Les Surnoms - jeu de mots entre petite et grande Histoire (la Grande Armée) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Les surnoms de l’histoire

VII. L’épopée napoléonienne - la Grande Armée.

L’homme d’État est avant tout un militaire et la Grande Armée est le premier chef d’œuvre de Napoléon. Nous allons passer en revue vingt Noms résumés par leurs surnoms et jugés par l’empereur qui les connut mieux que personne, jouant de leurs défauts comme de leurs qualités.

L’armée de Napoléon : la Grande Armée

« L’armée, c’est la nation. »1762

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Premier Consul, au Conseil d’État, 4 mai 1802. Dictionnaire des citations françaises, Le Robert

Bonaparte est d’abord un militaire, avant de se révéler homme d’État. Entré à l’école militaire de Brienne à 9 ans (comme boursier), quand la Révolution commence, il a 19 ans et le grade de lieutenant d’artillerie (son arme préférée). Dès que la France entre en guerre en 1792, il se révèle à la fois stratège et chef surdoué, promu chef de brigade à 24 ans, « à cause du zèle et de l’intelligence dont il a fait preuve » au siège de Toulon (1793), reprenant la ville qui s’était livrée aux Anglais. Il est fait caporal à Lodi (1796), gardant ce surnom de Petit Caporal parmi les soldats. Ses campagnes d’Italie et d’Égypte apportent la gloire au jeune général sous le Directoire. Le Premier Consul combat avec passion, à la tête de ses hommes. L’Empire sera placé sous le signe des guerres qui s’enchaînent inéluctablement, des plus éclatantes victoires aux plus dramatiques défaites, entre légende dorée et légende noire d’un Napoléon toujours combattant. Intrépide, il s’affiche au premier rang, passe les ponts dans les bataillons de pointe. Le cheval mourut sous lui à plusieurs reprises, il reçut des balles dans la botte ou le pied : « Un homme comme moi se soucie peu de la vie. » Mais la force de l’armée, c’est Napoléon.

« Qu’était la Grande Armée, sinon une France guerrière d’hommes qui, sans famille, ayant de plus perdu la République, cette patrie morale, promenait cette vie errante en Europe ? »1763

Jules MICHELET (1798-1874), Extraits historiques (posthume, 1907)

Sur le plan institutionnel, la « Grande Armée » est d’abord le nom générique donné par Napoléon à l’armée d’invasion basée à Boulogne pour attaquer l’Angleterre en franchissant la Manche – projet abandonné après Trafalgar (1805) et l’anéantissement de la flotte française. Il se rabattra en 1808 sur le Blocus continental, plus ou moins efficace contre l’ennemie numéro un de la France (les historiens parlent de la « seconde Guerre de Cent Ans » de 1688 à 1815.

La Grande Armée désigne ensuite l’armée napoléonienne, réputée la meilleure du monde : grande par le nombre des soldats, plus d’un million et cent mille hommes de réserve ; grande aussi par la qualité, l’organisation, les généraux d’exception. Elle est initialement composée de sept corps d’armée, les sept « torrents » commandés par les maréchaux Augereau, Bernadotte, Davout, Lannes, Ney, Soult, et par le général Marmont : ce sont « les Grands Chapeaux ».

« Cursus militaire classique » : l’entrée dans la carrière remonte souvent à l’Ancien Régime (tout proche) ou à la Révolution qui éveille les consciences. La rencontre avec Bonaparte se fait au siège de Toulon. Première chance, faire partie de la (première) campagne d’Italie, puis de l’expédition d’Égypte. Participer éventuellement au coup d’État de brumaire. Les batailles se suivent, le plus souvent victorieuses, parfois éblouissantes (Austerlitz). On peut devenir maréchal d’Empire en 1804 – « grande promotion des maréchaux » du 19 mai au lendemain de la proclamation de l’Empire, sinon en 1809 ou au fil des exploits. Dilemme : demeurer ou pas fidèle à l’Empereur jusqu’à la fin (les Cent-Jours).

Restent les aléas de la guerre et de la Politique, mais aussi les différences de caractère et un grand militaire a souvent un sacré tempérament – les surnoms en témoignent. Nous allons passer en revue (par ordre alphabétique) vingt personnages parmi les plus célèbres.

Augereau : le Fier brigand

« Sa taille, ses manières, ses paroles, lui donnaient l’air d’un bravache ; ce qu’il était loin d’être quand une fois il se trouva gorgé d’honneurs et de richesses, lesquelles d’ailleurs il s’adjugeait de toutes mains et de toutes les manières. »,

NAPOLEON (1769-1821) à Sainte-Hélène, évoquant la mémoire d’Augereau (Mémorial de Sainte-Hélène, Las Cases, 1822)

Le général Augereau (1757-1816) a tout un passé militaire et politique (jacobin sous la Révolution) avant de passer sous les ordres de Bonaparte. Il s’illustre en 1796 à Lodi, Castiglione, Arcole, retirant une gloire personnelle qu’il voudrait supérieure à celle de son chef, ce qui ne peut être toléré ! Éloigné de l’armée, il retourne aux magouilles politiques du Directoire et s’oppose au coup d’État de brumaire (novembre 1799) avant de se rallier à Bonaparte, pour repasser ensuite à l’opposition… et revenir à Napoléon sous l’Empire.

Même irrégularité sur le champ de bataille où il peut se montrer capable du meilleur comme du moins bon. Fait maréchal d’Empire en mai 1804, grand officier de la Légion d’honneur, duc de Castiglione, il sert en Espagne où il est  réputé pour ses prises de guerre, d’où son surnom de Fier brigand. Comblé d’honneurs, puis renvoyé dans ses terres et rappelé au combat, il regagne la confiance de Napoléon à Leipzig (1813) et la perd à nouveau à Lyon (en 1814). Il dénonce alors Napoléon comme un tyran et ordonne à ses soldats d’adopter la cocarde blanche de Louis XVIII. Lors des Cent-Jours, il se rallie pourtant à l’Empereur… qui lui retire son titre de maréchal pour le qualifier de « traître à la France ». 

En résumé, c’est sans doute le parcours militaire et politique le plus chaotique, à l’image de l’époque.

Bernadotte : le Gascon, le sergent Belle-Jambe

« Il faut, pour gouverner les Français, une main de fer recouverte d’un gant de velours. »:

Jean-Baptiste BERNADOTTE (1763-1844)

Appréciation devenue proverbe qui lui est attribuée lors d’une conférence avec le comte d’Artois, selon le préfet Beugnot.

Né à Pau, fils d’un notaire gascon et destiné au droit, il commence à 15 ans comme petit clerc, mais le jeune homme n’éprouve aucun intérêt pour la chose juridique et décide de s’enrôler. À 17 ans, il intègre le régiment Royal-La Marine, déjà surnommé le sergent Belle-Jambe pour sa silhouette avantageuse et ses succès féminins. La Révolution va lui offrir une ascension fulgurante, lui permettant de révéler son courage et ses talents d’orateur.

À partir de juillet 1792, le lieutenant Bernadotte bataille sur tous les fronts. Devenu général de division, il est chargé de conduire 20 000 hommes de l’armée Sambre-et-Meuse jusqu’à Bonaparte en pleine campagne d’Italie. Il va naître entre les deux hommes un « jeu d’amour-haine » sous le signe de la rivalité, redoublé par l’inimitié de Bernadotte envers les hommes du premier cercle, Berthier, Masséna et Augereau. En 1804, élevé à la dignité de maréchal d’Empire, la plus haute distinction militaire du pays, il ne prend part qu’à une seule des grandes batailles de la Grande Armée, Austerlitz. En raison de son opposition antérieure, Napoléon se méfie et le tient « en dehors » : il commande des troupes étrangères, toujours hors de France. Le mauvais comportement de ses troupes à Wagram (1809) est critiqué par l’Empereur. Il tombe en disgrâce et se retire dans son domaine.

Un « tour de passe-passe géopolitique » né d’un malentendu va transformer son destin.

Juin 1810, le baron suédois Carl Otto Mörner, admirateur de Napoléon et certain que la guerre est inévitable entre la France et la Russie, voit une occasion de récupérer la Finlande et vient à Paris pour trouver un candidat français à la couronne suédoise. Aidé par quelques contacts et sur le conseil de Joseph, frère aîné de Napoléon, il pense à Bernadotte alors inactif (en disgrâce depuis Wagram). Le maréchal a laissé un bon souvenir aux officiers suédois avec sa courtoisie, lors de la capitulation de Lübeck en 1806. Méfiant mais ravi, Bernadotte s’en remet à l’Empereur qui ne fait rien pour empêcher la candidature surprise de son maréchal - il pourra semer le désordre dans le processus électoral suédois et renforcer la présence française en Suède.

S’appuyant sur un parti francophile et sur le manque d’instructions claires de Napoléon, le maréchal Bernadotte joue sa carte et retourne la Diète réunie à Örebro : le 21 août 1810, les états généraux unis lui proposent la place de successeur au trône de Suède, par acclamation des quatre ordres. Confronté au résultat, Napoléon ne s’y oppose pas.

Les conséquences de l’accession sont connues : soucieux d’assurer son trône, humilié par des vexations diplomatiques napoléoniennes, Bernadotte se rapproche de la Russie et sort de l’alliance avec la France. Mais les Suédois ne regrettèrent pas leur nouveau roi : il leur amena la paix par la neutralité et les bases de la prospérité économique dans la première moitié du XIXe siècle. Bernadotte meurt en 1844 à 81 ans, remplacé par son fils Oscar Ier. Deux siècles plus tard, la famille de Bernadotte règne toujours sur la Suède, monarchie constitutionnelle et parlementaire.

Carnot : le Grand Carnot, l’Organisateur de la victoire

« Soyez attaquants, sans cesse attaquants. »1590

Comité du 8 prairial an II (27 mai 1794), Aux « soldats de l’an II ». Formule attribuée à Lazare CARNOT (1753-1823). La Révolution française (1984), Albert Soboul

Parfois daté de février 1794, c’est le genre de mot « passe-partout », toujours en situation dans un pays en guerre.

La levée en masse a mis 750 000 hommes sous les drapeaux pour sauver la patrie en danger. Malgré d’énormes problèmes d’approvisionnement et de discipline, l’attaque ordonnée réussit, les armées de la République repoussent l’ennemi. En mai 1794, le département du Nord est reconquis. Et la Belgique, le mois suivant.

« Les armées victorieuses […] reculent nos limites jusqu’aux barrières que la nature nous a données. »1663

Lazare CARNOT (1753-1823), après la victoire de Lodi du 10 mai 1796. Réimpression de l’ancien Moniteur : Directoire exécutif (1863), A. Ray

Ainsi parle l’« Organisateur de la victoire » qui est encore membre du Directoire, avant d’être éliminé – puis rappelé par Bonaparte comme ministre de la Guerre en 1800. Lodi est une date pour Bonaparte et pour la France, dans une campagne d’Italie mémorable. Selon Denis Richet dans le Dictionnaire critique de la Révolution française, « les frontières naturelles : non une tradition politique, mais une passion dont on peut certes déceler des sources dans l’ancienne France, mais à qui seule la Révolution a donné une puissance explosive ».

Mais Carnot qui était bien parti vote contre le Consulat à vie, puis contre la création de l’Empire. Le voilà quasiment sans emploi… jusqu’à la campagne de Russie. Il offre ses services à Napoléon. On s’aperçut alors qu’il était resté simple chef de bataillon. En quelques instants, il passa tous les grades de lieutenant-colonel, colonel, général de brigade et général de division. Il finit ensuite exilé politique.

Signe (très) particulier : Carnot fut aussi un poète et un grand scientifique, mondialement connu, créateur avec Monge de la géométrie moderne… et de l’École polytechnique. La famille Carnot donnera aussi un physicien, un président de la République (Sadi Carnot) et quatre générations de députés.

Caulaincourt : Caulain qui court, Grand écuyer tranchant

« Vous ne voyez pas en moi le représentant des lubies de l’Empereur, mais de son intérêt véritable et de celui de la France. […] Ramenez-nous en France par la paix ou par la guerre, et vous serez béni par 30 millions de Français, et par tous les serviteurs et amis éclairés de l’Empereur. »

CAULAINCOURT (1773-1827), militaire et diplomate à Metternich, congrès de Prague (1813). Antoine d’Arjuzon, Caulaincourt : Le confident de Napoléon (2012)

Il représente ici le « parti de la paix » pour le bien de la France et défend cette opinion contre l’empereur lui-même, ce que Talleyrand tenta de faire avant de quitter son ministère des Affaires étrangères.

Armand Augustin Louis, 5e marquis de Caulaincourt, cumule les qualités (sans les défauts) de militaire et de diplomate, mais malgré ses relations (dont Talleyrand), sa carrière n’est pas fulgurante ni même brillante comme pour la plupart de ses confrères à l’époque.

Tout démarre vraiment par une première mission officieuse en Russie : porter à Saint-Pétersbourg une lettre de Napoléon Bonaparte au nouveau tsar Alexandre Ier, suite à la signature du traité de paix de Paris (9 octobre 1801) habilement négocié par Talleyrand. L’enjeu géopolitique est capital : se rapprocher de ce grand pays pour mieux contrer l’Angleterre, dernier adversaire de la France en Europe.

Caulaincourt, bien guidé par Talleyrand maître absolu en la matière, fait preuve de toutes les qualités diplomatiques, psychologiques et humaines, noue des contacts qui serviront plus tard, résout quelques problèmes mineurs. Bref, mission plus que réussie ! Au retour, il est nommé aide de camp du Premier Consul – fonction déjà occupée plusieurs fois et où il s’est souvent ennuyé, mais quand il s’agit du maître de la France, c’est une autre affaire et un poste capital. Il le suit désormais dans tous ses déplacements. Donnant pleine satisfaction au maître de la France, il sera aussi nommé grand écuyer après la proclamation de l’Empire, promu au grade de général de division en 1805, nommé ambassadeur en Russie de 1807 à 1811, ministre des Relations extérieures de novembre 1813 à la première abdication de Napoléon, occupant à nouveau ce poste pendant les Cent-Jours. « Un homme de cœur et de droiture » reconnaîtra l’exilé de Sainte-Hélène.

« Caulain qui court » parcourut l’Europe, d’où son premier surnom. Il est impliqué dans l’assassinat du duc d’Enghien en 1804, d’où le second surnom de « Grand écuyer tranchant » donné par les royalistes plus que jamais opposants à l’empereur, mais Caulaincourt n’est pas responsable dans cette affaire, crime ou faute historique. D’autres accusations de trahison semblent totalement infondées : Caulaincourt n’est pas l’égal de Talleyrand « le Diable boiteux » et n’a jamais rien fait pour de l’argent. Mais comme lui, il est toujours du « parti de la paix » et il a fort à faire, avec Napoléon. Totalement dévoué, quoique jamais servile, Caulaincourt semble en cela un homme exceptionnel.

Davout : le Maréchal de fer, la Bête de Hambourg

« Quand un d’Avout sort du berceau, une épée sort de son fourreau. »\

Adage de la famille d’AVOUT

Louis Nicolas d’Avout, devenu Davout (1770-1823) naît dans une famille de noblesse d’épée destinant par tradition ses enfants au service du roi. Mais faisant exception à la règle, il s’illustrera dans l’infanterie. Il présente un cursus militaire classique, comparable à Masséna : entré dans la carrière sous l’Ancien Régime, général de la Révolution, élevé à la dignité de maréchal d’Empire par Napoléon en 1804.

D’un caractère difficile, le « Maréchal de fer » est très exigeant envers ses officiers, particulièrement sévère sur l’entraînement et la discipline de ses troupes. Considéré comme le meilleur subordonné de Napoléon sur le plan tactique, c’est le seul maréchal de l’Empire resté invaincu (avec Lannes et Suchet). Son entêtement fait de lui « la Bête de Hambourg », au cours de la difficile campagne d’Allemagne en 1813. L’exploit illustre sa nature et vaut d’être conté… 

Invaincu mais isolé, il ne reçoit plus aucune communication du Q.G. impérial. Livré à lui-même, il se replie sur le secteur de Hambourg et fait fortifier la ville. Il emmagasine neuf mois de vivres, chasse les bouches inutiles sur la ville neutre d’Altona et fait raser certaines habitations pour dégager les champs de tir et éviter les infiltrations ennemies. Devant la passivité des notables et des commerçants à régler les contributions fixées, conformément aux ordres de l’Empereur et aux lois de la guerre, il fait saisir et mettre sous séquestre la banque de Hambourg pour assurer les besoins de la défense et le maintien de l’ordre. Il va tenir la place tout l’hiver, repoussant les attaques d’un adversaire très supérieur en hommes et en moyens, effectuant au printemps 1814 plusieurs sorties pour se donner de l’air et procurer du fourrage aux chevaux. Les armées russes, prussiennes et suédoises qui totalisent jusqu’à 120 000 hommes cherchent en vain à s’emparer de la ville et à ébranler la fermeté du  maréchal. Il tient Hambourg jusqu’à l’abdication de Napoléon, en avril 1814. En l’absence de communication officielle et refusant de faire confiance aux officiers russes qui lui livrent une guerre psychologique depuis des mois, il n’accorde aucun crédit aux affirmations du général Bennigsen qui se déclare porteur d’instructions du nouveau gouvernement français et il fait tirer sur le drapeau fleurdelisé du roi de France, maladroitement hissé pour tenter de le convaincre ! Il ne consent à remettre la ville que le 11 mai 1814 au général Gérard, chargé officiellement par Louis XVIII de le relever de son commandement et de l’évacuer de Hambourg. 

Desaix : le Sultan juste, le Spartiate de l’Armée du Rhin

« Allez dire au Premier Consul que je meurs avec le seul regret de n’avoir pas assez fait pour la postérité. »1706

DESAIX (1768-1800), au jeune Lebrun, son aide de camp, mot de la fin à Marengo, 14 juin 1800. L’Honneur français, ou Tableau des personnages qui, depuis 1789 jusqu’à ce jour, ont contribué à quelque titre que ce soit, à honorer le nom français (1808), Jean-Baptiste-Louis Brayer de Beauregard

Frappé d’une balle au commencement de la charge de sa division, le général a juste le temps de dire ces mots… Rallié à la Révolution, il se distingua dans l’armée du Rhin où il reçut son baptême du feu à 24 ans, le 3 août 1792. Il connut à cette occasion une rapide ascension, de capitaine à général de division. Blessé plusieurs fois, les deux joues traversées par une balle, il continue de combattre – c’est le Spartiate de l’Armée du Rhin, partageant la vie et l’ordinaire de ses soldats. Il est aussi connu pour ses mœurs austères. Le même surnom appliqué à Gouvion Saint-Cyr n’a pas le même sens.

Accompagnant Bonaparte en Égypte, il fut chargé de l’organisation du Fayoum : son gouvernement lui valut l’autre et beau surnom de Sultan juste, y compris auprès de ses ennemis. En homme instruit, il procura aussi aux scientifiques chargés de reconnaître le pays tous les renseignements qu’il a recueillis, recherchant lui-même les ruines et les monuments importants.

« Pourquoi ne m’est-il pas permis de pleurer ? »1707

Napoléon BONAPARTE (1769-1821) à la mort de Desaix, Marengo, 14 juin 1800. Histoire parlementaire de la Révolution française ou Journal des Assemblées nationales (1834-1838), P.J.B. Buchez, P.C. Roux

Envoyé sur ordre de Bonaparte à la recherche de l’armée ennemie sur la route de Gênes, Desaix revient sur ses pas en entendant tonner des canons sur ses arrières. Les troupes françaises ont en effet été attaquées et mises en grande difficulté par les Autrichiens. Arrivant avec environ 10 000 hommes, Desaix prend la tête de la 9e brigade d’infanterie légère et s’élance contre l’ennemi. Cette action rétablit la situation et permet la victoire de l’armée française. Mais, au cours de la charge, Desaix est mortellement blessé d’une balle en plein cœur. Il a 31 ans.

C’était un valeureux compagnon de route pour Bonaparte qui a pu apprécier l’homme et le militaire à maintes occasions. Certains historiens dénoncèrent son mépris de la vie humaine, mais Napoléon n’a jamais ménagé la sienne : « Qu’est-ce qu’un homme après tout ? », dit-il.

Les deux hommes se sont rencontrés trois ans plus tôt, lors de la première campagne d’Italie, le 27 août 1797. Desaix a un coup de foudre pour le jeune général Bonaparte : « J’ai enfin rencontré un grand homme… Vous ne pouvez avoir une idée de son caractère, de son esprit, de son génie. Je suis enchanté de l’avoir vu. »  Le jeune général Bonaparte, vainqueur d’Italie,  est l’homme illustre selon Plutarque que recherchait Desaix le lettré, l’aristocrate. Bonaparte est également séduit par sa politesse de gentilhomme, sa délicatesse de sentiments, son érudition, ses connaissances militaires et ses campagnes de guerre. Ils ont presque le même âge, ils appartiennent au même milieu. Leurs familles sont chrétiennes et sans fortune. Voués dès leur enfance au service du Roi, ils se sont tous deux engagés dans la carrière des armes et ont reçu des leçons semblables à Brienne et à Effiat. L’un et l’autre ont l’amour de la patrie et de la gloire.

« Nous nous serions toujours entendus par conformité d’éducation et de principes. Son talent était de tous les instants. Il avait le courage physique et le courage moral. Dévoué et fidèle, c’était un caractère à l’antique ». On repense au surnom, le Spartiate de l’Armée du Rhin.
Très affecté par cette mort au combat, le Premier Consul fait transporter à l’hospice du Grand-Saint-Bernard la dépouille mortelle du général Desaix. Elle est inhumée dans la chapelle des Hospitaliers du Grand Saint-Bernard le 19 juin 1805. Berthier, ministre de la Guerre, représentant l’Empereur, prononce son éloge funèbre.

Dans son Mémorial de Sainte-Hélène, Napoléon dicta ces mots à Las Cases lui  : « Le talent de Desaix était de tous les instants ; il ne vivait, ne respirait que l’ambition noble et la véritable gloire. C’était un caractère antique. Il aimait la gloire pour elle-même et la France au-dessus de tout. (…) L’esprit et le talent furent en équilibre avec le caractère et le courage, équilibre précieux qu’il possédait à un degré supérieur. » Il mourut, dit-on, en prononçant ces mots : « Desaix ! Desaix ! Ah ! la victoire se décide. »

Duroc : l’Ombre de l’Empereur

« Toute ma vie a été consacrée à votre service et je ne la regrette que pour l’utilité dont elle pouvait être encore… J’ai vécu en honnête homme, je ne me reproche rien. Je laisse ma fille, votre Majesté lui servira de père. »

DUROC (1772-1813), grand maréchal du Palais, blessé à Wurtzen, 22 mai 1813, Dictionnaire historique et biographique de la Révolution et de l’Empire, 1789-1815, Dr. Robinet

Aide de camp du jeune général Bonaparte dans sa première campagne d’Italie, chef de brigade dans sa campagne d’Égypte, il revient avec lui en France, bientôt chargé de négociations délicates, discrètes et parfois secrètes auprès des cours étrangères, suite au coup d’État de brumaire.
Napoléon sait qu’il a trouvé son homme de confiance : le voilà grand maréchal du palais, autrement dit chef  de la Maison militaire de l’Empereur en 1805 (l’équivalent d’un Premier ministre). Il sera de toutes ses campagnes, jusqu’à sa mort sur le champ de bataille à 40 ans (bataille de Bautzen en Saxe) . « Duroc influait plus qu’on ne pense sur la détermination de l’Empereur ; sa mort a peut-être été, sous ce rapport, une calamité nationale ; elle est une des fatalités de la carrière de Napoléon. » (Las Cases, Le Mémorial de Sainte-Hélène). Son surnom est paradoxalement son plus beau titre de gloire : l’Ombre de l’Empereur.

Gouvion Saint-Cyr : Le Hibou, le Mauvais coucheur, l’Homme de Glace, le Spartiate de l’Armée du Rhin

« Il est le premier de nous pour la guerre défensive. Moi je lui suis supérieur pour l’attaque. »

NAPOLÉON (1769-1821), Mémoires pour servir à l’histoire de France sous Napoléon. Tome 2, écrit par le général Gourgaud

Bel éloge de sa part. Il dit aussi : « Bien qu’il ait été austère, éloigné de ses soldats d’où ses surnoms d›« Homme de glace » ou encore « le Mauvais coucheur », il a toujours été fidèle à ses convictions et est l’un des maréchaux les plus cultivés. »

Gouvion Saint-Cyr (1674-1830) s’engage dans l’armée en septembre 1792. Promu général de division en juin 1794, il combat les Autrichiens en Allemagne et en Italie, sous les ordres des généraux Moreau et Jourdan. En 1800, il est accueilli par les soldats enthousiastes : « L’armée du Rhin vient de recevoir un renfort de dix mille hommes : le général Saint-Cyr est arrivé ! » Il gagne aussi son surnom de Spartiate de l’Armée du Rhin (Sparte ayant triomphé d’Athènes dans la guerre du Péloponnèse, en 431avant J.-C.) Mais ce peut être aussi en relation avec son caractère peu aimable et son austérité.

Il travaille dans l’administration : « L’admirable Gouvion Saint-Cyr était un des rares chefs militaires qui fussent capable d’étudier un dossier » selon Stendhal. Commandant en chef du camp de Boulogne en 1806, il part en Espagne où il remporte une série de victoires à la tête de l’armée de Catalogne. À la tête du 6e corps de la Grande Armée dans la campagne de Russie, il gagne son bâton de maréchal pour sa victoire de Polotsk. Il sert dans la campagne d’Allemagne, fait prisonnier lors de la capitulation de Dresde (novembre 1813). Militaire de talent, son caractère froid et taciturne lui valut d’être surnommé par ses soldats « le Hibou ».

Revenu en France en juin 1814, passif durant les Cent-Jours, il se retrouve ministre de la Marine et des Colonies puis de la Guerre sous la Restauration. On lui doit des réformes importantes comme la loi sur le recrutement.

Junot : Junot la Tempête, le Sergent la Tempête

« Bien, je n’aurai pas besoin de sable. »1562

Andoche JUNOT (1771-1813), au siège de Toulon, décembre 1793. Biographie des contemporains (posthume, 1824), Napoléon

Bonaparte, debout sur le parapet, encourage lui-même les artilleurs et dirige leur tir. Quand il demande un secrétaire sachant écrire sous sa dictée, un jeune sergent se présente. En train de prendre note quand un boulet lancé par les batteries anglaises tombe à deux mètres et les couvre de terre, lui et son papier, il fait preuve d’un sang-froid qui plaît au témoin de cette scène. La réplique nous rappelle qu’à l’époque, on séchait l’encre avec du sable.

Bonaparte va prendre le jeune homme comme aide de camp en 1794. Il le suivra dans la campagne d’Égypte, en attendant l’Empire et d’autres campagnes, heureuses et malheureuses. Il se distingue par son intrépidité et ses camarades le nomment « Junot La Tempête ». Devenu duc d’Abrantès, il rêve d’obtenir son bâton de maréchal, malgré ses frasques coûteuses et  ses liaisons amoureuses. Il est plusieurs fois exilé (comme ambassadeur au Portugal, gouverneur de Parme). Il se lance dans toutes les batailles possibles, mais l’aliénation mentale est reconnue quand, gouverneur des provinces d’Illyrie, il se présente vêtu seulement du grand cordon de la Légion d’honneur. Il perd son poste le 10 juin 1813, remplacé par Fouché sur ordre de Napoléon. Rapatrié de force chez son père en Bourgogne, un soir, dans un accès de délire, il se défenestre, se fracture la jambe, puis tente de s’amputer avec un couteau de cuisine. Il succombe quelques jours plus tard à des complications infectieuses.

Kellermann : le Héros (le Vainqueur) de Valmy, le Nestor des Armées

« Je dois à la justice de dire que jamais troupes n’ont déployé plus de courage et de fermeté que cette brave armée qui, à juste titre, fut surnommée l’armée infernale. »1434

KELLERMANN (1735-1820), Relation de la bataille de Valmy et mémoire sur la campagne de 1792

Kellermann, maréchal de France, fait partie de ces officiers de l’Ancien Régime ralliés à la Révolution. Nommé lieutenant général en 1792, il remporte la victoire de Valmy sous les ordres du général Dumouriez et y gagne son premier surnom. La bataille se borne en fait à une violente canonnade : 150 morts et 260 blessés chez les Français, guère plus chez les Prussiens et Autrichiens coalisés – mais la dysenterie durant la retraite fera 3 000 morts dans leurs rangs. Ce 20 septembre 1792 fait pourtant date dans l’histoire de France : c’est la première victoire de la République.
En 1793, Kellermann échappe de peu à la Terreur. Les années suivantes, il obtient successivement le cordon de grand officier, la dignité de maréchal d’Empire (19 mai 1804), la sénatorerie de Colmar. En 1808, Napoléon lui donne le titre de duc de Valmy en souvenir de sa victoire. C’est lui qui porte la couronne de Charlemagne lors du sacre de Napoléon et la queue du manteau du Roi de Rome lors de son baptême (juin 1811). Mais de 1804 à 1813, en raison de son âge, il ne commande plus que des armées de réserve ou des corps d’observation. Il se rallie ensuite à Louis XVIII qui le fait grand-croix de l’ordre de Saint-Louis, gouverneur de Strasbourg et pair de France.

Au total, il aura commandé l’armée française dans quarante-trois batailles ou combats. Doyen des maréchaux, il sera surnommé le Nestor des armées, par référence au plus âgé et au plus sage des héros de la guerre de Troie.

Lannes : le Roland de l’armée d’Italie, l’Ajax français, l’Achille de la Grande Armée

« Lannes, le plus brave de tous les hommes… était assurément un des hommes au monde sur lesquels je pouvais le plus compter… L’esprit de Lannes avait grandi au niveau de son courage, il était devenu un géant ».

NAPOLEON (1769-1821) à Las Cases, Sainte-Hélène

Jean Lannes (1769-1809) mène une carrière de militaire exceptionnel et ses trois surnoms en témoignent. L’homme avouera pourtant aimer de moins en moins son métier.

Le 19 mai 1804, après un court intermède comme ambassadeur au Portugal, Lannes est désigné « Maréchal d’Empire » avec dix-sept autres généraux. C’est la première fournée, au lendemain de l’Empire proclamé. Lannes participe alors à tous les succès du nouvel Empire français.
À Austerlitz le 2 décembre 1805, il s’illustre en commandant l’aile gauche durant la bataille. Pendant la campagne de Prusse en 1806, il bat le prince Louis de Prusse à Saalfeld et manœuvre brillamment le centre du dispositif lors de l’éclatante victoire d’Iéna. En 1807, la guerre se poursuit contre les Russes et c’est à Friedland qu’il s’illustre lors d’une des plus grandes victoires de l’Empire.

Malgré ces succès, les combats incessants font naître chez ce grand soldat un véritable dégoût de la guerre qu’il ose exprimer. Ce sentiment s’accentue en 1808, étant missionné en Espagne pour combattre dans une des plus sanglantes guerre de l’Empire. Toujours intrépide, il est vainqueur à la bataille de Tudela et mène le siège de Saragosse. Il écrit alors à sa femme : « Quel métier que celui que nous faisons ici ! Saragosse ne sera bientôt plus qu’un tas de ruines. » Puis plus tard à Napoléon : « Cette guerre me fait horreur. » L’année suivante, peu de temps avant sa mort, il écrit même : « Je crains la guerre, le premier bruit de guerre me fait frissonner… On étourdit les hommes pour mieux les mener à la mort. »

Alors que la bataille d’Essling se termine victorieusement après des combats particulièrement difficiles, le maréchal arpente le champ de bataille en compagnie de son ami le général Rouzet. Atteint d’une balle, il s’écroule mortellement touché. Bouleversé, Lannes s’écrie « Ah, cet affreux spectacle me poursuivra donc toujours ? », puis s’éloigne et s’assoit sur un petit monticule. Il est touché à son tour aux jambes par un boulet autrichien. La blessure est grave : il est amputé de la jambe gauche. Malgré cette intervention, il agonise plusieurs jours avant de mourir le 31 mai 1809. C’est le premier des maréchaux mort au combat.

Marmont : Marmont Ier, le Roi Marmont, Monsieur de Culfier

« Il était le plus médiocre des généraux ; je l’ai soutenu, défendu contre tous parce que je lui croyais de l’honneur. […] Il a oublié sous quel drapeau il a obtenu tous ses grades, sous quel toit il a passé sa jeunesse ; il a oublié qu’il doit tous ses honneurs au prestige de cette cocarde nationale qu’il foule aux pieds pour se parer du signe des traîtres qu’il a combattus pendant vingt-cinq ans. »

NAPOLÉON (1769-1821) à Las Cases

Fils d’un officier de petite noblesse, Marmont (1774-1852) est destiné à la magistrature par son père, malgré une vocation militaire évidente : « J’aimais la guerre avant de l’avoir faite. » Il étudie au collège de Châlons où il rencontre Junot et entre à l’école d’artillerie de la ville. Il est remarqué par le jeune Bonaparte au siège de  Toulon en 1793. Aide de camp officieux, puis officiel dans l’armée d’Italie en 1796, il fait partie de la campagne d’Égypte. Sa carrière démarre bien et le futur maître de la France va se montrer fidèle et souvent indulgent pour ce compagnon d’armes toujours (trop) fier de lui, d’où son surnom de Roi Marmont ou Marmont Ier. 

Le « cas Marmont » est relativement simple. Personnage ambitieux et en quête de luxe, Monsieur de Culfier est un général quelconque, alternant victoires et défaites, qui attend longtemps le titre de maréchal obtenu en 1809. Comme d’autres, il finit par trahir Napoléon en 1814 : pendant la Campagne de France, chargé avec Mortier et Moncey de la défense de Paris, il déserte avec tout son corps d’armée, ce qui précipite la chute de l’Empereur et son abdication, le 6 avril. Il se rallie à Louis XVIII et devient chef de ses gardes du corps. Sa défection est d’autant plus grave qu’il était devenu l’ami de l’Empereur. C’est cela qui va faire sa détestable célébrité. Marmont fut longtemps considéré comme l’un des plus grands traîtres de l’histoire de France. Les rescapés de l’épopée napoléonienne remplacent le mot « trahir » par « marmonter » ou « raguser », en référence à son titre – duc de Raguse. La compagnie de Marmont fut surnommée dans l’armée française « la compagnie Judas ».

Nommé ministre d’État sous la Restauration, il prend une part active aux répressions de la Révolution de 1830. Le peuple lui en veut toujours : « Il nous a trahis comme il a trahi l’autre »… Rejeté d’exil en exil, il passera sa vie entière à se justifier de ses nombreuses trahisons, devenues pour les Français de véritables « ragusades ».

Napoléon l’avait prédit à Sainte-Hélène : « Un trait pareil de Marmont, un homme avec lequel j’ai partagé mon pain, que j’ai tiré de l’obscurité, dont j’ai fait la fortune et la réputation… L’ingrat, il sera plus malheureux que moi. »

Masséna : l’Enfant chéri de la Victoire, l’Enfant pourri de la Victoire

« Il était décidé, brave, intrépide, plein d’ambition et d’amour-propre, son caractère distinctif était l’opiniâtreté, il n’était jamais découragé. Il négligeait la discipline, soignait mal l’administration et, pour cette raison, était peu aimé du soldat. Sa conversation était peu intéressante ; mais au premier coup de canon, au milieu des boulets et des dangers, sa pensée acquérait de la force et de la clarté. »-

NAPOLÉON (1769-1821) à Las Cases

L’empereur voyait en Masséna son meilleur subordonné, surnommé « l’Enfant chéri de la victoire » pour son brillant comportement à la bataille de Rivoli (1797), élevé à la dignité de maréchal d’Empire en 1804. Mais ses défauts humains sont aussi évidents que ses qualités militaires.

André Masséna (1758-1817) a commencé sa carrière dans l’armée de l’Ancien Régime, devenant l’un des meilleurs généraux de la République à la Révolution. Principal lieutenant de Napoléon Bonaparte pendant la première campagne d’Italie, il joue un rôle décisif dans les victoires d’Arcole et de Rivoli. Durant l’Empire, il confirme tous ses dons militaires, sous les ordres directs de Napoléon ou à la tête d’une force indépendante sur des théâtres d’opération secondaires. Mais en 1811, son échec au Portugal face aux Anglais de Wellington lui vaut la disgrâce de l’Empereur qui ne lui confie plus aucun poste militaire d’envergure durant l’Empire. Il apparaît usé, prématurément vieilli : « Il n’avait que 52 ans, mais il en paraissait 60 » remarque l’un de ses subordonnés, le général Foy. Napoléon rend pourtant hommage au grand militaire : un « homme supérieur », capable de « garder son sang-froid dans la fureur de l’action » et dont le « talent grandissait au milieu du danger ». Et d’ajouter ce compliment suprême : « Était-il vaincu, il recommençait comme s’il eût été vainqueur »

Sa réputation est cependant ternie par ses faiblesses morales, son goût du pillage et sa cupidité : c’est « l’Enfant pourri de la victoire ». Selon l’historien John Elting : « En dehors de son métier de soldat, il n’avait que deux passions : l’argent et les femmes. » Connu dans toute l’armée comme un pillard insatiable, avare et soucieux de s’enrichir sur les biens matériels lors de la première campagne d’Italie, certaines villes et régions occupées par sa division se retrouvent totalement saccagées, de nombreuses plaintes sont adressées à Bonaparte qui choisit de fermer les yeux… Mais il dénonce à plusieurs reprises son avarice. Lors de son commandement en Italie en 1806, Masséna engrange un bénéfice de trois millions de francs en contournant la loi sur les importations et l’empereur doit sévir pour l’obliger à reverser cette somme au trésor de l’armée. Après Wagram, il faut insister pour qu’il récompense les deux cochers de sa voiture qui s’étaient exposés tout au long du combat. Il amasse une fortune immense, accumulant dotations et pensions, traitements de maréchal et de la Légion d’honneur et diverses sommes provenant de ses pillages. De quoi acquérir un château dans les Hauts-de-Seine, un hôtel particulier rue Saint-Dominique à Paris et une maison de campagne proche de la capitale.

Moncey : Fabius

« Moncey est le modèle de toutes les vertus » selon le maréchal Soult.
« Moncey était un honnête homme », parole de Napoléon cité dans le Mémorial de Sainte-Hélène.

(Le surnom renvoie à une grande famille de patriciens latins, hauts magistrats portant tous le nom de Fabius Maximus : associé à la noblesse, la force, la prudence, la rigueur, il va justifier cette référence morale en diverses occasions)

Moncey (1754-1842) ne se distingue pas dans les campagnes militaires de la Révolution et de l’Empire, mais par sa nomination au poste d’inspecteur général de la Gendarmerie sous le Consulat – autrement dit le ministre de la police secrète. C’est sans doute le seul maréchal de l’histoire de la Gendarmerie.

Il s’engage à quinze ans dans l’infanterie royale et devient lieutenant en 1789. Il affronte la première coalition sur le front ibérique en tant que brigadier général jusqu’en 1794. Blessé au col de Roncevaux, il prend Vitoria l’année suivante. En décembre 1801, il est rappelé à Paris pour exercer les fonctions d’Inspecteur général de la Gendarmerie, titre qui lui confère une forte influence dans le milieu du contre-espionnage. Mettant en place ses propres réseaux d’informateurs, il devient le rival de Fouché, redoutable ministre de la Police du Premier Consul. Dans cette nouvelle position, Moncey se montre tel qu’il fut sur les champs de bataille, intelligent, honnête, laborieux, dévoué.

Plutôt à l’écart des activités militaires pendant les guerres de l’Empire à partir de 1809, il reprend du service en 1814, lors de l’invasion de la France par les coalisés. Assigné avec Mortier et Joseph Bonaparte à la défense de Paris, il tient tête à Blücher qui essaie de pénétrer par la barrière de Clichy. Mais il ne peut empêcher la capitulation de la ville et accueille le comte d’Artois (futur Charles X) avec les maréchaux Ney, Sérurier, Kellermann, puis se rallie à la monarchie.

Cent-Jours : il s‘abstient au retour de Napoléon en mars comme à celui de Louis XVIII en juin. Pour le punir de son attitude, le roi le prive de ses droits à la pairie. Nommé en août 1815, président du conseil de guerre chargé de juger le maréchal Ney, il refuse cette fonction par une belle lettre adressée au roi : « Ma vie, ma fortune, tout ce que j’ai de plus cher est à mon pays et à mon roi ; mais mon honneur est à moi ; aucune puissance humaine ne peut me le ravir. Qui, moi ! j’irais prononcer sur le sort du maréchal Ney ! Mais, Sire, permettez-moi de le demander à Votre Majesté, où étaient les accusateurs tandis que Ney parcourait les champs de bataille ? Ah ! si la Russie et les alliés ne peuvent pardonner au vainqueur de la Moskowa, la France peut-elle oublier le héros de la Bérézina ? Et j’enverrais à la mort celui auquel tant de Français doivent la vie, tant de familles leurs fils, leurs époux, leurs parents ! Réfléchissez-y, Sire ; c’est peut-être pour la dernière fois que la vérité parvient jusqu’à votre trône ; il est bien dangereux, bien impolitique, de pousser des braves au désespoir […]. »

Ce refus le fait destituer de sa dignité de maréchal. Il est envoyé pour trois mois aux arrêts à la forteresse de Ham. Le commandant prussien du fort refusant d’emprisonner un maréchal d’Empire, Moncey loue une chambre à l’auberge en face de la citadelle et se voit donner l’aubade par la troupe sur ordre des officiers prussiens ! Éloigné du pouvoir et rejeté par les royalistes, il reste sans emploi et vit dans son château de Baillon près de Luzarches. Rentré en grâce le 5 mars 1816, il prête serment en qualité de maréchal de France le 14 juillet.

Sous la monarchie de Juillet, il succède au maréchal Jourdan en tant que gouverneur des Invalides en 1833. Lors du retour des cendres de Napoléon en l’église Saint-Louis-des-Invalides le 15 décembre 1840, malade, infirme et bravant la rigueur d’un froid excessif, Moncey veut lui rendre un dernier hommage. Il aurait déclaré à son médecin : « Docteur, faites-moi vivre encore un peu, je veux recevoir l’Empereur ». Porté dans un fauteuil, placé dans le chœur, il se fait transporter jusqu’au cercueil, embrasse la poignée de l’épée de Napoléon et déclare : « À présent, rentrons mourir. » Il meurt à l’hôtel des Invalides le 20 avril 1842. Soult prononce son discours funèbre et le maréchal Oudinot lui succède aux Invalides.

Murat : l’Abbé Murat, le Sabreur, le Roi Franconi, le Roi des Braves et le plus brave des Rois

« Jamais on n’a vu une déroute semblable ; jamais la terreur ne fut si générale ; les officiers déclarent ouvertement qu’ils ne veulent plus servir, tous désertent leurs drapeaux et retournent chez eux. »1818

Joachim MURAT (1767-1815) à Napoléon, Iéna, 14 octobre 1806. Napoléon et ses maréchaux (1910), Émile Auguste Zurlinden

L’empereur Napoléon est redevenu Bonaparte le capitaine d’artillerie en retrouvant le champ de bataille, rectifiant la place des batteries, la veille du combat, cependant que la Prusse a présumé de ses forces. Murat le Sabreur, commandant la cavalerie, contribue largement à la victoire d’Iéna. L’armée prussienne est anéantie. La route de Berlin est ouverte.

Joachim est le dernier des onze enfants d’un aubergiste et maître de poste à la fin de l’Ancien Régime. Il se destine à une carrière ecclésiastique, mais « l’abbé Murat » est vite renvoyé du séminaire pour indiscipline et se découvre une vocation militaire. Parcours classique pour nombre de maréchaux : il rencontre le jeune Bonaparte en 1796, devient son aide de camp dans la (première) campagne d’Italie, le suit en Égypte et s’illustre à la bataille d’Aboukir, le Sabreur repoussant les Turcs à la mer dans une charge mémorable.

Il participe militairement au coup d’État du 18 Brumaire et restera aux côtés de Napoléon dans tous les moments difficiles. Sa sœur Caroline Bonaparte tombe follement amoureuse du beau Sabreur et il ne peut refuser le mariage. Présent au sacre en bonne place, il reçoit ensuite tous les honneurs : maréchal d’Empire dès 1804, grand amiral, grand prince, grand aigle de la Légion d’honneur. Tout cela va si bien à Murat ! Membre clef de la nouvelle noblesse impériale, il accumule une collection de tableaux dans son hôtel particulier de l’Élysée.

Il a sa part de gloire sous le soleil d’Austerlitz et prend très au sérieux son duché de Berg et de Clèves, veillant personnellement à la qualité de l’uniforme de ses militaires : tissu de Damas, couleurs chamarrées… Lui-même s’habille de façon si extravagante et chamarrée que Napoléon s’en agace : « Allez mettre votre uniforme de général, vous avez l’air de Franconi ! » Allusion à un fameux écuyer de cirque. Murat restera le Roi Franconi, pour ses tenues de plus en plus voyantes dont les portraits attestent. Mais il est toujours prêt à jouer le Roi des braves sur tous les terrains : il part servir en Espagne où Joseph (frère aîné de Napoléon) va devenir roi, abandonnant son trône de Naples qui échoit à… Murat. Il était temps qu’il parte, la guerre contre le peuple espagnol le rendait littéralement malade. Le célèbre diptyque espagnol signé Francisco de Goya en donne une tragique représentation : Dos de mayo ou La Charge des mamelouks et Tres de Mayo qui représente les exécutions des insurgés par les soldats de l’Empire. Seul Suchet saura s’accommoder avec intelligence et humanité de cette situation impossible.

Devenu Joachim Ier roi de Naples et de Sicile, Murat est applaudi par son peuple qui apprécie l’allure extravagante, le type méditerranéen, le tempérament du « Sabreur ». Il prend sa situation à cœur – trop, au goût de Napoléon qui ne voit en lui qu’un vice-roi, sinon un préfet. Il réforme la cour et le pays, il crée un drapeau et une armée nationale, il introduit le Code civil et lutte contre le brigandage. Devoir oblige, il va quand même aider Napoléon dans sa campagne de Russie. Mais il repart bientôt dans son royaume de Naples… Il propose ses services, lors des Cent-Jours, Napoléon refuse et le regrettera, à Waterloo : « Il nous eût valu peut-être la victoire ; car que nous fallût-il dans certains moments de la journée ? Enfoncer trois ou quatre carrés anglais. Or, Murat était admirable pour une pareille besogne; il était précisément l’homme de la chose. Jamais, à la tête d’une cavalerie, on ne vit quelqu’un de plus déterminé, de plus brave, d’aussi brillant ». L’histoire finit mal pour Murat jugé comme traitre, condamné, exécuté… Il reste pourtant dans la mémoire collective comme « le Roi des Braves et le plus brave des Rois ».

Ney : le Brave des braves, le Rougeaud, Michel le Rouge, le Lion rouet, l’Infatigable, le Héros de la Retraite

« C’est à mon pays que je me dévoue et non pas à l’homme qu’il choisit pour le gouverner. »..

Maréchal NEY (1769-1815), Souvenirs d’une courtisane de la Grande Armée, Ida Saint-Elme (1827)

Ney est un grand Soldat et s’intéresse peu à la politique. Mais la Politique omniprésente le rattrapera à la fin de sa vie.

Général de la Révolution, déjà surnommé l’Infatigable par ses hommes et remarqué pour ses cheveux roux et sa peau rougie au soleil, il ne s’enthousiasme pas pour le coup d’État du 18 brumaire en 1799. Sa première rencontre avec Bonaparte date de 1801. Il multiplie les exploits sur les nombreux champs de bataille et le 19 mai 1804, au lendemain du Sacre, il fait partie de l’illustre fournée des 14 premiers maréchaux d’Empire. Peu après, il est fait grand officier de la Légion d’honneur et nommé chef de la 7ème cohorte. Napoléon saura tirer parti de ses qualités militaires exceptionnelles et « faire avec » les défauts de cette forte nature.

« Cet homme est un lion. »

NAPOLEON (1769-1821) au maréchal Mortier, 14 juin 1807, Friedland

Ney n’a pas son pareil pour mener les attaques, mais c’est  un médiocre stratège et l’empereur a toujours soin de le diriger de près. Friedland est sa plus belle victoire. Nul besoin d’être grand stratège pour comprendre la situation. Lancé à la poursuite des Russes, Napoléon les trouva enserrés dans un coude formé par une petite rivière (l’Alle). Seule voie de retraite : les quatre ponts conduisant à Friedland. Il est déjà tard, plusieurs généraux proposent de remettre l’attaque au lendemain. Napoléon s’y oppose. Il appelle le maréchal Ney et expose ce qu’il attend de lui. « Voilà le but, marchez-y sans regarder autour de vous ; pénétrez dans cette masse épaisse, quoiqu’il puisse vous en coûter ; entrez dans Friedland, prenez les ponts et ne vous inquiétez pas de ce qui pourra se passer à droite, à gauche ou sur vos arrières. L’armée et moi sommes là pour y veiller. » Ney a compris. Il s’éloigna sans mot dire et Napoléon fut si frappé par son air résolu qu’il dit au maréchal Mortier : « Cet homme est un lion. »

La lutte fut effroyable, les Russes tiraient de tous côtés sur les troupes commandées par Ney qui, galopant d’un bout de la ligne à l’autre, soutenait ses soldats avec un héroïsme absolu. Des files entières étaient emportées, le feu devenait tel que les plus braves ne pouvaient le supporter longtemps. Le maréchal n’en continue pas moins d’avancer, d’enfoncer l’armée russe et parvient ainsi aux portes de Friedland où il pénètre. Il fait détruire et incendier les ponts. Il résiste à une nouvelle attaque des Russes, plus furieuse que la précédente. La bataille finit à la nuit tombée par la défaite absolue de l’armée russe. Suite à cette victoire, ses soldats le surnomment le Brave des braves, le Lion rouge, Michel le rouge (toujours pour ses cheveux roux).

« Vous avez quitté la Galice où nous devions opérer ensemble sans daigner m’en prévenir et le secret de ce mouvement a été si bien gardé que je n’en ai été instruit que cinq jours après votre départ. Je n’ai point éprouvé le désastre qui m’était préparé ; j’ai sauvé toute mon artillerie, tous mes malades et les vôtres. »

Maréchal NEY (1769-1815), Lettre au maréchal Soult

En 1808, la tragique guerre d’Espagne va montrer ses limites. Après l’abdication forcée du roi Charles IV et de son fils, tout le pays se soulève contre les Français. Ney est envoyé dans la péninsule ibérique avec le 6ème corps. Mais il est placé sous les ordres du maréchal Lannes avec lequel il ne s’entend guère. Ce sera pire avec Soult : tous deux agissent de manière totalement indépendante et les opérations militaires s’en ressentent. D’où la lettre furieuse.

En 1810, même problème de mésentente. Ney fait partie de l’armée du Portugal commandée par Masséna. Il s’empare de Ciudad Rodrigo le 10 juillet et obtient la reddition d’Almeida le 26 août. Mais l’armée française se heurte aux lignes de défense de Lisbonne où est retranché le contingent anglais du futur duc de Wellington. Après deux mois d’un siège rendu inutile faute d’artillerie et de renforts, les Français sont contraints à la retraite. Ney est chargé de l’arrière-garde, tâche où il excelle : il mène les combats avec les 6 000 hommes qui restent de son corps. Mais il supporte mal d’être placé sous Masséna et de recevoir des instructions d’autres que l’Empereur. Les querelles sont fréquentes. Ney demande un congé officiel « pour aller prendre les eaux » et rentre en France. Il renâcle tant et si bien que Napoléon le destitue en mars 1811.

« [Le maréchal Ney] s’est couvert de gloire et a montré autant d’intrépidité que de sang-froid »

18ème bulletin de la Grande Armée, après la bataille de la Moskowa, septembre 1812

En 1812, Ney va de nouveau s’illustrer dans la désastreuse campagne de Russie. Le 24 juin, les troupes françaises franchissent la frontière, mais les Russes refusent le combat et reculent. Ney, à la tête du 3eme corps, occupe Smolensk en flammes et s’empare du plateau de Valoutina. Le 7 septembre, il commande le centre de l’armée à la bataille de la Moskowa : c’est une victoire, mais les pertes sont énormes des deux côtés. Le 18ème bulletin de la Grande armée cite le maréchal Ney et l’›empereur lui décerne le titre de prince de la Moskowa.

En septembre, les troupes françaises occupent Moscou. Napoléon pense que le Tsar va solliciter la paix ; il attend en vain. Le temps passe et l’hiver approche. L’armée française prend le chemin du retour. Ney se retrouve placé à l’arrière-garde - cette mission est devenue sa spécialité. Le comte de Ségur témoigne : « Il traverse Kowno et le Niémen, toujours combattant, reculant et ne fuyant pas, marchant toujours après les autres, et pour la centième fois, depuis quarante jours et quarante nuits, sacrifiant sa vie et sa liberté pour ramener quelques Français de plus ; il sort enfin le dernier de cette fatale Russie, montrant au monde que pour les héros, tout tourne en gloire, même les plus grands désastres. »

« J’aime mieux être grenadier que général dans de telles conditions. Je suis prêt à verser tout mon sang, mais je désire que ce soit utilement. »

Maréchal NEY (1769-1815), Lettre à Napoléon, septembre 1813

Les dernières campagnes d’Allemagne et de France ne sont pas moins éprouvantes. Ney écrit à l’empereur pour lui demander d’être libéré de ses fonctions. Napoléon refuse. La bataille de Leipzig (ou bataille des Nations) du 16 au 19 octobre 1813 est la première grande défaite impériale. Ney n’a pas pu accomplir de miracle.

Novembre 1813, Napoléon de retour à Paris essaie de mettre sur pied une nouvelle armée. Ney reçoit le commandement de la moyenne garde à Nancy en janvier 1814. Ses troupes sont fatiguées et découragées par les défaites successives. La campagne de France commence le 27 janvier. Ney est présent à toutes les actions importantes. Il s’expose délibérément : « La mort ne frappe que ceux qui hésitent ! Regardez-moi ! Elle ne m’atteint pas. » Mais tous les efforts sont inutiles. Napoléon est à Fontainebleau. Il veut continuer la guerre dans l’est de la France et demande à Ney de rédiger un manifeste destiné aux Alsaciens et aux Lorrains. Ney refuse et appuyé par Oudinot, Macdonald, Berthier, Lefebvre et Moncey, fait pression sur l’Empereur pour qu’il abdique. Le 6 avril 1814, Napoléon quitte le pouvoir. 

Les Cent-Jours. 13 mars 1815, Napoléon est mis au ban de l’Europe par les puissances alliées. En juin, les troupes françaises pénètrent en Belgique. Le 18 juin, Ney est à Waterloo et charge cinq fois à la tête de sa cavalerie : « Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s’offrait à tous les coups dans cette tourmente. Il eut son cinquième cheval tué sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l’écume aux lèvres, l’uniforme déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre d’un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle, sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait : ‘ Venez voir comment meurt un maréchal de France sur un champ de bataille !’ Mais en vain ; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné. Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une poignée d’hommes : ‘ Il n’y a donc rien pour moi ! Oh ! Je voudrais que tous ces boulets anglais m’entrassent dans le ventre !’ Tu étais réservé à des balles françaises, infortuné. » Victor Hugo (Les Misérables).

« Soldats, droit au cœur ! »1965

Maréchal NEY (1769-1815), refusant le bandeau noir et commandant lui-même son peloton d’exécution, 7 décembre 1815. Les Grands Procès de l’histoire (1924), Me Henri-Robert

Berryer, son avocat, n’a pas pu sauver le « Brave des Braves » coupable de s’être rallié à l’empereur sous les Cent-Jours, alors qu’il s’était engagé à ramener « l’usurpateur dans une cage de fer ». Il est à présent victime désignée de la Terreur blanche, cette réaction ultra qui effraie le roi lui-même.
La Politique rattrape le Soldat et met fin au destin d’un militaire exceptionnel, soldat de la Révolution et de l’Empire aux titres les plus prestigieux. Son exécution avenue de l’Observatoire, au petit matin du 7 décembre 1815, met un terme symbolique et définitif à l’épopée napoléonienne. Le maréchal Ney est inhumé au cimetière du Père-Lachaise.

Oudinot : le Bayard Moderne, le Bayard de l’Armée Française, le Maréchal aux 35 blessures

« C’est un général éprouvé dans cent combats, où il a montré autant d’intrépidité que de savoir. »

10ème bulletin de la Grande Armée, 23 mai 1809

Nicolas Oudinot (1767-1847) est le soldat totalisant le plus de blessures entre la Révolution et l’Empire, d’où son dernier  surnom. En 1795-1796, il en totalise onze (deux balles et neuf coups de sabre). Le maréchal Canrobert le rencontrant aux eaux de Barèges en 1830 aura ce mot plaisant : « Ce n’était qu’une passoire ! » Général de la Révolution et de l’Empire, il sera élevé à la dignité de maréchal d’Empire en 1809.

En 1804, il sélectionne des soldats pour former une division de grenadiers dans le corps de Lannes, surnommée « la colonne infernale ». En peu de temps, ces hommes d’élite sont connus comme les « grenadiers d’Oudinot ». Grand aigle de la Légion d’honneur en 1805, il part du camp de Boulogne à la tête de 8 000 grenadiers, s’empare de Vienne comme en passant au bout de 45 jours de marche, se présente au pont du Danube défendu par 180 canons, arrache la mèche du premier canonnier autrichien, passe le fleuve, occupe la rive opposée avec sa division et force à capituler toutes les troupes ennemies qu’il rencontre. Blessé à Wertingen, il est remplacé par Duroc. Blessé encore une fois, il assiste quand même à la bataille d’Austerlitz où il cueille de nouveaux lauriers.

14 juin 1807, à une heure du matin, il est à la gauche des troupes de Lannes, attaqué par 80 000 Russes dans la plaine de Friedland. Il tient jusqu’à midi grâce aux grenadiers et Napoléon, survenant avec le reste de l’armée, remporte cette sanglante victoire suivie de la paix de Tilsitt, signée le 25 juin. Au cours de l’entrevue, l’Empereur présente Oudinot comme le « Bayard de l’armée française » au tsar Alexandre - référence au chevalier Bayard, héros du Moyen Âge.

Campagne de Russie, 1812. Grièvement blessé à Polotsk, il doit remettre son commandement au général Gouvion-Saint-Cyr. Mais en apprenant l’évacuation de Moscou, les premiers désastres français et la blessure de son successeur, il se hâte, à peine guéri, de rejoindre son corps. Avec les maréchaux Ney, Mortier et Victor, il assure aux débris de l’armée française le passage de la Bérézina où il est à nouveau blessé.

Campagne de France, 1814. À la bataille de Brienne, il a les cuisses éraflées par un boulet de canon et à la bataille d’Arcis-sur-Aube (mars 1814), sa plaque de Grand Aigle arrête une balle qui aurait dû être mortelle, le blessant légèrement. C’est là que Napoléon à la tête de ses troupes chercha la mort qui se refusa à lui. Gouverneur de l’Hôtel des Invalides, il meurt à la fin de la monarchie de Juillet dans l’exercice de ses fonctions, à 80 ans.

Poniatowski : le Bayard polonais

« Le vrai roi de Pologne, c’était Poniatowski : il en réunissait tous les titres, il en avait tous les talents. »

NAPOLÉON (1769-1821) à Sainte-Hélène

Joseph Antoine Poniatowski (1763-1813), prince, militaire et homme d’État polonais est le neveu du roi de Pologne Stanislas Auguste Poniatowski. Il prend le commandement des troupes polonaises en Ukraine lors de la guerre russo-polonaise de 1792 et devient gouverneur de Varsovie en 1794.
Il se rallie à l’Empire, pensant que c’est la seule chance pour la Pologne de retrouver son indépendance et son territoire. Napoléon le nomme ministre de la Guerre du grand-duché de Varsovie et généralissime des Polonais. Outre une réorganisation profonde de l’armée, il participe aux guerres napoléoniennes : ayant combattu les Autrichiens pendant la campagne de 1809, il s’illustre à la tête du 5e corps polonais de la Grande Armée à la Moskova et à la Bérézina. Il se bat encore lors de la campagne d’Allemagne en 1813.

En récompense de ses faits d’armes et de sa fidélité, Napoléon l’élève à la dignité de maréchal d’Empire le 16 octobre, au début de la bataille de Leipzig. C’est le seul général étranger à avoir reçu cet honneur. Le 19 octobre, lors de la retraite française, il se noie en tentant de traverser l’Elster. Son corps n’est retrouvé que cinq jours plus tard. Embaumé et porté par ses compagnons d’armes, il est porté à la nécropole royale. Lors de ses funérailles à Leipzig, les vainqueurs et les vaincus réunis y représentent l’Europe entière.
Comme pour Oudinot, la référence au chevalier « sans peur et sans reproche » du Moyen Âge est un juste hommage.

Soult : Bras de Fer, le Premier Manœuvrier d’Europe, le Roi Nicolas

« Vous êtes duc, mais vous n’avez pas d’ancêtres, dit le duc de Montmorency.
— C’est vrai ; c’est nous qui sommes des ancêtres ! »1826

Maréchal SOULT (1769-1851). Fière réplique, également attribuée au général JUNOT (1771-1813). Le Musée de la conversation : répertoire de citations françaises, dictons modernes, curiosités littéraires, historiques et anecdotiques avec une indication précise des sources (1897), Roger Alexandre

Soult et Junot sont dans le même cas : duc d’Empire par la grâce de l’empereur. Ils n’en affichent pas moins leur fierté face à un Montmorency, grande famille française dont les titres de noblesse remontent au XIIe siècle.

Jean-de-Dieu Soult 1 (1769-1851) était promis à une carrière juridique, sa famille donnant des juristes royaux de père en fils, mais la vocation militaire est la plus forte. Pendant la Révolution, il croise presque tous les futurs maréchaux d’Empire sur des théâtres de guerre où il est missionné à l’étranger, mais pas Bonaparte. Il ne rentre à Paris qu’en 1802, après le traité d’Amiens (et la paix), fort bien accueilli par le Premier Consul. Il se rallie à lui assez naturellement et devient l’un des quatre chefs de la garde consulaire. Il se voit confier en 1803 le commandement en chef du camp de Saint-Omer (en vue du débarquement en Angleterre « fantasmé » par Bonaparte). Il y impose une discipline rigoureuse et des méthodes d’une extrême dureté : cela contribuera à l’efficacité des troupes françaises lors des futures campagnes et Soult y gagne son surnom de « Bras de fer ».

19 mai 1804, Soult est l’un des premiers promus à la dignité de maréchal d’Empire. Après la bataille d’Austerlitz (1805) à laquelle il contribue de manière décisive, Napoléon le considère comme « le Premier Manœuvrier d’Europe ». Il est, avec Davout, Lannes, Masséna et Suchet, un des seuls maréchaux capables de diriger une armée en l’absence de l’Empereur – tout le contraire de Ney, le Brave des braves. La suite de son histoire sera moins évidente.

Au début de 1809, chargé de reconquérir le Portugal, il s’empare de Porto et songe à se faire proclamer roi du Portugal sous le nom de Nicolas Ier – la tentative n’aura pas de suite, car Wellington approche et Soult préfère se disputer avec Ney que de s’opposer à l’avance anglaise. Dans les années qui suivent et malgré quelques victoires partielles, le pseudo « Roi Nicolas » sera l’un des principaux responsables de la dégradation progressive de la situation impériale en Espagne, par sa constante mauvaise volonté à coordonner ses mouvements avec ceux des autres maréchaux (Masséna puis Marmont, entre autres). Mais les historiens se disputeront quant à sa responsabilité dans tous les événements auxquels il est appelé à participer, en tant que militaire. En tout cas, il se ralliera sans état d’âme à la Restauration.
Devenu pair de France, Soult aura une carrière politique importante sous la monarchie de Juillet : ministre de la Guerre, principal instaurateur de la Légion étrangère en 1831, trois fois chef du gouvernement. En 1847, il reçoit du roi Louis-Philippe le titre unique de « maréchal général de France ».

Suchet : le Maréchal de la guerre d’Espagne, El Hombre justo (l’Homme juste)

« Si j’avais eu deux maréchaux comme Suchet,  j’aurais non seulement conquis l’Espagne, mais je l’aurais conservée ! »,.

NAPOLÉON (1769-1821), cité dans les Mémoires de Madame Campan (posthume)

Pour finir, peut-on parler d’un « maréchal exemplaire » ? Fin tacticien, il n’a jamais perdu une bataille. Remarquable entraîneur d’hommes, il se révèle aussi bon organisateur qu’administrateur. Et c’est le seul qui s’illustre en Espagne, gagnant même l’admiration des insurgés ! Un regard à ses portraits de jeunesse révèle un étrange mélange de mélancolie et de douceur, de modestie et de fermeté : une séduction très différente des autres maréchaux de la Grande Armée.

Louis-Gabriel Suchet (1770-1826) est fils de soyeux lyonnais. Orphelin de mère à trois ans et de père en 1789, il reprend avec son frères les affaires paternelles et fonde la maison Suchet Frères. Il s’engage en 1791 dans la Garde nationale à Lyon : la Révolution l’enivre, il a trouvé sa vocation. Son ardent républicanisme et sa solide instruction le font élire lieutenant-colonel par un bataillon de volontaires de l’Ardèche en septembre 1793 et sa carrière militaire commence véritablement au siège de Toulon où il croise naturellement Bonaparte.

Il va gravir régulièrement les échelons de la carrière militaire, sous les ordres de généraux illustres (Brune, Masséna, Soult, Lannes et autres). Il se distingue à Austerlitz (2 décembre1805), ce qui lui vaut d’être nommé Grand Aigle de la Légion d’honneur. Pendant toutes ces années, sa conduite de parfait courtisan, son honnêteté morale et matérielle, ses manifestations de loyalisme ne lui valent pourtant pas les distinctions auxquelles il aspire. Pour reconnaître sa vaillance, on envoie Suchet porter au général en chef les drapeaux conquis à la fin de la campagne. Mais ça ne suffit pas… Il se plaint parfois de reculer au lieu d’avancer dans la carrière. Napoléon le nomme cependant comte en 1808 – « un hochet ».

Nommé en avril 1809 gouverneur d’Aragon en remplacement de Junot ‒ province à laquelle s’ajoutera en 1811 une partie de la Catalogne ‒ il s’empare une à une de toutes les places fortes du pays. En juin, la difficile prise de Tarragone ‒ les insurgés espagnols, mal armés et en infériorité numérique se défendent rue par rue, maison par maison ‒ lui vaut enfin le titre de maréchal ! Celle de Valence, le 9 janvier 1812, après un bombardement intense, fait de lui un duc d’Albufera.

Durant cette longue campagne, il fait preuve d’une ténacité et d’une autorité rares. Administrateur hors pair, il veille à ce que ses soldats ne manquent de rien, toujours soucieux de leur bien-être et de leur moral. En contrepartie, il impose une discipline sévère et ne tolère ni pillage ni exaction. Il se montre inexorable dans la perception des contributions imposées aux vaincus, mais il fait ouvrir les magasins de l’armée aux communes dont les récoltes furent ravagées par les opérations. Près de cent millions lui sont passés par les mains dans sa campagne espagnole ; des richesses de toutes sortes ont été conquises par lui ou mises disposition. Il a rendu compte de tout, au centime près !

Tout aussi remarquable, l’intégration des soldats français au sein d’une population violemment hostile. Suchet parvient même à se procurer le bien le plus précieux : des renseignements. L’usage de colonnes légères, très mobiles, bien préparées et capables d’agir isolées et par surprise, le maintien dans les centres urbains de garnisons approvisionnées en vivres et en munitions complètent l’éventail des mesures qui expliquent les succès qu’il obtient, seul parmi les maréchaux employés en Espagne – et ses deux surnoms : le Maréchal de la guerre d’Espagne, El Hombre justo (l’Homme juste).

Après la défaite de Joseph Bonaparte (roi d’Espagne par la volonté de son frère) et du maréchal Jourdan à Vitoria (21 juin 1813) face au duc de Wellington, Suchet réussit à évacuer en bon ordre la région de Valence et la Catalogne tout en empêchant un débarquement anglais, pour ramener finalement son armée dans les Pyrénées orientales. En septembre, il succède à Bessières (tué à la bataille de Lützen) comme colonel général de la Garde impériale.

Rallié aux Bourbons en 1814, pair de France, il rejoint Napoléon pendant les Cent-Jours. Chargé de protéger la Savoie contre les Autrichiens, il ne peut leur barrer les routes du Simplon et du Mont-Cenis avec les faibles forces dont il dispose. Il se replie sur Lyon où lui parvient, le 22 juin, la nouvelle de la défaite de Waterloo : « Si j’avais eu Suchet à la place de Grouchy, je n’aurais pas perdu à Waterloo ! » dira l’empereur.

Sous la seconde Restauration, il se rallie à Louis XVIII, mais des intrigues de cour l’empêchent en 1823 de participer à l’expédition menée par la France en Espagne pour y rétablir Ferdinand VII sur le trône. Il se résolut à la retraite, quoique jeune encore. Il meurt « littéralement de faim, faute de pouvoir s’alimenter » le 3 janvier 1826, dans son château de Saint-Joseph, près de Marseille. En fait, un cancer généralisé à partir de l’estomac ou du foie. Quand on connaît les horreurs de la Guerre d’Espagne, il suffit de mentionner que ce pays envoya une délégation à son enterrement, pour se rendre compte à quel point son comportement et son administration furent justes.

Lire la suite : les Surnoms de la restauration au Second Empire.

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