Les Surnoms - jeu de mots entre petite et grande Histoire (Gaule et Moyen Âge) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

« Un surnom est le plus irréfutable des arguments. »

William HAZLITT (1778-1830 ), On nicknames (essai)

Qui est qui ?

69 rois de France se succèdent, dont 28 LOUIS - le prénom en majuscules vaut patronyme pour tous les souverains. Contemporains et historiens les surnomment pour les distinguer d’un simple adjectif. Le sens n’est pas toujours évident et il y a des doublons, mais l’on voit tout de suite l’utilité !

L’habitude étant prise, la plupart des personnages marquants à la cour et à la ville sont concernés, politiciens, ministres et présidents de la République, révolutionnaires, militaires, artistes, philosophes, favorites, etc.

Qui fait quoi ?

La tentation est grande de résumer l’action, l’œuvre, le caractère en un, deux ou trois mots - pour informer, louer ou critiquer, voire encenser ou insulter, sans craindre la censure, vu l’anonymat. Tous les personnages historiques à tel ou tel titre y ont droit – exception incroyable, Victor Hugo !

Le surnom est la rançon de la gloire, avant de devenir le prix de la notoriété. La quantité augmente au détriment de la qualité. Même sans « faire les poubelles », tout n’est pas de bon goût ni de bonne foi. Le surnom tourne vite au sobriquet et les réseaux sociaux en rajoutent. L’humour français sauve quand même l’honneur historien.

« Au surnom connaît-on l’homme »

Proverbe français

Beaucoup de surnoms valent portraits (ou croquis). Étonnants, terrifiants, drôles, cruels, excessifs… mais toujours évocateurs. Exemples (entre 1 000) par ordre d’apparition sur la scène de l’Histoire : 

le Fléau de Dieu, le Faiseur de rois, le Dogue noir de Brocéliande, Docteur Sublime, l’Universelle aragne, Bras de Fer, le Vert galant, le Sphinx rouge, le Cul pourri, le Législateur du Parnasse, la Chiure de souris, l’Aigle de Meaux, le Cygne de Cambrai, le Tapissier de Notre-Dame, le Rousseau du ruisseau, Vide-Gousset, Monsieur Déficit, le Héros des Deux-Mondes, la Torche de Provence, la Chandelle d’Arras, le Mitrailleur de Lyon, le Missionnaire de la Terreur, le Boucher de l’Europe, Jambe de Bois, le Diable boiteux, le Roi fauteuil, le Prêtre en bonnet rouge, Sainte-Bévue, le Marquis aux talons rouges, Foutriquet, le Grand fécal, l’Homme aux semelles de vent, le Clochard céleste, Docteur Dieu, Fou-fou-train-train, le Général Micro, Pique-la-lune, le Mage de Monboudif, l’Agité du bocal, le Châtelain de Montretout, la langue de Blois, le grand Ballamouchi, « trois minutes douche comprise », Naboléon, Tsarkozy, le Ministre pipi, le Capitaine de pédalo, Choupinet Ier, Jupiter.

Et parmi les femmes : Berthe au Grand pied (ou aux Grands pieds), la Dame de Beauté, la Duchesse d’Ordures, Océan d’encre, la Grosse banquière, Notre-Dame des amours, la Vieille touffe, Maman putain, Madame Déficit, la Bonne Dame de Nohant, la Vache à encre, la Vierge rouge, la Pompe funèbre, la Mère la Chaise,  Notre-Dame de Sartre, l’Aragonzesse, la Saint-Just des Trotskistes, la pintade à roulettes, la garde des Sceaux à Champagne, Miss Pétard, Titine de fer, la Châtelaine de Saint-Cloud.

Quelques surnoms génériques et évocateurs marquent l’Histoire : les Jacques, les Mignons, les vaincre ou courir, les sans-culottes, les Marie-Louise, les Gilets rouges, les poilus, les Boches, les gueules cassées, les Pères de l’Europe, les gilets jaunes. Au final, la France elle-même est désignée par six surnoms qui résument son histoire.

Enfin, une suggestion : jouez au jeu des surnoms, créez votre Quizz, piégez vos amis, étonnez les amateurs, amusez les enfants ! C’est l’édito le plus ludique et en même temps, on apprend tout en s’amusant, dans l’esprit de l’Histoire en citations qui se renouvelle à l’infini.

 

I. Gaule et Moyen Âge.

Deux mille ans d’histoire complexe et parfois confuse, résumés en 44 surnoms toujours étayés de citations : premier défi des six épisodes de l’édito.

Attila : le Fléau de Dieu

« Là où Attila a passé, l’herbe ne repousse plus. »12

Adage symbolisant la sauvagerie des Huns. Histoire des Francs (première impression française au xvie siècle), Grégoire de Tours

Ce mot recueilli par Grégoire de Tours un siècle et demi après l’invasion des Huns (en 451) montre que la mémoire était encore vive, en Gaule, de ces barbares et de leur chef, Attila (395-453) surnommé le Fléau de Dieu. Beaucoup de chroniqueurs s’inspireront de ses Dix livres d’histoire – titre originel de sa somme historique –, ce qui contribue à renforcer le mythe d’Attila.

« Cette race [les Huns] dépasse toutes les formes de la sauvagerie […] Ils sont affreusement laids. On dirait des bêtes à deux pattes. Ils ne se nourrissent pas d’aliments cuits au feu ni assaisonnés, mais de racines de plantes sauvages et de chairs demi crues d’animaux de toute sorte qu’ils échauffent quand ils sont à cheval entre leurs cuisses. »42

AMMIEN MARCELLIN (vers 330-vers 400), Res Gestae (Histoires)

Le plus grand historien de cette Antiquité tardive nous conte des événements dont il est contemporain : la fuite des Goths devant les Huns. Peuplade turco-mongole très provisoirement unifiée par Attila en un vaste empire, les Huns massacrent les autres barbares, pillent l’Empire d’Orient et envahissent la Gaule en 451 : « Là où Attila a passé, l’herbe ne repousse plus. »

Julien II, empereur romain : l’Apostat

« Tu as vaincu, Galiléen. »37

JULIEN l’Apostat (331-363), mourant en 363. Histoire de France, tome XVIII (1878), Jules Michelet

Mot de la fin du plus redoutable ennemi du christianisme naissant.

Julien a échappé au massacre de sa famille, ordonné par son cousin Constance II, fils et successeur de Constantin Ier. Éloigné de la cour, le jeune prince se passionne pour la philosophie néoplatonicienne, alors qu’une éducation chrétienne trop sévère lui fait prendre cette religion en horreur. Excellent guerrier, il écrase les Alamans (hordes germaniques) à Strasbourg (357) et ses soldats le proclament empereur. La mort de son cousin fait de lui le seul maître de l’Empire, en 361. Il se rallie les hérétiques et s’efforce de rétablir les anciens cultes païens, d’où son surnom d’Apostat.

En guerre contre les Parthes (maîtres de l’ancien Empire perse) et en pleine débâcle de l’ennemi, Julien est atteint par un javelot. Il se croit frappé par une main invisible : le Galiléen Jésus le châtie pour avoir renié le christianisme. Hormis ce règne bref, l’évangélisation des villes, puis des campagnes, se poursuit.

Clovis = Chlodowig

« “Les Francs dont nous descendons.” Eh ! mon ami, qui vous a dit que vous descendez en droite ligne d’un Franc ? Hildvic ou Clodvic, que nous nommons Clovis, n’avait probablement pas plus de vingt mille hommes […] quand il subjugua environ huit ou dix millions de Welches ou Gaulois. »51

VOLTAIRE (1694-1778), Dictionnaire philosophique (1764)

Judicieuse remarque du philosophe des Lumières, quand il définit le terme de Francs. Saluons au passage l’esprit de Voltaire historien. Dans le même esprit, on a chansonné, mais aussi remis en question « nos ancêtres les Gaulois ».

« Clovis fit périr tous les petits rois des Francs par une suite de perfidies. »61

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome I (1835)

Clovis (465-511) est le petit-fils de Mérovée qui s’illustra dans la guerre contre les Huns, à la tête des Francs saliens. Son nom signifie glorieux au combat en francique (langue des Francs).  Il va fonder la première dynastie des rois francs, dits Mérovingiens. Mais il aura bien du mal pour affirmer son pouvoir et organiser son royaume dans une Gaule divisée, à peine sortie des Grandes Invasions.

Clovis II : le Fainéant

« La maison de Clovis était tombée dans une faiblesse déplorable : de fréquentes minorités avaient donné occasion de jeter les princes dans une mollesse dont ils ne sortaient point étant majeurs. »57

BOSSUET (1627-1704), Discours sur l’histoire universelle (1681)

C’est la décadence des Mérovingiens, avec les fameux « rois fainéants » de la seconde moitié du VIIe siècle. Les maires du palais, les ducs et les princes prennent peu à peu plus de pouvoir que ces rois des Francs.

Charles Martel : Martel

« Tel au combat sera ce grand Martel / Qui, plein de gloire et d’honneur immortel,
Perdra du tout par mille beaux trophées / Des Sarrasins les races étouffées,
Et des Français le nom victorieux / Par sa prouesse enverra jusqu’aux cieux. »86

Pierre de RONSARD (1524-1585), La Franciade (1572)

Dans son épopée inachevée, le poète de la Renaissance présente ainsi Charles Martel (688-741), maire du palais qui déploie autant d’énergie pour imposer sa politique que pour frapper ses ennemis, d’où le surnom de Martel (marteau). Il reste surtout dans l’histoire pour avoir arrêté l’avancée impétueuse des Arabes à la bataille de Poitiers (732). Ses dépenses de guerre sont telles que pour y faire face, il procède à une vraie spoliation des biens de l’Église (déjà riche). Mais d’un autre côté, il soutient la politique d’évangélisation de Rome.

Pépin III : le Bref, le Nain

« Lequel mérite d’être roi, de celui qui demeure sans inquiétude et sans péril en son logis, ou de celui qui supporte le poids de tout le royaume ? »88

PÉPIN le Bref (vers 715-768), Lettre au pape Zacharie, 751. Nouvelle histoire de France (1922), Albert Malet

Pépin III est le fils de Charles Martel et le père de Charlemagne. C’est dire son importance dans cette généalogie médiévale complexe pour les non-spécialistes .

Maire du palais de Childéric III, Pépin veut s’assurer de l’appui du pape. Il dépose ensuite le dernier roi mérovingien, se fait élire roi au « champ de mai » de Soissons. Il sera sacré en 752 par les évêques et une seconde fois en 754 (avec ses fils Charles et Carloman) à Saint-Denis par le pape Étienne II qui interdit aux Grands de se choisir à l’avenir un roi d’une autre lignée. En recevant l’onction d’huile sainte (saint chrême) qui fait de lui l’Élu du Seigneur, le Carolingien cesse d’être un laïc et devient à la fois un roi et un prêtre : sa fonction sera de conduire par la justice le peuple de Dieu vers la paix et la concorde. Belle mission ! Encore faut-il en avoir le pouvoir.

« Allez et délivrez le taureau ou bien tuez le lion. »89

PÉPIN le Bref (vers 715-768), vers 751. La Légende de Pépin le Bref, Gaston Paris

Pépin le Bref (court, de petite taille), dit aussi le Nain, sait que les principaux chefs francs le méprisent en raison de sa petite taille. Après une victoire, il veut affirmer son autorité de roi et prouver sa force. Il fait amener un taureau et un lion, le combat des deux bêtes féroces commence et quand l’énorme fauve renverse le taureau et va l’étrangler, il met au défi tous les grands : « Allez… » Aucun ne se risque et Pépin, en un seul coup d’épée, tranche la tête du lion… et du taureau. La scène fait naturellement forte impression sur les hommes.

Berthe de Laon : Berthe au Grand pied ou Berthe aux Grands pieds

« La reine blanche comme un lys / Qui chantait comme une sirène,
Berthe au Grand Pied, Béatrice, Alix,  / Erembourg qui gouverna le Maine,
Et Jeanne, la bonne lorraine  / Que les Anglais brûlèrent à Rouen,
Où sont-elles, Vierge souveraine ?  / Mais où sont les neiges d’antan ? »350

François VILLON (vers 1431-1463), Le Grand Testament, Ballade des dames du temps jadis (1462)

La reine Berthe au Grand pied (720-783) est la femme de Pépin de Bref et la mère de Charlemagne.

Son Grand pied serait un pied bot (comme pour Talleyrand, le Diable boiteux). On trouve aussi mention écrite de Berthe aux Grands pieds, la signification symbolique devenant alors très complexe. En réalité, presque tout relève de la légende ou d’hypothèses incertaines dans sa vie, mais sa statue existe bel et bien à Paris, au jardin du Luxembourg, dans la série des Reines de France et Femmes illustres.

Charlemagne : Charles le Grand (Carolus Magnus)

« Charles, savant, modeste, […] maître du monde, bien-aimé du peuple […], sommet de l’Europe […] est en train de tracer les murs de la Rome nouvelle. »70

ANGILBERT (vers 740-814) parlant de Charlemagne en 799. Encyclopædia Universalis, article « Europe »

Poète et historien, ministre, conseiller et ami de Charlemagne, Angilbert épousera en secret sa sœur Berthe (sa fille selon d’autres sources) et se retirera dans un monastère où elle le suivra. Il finira saint. C’est l’un des principaux acteurs de cette « Renaissance carolingienne » essentiellement culturelle. À cette époque, la « Rome nouvelle » désigne l’Empire d’Occident reconstitué, ce qui deviendra les six premiers pays du Marché commun, ancêtre de l’Union européenne.

Charlemagne, béni et sacré par le pape en 800, exerce sur ce vaste territoire une influence personnelle en tout domaine. Cependant, son empire ne restaure qu’en apparence l’Empire romain. Gouverné d’Aix-la-Chapelle, hétérogène, mais avant tout franc, c’est une entité politique appuyée sur le christianisme et sur l’équilibre des forces. La suite de l’Histoire montrera sa fragilité.

Louis Ier : le Pieux ou le Débonnaire

« Hélas ! où est-il cet empire qui s’était donné pour mission d’unir par la foi des races étrangères ? […] Il a perdu son honneur et son nom […] Au lieu d’un roi, il y a un roitelet ; au lieu d’un royaume, des fragments de royaume. »108

FLORUS de Lyon (??-vers 860), Querela de divisione imperii. Charlemagne, empereur et roi (1989), Georges Bordonove

Écrite par un diacre entre 840 et 860, complainte sur le démembrement de l’Empire après Louis Ier le Pieux (778-840). Sa piété se manifeste par une politique plus respectueuse de l’autorité du pape que sous Charlemagne. Il est également réputé pour fondre en larmes quand il entre dans un lieux saints. Quant au caractère débonnaire, il atteste d’une grande douceur. Bref, il manque d’autorité. D’où la nostalgie des élites intellectuelles qui voient la fin d’un empire qu’ils auraient voulu éternel. Faire renaître l’Empire de Charlemagne sera le but plus ou moins avoué de Napoléon, de certains révolutionnaires et des Européens les plus ardents. En attendant, la France à peine née est fort malmenée !

Charles II : le Chauve

« Les invasions des païens et les mauvais desseins des gens qui ne sont chrétiens que de nom détruisirent l’effet des capitulaires que [Charlemagne] avait faits pour maintenir l’ordre. »109

CHARLES le Chauve (823-877), vers 875. Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution (1911), Ernest Lavisse, Paul Vidal de La Blache

Constatation désabusée du petit-fils de Charlemagne, peu avant sa mort : royaume ravagé par les Normands et les Sarrasins, désordres aquitains, révoltes bretonnes, brigandage généralisé. À quoi s’ajoute l’arrogance des Grands qui marque le début de la féodalité. À la fin du IXe  siècle, conséquence de partages successoraux, guerres et sécessions, l’ancien Empire sera divisé en sept royaumes indépendants. Il est grand temps de remettre un peu d’ordre.

Hugues le Grand : le Faiseur de rois

« Trêve à nos tentatives de discordes ! Discutons d’un commun accord du choix d’un prince. »116

HUGUES le Grand (??-956), 936. Histoire de France (991-998), Richer de Reims

Intitulée aussi Quatre livres d’histoire, c’est la meilleure chronique pour le Xe siècle, écrite par un moine – comme la plupart de ses confrères, Richer a pour lui le temps, la culture… et une certaine indépendance face aux princes.

Hugues est le fils de Robert Ier qui a pris la place du roi Charles le Simple, avant d’être tué à Soissons en 922. Incapable d’imposer sa tutelle et résigné à en finir avec l’anarchie, il reconnaît implicitement le tort de son père.

Louis IV : Louis d’Outre-mer

« Rappelez d’outremer le fils de Charles, Louis, et choisissez-le, comme il convient, pour votre roi. »117

HUGUES le Grand (??-956), 936. Histoire de France (991-998), Richer de Reims

Hugues le Grand, le Faiseur de rois, propose donc, après une période d’anarchie, de reconnaître le roi légitime, surnommé Louis d’Outremer (920-954) : sa mère, la reine Ogive, l’avait emmené en Angleterre (Outre-mer) à la déposition de son mari Charles le Simple. D’où la (seconde) restauration carolingienne, en 936.

Hugues Ier : Capet

« Dans la personne de Hugues Capet s’opère une révolution importante : la monarchie élective devient héréditaire ; en voici la cause immédiate : le sacre usurpa le droit d’élection. »155

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Analyse raisonnée de l’histoire de France (1845)

Le grand écrivain romantique projetait une Histoire de France qui ne verra jamais le jour, mais il a publié quelques essais et réflexions sur les deux thèmes qui lui tiennent le plus à cœur : la religion, et la monarchie.

C’est l’un des apports capitaux du règne d’Hugues Capet (940-966), premier capétien : il fonde une nouvelle dynastie et pour en assurer la pérennité, le jour de Noël suivant (25 décembre 987), il s’empresse de faire élire et sacrer par anticipation son fils Robert dit le Pieux qu’il associe au trône.

Sa dynastie va finir par se confondre avec le royaume jusqu’en 1792 : son élection marque la vraie naissance de la France. Quant au surnom de Capet, il se réfère à la chape abbatiale, synonyme de cape ou de chapeau. Diverses légendes brodent sur cette origine oubliée, mais ressuscitée sous la Révolution pour se moquer du dernier héritier dans la dynastie, Louis XVI devenu Louis Capet, chansonné, jugé puis guillotiné en 1793.

Robert II : le Pieux

« Celui qui l’a pris en avait sans doute plus besoin que moi. »158

ROBERT II le Pieux (vers 970-1031), à sa femme Constance. Histoire des Français (1821-1844), Simonde de Sismondi

Un jour de fête à Étampes, Robert a fait entrer quelques pauvres dans la salle où il soupe et leur donne à manger par terre comme à des chiens que gâte leur maître. Après leur départ, on s’aperçoit qu´ils ont coupé les franges d´or du manteau royal. La reine, fort en colère, regrette les belles franges, mais le roi excuse le larcin.

Une autre fois, devant un voleur pris sur le fait, il dit : « Ne prends pas tout. Il faut qu’il en reste pour tes camarades. » Les pauvres qui savent la grande charité du roi Robert en abusent quelquefois. Les chroniqueurs racontent plusieurs anecdotes du même genre.

En fait le roi, certes chrétien et pieux, est surtout conscient de l’état pitoyable du royaume et de la misère de ses sujets : famines, épidémies, luttes féodales, début du catharisme. La principale réussite du règne sera l’annexion de la Bourgogne au domaine royal.

Guillaume de Normandie : le Bâtard, le Conquérant

« Par les splendeurs de Dieu ! Cette terre, voilà que je l’ai saisie dans mes mains. Elle ne nous échappera plus ! »162

GUILLAUME le Conquérant (vers 1027-1087), débarquant en Angleterre, 29 septembre 1066. Histoire de Guillaume le Conquérant (biographie inachevée), Guillaume de Poitiers, historien contemporain

Trébuchant sur le rivage anglais entre Eastbourne et Hastings et tombé sur le sable, il veut ainsi conjurer le mauvais sort.

Guillaume de Normandie, dit le Bâtard, aura besoin de beaucoup de chance et de courage, avant de devenir Guillaume le Conquérant à la victoire de Hastings (14 octobre 1066) et de continuer l’aventure qui le fera roi d’Angleterre.

Sa bâtardise n’est pas si dramatique : son père Robert Ier (le Magnifique) n’était certes pas marié à sa mère Arlette de Falaise, mais le droit canonique n’imposera le sacrement du mariage qu’au concile de Latran (1215). C’est donc plus tard que le qualificatif infâmant de Bâtard viendra en antithèse du Conquérant. Détail de l’histoire souvent réécrite.

« Aucun jour ne brilla pour [la Normandie] plus joyeux que celui où elle apprit […] que son prince, auteur de la paix dont elle jouissait, était devenu un roi. Villes, châteaux, domaines, monastères se félicitaient grandement de sa victoire et plus encore de sa royauté. »165

GUILLAUME de Poitiers (vers 1020-1090). Histoire de Guillaume le Conquérant (biographie inachevée), Guillaume de Poitiers, historien contemporain

Le biographe peint la joie des habitants de la Normandie apprenant la nouvelle : leur duc, Guillaume le Bâtard, devenu le Conquérant après la victoire d’Hastings, est également Guillaume Ier roi d’Angleterre, sacré dans l’abbaye de Westminster, la même année à Noël – 25 décembre 1066.

Guillaume devra guerroyer en Angleterre pour s’imposer aux seigneurs saxons et constituer un État anglo-normand. La puissance de cet État porte ombrage au roi de France Philippe Ier qui reprend contre lui la lutte de son père Henri Ier. Elle dure dix ans, souvent à l’avantage du roi de France, et se termine avec la mort de Guillaume devant Mantes (1087).

Ses trois fils se partagent son royaume : suivent des guerres au cours desquelles la Normandie change souvent de maître. Elle ne sera reconquise par la France qu’en 1204, l’Angleterre y renonçant officiellement au traité de Paris de 1259.

Louis VI : le Gros, le Batailleur, l’Éveillé

« Gardez-vous bien de différer encore le moment de nouer le lien conjugal […] Qu’il sorte bientôt de votre chair celui qui doit rendre vaines les espérances des ambitieux et fixer sur une seule tête l’affection changeante de vos sujets ! »179

YVES de Chartres (1040-1116), au roi Louis VI le Gros. Louis VI le Gros : annales de sa vie et de son règne, 1081-1137 (1890), Achille Luchaire

L’évêque de Chartres encourage le roi à quitter sa vie de veuf joyeux : « Ce mariage n’aura pas seulement pour effet d’apaiser les mouvements charnels et les désirs illicites : il forcera encore au silence la haine de vos détracteurs. »

Louis VI (1081-1137) va donc épouser en 1115 Adélaïde de Savoie, fille du comte de Maurienne qui lui donnera six fils et une fille. Physiquement, son surpoids est avéré : le Gros (Grossus), dit aussi le Gras (Crassus) et l’Obèse (Pinguis). Héritage de ses parents et habitude trop manger des guerriers chasseurs (il mourra d’une dysenterie due à un excès de bonne chère). Mais rien ne nuit à sa popularité : en presque trente ans de règne, il affermit le pouvoir royal, il soumet par les armes des vassaux rebelles et pillards et développe les communes, au détriment des seigneuries laïques et ecclésiastiques. D’où son surnom flatteur de Batailleur. Il est également surnommé l’Éveillé – en fait, insomniaque (Non dor miens). Peu de rois sont cernés avec une telle précision et au final, le bilan est positif pour Louis VI.

Le crédit moral de la Couronne en est rehaussé et le sentiment national émerge de la féodalité. Une plus grande sécurité des routes et voies d’eau favorise l’essor du commerce. Seule ombre au tableau : la guerre avec l’Angleterre pour la possession de la Normandie. Elle va continuer, quand son deuxième fils lui succède, Louis VII le Jeune.

Louis VII : le Jeune, le Pieux

« Nous, en France, nous n’avons rien sinon le pain, le vin et la gaieté. »183

LOUIS VII le Jeune (vers 1120-1180), à l’ambassadeur du roi d’Angleterre, vers 1150. Histoire de la chrétienté d’Orient et d’Occident (1995), Jacques Brosse

Ainsi le roi vante-t-il les vraies richesses des Français à l’archidiacre d’Oxford, Gautier Map, qui l’entretenait de la richesse du royaume d’Angleterre. Louis VII oppose fièrement son pays aux autres royaumes : « Le roi des Indes a des pierres précieuses, des lions, des léopards, des éléphants ; l’empereur de Byzance se glorifie de son or et de ses tissus de soie ; le Germanique a des hommes qui savent faire la guerre, et des chevaux de combat. Ton maître le roi d’Angleterre a hommes, chevaux, or, pierres précieuses, fruits. »

Louis VII est dit le Jeune en tant que fils cadet de Louis le Gros. Le Pieux est synonyme d’une dévotion quasi monacale et d’un tempérament ascétique opposé à celui de son père. Il devait d’ailleurs être moine et se retrouva roi sans y être préparé. Le règne s’en ressentira.

Les relations vont se tendre quand Henri Plantagenêt, devenu Henri II roi d’Angleterre en 1154, se retrouve à la tête du tiers de la France, avec l’Aquitaine de sa femme Aliénor (ex-épouse de Louis VII). Même si ce domaine lui échoit par le jeu normal des règles féodales, c’est une menace évidente pour la dynastie française.

Dans le conflit chronique opposant les deux rois, chacun essaiera de débaucher les vassaux de l’autre, sans en venir pourtant à l’affrontement généralisé, ni à la guerre ouverte.

Philippe II : Philippe Auguste, Dieudonné, le Maupigné

« Jamais depuis ne fut personne qui osa faire la guerre au roi Philippe, mais il vécut depuis en grande paix et toute la terre fut en grande paix un grand moment. »201

Un chroniqueur anonyme. Le Dimanche de Bouvines, 27 juillet 1214 (1973), Georges Duby

Philippe Auguste (1165-1223) reste dans l’histoire comme un « grand rassembleur de terres » : sous son règne de quarante-trois ans et celui, éphémère, de son fils Louis, ont été opérées des réunions durables et importantes au Domaine royal, soit par mariage et héritage (Amiénois, Vermandois, Artois, Boulenois), soit par conquête (Normandie, Maine, Anjou, Poitou – l’essentiel des fiefs anglais en France). La paix revenue avec les étrangers, la guerre civile continue : croisade contre les Albigeois presque ininterrompue de 1209 à 1244.

Ce grand roi de France méritait bien trois surnoms. Maupigné signifie simplement mal peigné. Dieudonné (don ou cadeau de Dieu) tient au fait que son père attendit près de trente ans pour que sa troisième épouse (Adèle de Champagne) lui donne enfin un héritier. Pour la même raison, Louis XIV le Roi-Soleil sera également surnommé Dieudonné.

Quant au surnom le plus connu de Philippe II, il lui est donné par Rigord moine de Saint-Denis, chroniqueur contemporain et auteur d’une Gesta Philippi Augusti reprise en partie dans les Grandes Chroniques de France. Il fait référence au mois de naissance du roi (21 août) et à ses conquêtes territoriales qui l’élèvent au rang des empereurs romains. Rigord se fonde sur une interprétation personnelle de l’étymologie d’Augustus, rattachée au verbe augeo (augmenter, enrichir), rappelant l’agrandissement et l’enrichissement du royaume par Philippe.

Louis VIII : le Lion

« Après qu’il fut quelque peu affaibli et chu en vieillesse, [Philippe Auguste] n’épargna pas son fils, il l’envoya par deux fois en Albigeois à grand ost pour détruire la bougrerie de la gent du pays. »204

Grandes Chroniques de France

La croisade contre les Albigeois est l’un des épisodes sanglants de l’histoire de France. Le Dauphin est allé mettre en vain le siège devant Toulouse, en 1219. Mais il prend Marmande, la même année.

Devenu roi, Louis VIII le Lion (1187-1226) ne règne que trois ans. Mais il poursuit cette croisade intérieure et remporte par ailleurs des succès contre les Anglais d’Henri III. D’où la référence au roi des animaux réputé pour sa bravoure.

Thibaud IV de Champagne : le Chansonnier

« Seigneurs, sachez : qui or ne s’en ira / En cette terre où Dieu fut mort et vif,
Et qui la croix d’outre-mer ne prendra / Grand-peine aura à gagner paradis. »212

THIBAUD IV (1201-1253), comte de Champagne, chant de croisade. Troubadours et trouvères (1960), France Igly

Guerrier aux côtés de Louis VIII le Lion contre les Anglais et en croisade contre les Albigeois, Thibaud prit la tête de la première révolte des barons voulant empêcher Blanche de Castille de faire sacrer un peu trop vite son fils (1226). Mais bientôt soumis au jeune roi, il se rallie à la régente, femme de caractère et d’esprit, belle de surcroît. On le dit même passionnément épris : il compose des poèmes d’amour courtois qu’il expose sur les murs de ses palais.

Trouvère le plus réputé du temps, surnommé Thibaud le Chansonnier et salué par Dante dans sa Divine Comédie, il compose cette chanson pour la septième croisade, menée par Louis IX. Très pieux lui-même (comme tant de personnages au Moyen Âge), il participa à la sixième croisade des barons (1239) qui récupéra une partie du royaume de Jérusalem.

Louis IX : Saint Louis, le Prud’homme

« Maintes fois il lui arriva, en été, d’aller s’asseoir au bois de Vincennes, après avoir entendu la messe ; il s’adossait à un chêne et nous faisait asseoir auprès de lui ; et tous ceux qui avaient un différend venaient lui parler sans qu’aucun huissier, ni personne y mît obstacle. »151

Jean de JOINVILLE (vers 1224-1317), Le Livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis

Jean, sire de Joinville en Champagne, a suivi son seigneur Thibaud de Champagne à la cour du roi. Très pieux, il décide de partir avec les chevaliers chrétiens pour la septième croisade en Égypte et c’est alors que Louis IX l’attache à sa personne, comme confident et conseiller.

La partie anecdotique de sa chronique, la plus touffue, se révèle aussi la plus riche et cette page, l’une des plus célèbres de l’œuvre. L’historien, témoin direct des faits rapportés, campe un roi vivant et vrai, humain et sublime à la fois. Il sera très utile, après la mort du roi, pour l’enquête qui va suivre avant le procès en canonisation. Louis IX reste à jamais Saint Louis pour l’histoire, même si plusieurs rois ont manifesté une piété propre au Moyen Âge, temps des cathédrales et des croisades – guerres saintes contre les Infidèles, autrement dit les Musulmans.

« À justice tenir et à droit rendre, sois loyal et raide [droit] à tes sujets […] et soutiens la querelle du pauvre jusqu’à ce que la querelle soit éclaircie. »218

LOUIS IX (1214-1270), à son fils aîné Philippe, vers 1255. Le Livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis (posthume), Jean de Joinville

Le roi est particulièrement soucieux d’une justice équitable, comme en témoigne par exemple cette ordonnance stipulant : « Défense aux baillis et aux prévôts de contraindre par menace, peur ou chicane, nos sujets à payer amende en cachette. » Son surnom de Prud’homme prend sa racine dans le verbe latin « prodesse » : être utile. Le preux homme ou « prode homme » est alors un valeureux et prudent conseiller.

Il nous reste aujourd’hui le Conseil de Prud’hommes, juridiction compétente pour les litiges du travail survenant entre employeurs et salariés.

« À qui se pourront désormais / Les pauvres gens clamer
Quand le bon roi est mort / Qui tant sut les aimer. »225

Complainte sur la mort de Louis IX (1270). Histoire générale du IVe siècle à nos jours (1901), Ernest Lavisse, Alfred Rambaud

Les vertus unanimement reconnues de ce roi mènent à sa canonisation par Boniface VIII – dès 1297, à la demande de son petit-fils Philippe le Bel. Mais il faut des rois de transition entre les grands rois et le règne du successeur commence mal.

Philippe III : le Hardi

« Le fils de Saint Louis, Philippe le Hardi, revenant de cette triste croisade de Tunis, déposa cinq cercueils au caveau de Saint-Denis. Faible et mourant lui-même, il se trouvait héritier de presque toute sa famille. »226

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome III (1837)

Saint-Louis est mort au début de la septième croisade, devant Tunis. Outre son père, le nouveau roi a perdu sa femme, un enfant mort-né, son beau-frère et ami le roi de Navarre (Thibaut de Champagne) et la femme de ce dernier.

Ce règne si mal commencé ne continue pas mieux : échec de la candidature de Philippe II le Hardi à l’empire (1273), massacres des Français en Sicile (1282), défaite de la France contre l’Aragon (1285).

Philippe IV : le Bel, le Roi de fer, le Roi de marbre, le Faux-monnayeur

« Ce n’est ni un homme ni une bête, c’est une statue. »230

Bernard SAISSET (vers 1232-vers 1311), parlant de Philippe le Bel. Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution (1911), Ernest Lavisse, Paul Vidal de La Blache

L’évêque de Pamiers est ami du pape Boniface VIII qui a créé cet évêché pour lui. Le portrait qu’il fait du roi, ennemi déclaré du pape, est fatalement partial. Mais les adversaires de Philippe le Bel l’appelleront souvent « roi de fer » ou « roi de marbre », il doit donc y avoir une part de vérité dans ce portrait.

« Le roi est un faux-monnayeur et ne pense qu’à accroître son royaume sans se soucier comment. »236

Bernard SAISSET (vers 1232-vers 1311), 12 juillet 1301. Philippe le Bel et le Saint-Siège de 1285 à 1304 (1936), Georges Alfred Laurent Digard

Philippe le Bel a gardé cette réputation de faux-monnayeur : ce n’est ni médisance ni légende. Le faux-monnayage royal consiste, lors de la refonte de pièces de monnaie, à diminuer leur poids en métal précieux tout en conservant leur valeur légale. Certaines années, la moitié des recettes royales vient de ce bénéfice sur le monnayage. Bien plus tard, on recourra à la planche à billets. Ces mesures sont toujours impopulaires et Philippe le Bel n’est pas un roi aimé du peuple.

Mais avec l’argent ainsi acquis, il finance des guerres pour agrandir son royaume. Telle est sa mission et son métier de roi, à l’époque : « La France fut faite à coups d’épée. La fleur de lys, symbole d’unité nationale, n’est que l’image d’un javelot à trois lances. » Charles de Gaulle (La France et son armée, 1938). Formule lapidaire, mais vérité historique : les rois, en particulier les Capétiens, ont dû combattre les puissants vassaux et les nations frontalières, pour créer la France.

Louis X : le Hutin, le Querelleur

« Pesez, Louis, pesez ce que c’est que d’être roi de France. »260

PHILIPPE IV le Bel (1268-1314) à son fils aîné Louis, le jour de sa mort, 29 novembre 1314. La Nouvelle Revue des deux mondes (1973)

C’est le « mot de la fin » politique du dernier grand Capétien. Certes impopulaire de son vivant et mal aimé de certains historiens, Philippe le Bel fit faire des progrès décisifs à la royauté : diversification des organes de gouvernement (Parlement, Chambre des comptes, etc.), grandes ordonnances de « réformation » du royaume, raffermissement de l’État contre la féodalité, lutte contre la justice ecclésiastique et indispensable centralisation. La France est à présent le pays le plus riche et le plus peuplé d’Europe.

Son fils va devenir Louis X le Hutin (l’entêté), dit aussi le Querelleur. Suivant l’exemple de rapacité de son père, il dépouille les juifs et les banquiers lombards, et vend des chartes d’affranchissement aux serfs.

Jean Ier : le Posthume 

« La nature humaine est ainsi faite qu’elle ne peut dépasser le terme qui lui est fixé ; aussi sans plus de phrases avons-nous décidé de sécher nos larmes, de prier avec vous le Christ pour l’âme du défunt roi mon frère, et de nous montrer empressé au gouvernement des royaumes de France et de Navarre. »261

PHILIPPE V le Long (1294-1322), accédant à la régence le 5 juin 1316. Histoire de Philippe le Long, roi de France, 1316-1322 (1975), Paul Lehugeur

Louis X le Hutin a régné moins de deux ans. Il meurt ce 5 juin – ayant bu de l’eau glacée, étant en sueur après une partie de jeu de paume. Son frère Philippe devient régent. L’épouse du défunt roi accouche d’un héritier mâle, Jean Ier Posthume. Il ne vit que cinq jours. Une crise dynastique va s’ouvrir, faute d’héritier mâle en ligne directe.

Philippe V : Le Long

« Le royaume de France est si noble qu’il ne peut aller à femelle. »262

États du royaume, 2 février 1317. Histoire de France (1863), Auguste Trognon

Suite à la mort de Jean Ier, fils posthume de Louis X le Hutin, le deuxième fils de Philippe IV le Bel se fait couronner roi le 9 janvier 1317, sous le nom de Philippe V dit le Long (de grande taille).

Il s’impose avec l’appui des états généraux, au détriment de la fille de Louis X le Hutin, Jeanne de Navarre. Les représentants de l’État vont plus loin, excluant les femmes de la succession au trône : « Le royaume de France est si noble qu’il ne peut aller à femelle. » Résurgence de la loi salique qui remonte à Clovis et n’était appliquée que localement.

Philippe V meurt en 1322, ne laissant que des filles. Son frère Charles IV, troisième et dernier fils de Philippe IV le Bel, accède au trône.

Charles IV : le Bel

« Ce roi régna grand temps sans rien faire. »

Parole d’un chroniqueur contemporain (Historia, octobre 2005)

On sait peu de choses sur la personnalité de Charles le Bel (qui reprend le surnom du bien connu Philippe IV). Les chroniqueurs ont jugé sévèrement ce roi qui « tenait plus du philosophe que du roi ». Il semble toutefois avoir été soucieux de faire respecter la justice.

Il meurt à son tour sans descendance mâle, le 1er février 1328. C’est la fin des Capétiens directs et le début des Valois.

Philippe VI de Valois : le Catholique

« Le roi d’Angleterre n’a nul droit de contester mon héritage. J’en suis en possession et défendrai mon droit de tout mon pouvoir contre tout homme. »280

PHILIPPE VI de valois (1294-1350), 24 mai 1337. Histoire de France racontée par les contemporains (1880), Achille Luchaire et Berthold Zeller

Le roi d’Angleterre Édouard III peut juridiquement prétendre à la succession (comme petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle de France), mais le sentiment national l’ayant emporté, l’assemblée des barons avait choisi le Français, Philippe. Les relations se tendent à nouveau entre les deux pays. La Guerre de Cent ans commence (mal).

« Ouvrez, c’est l’infortuné roi de France. »284

PHILIPPE VI de VALOIS (1294-1350), aux gardes du château de la Broye, le soir de la défaite de Crécy, 26 août 1346. Chroniques, Jean Froissart

Le roi demande asile. Après cette bataille mal préparée, mal conduite, mal terminée, il a dû fuir. Tous les chevaliers qui lui étaient restés fidèles sont morts ou en déroute. Il se repose au château jusqu’à minuit, avant de repartir pour Amiens. Quand il apprend l’étendue du désastre, il se retire à l’abbaye de Moncel, pour y méditer plusieurs jours.

Le bilan de Crécy est difficile à faire, les chiffres variant de 1 à 10 selon les sources. Il y a vraisemblablement quelque 1 500 chevaliers français tués, dont 11 de haute noblesse. Parmi eux, Louis Ier, comte de Nevers et de Flandre, prend le nom posthume de Louis de Crécy.

« Infortuné », cela signifie abandonné par la fortune, par la chance. La légende des « Rois maudits » s’applique bien aux Valois pendant la guerre de Cent Ans, à commencer par Philippe VI. Mais la malédiction s’étend aussi à la France. C’en est fini du « beau Moyen Âge » - l’expression nous vient du XIXe siècle, passionnément médiéviste.   

Jean II : le Bon, l’Intrépide

« Le roi Jean était souvent hâtieux, dans sa haine. »292

Jean FROISSART (vers 1337-vers 1400), Chroniques

Philippe VI meurt le 22 août 1350, après avoir acheté le comté de Montpellier et rattaché le Dauphiné à la couronne, laissant pourtant le royaume dans un triste état.

Son fils Jean II, dit le Bon (le brave), est couronné le 26 septembre 1350 à Reims. Son règne s’ouvre sur un drame qui illustre le trait de caractère dénoncé par le chroniqueur. Raoul de Brienne, « un des plus glorieux chevaliers du royaume », connétable de France, prisonnier au siège de Cane en 1346, est relâché par les Anglais sans demande de rançon. De là à le croire traître… Le nouveau roi est trop heureux d’écouter ces ragots, d’autant qu’il le soupçonne d’avoir été jadis l’amant de sa première épouse. Quand le connétable se présente devant toute la cour pour rendre hommage au nouveau roi, il le fait saisir par ses sergents, jeter dans les cachots du Louvre, pour l’en extraire deux jours plus tard et « sans loi et sans jugement » le faire décapiter, le 18 novembre 1350.

« Là périt toute la fleur de la chevalerie de France : et le noble royaume de France s’en trouva cruellement affaibli, et tomba en grande misère et tribulation. »297

Jean FROISSART (vers 1337-vers 1400), Chroniques

Le chroniqueur dresse le bilan de la bataille de Poitiers : « Avec le roi et son jeune fils Monseigneur Philippe, furent pris dix-sept contes, outre les barons, chevaliers et écuyers et six mille hommes de tous rangs. » Chiffres considérables pour l’époque et « fortuneuse bataille » pour les Anglais : leur Prince Noir a capturé le roi de France ! Il a aussi ordonné le massacre des soldats français blessés qui ne pouvaient payer rançon, chose contraire à toutes les règles de la chevalerie – une légende veut qu’il en ait eu grande honte devant son père, le roi d’Angleterre, et qu’il ait alors mis son armure à la couleur du deuil.

Jean II le Bon a préféré se rendre plutôt que fuir, pensant que son sacrifice allait sauver l’honneur perdu de l’armée. En fait, la France va le payer très cher. Outre la guerre à financer, il faut verser la rançon du roi prisonnier en Angleterre : 4 millions d’écus d’or, somme proportionnelle à son prestige. Les impôts s’alourdissent (gabelle et taille). Les paysans pauvres, les Jacques, vont se révolter (d’où le mot de « jacquerie »), tandis que les Grandes Compagnies (bandes de mercenaires bien organisées) pillent et rançonnent les plus riches provinces. Pour comble, Paris va se soulever contre le pouvoir royal représenté par le dauphin Charles, la guerre civile s’ajoutant alors à la guerre étrangère.

Philippe II de Bourgogne : le Hardi

« Père, gardez-vous à droite, père, gardez-vous à gauche. »296

PHILIPPE II de Bourgogne, dit le Hardi (1342-1404), à Jean II le Bon, bataille de Poitiers, 19 septembre 1356. Histoire de France (1868), Victor Duruy

Le dernier fils du roi, à 14 ans, tente de détourner les coups pour sauver son père. Le jeune prince ne régnera pas, mais il recevra pour son courage la Bourgogne en apanage et le surnom de Philippe le Hardi.

Jean le Bon (ou le Brave) aligne 15 000 hommes. Face à lui, 7 000 Anglais et à leur tête, le Prince Noir – surnom du prince de Galles, redoutable chef de guerre. Les archers anglais, bien placés, criblent de flèches par le côté nos chevaliers français qui ne sont armés et protégés que de face. La défaite de Crécy, dix ans plus tôt, n’a pas servi de leçon, et les Anglais renouvellent leur tactique gagnante, archers anglais contre chevaliers français.

Étienne Marcel : le Premier maire de Paris

« Ceux que nous avons tués étaient faux, mauvais et traîtres. »300

Étienne MARCEL (vers 1316-1358), 22 février 1358. Histoire de la bourgeoisie de Paris depuis son origine jusqu’à nos jours (1851), Francis Lacombe

Il vient de faire assassiner devant le dauphin ses deux conseillers, les maréchaux de Champagne et de Normandie. Paris acclame son prévôt : c’est la première journée révolutionnaire parisienne de l’Histoire.

Maître de Paris, Étienne Marcel se rêve peut-être roi de France. Il veut gagner la province à sa cause, avec la complicité de Charles de Navarre, dit Charles le Mauvais. Petit-fils de Louis X, prétendant le plus direct à la couronne par les femmes, très frustré de ne pouvoir faire valoir ses droits, ce prince ne cessera de comploter et de trahir.

Le dauphin, pour affermir son autorité alors que son père est toujours prisonnier des Anglais, a pris le titre de régent du royaume. Il fuit la capitale, réunit une armée, bloque Paris. Étienne Marcel s’apprête à livrer la ville aux troupes de Charles le Mauvais qui a fait alliance avec les Anglais, quand il meurt, assassiné par Jean Maillard, partisan du dauphin, le 31 juillet 1358. Dès le lendemain, le dauphin rentre à Paris où ont été massacrés tous les partisans du prévôt.

Étienne Marcel est l’exemple type d’un personnage historique dont l’action et la personne sont jugées de façons totalement opposées : la gauche encensera cet ancêtre des révolutionnaires « plein de patriotisme », dévoué pour son pays jusqu’à lui faire sacrifice de « sa fortune et de sa vie », alors que la droite en fait « un émeutier, un assassin et un traître ».

Charles V : le Sage

« Les clercs qui ont sagesse, on ne peut trop honorer, et tant que sagesse sera honorée en ce royaume, il continuera à prospérité, mais quand déboutée y sera, il décherra. »307

CHARLES V le Sage (1338-1380). Livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles le Quint, Christine de Pisan

Le nouveau roi est porté sur les choses de l’esprit, différent en cela de son père Jean II le Bon et de la plupart des chevaliers de l’époque. Passionné de philosophie et de science, d’astrologie, médecine et mathématique, il protège l’Université de Paris et crée une grande « librairie », ancêtre de notre Bibliothèque Nationale - d’où son surnom de Sage (qui signifie savant).

Du Guesclin : le Dogue noir de Brocéliande 

« La journée est nôtre, mes amis ! »308

Bertrand DU GUESCLIN (1320-1380), Cocherel, 16 mai 1364. Chronique de Charles le Mauvais (1963), François Piétri

La guerre dite de Cent Ans a repris, après quatre ans de trêve, suite au traité de Brétigny (1360) qui a libéré le roi Jean II le Bon, mais laissé aux Anglais Calais, le Poitou et le Sud-Ouest – soit un tiers de la France.

Les Français ont désormais dans leur rang un vaillant capitaine : Du Guesclin, 45 ans, l’aîné de dix enfants d’une famille bretonne. Pour fêter l’avènement du nouveau roi, il affronte près d’Évreux les Anglo-Navarrais commandés par Charles le Mauvais. Prenant leçon des erreurs commises à Crécy et Poitiers, Du Guesclin adopte une nouvelle tactique de harcèlement, contraignant l’ennemi à un corps à corps où les redoutables archers anglais deviennent inutiles.

« Vainqueur de gens et conquéreur de terre,
Le plus vaillant qui onques fut en vie,
Chacun pour vous doit noir vêtir et querre [chercher].  
Pleurez, pleurez, fleur de la chevalerie. »315

Eustache DESCHAMPS (vers 1346-vers 1406), Ballade sur le trépas de Bertrand Du Guesclin

Capitaine puis connétable, ce guerrier incarna le sentiment patriotique naissant. D’une laideur remarquable et d’une brutalité qui fit la honte de sa famille, il gagna le respect de la noblesse, par son courage, sa force et sa ruse, pour devenir le type du parfait chevalier, héros populaire dont poèmes et chansons célèbrent les hauts faits. Cette ballade est l’œuvre la plus connue d’Eustache Deschamps. Quant au surnom étonnant…

« Puisque je suis laid, je veux être hardi. »

BERTRAND DU GUESCLIN (1320-1380) (citation non sourcée)

Il l’aurait dit très jeune et sa carrière serait donc une revanche sur une nature ingrate. Il n’est qu’à voir sa statue à Broons (village natal de Bretagne), sa tête de gisant (basilique de Saint-Denis) ou lire les descriptions des historiens : « les jambes courtes et noueuses », « les épaules démesurément larges » et « les bras longs », « une grosse tête ronde et ingrate », « la peau noire comme celle d’un sanglier ». On l’imagine aisément dans la forêt de Brocéliande, lieu mythique cher au poète Chrétien de Troyes à la fin du XIIe siècle, inspiré d’une forêt de petite Bretagne connue pour ses légendes.

Charles VI : le Fou ou le Fol, le Bien aimé

« Roi, ne chevauche plus avant, mais retourne, car tu es trahi. »318

Homme apostrophant le roi Charles VI, 4 août 1392. Chroniques, Jean Froissart

Charles VI, privé de grand chef militaire, mène une guerre quelque peu vaine et anarchique contre les Anglais. Mal remis d’une fièvre typhoïde, il prend la route de la Bretagne avec son armée. Il traverse la forêt du Mans, quand un homme lui apparaît, lépreux en haillons, hurlant cette terrible mise en garde au roi. Il est fasciné par le misérable, lorsque le bruit d’une lance heurtant un casque déclenche en lui un terrible réflexe : se croyant trahi dans sa tête déjà malade, il se rue sur son escorte qui fuit. Il tue néanmoins quatre hommes.

Quand l’épée du roi se brise enfin sur une armure, ses compagnons le maîtrisent à grand-peine et l’attachent à un chariot. L’escorte reprend le chemin du Mans. On crut qu’il allait mourir, il revient à la vie. Mais si grand fut son désespoir des « crimes » commis par lui durant cette scène qu’il ne s’en remit jamais tout à fait. Le drame du bal des Ardents où il faillit mourir brûlé vif et où il vit « arder » quatre invités de la noce provoqua une grave rechute dans la folie de Charles VI surnommé le Fou ou le Fol, mais aussi le Bien-Aimé par son peuple qui l’eut toujours en pitié.

Isabeau de Bavière : la grande Gaupe

« Dès le temps où notre fils sera venu à la couronne de France, les deux couronnes de France et d’Angleterre demeurent à toujours ensemble et réunies sur la même personne […] qui sera roi et seigneur souverain de l’un et de l’autre royaume ; mais gardant toutes les lois de chacun, et ne soumettant en aucune manière un des royaumes à l’autre, ni aux lois, droits, coutumes et usages de l’autre. »328

Traité de Troyes entre la France et l’Angleterre, 21 mai 1420. Histoire des Ducs de Bourgogne, de la Maison Valois 1364-1477 (1837), M. de Barante

Philippe le Bon, duc de Bourgogne (successeur de Jean sans Peur) et Isabeau de Bavière (1370-1435), reine de France, ont fait signer cet ahurissant traité au pauvre roi fou, Charles VI. Et les États vont ratifier.

Le fils en question est Henri V, roi d’Angleterre, et non pas le dauphin Charles qualifié par ses propres parents de « soi-disant dauphin ». Henri V de Lancastre consent à laisser la couronne de France à Charles VI, mais en attendant de lui succéder, il a « la faculté et exercice de gouverner et ordonner la chose publique ». En fait, ce traité livre la France aux Anglais. Henri V d’Angleterre conforte encore son héritage le 2 juin, épousant la fille de Charles VI, Catherine de France.

« Quelque guerre qu’il y eût, tempêtes et tribulations, les dames et demoiselles menaient grands et excessifs ébats. »325

Jean JUVÉNAL (ou Jouvenel) des URSINS (1350-1431), Chronique de Charles VI

En pleine Guerre de Cent Ans, la cour est un lieu de scandale. Isabeau de Bavière, passée au camp des Bourguignons, se comporte moins en reine de France qu’en courtisane grecque ou en impératrice romaine. Pour ses débauches, le peuple la surnomme « la grande gaupe » (femme de mauvaise vie ou prostituée), toute la tendresse allant à la maîtresse du roi fou, Odinette de Champdivers.        

Odinette (ou Odette) de Champdivers : la Petite reine

« Abel ressemblait au roi Charles VI, que la petite reine Odette de Champdivers consolait tandis qu’Isabeau de Bavière dansait avec le duc d’Orléans dans le palais où souffrait son mari. »

Honoré de BALZAC (1799-1850), La Dernière Fée (1823)

Dans un roman de jeunesse, Balzac imagine quatre siècles plus tard l’abnégation de la favorite, sur des sources incertaines, mais dans une situation romanesque « en or ».

Odette de Champdivers (1390-1425), de bonne famille bourguignonne, est offerte au roi fou pour des raisons sans doute politiques – les Bourguignons s’étant alliés aux Anglais (contre les Armagnacs) et les jeux de pouvoir déchirant un peu plus la France en pleins Guerre de Cent Ans. Elle va recevoir les coups du roi dans ses accès de folie furieuse. En échange de ses services, la « Petite reine » sera richement « dotée » (deux manoirs, l’un à Créteil, l’autre à Bagnolet.)

Mais la jeune et très jolie femme s’attache véritablement au roi fou, inventant (dit-on) les cartes à jouer pour le distraire et revêtant (dit-on aussi) les habits de la reine pour coucher avec lui. De cette étrange union va naître une fille, Marguerite de Valois. La Petite reine très aimée du peuple et sa fille seront pourtant abandonnées à leur malheureux sort, après la mort du roi fou. Il est vrai que la situation de la France est elle-même tragique.

Jean de Courtecuisse : Docteur Sublime

« La misérable face du royaume a perdu son honneur et sa majesté. »322

Jean de COURTECUISSE (1350-1422), s’adressant au roi dans son sermon sur la Nativité, 23 mai 1413. Histoire du Moyen Âge (1937), Joseph Calmette, Eugène Déprez

Le chancelier de l’Université de Paris, surnommé Docteur Sublime pour son art oratoire, dit la grande misère du royaume de France plus que jamais divisé entre Armagnacs et Bourguignons : « Voyez le plat pays, il est pillé et rongé par les gens d’armes qui ont charge de le défendre et par les gens de justice. Et comment vos finances sont-elles gérées ? C’est à qui a pu en piller le plus. De tant d’impôts, de tant d’emprunts, tailles, aides, dixièmes, que vous est-il demeuré ? Rien. » La situation devient d’autant plus grave que chaque clan appelle tour à tour au secours l’ennemi anglais, trop heureux de se mêler des affaires de la France !

« Le royaume de France est une nef qui menace de sombrer. »324

Jean de COURTECUISSE (1350-1422), prêche à Notre-Dame, 22 janvier 1416. Le Redressement de la France au XVe siècle (1941), René Bouvier

La guerre de Cent Ans a repris, notre chevalerie est de nouveau défaite à la bataille d’Azincourt (1415). Le royaume est frappé « au chef », ayant à sa tête Charles VI le Fou, avec une reine ambitieuse et débauchée, Isabeau de Bavière. Le roi d’Angleterre, qui vise toujours la couronne de France, occupe un quart du territoire et anglicise des villes conquises – habitants tués ou expulsés, remplacés par des Anglais, premier exemple de transfert de population.

La guerre civile continue de plus belle. 29 mai 1418, les Bourguignons reprennent Paris : massacre de 522 Armagnacs dans la nuit. Fuyant la ville jonchée de cadavres « en tas comme porcs au milieu de la boue », le prévôt des marchands Tanguy du Châtel (chef des Armagnacs) emporte le dauphin Charles endormi dans ses bras – Charles VII n’y reviendra que vingt ans après. Le 12 juin, le connétable Bernard d’Armagnac, vrai maître du gouvernement, est massacré. Charles devient chef des Armagnacs et se proclame régent, résidant le plus souvent à Bourges. Plusieurs régions se rallient à lui. Mais les Bourguignons tiennent toujours Paris (80 000 morts de juin à septembre, une épidémie de choléra s’en mêlant) et gardent prisonnier le roi Charles VI le Fou. Il y a deux gouvernements en France.

Jeanne d’Arc : la Pucelle (d’Orléans)

« Gentil Dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle […] Mettez-moi en besogne et le pays sera bientôt soulagé. Vous recouvrerez votre royaume avec l’aide de Dieu et par mon labeur. »337

JEANNE d’ARC (1412-1431), château de Chinon, 8 mars 1429. Jeanne d’Arc, la Pucelle (1988), marquis de la Franquerie

Le dauphin, qui croit d’abord à une farce, est caché parmi ses partisans, et le comte de Clermont placé près du trône. Au lieu de se diriger vers le comte, Jeanne va directement vers Charles et lui parle ainsi, à la stupeur des témoins.

Charles VII  : le roi de Bourges, le « soi-disant Dauphin », le Victorieux, le Bien servi

« Gentil roi, or est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que vous vinssiez à Reims recevoir votre saint sacre, en montrant que vous êtes vrai roi et celui auquel le royaume de France doit appartenir. »343

JEANNE d’ARC (1412-1431). Jeanne d’Arc (1860), Henri Wallon

Jeanne a tenu parole, Charles est sacré à Reims le 17 juillet 1429 par l’évêque Regnault de Chartres. Alors seulement, Charles VII peut porter son titre de roi. Plusieurs villes font allégeance : c’est « la moisson du sacre ». En riposte, le duc de Bedford fait couronner à Paris Henri VI de Lancastre « roi de France ».

Les victoires ont permis de reconquérir une part de la « France anglaise », mais Jeanne, blessée, échoue devant Paris en septembre. Après la trêve hivernale (de rigueur à l’époque), elle décide de « bouter définitivement les Anglais hors de France », contre l’avis du roi qui a signé une trêve avec les Bourguignons. La guerre dite de Cent Ans ne se terminera qu’en octobre 1453, sous le règne de Charles VII qui en sera historiquement crédité. Finalement gagnant et bien servi aussi par le sort.

Agnès Sorel : la Dame de Beauté

« Vous êtes deux fois ma Dame de Beauté. »

CHARLES VII (1403-1461) (cité entre autre sur Herodote.net, mais non sourcé)

Le roi honore Agnès Sorel (1422-1450), lui accordant de somptueux cadeaux, comme le premier diamant taillé connu à ce jour - à l’époque, les diamants étaient portés par les hommes. Il lui offre aussi le château de Beauté-sur-Marne.

Sûre de ses charmes, la belle met en valeur sa chevelure bond cendré, sa peau claire entretenue par des bains au lait d’ânesse. Suivant la mode, elle épile son front déjà immense, rase ses sourcils (du jamais vu !) et souligne ses lèvres fines de rouge carmin. Couverte de bijoux, elle se pare de vêtements plus beaux que la reine n’en possède. Elle crée d’autres modes : coiffures immenses tenues par des hennins, colliers impressionnants, traînes exagérées, bordures de martre et de zibeline. Elle choque la Cour (sans le vouloir ?) avec ses robes « aux ouvertures de par-devant par lesquelles on voit les tétons », d’après le chancelier Jouvenel des Ursins (archevêques de Reims et membre du Conseil du roi) qui parle aussi de « puterie et ribaudie » et tout autre péché qui ne plut à Dieu. Chastelain écrit : « Cent milles murmures s’élevaient contre elle et non moins contre le roi. » Charles VII n’en a cure. Le pape Pie II témoigne de cette passion : « Le roi ne peut supporter qu’elle lui manquât un seul instant : à table, au lit, au conseil, il fallait toujours qu’elle fût à ses côtés. »

« Agnès Sorel n’a peut-être pas influencé le roi, mais elle a transformé l’homme. »

Georges MINOIS (né en 1946), Charles VII, un roi shakespearien (2005)

C’est la « deuxième femme de sa vie ». Elle a 22 ans et lui 40. Ils vont vivre cinq années de bonheur : le roi les a bien méritées. Elle mourra à 27 ans d’un empoisonnement au mercure (accidentel ou criminel ?).

Sa première chance fut Jeanne d’Arc. En un an d’épopée, la Pucelle d’Orléans redonna courage au « petit roi de Bourges » et lui permit de se faire enfin sacrer roi de France. Pourtant, Charles VII doute toujours de lui, il voit des complots partout et n’a confiance en personne, marqué par son passé. Sa mère indigne, Isabeau de Bavière, l’a déshérité comme dauphin et traité en bâtard. Son père Charles VI est le roi fou. Son premier fils le Dauphin, futur Louis XI, ne cesse de comploter contre lui. Quant à la reine Marie d’Anjou, amie soumise, elle n’a rien de désirable. Selon les  chroniqueurs, « même un Anglais aurait peur d’elle » et à 35 ans, les grossesses multiples l’ont déformée.

Agnès Sorel va donner à Charles la joie de vivre, une fierté masculine, un ascendant sur son entourage, une sociabilité royale et virile qu’il gardera jusqu’à sa mort, le jour de la sainte Madeleine, 22 juillet 1461 : « Je loue mon Dieu et le remercie de ce qu’il lui plaît que le plus grand pécheur du monde meure le jour de la fête de la pécheresse. »

Louis XI : le Prudent, l’Universelle aragne

« Il n’est venu là que pour me trahir. »373

CHARLES le Téméraire (1433-1477), soupçonnant Louis XI à Péronne, octobre 1468. Mémoires (1524), Philippe de Commynes

L’ambitieux et fastueux duc de Bourgogne succède à son père Philippe III le Bon, en 1467. Il prend aussitôt la tête de la deuxième grande coalition féodale contre Louis XI. Le roi propose au Téméraire de discuter les termes de la paix à Péronne. Le Téméraire se méfie du roi qu’il va qualifier d’« universelle aragne » (araignée). Non sans motif !

« Divide ut regnes. »
« Divise afin de régner. » « Diviser pour régner. »275

Maxime de LOUIS XI (1423-1483). Fleurs latines des dames et des gens du monde ou clef des citations latines (1850), Pierre Larousse

Maxime politique énoncée à la Renaissance par Machiavel et reprise par Catherine de Médicis. Avec cette autre maxime : « Qui nescit dissimulare, nescit regnare » (« Celui qui ne sait pas dissimuler, ne sait pas régner »), on a la clé de toute la politique du personnage réaliste et rusé, à la diplomatie retorse, aux manœuvres sans scrupules, ce dernier grand roi du Moyen Âge qui va briser le pouvoir des seigneurs féodaux, pour ouvrir les portes de l’ère moderne.

Lire la suite : les surnoms lors de la Renaissance et des Guerres de Religion

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