L’exception culturelle à la française. Mythe ou réalité ? (2) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Notre pays possède un grand passé culturel et nous vivons sur cet héritage. Si la France est la première destination touristique au monde, son patrimoine culturel attire au même titre que la diversité des paysages (et la gastronomie régionale élevée au rang d’art vivant).

Notre politique culturelle hérite aussi d’un long passé de mécénat royal et républicain, avec un ministère de la Culture. Tous les secteurs sont concernés : monuments historiques, beaux-arts (architecture, peinture, sculpture et gravure), livre et lecture, musique, danse, cirque, arts de la rue, cinéma, théâtre, opéra, arts décoratifs, ainsi que les écoles correspondantes, dont les Conservatoires nationaux.

Le régime particulier des intermittents du spectacle (artistes et techniciens), le prix unique du livre protégeant les (petites) librairies, le financement public préférentiel des films français, autant de mesures spécifiques et favorables au secteur culturel.

Omniprésente et jamais suffisante, l’aide à la culture est considérée comme un dû. En cette année de crise exceptionnelle, elle est revendiquée au même titre que l’aide à l’hôpital, l’éducation nationale, les restaurants, le tourisme, l’industrie automobile… et tous les secteurs plus ou moins sinistrés.
Cela dit, la Culture a perdu le sens et l’importance qu’elle avait jusque dans les années Mitterrand. À travers 15 périodes historiques, rappelons quelques repères importants en deux éditos.

Du Moyen Âge à la Troisième République, l’exception culturelle française s’imposait comme une évidence en Europe. La démonstration est sans doute moins brillante à partir de la Troisième République : le lien entre histoire, politique et culture est évident ! En même temps, nous nous retrouvons dans cette évolution et la France, avec sa langue et sa civilisation, fait preuve malgré tout d’une belle capacité de résistance.

Cet édito est la suite de celui consacré à l’exception culturelle du Moyen-Âge au Second Empire, que vous pouvez consulter.

Toutes les citations de cet édito sont à retrouver dans nos Chroniques de l’Histoire en citations : en 10 volumes, l’histoire de France de la Gaule à nos jours vous est contée, en 3 500 citations numérotées, sourcées, contextualisée, signées par près de 1 200 auteurs.

 

tour eiffel

10. La Troisième République naît avec la photographie, le cinéma, le music-hall, encourage le progrès technique, impose la Tour Eiffel et crée l’école publique, les intellectuels engagés témoignant désormais en toute liberté.

« Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune, parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher. »2380

Jean-Paul SARTRE (1905-1980), Situations II (1948)

C’est poser le problème de l’engagement des intellectuels, question bientôt au centre de la vie politique. Pourtant, des voix s’élèvent en 1871 et d’abord celle d’Hugo. Il se bat pour l’amnistie des communards et pour arracher à la mort ou à la déportation des gens tels que Rochefort. Il lutte aussi en poète, en prophète qui en appelle à la fraternité : « Ô juges, vous jugez les crimes de l’aurore. »

« Debout ! Les damnés de la terre !
Debout ! Les forçats de la faim ! »2382

Eugène Pottier (1816-1888), paroles de L’Internationale, chanson. La Chanson de la Commune : chansons et poèmes inspirés par la Commune de 1871 (1991), Robert Brécy

Membre élu de la Commune et maire du IIIe arrondissement, alors que tout espoir semble perdu, il dit, il écrit en juin 1871 sa foi inébranlable en la « lutte finale » : « Du passé faisons table rase […] Le monde va changer de base. » Le texte ne sera publié et mis en musique (par Pierre Degeyter) en 1888, pour connaître un destin… international.

« Puisqu’elle [la Troisième République] gouverne peu, je lui pardonne de gouverner mal. »2390

Anatole FRANCE (1844-1924), Histoire contemporaine (publiée de 1897 à 1901)

La République est installée à la fin du XIXe siècle : modérée, mais faible. La faute en revient aux hommes qui gouvernent et aux institutions qui ont débouché sur un parlementarisme où les crises se multiplient. Anatole France prête son scepticisme intellectuel et souvent désabusé à son héros, M. Bergeret, qui prend la défense du régime, faisant un éloge inattendu des faiblesses de cette République.

« Nous n’avons point d’État. Nous avons des administrations. Ce que nous appelons la raison d’État, c’est la raison des bureaux. »2392

Anatole FRANCE (1844-1924), Histoire contemporaine. L’Anneau d’améthyste (1899)

C’est une plainte et un mal typiquement français, qui augmente avec la complexité de la vie publique et l’omniprésence de l’État. L’impôt et l’intendant polarisaient déjà sous l’Ancien Régime l’essentiel des doléances.

« Il n’est pas de gouvernements populaires. Gouverner, c’est mécontenter. »2397

Anatole FRANCE (1844-1924), Histoire contemporaine. Monsieur Bergeret à Paris (1901)

L’une des leçons tirées de ce quatrième et dernier volume de son Histoire contemporaine : scepticisme philosophique de l’écrivain qui n’hésite cependant pas à s’engager de plus en plus dans les grandes luttes de son temps (pour Dreyfus, le socialisme, le communisme même).

« La France est un éblouissement pour le monde. »2460

Léon GAMBETTA (1838-1882), Inauguration de la troisième Exposition universelle de Paris, 1er mai 1878. Gloires et tragédies de la IIIe République (1956), Maurice Baumont

Comme le Second Empire, la Troisième République est portée par la vague du progrès scientifique et technique et par l’avènement de la civilisation industrielle. Les deux autres Expositions universelles qui se tiendront à Paris avant 1914 (en 1889 et 1900) en témoigneront également.

« Buvons à la France, mais à la France tout entière, Monsieur le ministre de Prusse ! »2471

Sarah BERNHARDT (1844-1923), en tournée au Danemark, automne 1880. Ma double vie, Mémoires de Sarah Bernhardt (1907)

La star du théâtre français, mondialement célèbre, a déjà fait preuve de patriotisme pendant la guerre de 1870. Lors d’une triomphale tournée en Europe, elle entend le baron Magnus porter ce toast : « Je bois à la France qui nous donne de si grands artistes ! À la France, à la belle France que nous aimons tous. » D’où la cinglante réplique de la comédienne. L’orchestre de la cour fait éclater La Marseillaise (les Danois détestent les Allemands, à l’époque). Bismarck s’indigne et l’on frise l’incident diplomatique.

Edmond Rostand, considéré comme le dernier de nos auteurs romantiques, offre en 1900 à Sarah Bernhardt le rôle-titre de l’Aiglon qu’elle crée en travesti, à plus de 50 ans. C’est un triomphe théâtral.

« Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la […], éclairez-la […], vous n’aurez pas besoin de la couper. »2474

Victor HUGO (1802-1885), Claude Gueux (1834)

Bref roman de jeunesse, déjà contre la peine de mort. La même idée inspire la politique scolaire de Jules Ferry : pour régler la question sociale, il faut faire disparaître « la dernière, la plus redoutable des inégalités qui viennent de la naissance, l’inégalité de l’éducation », permettre « la première fusion qui résulte du mélange des riches et des pauvres sur le banc de quelque école ». D’où les « lois Ferry » de 1881-1882, qui rendent l’enseignement primaire gratuit, ce qui permet de le rendre obligatoire de 7 à 13 ans, puis laïque.

La République pense aussi à la formation des maîtres, créant des Écoles normales d’instituteurs (et d’institutrices) dans chaque département. Ce nouveau service public de l’enseignement va donner un minimum d’instruction aux fils de paysans… et créer la fameuse rivalité entre l’instituteur et le curé.

« Je n’ai jamais fait de politique, mais j’ai toujours guetté l’actualité. »2483

PAULUS (1845-1908). Le Café-concert : 1848-1914 (2007), François Caradec, Alain Weill

Jean-Paul Habans, dit Paulus, est l’une des premières vedettes à toucher d’énormes cachets, idole populaire qui défraie la chronique par son faste et ses frasques. L’ère du vedettariat commence avec ce « gambillard » (selon le critique dramatique Francisque Sarcey) et le « café-concert » est le loisir roi, ou plutôt bourgeois, sous la Troisième République : chaque ville aura le sien vers 1900 et le Paris de la Belle Époque en comptera 150. Les chansons ne sont pas toutes « pour rire » : patriotiques, politiques, sociales, anarchistes, elles sont l’« air du temps ».

« Si vous décidez la construction de la tour de M. Eiffel, je me coucherai sur le sol. Il ferait beau voir que les piques des terrassiers frôlent cette poitrine que n’atteignirent jamais les lances des Uhlans [Prussiens]. »2484

Tancrède BONIFACE (XIXe siècle). Guide de Paris mystérieux (1975), François Caradec, Jean-Robert Masson

Capitaine de cuirassier à la retraite, riverain du Champ de Mars, il mène la campagne de protestation contre la Tour Eiffel et intente un procès contre « le lampadaire tragique », « l’odieuse colonne de tôle boulonnée. » Le premier coup de pioche des travaux a été donné le 26 janvier 1887. La tour sera le « clou » de l’Exposition universelle, en 1889.

Le monument va beaucoup faire parler de lui à Paris, au fur et à mesure de son édification. « Nous sommes arrivés au maximum de ce que peuvent les humains. Il serait criminel de chercher à aller plus haut », dit Eugène Chevreuil, doyen de l’Institut : il a 101 ans – né sous Louis XVI, chimiste entré à l’Académie des sciences sous le règne de Charles X. Il s’inquiète devant la tour qui va atteindre 26 mètres, c’est-à-dire le premier étage, et donner d’ailleurs quelques soucis à l’ingénieur Gustave Eiffel, avant de continuer son irrésistible ascension.

« La science n’a pas de patrie. »2494

Louis PASTEUR (1822-1895), Discours pour l’inauguration de l’Institut Pasteur, 14 novembre 1888. La Vie de Pasteur (1907), René Vallery-Radot. (Première biographie du grand savant, écrite par son gendre.)

La Troisième République ne se résume pas en crises, affaires, scandales. C’est aussi le temps des grands savants pour la France qui se retrouve en bonne place dans le monde, avec des hommes tels que Louis Pasteur (microbiologie, vaccins), Marcellin Berthelot (chimie de synthèse, thermochimie), Claude Bernard (physiologie, médecine expérimentale). L’Université n’est plus, comme sous le Second Empire, le lieu de conférences mondaines pour grand public. Les étudiants viennent nombreux, les professeurs font des cours magistraux qui honorent l’enseignement supérieur, la recherche réalise des progrès qui vont changer la vie quotidienne des hommes en une ou deux générations.

Pour les applications directes de ses travaux (dont la pasteurisation appliquée au vin), pour la passion qu’il y a mise, et pour l’Institut qui porte son nom, Pasteur est le plus populaire de tous les savants du monde.

« La tour Eiffel, témoignage d’imbécillité, de mauvais goût et de niaise arrogance, s’élève exprès pour proclamer cela jusqu’au ciel. C’est le monument-symbole de la France industrialisée ; il a pour mission d’être insolent et bête comme la vie moderne et d’écraser de sa hauteur stupide tout ce qui a été le Paris de nos pères, le Paris de nos souvenirs, les vieilles maisons et les églises, Notre-Dame et l’Arc de Triomphe, la prière et la gloire. »2497

Édouard DRUMONT (1844-1917), La Fin du monde (1889)

Mon vieux Paris (1878), premier livre qui le fait connaître, déborde de nostalgie pour cette capitale où il est né et qui a tant changé, depuis le Second Empire et les travaux d’Haussmann. Écrivain et journaliste, il reste surtout connu comme polémiste d’extrême droite.

« Sa tour ressemble à un tuyau d’usine en construction, à une carcasse qui attend d’être remplie par des pierres de taille ou des briques. On ne peut se figurer que ce grillage infundibuliforme soit achevé, que ce suppositoire solitaire et criblé de trous restera tel. »2498

Joris-Karl HUYSMANS (1848-1907), évoquant Eiffel et sa Tour, Écrits sur l’art - Certains (1894)

Le monument est inauguré le 6 mai 1889, pour la nouvelle Exposition universelle et le centenaire de la Révolution de 1789. 300 personnalités ont écrit pour protester contre la construction de la tour Eiffel, plus attaquée en son temps que le Centre Beaubourg de Renzo Piano et Richard Rogers ou l’Opéra Bastille de Carlos Ott, un siècle plus tard. Des savants prédisent sa chute, mais c’est le triomphe des ingénieurs sur les architectes, le défi réussi de l’acier utilisé à l’extrême de ses possibilités - comme la pierre dans les cathédrales du Moyen Âge, le verre et le béton dans l’Arche de la Défense.

« Les photographies animées sont de petites merveilles […] C’est bien la nature prise sur le fait. »2514

Henri de PARVILLE (1838-1909), Les Annales, 28 avril 1896. Lumière et Méliès (1985), Georges Sadoul

Ce chroniqueur scientifique salue la naissance du cinéma. 28 décembre 1895, première représentation publique au Grand Café à Paris. L’Arroseur arrosé et La Sortie de l’usine Lumière restent dans l’histoire comme la naissance du septième art.

« Le cinéma n’a aucun avenir », aurait dit ce jour-là le père des frères Lumière, les deux ingénieurs à l’origine de cette invention. Mais La Poste de Paris écrit, fin décembre 1895 : « Lorsque tous pourront photographier les êtres qui leur sont chers, non plus dans leurs formes immobiles, mais dans leur mouvement, dans leur action, dans leurs gestes familiers, avec leurs paroles au bout des lèvres, la mort cessera d’être absolue. »

« C’est la lutte finale ;
Groupons-nous et demain
L’Internationale
Sera le genre humain. »2527

Eugène Pottier (1816-1888), paroles, et Pierre Degeyter (1848-1932), musique, L’Internationale (refrain), chanson

Le chant écrit par Pottier durant la Commune, mis en musique en 1888 par un ouvrier tourneur Pierre Degeyter, chanté pour la première fois au Congrès de Lille du Parti ouvrier en 1896, devient l’hymne du mouvement ouvrier français en 1899. Immense succès, dans les classes populaires sensibles à ces mots : « Du passé faisons table rase / Foule esclave, debout ! debout ! / Le monde va changer de base / Nous ne sommes rien, soyons tout ! »

1899, ce n’est pas la révolution souhaitée, mais un progrès pour la gauche : elle arrive au pouvoir avec les radicaux. Elle va y rester, au prix de diverses alliances, jusqu’à la Première Guerre mondiale.

« Il n’y a plus beaucoup de républicains en France. La République n’en a pas formés. C’est le gouvernement absolu qui forme les républicains. »2529

Anatole FRANCE (1844-1924), Monsieur Bergeret à Paris (1901)

Dernier des quatre volumes de son Histoire contemporaine, « pamphlet formidable présenté avec un sourire enchanteur » (Émile Faguet), c’est le résumé piquant et pessimiste de la société française marquée par l’affaire Dreyfus.

Anatole France demeure fidèle à ses convictions socialistes, bientôt communistes, mais loin de tout dogmatisme et même de tout parti. Vérité paradoxale : le régime a résisté à toutes les crises, la République modérée est devenue radicale, mais les Français sont plus que jamais critiques et divisés.

« Envions-le [Zola], sa destinée et son cœur lui firent le sort le plus grand : il fut un moment de la conscience humaine. »2536

Anatole FRANCE (1844-1924), Éloge funèbre d’Émile Zola, 5 octobre 1902. Réhabilitation d’Alfred Dreyfus par la Chambre des députés [en ligne], Assemblée nationale

Discours prononcé au cimetière de Montmartre, lors de l’enterrement de Zola. Anatole France fait naturellement allusion au combat mené par son confrère pour que la vérité éclate enfin dans l’affaire Dreyfus. Lui-même fit partie de ces intellectuels minoritaires, engagés dans le camp des « révisionnistes ».

« La mystique républicaine, c’est quand on mourait pour la République, la politique républicaine, c’est à présent qu’on en vit. »2556

Charles PÉGUY (1873-1914), Notre jeunesse (1910)

Et « l’essentiel est que […] la mystique ne soit point dévorée par la politique à laquelle elle a donné naissance ». C’est dire si Péguy, l’humaniste qui se voudra engagé jusqu’à sa mort (aux premiers jours de la prochaine guerre) doit souffrir de la politique politicienne née sous la Troisième République. De plus en plus isolé, il témoigne à la fois contre le matérialisme du monde moderne, la tyrannie des intellectuels de tout parti, les manœuvres des politiques, la morale figée des bien-pensants.

Guillaume Apollinaire

11. 14-18 renouvelle la littérature de guerre, devenue un genre à part entière - roman et poésie.

« Que ceux déjà qui m’en veulent se représentent ce que fut la guerre pour tant de très jeunes garçons : quatre ans de grandes vacances. »2573

Raymond RADIGUET (1903-1923), Le Diable au corps (1923)

L’auteur meurt à 20 ans, l’année même de la publication. Grand succès pour ce récit d’une passion adolescente sur fond de guerre : le héros est l’amant d’une jeune femme dont le mari se bat au front. Le roman fera scandale, pour cela surtout.

« Ah Dieu ! que la guerre est jolie
Avec ses chants, ses longs loisirs. »2574

Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918), Calligrammes, « L’Adieu du cavalier » (1918)

Le poète s’engage en décembre 1914. Blessé d’un éclat d’obus à la tempe le 17 mars 1916, évacué, trépané, il ira d’hôpital en hôpital, continuant d’écrire, et meurt deux jours avant la fin de la guerre, le 9 novembre 1918, victime de la pandémie de grippe espagnole - plus meurtrière que le conflit mondial.

« La guerre […] Je vois des ruines, de la boue, des files d’hommes fourbus, des bistrots où l’on se bat pour des litres de vin, des gendarmes aux aguets, des troncs d’arbres déchiquetés et des croix de bois, des croix, des croix. »2575

Roland DORGELÈS (1885-1973), Les Croix de bois (1919)

Engagé volontaire, il donne ce témoignage simple et vécu de la vie des tranchées : un des plus gros succès d’après-guerre.

14-18 reste dans l’histoire comme une interminable guerre de tranchées (symbolisée par Verdun) où les soldats, en majorité paysans, luttèrent pied à pied dans la terre, pour leur terre.

« Ce ne sont pas des soldats : ce sont des hommes. Ce ne sont pas des aventuriers, des guerriers, faits pour la boucherie humaine […] Ce sont des laboureurs et des ouvriers qu’on reconnaît dans leurs uniformes. Ce sont des civils déracinés. »2576

Henri BARBUSSE (1873-1935), Le Feu, journal d’une escouade (1916)

Autre engagé volontaire, autre témoignage sur la vie des tranchées, autre succès – et prix Goncourt en 1917. Barbusse, idéaliste exalté, militant communiste bientôt fasciné par la révolution russe de 1917, se rend plusieurs fois à Moscou où il meurt en 1935. Le roman soulèvera nombre de protestations : en plus du document terrible sur le cauchemar monotone de cette guerre, les aspirations pacifistes transparaissent, ce qui peut faire scandale en 1916.

En fait, la voie est étroite entre le « bourrage de crânes » et la censure qui « doit supprimer tout ce qui tend à surexciter l’opinion ou à affaiblir le moral de l’armée ou du public », deux phénomènes propres à toute guerre, mais plus accentués dans ce conflit qui s’éternise sur quatre ans. Le journal d’opposition de Clemenceau, L’Homme libre, est devenu L’Homme enchaîné au début de la guerre : façon de dénoncer la censure, d’ailleurs justifiée – en 1870, on a dit que des batailles furent perdues simplement parce que l’ennemi a su lire nos journaux !

« J’admire les poilus de la Grande Guerre et je leur en veux un petit peu. Car ils m’eussent, si c’était possible, réconcilié avec les hommes, en me donnant de l’humanité une idée meilleure… donc fausse ! »2577

Georges COURTELINE (1858-1929), La Philosophie de Georges Courteline (1929)

Auteur comique le plus applaudi par la génération d’avant 1914, ex-cavalier au 13e régiment de Chasseurs à Bar-le-Duc, il s’est pourtant moqué des militaires, des Gaietés de l’escadron (1886) au Train de 8 h 47 (1891), du capitaine Hurluret et du sergent Flick. Rappelons que le « poilu » est synonyme de brave soldat, les poils étant associés à l’idée de virilité.

« Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre !
Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés ! »2588

Charles PÉGUY (1873-1914), Ève (1914)

Deux derniers alexandrins d’un poème qui en compte quelque 8 000. Le poète appelle de tous ses vœux et de tous ses vers la « génération de la revanche ». Lieutenant, il tombe à la tête d’une compagnie d’infanterie, frappé d’une balle au front, à Villeroy, le 5 septembre, veille de la bataille de la Marne.

« Sur le front, les soldats voyaient apparaître un vieil homme au feutre en bataille, qui brandissait un gourdin et poussait brutalement les généraux vers la victoire. C’était Georges Clemenceau. »2605

André MAUROIS (1885-1967), Terre promise (1946)

Auteur des Silences du colonel Bramble (1918), agent de liaison auprès de l’armée britannique, il évoque ses souvenirs : le succès de ce livre décidera de sa carrière d’écrivain.

Clemenceau, moins terrible que sa légende de Tigre, recherche le contact avec les poilus des tranchées qui l’appellent affectueusement le Vieux. Le « vieux Gaulois acharné à défendre le sol et le génie de notre race », auquel de Gaulle rend hommage dans ses Discours et messages, va restaurer la confiance dans le pays. Après s’être battu pour l’amnistie des Communards, contre la colonisation chère à Jules Ferry, contre Boulanger et le boulangisme rimant avec populisme, pour Dreyfus et avec Zola contre l’antisémitisme dominant, pour la laïcité de l’État, pour l’ordre et contre les grèves dures en tant que « premier flic de France » au pouvoir, Clemenceau va mener son dernier grand combat national.

andré breton

12. 1918-1939. Parallèlement aux « Années folles », la réflexion intellectuelle s’impose et l’idéologie l’emporte bientôt sur la création, dans cette brève entre-deux-guerres.

« Il y eut quelque chose d’effréné, une fièvre de dépense, de jouissance et d’entreprise, une intolérance de toute règle, un besoin de nouveauté allant jusqu’à l’aberration, un besoin de liberté allant jusqu’à la dépravation. »2631

Léon BLUM (1872-1950), À l’échelle humaine (1945)

Socialiste témoin de son temps, il évoque le bouleversement moral qui suit la Première Guerre mondiale durant dix ans. Le jazz entre en scène. Le tango chavire les corps. Le charleston fait rage. Les dancings font fortune. Les artistes se doivent d’être anarchistes, dadaïstes, bientôt surréalistes. Les femmes ont l’air de garçons. « C’est bien parce que c’est mal ; c’est mal parce que c’est bien. » C’est le début des « Années folles ».

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »2618

Paul VALÉRY (1871-1945), La Crise de l’esprit (1919)

L’angoisse de l’intellectuel dépasse l’horizon d’un après-guerre et d’un pays. Dès la paix revenue, Valéry, l’un des esprits les plus lucides de l’époque, lance ce cri d’alarme qui trouve un grand écho. « Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences […] Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire. Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues […] Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. »

« L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire : un petit cap du continent asiatique, ou bien l’Europe restera-t-elle ce qu’elle paraît, c’est-à-dire : la partie précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un vaste corps ? »2619

Paul VALÉRY (1871-1945), La Crise de l’esprit (1919)

Voilà posé le destin de l’Europe, dans cette phrase célèbre, sitôt qu’écrite. Devant les ruines matérielles et morales de l’après-guerre, une question capitale s’impose : « L’Europe va-t-elle garder sa prééminence ? ». Cette conscience européenne aiguë replace le destin de la France dans un contexte géopolitique plus large. Pour des raisons politiques et idéologiques, aussi bien qu’économiques et commerciales, il sera de moins en moins permis de raisonner en termes d’« histoire de France ».

« Il y a manifestement une crise de l’Europe : après une longue période de prédominance, qui semblait aux contemporains devoir durer toujours, le Vieux Monde voit, pour la première fois, son hégémonie contestée. Mais ce qui risque d’être mis en cause de ce fait, c’est, avec la destinée d’un continent, celle de toute une forme de civilisation. Sous son aspect le plus grave, la crise est là. »2620

André SIEGFRIED (1875-1959), La Crise de l’Europe (1935)

Économiste et sociologue, professeur au Collège de France, il répond, quinze ans après, à l’interrogation de Valéry devenue plus cruciale, d’autres dangers menaçant l’Europe et même le monde, en marche vers une autre guerre.

« Les nations, comme les hommes, meurent d’imperceptibles impolitesses. C’est à leur façon d’éternuer ou d’éculer leurs talons que se reconnaissent les peuples condamnés. »2621

Jean GIRAUDOUX (1882-1944), La Guerre de Troie n’aura pas lieu (1935)

Diplomate bien placé pour voir venir les périls et savoir que la guerre aura lieu, auteur de roman et (ici) de théâtre, il recourt au mythe pour aborder les questions de l’actualité brûlante. Giraudoux témoigne à sa manière apparemment légère – un parmi tant d’autres intellectuels saisis par l’évidence de cette Troisième République finissante.

« On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels. »2641

Anatole France (1844-1924), L’Humanité, 18 juillet 1922. La Mêlée des pacifistes, 1914-1945 (2000), Jean-Pierre Biondi

À partir des années 1920, les liens entre la politique et l’économie, l’imbrication de la haute administration, du monde des affaires et du personnel politicien deviennent toujours plus évidents et le problème de l’engagement se pose avec plus d’acuité aux intellectuels.

Prix Nobel de littérature en 1921, Anatole France prête son appui au socialisme, puis au communisme naissant. Animé d’une « ardente charité du genre humain », souvent engagé dans des luttes politiques (jadis aux côtés de Zola dans l’Affaire Dreyfus), il se garde cependant de tout dogmatisme et se méfie de toutes les mystiques qui abondent dans cette entre-deux-guerres.

« De toutes les « inventions » surréalistes, la tentation du communisme est bien sûr la plus démoniaque. »2647

Roger VAILLAND (1907-1965), Le Surréalisme contre la révolution (1948)

Le Manifeste du surréalisme d’André Breton (1924) lance le mouvement. De nombreux artistes sont séduits par le communisme, plus nombreux encore à partir de 1930, quand paraît le Second Manifeste du surréalisme. La revue du mouvement, Révolution surréaliste, devient Le Surréalisme au service de la Révolution. Mais Roger Vailland, littérairement proche du surréalisme par sa révolte, reste politiquement hostile au communisme.

« L’esprit donne l’idée d’une nation ; mais ce qui fait sa force sentimentale, c’est la communauté de rêves. »2656

André MALRAUX (1901-1976), La Tentation de l’Occident (1926)

Malraux, 25 ans, a déjà flirté avec l’Action française et le surréalisme, fait la contrebande de statues khmères en Indochine, croisé les révolutionnaires communistes en Chine. Il confronte ici deux cultures, Extrême-Orient face à Occident, et va participer à l’histoire en train de se faire. Il appartient à la dernière grande génération d’écrivains français : Malraux et Montherlant, Camus et Saint-Exupéry, Sartre et Aragon, d’autres noms encore, chacun suivant un itinéraire personnel.

« L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines. »2660

Paul VALÉRY (1871-1945), Discours de l’histoire (1932)

« Espèce de poète d’État » (dit-il de lui-même), croulant désormais sous les honneurs, il demeure plus que jamais lucide au monde. Cette leçon d’histoire est paradoxalement signée d’un intellectuel qui refuse à l’histoire le nom de vraie science et lui dénie toute vertu d’enseignement, car « elle contient tout, et donne des exemples de tout ». Donc, se méfier des prétendues leçons du passé, d’autant que « nous entrons dans l’avenir à reculons ».

« Transformer le monde, a dit Marx. Changer la vie, a dit Rimbaud. Ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. »2669

André BRETON (1896-1966), Position politique du surréalisme, Discours au Congrès des écrivains (1935)

La politisation du mouvement surréaliste est l’une des raisons de son éclatement. Le « pape » du mouvement, André Breton, au Parti communiste depuis 1927, a entraîné nombre de camarades, mais il rompt en 1935. À l’inverse, les poètes Paul Éluard et Louis Aragon demeurent fidèles à l’engagement et au communisme.

Être ou ne pas être communiste, l’être ou ne pas l’être inconditionnellement, telles sont les questions récurrentes que se posent nombre d’artistes et d’intellectuels, dans l’entre-deux-guerres. La guerre à venir, l’attitude de la Russie soviétique et la Résistance vont encore bouleverser les données du problème.

« Tout va très bien, Madame la marquise. »
« Y’a d’la joie ! »2675

Ray VENTURA (1908-1979) et Charles TRENET (1913-2001), titres et refrains des deux succès de l’année 1936, chansons

Ray Ventura et ses Collégiens (aidé de ses paroliers, Paul Misraki, Bach et Henri Laverne) promoteur de l’orchestre à sketchs en France, et sur un tout autre registre Charles Trenet, le « fou chantant », auteur-compositeur-interprète parti pour une très longue carrière, tentent de faire oublier aux Français la montée des périls.

Trois dictateurs, trois fascismes sont à nos frontières : Hitler, Mussolini, bientôt Franco. Et le Japon d’Hiro-Hito, qui mène une politique impérialiste et expansionniste, s’allie à l’Allemagne et à l’Italie.

Cependant que la France va vivre quelques mois sous le signe du Front populaire : un mouvement qui fait se lever un immense espoir.

« Les grandes manœuvres sanglantes du monde étaient commencées. »2684

André MALRAUX (1901-1976), L’Espoir (1937)

L’écrivain aventurier s’est engagé aux côtés des républicains qui combattent au cri de « Viva la muerte  », dans cette guerre civile qui va durer trois ans, et servir de banc d’essai aux armées fascistes et nazies. Contrairement à tous ses confrères qui ont cru à la paix du monde, Malraux, des Conquérants (1928) à L’Espoir (1937), en passant par La Condition humaine (prix Goncourt 1933), se fait l’écho fidèle et prémonitoire de ce temps d’apocalypse.

Au-delà d’une certaine mythomanie qui lui sera reprochée, il devient lui-même un héros révolutionnaire, à l’image des héros de ses livres, avec un indéniable talent, dans l’aventure comme dans la littérature.

« L’ennemi numéro un […] est l’Allemagne. Après Hitler, ou, qui sait ? avant lui, sur un tout autre plan, il y a un autre ennemi. C’est la République démocratique, le régime électif et parlementaire légalement superposé comme un masque grotesque et répugnant à l’être réel du pays français. »2687

Charles MAURRAS (1868-1952), L’Action Française, 11 janvier 1937. L’Action française (1964), Eugen Weber

Front populaire et situation internationale exacerbent les divisions et renforcent les partis de droite : 2 millions d’adhérents au Parti social français, le PSF du colonel de La Rocque, 200 000 membres au Parti populaire français, le PPF de Doriot, communiste repenti, devenu fasciste.

Maurras influence toujours une classe dont il est à la fois « l’enfant terrible et la mauvaise conscience » (Roger Stéphane). À l’égard d’Hitler, sa position est simple à dire, sinon à vivre : il n’est pas contre lui en tant que dictateur ni contre le fascisme en tant que doctrine – il serait même plutôt pour un régime d’« ordre » et une puissance susceptible de contrer l’URSS. Mais il est contre Hitler menaçant la France, l’intégrité de son territoire. Un an plus tard, il écrira : « Rien pour une guerre de doctrine, tout pour la défense de notre sol sacré. »

« Le nationalisme […] quel chemin il a fait […] Les puissants maîtres de l’or et de l’opinion universelle l’ont vite arraché aux mains des philosophes et des poètes. Ma Lorraine ! ma Provence ! ma Terre ! mes Morts ! Ils disaient : mes phosphates, mes pétroles, mon fer. »2694

Georges BERNANOS (1888-1948), Les Grands Cimetières sous la lune (1938)

Catholique lorrain né à Paris et monarchiste militant à l’Action française avant la guerre de 1914, réformé, engagé volontaire pour la guerre dans les tranchées, Bernanos connaît un grand succès de romancier, tout en dénonçant La Grande Peur des bien-pensants (1930), c’est-à-dire la faillite de la bourgeoisie française. Il récidive huit ans après, s’élevant contre son matérialisme avec une violence de pamphlétaire.

« On dirait bientôt : les soldats de 38 – comme on disait : les soldats de l’an II, les poilus de 14. Ils creuseraient leurs trous comme les autres, ni mieux ni plus mal, et puis ils se coucheraient dedans, parce que c’était leur lot. »2701

Jean-Paul SARTRE (1905-1980), Le Sursis (1945)

Bourgeois ennemi de sa classe, philosophe et écrivain de gauche qui s’engagera à l’extrême, Sartre est pensionnaire à l’Institut français de Berlin, quand Hitler prend le pouvoir (1933-1934). Son premier grand roman, La Nausée, est publié l’année de Munich (1938). Le climat de Munich sert de toile de fond au Sursis, deuxième tome des Chemins de la liberté. Munich, cet accord, c’est « le sursis », avant la guerre, inévitable. Il n’est qu’à entendre la voix d’Hitler, les mots d’Hitler qui parle à la radio, devenue un moyen de communication de masse.

Antoine de Saint-Exupéry

13. La Seconde Guerre mondiale suscite une nouvelle littérature de guerre, œuvre de témoins (roman et récit, théâtre et poésie de résistance), d’autres auteurs et artistes subissant l’épuration finale.

« La guerre, ce n’est pas l’acceptation du risque. Ce n’est pas l’acceptation du combat. C’est, à certaines heures, pour le combattant, l’acceptation pure et simple de la mort. »2715

Antoine de SAINT-EXUPÉRY (1900-1944), Pilote de guerre (1942)

Pilote de ligne qui traça l’un des premiers la liaison France-Amérique, pilote d’essai et de raid, alors que le succès littéraire lui vint au début des années 1930 – Courrier du Sud, Vol de nuit –, journaliste partant pour de grands reportages, combattant en 1939-1940, il rejoint en 1943 les Forces françaises libres et meurt en 1944, pilote volontaire pour une mission de guerre. L’humanisme, le lyrisme, la façon simple et courageuse de faire ce métier d’aventurier, et cette fin à 42 ans, feront de « Saint-Ex » un héros et un écrivain très aimés, notamment de la jeunesse.

« Faire la guerre au loin est assurément une épreuve très pénible, mais […] la supporter sur le territoire national, et cela trois fois en un siècle, face au plus savamment cruel des ennemis, c’est beaucoup plus qu’il n’en faut pour surmener un peuple édifié tour à tour dans le malheur et la gloire. »2716

Georges DUHAMEL (1884-1966), La Pesée des âmes (1949)

Comme Saint-Ex, Duhamel, témoin lucide de son temps, tire d’un métier qui lui fait côtoyer la mort l’essentiel de son inspiration littéraire et de son humanisme. Biologiste et médecin, engagé à titre de chirurgien militaire dans « cette aventure absurde et monstrueuse » de la Grande Guerre, il a vu venir la suivante. Elle fait d’énormes dégâts matériels en France : ports, ponts, voies ferrées, usines et maisons détruites. La terre même a souffert, bouleversée par les bombardements, truffée de mines. Les pertes humaines sont estimées à 600 000 : 200 000 soldats, 400 000 civils (dont la moitié morts en déportation, dans les camps).

« C’est bon pour les hommes de croire aux idées et de mourir pour elles. »2721

Jean ANOUILH (1910-1987), Antigone (1943)

La guerre n’est pas un enfer pour tous, partout et tout le temps. Dans le Paris de l’Occupation, les salles de spectacle sont pleines, les théâtres surtout font recette et certaines œuvres, malgré la censure allemande, parlent aux Français le langage qu’ils veulent entendre. Ainsi, cette Antigone à la fois mythique et contemporaine, qui résiste à Créon, à son ordre, à ses lois. Cependant que le chœur dit : « C’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir. »

« Le colonel est d’Action française,
Le commandant un modéré,
Le capitaine un clérical,
Le lieutenant un mangeur de curé […]
Et tout ça, ça fait d’excellents Français ! »2735

Georges VAN PARYS (1902-1971), paroles, et Jean BOYER (1901-1965), musique, Ça fait d’excellents Français (1939), chanson

Maurice Chevalier, qu’on entend beaucoup chanter pendant cette période – ce qui lui vaudra des ennuis à la Libération – remporte un franc succès avec ces couplets. La guerre n’a pas, comme en 1914, fait l’union sacrée des Français. Elle va au contraire les diviser. Et Goebbels, ministre allemand de l’Information, veille aux campagnes d’« intoxication » : appels aux soldats sur le front, tracts antimilitaristes dans les usines, émissions radio dans tout le pays.

« Je survole donc des routes noires de l’interminable sirop qui n’en finit plus de couler. On évacue, dit-on, les populations. Ce n’est déjà plus vrai. Elles s’évacuent d’elles-mêmes. Il est une contagion démente dans cet exode. Car où vont-ils, ces vagabonds ? Ils se mettent en marche vers le sud, comme s’il était là-bas des logements et des aliments […] L’ennemi progresse plus vite que l’exode. »2743

Antoine de SAINT-EXUPÉRY (1900-1944), Pilote de guerre (1942)

Ils seront près de 12 millions, réfugiés de tous âges, toutes conditions, fuyant l’invasion venue du nord, mais qui les rattrape. Ces flots, ces fleuves humains gênent les dernières résistances et paralysent les voies de communication – le commandement allemand, en semant la panique, a encouragé l’exode.

« Oui, papa, nous voilà : vingt mille types qui voulaient être des héros et qui se sont rendus sans combattre en rase campagne. »2744

Jean-Paul SARTRE (1905-1980), La Mort dans l’âme (1940)

Il y a eu des combats et il reste des poches de résistance, mais l’ampleur et la rapidité de la débâcle française surprirent tout le monde, même l’armée allemande.

« Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom […]
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître,
Pour te nommer
Liberté. »2788

Paul ÉLUARD (1895-1952), « Liberté », Poésie et Vérité (1942)

Hymne à la liberté, chef-d’œuvre de la poésie née de la Résistance, imprimé et répandu sur la France par les avions de la Royal Air Force. Éluard, comme Aragon, a choisi la voie de l’engagement politique et les rangs du Parti communiste dans les années 1930.

Depuis la rupture du pacte germano-soviétique, l’entrée dans la Résistance ne pose plus problème aux intellectuels et militants du PCF. Comme l’écrira Philip Williams en 1971 : « Dès lors que l’URSS est en danger, les « mercenaires de la Cité de Londres » deviennent du jour au lendemain « nos vaillants alliés britanniques », tandis que les gaullistes, de « traîtres », se transforment en « camarades ». »

« Certes, nous sommes déjà vaincus. Tout est en suspens. Tout s’écroule. Mais je continue d’éprouver la tranquillité d’un vainqueur. »2792

Antoine de SAINT-EXUPÉRY (1900-1944), Pilote de guerre (1942)

Parfaite expression du tournant pris par la guerre en novembre 1942.

L’Occupation se durcit et s’étend à la zone sud, le régime se rapproche du modèle nazi par ses lois d’exception et ses mesures policières, sous le gouvernement Laval. Mais à terme, on peut prévoir que la formidable puissance des États-Unis va faire basculer le rapport des forces, cependant qu’Hitler s’épuisera sur le front russe… Et déjà la Résistance s’organise en France et le débarquement des Alliés en Afrique du Nord se fait le 8 novembre. Dans une certaine confusion.

« Les plaies, la neige, la faim, les poux, la soif ; puis la soif, la faim, les poux, la neige, les maladies et les plaies […] l’hallucination qui fait prendre la schlague meurtrière des kapos pour un bâton de chocolat, le petit morceau de bois indéfiniment sucé, le corps qui n’est plus que faim […], la faim a été la compagne quotidienne des déportés jusqu’à la limite de la mort. »2795

André MALRAUX (1901-1976), Antimémoires (1967)

Risque extrême du « métier » de résistant. On estime à 100 000 le nombre de déportés civils pour raisons politiques, parmi les Français. Mais certains qui étaient pris mouraient avant.

« Ami, entends-tu
Le vol noir
Des corbeaux
Sur nos plaines ?
Ami, entends-tu
Ces cris sourds
Du pays
Qu’on enchaîne ? »2798

Joseph KESSEL (1898-1979) et Maurice DRUON (1918-2009), neveu de Kessel, paroles, et Anna MARLY (1917-2006), musique, Le Chant des partisans (1943)

Chant de la Résistance, composé à Londres, sifflé par Claude Dauphin à la BBC, largué par la RAF (Royal Air Force, force aérienne royale) sur la France occupée, créé par Germaine Sablon (dans le film Pourquoi nous combattons), et repris par Yves Montand, entre autres interprètes. Marche au rythme lent, lancinant : « Ohé Partisans / Ouvriers / Et paysans / C’est l’alarme / Ce soir l’ennemi / Connaîtra / Le prix du sang / Et des larmes… / Ami si tu tombes / Un ami sort de l’ombre / À ta place. »

La Résistance, devenue un phénomène national, mêle tous les milieux, tous les courants d’opinion, toutes les régions, recréant une union sacrée contre l’ennemi dont la présence se fait de plus en plus insupportable, à mesure que ses « besoins de guerre » le rendent plus exigeant en hommes, en argent, en matières premières.

« Je vous salue ma France où le peuple est habile
À ces travaux qui font les jours émerveillés
Et que l’on vient de loin saluer dans sa ville
Paris mon cœur trois ans vainement fusillé […]
Ma France d’au-delà le déluge, salut ! »2803

Louis ARAGON (1897-1982), « Je vous salue ma France… » (1943). L’œuvre poétique, volume X (1974), Aragon

Aragon s’est engagé, communiste d’abord, résistant ensuite. Ses vers, œuvres de circonstance au meilleur sens du terme, sont cités par le général de Gaulle à la radio de Londres.

Publié clandestinement, ce poème s’adresse aux prisonniers et aux déportés : « Lorsque vous reviendrez car il faut revenir / Il y aura des fleurs tant que vous en voudrez / Il y aura des fleurs couleur de l’avenir / […] Je vous salue ma France arrachée aux fantômes / Ô rendue à la paix vaisseau sauvé des eaux / Pays qui chante Orléans Beaugency Vendôme / Cloches cloches sonnez l’angélus des oiseaux. »

« Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore
De la splendeur du jour et de tous ses présents.
Si nous ne dormons pas, c’est pour guetter l’aurore
Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent. »2804

Robert DESNOS (1900-1945), « Demain », État de veille (1943)

Même chemin qu’Éluard et Aragon : après le surréalisme, l’engagement, le communisme, puis la Résistance et les poèmes de l’espoir. Cependant, les Français souffrent plus que jamais en 1943 : l’ordre allemand s’impose avec les SS et la Gestapo, les restrictions, le système des otages, les déportations, les délations. « Nous parlons à voix basse et nous tendons l’oreille […] / Âgé de cent mille ans, j’aurai encore la force / De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir. »

Mais Desnos mourra en déportation.

« Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Bercent mon cœur
D’une langueur
Monotone. »2807

Paul VERLAINE (1844-1896), vers entendus à la BBC le 5 juin 1944. Extrait de « Chanson d’automne », Poèmes saturniens (1866)

C’est le code choisi pour annoncer sur la radio anglaise le jour J du débarquement en France, autrement dit, l’opération Overlord (Suzerain, en anglais) sous le commandement suprême du général Eisenhower. Ces mots tant attendus sont enfin entendus, le soir du 5 juin : le débarquement est donc pour le lendemain.

« On meurt pour une cathédrale. Non pour des pierres. On meurt pour un peuple. Non pour une foule. On meurt par amour de l’Homme, s’il est clé de voûte d’une communauté. On meurt pour cela seul dont on peut vivre. »2809

Antoine de SAINT-EXUPÉRY (1900-1944), Terre des hommes (1939)

De retour des États-Unis où il s’est exilé après la défaite, poète et aviateur, il recommence le combat en 1943 et disparaît au cours d’une mission de reconnaissance aérienne où il est volontaire (à 44 ans), le 31 juillet 1944 – le jour même où le front allemand est percé à Avranches.

Le mur de l’Atlantique, système de défense créé par Hitler (mer et plages minées, murailles de béton antichars, blockhaus, barbelés), ne résiste plus que par « poches » (certaines villes tiendront jusqu’en 1945). Les Alliés progressent vers la Seine, lentement, sûrement, aidés par l’action héroïque des résistants du maquis.

« Paris qui n’est Paris qu’arrachant ses pavés. »2811

Louis ARAGON (1897-1982), Les Yeux d’Elsa, « Plus belle que les larmes » (1942)

Paris se soulève, le 18 août 1944 : fusillade au pont des Arts. Le 19, la police parisienne (censée obéir au gouvernement de Vichy, qui n’existe plus depuis le 18) se met en grève, barricadée à la préfecture de police. Le Comité parisien de libération, où les communistes dominent avec un sens de l’organisation qui leur est propre, veut prouver au monde, aux Alliés et aux Allemands, que le peuple de Paris peut se libérer lui-même ! Mais les FFI (Forces françaises de l’intérieur, regroupant tous les mouvements de la Résistance armée en France) manquent de moyens, et le commandement allemand, lui, a encore les moyens de détruire la ville, et d’écraser ses défenseurs. Une trêve est signée, rompue par la Résistance (colonel Rol-Tanguy, chef des FTP, Francs-tireurs et partisans), et les combats de rue reprennent.

« Paris brûle-t-il ? »2812

Adolf HITLER (1889-1945) à Dietrich von Choltitz, 24 août 1944. Titre du film (1966) de René Clément (1913-1996), tiré du best-seller éponyme (1965) de Larry Collins (1929-2005) et Dominique Lapierre (né en 1931), sur la libération de Paris : l’un des plus beaux et longs génériques de l’histoire du cinéma, comme si, vingt ans après, toute la profession avait à cœur de participer à ce film événement

«  Brennt Paris ?  » C’est moins une question qu’un ordre du Führer au général allemand, gouverneur militaire de Paris. Von Choltitz hésite, ce 24 août, dans Paris insurgé. De Gaulle de son côté a instamment demandé à Eisenhower de hâter la libération de Paris, pour éviter le drame et Leclerc, avec sa 2e DB (division blindée), peut enfin marcher vers Paris.

Paris ne brûlera pas : après intervention du consul de Suède, von Choltitz élude l’ordre, qu’il trouve absurde, de faire sauter les ponts et les édifices qui étaient minés, et de raser la capitale.

« Mon parti m’a rendu les couleurs de la France. »2819

Louis ARAGON (1897-1982), La Diane française. « Du poète à son parti » (1945). Littérature et politique : deux siècles de vie politique à travers les œuvres littéraires (1996), Michel Mopin, Robert Badinter

« Mon parti mon parti, merci de tes leçons / Et depuis ce temps-là tout me vient en chansons / La colère et l’amour, la joie et la souffrance. »

Si le poète communiste rend ici nommément et servilement hommage au PCF, les autres œuvres de l’époque ont le ton d’une grande poésie nationale et patriote, ouverte à toutes les familles d’esprit : martyrs de la Résistance, communistes ou chrétiens y sont évoqués avec la même chaleur.

« Dans les lettres, comme en tout, le talent est un titre de responsabilité. »2821

Charles de GAULLE (1890-1970), refusant la grâce de Robert Brasillach. Mémoires de Guerre, tome III, Le Salut, 1944-1946 (1959), Charles de Gaulle

Sur 2 071 recours présentés, de Gaulle en acceptera 1 303.

Condamné à mort pour intelligence avec les Allemands, Brasillach est fusillé le 6 février 1945. Ses convictions hitlériennes ne font aucun doute et son journal (Je suis partout) en témoigne abondamment. Le procès est bâclé, des confrères tentent de le sauver. Mais le PC voulait la tête de l’homme responsable de la mort de nombreux camarades et de Gaulle ne lui pardonnait pas celle de Georges Mandel, résistant exécuté par la Milice, après les appels au meurtre signés, entre autres, par Brasillach.

« Et ceux que l’on mène au poteau
Dans le petit matin glacé,
Au front la pâleur des cachots,
Au cœur le dernier chant d’Orphée,
Tu leur tends la main sans un mot,
O mon frère au col dégrafé. »2822

Robert BRASILLACH (1909-1945), Poèmes de Fresnes, Chant pour André Chénier

Référence à Chénier, poète exécuté en d’autres circonstances, sous la Révolution, à la fin de la Terreur, presque au même âge. Brasillach, écrivain doué, journaliste (Je suis partout) a 35 ans.

Jean Luchaire (journaliste, directeur des Nouveaux Temps) et Jean Hérold-Paquis (de Radio-Paris) subiront le même sort, parmi quelque 3 000 condamnés.

Quand on lui reproche d’avoir chanté dans des cabarets où les officiers allemands de la Wehrmacht venaient nombreux :
« Je suis myope ! »2823

Léo MARJANE (1912-2016), réponse devant la Chambre civique et au Comité d’épuration, 20 décembre 1945. Cent ans de chanson française, 1880-1980 (1996), Chantal Brunschwig, Louis Jean Calvet, Jean-Claude Klein

Grande vedette pendant la guerre, au Concert Pacra et sur Radio-Paris (« Je suis seule ce soir » passait souvent), elle ne pourra plus refaire carrière par la suite. André Dassary et Maurice Chevalier auront plus de chance. Parmi les interprètes qui feront alors de la prison, citons Mary Marquet, Sacha Guitry, Arletty, Ginette Leclerc.

Quand on lui reproche ses relations galantes avec les Allemands pendant la guerre :
« Mais, Messieurs, si vous ne vouliez pas que je les reçoive chez moi, il ne fallait pas les laisser passer. »2824

Cécile SOREL (1873-1966), réponse aux membres du Comité d’épuration. Histoire juridique des interdits cinématographiques en France (2007), Albert Montagne

C’est ce qu’on appelle la collaboration horizontale. Hormis les noms de vedettes, combien de femmes seront tondues (crâne rasé) pour avoir simplement couché avec l’ennemi !

Phénomène est à distinguer de la collaboration proprement dite : un cinquième des collaborateurs sont des femmes, 6 000 incarcérées à Fresnes, mêmes condamnations que les hommes : prison, travaux forcés, exceptionnellement peine de mort.

Albert Camus

14. La Quatrième République initie la décentralisation théâtrale et la démocratisation culturelle, Vilar crée le Festival d’Avignon et le très populaire TNP, mais la guerre d’Algérie et le « dégel » communiste divisent les auteurs engagés.

« Rendre la culture au peuple et le peuple à la culture. »2855

Devise de l’association Peuple et Culture. Manifeste de Peuple et Culture (1945)

Très grande et généreuse ambition des fondateurs de ce mouvement, héritiers des valeurs du siècle des Lumières et de la République française, qui ont presque tous participé au Front populaire de 1936 et à la Résistance. Mais comment promouvoir la « révolution culturelle » rêvée, avec un budget culturel inférieur à 0,10 % des dépenses publiques !? Il faut attendre le prochain régime pour que l’État commence à avoir les moyens de ses ambitions, avec un ministère créé par de Gaulle pour Malraux, puis l’arrivée des socialistes au pouvoir en 1981 et le « 1 % pour la culture ».

À l’actif de la Quatrième République, rappelons cependant le travail des animateurs culturels au sein de l’association Peuple et Culture, la décentralisation théâtrale animée par Pierre Bourdan et Jeanne Laurent au ministère des Beaux-Arts, la floraison des festivals, dont celui d’Avignon lancé dans l’été 1947, et le Théâtre national populaire (TNP) de Jean Vilar créé en 1951, exemplaire réussite qui marque toute une génération.

« Je suis né deux fois : la première, le 4 décembre 1922, la seconde en juillet 1951, en Avignon, où j’ai eu, grâce à Jean Vilar, la révélation du vrai théâtre. »2878

Gérard PHILIPE (1922-1959), Après la première du Cid, Festival d’Avignon, 18 juillet 1951. La France de Vincent Auriol, 1947-1953 (1968), Gilbert Guilleminault

Critiques unanimes devant ce « prince en Avignon », public du Palais des Papes et bientôt toute la France sous le charme. Jean Vilar dira : « Après ce Cid-là, aucun metteur en scène n’osera en faire un autre avant vingt-cinq ans. »

C’est aussi la naissance d’un fait culturel unique dans l’histoire du théâtre et exemplaire pour le monde : le festival d’Avignon, voulu par Vilar en 1947. Une aventure devenue aujourd’hui une institution.

« Quand l’opprimé prend les armes au nom de la justice, il fait un pas sur la terre de l’injustice. »2899

Albert CAMUS (1913-1960), « Les raisons de l’adversaire », L’Express, 28 octobre 1955

Né en Algérie, intellectuel épris de justice autant que de liberté, Camus est plus qu’un autre déchiré par les événements : « Telle est, sans doute, la loi de l’histoire. Il n’y a plus d’innocents en Algérie, sauf ceux, d’où qu’ils viennent, qui meurent. »

2 avril 1955, l’état d’urgence est voté pour lutter contre la rébellion, les libertés publiques suspendues. Le gouverneur Soustelle tente une politique de réformes, mais l’insurrection dans le Constantinois et les massacres du FLN le 20 août poussent le gouvernement Edgar Faure à appeler les réservistes, le 24. Simples opérations de maintien de l’ordre ? La fiction est vite insoutenable. Il s’agit d’une guerre, une sale guerre.

« Refusez d’obéir
Refusez de la faire
N’allez pas à la guerre
Refusez de partir… »2900

Boris VIAN (1920-1959), paroles et musique, Serge REGGIANI (1922-2004), co-compositeur de la musique, Le Déserteur (1954), chanson

Écrite à la fin de la guerre d’Indochine, chantée par Mouloudji le jour de la prise de Diên Biên Phû : « Monsieur le Président / Je vous fais une lettre / Que vous lirez peut-être / Si vous avez le temps / Je viens de recevoir / Mes papiers militaires / Pour partir à la guerre / Avant mercredi soir / Monsieur le Président / Je ne veux pas la faire / Je ne suis pas sur terre / Pour tuer des pauvres gens. »

Chanson interdite. Reprise en 1955 dans une version édulcorée. Mais c’est le temps de la guerre d’Algérie : la chanson sera censurée dix ans pour « insulte faite aux anciens combattants ». Elle connaît une diffusion limitée et parallèle : sifflée par les soldats du contingent qui s’embarquent à Marseille, avant de devenir un protest song bilingue, puis un succès de la scène et du disque, reprise par Reggiani : « Il faut que je vous dise / Ma décision est prise / Je m’en vais déserter ».

« Cette cage des mots, il faudra que j’en sorte
Et j’ai le cœur en sang d’en chercher la sortie
Ce monde blanc et noir, où donc en est la porte
Je brûle à ses barreaux mes doigts comme aux orties. »2906

Louis ARAGON (1897-1982), Le Roman inachevé (1956)

Ces vers reflètent le désarroi de l’intellectuel communiste, au lendemain du XXe Congrès et du rapport Khrouchtchev en date du 25 février 1956. La vie et l’œuvre de Staline, le culte de la personnalité, tout a été remis en question. C’est le « dégel » en URSS.

En France, le PC prend acte avec mauvaise grâce. Staline était un Dieu vivant pour nombre d’écrivains français, ils sont à présent désarçonnés, déchirés.

« Il ne faut pas désespérer Billancourt. »2907

Jean-Paul SARTRE (1905-1980), « d’après » Nekrassov, créé au Théâtre Antoine, 1955

Mot apocryphe ou, plus exactement, tour de passe-passe. Nekrassov est un malentendu : pièce à message, jugée communiste par les anticommunistes et anticommuniste par les communistes, c’est un échec théâtral.

Le mot est aussi un exemple de « récupération », une manipulation et la preuve de l’importance du texte. Sartre a écrit deux répliques : « Il ne faut pas désespérer les pauvres » et « Désespérons Billancourt ». La contraction des deux donne cette fameuse phrase qu’il n’aurait jamais dite, même si le mot lui a été prêté, en mai 1968.

Il le pense peut-être, le 4 novembre 1956, quand 2 500 chars soviétiques interviennent en Hongrie pour écraser la tentative de libéralisation du régime. Le 9, dans une interview à L’Express, il dénonce « la faillite complète du socialisme en tant que marchandise importée d’URSS » et se tourne alors vers d’autres communismes, voulant préserver l’élan révolutionnaire de la classe ouvrière en France : « Il ne faut pas désespérer Billancourt. »

« On doit aborder de front l’argument majeur de ceux qui ont pris leur parti de la torture : celle-ci a peut-être permis de retrouver trente bombes, au prix d’un certain honneur, mais elle a suscité du même coup cinquante terroristes nouveaux qui, opérant autrement et ailleurs, feront mourir plus d’innocents encore. »2908

Albert CAMUS (1913-1960), Actuelles III : Chroniques 1939-1958, sous titrées Chroniques algériennes (1958)

Entre 1955 et 1958, comme tant d’intellectuels et d’autant plus concerné qu’il est né dans le département (français) de Constantine, Camus s’interroge sur l’insupportable et insoluble problème de la torture et du terrorisme en Algérie : « Nous devons condamner avec la même force et sans précautions de langage le terrorisme appliqué par le FLN aux civils français comme d’ailleurs, et dans une proportion plus grande, aux civils arabes. Ce terrorisme est un crime, qu’on ne peut ni excuser ni laisser se développer. »

« Ils n’osent écrire qu’une police qui torture, si blâmable qu’elle soit, c’est une police qui fait son métier, une police sur laquelle on peut compter. »2909

François MAURIAC (1885-1970), Bloc-notes, I, 1952-1957

« Ils ne l’écrivent pas noir sur blanc, mais cela court entre les lignes… » En 1952, Mauriac, écrivain catholique, reçoit le prix Nobel de littérature pour « la profonde imprégnation spirituelle et l’intensité artistique avec laquelle ses romans ont pénétré le drame de la vie humaine ». Il n’a pas pris position dans la guerre d’Indochine, mais il s’engage désormais en faveur de l’indépendance du Maroc, puis de l’Algérie, condamnant l’usage de la torture par l’armée française. Il commente le drame algérien jusqu’en 1958, finalement convaincu que seul de Gaulle peut dénouer la situation.

« Et Dieu créa la femme. »2912

Roger VADIM (1928-2000), titre de son film (1956)

Et le diable créa Bardot, comme dit la publicité. BB explose et détrône la vedette d’hier, Martine Carol. C’est le début d’une carrière, d’une mode, d’un mythe qui traversera les années 1960, même si notre vedette nationale s’en est toujours défendue : « Un mythe, c’est abstrait, et moi je ne suis pas abstraite. »

Antoine Pinay salue cette heureuse « mutation culturelle » : Bardot nous rapporte plus de devises que les usines Renault. Dernière star française, elle a inspiré de grands réalisateurs (Clouzot, Godard, Louis Malle).

« Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. »2913

Albert CAMUS (1913-1960), à Stockholm, 5 octobre 1957. Albert Camus ou la mémoire des origines (1998), Maurice Weyembergh

Réponse à un étudiant algérien, partisan du FLN, qui l’interpelle lors de sa remise du prix Nobel. Le mot sera bientôt retourné contre son auteur, non sans injustice.

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15. La Cinquième réforme l’audiovisuel public (ORTF) et dédie un ministère à la Culture, marqué par Malraux (sous de Gaulle) et Jack Lang (avec Mitterrand), mais la culture contestée en Mai 68 perd sa majuscule et son sens historique, avec Internet et une offre pléthorique.

« Selon notre manière de compter, nous nous enrichirions en faisant des Tuileries un parking payant et de Notre-Dame un immeuble de bureaux. »2948

Bertrand de JOUVENEL (1903-1987), Arcadie : Essais sur le mieux-vivre (1968)

L’urbanisme des « années béton », qui a certes donné plus de confort à des classes jusqu’alors très défavorisées, a commis quelques crimes de lèse-civilisation, au centre ou aux abords des villes. Les barres de béton, les tours, les cités radieuses devenues des villes dortoirs et des banlieues repoussoirs, tout cela dessine un paysage remis en question, avec plus ou moins de moyens et de résultats.

« La télévision, c’est le gouvernement dans la salle à manger de chaque Français. »2955

Alain PEYREFITTE (1925-1999). La Télévision et ses promesses (1960), André Brincourt

Parole du ministre de l’Information. C’est un mot qui date - on pourrait presque parler d’« Ancien régime ».

En 1966, l’ORTF (Office de radiodiffusion-télévision française) remplace la RTF (1949). Les mass media, télé en tête, font pour le pire et le meilleur la révolution culturelle des temps modernes. La « télécratie », fait de société aussi indiscutable que discuté, c’est d’abord le JT (Journal télévisé) devenu grand-messe (bi)quotidienne. C’est aussi 15 millions de spectateurs pour une pièce de théâtre le samedi soir, 4 milliards de spectateurs pour 475 films de cinéma diffusés (en 1982). Et plus de temps passé devant le petit écran qu’à l’école, par les enfants des années 1980.

Au XXIe siècle, la multiplication des chaînes rend l’offre pléthorique, cependant que l’ordinateur et Internet changent la donne, créant une collection de micro-médias et de réseaux à la fois décentralisés et interconnectés. Ainsi naît un autre monde.

« Cinquante ans après la révolution d’Octobre, le cinéma américain règne sur le cinéma mondial […] À notre échelon modeste, nous devons nous aussi créer deux ou trois Vietnams […] et tant économiquement qu’esthétiquement, c’est-à-dire en luttant sur deux fronts, créer des cinémas nationaux, libres, frères, camarades et amis. »2957

Jean-Luc GODARD (né en 1930), présentant La Chinoise en 1967. Encyclopædia Universalis, article : « Godard (Jean-Luc) »

La « Nouvelle Vague » naît dans les années 1960 - une expression de Françoise Giroud, pour désigner les 18-30 ans dans une enquête de L’Express (5 décembre 1957). Le mot passe dans l’histoire pour qualifier le jeune cinéma français des Godard, Truffaut, Chabrol, Rohmer, Rivette, Agnès Varda et quelques autres. Dans les années 1980, soutenu par l’État et la télévision, le cinéma français, seul cinéma national en Europe, résiste au cinéma américain. C’est toujours vrai.

« Parlez-vous franglais ? »2958

René ÉTIEMBLE (1909-2002), titre d’un essai (1964)

Ce linguiste promeut le mondialisme littéraire comme traducteur, critique, directeur de collection et universitaire, encourageant les échanges avec les écrivains et intellectuels de tous les pays, et l’accueil des étudiants étrangers.

Mais dans ce « best-seller » (n’en déplaise à son auteur), il lutte contre la colonisation langagière qui n’a pas fini de mettre en péril le français dans l’hexagone et la francophonie dans le monde. L’anglais, porte-parole de la civilisation anglo-saxonne, gagne irrésistiblement du terrain.

« Les peuples sont en train de demander la culture, alors qu’ils ne savent pas ce que c’est. »2959

André MALRAUX (1901-1976), ministre de la Culture, Assemblée nationale, 27 octobre 1966. La Culture et le rossignol (1970), Marie-Claire Gousseau

Présentant son budget, il note ce « fait extrêmement mystérieux [qui] se produit aujourd’hui dans le monde entier ». Mais les crédits restent dérisoires face aux ambitions d’une culture de masse digne de ce nom. Comme le dira Jacques Duhamel passant du ministère de l’Agriculture à celui de la Culture : « Ce sont les mêmes chiffres, mais les uns sont libellés en nouveaux francs, alors que les autres le sont en anciens francs » - autrement dit, cent fois inférieurs.

« Tout est culture. »2960

Jack LANG (né en 1939), ministre de la Culture, Assemblée nationale, 17 novembre 1981. Demain comme hier (2009), Jack Lang

Présentant son budget et défendant une notion à la fois sociale et socialiste, opposée à la culture réputée élitiste et bourgeoise. « Culturelle, l’abolition de la peine de mort que vous avez décidée ! Culturelle, la réduction du temps de travail ! Culturel, le respect des pays du tiers-monde ! Culturelle, la reconnaissance des droits des travailleurs ! Culturelle, l’affirmation des droits de la femme ! » À chacun sa définition de la culture, l’une des plus célèbres restant celle de l’écrivain et critique Émile Henriot, collaborateur au Temps (à partir de 1919), puis au Monde : « La culture, c’est ce qui demeure dans l’homme lorsqu’il a tout oublié. »

« Internet représente une menace pour ceux qui savent et qui décident. Parce qu’il donne accès au savoir autrement que par le cursus hiérarchique. »2963

Jacques Attali (né en 1943), Libération, 5 mai 2000

Multidiplômé (ENA, Polytechnique, Sciences Po, École des Mines, Université), professeur d’économie, auteur d’essais et conseiller spécial auprès du président Mitterrand de 1981 à 1991, Attali est classé parmi les « cent intellectuels les plus importants du monde » (Magazine Foreign Policy, mai-juin 2008). Bien au-delà de l’intérêt économique, il souligne l’autre vertu de cet outil informatique universel.

Lancé à la fin des années 1960 par la Défense américaine (projet Arpanet), Internet devient le moyen de communication privilégié de la recherche scientifique, avant de séduire le monde des entreprises, dans les années 1990. Première fonction, l’échange de courriers électroniques.
C’est aujourd’hui une révolution culturelle comparable à l’imprimerie au XVe siècle, mais sa vitesse de propagation est fulgurante : 1,608 milliard d’internautes en 2008, dont 43 millions en France, dernières statistiques du CIA World Fact Book, largement dépassées en 2020.

C’est une nouvelle civilisation dont l’histoire commence à peine, la perspective de tous les possibles en matière de communication, d’information, de liberté. Le XXIe siècle est déjà celui d’Internet. Mais tout progrès technologique comporte des risques, à la démesure de sa puissance. Ici, la désinformation, la « vraie culture » noyée dans la foule innombrable des messages, la gratuité considérée comme un droit et des réseaux sociaux devenus parfois de véritables médias sociaux.

« L’homme est devenu trop puissant pour se permettre de jouer avec le mal. L’excès de sa force le condamne à la vertu. »2964

Jean ROSTAND (1894-1977), Inquiétudes d’un biologiste (1967)

De la bombe atomique aux manipulations génétiques, la liste des inventions est toujours à suivre… Certains problèmes relèvent du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé, créé le 23 février 1983 et présidé par le professeur Jean Bernard. Tous les autres deviennent sujets de réflexion pour les philosophes et sociologues des temps nouveaux, en quête d’un autre « siècle des Lumières ».

« Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas. »2970

André MALRAUX (1901-1976), La Légende du siècle (1972)

Né avec le siècle, à la fois acteur et témoin de l’Histoire, tour à tour romancier, combattant et résistant, compagnon de route et ministre du général de Gaulle, Malraux tenait au mot « spirituel » – et non pas « religieux », voire « mystique », deux qualificatifs trahissant sa pensée. Tadao Takemoto fait précisément allusion à cette idée, dans son essai : André Malraux et la Cascade de Nashi (1989). Cette phrase ne figure dans aucune de ses œuvres publiées, mais il l’a sans doute prononcée  dans la série télévisée La Légende du siècle (Claude Santelli et Françoise Verny).

Reste à savoir de quelle spiritualité il s’agira. Entre le retour du religieux, la vogue des sectes, l’attrait pour la philosophie, la quête de sens et d’éternité, l’aspiration à un ailleurs ou autrement, toutes les voies, individuelles ou collectives, sont possibles comme antidote au matérialisme sous toutes ses formes.

« Pendant la guerre d’Algérie, Zola deviendrait légion, et quotidien J’accuse. »2994

Georges DUBY (1919-1996), Histoire de la France (1987)

Allusion au combat de Zola dans l’affaire Dreyfus et à son célèbre article dans L’Aurore du 13 janvier 1898.

Nombre d’intellectuels de gauche se sont politiquement engagés dans l’affaire algérienne. Exemple : le « Manifeste des 121 », signé par des professeurs et des écrivains, des artistes et des comédiens, publié le 6 septembre 1960, dénonçant la torture en Algérie et réclamant le « droit à l’insoumission ». C’est une façon de soutenir le réseau Jeanson, démantelé au début de l’année, dont le procès commence devant le tribunal des forces armées.

« Je lis Paris-Turf. J’en ai rien à faire de la politique […] Moi je suis un vieux libertaire, un vieil anar. Un anar bourgeois […] d’ailleurs tous les anars sont des bourgeois. Ils veulent pas être emmerdés. Ils veulent la sûreté, la tranquillité. »3004

Jean GABIN (1904-1976), L’Express, 22 février 1962

Dans cette période politisée à l’extrême, Gabin, l’un des acteurs les plus populaires du cinéma français, exprime à sa façon le ras-le-bol d’un certain nombre de Français devant les événements.

« Le JT n’est pas au gouvernement, mais au public. »3016

Alain PEYREFITTE (1925-1999), ministre de l’Information. Chronique des années soixante (1990), Michel Winock

Avril 1963 : Léon Zitrone et Georges de Caunes présentent la nouvelle formule du Journal télévisé. Mais la radio-télévision d’État, c’est encore la voix de la France et les Français ne sont pas considérés en adultes. À l’époque, c’est la presse écrite – une presse d’opinion – qui joue, fort bien, son rôle d’opposition.

« Voilà que se lève, immense, bien nourrie, ignorante en histoire, opulente, réaliste, la cohorte dépolitisée et dédramatisée des Français de moins de vingt ans. »3017

François NOURISSIER (1927-2011), Les Nouvelles Littéraires (juin 1963). La Belle Histoire des groupes de rock français des années 60 (2001), Jean Chalvidant, Hervé Mouvet

Après la nuit du 22 au 23 juin 1963, place de la Nation. 150 000 fans en délire ont grimpé aux marronniers et aux réverbères pour acclamer leurs idoles : Johnny, Sylvie, Richard (Anthony) et Cie. Quelle est cette jeunesse ? Le fruit du baby-boom. Des yé-yé mieux nourris que les zazous faméliques d’après-guerre. Ignorant si bien l’histoire que cette même année sort le film de Bertrand Blier : Hitler, connais pas. Ils lisent Salut les copains (SLC magazine né en juillet 1962 avec 50 000 exemplaires, atteignant le million un an après), regardent Le Temps des copains (un feuilleton télé), imposent leur mode, leurs goûts, leur style, leurs codes à une France en paix, prospère, bourgeoise.

« Autant qu’à l’école, les masses ont droit au théâtre, au musée. Il faut faire pour la culture ce que Jules Ferry faisait pour l’instruction. »3031

André MALRAUX (1901-1976), Discours à l’Assemblée nationale, 27 octobre 1966. André Malraux, une vie dans le siècle (1973), Jean Lacouture

De Gaulle a créé le ministère de la Culture pour Malraux. Leur dialogue au sommet, que seule la mort interrompra, est l’une des rencontres du siècle, saluée par François Mauriac : « Ce qu’ils ont en commun, c’est ce qu’il faut de folie à l’accomplissement d’un grand destin, et ce qu’il y faut en même temps de soumission au réel. »

Ministre des Affaires culturelles de 1958 à 1968, chaque automne lors de la discussion du budget, Malraux enchante députés et sénateurs par des interventions communément qualifiées d’éblouissantes sur les crédits de son département – en fait notoirement insuffisants au regard des ambitions proclamées pour une véritable culture de masse. Il faudra attendre l’arrivée de la gauche au pouvoir pour que ce ministère frôle le 1 % du budget de l’État.

Malraux définit ici la mission des maisons de la Culture implantées dans les villes moyennes, lieux de rencontre, de création, de vie, chargées de donner à chacun les « clés du trésor ». Ce rêve de démocratie culturelle est à la fois vital et irréalisable.

Professeurs, vous êtes vieux, votre culture aussi.3040

Slogan, murs de Nanterre, 22 mars 1968. Génération, tome I, Les Années de rêve (1987), Hervé Hamon, Patrick Rotman

(Ce roman vrai est l’un des meilleurs récits de Mai 68 et donne tous les slogans qui en sont nés).

Le Mouvement du 22 mars est créé : mouvance sans programme, sans hiérarchie, mais avec beaucoup de leaders tenant leur autorité de leur force de persuasion, de leur imagination. Première vedette, Daniel Cohn-Bendit, étudiant en sociologie, de nationalité allemande (par choix), né en France de parents juifs réfugiés pendant la guerre. Dany le Rouge (surnom qu’il doit à ses cheveux roux comme à son gauchisme militant) est doué à 23 ans d’un charisme qui le rend très populaire auprès des étudiants, et redouté, voire détesté dans l’autre camp – avant de devenir Dany le Vert, dans la liste Europe Écologie, avec une belle cote de popularité auprès des Français. Pour l’heure, à Nanterre, il fédère les groupuscules depuis quelques mois et figure sur la liste noire des étudiants.

Quand l’assemblée nationale devient un théâtre bourgeois, tous les théâtres bourgeois doivent devenir des assemblées nationales.3053

Slogan, soir du 15 mai 1968 à l’Odéon-Théâtre de France

La prise de l’Odéon, mise aux voix le 13 mai, fit l’unanimité à Censier. Lieu symbolique, et si près du Quartier latin ! Ce mercredi soir, l’idée jaillit dans un cri : « Occupons l’Odéon. »

Jean-Louis Barrault, le directeur, prévenu, a interrogé le ministère : Que faire ? Ouvrir les portes et entamer le dialogue. 3 000 personnes occupent une salle de 1 000 places. Un gigantesque happening commence le 15 mai. Il va durer un mois.

Tout est dada.
L’art, c’est de la merde.
Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi.3054

Slogans, nuit du 15 mai 1968 à l’Odéon

Dans la nuit, la création s’en donne à cœur joie. Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, codirectrice, voient leur rideau de fer se couvrir de ces graffitis. Et Jean-Louis déchaîne une ovation qui fait trembler les lustres en déclarant : « Barrault n’est plus le directeur de ce théâtre, mais un comédien comme les autres. Barrault est mort, mais il reste un homme vivant. Alors que faire ? »

Malraux, ministre, lui retirera la direction du théâtre : ni l’Odéon ni Barrault ne s’en remettront. Le monde du spectacle est tout entier gagné par la contestation. Les ouvriers enchaînent, entre grèves sauvages et grèves officielles.

« La Révolution doit s’arrêter à la perfection du bonheur. »3129

Sous-titre de 1789, spectacle d’Ariane Mnouchkine (née en 1939), au Théâtre du Soleil, première représentation, samedi 26 décembre 1970, à la Cartoucherie de Vincennes. Citation empruntée à Louis-Antoine de SAINT-JUST (1767-1794), compagnon de Robespierre jusqu’au bout de la Terreur

1789, spectacle créé au Piccolo Teatro de Milan le 11 novembre 1970, peut enfin trouver place dans un lieu aménagé en plein bois de Vincennes, pour la compagnie de Mnouchkine. Vaste hangar désaffecté, tréteaux dressés, bancs de bois, et voici ressuscité le spectacle de foire, comme au temps du théâtre vraiment populaire.

Les comédiens habitent l’espace, tour à tour héros de l’histoire, bateleurs bonimenteurs, ou spectateurs témoins mêlés au public. L’action se déplace sans arrêt, l’attention est sollicitée de toute part, à tous niveaux, ça chante, ça rit, ça crie, ça danse, ça vit. Le spectacle relève de tous les genres, comme dans la commedia dell’arte. On croit au miracle de l’improvisation, mais rien n’est plus réglé que cette création collective qui se veut également expression politique !

La magie se renouvelle chaque soir, jusqu’au 14 juillet 1971. Il y a une suite, 1793, mais 1789 reste un spectacle mythique, événement culturel et modèle unique en son genre. La troupe existe toujours, œuvrant dans le même esprit communautaire.

« Je ne cherche pas, je trouve. »3142

Pablo PICASSO (1881-1973). Le Sens ou La Mort : essai sur Le Miroir des limbes d’André Malraux (2010), Claude Pillet

Le 8 avril 1973 meurt à Mougins le plus grand peintre du siècle, Espagnol ayant choisi la France comme terre d’exil, âgé de 91 ans et travaillant jusqu’au bout – il fut aussi dessinateur, graveur, sculpteur, céramiste. Un mythe toujours vivant. En 1907, ses Demoiselles d’Avignon, rupture avec l’art figuratif et attentat contre la vraisemblance, provoquèrent stupeur et scandale. Malraux voit dans l’ensemble de son œuvre « la plus grande entreprise de destruction et de création de formes de notre temps. »

Les années 1970 et 1980 marquent l’explosion du marché de l’art, avec une inflation record des prix de vente : Yo Picasso (Moi Picasso, autoportrait) voit son prix décupler de 1981 à 1989 (310 millions de francs). En 2010, Nu au plateau de sculpteur (portrait de sa maîtresse et muse Marie-Thérèse Walter en 1932) bat le record de l’œuvre d’art la plus chère jamais vendue aux enchères : adjugée pour 106,4 millions de dollars chez Christie’s à New York.

« Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main et un cocktail Molotov dans l’autre devront choisir. »3143

Maurice DRUON (1918-2009), Déclaration à l’AFP, 3 mai 1973

À sa mort, le 14 avril 2009, toute la presse, de gauche à droite, a repris cette citation – avec quelques lignes du Chant des partisans dont il est aussi l’auteur (avec Joseph Kessel).

Gaulliste et résistant, il devient écrivain à succès après la guerre : prix Goncourt pour Les Grandes Familles (1948), connu surtout pour la saga des Rois maudits, roman historique sur l’Affaire des Templiers en sept tomes (publiés entre 1955 et 1977), adapté à la télévision par Marcel Bluwal.

Nommé ministre des Affaires culturelles sous Pompidou le 5 avril 1973, il fait l’inventaire des lieux, explique ce que sera sa politique et menace clairement les directeurs de théâtre « subversifs » du secteur public : « Que l’on ne compte pas sur moi pour subventionner, avec l’argent du contribuable, les expressions dites artistiques qui n’ont d’autre but que de détruire les assises de notre société. » D’où indignation, pétitions, et manifestation monstre du 13 mai, pour marquer l’enterrement de la liberté d’expression. Tout le secteur culturel (très majoritairement de gauche) est solidaire contre le ministre. Les créateurs protestent, parlent d’ordre moral et de remise en question de la liberté de création.

« Radio et télévision ne sont pas la voix de la France. Leurs journalistes sont des journalistes comme les autres. »3160

Valéry GISCARD D’ESTAING (né en 1926), Déclaration du 8 janvier 1975

Le président veut rompre avec un symbole gaulliste. La loi du 7 août 1974 a fait éclater l’ORTF (Office de radiodiffusion – télévision française) en trois chaînes de télévision, une société de radiodiffusion, un service technique de diffusion et une société de production. Mais la libéralisation de l’audiovisuel ne suit pas automatiquement la réforme.

Le monopole d’État sur les ondes demeure et le pouvoir poursuit deux buts : l’affaiblissement des syndicats et le contrôle de l’information. Quelque 250 journalistes licenciés, des centaines d’autres mis « au placard », nombreuses pressions sur l’information durant tout le septennat.

La gauche au pouvoir en 1981 mettra fin en 1982 au monopole de la programmation, proclamant la liberté de la communication audiovisuelle : c’est la naissance des radios libres, mais côté télévision, le pouvoir socialiste va s’empresser d’offrir cette nouvelle liberté à de grands groupes industriels.

« L’État totalitaire, ce n’est pas la force déchaînée, c’est la vérité enchaînée. »3175

Bernard-Henri LÉVY (né en 1948), La Barbarie à visage humain (1977)

De « nouveaux philosophes » apparaissent, jonglant avec les mêmes concepts et puisant aux mêmes références que leurs aînés, mais dans une forme plus polémique. Même année, André Glucksmann publie Les Maîtres penseurs. Producteur et présentateur d’Apostrophe (émission littéraire d’Antenne 2 qui peut lancer en un soir un livre ou un auteur), Bernard Pivot les invite sur son plateau le 27 mai 1977, donnant une aura médiatique à la colère angoissée de ces jeunes d’après Mai 68.

BHL va susciter bien des jalousies, voire des haines chez ses confrères. La philosophie n’adoucit pas les mœurs que la politique déchaîne.

« Jusqu’à présent la France est coupée en deux, avec moi elle sera pliée en quatre ! »3196

Coluche (1944-1986), slogan du candidat à l’élection présidentielle de 1981. Dictionnaire des provocateurs (2010), Thierry Ardisson, Cyril Drouhet, Joseph Vebret

30 octobre 1980, l’humoriste convoque la presse en son théâtre du Gymnase, pour une déclaration de candidature fidèle à son image : « J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour moi, à s’inscrire dans leurs mairies et à colporter la nouvelle. Tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche. Le seul candidat qui n’a aucune raison de vous mentir ! »

Pour le prix de l’humour politique, Coluche joue hors concours, et gagne à tout coup : « Je ferai remarquer aux hommes politiques qui me prennent pour un rigolo que ce n’est pas moi qui ai commencé. » Paraphrasant la blague communiste sur le communisme : « La dictature, c’est « ferme ta gueule » et la démocratie c’est « cause toujours ». »

« C’est l’histoire d’un mec. »3197

Titre du film (2007) d’Antoine de CAUNES (né en 1953), retraçant l’aventure politique du « mec ». C’est aussi le titre du premier sketch de Coluche (1944-1986)

Le comédien de café-théâtre s’est lancé dans une carrière solo au music-hall, dix ans plus tôt : « C’est l’histoire d’un mec » tournait en dérision la difficulté de raconter une histoire drôle. Le sommet de la popularité lui vient avec cette drôle d’histoire qu’il ne va pas vraiment maîtriser.

Soutenu par son imprésario, Paul Lederman, patronné par Cavanna et toute la bande d’Hara-Kiri, il sera le « candidat nul », avec pour tout programme « d’emmerder la droite jusqu’à la gauche ». Des intellectuels patentés, Pierre Bourdieu et Gille Deleuze, le soutiennent. L’écologiste Brice Lalonde déclare que ce Michel Colucci est peut-être « l’un des meilleurs candidats de gauche ». Le Nouvel Observateur fait sa une sur le phénomène Coluche en novembre, la semaine où Mitterrand annonce sa candidature et le 14 décembre, un sondage dans le Journal du Dimanche le crédite de 16 % d’intentions de vote.

Panique chez les principaux candidats ! Coluche prend son canular au sérieux et s’engage pour de vrai dans cette campagne. Plusieurs sondages le placent alors en position de troisième homme avec 10 à 12 % des voix et il obtient 632 promesses de parrainage (il en faut 500 pour se présenter). Le public du Gymnase le rappelle chaque soir, scandant « Coluche président ».

L’histoire se complique alors. Il est censuré par les médias publics, radio et télé - l’ordre vient de l’Élysée. Mitterrand lui envoie des émissaires pour qu’il retire sa candidature et rejoigne le PS. Des journaux soudain « bien informés » trouvent de menus délits dans une vie notoirement chaotique. Suivent les menaces : lettres anonymes, coups de téléphone, il n’est pas prudent de conduire en moto…

Coluche renonce le 16 mars 1981, sans plus d’explication : « Je préfère que ma candidature s’arrête parce qu’elle commence à me gonfler. » Bref ! « C’est l’histoire d’un mec… »

« Regarde : Quelque chose a changé.
L’air semble plus léger.
C’est indéfinissable.
Regarde : Sous ce ciel déchiré,
Tout s’est ensoleillé.
C’est indéfinissable.
Un homme, Une rose à la main,
A ouvert le chemin,
Vers un autre demain… »3209

BARBARA (1930-1997), Regarde. Chanson dédiée à François Mitterrand et ovationnée en novembre 1981 à l’hippodrome de Pantin, emplacement actuel du Zénith de Paris

Beaucoup d’artistes ont accompagné le président socialiste en campagne, puis au lendemain de sa victoire, mais les mots, la musique, la voix, l’émotion de Barbara étonnent toujours et résonnent encore (sur You Tube, Daily Motion) :

« Regarde : C’est fanfare et musique, / Tintamarre et magique, / Féerie féerique. / Regarde : Moins chagrins, moins voûtés, / Tous, ils semblent danser, / Leur vie recommencée. / Regarde : On pourrait encore y croire. / Il suffit de le vouloir, / Avant qu’il ne soit trop tard. / Regarde : On en a tellement rêvé, / Que sur les mur bétonnés, / Poussent des fleurs de papier […] / Regarde : On a envie de se parler, De s’aimer, de se toucher, / Et de tout recommencer. / Regarde : Plantée dans la grisaille, / Par-delà les murailles, / C’est la fête retrouvée. / Ce soir, Quelque chose a changé. / L’air semble plus léger. / C’est indéfinissable. / Regarde : Au ciel de notre histoire, / Une rose, à nos mémoires, / Dessine le mot espoir ! »

Le 21 mai, 11 jours après l’élection, François Mitterrand prend officiellement ses fonctions de président de la République. Journée ponctuée par des cérémonies officielles et des manifestations publiques. Presque trop bien mis en scène, le président remonte la rue Soufflot au milieu de la foule et se retrouve seul, franchit la porte du Panthéon, pour se rendre dans la crypte et déposer une rose sur les tombes de Jean Jaurès, Victor Schœlcher et Jean Moulin. La rose, symbole du PS, naturellement présente dans Regarde : « Et l’homme, Une rose à la main, / Étoile à son destin, / Continue son chemin. / Seul, Il est devenu des milliers, / Qui marchent, émerveillés, Dans la lumière éclatée… »

Faites de la musique, Fête de la Musique.3231

Slogan et mot d’ordre festif, né le 21 juin 1982

Maurice Fleuret, directeur de la Musique et de la Danse en octobre 1981, est chargé par Jack Lang, bouillonnant ministre de la Culture, de réfléchir sur la pratique musicale et son évolution. L’enquête sur les pratiques culturelles des Français (1982) révèle que cinq millions de personnes, dont un jeune sur deux, jouent d’un instrument de musique. Voilà un bon thème : « la musique partout et le concert nulle part ». Et quelle belle idée de faire descendre les gens dans la rue ! En quelques semaines, Jack Lang lance l’opération et fixe la date du 21 juin, jour du solstice d’été, nuit païenne se référant à la tradition des fêtes de la Saint-Jean.

Mobilisation des musiciens professionnels et amateurs, attention nouvelle portée à tous les genres musicaux, manifestation populaire et largement spontanée, c’est conforme à la politique culturelle qui s’ouvre aux pratiques amateurs ainsi qu’au rock, au jazz, à la chanson et aux musiques traditionnelles, aux côtés des musiques dites sérieuses ou savantes.

Gratuité des concerts, soutien de la SACEM (société d’auteurs des musiciens), relais des médias, appui des collectivités territoriales, adhésion de plus en plus large de la population : la Fête de la musique devient l’une des grandes manifestations culturelles françaises. Elle va « s’exporter » en 1985, promue Année européenne de la musique. En moins de quinze ans, elle sera reprise dans plus de cent pays et 340 villes, sur les cinq continents.

« Premièrement, peut-on rire de tout ?
À la première question, je répondrai oui sans hésiter […]
Deuxièmement, peut-on rire avec tout le monde ?
C’est dur. »3232

Pierre DESPROGES (1939-1988), réquisitoire contre Jean-Marie Le Pen, 28 septembre 1982. Les Réquisitoires du Tribunal des Flagrants Délires, tome I, Seuil-France-Inter (2003)

Devenue « culte », cette émission quotidienne s’inscrit dans la tradition des tribunaux comiques. Le juge, Claude Villers, présente le prévenu (c’est-à-dire l’invité) et l’interroge. L’avocat, Luis Rego, le défend à sa manière. Entre les deux, le procureur, Pierre Desproges, se lance dans un réquisitoire qui tourne souvent au morceau de bravoure. Face à Le Pen, il se surpasse, aligne tous les clichés les plus bêtes et méchants qu’il a pu entendre ou imaginer contre les arabes et les juifs. Tous les réseaux sociaux s’en font aujourd’hui encore l’écho, images et sons.

Le plus étonnant, c’est qu’à cette date, Le Pen est au tout début de sa carrière : très jeune député (élu à 27 ans), décoré de la Croix de la valeur militaire, il préside le Front national depuis 1972, mais le score aux élections est quasi nul (jusqu’en 1983), les dérapages verbaux sont rares et peu remarqués. Et pourtant, Desproges a flairé le péril frontiste !

« L’emmerdant, c’est la rose. »3251

Thierry LE LURON (1952-1986), en direct sur le plateau de « Champs-Élysées », 10 novembre 1984, chanson

Parodie de la chanson de Gilbert Bécaud : « L’important, c’est la rose » – la rose dressée dans un poing serré demeure l’emblème du PS, mais on est loin du symbole chanté par Barbara, en 1981.

Connu d’abord pour ses imitations de Giscard d’Estaing, président de la République, mis en sketchs avec la complicité de Bernard Mabille, Le Luron se lance en solo dans un pastiche joliment chanté, mais cruellement « rewrité », lors de l’émission de variétés présentée par Michel Drucker. Il fait reprendre le refrain par le public et dédie sa chanson au président Mitterrand : devant des millions de téléspectateurs… et le présentateur-producteur qui a tremblé pour son avenir sur la chaîne publique. Cela faisait partie du jeu et Drucker aime rappeler ses heures héroïques qui repassent en boucle dans les best of et autres bêtisiers !

« L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle ! »3329

Nicolas SARKOZY (né en 1955), Meeting de Lyon, 23 février 2006

Le futur candidat à la présidentielle, par ailleurs chef de l’UMP, amuse ses troupes, avec La Princesse. Succès facile… Il va recommencer, avec des variantes : pour la presse (20 Minutes), à Bercy (ministère de l’Économie et des Finances) dans la très officielle « Déclaration sur la modernisation des politiques publiques et la réforme de l’État », enfin devant les jeunes d’un centre de vacances en Loire-Atlantique, à propos d’une prime au bénévolat : « Pourquoi on n’en tiendrait pas compte ? Ça vaut autant que de savoir par cœur La Princesse de Clèves… Enfin, j’ai rien contre… enfin, bon, enfin… C’est parce que j’avais beaucoup souffert sur elle. »

Avant, La Princesse n’était que l’héroïne quelque peu oubliée du premier roman moderne, dans la littérature française. Depuis, elle fait « le buzz » sur les médias.

La relation à la culture du Président s’est modifiée. Il lit de grands écrivains, voit des films d’auteur. Sa troisième femme, Carla Bruni-Sarkozy, l’influence dans ce sens. Il change, du moins en apparence… Mais le vocabulaire ne change pas. Il reste un hiatus entre ce parler popu (« Casse-toi, pauvre con ! » qui rappelle le Marchais incarnant le PC des années 1980, mais surprend chez ce Neuilléen, ex maire de Neuilly) et la forme littéraire de ses grands discours, écrits par Henri Guaino.

« La culture n’est pas une marchandise. Les peuples veulent échanger leurs biens, mais ils veulent garder leur âme. »3354

Jacques CHIRAC (né en 1932), Discours du 29 novembre 1999 à Paris

Le temps semble révolu, où la Culture (majuscule) avait une vraie place dans la politique, l’État menant une vraie politique culturelle en marge des industries culturelles. À la veille des premières élections présidentielles où il se présentait contre Giscard d’Estaing (à droite) et face à Mitterrand (à gauche), Chirac affirmait : « L’État est un rempart nécessaire pour éviter une culture uniformisée et soumise aux réalités économiques » (7 avril 1981). La culture sera quasiment absente des programmes, aux élections à venir en France. C’est à peine si cela étonne !

« La téléréalité est à la vie réelle ce que la poupée gonflable est à l’amour : un simulacre inventé par des marchands à l’usage des esseulés. »3361

Philippe BOUVARD (né en 1929), Mille et une pensées (2005)

Conforme à la nouvelle économie de la télévision privée, la « téléréalité » apparaît en France le 22 avril 2001 : « Loft story », sur M6 : « Loft folie », fait de société vu comme un phénomène sociologique par les sociologues, les branchés, les intellos, et pour les jeunes, une occasion de rire entre amis. Même année, même chaîne, en septembre, « Pop-Stars » paraît, tandis que TF1 se rattrape, avec « Koh-Lanta » en été, « Star Academy » en automne.

Au rythme d’un feuilleton hebdomadaire, on suit la vie d’anonymes ou de célébrités. Très scénarisée, avec un casting dont dépend le succès, la téléréalité emprunte souvent à d’autres genres télévisuels, documentaire, jeu, variétés ou fiction.

Très regardée, cette téléréalité a rapporté beaucoup d’argent. Quand un concept s’essouffle, elle se renouvelle avec plus ou moins de bonheur : « Bachelor le gentleman célibataire », « L’Île de la tentation », « Opération séduction aux Caraïbes », « Les Colocataires », « La Ferme Célébrités », « Mon incroyable fiancé », « L’Amour est dans le pré », « Maman cherche l’amour », « Secret Story », « X Factor », « Pékin Express »… Dernier filon exploité : le goût des Français pour la cuisine, avec « Top Chef » sur M6 et « Master Chef » sur TF1, toujours en concurrence. Le record est battu en 2012 par « Koh-Lanta, La Revanche des héros », 11e saison sur TF1.

« Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »3380

Patrick LE LAY (1942 - 2020), PDG de TF1, juillet 2004. Philosophie et modernité (2009), Alain Finkielkraut

Déclaration plus que malheureuse, alors qu’il est interviewé pour son livre Les Dirigeants face au changement. Il énonce quelques professions de foi qui vont choquer l’opinion : « Soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit… » Aux antipodes du « mieux-disant culturel », on se retrouve dans la logique d’une téléréalité chère à TF1 comme à M6.

Le problème, c’est la concurrence entre les chaînes privées et publiques, toutes plus ou moins tributaires de leur budget publicitaire, ce qui brouille la différence. Rappelons que la télévision, sous le signe de Malraux et de ses successeurs au ministère de la Culture, avait pour mission de divertir, d’instruire et d’informer.

« Quand on m’appelle Monsieur le ministre, j’ai toujours l’impression que Jack Lang va surgir derrière moi. »3447

Frédéric MITTERRAND (né en 1947), ministre de la Culture et de la Communication

Nommé le 23 juin 2009, il rejoint le gouvernement Fillon II, succédant à Christine Albanel, affaiblie par la censure partielle de la loi Hadopi (Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet) qui sanctionne le piratage sur Internet et le phénomène croissant du téléchargement illégal. Un des premiers dossiers qu’il doit gérer sera le vote de la loi « Hadopi 2 » : dossier piégé, mauvaise réponse à une bonne question, comment défendre les créateurs, les éditeurs et autres producteurs culturels ?

Ministre plutôt discret pour un homme très médiatique, fasciné par de Gaulle, neveu de Mitterrand et politiquement inclassable, il ne marque pas vraiment son ministère, à l’inverse de l’hyper-médiatique Jack Lang qui semble jouer les prolongations, au point de doublonner ses successeurs, Léotard, Catherine Tasca, Douste-Blazy, Catherine Trautmann, Aillagon, Donnedieu de Vabres, Christine Albanel… et Frédéric Mitterrand.

« Quel peu de respect on a pour ce que l’on fait, si on le propose gratuitement ? »3464

Nicolas SARKOZY (né en 1955), Intervention lors du sommet culturel G8-G20 sur la création à l’ère numérique, Forum d’Avignon, 18 novembre 2011. Site de l’Élysée

C’est un fait, l’on paie son pain au boulanger, sa place au restaurant, son Caddie au supermarché. Mais sur Internet, il semble normal de consommer gratuitement l’information, la documentation sur des milliers de pages et de télécharger des millions de titres, chansons, films et autres produits culturels. Cette pratique menace tous les acteurs de la chaîne, éditeurs, producteurs, diffuseurs, auteurs et artistes.

Depuis le XVIIIe siècle, ils étaient protégés par le droit d’auteur et la gestion collective des sociétés d’ayants droit, luttant par ailleurs contre le piratage. Une « licence légale » (loi de 1985) créa un droit à rémunération pour compenser le manque à gagner, né de la copie privée, en taxant le matériel de reproduction. La France, particulièrement vigilante, ajoutait aux droits patrimoniaux (financiers) un droit moral (respect de l’œuvre), absent du copyright américain. Tout est remis en question avec la numérisation.

La gestion des droits numériques (DRM, Digital Rights Management) a pour but de contrôler techniquement l’utilisation des œuvres, par un système d’accès conditionnel au niveau du fournisseur (à la source) ou de l’utilisateur. C’est le système type Hadopi (Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet), très lourd, trop « policier », finalement inefficace. Autre possibilité : la « licence globale », légalisant le téléchargement en échange d’un forfait payé par l’utilisateur. Simple, mais injuste : tout l’effort financier pèse sur les internautes et cette surtaxe, pour être supportable, ne peut rémunérer correctement et équitablement les auteurs ni les (petits) producteurs indépendants, d’où menace sur la diversité culturelle et le renouvellement de la création.

Voici un vaste chantier juridique pour le XXIe siècle, avec des enjeux financiers à la démesure du marché mondial de la culture. C’est aussi un enjeu de civilisation, avec des rapports de force entre pays dominants et dominés, entre multinationales, lobbys et consommateurs. Et un nouveau lien social à trouver, entre l’artiste et la société.

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