Nos relations avec l’Angleterre (de la « seconde guerre de Cent » ans à l’Entente cordiale) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

De tous les pays européens, la France et l’Angleterre possèdent l’histoire la plus longue et la plus riche. Mais les relations entre ces deux puissances mondiales et rivales furent longtemps conflictuelles.

Pour résumer, après la brève aventure anglaise de Guillaume le Conquérant, l’Angleterre devient notre principale ennemie pendant deux interminables “ guerres de Cent Ans ”, à la fin du Moyen Âge et entre 1688-1815. L’« Entente cordiale » nous réconcilie (en 1843) et la Grande-Bretagne (Royaume-Uni) sera l’alliée numéro un de la France, dans les deux guerres mondiales du XXe siècle.

Quant à ses relations avec l’Europe, elles poseront toujours problème jusqu’au Brexit… un épilogue qui donne étonnamment raison à de Gaulle.

Ce feuilleton historique à rebondissements du Moyen Âge à nos jours mérite trois épisodes.

Le siècle de Louis XIV va relancer une seconde guerre de Cent Ans : de 1688 à 1815, soit en cent vingt-sept ans, la France soutient contre l’Angleterre sept grandes guerres qui durèrent en tout soixante ans. L’apogée (ou climax) est atteint sous l’Empire.

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II. De la « seconde guerre de Cent » ans à l’Entente cordiale (1843) qui préfigure l’alliance dans les deux guerres mondiales du XXe siècle.

1. Une seconde guerre de Cent Ans, plus longue et plus meurtrière, commence au siècle de Louis XIV qui finit par coaliser contre lui toute l’Europe.

« Les Rois ne gardent leurs promesses que jusqu’à ce qu’ils trouvent opportunité et force pour leur avantage de les rompre. Ces bêtes de proie doivent-elles être assistées et nourries et chéries par les amis de justice et de liberté ? »792

Manifeste de révolutionnaires bordelais (1651). Mazarin (1972), Paul Guth

La révolution anglaise de Cromwell (1642-1651) terrifie les bourgeois de Paris qui craignent la contagion en France, mais fait des émules à Bordeaux : le parti de l’Ormée s’en inspire, réclame une assemblée élue au suffrage universel, hisse des drapeaux rouges sur les clochers de la ville et proclame son mépris des rois. Comportement exceptionnel au XVIIe siècle où la monarchie de droit divin est universellement acceptée et respectée.

Bordeaux sera le dernier îlot de la fameuse Fronde de cinq ans, capitulant bien après Paris, en août 1653.

« Monseigneur, avez-vous jamais vu livrer une bataille ?
— Non, prince.
— Eh bien, vous allez en voir perdre une. »800

Louis II de Bourbon-Condé, dit le Grand CONDÉ (1621-1686) au jeune Henri, duc de Gloucester, avant la bataille des Dunes, 14 juin 1658. Histoire de la République d’Angleterre et de Cromwell (1854), François Guizot

Condé se bat aux côtés des Espagnols avec Don Juan d’Autriche et le jeune Gloucester, fils de Charles Ier (le roi guillotiné) avide à 18 ans de venger son père, contre les soldats de Cromwell qui a pris le pouvoir. Face à lui, Turenne se bat avec les Anglais, nouveaux alliés des Français contre les Espagnols (traité de Paris, mars 1657).

Condé a voulu éviter cette bataille qu’il sait perdue d’avance : ses troupes sont fatiguées, divisées, mal équipées, mal armées. Il voit aussi « le frivole aveuglement de l’orgueil espagnol ». Turenne, bien informé par ses éclaireurs, sera le plus fort, ou le plus malin sur ce terrain : il perd 400 à 500 hommes et Condé dix fois plus (prisonniers compris).

Cette victoire décisive de la France met fin aux prolongations franco-espagnoles de la guerre de Trente Ans. On peut commencer à négocier le traité de paix et le mariage espagnol de Louis XIV.

« La nouvelle du siège de Charleroi a fait courir tous les jeunes gens, même les boiteux. »869

Marquise de SÉVIGNÉ (1626-1696), Lettre, mardi au soir, 10 août 1677 (posthume)

Les quelque 1 500 lettres de la géniale commère du siècle sont une savoureuse chronique du temps : la guerre y figure au même titre que le procès de son ami Fouquet, les potins de la cour ou les grandes créations théâtrales. Et son humour fait toujours sourire.

C’est un épisode de la guerre de Hollande. La ville (aujourd’hui en Belgique francophone) est créée à des fins militaires par les Espagnols en 1666, et ainsi nommée en l’honneur de leur nouveau roi, Charles II. Louis XIV s’en empare en mai 1667 – une victoire de Turenne. Vauban renforce les fortifications. Nouveau siège, dix ans après. Le maréchal de Luxembourg oblige Guillaume III d’Angleterre (prince d’Orange) à abandonner la place, le 14 août : « Le prince d’Orange peut se vanter d’une chose : c’est qu’aucun général à son âge n’a levé tant de sièges et perdu autant de batailles », ironise un seigneur anglais.

« Le grand Condé, que le Dieu Mars fit naître
Pour être son second,
Aux Francs-Comtois, aujourd’hui fait connaître
Que son illustre nom,
Comme jadis, n’est pas un nom frivole.
Il prendrait Fontarabie
Comme il a pris Dôle. »870

Sur la prise de la Franche-Comté (1668), chanson. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

Condé est avec Turenne un héros de la guerre de Dévolution : tous deux se rachètent ainsi de leur « légèreté » sous la Fronde où chacun son tour a combattu avec l’Espagne contre les troupes royales.

Condé conquiert en deux semaines la Franche-Comté (capitale, Dôle), province espagnole convoitée par la France depuis Louis XI. Mais les Provinces-Unies (nord des Pays-Bas, dont la Hollande) s’inquiètent, ayant formé dès fin janvier 1668 la Triple Alliance de La Haye (protestante) avec l’Angleterre et la Suède. Les trois pays proposent une médiation entre la France et l’Espagne. En fait, ils l’imposent. La guerre s’arrête (1668), mais la Franche-Comté est perdue (reconquise en 1674).

Bossuet, dans un sermon, foudroie la « perfide Angleterre » qui deviendra plus tard « perfide Albion ».

« Les Français se battent pour le butin, tandis que les Allemands ne veulent que la gloire.
— Oui Monsieur le Comte, nous nous battons chacun afin de conquérir ce qui nous manque. »912

DUGUAY-TROUIN (1673-1736), Mémoires (posthume, 1740)

Dans son autobiographie, le célèbre corsaire malouin s’attribue cette réplique lancée au comte d’Innsbruck, pendant la guerre de la ligue d’Augsbourg.

Fils de marins, capitaine corsaire à 18 ans, il sera anobli par Louis XIV, après de retentissantes victoires contre les trois puissances maritimes, l’Angleterre, l’Espagne, les Pays-Bas. À son actif, 16 navires de guerre capturés, plus de 300 navires marchands. Et une seule défaite, suivie d’une évasion rocambolesque de la prison de Plymouth.

Le mot sera prêté plus tard à Surcouf, autre marin de Saint-Malo, lui aussi entré dans la légende comme corsaire au service de la France, sous la Révolution et l’Empire. La réplique (un peu modifiée) vise un Anglais, ancien adversaire retrouvé lors d’un dîner, alors que la paix a été signée.

« Oh ! l’insolente nation. »915

GUILLAUME III d’orange-NASSAU (1650-1702), bataille de Neerwinden, 29 juillet 1693. Mémoires de Saint-Simon (posthume, 1879)

Exclamation de surprise du roi d’Angleterre, à la fois furieux et admiratif de la résistance opposée par la cavalerie française du maréchal de Luxembourg. Mais l’épuisement atteint tous les belligérants, au fil de ces batailles qui se succèdent, qu’elles soient victoires ou défaites. Au XVIIe siècle, quelques milliers de morts apparaît comme une tuerie exemplaire. La suite de l’histoire, avec des guerres aux effectifs décuplés, voire centuplés, repoussera les limites de l’horreur en ce domaine.

« Il n’y a plus de Pyrénées. »924

LOUIS XIV (1638-1715), quand son petit-fils devient Philippe V d’Espagne, en 1700. Le Siècle de Louis XIV (1751), Voltaire

Un prince de son sang succède à l’ennemi héréditaire, dans un pays certes décadent, mais encore immense avec son empire. Depuis cette date, les Bourbons règnent sur l’Espagne, jusqu’au roi actuel, Felipe VI (fils de Juan Carlos).

Philippe V est royalement accueilli par ses nouveaux sujets. Fier de ce succès (remporté sur l’empereur d’Allemagne qui voulait placer son second fils, l’archiduc Charles), Louis XIV, trop sûr de lui, va multiplier les imprudences.

Les droits de Philippe V au trône de France sont maintenus, alors que l’Europe ne peut accepter une telle superpuissance ! Par ailleurs, Louis XIV reconnaît le prétendant Jacques III Stuart (fils de Jacques II détrôné par la « seconde révolution » en 1688) au détriment de Guillaume III d’Angleterre.

Enfin, il fait concéder par l’Espagne à une compagnie française le monopole de la traite des Noirs dans le Nouveau Monde, ce qui lèse les intérêts de toutes les puissances maritimes. La Grande Alliance de La Haye (septembre 1701) va réunir tous les mécontents, à commencer par le roi d’Angleterre.

« S’il faut faire la guerre, j’aime mieux la faire à mes ennemis qu’à mes enfants. »937

LOUIS XIV (1638-1715), Manifeste au peuple, juillet 1710. Histoire de France depuis l’avènement de Charles VIII (1896), Frédéric Mane

Les alliés, Hollande en tête, exigent cette fois que Philippe V renonce au trône d’Espagne et, en cas de refus, que Louis XIV le fasse détrôner par ses armées. Le roi de France rend public l’outrage.

Un sursaut national permet un redressement franco-espagnol. Encore quelques années d’une succession de défaites et de victoires (signées Villars). Tous les pays sont épuisés, le pacifisme gagne du terrain en Angleterre et l’issue de cette guerre ne peut être que diplomatique.

Les traités d’Utrecht (1713) et de Radstadt (1714) créent un nouvel équilibre européen. La France retrouve ses limites de la paix de Nimègue (1679) et sauve ses frontières stratégiques. Philippe V garde son royaume, mais renonce aux Pays-Bas et à ses possessions italiennes, ainsi qu’à ses droits à la succession au trône de France. L’Angleterre gagne Gibraltar et Minorque (sur l’Espagne), Terre-Neuve, l’Acadie et la Baie d’Hudson (sur la France) et de gros avantages commerciaux. Elle accède véritablement au rang de grande puissance en Europe.

2. Le siècle des Lumières, anglophile par ses philosophes, poursuit la guerre ancestrale contre les Anglais. Les affrontements se situent outre-mer et dans les colonies, jusqu’à la guerre d’Indépendance des nouveaux États-Unis, soutenue par La Fayette.

« S’il n’y avait en Angleterre qu’une religion, le despotisme serait à craindre ; s’il y en avait deux, elles se couperaient la gorge ; mais il y en a trente, et elles vivent en paix et heureuses. »1025

VOLTAIRE (1694-1778), Lettres philosophiques, ou Lettres anglaises (1734)

L’auteur admire le régime anglais qu’il eut tout loisir d’étudier, en trois ans d’exil. Il expose les leçons que la France peut en tirer en maints domaines (religion, économie, politique).

« Il en a coûté sans doute pour établir la liberté en Angleterre ; c’est dans des mers de sang qu’on a noyé l’idole du pouvoir despotique ; mais les Anglais ne croient pas avoir acheté trop cher leurs lois. »1026

VOLTAIRE (1694-1778), Lettres philosophiques, ou Lettres anglaises (1734)

« Le fruit des guerres civiles à Rome a été l’esclavage et celui des troubles d’Angleterre, la liberté. La nation anglaise est la seule de la Terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistant […] Les guerres civiles de France ont été plus longues, plus cruelles, plus fécondes en crimes que celles d’Angleterre ; mais de toutes ces guerres civiles, aucune n’a eu une liberté sage pour objet. »

Ces Lettres philosophiques de 1734 – « première bombe lancée contre l’Ancien Régime », selon l’historien Gustave Lanson – sont publiées sans autorisation. L’imprimeur est aussitôt embastillé, le livre condamné par le Parlement à être brûlé, comme « propre à inspirer le libertinage le plus dangereux pour la religion et la société civile ». Une lettre de cachet du 3 mai exile l’auteur en Lorraine – la province ne sera française qu’en 1766.

« Messieurs les Anglais, tirez les premiers. »1122

Comte d’ANTERROCHES (1710-1785), à Lord Charles Hay, Fontenoy, 11 mai 1745. Précis du siècle de Louis XV (1763), Voltaire

Guerre de Succession d’Autriche, lors d’un siège mené par les Français près de Tournai. Le commandant de la compagnie de tête des gardes anglaises a lancé : « Messieurs des gardes françaises, tirez. » Le commandant des gardes françaises lui répondit : « Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers. Tirez vous-mêmes. »

Cette réplique, plus tactique qu’il n’y paraît, est moins l’illustration d’une guerre en dentelle que l’expression d’un impératif militaire : quand une armée a tiré, le temps qu’elle recharge ses armes, l’ennemi peut attaquer avec profit. C’est pourquoi le maréchal de Saxe dénonçait les « abus de tirerie ».

« Voyez tout le sang que coûte un triomphe. Le sang de nos ennemis est toujours le sang des hommes. La vraie gloire est de l’épargner. »1123

LOUIS XV (1710-1774), à son fils le Dauphin, au soir de la victoire de Fontenoy, 11 mai 1745. Les Pensées des rois de France (1949), Gabriel Boissy

Le roi parcourt le champ de bataille, jonché de 11 000 morts et blessés. Il a pris la tête de l’armée pour redonner confiance aux troupes et apporter plus de coordination aux opérations mal menées. Il s’est surtout adjoint les services de Maurice de Saxe, bâtard du roi de Pologne, stratège exceptionnel, fait maréchal de France l’année d’avant.

Les Anglo-Hollandais sont écrasés. Mais à quel prix ? Le roi parle ici comme son arrière-grand-père Louis XIV à la fin de sa vie, et comme pensent tous les philosophes de ce siècle éclairé : « Jamais les triomphes les plus éclatants ne peuvent dédommager une nation de la perte d’une multitude de ses membres que la guerre sacrifie », écrira bientôt Diderot dans L’Encyclopédie. De toute manière, la France en guerre connaît alors plus de défaites que de victoires.

« Bête comme la paix. »1124

Le mot qui court à Paris, après le traité d’Aix-la-Chapelle du 28 octobre 1748. Louis XV et Madame de Pompadour, d’après des documents inédits (1926), Pierre de Nolhac

Aux Halles, les harengères se querellent en disant : « Tu es bête comme la paix ! » - manière populaire de raisonner de la politique.

Le traité met fin à la guerre de Succession d’Autriche et l’on aurait pu dire : bête comme cette guerre, engagée à contretemps, ponctuée de défections et menée pour n’aboutir à rien. Mais Louis XV entend faire la paix en roi, et non en marchand. Le traité revient donc au statu quo d’avant-guerre et la France abandonne les conquêtes du maréchal de Saxe.

« Vos ennemis vaincus aux champs de Fontenoy
À leurs propres vainqueurs ont imposé la loi
Et cette indigne paix qu’Aragon vous procure
Est pour eux un triomphe et pour vous une injure. »1125

DESFORGES (1708- ??), Vers sur le Prince Édouard (1749). Vie privée de Louis XV, ou principaux événements, particularités et anecdotes de son règne (1781), Mouffle d’Angerville

Ce poème déplore en nombreux alexandrins la paix d’Aix-la-Chapelle (1748) et l’expulsion hors de France du prince Charles Édouard : « Peuple jadis si fier, aujourd’hui si servile / Des princes malheureux vous n’êtes plus l’asile. »

Le traité reconnaît les Hanovre comme souverains légitimes de la Grande-Bretagne : cela signifie l’abandon de la cause des Stuarts qui prétendaient encore au trône. Le Prince, conduit d’abord au château de Vincennes, se retrouve ensuite en Avignon, cité papale où il vit en reclus.

« Les Anglais ont été de tout temps les ennemis constants et implacables de notre sang et de notre maison ; nous n’en avons jamais eu de plus dangereux. »1135

LOUIS XV (1710-1774), Lettre à Ferdinand VI d’Espagne, 1754. Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles, tome II (1865)

Il écrit au roi d’Espagne, comme lui arrière-petit-fils de Louis XIV et qui pour autant ne fera pas alliance avec la France (d’où le prochain renversement des alliances). C’est toujours la « seconde guerre de Cent Ans » et l’Angleterre redevient notre plus constante et redoutable ennemie.

« Les braves insulaires
Qui font, qui font sur mer
Les corsaires
Ailleurs ne tiennent guère.
Le Port-Mahon est pris, il est pris, il est pris
Ils en sont tout surpris,
Ces forbans d’Angleterre
Ces fou, fou, ces foudres de guerre. »1142

Charles COLLÉ (1709-1783), La Prise de Port-Mahon (1756), chanson

Parolier d’œuvres politiques ou plutôt lestes, il signe sa meilleure chanson patriotique - et gagne une pension de 600 livres.

Après une « guerre froide » née de la rivalité coloniale entre la France et l’Angleterre, cette dernière rouvre les hostilités en 1755, se saisissant de 300 navires de commerce français. C’est le prélude à la guerre de Sept Ans, conflit européen majeur qui va bouleverser pour un siècle l’équilibre des forces au bénéfice de l’Angleterre et de la Prusse, la France perdant son premier empire colonial.

Pour l’heure, le pays célèbre en chanson la prise de Port-Mahon par l’armée du très populaire duc de Richelieu. La flotte française, commandée par l’amiral de La Galissonnière, seul grand marin du règne, bat la puissante flotte britannique en Méditerranée, à Minorque. Même Napoléon sera incapable de cet exploit militaire.

« Soubise dit, la lanterne à la main,
J’ai beau chercher ! où diable est mon armée ?
Elle était là pourtant hier matin.
Me l’a-t-on prise, ou l’aurais-je égarée ?
Ah ! je perds tout, je suis un étourdi !
Mais attendons au grand jour, à midi.
Que vois-je ! Ô ciel ! que mon âme est ravie !
Prodige heureux ! La voilà, la voilà !
Ah ! ventrebleu, qu’est-ce donc que cela ?
Ma foi, c’est l’armée ennemie. »1148

Épigramme au lendemain de la défaite de Rossbach, 5 novembre 1757. Histoire de France pendant le XVIIIe siècle (1830), Charles de Lacretelle

Paris célèbre les défaites avec un humour qui n’appartient vraiment qu’à ce temps ! On ridiculise le prince de Soubise, protégé de la Pompadour et favori du roi. C’est le moins talentueux des amis de la marquise.

C’est surtout un triste épisode de la guerre de Sept Ans (1756-1763) : après les premières victoires viennent de nombreux revers, sur terre comme sur mer.

« Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. »1155

VOLTAIRE (1694-1778), Candide (1759)

Dans ce conte ironique comme dans sa Correspondance, Voltaire traite bien légèrement le problème du Canada qui oppose à nouveau la France et l’Angleterre. C’est l’un des enjeux de la rivalité entre les deux puissances coloniales du siècle. La nation anglaise qui veut le Canada tout entier, sans les états d’âme philosophiques qui agitent la France, aura finalement ces « arpents de neige » et toutes les richesses de la Nouvelle-France, au traité de paix de Paris (1763).

La guerre de Sept Ans sera qualifiée par certains historiens (et par Winston Churchill) de première guerre mondiale de l’histoire : l’Europe, avec presque tous les pays belligérants, n’est plus le seul théâtre des opérations. Il y a aussi l’Amérique du Nord et l’Inde.

« Plus d’Anglais dans la péninsule ! »1156

LALLY-TOLLENDAL (1702-1766), devise du commandant du corps expéditionnaire envoyé en Inde (1760). Lally-Tollendal : la fin d’un empire français aux Indes sous Louis XV, d’après des documents inédits (1887), Tibulle Hamont

Brave soldat, il tente de sauver les comptoirs français menacés par les Anglais. « Je me borne seulement à vous retracer ma politique en trois mots ; ils sont sacramentaux : Plus d’Anglais dans la péninsule. Vous vous mettrez donc en marche, sitôt cet ordre reçu, avec tous les Européens qui sont à vos ordres, cavalerie et infanterie. »

Mais borné, ignorant tout de la politique indigène, autoritaire et mal conseillé, il capitulera après un an de résistance à Pondichéry (17 février 1761). L’Inde sera perdue comme le Canada, dans cette désastreuse guerre de Sept Ans.

« Pour nous autres Français, nous sommes écrasés sur terre, anéantis sur mer, sans vaisselle, sans espérance ; mais nous dansons fort joliment. »1157

VOLTAIRE (1694-1778), Lettre à M. Bettinelli, 24 mars 1760, Correspondance (posthume)

La guerre ne se joue pas sur le sol de France et ne menace pas tragiquement ses frontières, comme au siècle dernier ou au siècle suivant. Mais elle coûte de plus en plus cher au pays et la fiscalité s’alourdit : la capitation est augmentée, on instaure un troisième vingtième jusqu’à la paix. Le problème n’est pourtant pas que financier. L’armée, totalement déconsidérée, n’a plus de chefs militaires dignes de ce nom et les hommes de gouvernement se révèlent incapables de gérer la situation.

« J’ai appris que nous avons perdu Montréal et par conséquent tout le Canada. Si vous comptez sur nous pour les fourrures de cet hiver, je vous avertis que c’est en Angleterre qu’il faut vous adresser. »1158

Duc de CHOISEUL (1719-1785), Lettre à Voltaire du 12 octobre 1760. Les Origines religieuses du Canada (1924), Georges Goyau

Le ministre ironise lui aussi, en disciple et ami des philosophes, mais ce grand diplomate, devenu secrétaire d’État aux Affaires étrangères en 1758 pour venger la défaite de Rossbach, déplore assurément la perte des « arpents de neige » du Canada. Québec a capitulé en septembre 1759 et Montréal un an après. À l’autre bout du monde, Lally-Tollendal est en train de perdre l’Inde.

Choiseul qui va avoir de plus en plus de pouvoir (avec l’appui de la Pompadour) tentera de réorganiser l’armée, déconsidérée dans cette calamiteuse guerre de Sept Ans.

« Les relations républicaines me charmaient. »1224

LA FAYETTE (1757-1834), profession de foi adolescente. Mémoires, correspondance et manuscrits du général Lafayette (posthume, 1837)

La France va enfin prendre une revanche sur l’Angleterre ! Benjamin Franklin, venu en mars 1777 défendre la cause des Insurgents, a convaincu : la simplicité de mise et le franc-parler de cet ambassadeur septuagénaire, envoyé du Nouveau Monde, contrastent avec les airs de la cour et séduisent d’emblée les Parisiens. Voltaire et Turgot l’admirent également.

Issu d’une grande et riche famille, orphelin à 13 ans, La Fayette qui se veut militaire, ambitieux, mais jamais courtisan, va s’engager dans l’aventure américaine, avec les premiers volontaires français. Contre l’avis de sa famille et du roi, il s’embarque à ses frais sur une frégate et débarque en Amérique, en juin 1777, pour se joindre aux troupes de Virginie. Nommé « major général », le jeune marquis paie de sa personne au combat. Plus que jamais charmé par les « relations républicaines », il s’enthousiasme pour l’égalité des droits, pour le civisme des citoyens, avec l’intuition de vivre un événement qui dépasse les frontières de ce pays.

De retour en 1779, triomphalement accueilli, il soutient Benjamin Franklin et pousse le gouvernement à s’engager ouvertement dans la guerre d’Indépendance contre les Anglais. Devançant un premier corps expéditionnaire de 6 000 hommes, il repart et se distingue à nouveau en Virginie, gagnant son titre de « Héros des deux mondes ». 3 000 Français trouvent la mort dans ce combat d’outre-Atlantique, qui s’achèvera par la défaite anglaise et la naissance des États-Unis d’Amérique, en 1783.

3. La Révolution se réfère symboliquement et logiquement au modèle de l’Angleterre qui a coupé la tête de son roi Charles Ier (1649) et créé la première monarchie constitutionnelle.

« La loi atteint sans peine les coupables sans appuis, à peine dans la durée des siècles a-t-elle pu frapper un roi. Et cependant, ce sont les crimes des rois qui enfantent tous les autres crimes, avec les passions lâches, et la misère. »1460

ROBESPIERRE (1758-1794), Sur le parti à prendre à l’égard de Louis XVI, Convention, 3 décembre 1792. Œuvres de Maximilien Robespierre (1840), Maximilien Robespierre, Albert Laponneraye, Armand Carrel

Le roi en question, c’est naturellement Charles Ier d’Angleterre, jugé, condamné à mort pour trahison, meurtre et tyrannie, décapité le 30 janvier 1649. La Révolution se plaît à citer cet exemple anglais, tout comme les Lumières approuvaient le nouveau régime de monarchie constitutionnelle, modèle initié par les Anglais.

« Je subirai le sort de Charles Ier, et mon sang coulera pour me punir de n’en avoir jamais versé. »1465

LOUIS XVI (1754-1793), Lettre à Malesherbes, écrite au Temple, décembre 1792. Mémoires du marquis de Ferrières (1822)

Précédent historique maintes fois rappelé : Charles Ier, roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, victime de la (première) révolution anglaise, jugé par le Parlement, décapité en 1649.

Louis XVI, si faible et incapable de régner quand il avait le pouvoir, fera preuve de courage et de lucidité dans ces deux derniers mois. Il écrit à son ami et avocat, Malesherbes : « Je ne me fais pas d’illusion sur mon sort ; les ingrats qui m’ont détrôné ne s’arrêteront pas au milieu de leur carrière ; ils auraient trop à rougir de voir sans cesse sous leurs yeux leur victime. »

4. Napoléon porte au paroxysme la haine d’une Angleterre en tête des coalitions européennes. Battu sur mer par Nelson (Trafalgar, 1805), renonçant à attaquer par la Manche, il organise le Blocus continental. Mais l’Empire s’effondre à Waterloo (1815) et l’Angleterre lui impose un exil sans retour à Sainte-Hélène.

« Comme Carthage, l’Angleterre sera détruite. »1669

Les Directeurs, 18 janvier 1798. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Directoire. Par ces mots, la France décrète le blocus de la Grande-Bretagne. Interdiction aux pays neutres de transporter des marchandises britanniques. Le mois suivant, le Directoire soumet à Bonaparte un projet d’invasion de l’Angleterre par la Manche. Il y renoncera, préférant attaquer l’ennemi anglais par la mer en Méditerranée.

Jean Hérold-Paqui, la voix de l’Allemagne sur les ondes de Radio-Paris pendant l’occupation allemande de 1940-1944, reprendra ce slogan contre l’Angleterre devenue notre première alliée.

« Soldats ! Vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde sont incalculables. Vous porterez à l’Angleterre le coup le plus sûr et le plus sensible en attendant que vous puissiez lui donner le coup de mort. »1670

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Proclamation à ses troupes le 22 juin 1798, en mer, avant le débarquement du 28 juin en Égypte. Monuments d’éloquence militaire ou Collection raisonnée des proclamations de Napoléon Bonaparte (1821), Constant Taillard

Cette nouvelle campagne d’Égypte est une expédition aventureuse, destinée à combattre l’ennemi en Méditerranée pour lui barrer la route des Indes. C’est aussi une manœuvre du Directoire pour éloigner le trop populaire Bonaparte, tout en utilisant son génie militaire.

Le Directoire lui donne les moyens : 36 000 vrais soldats, 2 200 officiers d’élite, une flotte de 300 bâtiments, quelques dizaines de savants, ingénieurs, artistes de renom ou jeunes talents. Au total, 54 000 hommes (et quelques femmes). La flotte française, partie de Toulon en mai, a pris Malte au passage, le 10 juin.

« Soldats, songez que du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent. »1671

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Proclamation supposée, avant la bataille des Pyramides du 21 juillet 1798. Les Français en Égypte (1855), Just-Jean-Étienne Roy

Débarquement à Alexandrie, le 1er juillet : la ville tombe aux mains des Français le 2 juillet et le 23, ils entrent dans la capitale, Le Caire. Cette expédition est un rêve oriental qui se réalise ! Le corps expéditionnaire a échappé par miracle à la flotte britannique commandée par Nelson. Pour en finir au plus vite, Bonaparte prend le chemin le plus court, entre Alexandrie et Le Caire : le désert, trois semaines de chaleur qui pouvaient être fatales aux soldats non préparés. Près des pyramides de Gizeh, la bataille contre les mamelouks est réglée en deux heures ! Cette fois, la proclamation est un « faux » pour servir la légende, mais un faux authentique. Napoléon lit cette formule dans Une histoire de Bonaparte (anonyme, publiée en 1803), elle lui plaît et il la fait sienne.

La suite de l’expédition sera moins brillante. La flotte, surprise au mouillage dans la baie d’Aboukir, est détruite par le vice-amiral Nelson le 1er août – il perd un œil dans la bataille, mais continue le combat. Il perdra la vie à Trafalgar (1805), autre victoire contre Napoléon. En attendant, l’Égypte n’est plus qu’un piège dont le général Bonaparte se sort tant bien que mal, transformant cette défaite en victoire, pressé de regagner Paris où son avenir est en jeu, débarquant à Fréjus le 8 octobre 1799, mais laissant son armée qui se rendra aux Anglais le 31 août 1801.

« La guerre qui depuis huit ans ravage les quatre parties du monde doit-elle être éternelle ? […] Comment les deux nations les plus éclairées de l’Europe […] ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la première des gloires ? »1693

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Message du Premier Consul au roi d’Angleterre Georges III, 25 décembre 1799. Histoire de Napoléon, du Consulat et de l’Empire (1841), Louis Vivien de Saint-Martin

Lettre manuscrite - un message dans le même esprit est adressé le même jour à l’empereur d’Autriche. Bonaparte veut-il vraiment la paix ou juste le temps nécessaire pour préparer la guerre ? En tout cas, l’armée doit se reposer.

« L’Angleterre ne négociera qu’avec les Bourbons restaurés. »1694

Lord GRENVILLE (1759-1834), Réponse du chef du Foreign Office à Napoléon Bonaparte demandant la paix, 4 janvier 1800. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

À la même question, la réponse de l’Autriche fut aussi décevante que celle de l’Angleterre, ce qui semble logique.

« Regardez maintenant cette carte [de l’Europe], on n’y aperçoit partout que la France ! »1717

Richard SHERIDAN (1751-1816). 30 mars 1814, la bataille de Paris (2004), Jean-Pierre Mir

Auteur dramatique anglais qui abandonna la scène pour la politique, devenant membre du Conseil privé et trésorier de la marine. Son exclamation devant les Communes s’oppose au mot de Burke qui, dix ans avant, adversaire résolu de la Révolution française, voyait « un vide à la place de la France sur la carte de l’Europe ».

« L’espace qui sépare la Grande-Bretagne du continent n’est point infranchissable. »1718

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre à Talleyrand, ministre des Relations extérieures, 19 avril 1801. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux.

« Il est bon que l’Angleterre sache que l’opinion du Premier Consul est que l’espace… » Cela sonne comme une menace. En février 1798, le Directoire avait soumis à Bonaparte un projet d’invasion de l’Angleterre. Sur le conseil de Talleyrand, l’ambitieux a renoncé, préférant combattre l’ennemi en Méditerranée, d’où la campagne d’Égypte. Mais l’idée revient.

« Vous voulez la guerre. Nous nous sommes battus pendant quinze ans. C’en est déjà trop. Mais vous voulez la guerre quinze années encore et vous m’y forcez ! […] Si vous armez, j’armerai aussi. Vous pouvez peut-être tuer la France, mais l’intimider, jamais ! »1733

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), apostrophant Lord Whitworh, ambassadeur d’Angleterre à Paris, 13 mars 1803. La France, l’Angleterre et Naples, de 1803 à 1806 (1904), Charles Auriol

La scène se passe aux Tuileries, devant deux cents témoins, Talleyrand ministre des Affaires étrangères et le corps diplomatique littéralement pétrifié. Bonaparte est furieux : l’Angleterre n’a pas rempli les conditions du traité de paix d’Amiens (25 mars 1802) mettant fin aux guerres de la deuxième coalition. Elle refuse notamment d’évacuer l’île de Malte.

« Cette paix [d’Amiens] n’avait pas encore reçu sa complète exécution, qu’il jetait déjà les semences de nouvelles guerres qui devaient, après avoir accablé l’Europe et la France, le conduire lui-même à sa ruine. »1734

TALLEYRAND (1754-1838), Mémoires (posthume, 1891)

Le ministre des Relations extérieures a tenté de minimiser la déclaration peu diplomatique du 13 mars, mais il se rend à l’évidence et rendra Bonaparte responsable de la suite des événements, le temps venu de témoigner face à l’histoire. De toute manière, les Affaires étrangères relèvent du

Premier Consul et le ministre joue le second rôle comme il peut, y trouvant des avantages financiers plus ou moins occultes. Le diable boiteux est malin.

Mais l’Angleterre s’inquiète de la politique expansionniste de la France : Bonaparte s’est fait élire président de la République cisalpine (l’Italie) avant de transformer la Confédération helvétique en protectorat français, au prétexte de mieux contrôler les menées antifrançaises qui s’y trament…

« Je vais hasarder l’entreprise la plus difficile, mais la plus féconde en résultats effrayants que la politique ait conçue. En trois jours, un temps brumeux et des circonstances un peu favorisantes peuvent me rendre maître de Londres, du parlement, de la Banque. »1737

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), au marquis de Lucchesini, 16 mai 1803. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

L’idée le hante depuis le Directoire qui projetait cette attaque par la Manche. Le Premier Consul s’en ouvre au ministre plénipotentiaire du roi de Prusse. Quatre jours plus tard, c’est la rupture de la paix d’Amiens, annoncée aux assemblées. Il accuse l’Angleterre et dit ne se résoudre à la guerre « qu’avec la plus grande répugnance ».

« C’est un fossé qui sera franchi lorsqu’on aura l’audace de le tenter. »1739

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), à Cambacérès, Boulogne, 16 novembre 1803. L’Europe et la Révolution française (1907), Albert Sorel

Ce fossé, c’est la Manche qui sépare la France des côtes d’Angleterre, visibles des hauteurs d’Ambleteuse (Pas-de-Calais). C’est une idée récurrente qui tourne à l’obsession et il en reparle au Deuxième Consul.

« Monsieur mon Frère, appelé au trône de France par la Providence et par les suffrages du Sénat, du peuple et de l’armée, mon premier sentiment est un vœu de paix […] Le monde est assez grand pour que nos deux nations puissent y vivre. »1801

NAPOLÉON Ier (1769-1821), au roi Georges III d’Angleterre, Lettre du 2 janvier 1805. Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

Le 1er janvier, « Monsieur mon Frère » était l’empereur d’Autriche et le même désir de paix avec son peuple exprimé par lettre, avec des arguments empreints de raison et d’humanité. Mais la troisième coalition s’organise activement et secrètement : l’Angleterre sera bientôt alliée à la Russie et à l’Autriche, contre la France.

« Dieu merci, j’ai bien fait mon devoir. »1806

Amiral NELSON (1758-1805), touché à mort, à bord du Victory, 21 octobre 1805. Mot de la fin. Bibliographie universelle (1842), Louis Gabriel Michaud

La flotte française est anéantie au large de Trafalgar. Cette victoire navale assure désormais la maîtrise des mers à l’Angleterre. Mais sur terre, Napoléon enchaîne les victoires avec la Grande Armée.

« Je veux conquérir la mer par la puissance de la terre. »1820

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Décret de Berlin, 21 novembre 1806. Histoire économique et sociale de la France (1976), Fernand Braudel, Ernest Labrousse

Pour résoudre le « problème anglais », autrement dit neutraliser l’ennemi qui règne sur les mers, la guerre navale est impossible après Trafalgar et le débarquement semble irréalisable. Napoléon reprend alors une autre idée, longuement méditée, rédigeant lui-même le décret. C’est le Blocus continental : « Tout commerce et toute correspondance avec les îles Britanniques sont interdits. » Y compris aux pays neutres.

Le blocus pouvait être un vrai danger pour l’économie anglaise qui exporte un tiers de sa production. Mais il ne sera jamais totalement respecté. L’Angleterre est sauvée par la contrebande. Napoléon envahira les pays récalcitrants : l’Espagne et la Russie. Par ailleurs, le sentiment national des pays occupés va ressurgir, du fait des privations imposées aux peuples, ainsi en Allemagne.

« Sire, je hais les Anglais autant que vous.
— En ce cas, la paix est faite. »1827

NAPOLÉON Ier (1769-1821), à Alexandre Ier  (1777-1825), tsar de Russie, Tilsit, 25 juin 1807. Le Grand Empire, 1804-1815 (1982), Jean Tulard

Après la victoire de Friedland, c’est l’entrevue de Tilsit : les deux empereurs s’embrassent sur un radeau, au milieu du Niemen. Ils vont dialoguer durant vingt jours et rêver de se partager le monde : l’Occident à la France, l’Orient à la Russie.

Le traité sera signé le 7 juillet. En échange de certaines concessions, la Russie adhère au Blocus continental et promet d’entrer en guerre contre l’Angleterre, si elle ne signe pas la paix avant novembre. Ce premier traité secret est suivi d’un second, au détriment de la Prusse. Jamais Napoléon n’a paru si puissant.

« Ils se sont embrassés !
Telles sont les nouvelles,
Dites-m’en de plus belles
Si vous en connaissez :
Ils se sont embrassés […]
Vous, Anglais, pâlissez :
Ils se sont embrassés ! »1828

Pierre-Antoine-Augustin de PIIS (1755-1832), Ils se sont embrassés ou L’Entrevue des deux empereurs à Tilsit (1807), chanson. Œuvres choisies (1810), Pierre-Antoine-Augustin de Piis

L’auteur, à force de faire dans les vers de circonstance, se retrouve Premier Secrétaire général de la Police, posté créé en 1800 et qu’il conserve jusqu’en 1815, sous trois préfets de police successifs.

L’embrassade entre les deux empereurs devint célèbre. Mais étaient-ils sincères ? Rappelons ces mots de Napoléon, précisément datées de 1807 et rapportées dans ses Mémoires par Talleyrand, ministre des Relations extérieures jusqu’en août : « Je sais, quand il le faut, quitter la peau du lion pour prendre celle du renard. »

« Maintenant, Sire, la coalition est dissoute, et elle l’est pour toujours […] la France n’est plus isolée en Europe. »1922

TALLEYRAND (1754-1838), Lettre à Louis XVIII, 4 janvier 1815. Correspondance inédite du prince de Talleyrand et du roi Louis XVIII pendant le Congrès de Vienne, publiée sur les manuscrits conservés au Dépôt des Affaires Étrangères (1881)

Restauration. Louis XVIII, de retour d’exil, peut enfin s’asseoir sur le trône. Ce message vient du congrès de Vienne où Talleyrand, intrigant comme il sait l’être et souvent pour le bien de la France, a conclu un traité secret avec l’Autriche et l’Angleterre contre la Prusse et la Russie. Un exploit diplomatique : le représentant du pays vaincu a finalement réussi à diviser les Alliés, à limiter les exigences de la Prusse et de la Russie. L’épisode des Cent-Jours va ruiner tous ses efforts.

« Un général anglais leur cria : Braves Français, rendez-vous ! Cambronne répondit : Merde ! […] Foudroyer d’un tel mot le tonnerre qui vous tue, c’est vaincre. »1944

Victor HUGO (1802-1885), Les Misérables (1862)

Le « mot de Cambronne » est passé à la postérité : anecdote rapportée par Hugo dans son roman, Sacha Guitry lui dédia une aimable pièce titrée Le Mot de Cambronne.

On ne prête qu’aux riches : Pierre Jacques Étienne, vicomte de Cambronne, fit un beau parcours militaire. Engagé parmi les volontaires de 1792, il participe aux campagnes de la Révolution et de l’Empire. Nommé major général de la garde impériale, il suit Napoléon à l’île d’Elbe, revient avec lui en 1815, est fait comte et pair de France sous les Cent-Jours et s’illustre à Waterloo, dans ce « dernier carré » de la Vieille Garde.

« La bataille de Waterloo a été gagnée sur les terrains de jeu d’Eton. »1948

Duc de WELLINGTON (1769-1852). Revue politique et littéraire : revue bleue (1932)

Principal artisan de la victoire anglaise de Waterloo, assistant à un match de cricket à Eton, il témoigne d’une foi toute patriotique en ce sport national. Wellington n’est pas un grand sportif, mais un grand militaire. Depuis la tragique guerre d’Espagne, il a multiplié les victoires contre les armées napoléoniennes, jusqu’à ce dernier acte du 18 juin 1815.

« Je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celles du plus constant, du plus généreux de mes ennemis. »1957

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Lettre au régent d’Angleterre, 13 juillet 1815. Le Plutarque français : vies des hommes et femmes illustres de la France (1847), Édouard Mennechet

Le vaincu s’adresse au principal vainqueur, le futur Georges IV – en fait, le régent exerce le pouvoir, son père Georges III étant devenu définitivement fou en 1810. Diverses destinations furent envisagées pour l’exil de Napoléon, notamment les États-Unis d’Amérique. Cela ne s’est pas fait, pour diverses raisons.

« L’Angleterre prit l’aigle et l’Autriche l’aiglon. »1961

Victor HUGO (1802-1885), Les Chants du crépuscule (1835)

Les destins tragiques inspirent les poètes et entre tous, les grands romantiques du XIXe siècle. Edmond Rostand, considéré comme le dernier, est un peu le second père de l’Aiglon et fit beaucoup pour sa gloire, dans la pièce qui porte son nom. Le rôle-titre est créé en travesti par la star de la scène, Sarah Bernhardt (1900). À plus de 50 ans, elle triomphe en incarnant ce jeune prince mort à 21 ans.

« J’aimerais mieux scier du bois que de régner à la façon du roi d’Angleterre. »1996

CHARLES X (1757-1836). Histoire de la Restauration, 1814-1830 (1882), Ernest Daudet

Restauration finissante. Le second roi exprime ainsi sa volonté de s’affranchir de la Charte « octroyée » à ses sujets par Louis XVIII, mais comportant des garanties contre les abus de l’Ancien Régime. L’Angleterre reste le modèle de cette monarchie constitutionnelle, chère aux philosophes des Lumières du XVIIIe siècle. Charles X ne s’est jamais initié aux idées de son temps et ne saurait se plier aux règles du gouvernement représentatif. Cet homme charmant, si jeune d’allure à 67 ans et populaire pendant quelques mois, n’a rien d’un tyran, mais reste un homme de l’Ancien Régime, entouré de courtisans qui font écran entre le roi et son peuple.

5. L’Entente Cordiale née sous la Monarchie de Juillet (en 1843) inaugure une nouvelle géopolitique presque sans incident diplomatique

« La sincère amitié qui m’unit à la reine de la Grande-Bretagne et la cordiale entente qui existe entre mon gouvernement et le sien me confirment dans cette confiance. »2115

LOUIS-PHILIPPE (1773-1850), Discours du trône, 27 décembre 1843. Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps (1858-1867), François Guizot

Les mots de « cordiale entente » font leur entrée dans l’histoire des relations franco-anglaises. Qui l’eut pensé, il y a quelques siècles ou même quelques décennies !? Mais le Roi des barricades doit se faire accepter des cours européennes, l’Angleterre est la grande puissance mondiale du siècle et l’alliance avec elle est indispensable, malgré une certaine anglophobie que l’opposition sait parfois exploiter (affaire Pritchard). Guizot, dès 1841, encouragea cette politique d’entente cordiale qui ne dit pas encore son nom, largement inspirée par Talleyrand, notre plus grand diplomate.

Le 2 septembre 1843, la reine Victoria a visité Paris. Louis-Philippe lui rend la politesse à Londres en octobre 1844 et replace la formule : « La France ne demande rien à l’Angleterre. L’Angleterre ne demande rien à la France. Nous ne voulons que l’Entente cordiale. »

« Cette fois, sur mer et sur terre,
Les Cosaques, nous les tenons !
La France est avec l’Angleterre,
Le Droit est avec nos canons. »2261

Pierre DUPONT (1821-1870), La Nouvelle Alliance, chanson. Muse populaire : chants et poésies (1875), Pierre Dupont

Second Empire. La nouvelle alliance (franco-anglaise) plaît aux républicains : elle est dirigée contre le tsar qui opprime la Pologne. Elle plaît aussi aux catholiques : la France va protéger les Lieux saints. En fait, Napoléon III saute sur l’occasion de défaire la coalition européenne défensive née à son arrivée au pouvoir, choisissant l’alliance avec l’Angleterre, pays qu’il admire sincèrement et où il a vécu en exil.

Pacte conclu le 12 mars 1854. Guerre déclarée à la Russie le 27 mai et débarquement en Crimée – le tsar orthodoxe Nicolas Ier voulant établir son protectorat sur les chrétiens de Turquie.

« Il paraît que la Constitution anglaise interdit à la souveraine de parler politique. La Constitution française est moins sévère ; elle ne l’interdit qu’aux journalistes. »2296

Henri ROCHEFORT, La Lanterne, 15 août 1868

La liberté de la presse existe enfin sous un Empire devenu plus libéral, mais l’humour politique de Rochefort le forcera toute sa vie aux séjours à l’étranger – bref exil à Bruxelles, en 1869. La presse bonapartiste est quand même submergée par les journaux d’opposition et par l’audace de quelques nouveaux orateurs, Gambetta en tête.

« Laissons au coq gaulois ces sables à gratter. »2526

Marquis de SALISBURY (1830-1903), Premier ministre anglais, 21 mars 1899. Les Forces politiques au Cameroun réunifié (1989), Joseph-Marie Zang-Atangana

Troisième République. Salisbury parle du Sahara à la fin des négociations franco-anglaises sur la situation respective des deux grandes puissances en Afrique. C’est la suite de l’« incident de Fachoda », en juillet 1898.

La France a envoyé la mission Marchand sur le haut Nil (quelques gradés et 250 travailleurs sénégalais), pour devancer au Soudan l’Angleterre (qui mobilise une armée anglo-égyptienne de 20 000 hommes). Marchand, arrivé le premier, a levé le drapeau tricolore à Fachoda, mais suite à un ultimatum de Londres, Delcassé, ministre des Affaires étrangères, décide d’évacuer les lieux. Une vague d’anglophobie rappelle la (première) guerre de Cent Ans ! Mais la France a quand même d’autres problèmes – à commencer par l’Affaire (Dreyfus).

La convention franco-anglaise signée le 21 mars 1899 consacre le renoncement de la France sur le Nil, même si l’Angleterre lui laisse le Maroc et une portion de désert. L’orgueil national est froissé, mais la raison l’emporte et l’Entente cordiale sera précieuse dans les temps à venir, contre l’Allemagne devenue l’adversaire des deux pays.

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