifique et inespéré ».

Pierre Jean de Béranger contribue à nourrir la légende napoléonienne avec « la chanson libérale et patriotique qui fut et restera sa grande innovation » (Sainte-Beuve). Le souvenir de l’empereur sera bientôt lié à l’opposition au roi et la dynastie au pouvoir n’est pas si solide.

Étienne Debraux : le Béranger de la canaille, le Béranger du peuple

« Le pauvre Émile a passé comme une ombre,
Ombre joyeuse et chère aux bons vivants.
Ses gais refrains vous égalent en nombre,
Fleurs d’acacia qu’éparpillent les vents,
Debraux, dix ans, régna sur la goguette,
Mit l’orgue en train et les chœurs des faubourgs,
Et roulant roi, de guinguette en guinguette,
Du pauvre peuple il chanta les amours. »

BERANGER (1780-1857), Émile Debraux. Chanson-prospectus pour les œuvres de ce chansonnier

Émile Debraux (1796-1831) a lui aussi le culte de l’empereur et contribue à la légende napoléonienne. « Te souviens-tu ? », l’une de ses plus fameuses chansons, exalte le souvenir des campagnes militaires impériales. Quand la statue de Napoléon est ôtée du sommet de la colonne Vendôme et fondue en 1818, il écrit « La Colonne ». Chantée dans les goguette populaires, elle lance son auteur

Il est condamné à un mois de prison et seize francs d’amende par jugement du tribunal correctionnel de Paris en date du 21 février 1823, non pas comme on l’a dit pour « attaques contre le pouvoir, couplets patriotiques et satiriques », etc., mais comme Béranger et tant d’autres écrivains pour outrages aux bonnes mœurs.

Debraux aime se retrouver avec d’autres goguettiers, même s’il en plaisante dans la chanson qui leur est dédiée : « Les Goguettes ». Malade depuis longtemps, il meurt à 34 ans de phtisie (la tuberculose sera le mal du siècle). Il est enterré en fosse commune au cimetière du Père-Lachaise. Sa femme connaitra le même triste sort en 1836. Et Béranger va lui voler sa place au panthéon de la chanson populaire.

« Peu de chansonniers ont pu se vanter d’une popularité égale à la sienne. L’existence de Debraux n’en resta pas moins obscure ; il ne savait ni se faire valoir, ni solliciter. Pendant la Restauration, il se laissa poursuivre, juger, condamner, emprisonner sans s’en plaindre. » Préface aux Œuvres complètes de Pierre-Jean de Béranger, 1840.

Charles X : Galaor

« Aux époques ordinaires, roi convenable ; à une époque extraordinaire, homme de perdition. »1910

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Chateaubriand (royaliste de cœur, mais toujours dans l’opposition par vocation) juge Charles X lors de son accession au trône à la mort de Louis XVIII : « Incapable de suivre jusqu’au bout une bonne ou une mauvaise résolution ; pétri avec les préjugés de son siècle et de son rang. » Mais à côté de cela : « doux, quoique sujet à la colère, bon et tendre avec ses familiers, aimable, léger, sans fiel, ayant tout du chevalier, la dévotion, la noblesse, l’élégante courtoisie, mais entremêlé de faiblesse… » Bref, pas né pour être roi en 1824.

« J’ai mes vieilles idées, je veux mourir avec elles. »1911

CHARLES X (1757-1836), sentence souvent répétée, qui résume le personnage. Charles X (2001), André Castelot

Cette phrase annonce à la fois son règne et sa fin. Mais au début de la Restauration, il n’est encore que Monsieur, comte d’Artois, frère du roi, sitôt présent et bientôt gênant pour Louis XVIII.

Considéré comme un prince frivole et futile, il est surnommé Galaor par la cour : référence au personnage d’Amadis de Gaule, archétype du chevalier à la prestance remarquable, dit le Chevalier du Lion, le Beau Brun, le Beau ténébreux, héros des romans de chevalerie. Amadis de Gaule joue en Espagne un rôle analogue au roi Arthur en Angleterre.

Déjà impopulaire sous l’Ancien Régime, il se faisait remarquer par sa conduite légère et ses folles dépenses, à l’image de sa belle-sœur Marie-Antoinette. De retour en France après vingt-cinq ans d’exil, il va accumuler les erreurs politiques sous cette Restauration malgré tout fragile. Il passe son temps entre la chasse, sa passion, et la religion – devenu dévot et faisant vœu de chasteté perpétuelle en 1804 à la mort d’une maîtresse, Louise d’Esparbès, grand amour de sa vie.

Les jeunes romantiques, partisans d’Hugo dans la bataille d’Hernani : les gilets rouges

« Dans l’armée romantique comme dans l’armée d’Italie tout le monde était jeune. Les soldats pour la plupart n’avaient pas atteint leur majorité, et le plus vieux de la bande était le général en chef, âgé de vingt-huit ans. C’était l’âge de Bonaparte et de Victor Hugo à cette date. ».

Théophile GAUTIER (1811-1872), Histoire du romantisme (posthume, 1874)

La bataille a commencé en coulisses à la Comédie Française, pendant les interminables répétitions du drame. Mlle Mars (Doña Sol), illustre sociétaire de 50 ans,  se refuse obstinément à dire au bel Hernani, bandit d’honneur : « Vous êtes mon lion superbe et généreux ». Dans ses Mémoires, Alexandre Dumas raconte plaisamment les déboires de Victor Hugo qui  débute au théâtre avec cette tragédienne émérite, mais peu favorable à la « révolution romantique ».

La vraie « bataille d’Hernani » se joue dans la salle, à partir de 25 février 1830. C’est le nom donné à la polémique et aux chahuts qui entourèrent les représentations de ce drame romantique. Héritière d’une longue série de conflits autour de l’esthétique théâtrale en France, la bataille d’Hernani a des motivations politiques autant qu’esthétiques. Elle symbolise l’éternel affrontement entre les Anciens et les Modernes, en l’occurrence les « classiques » partisans d’une hiérarchisation stricte des genres théâtraux, et la nouvelle génération des « romantiques » aspirant à une révolution de l’art dramatique et regroupée autour de Victor Hugo. De nombreux récits viennent des témoins de l’époque.

Les partisans d’Hugo, Théophile Gautier en tête qui, par « mépris de l’opinion et du ridicule » portait les cheveux longs et un gilet rouge ou rose resté célèbre, furent devant le Théâtre-Français dès treize heures : ils faisaient la queue devant la porte latérale du théâtre que le préfet de police avait ordonné de fermer à quinze heures. On espérait à la préfecture que des échauffourées éclateraient, obligeant à disperser cette foule de jeunes gens anticonformistes.

Les employés du théâtre contribuaient à aider les forces de l’ordre en bombardant les romantiques d’ordures depuis les balcons (Balzac aurait reçu un trognon de chou en pleine figure). Mais les jeunes gens restèrent stoïques et purent entrer dans le théâtre. Il leur restait quatre heures à attendre dans le noir l’arrivée des autres spectateurs. Hugo, depuis le trou percé dans le rideau de scène, observait ses troupes. Lorsque les autres spectateurs pénétrèrent à leur tour dans les loges, ils furent surpris du spectacle offert par la troupe des romantiques étalée en contrebas.

« L’orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et classiques. Une rumeur d’orage grondait sourdement dans la salle ; il était temps que la toile se levât ; on en serait peut-être venu aux mains avant la pièce, tant l’animosité était grande de part et d’autre… »

Théophile GAUTIER (1811-1872), Histoire du romantisme (posthume, 1874)

… « Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur lui-même, et l’on vit, dans une chambre à coucher du seizième siècle, éclairée par une petite lampe, Doña Josepha Duarte, vieille en noir, avec le corps de sa jupe cousu de jais, à la mode d’Isabelle la Catholique, écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un galant attendu par sa maîtresse : Serait-ce déjà lui ? C’est bien à l’escalier /  Dérobé… La querelle était déjà engagée. Ce mot rejeté sans façon à l’autre vers, cet enjambement audacieux, impertinent même, semblait un spadassin de profession, allant donner une pichenette sur le nez du classicisme pour le provoquer en duel. »

Le public se partage entre les partisans d’Hugo, ses adversaires et la masse des curieux venus assister à cette première annoncée comme la dernière d’une pièce dont on avait déjà tant parlé. Ce jour-là, ce furent les premiers qui triomphèrent.

Mlle Mars évita l’alexandrin périlleux, craignant le ridicule, mais elle osa tout par la suite. La longue tirade du vieux Don Gomez dans la galerie des portraits de ses ancêtres, attendue de pied ferme, avait été raccourcie et les adversaires n’eurent pas le temps de passer des murmures aux sifflets - le « J’en passe et des meilleurs » final devint proverbial ! Don Carlos monologuant face au tombeau de Charlemagne fut acclamé. Les somptueux décors du cinquième acte impressionnèrent le public. Au final, les acteurs furent ovationnés, le dramaturge porté en triomphe jusque chez lui. « Ego, Hugo » allait devenir le grand homme du siècle. Suite à l’échec des Burgraves (1843), il abandonnera le théâtre pour la scène politique.

Louis-Philippe : le Roi des barricades, le Roi-citoyen, le Père la poire, le Roi Bourgeois

« Nous cherchons à nous tenir dans un juste milieu également éloigné des excès du pouvoir populaire et des abus du pouvoir royal. »2065

LOUIS-PHILIPPE (1773-1850), Discours du trône, 31 janvier 1831. Le Moniteur officiel, 31 janvier 1831

Notre 69eme et dernier roi de l’Histoire va collectionner les surnoms, entre deux révolutions.

Après les trois Glorieuses (27-28-29 juillet 1830) qui chassent du trône Charles X et la branche aînée des Bourbons, le « Roi des barricades » doit gouverner au plus près et le régime (libéral) reste fragile jusqu’en 1835 : menacé sur sa gauche par les républicains frustrés de leur république après une révolution pour rien, et sur sa droite par les légitimistes frappés de stupeur devant la chute si rapide de la branche Bourbon et l’escamotage du pouvoir par la branche Orléans. Dans ces conditions, le juste milieu s’impose. Il deviendra le Tiers Parti. Ce discours, ou du moins cette phrase, devient célèbre, citée en français dans nombre d’histoires et de dictionnaires.

« Louis-Philippe était un homme rare […] très premier prince du sang tant qu’il n’avait été qu’altesse sérénissime, mais franc bourgeois le jour où il fut majesté. »2055

Victor HUGO (1802-1885), Les Misérables (1862)

Roi-citoyen amené au pouvoir par une révolution, roi des barricades à la tête d’une monarchie bourgeoise qualifiée de « meilleure des républiques » par certains, Louis-Philippe réunit quelques-unes des ambiguïtés dont vivra et mourra ce régime. Mais c’est aussi sa personne que l’on attaque.

« L’Pèr’ Lapoir’, ce grand citoyen, / Dit qu’il ne veut que notre bien […]
L’Pèr’ Lapoir’ se dit libéral, / C’est une farce de carnaval.
Ah ! ah ! ah ! oui vraiment / L’pèr’ Lapoir est bon enfant. »2087

Le Père Lapoire, chanson. Les Républicaines : chansons populaires des révolutions de 1789, 1792 et 1830 (1848), Pagnerre

Dès le début du règne, Louis-Philippe devient la cible de la presse. En 1831, il est caricaturé en Gargantua à forme de poire par le génie d’Honoré Daumier qui accentue sa bedaine et ses rouflaquettes – il le profilera aussi en rat, en perroquet. Daumier sera condamné à six mois de prison et cinq cents francs d’amende, somme importante comparée au salaire d’un ouvrier, environ 27 francs par semaine. Une planche de croquades publiée par La Caricature, revue satirique, va pour toujours assimiler la tête de Louis-Philippe à une poire !

« Gros, gras et bête, / En quatre mots c’est son portrait :
Toisez-le des pieds à la tête, / Aux yeux de tous, il apparaît
Gros, gras et bête.
En pelle s’élargit sa main, / En poire s’allonge sa tête,
En tonneau croit son abdomen, / Gros, gras et bête. »2058

Agénor ALTAROCHE (1811-1884), Gros, gras et bête, chanson. Les Républicaines : chansons populaires des révolutions de 1789, 1792 et 1830 (1848), Pagnerre

Poète et député, c’est aussi un journaliste engagé parmi d’autres, enthousiaste de cette nouvelle presse républicaine au lendemain de la révolution de 1830.

Le roi sexagénaire dont le physique est déjà une caricature en soi inspire toujours. On connaît déjà la poire. La main « en pelle » fait allusion à la rapacité du personnage : rentré en possession de l’immense fortune de la branche d’Orléans, plus riche que les Bourbons, principal bénéficiaire de la loi sur le milliard des émigrés (1825), il gère son patrimoine en bon père de nombreuse famille – huit enfants pour qui il quémandera encore des dotations !

Il est soutenu par les bourgeois de plus en plus nombreux à cette époque. Malgré les crises, Louis-Philippe Ier incarne le « roi-bourgeois » par excellence, mari aimant et bon père. Sa vie paisible aux Tuileries, auprès de la reine Marie-Amélie et de leurs cinq fils, reflète les aspirations de la bourgeoisie. Mais l’opposition se traduira bientôt par une série d’attentats.

Casimir Périer : le Pachyderme

« Au-dedans, l’ordre sans sacrifice pour la liberté ; au-dehors, la paix, sans qu’il en coûte rien à l’honneur. »2066

Casimir PÉRIER (1777-1832), Chambre des députés, 18 mars 1831. Histoire de France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919, volume V (1921), Ernest Lavisse, Philippe Sagnac

C’est le programme du nouveau président du Conseil et l’expression de son « juste milieu ». Il doit ajouter cette évidence institutionnelle : « La société a besoin d’ordre légal et de pouvoir. » De forte corpulence, il a droit comme le roi au surnom visant son physique imposant : « le Pachyderme ».
Opposant libéral sous la Restauration, rallié à Louis-Philippe, il est à présent le chef incontesté du parti de la Résistance (droite, opposé au mouvement démocratique). Il succède le 13 mars au ministère Laffitte, déjà usé par des problèmes financiers, politiques, diplomatiques. Du même coup, le parti du Mouvement (mouvement vers la démocratie, gauche), pour qui la Révolution de juillet n’est qu’un point de départ pour des réformes plus libérales et démocratiques, se trouve rejeté dans l’opposition. Le jeu des partis va prendre une importance croissante, pour le pire et le meilleur. Mais c’est l’apprentissage et l’exercice de la démocratie dont nous hériterons.

Émile de Girardin : le Napoléon de la presse

« Notre système financier est à la science économique ce que sont les rouets des ménages aux machines des filatures. »2122

Émile de GIRARDIN (1806-1881), La Presse, 25 juillet 1847. Histoire de la France : dynasties et révolutions, de 1348 à 1852 (1971), Georges Duby

Le journal de Girardin est monarchiste, mais il garde sa liberté d’expression. Il dit donc la vérité : la crise industrielle et financière de 1846-1847 a révélé l’inadaptation des structures et des mentalités en matière de mécanismes du crédit.

Le plus grand succès de Girardin, qui lui vaut le surnom de « Napoléon de la presse », est la création de La Presse (1836), quotidien plutôt conservateur à gros tirage, vendu pour la moitié du prix de ses concurrents. Grâce au recours judicieux à la publicité et à l’insertion de romans publiés par fragments (roman-feuilleton qui fait fureur), ce journal conquiert un vaste lectorat et devient vite rentable. Girardin se bat désormais pour la liberté des journaux qu’il crée, gère et modernise en homme d’affaires. Libéral sous le Second Empire, il se réconcilier avec Thiers sous la Troisième République.

Si la démocratisation de la presse va de pair avec vulgarisation, voire vulgarité, il y a sous la Monarchie de Juillet un incontestable progrès dans la communication des idées.

Daumier : Michel-Ange de la caricature

« C’était vraiment bien la peine de nous faire tuer. »2061

Honoré DAUMIER (1808-1879), lithographie publiée dans La Caricature (1835)

Au centre du dessin, trois morts sortent d’une tombe pour dire ces mots. À droite, une croix porte l’inscription « Morts pour la liberté ». À gauche, une colonne affiche la date des « 27-28-29 juillet 1830 » (évoquant le Génie de la Bastille, monument dédié aux victimes de cette révolution). Au lointain, on devine une charge furieuse contre des manifestants.

La Révolution de 1830 fut l’une des guerres civiles les plus brèves et les moins sanglantes : 1 800 morts chez les insurgés, environ 200 dans la troupe. Mais la république a bel et bien été escamotée sous le nez des républicains, les cocus de l’histoire qui se rappellent la leçon et ne rateront pas leur prochaine révolution, en 1848.

Notre « Michel-Ange de la caricature » est un artiste complet : peintre (quelque cinq cents tableaux, dont certains reconnus comme chefs d’œuvre à titre posthume), sculpteur, graveur, dessinateur prolifique (plus de quatre mille lithographies), il reste surtout comme le caricaturiste du siècle, ciblant particulièrement les hommes politiques, mais « croquant » également le comportement de ses compatriotes.

« Belle dame, voulez-vous accepter mon bras ?
— Votre passion est trop subite pour que je puisse y croire ! »2213

Honoré DAUMIER (1808-1879), légende d’une caricature (1851). Honoré Daumier : témoin de la comédie humaine (1999), Pierre Cabanne

Ratapoil (surnom de Louis-Napoléon Bonaparte) offre son bras à la République pour des noces reconduites. Mais Daumier n’est pas dupe, le Second Empire succèdera à la Deuxième République et la liberté d’expression ne sera plus qu’un souvenir… et un espoir avec la Troisième République à venir.

Alfred de Musset : l’Enfant du siècle, Prince Phosphore de cœur-volant, Prince grognon, Prince Café

« Chaque année, la France faisait présent à cet homme de trois cent mille jeunes gens ; c’était l’impôt payé à César. »1764

Alfred de MUSSET (1810-1757), La Confession d’un enfant du siècle (1836)

« … Et s’il n’avait ce troupeau derrière lui, il ne pouvait suivre sa fortune. C’était l’escorte qu’il lui fallait, pour qu’il pût traverser le monde, et s’en aller tomber dans une petite vallée d’une île déserte, sous un saule pleureur. » L’histoire finit mal, pour la France exsangue, et pour l’empereur exilé.

Mais Musset, « l’Enfant du siècle » orphelin de Napoléon, évoque aussitôt après l’Empire glorieux : « Jamais il n’y eut tant de joie, tant de vie, tant de fanfares guerrières dans tous les cœurs. Jamais il n’y eut de soleils si purs que ceux qui séchèrent tout ce sang. On disait que Dieu les faisait pour cet homme, et on les appelait ses soleils d’Austerlitz. »

« Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.
D’un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte. »2054

Alfred de MUSSET (1810-1857), Poésies nouvelles, Rolla (1833)

L’enfant terrible du romantisme triomphant incarne le mal de vivre de tous les enfants du siècle. Mais le désarroi de cette jeunesse dorée est plus moral que social.

Ses autres surnoms lui seront donnés par sa « marraine » et maitresse Madame Caroline Jaubert (1803-1882). Elle rencontre le poète en 1835, chez Berryer (avocat du maréchal Ney au début de la Restauration et de Jules Ferry sous le Second Empire). On y croise Delacroix, Chateaubriand, le prince de Belgiojoso et des femmes du « beau monde », la comtesse Kalergis, la princesse de Lichtenstein, la comtesse de Vergennes, etc. Un soir, Caroline est désignée pour donner un sobriquet à Musset, bien connu pour ses aventures amoureuses, tumultueuses et malheureuses, notamment avec George Sand : ce sera « le prince Phosphore de cœur-volant ». C’est bien trouvé ! Musset ainsi baptisé aura désormais le droit de l’appeler sa marraine et de se dire son filleul. Les deux autres surnoms laissent augurer d’une liaison pas facile avec un génie naturellement moins doué pour le bonheur que pour la poésie : c’est le Prince grognon, habitué du café de la Régence où il perdait agréablement la moitié de son temps, d’où l’autre surnom, le Prince Café.

Alphonse de Lamartine : Tire-lyre

« Monsieur de Lamartine […] est bien toujours le même, un pied dans chaque camp et sur chaque rive, un vrai colosse de Rhodes, ce qui fait que le vaisseau de l’État lui passe toujours entre les jambes. »2191

Auguste BLANQUI (1805-1881), Critique sociale (1885)

Après quelques années politiques glorieuses et courageuses, notamment à la tête du gouvernement provisoire de la Deuxième République en février 1848, Lamartine va s’effacer devant le triomphateur aux élections des 10 et 11 décembre : le « citoyen Bonaparte » élu au suffrage universel (masculin) par 75 % des votants (5,5 millions de voix). Les voix républicaines se sont dispersées entre Cavaignac, Ledru-Rollin et Raspail, trois candidats relativement ignorés hors Paris et la minorité éclairée. C’est surtout la déroute de Lamartine (17 914 voix). L’homme le plus populaire en février n’était candidat que de lui-même et n’avait pas su ou pas voulu jouer le jeu politicien.

Il va quitter la scène politique et vivre ses vingt dernières années en « galérien de la plume » : pas assez riche pour s’exiler comme Hugo ni pour se draper dans sa dignité d’opposant comme Chateaubriand, condamné à des travaux forcés littéraires pour éponger ses dettes, il doit vendre sa propriété de Milly et recourir à des souscriptions à répétition – d’où le surnom cruel de « Tire-lyre » donné au poète. Il devra même solliciter de l’Empire un secours d’abord refusé. Sa famille refusera les funérailles nationales, en 1869.

Louis Blanc : Citoyen Sacrebleu, Bonhominet

« Pour chaque indigent qui pâlit de faim, il y a un riche qui pâlit de peur. »2101

Louis BLANC (1811-1882), Organisation du travail (1839)

Cet ouvrage fait connaître le jeune journaliste : il y expose un programme de réformes socialistes qu’il ne va plus cesser de défendre jusque sous la Troisième République où, fidèle à ses idées, il se retrouvera député d’extrême gauche.

« Le gouvernement provisoire s’engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail. Il s’engage à garantir le travail à tous les citoyens. »2148

Louis BLANC (1811-1882), parlant au nom du gouvernement provisoire, 25 février 1848. Histoire de France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919, volume VI (1921), Ernest Lavisse, Philippe Sagnac

C’est l’affirmation du « droit au travail » – titre d’un livre de 1849 signé de ce grand socialiste français. Mais la définition en reste confuse et l’application se révélera catastrophique. La crise économique de 1846-1847, aggravée par la Révolution de 1848, a provoqué tant de chômage et de misère qu’il faut agir. Dès le lendemain, 26 février, on crée les Ateliers nationaux : chantiers de terrassement ouverts aux chômeurs, à Paris et dans plusieurs grandes villes de province. Salaire, deux francs par jour. 40 000 volontaires.

Ses discours citoyens ponctués de « Sacrebleu ! » lui valent le surnom de Citoyen Sacrebleu. L’Assemblée nationale comique, Auguste Lireux (1850). Quant à Bonhominet, c’est une allusion plaisante à sa petite taille.

Karl Marx : le Maure

« Puissent les classes dirigeantes trembler à l’idée d’une révolution communiste ! Les prolétaires n’ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »2136

Karl MARX (1818-1883) et Friedrich ENGELS (1820-1895), Manifeste du parti communiste (1848)

Derniers mots du célèbre Manifeste. Les classes dirigeantes – mais aussi une partie des classes populaires bientôt reprises en main par les notables – vont si bien trembler que les prolétaires perdront de nouveau ce combat social, sous la Deuxième République. Ce n’est qu’un épisode de la lutte des classes : le Manifeste en donne une théorie qui va marquer le monde pendant un siècle, et changer plusieurs fois le cours de l’histoire.

Ses enfants comme ses amis l’appellent « le Maure » : son surnom préféré lui fut donné lors de ses études à Berlin, en relation avec son teint foncé, sa barbe et ses cheveux d’un noir d’ébène. C’est aussi référence à sa judéité.

Honoré de Balzac : l’Éléphant

« Tous ces prétendus hommes politiques sont les pions, les cavaliers, les tours ou les fous d’une partie d’échecs qui se jouera tant qu’un hasard ne renversera pas le damier. »2038

Honoré de BALZAC (1799-1850), Monographie de la presse parisienne (1842)

Encore un surnom qui évoque le physique de ce géant des lettres. Comme presque tous les génies de son temps, Balzac fut tenté par la politique (hésitant entre libéralisme et monarchisme catholique). Mais c’est plus que tout un prodigieux observateur des mœurs, doublé d’un « visionnaire passionné » (selon Baudelaire).

Les quelque 90 romans de sa Comédie humaine ont d’abord pour titre Études sociales : les jeux politiques de la nouvelle monarchie installée dans l’histoire entre deux révolutions y sont croqués sans indulgence et le personnage de Rastignac entre dans la galerie des grands classiques. Adolphe Thiers sert de modèle à ce bourgeois avide d’argent et de pouvoir. Le roman-feuilleton paru dans la presse populaire le fera vivre plus sûrement que la vente de ses livres, payé à la ligne, au prix d’un travail épuisant. Le café lui permet de tenir le coup, mais il meurt à 51 ans.

Lamennais : le Prêtre en bonnet rouge

« Le cri du pauvre monte jusqu’à Dieu, mais il n’arrive pas à l’oreille de l’homme. »2048

Félicité Robert de LAMENNAIS (1782-1854), Paroles d’un croyant (1834)

Son surnom résume sa vie de combat et ses idées politiques. Créateur du catholicisme social, soucieux d’appliquer un idéal de justice et de charité conforme à l’enseignement de l’Évangile, il profite de la nouvelle liberté de la presse en 1830 et lance le journal L’Avenir avec ses amis Lacordaire et Montalembert. En exergue : « Dieu et la liberté ». Il est condamné par l’Encyclique Mirari vos (1832). Pour le pape, souverainetés du peuple et de Dieu sont incompatibles.

Après une grave crise de conscience, il rompt avec l’Église pour n’être plus que socialiste à l’inverse de ses deux amis qui se soumettent, sans abandonner leur action généreuse. Lamennais publie ses Paroles d’un croyant sous forme de versets, comme la Bible, et y affirme son socialisme : Dieu veut l’égalité, la liberté et la fraternité des hommes. « La liberté est le pain que les peuples doivent gagner à la sueur de leur front », écrit-il encore pour encourager le peuple au combat contre tous ceux qui l’oppriment.

« C’est la Marseillaise du christianisme et l’auteur est un prêtre en bonnet rouge », dit-on alors. Courant d’opinion très représentatif de cette fermentation des idées, face à la misère du peuple qui s’aggrave et contraste avec l’enrichissement de la bourgeoisie : « La liberté est le pain que les peuples doivent gagner à la sueur de leur front. »

« Il faut aujourd’hui de l’or, beaucoup d’or, pour jouir du droit de parler ; nous ne sommes pas assez riches. Silence au pauvre. »2177

Félicité Robert de LAMENNAIS (1782-1854), Le Peuple Constituant, 11 juillet 1848

Derniers mots du 134e et dernier numéro du journal qui cesse de paraître, en raison du cautionnement imposé à la presse.

Prêtre en rupture d’Église, Lamennais est devenu un démocrate humaniste. Élu député à l’Assemblée constituante, siégeant à l’extrême gauche, il était rédacteur en chef de ce journal né avec la Deuxième République. Il se retire de la vie politique et meurt en 1854. Sa dernière volonté, que son corps soit conduit directement au Père-Lachaise pour être enterré « au milieu des pauvres et comme le sont les pauvres. » George Sand, Michelet, Hugo ont dit ce qu’ils doivent aux idées de Lamennais, à son cœur et à son courage militants.

LE CAS Victor Hugo : (Ego Hugo, Toto, Olympio)

(Troisième sur le podium de l’Histoire en citations après Napoléon et de Gaulle, l’homme le plus célèbre du siècle n’a pas de surnom ! Ego Hugo, c’est « sa devise » à la démesure de l’idée qu’il se fait de lui-même. Olympio, c’est le double poétique qu’il s’est choisi et Toto, c’est le surnom que Juliette Drouet lui donne dans ses lettres.)

Reste « Jacques-Firmin Lanvin, ouvrier imprimeur » ou « Jacques Lanvin, ouvrier typographe » (selon les sources). Muni d’un faux passeport, Hugo se réfugie sous cette fausse identité à Bruxelles, suite au coup d’État du 2 décembre 1851.)

« Il vient une certaine heure dans la vie où, l’horizon s’agrandissant sans cesse, un homme se sent trop petit pour continuer de parler en son nom. Il crée alors, poète, philosophe ou penseur, une figure dans laquelle il se personnifie et s’incarne. C’est encore l’homme, mais ce n’est plus le moi. »,

Victor HUGO (1802-1885), Lettre évoquant Les Voix Intérieures (1837)

Tout semblait réussir à Hugo. Après la bataille d’Hernani (1830), l’homme de théâtre triomphe au boulevard et crée le Théâtre de la Renaissance pour y donner son Ruy Blas ! En 1831, son premier roman Notre-Dame de Paris lui ouvre la carrière littéraire. En 1833, il rencontre Juliette Drouet, petite comédienne sans grand talent qui va tout abandonner pour son grand homme et vivre avec lui une passion de cinquante ans.

Trois ans après, il prend le masque d’Olympio et son infinie Tristesse, dans les Rayons et les ombres. La vie ne l’a pas épargné : Eugène (l’un de ses frères aînés interné depuis plusieurs années à Charenton) est mort, sa fille Adèle est tombée gravement malade, il a échoué plusieurs fois à l’Académie française… et il souffre des yeux, sa vue baisse. Impuissant, il subit le passage du temps. C’est la Tristesse d’Olympio qui se rappelle les jours heureux : « Et là, dans cette nuit qu’aucun rayon n’étoile, / L’âme, en un repli sombre où tout semble finir,  / Sent quelque chose encore palpiter sous un voile… / C’est toi qui dors dans l’ombre, ô sacré souvenir ! »

Il voulait être « Chateaubriand ou rien. » Il a relevé le défi. Sa devise « Ego Hugo » traduit son orgueil légendaire (sa mégalomanie, selon ses détracteurs). Jean Cocteau pourra écrire que « Victor Hugo était un fou qui se croyait Victor Hugo. » Quant à Toto…

« Je t’aime, mon grand Toto, je t’aime tous les jours davantage, cela n’est pas possible et cela est cependant sans que je sache moi-même comment cela se fait car du premier jour où je t’ai connu je t’ai aimé autant qu’à présent. C’est bien vrai, mon adoré. Je ne me lasse pas de te dire cela, et je crains que tu ne t’ennuies à l’entendre. »

Juliette DROUET (1806-1883), Lettre du 26 janvier [1838], vendredi après-midi 2 h. ¾

« Mon grand Toto, jour, mon grand Victor, jour, mon adoré. C’est ce soir que je vais en entendre de belles sur vous. Sublime, admirable, comme le grand Corneille, un géant, Victor Hugo, grand comme le monde. Bravo ! Bravo !! Bravo !!!!! Tout cela me bassinera le cœur et la tête et fera disparaître tous mes bobos, quitte à les reprendre après la représentation. Je t’adore, mon Toto. Eux, les hommes, ne font que t’admirer. » 27 janvier [1838], samedi après-midi 2 h.

« Mon cher petit bien-aimé, vilain, bête, méchant et menteur de Toto, vous n’êtes pas revenu comme vous me l’aviez si bien promis… » 28 janvier 1838, 11 h. ¼ du soir

« Jour, mon Toto. Jour, mon petit o. Jour, mon gros To. Prends garde de laisser mouiller tes épaules, prends garde d’avoir froid… » 10 février 1838, samedi, 6 h. ¼ du soir.

Femme back-street totalement anachronique à notre époque du mouvement #MeToo, passionnément heureuse et totalement dévouée, Juliette lui sera toujours fidèle, entièrement vouée à sa cause, recopiant ses manuscrits, excusant toutes ses incartades. Elle l’accompagne dans son exil de vingt ans. Quand sa femme Adèle décède, Juliette passe encore plus de temps auprès de lui. Elle mourra le 11 mai 1883 et lui deux ans plus tard, le 22 mai 1885. Les cinquante années de leur incroyable passion se trouvent contenues dans quelque 20 000 lettres échangées, témoignage de cet amour légendaire. Hugo, ô combien infidèle, resta passionnément épris de sa « Juju » - ainsi qu’il la surnommait dans ses lettres.

Sainte-Beuve : Sainte-Bave, serpent à sonnettes, Sainte-Bévue

« Dis-moi qui t’admire et je te dirai qui tu es. »,.

Charles-Augustin SAINTE-BEUVE (1804-1869), Causeries du lundi

C’est le critique du siècle le plus célèbre, à la fois respecté, redouté (serpent à sonnettes ), détesté aussi (et parfois par les mêmes auteurs). Hugo l’appellera Sainte-Bave et Musset, Sainte-Bévue.

Étudiant en médecine, il abandonne bientôt cette discipline. Romantique attiré par le roman, il échoue dans la carrière. Ami d’Hugo, il devient l’amant de sa femme, Adèle… Mais il va réussir dans les études littéraires. Son Port-Royal est considéré comme son chef-d’œuvre : histoire de l’abbaye de Port-Royal des Champs, des origines à sa destruction. Certains historiens y voient une « tentative d’histoire totale », la seconde moitié du XIXe siècle marquant la naissance de l’histoire en tant que science.

Sainte-Beuve entre à l’Académie française, reçu en février 1845 par Hugo. Il enseigne à l’Université de Liège et consacre ses cours à Chateaubriand. Rallié au Second Empire, il obtient la chaire de poésie latine au Collège de France et devient  maître de conférences à l’École normale supérieure, donnant des cours de langue et de littérature française. Il participe à de nombreuses revues littéraires et publie ses « Causeries du lundi », feuilleton littéraire hebdomadaire paraissant le lundi (entre 1851 et 1862), suivies des « Nouveaux lundis » (1863-1870), parallèlement à ses « Chroniques parisiennes ».

Profession, vocation et passion : critique ! Laissons-lui le mot de la fin, à méditer : « Dans tous les arts, il s’agit bien moins, au début, de faire mieux que les autres, que de faire autrement. »

Barbey d’Aurevilly : le Connétable des Lettres

« Les journaux sont les chemins de fer du mensonge. »2260

BARBEY d’AUREVILLY (1808-1889). L’Esprit de J. Barbey d’Aurevilly (1908), Jules Barbey d’Aurevilly, Léon Bordellet

Romancier, journaliste et polémiste au parcours politique complexe, Barbey d’Aurevilly, surnommé le Connétable des Lettres, dénonce les effets de la censure.

C’est vrai jusqu’en 1860, tournant politique à la suite duquel le gouvernement favorisera la multiplication des journaux, faute de pouvoir contrôler leur création : il pense ainsi baisser l’audience des opposants en les noyant dans la masse. Jusqu’à ce que la liberté soit redonnée à la presse en 1868, sous un Empire plus libéral.

Auguste Comte : le Comtou, le Philosophe, le Penseur, Sganarelle

« L’Amour pour principe, l’Ordre pour base et le Progrès pour but. »

Auguste COMTE (1798-1857), inscription sur sa tombe au Père-Lachaise

C’est la « formule sacrée du positivisme ». Héritier du socialisme utopique de Saint-Simon qu’il renia, il crée le positivisme qui prétend faire de la politique une « science positive et physique », précurseur de la sociologie scientifique. Comte va jusqu’à penser un État positiviste ayant pour devise morale ces trois principes. Son amour platonique pour Clotilde de Vaux est responsable de l’orientation de sa philosophie.

Considéré comme un enfant prodige, le « Comtou », surnommé ainsi à cause de sa petite taille, entre à  neuf ans au lycée impérial de Montpellier. Il se plaindra plus tard d’avoir été soustrait dès l’enfance au cours ordinaire des émotions domestiques par une funeste claustration scolastique.
Ses camarades l’appelaient déjà « le Philosophe » ou « le Penseur ». Mais il était aussi spirituel, pince-sans-rire, capable d’une éloquence satirique et bouffonne. Sganarelle fut son sobriquet à l’École polytechnique, surnom bien mérité si l’on en croit Joseph Bertrand dans ses Souvenirs académiques, évoquant une distribution des prix décernés par les anciens aux conscrits les plus sages et les plus vertueux. « Comte préside la cérémonie et du commencement à la fin – dix témoins me l’ont affirmé – on y a ri de bon cœur. »

Baudelaire : le Poète maudit

« Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

Charles BAUDELAIRE (1821-1867), L’Albatros

Parfaite métaphore poétique de ce mal être romantique si éloigné de celui d’Alfred de Musset ou de Victor Hugo, mais si proche de notre sensibilité. Baudelaire a bien cherché et mérité son surnom à travers sa vie et son œuvre, ses passions de Dandy, ses Paradis artificiels, sa participation au « club des Haschischins » et toutes ses provocations assumées.

« Il y a aussi plusieurs sortes de Liberté. Il y a la Liberté pour le Génie, et il y a une liberté très restreinte pour les polissons. »2272

Charles BAUDELAIRE (1821-1867), Notes et Documents pour mon avocat (1857)

25 juin 1857, Les Fleurs du mal sont publiées. Elles font scandale : immorales, triviales, géniales. Baudelaire paraît devant le tribunal correctionnel. Il écrit aussi pour sa défense : « Il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter l’agitation de l’esprit dans le mal. » Il est condamné à trois mois de prison pour outrage aux mœurs. Il se soumet : dans la seconde édition de 1861, les six poèmes incriminés auront disparu.

La même année 1857, l’immoralité de Madame Bovary mène Flaubert en justice. Mais son avocat obtient l’acquittement. Il plaide qu’une telle lecture est morale : elle doit entraîner l’horreur du vice et l’expiation de l’épouse coupable est si terrible qu’elle pousse à la vertu. Autre destin, autre génie des lettres dans un siècle si riche et divers.

Baron Haussmann : Attila

« Quand Julien fait des boulettes, /C’est un grand pâtissier,
Quand Haussmann double nos dettes, / C’est un bien grand financier ! […]
Refrain  Ce préfet – Est parfait / Il fait bien tout ce qu’il fait. »2299

Paul AVENEL (1823-1902), Les Comptes fantastiques d’Haussmann, chanson. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

Si la chanson est d’Avenel, le mot qui fait titre est de Jules Ferry (avocat et député républicain) et va faire mal au préfet visé, déjà malmené par le Corps législatif et l’opinion publique. Les « Comptes fantastiques d’Haussmann » font allusion aux Contes fantastiques d’Hoffmann, classique de la littérature romantique allemande, déjà porté au théâtre par Carré et Barbier (avant d’être mis en musique par Offenbach, en 1881).

Les grands travaux d’« Osman » se révèlent ruineux, l’« osmanomanie » rime plus que jamais avec mégalomanie, les combinaisons de crédit sont douteuses. Le préfet Haussmann (1809-1891) sera limogé en 1869, mais le Paris impérial de ses rêves et de ses plans est presque achevé et restera le nôtre, jusque sous la Quatrième République.

Le préfet hérita du surnom d› « Attila », pour avoir causé la destruction de nombreux monuments et de quelques 20 000 maisons. En récompense de son travail, Haussmann se verra attribuer le nom d’un boulevard qui ne sera terminé qu’en 1926, longtemps après sa mort. Autre revanche posthume : son Paris devenu à jamais « Ville Lumière ».

Bugeaud : le Père Bugeaud, le Vieux

« Ou la conquête, ou l’abandon. »2104

Thomas Robert BUGEAUD (1784-1849), Chambre des députés, 15 février 1840. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

La politique algérienne de la France est trop hésitante, aux yeux du futur maréchal. Le traité signé en 1837 entre Bugeaud et l’émir Abd el-Kader a été violé. La France y faisait pourtant d’importantes concessions, reconnaissant la souveraineté de l’« émir des croyants » sur près des deux tiers de l’Algérie et se contentant d’une occupation du littoral. Abd el-Kader a profité de la trêve pour se constituer une armée, proclamant en 1839 la guerre sainte contre les Français qui occupent l’Algérie depuis 1830. Le militaire met donc les politiques face à leurs responsabilités.

« Cent mille hommes et cent millions pendant sept ans ! »2106

Thomas Robert BUGEAUD (1784-1849) à Louis-Philippe. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Le général pose ses conditions pour accepter d’être gouverneur de l’Algérie. Le roi cède et Bugeaud est nommé gouverneur, le 29 décembre 1840. Partisan de la guerre acharnée, dix ans après la prise d’Alger, il fait la conquête de l’Algérie et y gagne son bâton de maréchal, en 1843.

« As-tu vu la casquette, la casquette,
As-tu vu la casquette au père Bugeaud ? »

La Casquette du père Bugeaud, chant militaire de l’Armée d’Afrique (1846)

Les Zouaves adoptèrent ce chant à la gloire du « Père Bugeaud », surnommé affectueusement « le Vieux » par ses soldats. L’air servit très longtemps d’indicatif aux informations de Radio Alger.

Napoléon III : Napoléon le Petit, Badinguet, Ratapoil, l’Homme du 2 décembre, Boustrapa

« La France a compris que je n’étais sorti de la légalité que pour entrer dans le droit. Plus de sept millions de suffrages viennent de m’absoudre… »2220

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873), plébiscité les 21 et 22 décembre 1851. Napoléon III (1998), Georges Bordonove

Le pays (au suffrage universel rétabli) approuve massivement le coup d’État du 2 décembre 1851 : 7 439 216 oui contre 640 737 non. Mais c’est un scrutin sous haute surveillance et l’opinion publique est manipulée.

Le futur Napoléon III sera surnommé l’Homme du 2 décembre, mais aussi Boustrapa (de ses trois coups d’État situés respectivement à BOUlogne, STRAsbourg et PAris). Rappelons qu’il est déjà Ratapoil dans la caricature signée Daumier et légendée : « Belle dame, voulez-vous accepter mon bras ? - Votre passion est trop subite pour que je puisse y croire ! »

« Qu’importe ce qui m’arrive ? J’ai été exilé de France pour avoir combattu le guet-apens de décembre […] Je suis exilé de Belgique pour avoir fait Napoléon le Petit. Eh bien ! je suis banni deux fois, voilà tout. Monsieur Bonaparte m’a traqué à Paris, il me traque à Bruxelles ; le crime se défend, c’est tout simple. »2221

Victor HUGO (1802-1885), Pendant l’exil (écrits et discours de 1852-1870)

Hugo a fui le 11 décembre 1851 pour éviter la prison. L’exil commence. Il va durer vingt ans avant le triste retour au lendemain de l’abdication de l’empereur, à la veille de la défaite et de la Commune. Son pamphlet de 1852, Napoléon le Petit, donnera naturellement et logiquement un nouveau surnom à Napoléon III opposé à Napoléon le Grand.

« Bon voyage, vieux Badinguet,
Porte aux Prussiens ta vieille Badinguette !
Bon voyage, vieux Badinguet,
Ton p’tit bâtard ne régnera jamais. »2334

Les Actes de Badinguet (1870), chanson. La Commune en chantant (1970), Georges Coulonges

Ces couplets vengeurs s’adressent à l’empereur déchu dont la popularité s’est écroulée en quelques jours, avec la capitulation à Sedan. Badinguet est le nom du maçon dont Louis-Napoléon Bonaparte emprunta les vêtements pour s’enfuir du fort de Ham, en 1846. Quant à l’impératrice Eugénie, elle ne fut jamais aimée du peuple.

Jérôme-Napoléon Bonaparte : Plon-Plon, prince de la Montagne, Craint-plomb

« L’Empereur, vous n’avez rien de lui !
— Tu te trompes, mon cher, j’ai sa famille. »2269

NAPOLÉON III (1808-1873) à son cousin germain Jérôme-Napoléon Bonaparte (1856). Histoire de la France, volume II (1958), André Maurois

Jérôme-Napoléon, dit Prince Napoléon, fils de Jérôme Bonaparte (le frère cadet de Napoléon Ier) et frère de la princesse Mathilde, mettait ainsi en doute l’ascendance paternelle de l’empereur. Sa mère, Hortense de Beauharnais (la fille de Joséphine) avait eu avant sa naissance bien des amants : un écuyer, son premier chambellan qui était comte, un marquis, un amiral hollandais. Les historiens ignoreront toujours si Napoléon III est bien le fils de son père Louis Bonaparte, roi de Hollande. Une seule certitude : le doute devait empoisonner l’empereur.

Sa famille n’était pas davantage un cadeau, surtout ce cousin germain, chef de la branche cadette, appelé Napoléon V et surnommé Plon-Plon (diminutif affectueux de sa mère, devenu ridicule avec l’âge) affichant ses convictions anticléricales et jacobines. L’empereur se méfie de ce « César déclassé », impulsif et velléitaire, en état de fronde perpétuelle.

Réélu député de la Sarthe lors des élections de mai 1849, il reste fidèle au parti de la Montagne, ce qui lui vaut le surnom de « prince de la Montagne ». Il s’oppose ainsi à son cousin élu président de la République avec le soutien du parti de l’Ordre… qui se débarrasse momentanément de lui en l’envoyant comme ministre plénipotentiaire à Madrid.

Pendant la guerre de Crimée, il commande avec bravoure une division lors de la bataille de l’Alma mais, en raison de désaccords avec le général Canrobert, il décide de rentrer en France avant la fin du conflit, ce qui vaut à Plon-Plon le perfide surnom de « Craint-plomb ».

Victor Emmanuel : le Roi-gentilhomme (re galantuomo)

« Réussissez, ma cousine, par les moyens qu’il vous plaira, mais réussissez ! »2266

VICTOR-EMMANUEL II (1820-1878). Revue des deux mondes (1925)

Surnommé « roi-gentilhomme » (re galantuomo) pour son courage face aux Autrichiens, le roi de Piémont-Sardaigne, seul monarque constitutionnel de la péninsule et seul espoir des patriotes italiens, veut, avec son Premier ministre Cavour, faire l’unité italienne. Il lui faut l’aide diplomatique et militaire de la France. À la fin de l’année 1855, il demande à la comtesse de Castiglione de persuader Napoléon III d’embrasser sa cause. La « divina contessa » va réussir, en choisissant le moyen le plus simple : séduire Napoléon III. Elle se brouillera ensuite avec lui et vivra en demi-mondaine à Paris, obtenant de ses amants – dit-on – un million par nuit !

Auguste Blanqui : l’Enfermé

« Ni Dieu ni maître. »2408

Auguste BLANQUI (1805-1881), titre de son journal créé en 1877

Entré en politique il y a juste un demi-siècle (sous la Restauration), arrêté en 1871, condamné à mort et amnistié, cet infatigable socialiste reprend son activité révolutionnaire à 72 ans. Son « Ni Dieu ni maître » deviendra la devise des anarchistes qui troubleront la Troisième République pendant un quart de siècle.

« L’Épargne, cette divinité du jour, prêchée dans toutes les chaires, l’Épargne est une peste. »2467

Auguste BLANQUI (1805-1881), Critique sociale (1881)

Le révolutionnaire à la fois théoricien et militant se retrouve élu député socialiste, le 30 avril 1879, siégeant à l’extrême gauche de la Chambre. Pas pour longtemps. Le revoilà en prison à Clairvaux, à 75 ans. Il aura été prisonnier plus de la moitié de sa vie. D’où son surnom : l’Enfermé.

George Sand : Miss Agenda, la Bonne Dame de Nohant, la Vache laitière au « beau style », la Vache à encre, la Terrible vache à écrire

« Vive la République ! Quel rêve ! […] On est fou, on est ivre, on est heureux de s’être endormi dans la fange et de se réveiller dans les cieux. »2150

George SAND (1804-1876), Lettre au poète ouvrier Charles Poncy, 9 mars 1848, Correspondance (posthume)

Surnommée la  Bonne Dame de Nohant, elle est très populaire par ses romans humanitaires et rustiques. Un acharnement critique et sexiste s’est pourtant déchaîné contre l’auteur qui prit un pseudonyme masculin au début de sa carrière pour être plus libre (d’écriture et de mœurs) : infatigable à sa table de travail, c’est la Vache à encre (selon Baudelaire), la Terrible Vache à écrire, la Vache laitière au beau style (pour Nietzsche qui ne la supporte pas), Miss Agenda pour sa ponctualité quand il faut remettre sa copie à l’éditeur ou au patron de presse (pour les romans publiés d’abord en feuilleton). Elle exaspérait Musset son amant de Venise qui ignorait la ponctualité et écrivait toujours « dans le génie ». Sand qui n’a que du talent aime son travail, mais elle doit aussi nourrir sa petite famille (deux enfants), parfois ses amants, ses ami(e)s, entretenir sa chère maison de Nohant.

Ce qui n’empêche pas cette infatigable nature de se passionner pour la nouvelle révolution et la Deuxième République. Elle se précipite à Paris et s’enthousiasme comme ses confrères pour la République. Elle fonde La Cause du Peuple (hebdomadaire dont Sartre fera revivre le nom et qui deviendra Libération), elle ne pense plus qu’à la politique, le proclame et s’affiche aux côtés de Barbès (émeutier révolutionnaire libéré de prison grâce à la récente révolution), Louis Blanc et Ledru-Rollin (membres du gouvernement provisoire). Elle déchantera bientôt, restant une infatigable épistolière.

« J’ai honte aujourd’hui d’être Française, moi qui naguère en étais si heureuse […] Je ne crois plus à l’existence d’une république qui commence par tuer ses prolétaires. »2174

George SAND (1804-1876), Lettre à Charlotte Marliani, juillet 1848. Les Écrivains devant la Révolution de 1848 (1948), Jean Pommier

Elle écrit ces mots à sa confidente et amie, montrant à quel point son cœur est du côté des émeutiers. La « bonne dame de Nohant » n’aura pas la même inconditionnalité pour la Commune de Paris en 1871.

Henri Rochefort : l’Homme aux vingt duels et trente procès

« La France, dit l’Almanach impérial, contient trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. »2294

Henri ROCHEFORT (1831-1913), La Lanterne, 1er juin 1868

Première phrase du premier numéro. Un vent de liberté souffle sur l’Empire. Le 9 mai 1868, c’en est fini du régime de la presse de 1852 : l’autorisation préalable et le système des avertissements sont supprimés. Au grand mécontentement des bonapartistes autoritaires, mais sans réelle satisfaction des républicains : la liberté de la presse souffre encore de restrictions. Gouverner, c’est mécontenter, doit penser l’empereur qui prendra d’autres mesures libérales.

Des journaux socialistes apparaissent : La Réforme et Le Travail. Et de nouveaux titres républicains, signés de noms connus : L’Électeur libre de Jules Favre, Le Réveil de Delescluze, Le Rappel, inspiré par Hugo, La Lanterne (hebdomadaire) et La Marseillaise (quotidien) de Rochefort, plume acérée qui fit ses classes au Charivari et au Figaro.

« Il paraît que la Constitution anglaise interdit à la souveraine de parler politique. La Constitution française est moins sévère ; elle ne l’interdit qu’aux journalistes. »2296

Henri ROCHEFORT, La Lanterne, 15 août 1868

Grand polémiste dans les pages de ses journaux (La Lanterne, La Marseillaise, L’Intransigeant), il défend des options politiques radicales, voire extrémistes. Anticlérical, nationaliste, favorable à la Commune, boulangiste, socialiste et antidreyfusard, il gagne le surnom de « l’homme aux vingt duels et trente procès », avec quelques exils et diverses condamnations, notamment le bagne de Nouméa dont, fait unique, l’ex Communard parvint à s’échapper en 1874.

Émile Ollivier : l’Homme au cœur léger

« Nous l’acceptons le cœur léger. »2311

Émile OLLIVIER (1825-1913), Corps législatif, le jour de la déclaration de guerre à la Prusse, 19 juillet 1870. Les Causes politiques du désastre (1915), Léon de Montesquiou

Porté par l’opinion publique, le président du Conseil et garde des Sceaux accepte la responsabilité de la guerre, alors que des intervenants (républicains et pacifistes) évoquaient le sang bientôt versé. Il insiste sur ces mots qui lui seront reprochés jusqu’à sa mort : Émile Ollivier reste à jamais pour l’histoire « l’Homme au cœur léger ». Wikipédia oublie de mentionner ce surnom, l’un des plus connus de l’Histoire, vu l’ampleur de la catastrophe qui va suivre cette guerre bientôt perdue, aux conséquences tragiques.

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