Nos relations avec l’Angleterre (Moyen Âge) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

De tous les pays européens, la France et l’Angleterre possèdent l’histoire la plus longue et la plus riche. Mais les relations entre ces deux puissances mondiales et rivales furent longtemps conflictuelles.

Pour résumer, après la brève aventure anglaise de Guillaume le Conquérant, l’Angleterre devient notre principale ennemie pendant deux interminables “ guerres de Cent Ans ”, à la fin du Moyen Âge et entre 1688-1815. L’« Entente cordiale » nous réconcilie (en 1843) et la Grande-Bretagne (Royaume-Uni) sera l’alliée numéro un de la France, dans les deux guerres mondiales du XXe siècle.

Quant à ses relations avec l’Europe, elles poseront toujours problème jusqu’au Brexit… un épilogue qui donne étonnamment raison à de Gaulle.

Ce feuilleton historique à rebondissements du Moyen Âge à nos jours mérite trois épisodes.

Toutes les citations de cet édito sont à retrouver dans nos Chroniques de l’Histoire en citations : en 10 volumes, l’histoire de France de la Gaule à nos jours vous est contée, en 3 500 citations numérotées, sourcées, contextualisée, signées par près de 1 200 auteurs.

I. Le Moyen Âge et l’interminable « guerre de Cent Ans » (1337-1453).

1. Premier conflit dynastique : Guillaume (duc) de Normandie fait la conquête de l’Angleterre (victoire d’Hastings, 1066) et devient le roi Guillaume Ier.

« Par les splendeurs de Dieu ! Cette terre, voilà que je l’ai saisie dans mes mains. Elle ne nous échappera plus ! »162

GUILLAUME le Conquérant (vers 1027-1087), débarquant en Angleterre, 29 septembre 1066. Histoire de Guillaume le Conquérant (biographie inachevée), Guillaume de Poitiers, historien contemporain

Trébuchant sur le rivage anglais entre Eastbourne et Hastings, tombé sur le sable, il veut ainsi conjurer le mauvais sort, comme il n’a cessé de le faire depuis la mort de son père, Robert le Magnifique.

Devenu duc de Normandie à 8 ans, Guillaume a dû se battre pour survivre et garder cet héritage très convoité. Contraint à la clandestinité, changeant de gîte chaque nuit, il perd nombre de ses protecteurs (amis et tuteurs) assassinés. Visé personnellement à 19 ans, il échappe à un complot - ce qui lui donne une réputation quasi-mythique de battant solitaire et courageux. Il agrandit son vaste duché normand, allié avec le roi de France Henri Ier qui se retournera bientôt contre ce trop puissant vassal. Il a aussi des relations avec le roi Édouard d’Angleterre, qui a vécu exilé en Normandie dans sa jeunesse et s’est ensuite appuyé sur des Normands pour contrer d’autres prétendants au trône. Sans enfant, il est même possible qu’il ait pensé à Guillaume pour lui succéder.

Bref, la tentation est trop proche et trop forte, à la mort d’Édouard.

Mais Guillaume de Normandie aura encore besoin de beaucoup de chance et de courage, avant de devenir Guillaume le Conquérant à la victoire d’Hastings (14 octobre 1066) et de continuer l’aventure.

« Vous désertez la victoire et la gloire impérissable pour courir à votre perte et à l’opprobre éternel ! En fuyant, nul d’entre vous n’échappera à la mort. »164

GUILLAUME le Conquérant (vers 1027-1087), à ses soldats, Hastings, 14 octobre 1066. Histoire de Guillaume le Conquérant (biographie inachevée), Guillaume de Poitiers, historien contemporain

Ses hommes le croient mort, au cœur de la bataille. Il vient au milieu d’eux, les frappe de sa lance, ôte son casque pour se faire reconnaître et les ramène au combat par cette exhortation. Il va finalement l’emporter sur les Anglo-saxons qui font corps autour du roi saxon Harold, successeur d’Édouard. Selon certains historiens (dont Pierre Bouet), le sentiment national anglais est né à Hastings et les partisans du Brexit se réfèrent à ce jour d’humiliation historique pour retrouver leur indépendance face à l’Europe.

Faut-il rappeler une autre évidence ? Dans un contexte géopolitique très différent, Guillaume le Conquérant sera le seul à réaliser le rêve de Napoléon et d’Hitler, la conquête de l’Angleterre !

« Aucun jour ne brilla pour [la Normandie] plus joyeux que celui où elle apprit […] que son prince, auteur de la paix dont elle jouissait, était devenu un roi. Villes, châteaux, domaines, monastères se félicitaient grandement de sa victoire et plus encore de sa royauté. »165

GUILLAUME de Poitiers (vers 1020-1090). Histoire de Guillaume le Conquérant (biographie inachevée), Guillaume de Poitiers, historien contemporain

Le biographe peint la joie des habitants de la Normandie apprenant la nouvelle : leur duc, Guillaume le Bâtard (le mariage de sa mère n’étant pas reconnu par l’Église de France), devenu le Conquérant après la victoire d’Hastings, est également Guillaume Ier roi d’Angleterre, sacré dans l’abbaye de Westminster la même année, le jour de Noël – 25 décembre 1066 !

Guillaume devra guerroyer longtemps encore en Angleterre, avant de s’imposer aux seigneurs saxons et de constituer ainsi un grand État anglo-normand. Mais la puissance de cet État porte ombrage au roi de France Philippe Ier, qui reprend contre son vassal Guillaume la lutte de son père Henri. Elle dure dix ans, le plus souvent à l’avantage du roi de France, et se termine avec la mort de Guillaume devant Mantes (1087).

Ses trois fils se partagent son royaume : il s’ensuit comme toujours des guerres et la Normandie change souvent de maître. Elle sera reconquise par la France en 1204, l’Angleterre y renonçant officiellement au traité de Paris (1259), sous le règne de Louis IX.

« Sire, il nous semble que vous perdez la terre que vous donnez au roi d’Angleterre, car il n’y a pas droit : son père la perdit par jugement.
— Nos femmes sont sœurs et nos enfants sont cousins germains ; c’est pourquoi il convient tout à fait que la paix soit entre nous. D’ailleurs, il y a grand honneur pour moi dans la paix que je fais avec le roi d’Angleterre, car il est désormais mon homme lige. »219

LOUIS IX (1214-1270), répondant à JOINVILLE (vers 1224-1317), en 1259. Le Livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis (posthume), Jean de Joinville

Ce dialogue illustre parfaitement la politique extérieure pacifique du futur Saint-Louis – une exception pour l’époque.

Louis IX a signé en 1259 le traité de Paris avec Henri III d’Angleterre : la France rend le Limousin, le Périgord, l’Agenois, le Quercy et une part de la Saintonge ; l’Angleterre renonce à la Normandie, la Touraine, l’Anjou, le Maine, le Poitou et son roi se reconnaît vassal de Louis IX pour la Guyenne (Aquitaine).

L’année précédente et dans le même esprit, Louis IX avait signé le traité de Corbeil avec Jacques Ier d’Aragon : la France renonçait au Roussillon et à la Catalogne, l’Aragon au Languedoc (sauf Montpellier) et à la Provence. Le roi soulignait par ailleurs que la puissance d’un souverain se mesure autant au nombre et au rang de ses vassaux qu’à l’étendue de ses domaines. Ce règlement pacifique des grands conflits territoriaux confère au roi de France un immense prestige en Europe. La suite de l’histoire va lui donner plus encore raison.

2. Édouard III d’Angleterre fait valoir ses droits à la couronne de France contre Philippe VI de Valois. La Guerre de Cent Ans commence mal : chevalerie française défaite à Crécy (1346), chute de Calais avec l’épisode des six bourgeois (1347), nouvelle défaite de Poitiers (1356).

« Temps de douleur et de tentation.
Âge de pleur, d’envie et de tourment.
Temps de langueur et de damnation.
Âge mineur, près du définement. »264

Eustache DESCHAMPS (vers 1346-vers 1406). Histoire de la France : dynasties et révolutions, de 1348 à 1852 (1987), Georges Duby, Jacqueline Beaujeu-Garnier

Écuyer, magistrat, diplomate et poète prolixe (quelque 80 000 vers à son actif), inventeur de la ballade – ou du moins l’un des meilleurs précurseurs du genre –, il évoque ici les horreurs de cette guerre qui va ravager la France, de 1337 à 1453,  pendant plus d’un siècle mais avec des trêves. C’est l’une des périodes les plus sombres de notre histoire.

Mais la guerre n’est pas seule en cause. Au début du XIVe siècle réapparaissent des problèmes qu’on croyait réglés : épidémies mortelles (diphtérie, oreillons, scarlatine), disettes et même famines. À la veille de la peste noire (1348), les historiens parlent d’un monde plein, suite à plusieurs siècles de croissance démographique, comme si l’Europe arrivait à une certaine saturation. En deux ans, on revient au niveau démographique de l’an 1000.

« Les villes et les châteaux étaient entrelacés les uns dans les autres, les uns aux Anglais, les autres aux Français, qui couraient, rançonnaient, et pillaient sans relâche. Le fort y foulait le faible. »265

Jean FROISSART (vers 1337-vers 1400), Chroniques

En dehors d’innombrables anecdotes, ce contemporain fait œuvre d’historien. Ses enquêtes en Angleterre et en Écosse, en Aquitaine et en Italie fournissent la matière de quatre livres, la meilleure source dont on dispose sur la seconde moitié du XIVe siècle et la renaissance chevaleresque en Europe.

La guerre de Cent Ans oppose d’abord les Français aux Anglais, dans ce qu’on appellera plus tard la France anglaise (Aquitaine et Normandie). Mais tout le pays se retrouve déchiré quand les bandes mercenaires, entre deux combats, pillent et rançonnent les populations. C’est une pratique courante, à l’époque.

« Le roi d’Angleterre n’a nul droit de contester mon héritage. J’en suis en possession et défendrai mon droit de tout mon pouvoir contre tout homme. »280

PHILIPPE VI DE VALOIS (1294-1350), 24 mai 1337. Histoire de France racontée par les contemporains (1880), Achille Luchaire et Berthold Zeller

Le roi d’Angleterre Édouard III peut juridiquement prétendre à la succession (comme petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle de France), mais le sentiment national l’a emporté et l’assemblée des barons avait choisi le Français, Philippe. Les relations se tendent à nouveau entre les deux pays.

« Nous conquerrons par notre puissance notre héritage de France, et, de ce jour, nous vous défions et vous tenons pour ennemi et adversaire. »281

ÉDOUARD III d’Angleterre (1327-1377), Lettre à Philippe VI de Valois, 19 octobre 1337. Archers et arbalétriers au temps de la guerre de Cent Ans (2006), Joël Meyniel

Cette « lettre de défi » vaut déclaration de guerre. Le roi d’Angleterre, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle de France, revendique son héritage. Philippe de Valois, certes élu par les barons français, est malgré tout le premier roi à n’être pas fils de roi, mais seulement neveu du dernier Capétien, dédaigneusement appelé « le roi trouvé » par les Flamands révoltés.

Entre la France et l’Angleterre, c’est la « guerre larvée », avant la guerre ouverte : une guerre dynastique de cent ans ! Fin 1337, premières escarmouches navales et terrestres. Les Anglais veulent s’assurer des alliés sur le continent : ils signent avec les Flamands un traité de commerce favorable à ces négociants toujours en quête de débouchés pour leurs draps et leurs laines.

En 1340, Édouard III se proclame « roi de France et d’Angleterre » et sa flotte bat la flotte française à l’Écluse. Après deux trêves sans lendemain, les Anglais débarquent dans le Cotentin. Multipliant les raids victorieux, ils remontent la Somme et arrivent presque aux portes de Paris, à Crécy.

« Si lui mua le sang, car trop les haïssait. »282

Jean FROISSART (vers 1337-vers 1400), parlant du roi de France face aux Anglais, bataille de Crécy, 26 août 1346. Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution (1911), Ernest Lavisse, Paul Vidal de La Blache

Le chroniqueur conte par le menu les hauts faits de la chevalerie. Cette fois, le désastre va être complet, pour les Français. À la vue des Anglais, Philippe VI perd son sang-froid et charge imprudemment. C’est le premier choc frontal de la guerre de Cent Ans. Et pour la première fois, l’artillerie apparaît sur un champ de bataille.

« Ces bombardes menaient si grand bruit qu’il semblait que Dieu tonnât, avec grand massacre de gens et renversement de chevaux. »283

Jean FROISSART (vers 1337-vers 1400), Chroniques, bataille de Crécy, 26 août 1346

Les canons anglais, même rudimentaires et tirant au jugé, impressionnent les troupes françaises, avec leurs boulets de pierre. L’artillerie anglaise, jointe à la piétaille des archers gallois, décime la cavalerie française réputée la meilleure du monde, mais trop pesamment cuirassée pour lutter contre ces armes nouvelles. À cela s’ajoutent un manque d’organisation total, l’incohérence dans le commandement, la panique dans les rangs.

C’est la fin de la chevalerie en tant qu’ordre militaire. C’est aussi une révolution dans l’art de combattre. Par malheur, les Français n’ont pas compris la leçon à cette première défaite.

« Ouvrez, c’est l’infortuné roi de France. »284

PHILIPPE VI de VALOIS (1294-1350), aux gardes du château de la Broye, le soir de la défaite de Crécy, 26 août 1346. Chroniques, Jean Froissart

Le roi demande asile. Après cette bataille mal préparée, mal conduite, mal terminée, il a dû fuir. Tous les chevaliers qui lui étaient restés fidèles sont morts ou en déroute. Il se repose au château jusqu’à minuit, avant de repartir pour Amiens. Quand il apprend l’étendue du désastre, il se retire à l’abbaye de Moncel, pour y méditer plusieurs jours.

Le bilan de Crécy est difficile à faire, les chiffres variant de 1 à 10 selon les sources ! Froissart exagère toujours. Il y a vraisemblablement quelque 1 500 chevaliers français tués, dont 11 de haute noblesse. Parmi eux, Louis Ier, comte de Nevers et de Flandre, prend le nom posthume de Louis de Crécy.

« Infortuné », cela signifie abandonné par la fortune, par la chance. La légende des Rois maudits s’applique bien aux Valois, pendant la guerre de Cent Ans, à commencer par Philippe VI. Mais la malédiction s’étend aussi à la France. C’en est fini du « beau Moyen Âge » - l’expression nous vient du XIXe siècle, passionnément médiéviste.

« Et je me remettrai volontiers, vêtu seulement de ma chemise, nu-tête, nu-pieds et la corde au cou, à la merci du noble roi d’Angleterre. »285

EUSTACHE de SAINT-PIERRE (vers 1287-1371), 3 août 1347. Chroniques, Jean Froissart

Froissart conte l’épisode des six bourgeois de Calais avec maints détails, d’autant plus volontiers qu’il deviendra historien officiel à la cour de Philippine (ou Philippa) de Hainaut, reine d’Angleterre à qui l’on doit le happy end de l’histoire.

Les Anglais ont mis le siège devant Calais et, onze mois après, la ville affamée est réduite aux abois. Eustache de Saint-Pierre, le plus riche bourgeois, vient implorer le roi d’Angleterre pour obtenir le salut de sa ville en échange de sa vie. Avec lui, cinq autres se déclarent prêts au sacrifice.

« Six des bourgeois les plus notables, nu-pieds et nu-chef, en chemise et la hart [corde] au col, apporteront les clefs de la ville et châteaux et de ceux-ci je ferai ma volonté. »286

ÉDOUARD III d’Angleterre (1327-1377), 3 août 1347. Chroniques, Jean Froissart

Le roi, qui a promis la mort à tous les habitants de la ville forcée de se rendre, se ravise et accepte le sacrifice des six bourgeois qui se présenteront le lendemain.

Plusieurs hauts personnages de son entourage intercèdent en leur faveur, mais en vain : « Ceux de Calais ont fait périr tant de mes hommes qu’il convient que ceux-ci meurent aussi. » Quand la reine d’Angleterre, Philippine de Hainaut, intervient à son tour.

« Ah ! noble sire, depuis que j’ai fait la traversée, en grand péril, vous le savez, je ne vous ai adressé aucune prière, ni demandé aucune faveur. Mais à présent je vous prie humblement et vous demande comme une faveur personnelle, pour l’amour du fils de sainte Marie et pour l’amour de moi, de bien vouloir prendre ces six hommes en pitié. »287

PHILIPPINE de Hainaut (vers 1310-1369), reine d’Angleterre 4 août 1347. Chroniques, Jean Froissart

La reine, « durement enceinte », s’est jetée aux genoux de son royal époux. Elle fait preuve de toute sa vertu chrétienne pour sauver les malheureux.

« Ah ! Madame, j’eusse mieux aimé que vous fussiez ailleurs qu’ici. Vous me priez si instamment que je n’ose vous opposer un refus, et quoique cela me soit très dur, tenez, je vous les donne : faites-en ce qu’il vous plaira. »288

ÉDOUARD III d’Angleterre (1327-1377), 4 août 1347. Chroniques, Jean Froissart

Le roi se laisse finalement fléchir par sa femme. « Alors la reine se leva, fit lever les six bourgeois, leur fit ôter la corde du cou et les emmena avec elle dans sa chambre ; elle leur fit donner des vêtements et servir à dîner, bien à leur aise ; ensuite elle donna six nobles [monnaie anglaise] à chacun et les fit reconduire hors du camp sains et saufs. » Propos toujours rapportés par Froissart.

Calais devient anglaise le 3 août 1347, et jusqu’au 6 janvier 1558, lorsque Henri II de France reprendra la ville à Marie Tudor qui en mourra de douleur – dit-on.

Quant à l’épisode des « bourgeois de Calais », il sera immortalisé dans le bronze par le sculpteur Auguste Rodin, très inspiré par le récit de Froissart et l’héroïsme des six hommes : monument inauguré à Calais, en 1895. Œuvre reproduite en 12 exemplaires originaux (selon la législation), dispersés partout dans le monde. C’est l’un des chefs-d’œuvre du maître Rodin (auquel participa Camille Claudel).

« Là périt toute la fleur de la chevalerie de France : et le noble royaume de France s’en trouva cruellement affaibli, et tomba en grande misère et tribulation. »297

Jean FROISSART (vers 1337-vers 1400), Chroniques

Le chroniqueur dresse le bilan de la bataille de Poitiers (19 septembre 1356)  : « Avec le roi et son jeune fils Monseigneur Philippe, furent pris dix-sept contes, outre les barons, chevaliers et écuyers et six mille hommes de tous rangs. » Chiffres considérables pour l’époque et « fortuneuse bataille » pour les Anglais : leur Prince Noir a capturé le roi de France ! Il a aussi ordonné le massacre des soldats français blessés qui ne pouvaient payer rançon, chose contraire à toutes les règles de la chevalerie – une légende veut qu’il en ait eu grande honte devant son père, le roi d’Angleterre, et qu’il ait alors mis son armure à la couleur du deuil.

Jean II le Bon a préféré se rendre plutôt que fuir, pensant que son sacrifice allait sauver l’honneur perdu de l’armée. En fait, la France va le payer très cher. Outre la guerre à financer, il faut verser la rançon du roi prisonnier en Angleterre : 4 millions d’écus d’or, somme proportionnelle à son prestige. Les impôts s’alourdissent (gabelle et taille). Les paysans pauvres, les Jacques, vont se révolter (d’où le mot de « jacquerie »), tandis que les Grandes Compagnies (bandes de mercenaires bien organisées) pillent et rançonnent les plus riches provinces. Comble de malheur, Paris va se soulever contre le pouvoir royal représenté par le dauphin Charles, la guerre civile s’ajoutant alors à la guerre étrangère.

« Nous avouerons les Anglais des lèvres, mais le cœur ne s’en mouvra jamais. »305

Les Échevins de La Rochelle, juillet 1360. Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution (1911), Ernest Lavisse, Paul Vidal de La Blache

Les magistrats municipaux apprennent les clauses du traité de Brétigny qui abandonne au roi d’Angleterre – entre autres terres – l’Aunis et sa capitale La Rochelle. Ratifié en octobre 1360 à Calais, le traité met fin à la première « manche » de la guerre de Cent Ans. Les commissaires anglais chargés de prendre possession des territoires français cédés par le traité arrivent en juillet 1361. La cession ne se fait pas sans mal et sans pleurs des habitants, comme à Cahors. Des cités telles que Poitiers veulent conserver leurs franchises et libertés. Quant à l’Aquitaine (Guyenne), elle devient principauté du Prince Noir, le 19 juillet 1362.

3. Du Guesclin, promu connétable par Charles V le Sage, redonne vaillamment et habilement la victoire aux Français, mais un tiers du territoire reste sous occupation et cette « France anglaise » est la plus pauvre.

« La journée est nôtre, mes amis ! »308

Bertrand DU GUESCLIN (1320-1380), Cocherel, 16 mai 1364. Chronique de Charles le Mauvais (1963), François Piétri

La guerre a repris après quatre ans de trêve, à la suite du traité de Brétigny (1360) qui a libéré le roi Jean II le Bon, mais laissé aux Anglais Calais, le Poitou et le Sud-Ouest – soit un tiers de la France.

Les Français ont désormais dans leur rang un vaillant capitaine : Du Guesclin, 45 ans, l’aîné de dix enfants d’une famille bretonne qui avait honte, dit-on, de sa laideur et sa brutalité.

Pour fêter l’avènement du nouveau roi, il affronte près d’Évreux les Anglo-Navarrais, commandés par Charles le Mauvais. Prenant leçon des erreurs commises à Crécy et Poitiers, Du Guesclin adopte une nouvelle tactique de harcèlement, contraignant l’ennemi à un corps à corps où les redoutables archers anglais deviennent inutiles.

« Le roi leva les mains au ciel et rendit grâce à Dieu de la bonne victoire qu’Il lui avait donnée. À Reims, où on craignait une défaite, ce fut un indescriptible enthousiasme quand un héraut annonça la nouvelle. »309

Christine de PISAN (vers 1364-vers 1430), Livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles le Quint

Charles V est à Reims pour son sacre, le 19 mai 1364, quand il apprend la victoire remportée sur les Anglais par son capitaine Du Guesclin. Charles le Mauvais signe le traité de Vernon (mai 1365) et désormais, il ne s’occupera plus que de son royaume de Navarre. Mais la guerre continue avec les Anglais.

« Qui les aurait ouverts, ainsi qu’un porc lardé,
On aurait en leur cœur la fleur de lys trouvé. »312

Jean CUVELIER (XIVe siècle), Chronique de Bertrand Du Guesclin

Le ménestrel de Charles V parle ici des habitants de Poitiers, lors de l’entrée triomphale du connétable de France, dans cette cité reconquise sur les Anglais, le 7 août 1372. Le sentiment national s’exprime de plus en plus souvent, dans notre pays en guerre et surtout occupé, mais peu à peu libéré.

« Mieux vaut pays pillé que terre perdue. »313

Bertrand du GUESCLIN (1320-1380), à Charles V le Sage. Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution (1911), Ernest Lavisse, Paul Vidal de La Blache

Le roi écoute les conseils de son connétable, à tel point que ce précepte lui est parfois attribué. Ayant peu de goût pour les armes, contrairement à son père et aux chevaliers du temps, il a d’autant plus besoin d’un guerrier de valeur à ses côtés.

Du Guesclin sait que les Anglais sont supérieurs en nombre et il évite les grandes batailles toujours coûteuses en hommes. Il préfère harceler l’ennemi. Mais il laissera plusieurs fois les Anglais incendier récoltes et villages, pour tenir simplement villes et châteaux en Normandie, Bretagne et Poitou. L’ennemi, dans une marche épuisante et vaine, peut perdre en quelques mois près de la moitié de ses hommes et de ses chevaux.

« Je ne regrette en mourant que de n’avoir pas chassé tout à fait les Anglais du royaume comme je l’avais espéré ; Dieu en a réservé la gloire à quelque autre qui en sera plus digne que moi. »314

Bertrand du GUESCLIN (1320-1380), son mot de la fin, le 13 juillet 1380. Histoire de Bertrand du Guesclin (1787), Guyard de Berville

Le connétable assiège la place forte de Châteauneuf-de-Randon (Lozère). Victime d’une congestion brutale, il remet son épée au maréchal de Sancerre, pour qu’il la rende au roi dont il demeure « serviteur et le plus humble de tous ». Restent aux Anglais la Guyenne (Aquitaine), Brest, Cherbourg, Calais.

Le gouverneur anglais de la ville avait dit qu’il ne se rendrait qu’à lui : il déposera les clefs de la cité, sur son cercueil. Du Guesclin voulait être enterré dans sa Bretagne natale, mais Charles V ordonne que sa dépouille rejoigne celle des rois de France, en la basilique de Saint-Denis. Insigne et ultime honneur.

« Au temps du trépassement du feu roi Charles V, l’an 1380, les choses en ce royaume étaient en bonne disposition […] Paix et justice régnaient. N’y avait fait obstacle sinon l’ancienne haine des Anglais […] comme enragés des pertes qu’ils avaient faites, qui leur semblaient irrécupérables. »316

Jean JUVÉNAL (ou Jouvenel) des URSINS (1350-1431), Chronique de Charles VI. Le roi suit de près son connétable dans la tombe : il meurt le 16 septembre 1380

Sous son règne, la France malade des guerres civiles et étrangères, des épidémies et des famines, s’est enfin relevée. On doit au roi une réorganisation de l’armée dont les soldes sont payées régulièrement, grâce à des impôts devenus permanents (fouages, aides, gabelles), mais dont le poids suscite de graves insurrections urbaines. Le roi, sur son lit de mort, avoue : « Ce sont des choses, qui m’accablent et me pèsent au cœur. » Pour soulager sa conscience, il abolit les fouages (impôt perçu par foyer). Ce qui va causer bien des soucis à son successeur.

4. Chevalerie française écrasée par les archers anglais à Azincourt (1415) et pays déchiré par la guerre civile (Armagnacs contre Bourguignons, pro Anglais). La reine Isabeau de Bavière signe le honteux traité de Troyes (1420), livrant la France aux Anglais à la mort de Charles VI le Fou.

« Les archers d’Angleterre, légèrement armés, frappaient et abattaient les Français à tas, et semblaient que ce fussent enclumes sur quoi ils frappassent […] et churent les nobles français les uns sur les autres, plusieurs y furent étouffés et les autres morts ou pris. »323

Jean JUVÉNAL (ou Jouvenel) des URSINS (1350-1431), Chronique de Charles VI

Le roi d’Angleterre Henri V débarque près de l’embouchure de la Seine, en août 1415. Le 25 octobre, Anglais et Français s’affrontent à Azincourt.

Les chevaliers français, empêtrés dans des armures pesant plus de 20 kg, sont une fois encore décimés par les archers anglais. Comme le déclare l’un des témoins oculaires de la bataille, Lefebvre de Saint-Rémy : « C’était pitoyable chose à voir, la grande noblesse qui là avait été occise, lesquels étaient déjà tout nus comme ceux qui naissent de rien. »

La seconde période de la guerre de Cent Ans débute bien mal : 7 000 Français tués, pour la plupart chevaliers, 1 500 prisonniers, dont le duc Charles d’Orléans qui passera vingt-cinq années de captivité à écrire des poèmes.

« Le royaume de France est une nef qui menace de sombrer. »324

Jean de COURTECUISSE (1350-1422), prêche à Notre-Dame, 22 janvier 1416. Le Redressement de la France au XVe siècle (1941), René Bouvier

Évêque de Paris, il résume le drame du pays. La guerre de Cent Ans ayant repris, la chevalerie française est à nouveau défaite, suite à la bataille d’Azincourt (1415). Le royaume est frappé « au chef », ayant à sa tête Charles VI le Fou – dit aussi le Bien-Aimé, le peuple ayant pitié de lui – et une reine détestée, ambitieuse et débauchée, Isabeau de Bavière.

Le roi d’Angleterre, qui vise toujours la couronne de France, occupe un quart du territoire et anglicise des villes conquises – habitants tués ou expulsés, remplacés par des Anglais, premier exemple historique de transfert de population.

Et la guerre civile continue de plus belle. Le 29 mai 1418, les Bourguignons reprennent Paris : massacre de 522 Armagnacs, dans la nuit. Fuyant la ville jonchée de cadavres « en tas comme porcs au milieu de la boue », le prévôt des marchands Tanguy du Châtel (chef des Armagnacs) emporte le dauphin endormi dans ses bras – il n’y reviendra, roi, que vingt ans après. Le 12 juin, le connétable Bernard d’Armagnac, vrai maître du gouvernement, est massacré. Le dauphin Charles devient chef des Armagnacs et se proclame régent, résidant le plus souvent à Bourges où il a établi sa Chambre des comptes, tandis que son Parlement et sa Cour des aides siègent à Poitiers. Plusieurs régions se rallient à lui. Cependant que les Bourguignons tiennent toujours Paris (80 000 morts de juin à septembre, une épidémie de choléra s’en mêlant) et gardent prisonnier le roi Charles VI le Fou. Il y a deux gouvernements en France.

« Sire, voici le trou par où les Anglais passèrent en France. »327

Paroles d’un moine de Dijon à François Ier. Histoire de la France (1947), André Maurois

Le moine chartreux lui montre (un siècle plus tard) le crâne troué de Jean sans Peur, duc de Bourgogne. C’est peut-être une légende, mais elle dit vrai : ce meurtre a définitivement jeté les Bourguignons dans le camp des Anglais.

« Dès le temps où notre fils sera venu à la couronne de France, les deux couronnes de France et d’Angleterre demeurent à toujours ensemble et réunies sur la même personne […] qui sera roi et seigneur souverain de l’un et de l’autre royaume ; mais gardant toutes les lois de chacun, et ne soumettant en aucune manière un des royaumes à l’autre, ni aux lois, droits, coutumes et usages de l’autre. »328

Traité de Troyes entre la France et l’Angleterre, 21 mai 1420. Histoire des Ducs de Bourgogne, de la Maison Valois 1364-1477 (1837), M. de Barante

Philippe le Bon, duc de Bourgogne (successeur de Jean sans Peur) et Isabeau de Bavière, reine de France, ont fait signer cet ahurissant traité au pauvre roi fou, Charles VI. Et les États vont ratifier.

Le fils en question est Henri V, roi d’Angleterre, et non pas le dauphin Charles qualifié par ses propres parents de « soi-disant dauphin ». Henri V de Lancastre consent à laisser la couronne de France à Charles VI, mais en attendant de lui succéder, il a « la faculté et exercice de gouverner et ordonner la chose publique ».

En fait, ce traité livre la France aux Anglais. Henri V d’Angleterre conforte encore son héritage le 2 juin, en épousant la fille de Charles VI, Catherine de France.

« Les Français qui se trouvaient sous la domination anglaise s’étaient, en effet, formé cette opinion des Anglais […] qu’ils ne recherchaient guère le profit du pays et la tranquillité de leurs sujets […] Mais que plutôt par cette haine invétérée et pour ainsi dire innée qu’ils avaient des Français, ils voulaient les accabler et les faire périr sous le poids des misères. »329

Thomas BASIN (1412-1491), Histoire de Charles VI et de Louis XI

Voilà pourquoi les Français n’ont cessé de combattre les Anglais sous le dauphin Charles, malgré ce qu’il en coûte à la France et malgré l’état désespéré du parti du dauphin. Mais à côté de ces « résistants », il y a aussi des « collaborateurs » cherchant avant tout à sauver leurs biens.

« En ces temps, étaient les loups si affamés qu’ils entraient de nuit dans les bonnes villes et passaient souvent la rivière de Seine et aux cimetières qui étaient aux champs, aussitôt qu’on avait enterré les corps, ils venaient la nuit et les déterraient et mangeaient. »330

Journal d’un bourgeois de Paris (chronique anonyme des années 1405 à 1449)

Hiver 1421-1422. La misère n’est pas égale dans tout le royaume. C’est la « France anglaise » qui demeure la plus pauvre, avec la Normandie occupée par les garnisons, écrasée par les impôts, et les campagnes bordelaises qui se remettent lentement des récentes dévastations.

« Paris, siège ancien de la royale majesté française, est devenu un nouveau Londres. »331

Georges CHASTELLAIN (vers 1405-1475), Chronique des ducs de Bourgogne (posthume, 1827)

Écuyer flamand au service du duc de Bourgogne, il rappelle qu’en vertu du traité de Troyes (1420), Henri V de Lancastre s’était installé au Louvre et Charles VI à l’hôtel Saint-Paul, mais qu’à sa mort, le roi d’Angleterre deviendrait roi de France.

Le royaume se trouve ainsi partagé en trois. La France anglaise est toujours la plus pauvre, surtout la Normandie, écrasée d’impôts pour maintenir les garnisons et entretenir la cour du régent, le duc de Bedford (Henri V est mort et Henri VI à peine né). L’État bourguignon, tenu à l’écart des guerres et brigandages, fort bien géré, est prospère. Le « royaume de Bourges », la France du dauphin Charles, vit au gré d’une politique fluctuante, entre les rentrées fiscales intermittentes et les intrigues de cour incessantes.

« Les François-Anglois commencèrent à crier : Vive le roi Henri de France et d’Angleterre, et criaient Noël comme si Dieu fût descendu du ciel. »332

Jean JUVÉNAL (ou Jouvenel) des URSINS (1350-1431), Chronique de Charles VI

Le parti anglais manifeste ainsi sa joie à la mort de Charles VI, le 21 octobre 1422.

Henri V d’Angleterre étant mort deux mois plus tôt, le roi Henri qu’on acclame est son fils âgé de 10 mois, héritier légitime du royaume de France, en vertu du traité de Troyes (1420). Jean de Lancastre, duc de Bedford, devient alors régent du royaume de France.

« Labeur a perdu son espérance. Marchandise ne trouve plus chemin qui la puisse mener, saine et sauve, à son adresse. Tout est proie ce que le glaive ou l’épée ne défend. »333

Alain CHARTIER (1385-1433), Quadrilogue invectif (1422)

Secrétaire de Charles VI, puis de Charles VII, cet écrivain très renommé en son temps fait dialoguer quatre personnages allégoriques : la France adjure ses enfants – le Chevalier, le Peuple et le Clergé – de s’unir pour la sauver.

La cause du dauphin, dérisoire « roi de Bourges » et fragile incarnation de la légitimité nationale, semble perdue. Les Anglais écrasent à nouveau la cavalerie et l’infanterie françaises, sous les murs de Verneuil (17 août 1424). La guerre entre les deux royaumes de France et d’Angleterre n’est qu’une suite de combats douteux et de trêves sans lendemain. Jusqu’à l’arrivée du personnage providentiel.

5. L’épopée de Jeanne d’Arc rend confiance à la France et au petit « roi de Bourges » : le futur Charles VII saura profiter de la « moisson du sacre ».

« Une enfant de douze ans, une toute jeune fille, confondant la voix du cœur et la voix du ciel, conçoit l’idée étrange, improbable, absurde si l’on veut, d’exécuter la chose que les hommes ne peuvent plus faire, de sauver son pays. »334

Jules MICHELET (1798-1874), Jeanne d’Arc (1853)

Le personnage inspire ses plus belles pages à l’historien du XIXe siècle : « Née sous les murs mêmes de l’église, bercée du son des cloches et nourrie de légendes, elle fut une légende elle-même, rapide et pure, de la naissance à la mort. »

D’autres historiens font de Jeanne une bâtarde de sang royal, peut-être la fille d’Isabeau de Bavière et de son beau-frère Louis d’Orléans, ce qui ferait d’elle la demi-sœur de Charles VII.

Mais princesse ou bergère, c’est bien un personnage providentiel qui va galvaniser les énergies et rendre l’espoir à tout un peuple – et d’abord à son roi.

« Roi d’Angleterre et vous, duc de Bedford, rendez à la Pucelle qui est ici envoyée par le roi du Ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. »340

JEANNE D’ARC (1412-1431), Lettre au roi d’Angleterre et au duc de Bedford, 22 mars 1429. Histoire des ducs de Bourgogne et de la maison de Valois (1835), baron Frédéric Auguste Ferdinand Thomas de Reiffenberg

Rappelons que le duc de Bedford est régent, le roi d’Angleterre n’ayant que 8 ans. Par le traité de Troyes, le roi cumule les deux couronnes, de France et d’Angleterre.

La chevauchée fantastique de Jeanne et de ses compagnons remonte la Loire pour entrer par le fleuve dans Orléans assiégée par l’ennemi, le 29 avril.

« Vous, hommes d’Angleterre, qui n’avez aucun droit en ce royaume, le roi des Cieux vous mande et ordonne par moi, Jehanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez en votre pays, ou sinon, je ferai de vous un tel hahu [dommage] qu’il y en aura éternelle mémoire. »314

JEANNE D’ARC (1412-1431), Lettre du 5 mai 1429. Présence de Jeanne d’Arc (1956), Renée Grisell

Le 4 mai, à la tête de l’armée de secours envoyée par le roi et commandée par le Bâtard d’Orléans (jeune capitaine séduit par sa vaillance et fils naturel de Louis d’Orléans, assassiné), Jeanne attaque la bastille Saint-Loup et l’emporte. Le 5 mai, fête de l’Ascension, on ne se bat pas, mais elle envoie par flèche cette nouvelle lettre.

Le 7 mai, elle attaque la bastille des Tournelles. Après une rude journée de combat, Orléans est libérée. Le lendemain, les Anglais lèvent le siège. Et toute l’armée française, à genoux, assiste à une messe d’action de grâce.

« Entrez hardiment parmi les Anglais ! Les Anglais ne se défendront pas et seront vaincus et il faudra avoir de bons éperons pour leur courir après ! »342

JEANNE D’ARC (1412-1431), Harangue aux capitaines, Patay, 18 juin 1429. 500 citations de culture générale (2005), Gilbert Guislain, Pascal Le Pautremat, Jean-Marie Le Tallec

Nouvelle victoire, à Patay : défaite des fameux archers anglais et revanche de la cavalerie française. Ensuite, Auxerre, Troyes, Chalons ouvrent la route de Reims aux Français qui ont repris confiance en leurs armes et se réapproprient peu à peu leur terre de France.

[Question à l’accusée] « Dieu hait-il les Anglais ?
— De l’amour ou de la haine que Dieu a pour les Anglais, je n’en sais rien ; mais je sais bien qu’ils seront tous boutés hors de France, excepté ceux qui y périront. »345

JEANNE D’ARC (1412-1431), Rouen, procès de Jeanne d’Arc, interrogatoire du 17 mars 1431. Dictionnaire de français Larousse, au mot « bouter »

Pour Pierre Cauchon, rallié à la couronne d’Angleterre comme un tiers de la France à cette époque, Jeanne est rebelle au pouvoir légitime, au terme du traité signé et ratifié par les deux pays en 1420.

Le procès se déroule selon les règles – de peur d’une annulation ultérieure. Mais la partialité est évidente dans la conduite des interrogatoires et dans la manière dont on abuse de l’ignorance de Jeanne qui n’a pas 20 ans. La simplicité de ses réponses est admirable. Le théâtre et le cinéma ont repris, presque au mot à mot, ce dialogue consigné dans les minutes du procès.

« Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte. »348

Secrétaire du roi d’Angleterre, après l’exécution de Jeanne, Rouen, 30 mai 1431. Histoire de France, tome V (1841), Jules Michelet

Le mot est aussi attribué à l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon.

En fin de procès, le 24 mai, dans un moment de faiblesse, Jeanne abjure publiquement ses erreurs et accepte de faire pénitence : elle est condamnée au cachot. Mais elle se ressaisit et, en signe de fidélité envers ses voix et son Dieu, reprend ses habits d’homme, le 27 mai. D’où le second procès, vite expédié : condamnée au bûcher comme hérétique et relapse (retombée dans l’hérésie), brûlée vive sur la place du Vieux-Marché à Rouen, ses cendres sont jetées dans la Seine. Il fallait éviter tout culte posthume de la Pucelle, autour des reliques.

Jeanne ne sera béatifiée qu’en 1909, et canonisée en 1920. Mais Charles VII ayant repris Rouen ordonnera le procès du procès, qui cassera en 1456 le premier jugement et réhabilite la mémoire de Jeanne.

« Mais où sont les neiges d’antan ? […]
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen ? »350

François VILLON (vers 1431-1463), Le Grand Testament, Ballade des dames du temps jadis (1462)

Un des premiers poètes à lui rendre hommage est Villon, né (vraisemblablement) l’année de sa mort.

« Gloire et paix à toi, roi Charles, et louanges perpétuelles. La rage des ennemis a été vaincue et ton énergie, grâce au conseil du Christ et au secours de la loi, refait le pays qu’une crise si grave avait ébranlé. »358

Inscription de la médaille commémorative de la Libération de la Normandie en 1450. Histoire de la France : dynasties et révolutions, de 1348 à 1852 (1971), Georges Duby

La campagne de Normandie permet de reconquérir une à une les grandes villes : Avranches, Caen, Rouen – qui accueille le roi avec des transports bouleversants –, Honfleur, Cherbourg. En octobre 1450, il n’y a plus d’Anglais en Normandie.

La reconquête de la Guyenne (Aquitaine) sur l’ennemi anglais sera plus difficile, en raison de la versatilité des Bordelais attachés à l’Angleterre par des liens séculaires et commerciaux. Après la victoire de Castillon, 17 juillet 1453, véritable revanche de la défaite d’Azincourt, Bordeaux capitule enfin le 19 octobre 1453. C’est la fin de la « guerre de Cent Ans » – ce nom lui sera donné par les historiens du XIXe siècle.

6. La Guerre de Cent Ans finit bien pour la France qui passe du Moyen Âge au « beau XVIe siècle » de la Renaissance, obsédée par l’Italie. Reste le cas de Calais - reprise aux Anglais en 1558.

« Et quand Anglais furent dehors
Chacun se mit en ses efforts
De bâtir et de marchander
Et en biens superabonder. »359

Guillaume LEDOYEN (vers 1460-vers 1540), Chronique rimée de Guillaume Ledoyen, notaire à Laval au XVe siècle. Le Sentiment national dans la guerre de Cent Ans (1928), Georges Grosjean

1553. Les Anglais ont abandonné toutes leurs possessions sur le continent (Calais excepté). La France respire, la confiance revient, et l’ardeur au travail. Les impôts permanents et l’armée permanente, à la fois symboles et moyens d’un État reconstitué, vont permettre de rétablir l’ordre dans les villes et les campagnes. Malgré cela, la dépression économique commune à tout l’Occident freine la reprise économique pendant plus d’un quart de siècle.

La liquidation de la guerre de Cent Ans et le relèvement de la France vont occuper trois générations.

« Calais, après trois cent quarante jours de siège,
Fut sur Valois vaincu conquis par les Anglais ;
Quand le plomb flottera sur l’eau comme le liège
Les Valois reprendront sur les Anglais Calais. »367

Inscription placée par les Anglais sur la citadelle de Calais, 23 juin 1462. L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, nos 475 à 485 (1991)

Calais est le seul point du territoire resté aux Anglais, à la fin de la guerre de Cent Ans. La reine d’Angleterre, Marguerite d’Anjou, femme d’Henri VI devenu fou, se réfugie en France et Louis XI obtient d’elle que soit désigné comme gouverneur de Calais un homme à sa dévotion.
Mais les Anglais, qui ont mis près d’un an à conquérir Calais, n’entendent pas la céder si facilement. Ils garderont cette ville jusqu’en 1558.

« Monseigneur mon cousin, soyez le très bien venu. Il n’est homme au monde que j’eusse désiré voir autant que vous. Et loué soit Dieu de ce que nous sommes ici assemblés à cette bonne intention. »380

LOUIS XI (1423-1483), à Édouard IV d’Angleterre, Picquigny, 29 août 1475. Mémoires (1524), Philippe de Commynes

Ainsi parle un roi décidé à faire la paix avec l’ennemi de cent ans !

Les rapports franco-anglais restent tendus, malgré la fin des hostilités. Les populations côtières sont sans cesse sur le qui-vive, les corsaires des deux pays se rendant coup pour coup. Louis XI a soutenu Henri VI de Lancastre contre Édouard IV, dans la guerre des Deux-Roses. Et Édouard IV veut refaire le coup d’Édouard III qui déclencha la guerre de Cent Ans, en revendiquant la couronne de France !

L’Anglais débarque à Calais (seule ville restée anglaise) le 6 juillet 1475, mais son entreprise tourne court, faute d’alliés sur le continent : Charles le Téméraire (son beau-frère) a bien d’autres soucis, face à tous ses voisins coalisés contre ses ambitions territoriales. La trêve entre Louis XI et Édouard IV est enfin signée à Picquigny (département actuel de la Somme). La France achète à prix d’or le retrait anglais. C’est le dernier acte officiel de la guerre de Cent Ans – le traité de paix ne sera jamais signé.

« J’ai vu le roi d’Angleterre
Amener son grand ost [armée]
Pour la française terre
Conquérir bref et tost [vite].
Le roi, voyant l’affaire,
Si bon vin leur donna
Que l’autre, sans rien faire,
Content, s’en retourna. »381

Chanson qui met en scène Édouard IV et Louis XI, été 1475. Histoire de la France : dynasties et révolutions, de 1348 à 1852 (1971), Georges Duby

La joie des Français éclate et la chanson dit vrai : Louis XI régala « son cousin » Édouard IV de bonne chère à Picquigny, après avoir saoulé de bonnes barriques et gavé de bonnes viandes qui donnent envie de boire l’armée anglaise, en attente de ravitaillement. Cela fait aussi partie de la diplomatie.

Il n’en fallait pas plus, et pas moins, pour sceller la nouvelle entente des deux rois, des deux pays. Édouard IV, qui a renoncé à son alliance avec le Téméraire, rembarque avec son armée. Et l’Angleterre est rendue à sa vocation insulaire – elle garde seulement Calais et défendra cette citadelle anglaise jusqu’en 1558.

« Faux comme diamant du Canada. »474

Proverbe né dans les années 1540. Champlain : la naissance de l’Amérique française (2004), Raymonde Litalien, Denis Vaugeois

L’expression traduit la déception de la France et de Jacques Cartier, le découvreur du Canada, à la vue de ce qu’il rapporte de sa troisième expédition (1541) en Amérique du Nord : ni or ni diamants, mais de la pyrite et du mica.

Le beau nom de Cap-Diamant restera, désignant l’extrémité est de la colline de Québec, où se situe la Haute-Ville. Et le proverbe peu flatteur est encore en usage, même si l’origine en est souvent oubliée. Après une première tentative de colonisation française en 1542 (Roberval), la véritable installation en Nouvelle-France se fera sous Henri IV (avec Samuel Champlain, fondateur du Québec, en 1608).

Dans cette conquête outre-Atlantique, la France va se heurter à un nouveau rival : l’Angleterre, prête à devenir l’autre grande puissance en Europe.

« Le roi se retira à Saint-Germain où il reçut les nouvelles du trépas du roi Henri d’Angleterre. Duquel trépas, le roi porta grand ennui, parce qu’ils étaient presque d’un même âge et de même complexion, et eut doute qu’il fût bientôt pour aller après. »477

Joachim du BELLAY (1522-1560). Histoire générale de la France depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours (1843), Abel Hugo

Henri VIII meurt le 25 janvier 1547. François Ier le 31 mars de la même année. Selon Michelet dans son Histoire de France, le roi n’était plus que l’ombre de lui-même, par suite d’« une horrible maladie dont la médecine ne le sauva qu’en l’exterminant. Ces derniers portraits font frémir […] Tout le règne de François Ier fut « avant l’abcès, après l’abcès ». »

« Si l’on ouvrait mon cœur, on y trouverait gravé le nom de Calais. »488

Marie TUDOR (1516-1558), son mot de la fin. Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1789, tome IX (1844), Henri Martin

Ainsi s’exprime la reine d’Angleterre, mourante dit-on du chagrin que lui a causé la perte de cette ville, seule place restée anglaise en France à la fin de la guerre de Cent Ans. Sauvée du massacre il y a deux siècles par les bourgeois de Calais, la ville fut quelque peu oubliée par les rois de France, davantage intéressés par la riche et fascinante Italie.

C’est d’ailleurs parce que la France commence la onzième – et dernière – guerre d’Italie en attaquant le royaume de Naples, que le roi d’Espagne Philippe II (fils de Charles Quint et mari de la reine d’Angleterre) attaque en Picardie, par les Pays-Bas. Henri II, redoutant plus que tout une invasion espagnole, rappelle François de Guise, dit le Balafré, en route vers l’Italie, et le nomme lieutenant général du royaume. Il reprend Calais aux Anglais le 13 janvier 1558, après un siège très bref de six jours et malgré les renforts envoyés par Marie Tudor.

La perte de cette ville rendra encore plus impopulaire Marie la Catholique, dite aussi la Sanglante, pour avoir persécuté les protestants anglais. La reine meurt au terme d’une longue agonie, le cœur brisé d’avoir perdu Calais, mais dit-on aussi Philippe, qui s’est éloigné d’elle pour retourner en Espagne, après un an de mariage.

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