Histoire & Littérature : l’Histoire écrite par les historiens, de Napoléon à nos jours | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Lecture recommandée en temps de vacances pour une bonne raison : l’Histoire de France reste la plus passionnante des histoires, avec ses personnages incroyables mais vrais et ses chroniques à rebondissements. C’est aussi un voyage dans le temps et le dépaysement assuré à moindre coût !

Après l’Histoire vue par les romans, la poésie, le théâtre et les lettres, voici l’Histoire écrite par les historiens. Grâce à eux, l’histoire est une « passion française » depuis deux siècles. 

Née au XIXe en tant que science (humaine), un nom s’impose, Michelet, le plus populaire des historiens - sauf auprès des confrères. Mais l’histoire existe en réalité depuis toujours.

César le premier se révèle à la fois acteur et auteur de la « Guerre des Gaules », nous révélant notre premier héros national qu’il a vaincu à Alésia : Vercingétorix.

Au Moyen Âge, on parle de chroniqueurs : Joinville (proche de saint Louis) et Commynes (Louis XI), Froissart pour la Guerre de Cent Ans. Baptisé « Père de l’Histoire de France », Grégoire de Tours s’exprime en chrétien comme nombre d’évêques et Bossuet cédera à cette tentation. Médiéviste contemporain, Georges Duby fera référence pour d’autres époques.

Au XVIIe, le Testament de Richelieu, bréviaire de l’homme d’État et les Mémoires pour l’instruction du Dauphin de Louis XIV ont valeur historique, mais aussi les Mémoires de Saint-Simon, témoin et juge sévère de son époque.

Au siècle des Lumières, Voltaire est l’historien toujours cité du très vivant « Siècle de Louis XIV ». Mais toutes les œuvres philosophiques qui font polémique sont à ranger dans la catégorie des Pamphlets (à suivre).

La Révolution fascine la plupart des historiens (Michelet et Tocqueville, Taine, Edgar Quinet pour Saint-Just) et certains lui consacrent leur vie (Claude Manceron, Albert Mathiez pour Robespierre). Même fascination pour Napoléon, adoré ou détesté, personnage hyper-médiatique sous le Consulat et l’Empire, mine de citations et sujet inépuisable. Jean Tulard a consacré un livre à ses historiens.

Au XIXe, nombre d’hommes politiques se font historiens (plus ou moins orientés). Guizot, Thiers, Jaurès, Louis Blanc, Edgar Quinet, sans oublier le cas de Lamartine. La Troisième République rend l’enseignement gratuit et obligatoire : les historiens professionnels abondent et cosignent souvent (à commencer par Ernest Lavisse, l’« instituteur national »). Désormais, les écoles, les clans, les « chapelles » s’opposent, récit contre roman national, bataille des méthodes et des sources. L’Histoire se théorise, se politise… et se démocratise.

Aidés par les médias audiovisuels au XXe siècle, les (bons) vulgarisateurs touchent le grand public, tels Decaux et Castelot (souvent associés). Les biographes se multiplient, inspirés par les héros nationaux ou les contemporains (de Gaulle et Mitterrand, pour Jean Lacouture). Des « amateurs » (ayant un autre métier, journaliste, avocat, éditeur) font aussi œuvre d’historien, animés de cette « passion française » qu’on aime partager.

L’Histoire en citations fait une large place aux historiens de toute opinion et de tout genre : celui qui écrit l’histoire de son temps comme témoin direct ou postérieurement aux événements, relatant les faits en donnant ou pas son propre jugement ; celui qui est acteur de l’histoire sinon personnage historique, ou figure seulement comme source de citations.

Deux historiens, Pierre Miquel et Jean Favier, ont préfacé les premières éditions de l’Histoire en citations (Le Rocher, 1990 et Eyrolles, 2011). Nous les en remercions, en attendant une réédition.

L’Histoire des historiens vous est présentée en trois éditos :

1. De la Gaule au Siècle de Louis XIV

2. Les Lumières et la Révolution.

3. De Napoléon à nos jours.

Toutes les citations de cet édito sont à retrouver dans nos Chroniques de l’Histoire en citations : en 10 volumes, l’histoire de France de la Gaule à nos jours vous est contée, en 3 500 citations numérotées, sourcées, contextualisée, signées par près de 1 200 auteurs.

3. De Napoléon à nos jours.

« En 1796, c’est le peuple qui est harassé ; il se retire en masse ; il a besoin de sommeil, il va dormir pendant un tiers de siècle. »1644

Edgar QUINET (1803-1875), La Révolution (1865)

Cet historien s’est aussi engagé en politique, député républicain sous la Deuxième République, exilé sous le Second Empire, déçu par les débuts de la Troisième, cette « République sans républicains ». Reste l’histoire de la Révolution et le message à passer aux générations à venir.

Le peuple a tout supporté, la faim, la misère, les massacres, les guerres civiles et étrangères, avec la levée en masse, les impôts, l’inflation. Il n’y aura plus de révolution avant 1830. Entre-temps, le peuple va voir passer plusieurs régimes, le Directoire étant le plus original, et l’Empire, le plus épuisant.

« Ce Corse terroriste nommé Bonaparte, le bras droit de Barras […] qui n’a pas trente ans et nulle expérience de la guerre […] petit bamboche à cheveux éparpillés, bâtard de Mandrin. »1648

Jacques François MALLET du PAN (1749-1800). Dictionnaire critique de la Révolution française (1992), François Furet, Mona Ozouf

Cette relecture de la Révolution par François Furet, marxiste défroqué, fit polémique auprès de ses confrères lors du Bicentenaire, mais le grand public a adhéré. Napoléon Bonaparte s’inscrit logiquement dans la suite de l’Histoire : au total, un quart de siècle qui « étonne » encore le monde.

Suisse d’expression française et jadis très hostile à la Révolution française, Mallet du Pan est le porte-parole des émigrés et l’agent secret de la cour auprès des gouvernements antirévolutionnaires. Un article sur la conduite de Bonaparte en Italie (lors de sa campagne de 1797) irrite profondément le « Corse terroriste » et force l’écrivain journaliste à s’exiler. Bonaparte, pas plus Napoléon, ne supporte la contradiction, l’opposition.

« Là où il n’y a point de finances, il n’y a pas besoin de ministre. »1651

Martin Michel Charles GAUDIN (1756-1841), refusant le ministère des Finances. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Castelot et Decaux ont souvent travaillé en bonne entente, avec la volonté de vulgariser l’histoire, autrement dit de la rendre accessible au grand public par les moyens audiovisuels, radio et télévision. Ils ont réussi, parfois au prix d’une simplification qui heurte les historiens « sérieux ». Qu’importe, pourvu que l’histoire reste une « passion française » !

Financier d’expérience, il refuse ce cadeau empoisonné aux Directeurs qui forment le gouvernement, le 8 novembre 1795. Le régime sera marqué par une crise à la fois économique, financière et sociale. Quand Napoléon Bonaparte fera appel à cet « homme tout d’une pièce, une forteresse inattaquable pour la corruption », Gaudin reviendra aux affaires en 1799 – après le coup d’État de Brumaire, qui met fin au régime du Directoire et aboutit au Consulat.

« Disparaissez enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernement et de gouvernés. »1661

Sylvain MARÉCHAL (1750-1803), Manifeste des Égaux, programme rédigé fin 1795, et devenu la Charte de la conspiration des Égaux.  Histoire des classes ouvrières en France depuis 1789 jusqu’à nos jours, volume I (1867), Émile Levasseur

Historien, économiste et géographe, il mêle ces trois disciplines dans l’enseignement qu’il contribue à promouvoir au début de la Troisième République, période particulièrement féconde.

Babeuf, Buonarotti et quelques autres conjurés forment un « Directoire secret » pour renverser l’autre, le vrai… qui est au courant de tout. Barras (le plus influent des Directeurs et le « roi des pourris ») a de bons indicateurs, et Carnot monnaie la trahison d’un des conjurés, Grisel. Il faut faire un exemple, effrayer le bon peuple et surtout le bourgeois, avec cette affaire.

L’âme en est Gracchus Babeuf, rescapé de la Terreur, « mélange de terrorisme et d’assistance sociale », selon Maxime Leroy (Histoire des idées sociales en France, De Montesquieu à Robespierre). Dans son journal, Le Tribun du Peuple, Babeuf expose ses théories communistes et a déjà lancé son vibrant appel : « Peuple ! réveille-toi à l’Espérance. »

« Voilà votre homme, il fera votre coup d’État bien mieux que moi. »1675

Général MOREAU (1763-1813), à l’abbé Sieyès, quand il apprend le retour de Bonaparte, 17 octobre 1799. Sieyès, la clé de la Révolution française (1988), Jean-Denis Bredin

Professeur de droit et avocat (associé à Badinter), Bredin est un très bon historien amateur, passionné par l’Affaire (Dreyfus) et biographe de personnages historiques secondaires, mais marquants. Charlotte Corday, Necker, Sieyès.  

Moreau a vu Bonaparte à l’œuvre dans l’armée d’Italie et le recommande à Sieyès, l’un des cinq Directeurs. L’abbé est toujours en quête de son « sabre » (ou son épée) pour remettre de l’ordre dans le pays, renforcer l’exécutif, lutter contre la gauche jacobine et surtout la droite royaliste, avec Louis XVIII qui pourrait revenir et rétablir la monarchie. Le régime actuel, faible, corrompu, incompétent, est définitivement déconsidéré.

« Dans quel état j’ai laissé la France et dans quel état je l’ai retrouvée ! Je vous avais laissé la paix et je retrouve la guerre ! Je vous avais laissé des conquêtes et l’ennemi passe nos frontières. »1677

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799). Histoire parlementaire de la Révolution française ou Journal des Assemblées nationales (1834-1838), P.J.B. Buchez, P.C. Roux

Rappelons ce tandem déjà cité. Philippe Joseph Benjamin Buchez (1796-1865) appartient à la génération de Michelet. Socialiste chrétien, il a lui aussi « le cœur à gauche », mais déçu par la politique, il renonce bientôt. L’historien est plus heureux et persévérant, avec cette Histoire parlementaire de la Révolution française en 40 volumes, compilation de débats d’assemblée, d’articles de journaux, de motions de clubs, le tout entrecoupé de commentaires à travers lesquels il expose ses idées. Son collaborateur Pierre-Célestin Roux-Lavergne, même génération, professeur d’histoire, s’engage en politique avec plus de succès, avant d’entrer dans les ordres.

La citation est assurément authentique, mais selon les sources, la situation diffère.

Bonaparte, général en chef, passe en revue les troupes aux Tuileries, 3 000 soldats dûment rassemblés dans le jardin. Autre version, il apostrophe Bottot, secrétaire de Barras, inquiet de ce qui se prépare et venu lui parler au Conseil des Anciens. Il peut également avoir prononcé ces mots à la tribune de cette Assemblée. Quoi qu’il en soit, il s’est exprimé publiquement, peut-être plusieurs fois, tant l’argument joue en sa faveur et prépare l’opinion !

En clair, la situation est bonne pour le coup d’État. « L’anarchie ramène toujours au pouvoir absolu », dira-t-il plus tard.

« Une fois encore s’allait justifier le mot de Saint-Évremond : « le Français est surtout jaloux de la liberté de se choisir son maître ». »1682

Louis MADELIN (1871-1956), Histoire du Consulat et de l’Empire, Le Consulat, 18 brumaire an VIII (1937-1954)

Historien et député (conservateur), sa carrière de professeur dans l’Université est contrariée par Lavisse qui lui reproche de réhabiliter Fouché et de ne pas adhérer à la Révolution. Il consacre surtout trente ans de sa vie à l’irrésistible ascension de Napoléon Bonaparte.

Saint-Évremond, moraliste et critique libertin du siècle de Louis XIV, préfigurateur de la philosophie des Lumières, type même de l’« honnête homme » ironique et sceptique, semble tirer un siècle plus tard la leçon du coup d’État du 18 Brumaire et de ses suites.

Madelin va d’abord approuver le choix du nouveau maître de la France, tel qu’il se révèle sous le prochain régime du Consulat.

« Ces cinq ans de Consulat – l’une des plus belles pages de la plus belle des histoires, l’histoire de France. »1684

Louis MADELIN (1871-1956), Histoire du Consulat et de l’Empire. L’Avènement de l’Empire (1937-1954)

L’empereur Napoléon a suscité des haines profondes, et même ses admirateurs ont des raisons de le critiquer. Mais le Bonaparte du Consulat rallie (presque) tous les suffrages, chez les contemporains comme chez les historiens. Cela dit, l’un est né de l’autre, avec une logique qui peut prendre le nom de fatalité, ou de destinée.

« Gouverner par un parti, c’est se mettre tôt ou tard dans sa dépendance. On ne m’y prendra pas. Je suis national. »1692

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), au Conseil d’État, fin 1799. Histoire de France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919, volume III (1921), Ernest Lavisse, Philippe Sagnac

Rappelons qui est Lavisse. Historien promu par la Troisième République et surnommé l’instituteur national avec autant de respect que d’ironie, il promeut le « roman national » propre à inculquer aux jeunes (récemment) scolarisés l‘amour de la France et aux citoyens une conscience civique. Il a très souvent écrit avec des collaborateurs de la même « école » historienne.

Que Bonaparte l’ait dit à Cambacérès ou à Thibaudeau (selon les sources), peu importe, et il l’a certainement répété à diverses occasions, au début de son Consulat : c’est un principe récurrent de sa politique et un point fort de sa stratégie d’homme d’État.

La logique des partis fut fatale aux révolutionnaires – au sens littéral, si on se rappelle tous ceux guillotinés pour être ou ne pas être de tel ou tel parti, courant, tendance, nuance, club et autre faction. Le régime des partis se révélera également funeste aux Républiques qui se suivront et (en cela du moins) se ressembleront, pendant deux siècles. De Gaulle lui-même, autre général entré en politique à la faveur d’événements dramatiques, n’aura pas de mot assez fort ou méprisant pour fustiger les partis, leur jeu, et l’instabilité gouvernementale qui s’ensuit.

Cela dit, les partis sont inhérents à la démocratie. De Gaulle la respectera, Bonaparte n’a pas ce genre de problème.

« Qu’y a-t-il dans la Constitution ?
— Il y a Bonaparte. »1696

Le mot circule dans Paris en 1800. Histoire socialiste, 1789-1900, volume VI, Consulat et Empire, Paul Brousse et Henri Turot, sous la direction de Jean Jaurès (1908)

Même engagement en histoire qu’en politique, mais Jean Jaurès n’a rédigé lui-même que la Révolution française (les 4 premiers volumes) et le bilan social du XIXe siècle (fin du volume 12), ainsi que le début du volume 11, consacré à la Guerre franco-allemande de 1870-1871. Dans ce genre de « somme », la collaboration s’impose d’autant plus que nos grands historiens exercent souvent un autre métier (professeur ou député). 

On a compris que Bonaparte a l’essentiel du pouvoir : « La décision du Premier Consul suffit. » Les deux autres consuls, Cambacérès et Lebrun, n’ont qu’une voix consultative. Irresponsable devant les assemblées, il nomme ministres et fonctionnaires, a l’initiative des lois.

Le législatif est émietté en trois assemblées qui se neutralisent (Sénat, Tribunat, Corps législatif) et le suffrage universel escamoté. C’est un « sur-mesure institutionnel » pour le nouveau César – le mot de Consulat vient du droit romain, de même les sénatus-consultes, textes promulgués par le Sénat, autre souvenir de la République romaine.

« Pourquoi ne m’est-il pas permis de pleurer ? »1707

Napoléon BONAPARTE (1769-1821) à la mort de Desaix, Marengo, 14 juin 1800. Histoire parlementaire de la Révolution française ou Journal des Assemblées nationales (1834-1838), P.J.B. Buchez, P.C. Roux

C’était un valeureux compagnon de route pour Bonaparte qui a pu apprécier l’homme et le militaire, dans la campagne d’Égypte. Certains historiens dénonceront son mépris de la vie humaine, mais il ne ménage pas la sienne : « Qu’est-ce qu’un homme après tout ? », dit-il.

Après Marengo, les Autrichiens demandent un armistice. L’Italie, pour la seconde fois, est conquise par les Français. À Milan, capitale de la République cisalpine, on illumine. Et Paris accueille la nouvelle de cette victoire dans un délire d’enthousiasme. Il n’en fallait pas moins, pas plus, pour assurer la position de Bonaparte, Premier Consul.

« Jamais dans l’histoire on n’avait vendu un continent si bon marché ! »1736

Ernest LAVISSE (1842-1922), Histoire de la France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919

Parole d’historien, le plus respecté et honoré sous la Troisième République, fondateur de l’« histoire positiviste », auteur de nombreux manuels, créateur du « roman national » au service de l’Histoire et de son enseignement. 

Bonaparte a besoin d’argent et la Louisiane occidentale, rétrocédée à la France en 1800, pouvait devenir une occasion de conflit avec l’Angleterre installée sur la rive droite du Mississippi. La France cède donc à la jeune république des États-Unis, en vertu du traité du 30 avril 1803, un immense territoire (une bonne partie de l’« Ouest » d’aujourd’hui) pour une « poignée de dollars » (15 millions). Après diverses déductions, l’affaire ne rapportera que 50 millions de francs au Trésor.

« Je vais hasarder l’entreprise la plus difficile, mais la plus féconde en résultats effrayants que la politique ait conçue. En trois jours, un temps brumeux et des circonstances un peu favorisantes peuvent me rendre maître de Londres, du parlement, de la Banque. »1737

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), au marquis de Lucchesini, 16 mai 1803. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Castelot et Decaux aiment les bonnes citations qui font avancer l’Histoire et entretiennent cette « passion française ». La plupart se retrouvent chez d’autres historiens, mais rarement aussi nombreuses. D’où notre goût pour cette source.

L’idée hantait Bonaparte depuis le Directoire qui projetait déjà cette attaque par la Manche. Le Premier Consul s’en ouvre au ministre plénipotentiaire du roi de Prusse. Quatre jours plus tard, rupture de la paix d’Amiens annoncée aux assemblées. Il accuse l’Angleterre et dit ne se résoudre à la guerre « qu’avec la plus grande répugnance ». Ne nous risquons pas au commentaire de ce commentaire.

« L’arrivée de cette femme, comme celle d’un oiseau de mauvais augure, a toujours été le signal de quelque trouble. Mon intention n’est pas qu’elle reste en France. »1738

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), au Grand Juge Régnier (ministre de la Justice). Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Il vient d’apprendre le retour de Mme de Staël près de Beaumont-sur-Oise, le 3 octobre 1803. Il lui donne cinq jours pour partir, sinon, il la fera reconduire à la frontière par la gendarmerie.

« C’est un fossé qui sera franchi lorsqu’on aura l’audace de le tenter. »1739

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), à Cambacérès, Boulogne, 16 novembre 1803. L’Europe et la Révolution française (1907), Albert Sorel

Historien de la même génération que Lavisse, professeur et diplomate, il crée l’histoire diplomatique, défend la théorie classique des « frontières naturelles » et s’intéresse à la géopolitique qui ne dit pas encore son nom.

Ce « fossé » désigne la Manche qui sépare la France des côtes d’Angleterre, visibles des hauteurs d’Ambleteuse (département du Pas-de-Calais). C’est une idée récurrente, sinon une obsession. Le 19 avril 1801, il écrivait à Talleyrand : « L’espace qui sépare la Grande-Bretagne du continent n’est point infranchissable. »

« L’air est plein de poignards. »1741

Joseph FOUCHÉ (1759-1820), mi-janvier 1804. Fouché (1903), Louis Madelin

Bien que n’étant plus au ministère de la Police (supprimé entre 1802 et 1804), il apprend la présence de Pichegru à Paris, général traître, déporté par le Directoire, évadé du bagne. Cadoudal est complice, chef chouan charismatique, déjà impliqué dans l’attentat de la rue Saint-Nicaise, fin 1800, et que Bonaparte a essayé de se rallier. Le général Moreau s’est plus ou moins joint au complot, s’estimant mal payé des services rendus au pouvoir, mais refusant de servir les royalistes. Ces hommes ont le projet d’enlever le Premier Consul.

Bonaparte informé, la capitale est mise aussitôt en état de siège.

« Je vis dans une défiance continuelle. Chaque jour, on voit éclore de nouveaux complots contre ma vie. Les Bourbons me prennent pour leur unique point de mire ! »1742

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), à son frère Joseph. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Ce n’est pas une paranoïa de dictateur. De son propre aveu, le comte d’Artois (frère du comte de Provence et futur Charles X) entretenait 60 assassins dans Paris. Et c’est lui qui a nommé Cadoudal, réfugié à Londres, lieutenant général des armées du roi, en 1800.

« Les Bourbons croient qu’on peut verser mon sang comme celui des plus vils animaux. Mon sang cependant vaut bien le leur. Je vais leur rendre la terreur qu’ils veulent m’inspirer […] Je ferai impitoyablement fusiller le premier de ces princes qui me tombera sous la main. »1743

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), 9 mars 1804. Histoire du Consulat et de l’Empire (1847), Adolphe Thiers

Jeune avocat provincial, Thiers est « monté » à Paris à la manière du Rastignac de Balzac. Il fera une longue carrière politique, mais c’est aussi un historien de la Révolution et de l’Empire et c’est à ce titre qu’il entre à l’Académie française. Ses livres se vendent très bien et il saura tirer leçon de l’Histoire, quand il sera lui-même au pouvoir.

Cadoudal vient d’être arrêté, au terme d’une course-poursuite meurtrière, au Quartier latin. Il a parlé sans le nommer d’un prince français complice, et de l’avis de tous, c’est le duc d’Enghien, émigré, qui vit près de la frontière, en Allemagne.

Le lendemain, le Premier Consul, en proie à une fureur extrême, donne l’ordre de l’enlever, ce qui sera fait dans la nuit du 15 au 16 mars, par une troupe d’un millier de gendarmes, au mépris du droit des gens (droit international).

« C’est pire qu’un crime, c’est une faute. »1747

Antoine Claude Joseph BOULAY de la MEURTHE (1761-1840), apprenant l’exécution du duc d’Enghien, le 21 mars 1804. Mot parfois attribué, mais à tort, à FOUCHÉ (1759-1820) ou à TALLEYRAND (1754-1838). Les Citations françaises (1931), Othon Guerlac

Conseiller d’État et pourtant fidèle à Bonaparte du début (coup d’État de brumaire) à la fin (Cent-Jours compris), il a ce jugement sévère. Le mot est parfois attribué à Fouché (par Chateaubriand) ou à Talleyrand (par J.-P. Sartre). Mais les deux hommes ont eux-mêmes poussé Bonaparte au crime et il n’est pas dans leur caractère de s’en repentir.

Cette exécution sommaire indigne l’Europe et toutes les têtes couronnées vont se liguer contre l’empereur – là est « la faute ».

Le drame émeut la France : détails sordides de l’exécution et douleur de la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort qui portera toute sa vie le deuil de cet amour. Mais les royalistes se rallieront majoritairement à Napoléon – et en cela, il a politiquement bien joué.

« Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. »1750

Code civil (21 mars 1804), article 1382

Aux dires de nombreux juristes, cette définition concise et générale de la responsabilité civile est le plus lumineux passage du Code Napoléon.

Il est promulgué le jour même de la mort du duc d’Enghien, enlevé et exécuté au mépris de toutes les lois. Impossible de ne pas rapprocher ces deux aspects antinomiques du personnage de Napoléon Bonaparte et de son règne.

« Ma vraie gloire, ce n’est pas d’avoir gagné quarante batailles ; Waterloo effacera le souvenir de tant de victoires. Ce que rien n’effacera, ce qui vivra éternellement, c’est mon Code civil. »1751

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Histoire générale du IVe siècle à nos jours, volume IX (1897), Ernest Lavisse, Alfred Rambaud

En exil, l’empereur déchu imagine-t-il l’avenir de ce monument juridique, voulu par lui et mené à terme grâce à la stabilité politique revenue en fin de Consulat ?

« Ce n’est […] point par une plate flatterie, mais par le plus juste hommage, que le Code civil devait recevoir le nom de « Code Napoléon » sous lequel il a passé à la postérité. »1753

Louis MADELIN (1871-1956), Histoire du Consulat et de l’Empire. Le Consulat (1937-1954)

Le Code s’inspire du travail décidé par la Constituante et commencé sous la Convention par Cambacérès, Portalis venant ensuite en « bon génie » attelé à la rédaction. Il fait suite à l’entreprise de codification préparée par les ordonnances de l’Ancien Régime et unifie le droit pour tout le pays.

Toujours en vigueur en France, bien que largement modifié, le Code a inspiré les législations de nombreux États d’Europe : Belgique, Luxembourg, Allemagne, Pays-Bas, Italie, Espagne, Pologne ; et au-delà, Amérique du Sud, Moyen-Orient, jusqu’au Japon.

« Qu’était la Grande Armée, sinon une France guerrière d’hommes qui, sans famille, ayant de plus perdu la République, cette patrie morale, promenait cette vie errante en Europe ? »1763

Jules MICHELET (1798-1874), Extraits historiques (posthume, 1907)

Telle est la définition humaine et romantique.

Sur le plan institutionnel, la « Grande Armée » est d’abord le nom générique donné par Napoléon à l’armée d’invasion, basée à Boulogne, pour attaquer l’Angleterre en franchissant la Manche – projet abandonné après Trafalgar (1805) et l’anéantissement de la flotte française.

La Grande Armée désigne ensuite l’armée napoléonienne, la meilleure du monde : grande par le nombre des soldats, plus d’un million, et cent mille hommes de réserve ; grande aussi par la qualité, l’organisation, les généraux d’exception. Elle est initialement composée de sept corps d’armée, les sept « torrents » commandés par les maréchaux Augereau, Bernadotte, Davout, Lannes, Ney, Soult, et par le général Marmont.

« Un conquérant, c’est un joueur déterminé qui prend un million d’hommes pour jetons et le monde entier pour tapis. »1769

Comte de SÉGUR (1753-1830), Histoire de Napoléon et de la Grande Armée (1824)

Comblé d’honneurs et de titres sous l’Empire, gentilhomme cumulant les talents littéraires et politiques, il saura se faire bien voir des rois à venir, sans jamais trahir, ce qui est un talent de plus.

Joueur, Napoléon le fut, tant de fois sur les champs de bataille et le million est le chiffre qui revient toujours – considérable pour l’époque.

Il joue aussi en politique, et d’abord dans la décision du coup d’État de brumaire (novembre 1799) où il joue véritablement son destin à quitte ou double : « Dans une grande affaire, on est toujours forcé de donner quelque chose au hasard », dit-il à Sieyès, inquiet de l’issue. La même année, il ajoute à ses Maximes et pensées : « La vraie politique n’est autre chose que le calcul des combinaisons des chances » et « La politique, c’est jouer aux hommes », cité par Chateaubriand – qui connaît la fin de l’histoire et ajoute aussitôt : « Hé bien ! il a tout perdu à ce jeu abominable, et c’est la France qui a payé sa perte » (Mémoires d’outre-tombe).

« Il avait trop, certes, du soldat quand il était parmi les rois, mais qui plus que lui fut royal au milieu des soldats ? »1780

Walter SCOTT (1771-1832), La Vie de Napoléon (1827)

Le grand romancier écossais fait ici œuvre (en 9 volumes) d’historien reconnu.

L’empereur sera toujours un parvenu face aux têtes couronnées. Il enrage en 1804 : « Cinq ou six familles se partagent les trônes de l’Europe et elles voient avec douleur qu’un Corse est venu s’asseoir sur l’un d’eux. Je ne puis m’y maintenir que par la force. » D’où l’engrenage des guerres et des coalitions.

Mais avec ses hommes, le contact est immédiat et remarquable, depuis toujours et jusqu’à la fin. Royal dans ses célèbres Proclamations, il est également fraternel et familier, dans ses faits et gestes de « Petit Caporal » au plus près de ses troupes.

Signalons aussi le charisme de Napoléon, salué par celui qui deviendra le « premier peintre de l’empereur » : « Quelle belle tête il a ! C’est pur, c’est grand, c’est beau comme l’antique ! […] C’est un homme auquel on aurait élevé des autels dans l’Antiquité […] Bonaparte est mon héros. » Jacques-Louis David confie ce coup de foudre aux élèves de son atelier, en 1797 (rapporté par Delécluze).

« Sauf pour la gloire, sauf pour l’art, il eut probablement mieux valu qu’il n’eût pas existé. »1784

Jacques BAINVILLE (1879-1936), Napoléon (1931)

Conclusion d’un historien politiquement très engagé à droite, qui déplore la mythologie impériale entretenue par le Mémorial de Sainte-Hélène et la nostalgie des enfants du siècle romantique. L’Histoire en citations cherche toujours à confronter les opinions des historiens au même titre que celle des politiciens.

Curieux colosse décrit par Bainville, dont les campagnes d’Italie et d’Égypte ont assuré la popularité à l’intérieur et qui doit sans cesse se rétablir à l’extérieur par « l’entassement des alliances (avec la Russie, puis l’Autriche), des traités (Campo-Formio, Lunéville, Amiens, Presbourg, Tilsitt, Vienne), de ses annexions (les villes hanséatiques, la Hollande, l’Italie, les provinces illyriennes), de ses victoires mêmes ». Le plus étonnant, c’est que Bonaparte a prédit cet engrenage du destin, à 28 ans. Rappelons ces mots prophétiques, la clé de l’histoire, du début à la fin de l’Empire : « Mon pouvoir tient à ma gloire, et ma gloire aux victoires que j’ai emportées […] La conquête m’a fait ce que je suis, la conquête seule peut me maintenir. »

« Talleyrand, ci-devant noble, ci-devant prêtre, ci-devant évêque, avait trahi les deux ordres auxquels il appartenait. »1785

Louis MADELIN (1871-1956), De Brumaire à Marengo, Histoire du Consulat et de l’Empire, tome III (1938)

Prêtre sans vocation religieuse sous l’Ancien Régime, noble rallié à la Révolution, Talleyrand se retrouve ministre sous le Directoire, le Consulat et l’Empire, trahit l’empereur et survivra encore à deux régimes et deux rois avec d’importantes fonctions politiques et diplomatiques.

Même si Napoléon se veut maître de tout et de tous, Talleyrand reste malgré tout un premier rôle dans la galerie des personnages de l’époque.

« Si, quand cet homme vous parle, son derrière recevait un coup de pied, sa figure ne vous en dirait rien. »1789

Joachim MURAT (roi de Naples), parlant de Talleyrand. Murat (1983), Jean Tulard

Professeur d’histoire qui fait une belle carrière universitaire et académique, Jean Tulard est un spécialiste de Napoléon et de l’Empire. Avec la Révolution, c’est la période qui fascine le plus le grand public et les professionnels.

Talleyrand le « diable boiteux », personnage supérieurement intelligent, garde le souvenir de son éducation religieuse et ses manières de seigneur, jointes à des qualités de grand diplomate. Il est aussi différent que possible de Murat, jeune homme pauvre, fils d’aubergiste, remarqué par Bonaparte qui le prend comme aide de camp, dans sa campagne d’Italie : intrépide et impétueux, il méritera son surnom, le Sabreur. Mais c’est un piètre politicien.

« Cet homme est insatiable, son ambition ne connaît pas de bornes ; il est un fléau pour le monde ; il veut la guerre, il l’aura, et le plus tôt sera le mieux ! »1803

ALEXANDRE Ier, fin mai 1805. Histoire du Consulat et de l’Empire (1974), Louis Madelin

Le tsar de Russie apprend que la République de Gênes sollicite sa réunion à l’Empire. Napoléon, déjà médiateur de la Confédération suisse, vient de se faire couronner roi d’Italie (Lombardie et Émilie-Romagne) – il était déjà président de la République, mais l’Italie est devenue un royaume, quand la France devient un Empire.

Craignant l’hégémonie française en Europe, le tsar rejoint l’Angleterre (en guerre depuis 1803) dans la troisième coalition.

« Dieu a établi Napoléon, notre souverain, l’a rendu son image sur la terre […] Honorer et servir notre Empereur est donc honorer et servir Dieu. »1814

Abbé Paul d’ASTROS (1772-1851), Catéchisme à l’usage de toutes les Églises de l’Empire français, 4 août 1806

Le rédacteur, neveu de Portalis, ministre des Cultes, s’inspire de Bossuet, mais insiste plus lourdement sur l’obéissance au prince qui gouverne. Napoléon a mis la religion à son service. Mais certains courtisans exagèrent. Le vice-amiral Decrès, ministre de la Marine, s’attirera une cinglante riposte : « Je vous dispense de me comparer à Dieu. Je veux croire que vous n’avez pas réfléchi à ce que vous m’écriviez. »

Un autre passage du catéchisme impérial précise : « On doit à l’Empereur l’amour, les impôts, le service militaire, sous peine de damnation éternelle. » Autrement dit, les opposants iront en enfer.

« Je veux conquérir la mer par la puissance de la terre. »1820

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Décret de Berlin, 21 novembre 1806. Histoire économique et sociale de la France (1976), Fernand Braudel, Ernest Labrousse

Braudel et Labrousse appartiennent à l’École des Annales (approche historique fondée par Marc Bloch et Lucien Febvre à la fin des années 1920, en réaction contre l’histoire « traditionnelle » de Lavisse). Pendant un demi-siècle et sur trois générations, cette nouvelle histoire qui se détourne du récit, de l’événementiel, des personnages, se veut globale (« holiste »), à la fois dans le temps (longue durée), l’espace (englobant tous les faits de société), la transdisciplinarité (géographie, anthropologie, sociologie, démographie, économie, etc.).

Pour résoudre le « problème anglais », autrement dit neutraliser l’ennemi qui règne sur les mers, la guerre navale est impossible après la défaite de Trafalgar, et le débarquement semble irréalisable. Napoléon reprend alors une autre idée, longuement méditée, rédigeant lui-même le décret. C’est le Blocus continental : « Tout commerce et toute correspondance avec les îles Britanniques sont interdits. » Y compris aux pays neutres.

Le blocus aurait pu être un vrai danger pour l’économie anglaise qui exporte environ un tiers de sa production. Mais il ne sera jamais totalement respecté, malgré la politique d’annexion systématique pratiquée par Napoléon. L’Angleterre est sauvée par la contrebande.

Napoléon envahira les pays récalcitrants : l’Espagne et la Russie. Par ailleurs, le sentiment national des pays occupés va ressurgir, du fait des privations imposées aux peuples, ainsi en Allemagne.

« Nous autres peuples d’Occident, nous avons tout gâté en traitant les femmes trop bien […] Elles ne doivent pas être regardées comme les égales des hommes, et ne sont, en réalité, que des machines à faire des enfants […] Il vaut mieux qu’elles travaillent de l’aiguille que de la langue. »1823

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Histoire de la France : dynasties et révolutions, de 1348 à 1852 (1971), Georges Duby

Duby, deuxième génération de l’École des Annales, réintroduit l’événementiel, sinon le récit, et sort de sa spécialité de médiéviste - les mille ans de Moyen Âge - pour analyser l’histoire contemporaine - souvent en collaboration.

La création de la maison d’éducation des jeunes filles de la Légion d’honneur d’Écouen, le 15 mai 1807, est une occasion parmi d’autres de manifester sa misogynie, en réaction contre un XVIIIe siècle relativement émancipateur et une idéologie révolutionnaire démocratique. Bref, selon une note de l’empereur : « Élevez-nous des croyantes et non pas des raisonneuses. »

« Sire, je hais les Anglais autant que vous.
— En ce cas, la paix est faite. »1827

NAPOLÉON Ier (1769-1821), à Alexandre Ier (1777-1825), tsar de Russie, Tilsit, 25 juin 1807. Le Grand Empire, 1804-1815 (1982), Jean Tulard

Après la victoire de Friedland, c’est l’entrevue de Tilsit : les deux empereurs s’embrassent sur un radeau, au milieu du Niémen. Ils vont dialoguer durant vingt jours. Et rêver de se partager le monde : l’Occident à la France, l’Orient à la Russie.

Le traité sera signé le 7 juillet. En échange de certaines concessions, la Russie adhère au Blocus continental et promet d’entrer en guerre contre l’Angleterre, si elle ne signe pas la paix avant novembre. Ce premier traité secret est suivi d’un second, au détriment de la Prusse. Jamais Napoléon n’a paru si puissant.

« Tu régneras en Espagne, mais sur les Espagnols, jamais ! »1831

Cri du peuple de Madrid, insurrection du Dos de mayo (2 mai 1808). Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Le clergé espagnol, fidèle au pape, a soulevé le peuple ardemment catholique en lui apprenant que Napoléon veut annexer l’Espagne et occupe déjà Rome.

Murat et ses mamelouks, qui ont envahi Madrid, écrasent les insurgés du 2 mai – le peintre Goya immortalisera les scènes d’horreur. Ainsi débute « cette guerre d’Espagne [qui] a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France », reconnaîtra Napoléon à Sainte-Hélène. Mal informé de la situation (d’ailleurs complexe), il se croit populaire comme en Italie, persuadé que les afrancesados (partisans des Français) sont majoritaires et que le reste du pays sera docile.

Déçu de ne pas être fait roi d’Espagne, Murat se rabat sur le royaume de Naples quitté par Joseph, qui devient roi d’Espagne le 7 juin. Il remplace le roi légitime, Charles IV, piégé à Bayonne par Napoléon qui fait également abdiquer son fils Ferdinand VII – tous deux Bourbons.

« Esclave couronné », « roi par la grâce du diable » : José Ier n’aimera jamais son pays et sera détesté du peuple pour qui les Français ne sont que des Infidèles. La guerre d’Indépendance espagnole contre la France se double d’une guerre civile contre les afrancesados : favorables à l’esprit des Lumières, ils espèrent que l’occupation française mettra fin à l’Inquisition religieuse et à la monarchie absolue.

« Il avait l’air de se promener au milieu de sa gloire. »1839

CAMBACÉRÈS (1753-1824), archichancelier de l’Empire et duc de Parme, parlant de Napoléon en 1809. Histoire du Consulat et de l’Empire (1847), Adolphe Thiers

La cinquième coalition, qui réunit l’Angleterre et l’Autriche en 1809, s’est vite soldée par la victoire de Napoléon sur l’Autriche. Défaite par la Grande Armée à Wagram (5 et 6 juillet), elle signe la paix de Vienne (14 octobre), perd 300 000 km2 et 3 500 000 habitants.

« Celles de mes journées que je passe loin de la France sont des journées perdues pour mon bonheur. »1841

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Sénat, 16 novembre 1809. France militaire : histoire des armées françaises de terre et de mer de 1792 à 1833 (1837), Abel Hugo

Frère de Victor Hugo, militaire et conservateur (comme notre grand romantique dans la première moitié de sa vie), il sut se faire un (petit) nom d’historien. Il contribue également à nourrir la légende napoléonienne.

Trois jours après cette déclaration, la paix avec l’Autriche est publiée dans Paris. La nouvelle déclenche un enthousiasme qui confine au délire. Enfin, la paix !

Napoléon va vivre deux années sans coalition, donc sans guerre – si l’on excepte la guerre d’Espagne qui occupe les trois maréchaux, Masséna, Soult, Suchet.

« L’Autriche fit au Minotaure le sacrifice d’une belle génisse. »1845

Prince de LIGNE (1735-1814). L’Europe et la Révolution française (1904), Albert Sorel

De Ligne commente le mariage impérial en authentique et vieux prince autrichien, avec des références mythologiques familières au monde de son temps. Mais qui pense à l’humiliation du père de la mariée, François Ier d’Autriche, empereur romain germanique ?

Le mariage de Marie-Louise et de Napoléon a lieu le 1er avril 1810.

« Il faut que je fasse de tous les peuples de l’Europe un même peuple et de Paris la capitale du monde. »1849

NAPOLÉON Ier (1769-1821), fin 1810, à son ministre Fouché. Histoire du Consulat et de l’Empire (1974), Louis Madelin

C’est le rêve européen, plus tenaillant que jamais. « Ma destinée n’est pas accomplie ; je veux achever ce qui n’est qu’ébauché ; il me faut un code européen, une Cour de cassation européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes lois… »

Les historiens s’interrogent encore aujourd’hui : impérialiste à l’état pur et avide de conquêtes, patriote français voulant agrandir son pays, ou unificateur de l’Europe en avance sur l’histoire ?

Napoléon s’identifie toujours à Charlemagne, mais le temps n’est plus à ce genre d’empire, les peuples sont devenus des nations, la Révolution de 1789 leur a parlé de Liberté.

Il invoque un autre modèle historique : « Les Romains donnaient leurs lois à leurs alliés ; pourquoi la France ne ferait-elle pas adopter les siennes ? » Le Code Napoléon s’applique à tout l’Empire, depuis 1807, et nombre de pays l’adopteront de leur plein gré.

Mais quand il parle ainsi à Fouché, c’est pour défendre son idée d’envahir la Russie. Fouché est contre cette campagne qui sera catastrophique. Il voit plus clair que l’empereur qui ne lui pardonnera pas cette lucidité.

« Chaque jour, tout banquier qui arrive à quatre heures sans malheur s’écrie : « En voilà encore un de passé ! » »1851

Général SAVARY (1774-1833), Bulletin (quotidien) adressé à l’Empereur, 18 janvier 1811. Histoire de France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919, volume III (1921), Ernest Lavisse, Philippe Sagnac

C’est dire si la crise économique est grave : elle touche même la bourgeoisie, classe qui profita le plus de l’Empire. De janvier à juin 1811, 60 faillites par mois. La fiscalité est alourdie, la crise agricole et industrielle compromet les résultats des précédentes années de prospérité. 1811 sera aussi l’année d’un dirigisme renforcé.

« Je l’envie. La gloire l’attend, alors que j’ai dû courir après elle […] Pour saisir le monde, il n’aura qu’à tendre les bras. »1855

NAPOLÉON Ier (1769-1821), à Duroc, 20 mars 1811. L’Aiglon, Napoléon II (1959), André Castelot

Le père est bouleversé devant le berceau de son fils, d’autant plus que cette naissance comble l’empereur. La dynastie semble installée à jamais. Il avoue son émotion à l’un de ses plus anciens compagnons de route et de gloire, connu au siège de Toulon en 1793.

« Moscou sera notre perte. »1863

Joachim MURAT (1767-1815), à Napoléon, 18 août 1812. La Catastrophe de Russie (1949), Louis Madelin

Ces mots seront répétés par l’entourage de l’empereur, qui s’est lancé dans l’aventure sans connaître le terrain, passant le fleuve Niémen le 22 juin.

Murat, roi de Naples, appelé pour la campagne de Russie, découvre la guerre d’usure. L’ennemi se dérobe sans fin, la Grande Armée s’enfonce en terre étrangère, amputée du tiers de ses effectifs sans avoir livré bataille : 150 000 hommes disparus, morts, épuisés par la canicule, blessés, plus encore déserteurs. Mais pour l’empereur, c’est une question d’honneur. On ira à Moscou – qui n’est même pas la capitale.

« Voilà le soleil d’Austerlitz ! »1864

NAPOLÉON Ier (1769-1821), parvenu devant Moscou, au matin du 7 septembre 1812. Napoléon Bonaparte, ou trente ans de l’histoire de France, drame en 6 actes (1831), Alexandre Dumas père

Pour une fois, Dumas est fidèle à l’histoire, à la lettre même ! La citation figure dans de nombreuses sources. Tout juste appuie-t-il la réplique d’un : « Battons-nous donc ! Mes amis, voilà le soleil d’Austerlitz. »

Napoléon doit galvaniser les officiers, en évoquant la plus éclatante victoire de l’Empire. Il entre dans la ville comme en pays conquis et toujours sans combat, « transporté de joie ». On croit à une nouvelle victoire, les soldats sont sûrs de trouver des vivres, et un repos bien mérité. Mais la ville est vidée de ses habitants, 300 000 Moscovites ont fui avec tous leurs biens. Pis encore, un gigantesque incendie va détruire la cité, construite en bois, qui brûlera jusqu’au 20 septembre.

« Voilà le commencement de la fin. »1869

TALLEYRAND (1754-1838), à l’annonce du désastre de la retraite de Russie, décembre 1812. Monsieur de Talleyrand (1870), Charles-Augustin Sainte-Beuve

Écrivain et grand critique littéraire redouté par ses confrères, Sainte-Beuve se fait historien parce que l’Histoire fait partie de la Littérature et passionne ses contemporains, au XIXe siècle.

Talleyrand a prédit « la fin » avant tout le monde, sans savoir l’ampleur de la débâcle.

Les soldats sont victimes du « Général Hiver », comme prévu par le tsar Alexandre et le maréchal Koutousov. Le froid rend fous les chevaux, et colle l’acier des armes aux doigts des soldats. Le passage de la Bérézina (25 au 29 novembre) est un épisode devenu légendaire : par –20 °C le jour, –30 °C la nuit, ce qui reste de la Grande Armée réussit à franchir la rivière, grâce aux pontonniers du général Eblé et aux troupes qui couvrent le passage (Ney et Victor). 8 000 traînards n’ont pas le temps de passer, ils seront tués par les Cosaques.

« J’ai vu vos troupes, il n’y a que des enfants. Vous avez fait périr une génération. Que ferez-vous quand ceux-ci auront disparu ? »1874

METTERNICH (1773-1859), à Napoléon qui le reçoit comme médiateur à Dresde, 26 juin 1813. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Napoléon cherche une impossible trêve. La Prusse pactise déjà avec la Russie et déclare la guerre à la France, le 17 mars 1813. L’Autriche propose sa médiation : c’est l’occasion pour Metternich, chancelier (chef du gouvernement) et ministre des Affaires étrangères, de jouer un rôle diplomatique de premier plan.

Napoléon fait le compte des soldats dont il peut disposer, et tente de montrer sa force au cours de cette entrevue. En fait, il devra faire appel aux anciennes classes et recruter des « Marie-Louise », jeunes conscrits des classes 1814 et 1815, sans formation militaire. Metternich n’est pas dupe de la démonstration. Napoléon, furieux, lui reproche les ambiguïtés de sa politique. Ce qui va jeter l’Autriche dans le camp ennemi.

« S’attendre à une défaite partout où l’empereur donnera en personne. »1877

Général MOREAU (1763-1813), conseiller militaire du tsar de Russie, en 1813. L’Europe et la Révolution française (1885), Albert Sorel

Ce général français se retrouve dans l’état-major ennemi, au terme d’une étrange carrière : engagé volontaire en 1791 dans l’armée révolutionnaire, nommé général en 1793, suspecté par le Directoire pour ses relations avec le général royaliste Pichegru, il se retrouve aux côtés de Bonaparte dans l’armée d’Italie, puis au coup d’État du 18 Brumaire. S’estimant mal payé pour ses services, il se lie aux royalistes. Arrêté en 1804, exilé aux États-Unis, il est appelé comme conseiller militaire par Alexandre Ier, en 1813.

Voilà pourquoi il met en garde contre le génie militaire de Napoléon qu’il connaît bien et qui permet encore des victoires « impossibles » : Lützen, Bautzen… et Dresde, contre les Russes, les Prussiens et les Autrichiens, le 27 août. Moreau y sera mortellement blessé.

« L’Ancien Régime moins les abus. »1893

LOUIS XVIII (1755-1824), formule plusieurs fois énoncée au temps de son exil. Dictionnaire critique de la Révolution française (1992), François Furet, Mona Ozouf

Tel sera son programme de roi restauré. Plus intelligent que son frère, futur Charles X, il a compris le vœu de la France profonde et pensante. Ce courant d’opinion est représenté par les « constitutionnels », globalement satisfaits de la Charte (constitution), octroyée le 4 juin 1814.

Sur l’échiquier politique, ces centristes seront pris entre deux feux, deux extrêmes : les ultras – plus royalistes que le roi – qui veulent le retour à l’Ancien Régime, et les indépendants ou libéraux, groupe formé de sensibilités différentes, mais qui rejettent tous le drapeau blanc, la prééminence du clergé et de la noblesse.

La Restauration se joue dans ce tripartisme dont hériteront tous les régimes politiques de la France, jusqu’à nos jours. Elle va par ailleurs souffrir de la comparaison avec l’épopée napoléonienne qui entre dans la légende.

« Vous vous plaignez d’un roi sans jambes, vous verrez ce que c’est qu’un roi sans tête. »1908

LOUIS XVIII (1755-1824), qui ne connaît que trop bien son frère, le comte d’Artois. Encyclopédie des mots historiques, Historama (1970)

Rendu quasi infirme par la goutte à la fin de sa vie, le roi parle du futur Charles X. À 57 ans, il a l’allure d’un jeune homme et monte royalement à cheval. Malgré cette séduction naturelle, il se fera détester.

Déjà impopulaire sous l’Ancien Régime, il se faisait remarquer par sa conduite légère et ses folles dépenses, à l’image de sa belle-sœur, Marie-Antoinette. De retour en France après vingt-cinq ans d’exil, il va accumuler les erreurs politiques, sous cette Restauration malgré tout fragile.

Il passe son temps entre la chasse, sa passion, et la religion – il deviendra dévot, faisant le vœu de chasteté perpétuelle en 1804, à la mort d’une maîtresse, Louise d’Esparbès, grand amour de sa vie.

Feignant de se désintéresser des affaires du royaume, il est en réalité le chef (occulte) du parti royaliste (ultra).

« J’ai mes vieilles idées, je veux mourir avec elles. »1911

CHARLES X (1757-1836), sentence souvent répétée, qui résume le personnage. Charles X (2001), André Castelot

Cette phrase annonce à la fois son règne et sa fin. Mais au début de la Restauration, il n’est encore que Monsieur, comte d’Artois, frère du roi, sitôt présent et bientôt gênant pour Louis XVIII.

« Si cela va sans le dire, cela ira encore mieux en le disant. »1921

TALLEYRAND (1754-1838), au Congrès de Vienne, octobre 1814. L’Europe et la Révolution française, volume VIII (1908), Albert Sorel

Cité en français, ce mot figure dans beaucoup de dictionnaires étrangers.

Diplomate représentant Louis XVIII, Talleyrand demande qu’on ajoute une précision à un texte. On lui dit : « Cela va sans le dire. » D’où la riposte.

« Français ! […] j’arrive parmi vous reprendre mes droits qui sont les vôtres. »1924

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Golfe Juan, Proclamation du 1er mars 1815. France militaire : histoire des armées françaises de terre et de mer de 1792 à 1833 (1838), Abel Hugo

À peine débarqué, il parle au pays et il n’a pas besoin qu’on l’aide à trouver les mots : « Dans mon exil, j’ai entendu vos plaintes et vos vœux : vous réclamiez ce gouvernement de votre choix qui est seul légitime. » Et le frère aîné de Victor Hugo reprend le récit de la geste napoléonienne.

« Cet homme est revenu de l’île d’Elbe plus fou qu’il n’était parti. Son affaire est réglée, il n’en a pas pour quatre mois. »1931

Joseph FOUCHÉ (1759-1820), lucide quant à l’avenir, mars 1815. 1815 (1893), Henry Houssaye

Paroles de celui qui va redevenir ministre de la Police sous les Cent-Jours et de nouveau sous la seconde Restauration. Napoléon connaît bien les défauts et les qualités de l’homme. Fouché prendra son portefeuille le 21 mars 1815, en confiant à Gaillard (lieutenant général de police) : « Avant trois mois, je serai plus puissant que lui et s’il ne m’a pas fait fusiller, il sera à mes genoux […] Mon premier devoir est de contrarier tous les projets de l’empereur. »

Fouché a tort de trahir, mais il a raison de penser ainsi. Le retour de Napoléon déclenche une nouvelle guerre européenne et le second traité de Paris (signé au Congrès de Vienne) sera beaucoup moins clément.

La France n’a aucune chance de gagner, même avec ce fabuleux meneur d’hommes et manieur de foules, qui veut encore et toujours forcer le destin. C’est l’aventure de trop, c’est aussi la légende. C’est de toute manière l’Histoire, et l’un des épisodes les plus étonnants.

« Le pied lui a glissé dans le sang. »1978

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848). Causeries du lundi, volume II (1858), Charles-Augustin Sainte-Beuve

Et Sainte-Beuve, s’exprimant à la fois en historien et critique littéraire, d’ajouter aussitôt : « Cette parole contre un homme aussi modéré que M. Decazes a pu paraître atroce. Sachons pourtant qu’avec les écrivains, il faut faire toujours la part de la phrase. »

Chateaubriand, opposant en disgrâce, se situe (pour l’heure) dans le camp des ultras, persiste et signe : « Ceux qui ont assassiné Monseigneur le duc de Berry sont ceux qui, depuis quatre ans, établissent dans la monarchie des lois démocratiques […], ceux qui ont laissé prêcher dans les journaux la souveraineté du peuple, l’insurrection et le meurtre. »

Après sa démission, Louis XVIII n’abandonne pas son favori : il le fait duc français (Decazes était déjà duc danois, par son mariage) et le nomme ambassadeur à Londres. Louvel sera condamné à mort le 6 juin 1820, et guillotiné le lendemain. Cela n’apaise en rien les esprits.

« L’opposition était dans son génie naturel aussi bien que dans sa passion du moment. »1994

François GUIZOT (1787-1874), Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps (1858-1867)

Guizot est plus connu pour son action politique que pour son œuvre d’historien, alors que l’Histoire imprègne sa vie bien avant et bien plus que la Politique ! Il l’enseigne et il l’écrit avec un esprit scientifique, à l’inverse de Michelet, plus passionné (et politiquement plus à gauche), mais qui rendra hommage à Guizot pour tout ce qu’il lui doit. De même que Tocqueville et Taine. Guizot invente le concept d’histoire de la civilisation en Europe, et utilise les notes en bas de page, autrement dit la référence aux sources.

Il parle ici de Chateaubriand, ambassadeur à Londres et éphémère ministre des Affaires étrangères en 1823, renvoyé par le roi « comme un laquais », le 6 juin 1824 : « Chateaubriand, quoique sans clientèle dans les Chambres, et sans empire comme orateur, n’en devint pas moins tout à coup un chef d’opposition brillant et puissant. » L’ultraroyaliste va désormais se faire défenseur des idées libérales, qui ont bien besoin de cette grande voix, parmi d’autres.

« J’aimerais mieux scier du bois que de régner à la façon du roi d’Angleterre. »1996

CHARLES X (1757-1836). Histoire de la Restauration, 1814-1830 (1882), Ernest Daudet

Frère aîné d’Alphonse Daudet, ce journaliste cède à la vocation de l’histoire, comme tant d’auteurs de sa génération, soucieux de comprendre le trajet politique d’une France qui ne cesse de changer de régimes, depuis la Révolution.

Le second roi de la Restauration exprime clairement sa volonté de s’affranchir de la Charte que son frère Louis XVIII a certes « octroyée » à ses sujets, mais qui comporte des garanties contre les abus de l’Ancien Régime. L’Angleterre reste le modèle de cette monarchie constitutionnelle, chère aux philosophes des Lumières du XVIIIe siècle.

Charles X, qui ne s’est jamais initié aux idées de son temps, ne saurait se plier aux règles du gouvernement représentatif. Cet homme charmant, si jeune d’allure à 67 ans et populaire pendant quelques mois, n’a certes pas le tempérament d’un monarque absolu, et moins encore d’un tyran. Mais il reste un homme de l’Ancien Régime, entouré de courtisans qui font écran entre le roi et son peuple.

« Non seulement Jésus-Christ était fils de Dieu, mais encore il était d’excellente famille du côté de sa mère. »2000

Mgr Hyacinthe-Louis de QUÉLEN (1778-1839), 125e archevêque de Paris (de 1821 à sa mort). Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement (1998), Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière

Ce mot lui est attribué. Chacun a naturellement à cœur de mettre Jésus dans son camp : sous la Révolution, Chabot, capucin défroqué, en fit le premier sans-culotte de l’histoire. Camille Desmoulins, révolutionnaire condamné à l’échafaud, se réfère aussi au plus illustre supplicié.

L’archevêque de Paris se situe naturellement aux antipodes de l’échiquier politique. Très en cour auprès de Louis XVIII, puis de Charles X, élu à l’Académie française contre Casimir Delavigne en 1824, il attribua cet honneur à la religion et non à ses titres académiques, dans son discours de réception. Membre de la Chambre des Pairs, incarnation de l’Ancien Régime, en plein sermon, il lâcha cette célèbre formule, propre à scandaliser libéraux et républicains. Moins bien vu sous la Monarchie de Juillet qui le considère comme (trop) légitimiste, il demeure archevêque, Dieu merci !

« La Cour rend des arrêts, et non pas des services. »2001

Antoine SÉGUIER (1768-1848), réponse au garde des Sceaux Peyronnet lui demandant d’arranger les choses, dans un procès contre la presse, janvier 1826. Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu’à la Révolution (1839), Louis-Pierre Anquetil

Historien prolifique avant la vague historienne du XIXe siècle, il entreprend cette œuvre monumentale à la demande de Napoléon.

Premier président de la Cour de Paris de 1811 à 1848, Séguier donne une fin de non-recevoir au ministre de la Justice, alors que le gouvernement est accusé d’avoir fait pression sur certains juges. Et il se prononce en faveur des deux journaux impliqués, Le Constitutionnel et Le Courrier. La Compagnie de Jésus (les Jésuites) était en cause et le roi avait fait pression en leur faveur, en vain.

La presse libérale est trop heureuse de répéter le mot qui a fière allure. Le magistrat niera d’ailleurs l’avoir dit, dans une lettre à Peyronnet en 1828. Peut-être par crainte d’être mal noté.

Car Séguier n’a pas toujours été indépendant face au pouvoir. Il fit même preuve de servilité, mais la postérité a retenu le meilleur et le mot est souvent repris, dans les procès qui touchent à la politique. Ainsi en 1864, par le célèbre avocat Berryer, défendant le non moins célèbre Jules Ferry : « Messieurs, permettez-moi de vous rappeler un glorieux souvenir de la magistrature qui commande le respect dont nous nous efforçons toujours de l’entourer. Il y a quarante ans, dans la salle de la première chambre de la Cour de Paris, en face du premier président Séguier, on lisait cette inscription : La Cour rend des arrêts, et non pas des services. »

« Des pairs, j’en ferai tant qu’il sera honteux de l’être et honteux de ne l’être pas ! »2004

Comte de VILLÈLE (1773-1854), furieux de l’opposition manifestée par la Chambre des pairs, fin avril 1827. Histoire de la Restauration, 1814-1830 (1882), Ernest Daudet

Le chef du gouvernement a renoncé à sa loi sur la presse. Même échec avec une autre loi trop impopulaire : le rétablissement du droit d’aînesse dans les familles payant plus de 300 francs d’impôts fonciers. La Chambre introuvable l’a votée, la Chambre des pairs la rejette. Elle dénonce également l’emprise du clergé, diverses dérives et abus au nom de la sacro-sainte religion. L’opposition devient systématique.

Une telle attitude s’explique : Louis XVIII a fait entrer à la Chambre des pairs une fournée de hauts fonctionnaires impériaux naturellement hostiles aux ultras. Pour les contrer, Villèle prémédite une nouvelle promotion, en des termes peu dignes.

Contesté à gauche et même au centre, il va être débordé sur sa droite par un groupe de nobles (la Défection) qui trouve cet ultra encore trop modéré. C’est dire si cette France devient ingouvernable.

« C’est la leçon d’un père qui laisse toujours percer sa sollicitude à travers sa sévérité ou pour mieux dire sa prévoyance. »2007

Le Moniteur, 24 juin 1827. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

C’est en ces termes bien choisis que ce journal officiel parle du rétablissement de la censure, par ordonnance. L’humour involontaire est parfois le meilleur.

« L’effet des élections de 1827 fut immense, elles dépassaient de beaucoup les craintes du cabinet et les espérances de l’opposition. »2008

François GUIZOT (1787-1874), Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps (1858-1867)

Libéral écarté de la vie politique à la chute du ministère Decazes en 1820, il a repris ses cours d’histoire à la Sorbonne, avant d’être suspendu en 1822, pour cause d’opposition au régime. Collaborateur au journal de gauche Le Globe, il se réjouit de voir les libéraux majoritaires, le 17 novembre 1827, au terme d’élections anticipées. Symbole le plus remarquable, Royer-Collard, élu dans sept départements différents, libéral modéré qui se retrouve à la tête de la Chambre.

« Vous étiez devenu trop impopulaire !
— Monseigneur, Dieu veuille que ce soit moi ! »2010

Comte de VILLÈLE (1773-1854), au Dauphin, le duc d’ANGOULÊME (1775-1844), 3 janvier 1828. Histoire de France depuis 1789 jusqu’à nos jours (1878), Henri Martin

Bref rappel bibliographique. Historien plus besogneux que talentueux, politicien modeste et Académicien à l’usure, Henri Martin cède à la vogue historienne qui caractérise tout le XIXe siècle. Cet ambitieux projet l’emporte sur le reste de sa bibliographie.

Villèle, depuis deux mois, a vainement tenté de former un gouvernement qui concilie ses idées et les opinions de la nouvelle Chambre. Il démissionne donc, devient pair de France et cède la place à un libéral modéré, Martignac.

« Je ne veux pas monter en charrette comme mon frère ! »2012

CHARLES X (1757-1836), hanté par le souvenir de Louis XVI guillotiné en 1793. La Cour de Charles X (1892), Imbert de Saint-Amand

L’exemple de son frère aîné, devenu un roi martyr, le confortait dans sa politique ultraroyaliste. N’est-ce pas sa faiblesse et ses concessions qui l’ont perdu ? Et Charles X assimile les Girondins de la Révolution aux libéraux de plus en plus agressifs, sous la Restauration. Sa peur devient obsessionnelle.

« La troupe fraternise avec le peuple.
— Eh bien, il faut tirer aussi sur la troupe ! »2027

Réponse du prince de POLIGNAC (1780-1847), chef du gouvernement, au chef d’escadron Delarue, 28 juillet 1830. Révolution française : histoire de dix ans, 1830-1840 (1846), Louis Blanc

L’engagement de l’historien et de l’homme politique se confondent. Nous allons retrouver ce socialiste pur et dur, comme il en existe peu.

Dès le 27 juillet, deux compagnies des troupes royales, bombardées de jets de pierre, sont passées aux émeutiers. Le 28, dans Paris hérissé de barricades, Marmont résiste encore, tant bien que mal, avec ses 10 000 hommes. Il reçoit enfin des ordres précis du roi, toujours à Saint-Cloud : concentrer ses troupes autour des Tuileries et du Louvre. Il abandonne aux insurgés tous les quartiers de l’est et du nord de Paris.

« Ce fut à peu près à cette époque [entre 1830 et 1850] que s’effectua ce qu’on pourrait appeler la conjonction de la liberté politique et de la liberté économique, qui désormais furent confondues dans un même culte et portèrent un seul et même nom : le libéralisme. »2044

Charles GIDE (1847-1932) et Charles RIST (1874-1955), Histoire des doctrines économiques depuis les physiocrates jusqu’à nos jours (1909)

Charles Gide (oncle de l’écrivain André Gide) se spécialise dans l’histoire de la pensée économique. Théoricien de la solidarité, il s’engage politiquement (à gauche) pour promouvoir les coopératives. Charles Rist est également théoricien (historien des doctrines économiques et des finances publiques) et praticien (partisan de l’étalon-or et de la stabilité monétaire). Ils rejoignent la cohorte fournie des co-auteurs. 

La révolution de 1830 a mis au pouvoir l’ancienne opposition libérale qui s’est organisée sous la Restauration. Le démarrage de la révolution industrielle donne bien des satisfactions matérielles à cette bourgeoisie orléaniste, qui se contente aussi du régime plus parlementaire et du corps électoral un peu élargi, nés de la Charte modifiée. Mais les inégalités croissantes entre riches et pauvres, l’étroitesse persistante du pays légal par rapport au pays réel expliquent les oppositions à l’idéologie libérale dominante.

« On réprime une émeute avec des soldats, on fait une élection avec des paysans. Mais les soldats et les paysans ne suffisent pas pour gouverner. Il y faut le concours des classes supérieures qui sont naturellement gouvernantes. »2051

François GUIZOT (1787-1874), Lettre de 1852. Histoire de la France : les temps nouveaux, de 1852 à nos jours (1971), Georges Duby

Guizot est aussi l’historien de l’irrésistible ascension bourgeoise. Sous la Restauration, il a quitté le gouvernement quand les libéraux ont perdu le pouvoir et a été suspendu de ses cours d’histoire moderne à la Sorbonne, en raison de son opposition au régime monarchiste.

Ironie de l’histoire, le même homme tombera et entraînera dans sa chute la Monarchie de Juillet, pour cause de conservatisme excessif !

« Faites-nous de bonne politique, et je vous ferai de bonnes finances. »2064

Baron LOUIS (1755-1837), à Guizot, au cours d’un Conseil des ministres. Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps (1858-1867), François Guizot

Déjà conseiller au Parlement de Paris sous l’Ancien Régime, administrateur du Trésor public sous l’Empire, ministre des Finances sous la Restauration qui lui doit son redressement financier, le baron Louis retrouve à 75 ans le même poste sous la Monarchie de Juillet. Talleyrand l’a introduit en politique et il agit en vrai serviteur de l’État, homme honnête et financier génial. Hors la Révolution (où il s’est exilé), tous les régimes ont reconnu et utilisé sa valeur. Son idée-force est simple : le crédit est le bon moyen de boucler le budget de l’État, à condition qu’il repose sur la confiance en la parole de l’État.

Grâce à quoi le baron Louis redresse les finances publiques et réforme le ministère. Il place à la tête de la Banque de France le banquier Jacques Laffitte, autre honnête homme, pareillement soucieux de « bonne politique » et de « bonnes finances ».

« Vivre libres en travaillant ou mourir en combattant. »2069

Cri célèbre de l’émeute des canuts, 22 novembre 1831. Histoire du mouvement ouvrier, tome I (1948), Édouard Dolléans

C’est aussi la devise inscrite sur leur drapeau noir, symbole de l’anarchie. Mais la révolte des ouvriers de la soie est d’origine économique, et non politique. Les soyeux (fabricants) ne respectent pas le nouveau tarif des salaires, signé par leurs délégués dont ils contestent le mandat. Commencent alors les « trois glorieuses du prolétariat lyonnais » : grève, puis insurrection. Au matin du 22 novembre, les canuts de la Croix-Rousse descendent sur la ville en criant leur révolte. Ils se retrouvent sans le vouloir maîtres de Lyon, vidée de sa garnison qui risquait de pactiser avec les insurgés.

« Profession ?
— Émeutier ! »2073

Victor CONSIDÉRANT (1808-1893), 4 janvier 1832. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Réponse aux policiers qui l’ont arrêté, au milieu d’extrémistes tentant de mettre le feu aux tours de Notre-Dame. Émeutier, certes, mais aussi polytechnicien et adepte de Charles Fourier (militant et visionnaire avec Le Phalanstère et Le Nouveau monde industriel et sociétaire), il deviendra économiste et théoricien du socialisme, puis député en 1848, avant d’être exilé à la Réunion, et d’y créer une colonie agricole socialiste.

1832 est l’année de tous les dangers pour le pouvoir : conspirations et insurrections montées d’un côté par les royalistes légitimistes qui défendent la duchesse de Berry et les droits au trône d’Henri V, de l’autre par les révolutionnaires les plus ardents, auxquels sont mêlés des bonapartistes. Le renchérissement du blé et donc du pain, le chômage et la baisse des salaires, enfin l’épidémie de choléra dans les quartiers les plus pauvres de Paris, rendent la situation sociale explosive, dans la capitale.

« Ils ont voulu voir de plus près la misère du peuple. »2074

Journaux d’opposition, début avril 1832. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Notons que la presse devient à cette époque une source de citations aussi précieuse que les chansons depuis le début de l’Histoire ou presque, en attendant les médias audiovisuels au XXe siècle.

Les journaux sont nombreux et virulents pour critiquer le duc d’Orléans, fils aîné de Louis-Philippe, et Casimir Périer, président du Conseil, allant visiter dans les hôpitaux les victimes du choléra, aux premiers jours d’avril 1832. Les quartiers populaires, surpeuplés, sont les plus touchés. Cette inégalité devant la mort accroît encore le malaise social. L’opposition accuse même le gouvernement d’être responsable du choléra qui, prétend-on, épargne les riches et les bourgeois.

Casimir Périer meurt le 16 mai, un parmi les quelque 20 000 victimes de l’épidémie à Paris.

« Le choléra-blocus a succédé au choléra-morbus. »2077

Journaux d’opposition. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

L’état de siège est proclamé à Paris le 7 juin 1832, dans un climat social dramatique : population encore affolée par l’épidémie de choléra, surchauffée par la propagande républicaine de Blanqui et Cavaignac. Nombreuses arrestations à la suite des manifestations d’étudiants.
Parmi eux Alexandre Dumas, 30 ans, vit l’histoire en direct avant de s’en servir. Le créateur des Trois Mousquetaires dira plus tard : « Qu’est-ce que l’histoire ? Un clou auquel j’accroche mes romans. »

« Il n’est point parvenu, il est arrivé. »2084

TALLEYRAND (1754-1838), parlant de Thiers, 1834. Monsieur de Talleyrand (1870), Charles-Augustin Sainte-Beuve

Connu et redouté comme critique littéraire ayant pour méthode de rattacher (trop ?) systématiquement la vie à l’œuvre et auteur de « portraits littéraires », Sainte-Beuve s’intéresse aussi à quelques personnages historiques. Le plus étonnant est le socialiste Proudhon, le plus logique, le très intelligent « diable boiteux ».

Talleyrand a volontiers joué le rôle de parrain politique auprès de Thiers, personnage ambitieux, arriviste et comparable à lui, par certains côtés. Selon les sources, le mot de « parvenu » (marseillais) fait référence à la fortune de Thiers, à sa carrière politique rapide, voire à sa réception à l’Académie française où il est donc « arrivé », en 1834. À ce propos, le jugement d’Hugo sur le style de Thiers est aussi dur pour lui que pour son public : « Thiers est un portier écrivain qui a trouvé des portiers lecteurs. »

« Enfin il est mort en homme qui sait vivre. »2096

Mot d’une dame de la vieille cour à la mort de Talleyrand (17 mai 1838). Monsieur de Talleyrand (1870), Charles-Augustin Sainte-Beuve

Charles Maurice de Talleyrand-Périgord mourut à 84 ans, en désavouant ses irrégularités religieuses. Comme dira de lui le diplomate Jules Cambon mort en 1935 à 90 ans, ayant lui aussi traversé quelques régimes et nombre de crises dans l’histoire de France : « S’il a, au cours de sa vie, souvent changé de parti, [il] n’a jamais changé d’opinion. » On peut aussi lui reconnaître une forme de fidélité à la France et à ses intérêts tels qu’il les concevait, se trompant en cela moins souvent que la plupart de ses contemporains.

« Cent mille hommes et cent millions pendant sept ans ! »2106

Thomas Robert BUGEAUD (1784-1849) à Louis-Philippe. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Le général pose ses conditions pour accepter d’être gouverneur de l’Algérie. Le roi cède. Bugeaud est nommé gouverneur, le 29 décembre 1840. Partisan de la guerre acharnée, dix ans après la prise d’Alger, Bugeaud fait la conquête de l’Algérie et y gagne son bâton de maréchal, en 1843.

« Ne me parlez pas des poètes qui parlent de politique ! »2113

LOUIS-PHILIPPE (1773-1850). Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Le roi est d’autant plus irrité par l’opposition (et la popularité) de Lamartine qu’il semble, avec l’âge, prendre goût au pouvoir et vouloir non plus seulement régner, mais gouverner.

« Quand les fruits sont pourris, ils n’attendent que le passage du vent pour se détacher de l’arbre. »2121

Louis BLANC (1811-1882), Banquet politique tenu à Dijon, fin décembre 1847. Histoire de la Révolution de 1848 (1870), Louis Blanc

L’homme politique et l’historien se confondent ici. C’est dans la logique de cette vie et de cette œuvre totalement engagées. Militant républicain, Louis Blanc attaque la Monarchie de Juillet à coup de pamphlets et prédit la prochaine révolution. La multiplication des banquets est une réplique astucieuse et bien française  à l’interdiction des réunions.

La campagne des Banquets commence le 9 juillet 1847, sur le thème républicain de la réforme électorale, avec abaissement du cens à 100 francs : seul moyen pour l’opposition de faire entendre la voix sinon du peuple, du moins de la petite bourgeoisie, et seule façon de sortir de l’immobilisme conservateur qui bloque la vie politique.

Jeune journaliste, Louis Blanc s’est fait connaître par un essai, L’Organisation du travail (1839) : « Pour chaque indigent qui pâlit de faim, il y a un riche qui pâlit de peur. » Au nom de quoi la fraternité doit guider l’économie. Il préconise des associations ouvrières de production, ateliers nationaux bientôt expérimentés, sous la Deuxième République.

« Notre système financier est à la science économique ce que sont les rouets des ménages aux machines des filatures. »2122

Émile de GIRARDIN (1806-1881), La Presse, 25 juillet 1847. Histoire de la France : dynasties et révolutions, de 1348 à 1852 (1971), Georges Duby

Le quotidien de Girardin est monarchiste, mais il garde toute sa liberté d’expression. Il dit donc la vérité : la crise industrielle et financière de 1846-1847 a révélé l’inadaptation des structures et des mentalités en matière de mécanismes du crédit.

« Naturellement, et par une de ces lois providentielles où le droit et le fait se confondent, le droit de suffrage n’appartient pas aux femmes. La Providence a voué les femmes à l’existence domestique. »2144

François GUIZOT (1787-1874), La Démocratie pacifique, 10 janvier 1847. Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement (1998), Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière

Ce mot fera le bonheur des histoires du féminisme et des dictionnaires de la misogynie. Le replacer dans son contexte n’y change rien - à l’inverse du fameux « Enrichissez-vous ! » (« par le travail, par l’épargne et la probité, et vous deviendrez électeurs. »)

Il faut seulement resituer le texte dans son époque et rappeler à quel point le XIXe est dur au sexe faible, avec son Code civil, sa mode du corset qui coupe le souffle aux femmes du monde (d’où les évanouissements pas toujours feints !) et le travail aux champs comme à l’usine, qui épuise les femmes du peuple (et les enfants).

La Deuxième République ne sera pas plus favorable aux femmes et le socialiste Proudhon ne se montre pas plus indulgent que Guizot, ministre de la droite chrétienne, conservatrice et réactionnaire, sous la Monarchie de Juillet.

« Le sentiment de l’instabilité, ce sentiment précurseur des révolutions, existe à un degré très redoutable dans le pays. »2125

Alexis de TOCQUEVILLE (1805-1859), Chambre des députés, 27 janvier 1848. Grands moments d’éloquences parlementaire [en ligne], Assemblée nationale

(Signalons cette source de citations, particulièrement précieuse quand nous rassemblerons les meilleurs Discours - à suivre bientôt).

Tocqueville, historien célèbre par son essai qui est un coup de maître, De la démocratie en Amérique.

Très jeune magistrat, un an de séjour pour mission professionnelle lui permit de comprendre ce système politique de « démocratie représentative » exemplaire à ses yeux, avec son évolution et ses risques.

Il s’est jeté dans la vie politique comme nombre de ses confrères en ce siècle romantique et agité. Aidé par sa culture historique et son intelligence prophétique, Tocqueville a une vue claire de la situation. Mais Louis-Philippe reste aveugle, comme le chef du gouvernement. Lamennais a eu ce mot prémonitoire en 1843 : « C’est Guizot qui doit conduire la monarchie de Louis-Philippe à son dernier gîte. Il est né fossoyeur. »

« Aux journées de février 1848 comme aux journées de juillet 1830, la monarchie avait cédé presque sans résistance à l’émeute de Paris. Dans les deux cas, ce n’était pas seulement le roi qui avait abdiqué, c’était l’autorité elle-même. »2152

Jacques BAINVILLE (1879-1936), Histoire de France (1924)

La brève histoire de la Deuxième République se résumera en une restauration de l’autorité, dans un pays encore très conservateur et rural, avec des sursauts républicains et révolutionnaires entraînant des réactions qui renforcent encore l’autorité. Cercle vicieux et anti démocratique. Jusqu’à ce que l’Empire s’ensuive.

« On a cherché les causes ; il n’y en a qu’une, c’est la misère. »2176

Louis BLANC (1811-1882). Histoire de France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919 (1921), Ernest Lavisse, Philippe Sagnac

Témoin navré, comme tant d’autres : « On ne vit jamais une ville si consternée que Paris. Une invasion des Cosaques y aurait laissé des traces moins horribles. » Socialiste convaincu, il sera à sa façon victime de ces journées révolutionnaires de juin 1848.

Rendu à tort responsable de l’insurrection à laquelle il ne participait pas (déclenchée par la fermeture des Ateliers nationaux préconisés par lui, mais déformés par le gouvernement), Louis Blanc doit émigrer en Angleterre où il reste jusqu’à la chute du Second Empire : plus de vingt ans d’exil, avant de revenir siéger, fidèle à ses idées, à l’extrême gauche de l’Assemblée.

« Laissez le neveu de l’empereur s’approcher du soleil de notre République ; je suis sûr qu’il disparaîtra dans ses rayons. »2181

Louis BLANC (1811-1882). Histoire parlementaire de l’Assemblée nationale, volume II (1848), F. Wouters, A.J.C. Gendeblen

Comme quoi un historien politiquement très engagé peut faire gravement erreur sur son temps ! C’est la République qui va bientôt disparaître devant l’Empire restauré. Il est vrai que les premiers témoins n’ont pas cru dans le destin du nouvel homme qui paraît particulièrement falot.
(Louis Blanc fait ici allusion à une déclaration du candidat empruntant au lyrisme hugolien : « L’oncle de Louis-Napoléon, que disait-il ? Il disait : « La république est comme le soleil. » »)

« Si je réussissais, je serais obligé d’épouser la République et je suis trop honnête garçon pour épouser une si mauvaise fille ! »2186

Adolphe THIERS (1797-1877), refusant de se porter candidat à la présidence. Histoire de France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919, volume VI (1921), Ernest Lavisse, Philippe Sagnac

C’était le souhait du parti de l’Ordre qui regroupe des monarchistes (légitimistes et orléanistes), des républicains conservateurs, voire modérés, tous unis par leur opposition au socialisme qui fait si peur !

Même refus de Bugeaud, le maréchal qui a un nom, un prestige. Lamartine s’étant déconsidéré aux yeux de ses anciens partisans, le parti de l’Ordre se rabat sur le troisième homme : Louis-Napoléon Bonaparte. Et Thiers de conclure : « Sans affirmer que la nomination de M. Louis Bonaparte soit le bien, elle paraît à nous tous, hommes modérés, un moindre mal. »

« Née de l’émeute, comme la Monarchie de Juillet, la deuxième République se mettait tout de suite de l’autre côté de la barricade. »1924

Jacques BAINVILLE (1879-1936), Histoire de France

La tendance s’affirme avec la nouvelle assemblée. La Législative, élue au suffrage universel le 13 mai 1849, montre l’opinion partagée entre deux grands courants. Le parti de l’Ordre, conservateur, a 53 % des voix et quelque 500 élus (légitimistes, orléanistes, républicains modérés et bonapartistes). Les démocrates-socialistes, à leur tête Ledru-Rollin, ont 35 % des voix et quelque 180 élus. Un troisième groupe, dit des républicains de la veille, obtient 70 députés avec 12 % des voix. Malgré leur majorité, les conservateurs s’inquiètent du succès des démocrates dans certaines villes (dont Paris), quelques régions industrielles (autour de Lyon, Saint-Étienne) et même rurales (au nord du Massif Central).

« Nous ne comprenons pas plus une femme législatrice qu’un homme nourrice. »2197

Pierre-Joseph PROUDHON (1809-1865), Le Peuple, mai 1849. Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement (1998), Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière

Il écrit aussi, en janvier 1849, dans L’Opinion des femmes : « La femme ne peut être que ménagère ou courtisane. » Bien que sincèrement socialiste, Proudhon s’inscrit résolument dans la logique de son temps et de cette Deuxième République : « Nous ne savons si, en fait d’aberrations étranges, le siècle où nous sommes est appelé à voir se réaliser à quelque degré celle-ci : l’émancipation des femmes. Nous croyons que non. » (La Liberté, 15 avril 1848).

« Nous n’avons pas su garder le gouvernement libre, sachons supporter le pouvoir nécessaire ; il a aujourd’hui une mission de flagellation, d’expiation et de répression de l’anarchie que nul autre que lui ne saurait accomplir. »2219

François GUIZOT (1787-1874), au lendemain du coup d’État du 2 décembre 1851. Histoire de la France : les temps nouveaux, de 1852 à nos jours (1971), Georges Duby

Guizot parle en témoin et remarquable historien de son temps, ne jouant plus aucun rôle politique à cette époque. Morny a constitué un nouveau ministère avec les hommes du président de la République, dès le 4 décembre.

La répression des rébellions républicaines va engendrer une Terreur blanche : pas de vrai soulèvement populaire à Paris, mais la province, les paysans surtout, opposent une résistance violente, dans le Sud-Est et le nord du Massif central. D’où 32 départements mis en état de siège, 27 000 arrestations, 10 000 condamnations (la plupart « transportés » en Algérie, 239 envoyés aux travaux forcés à Cayenne). Le mouvement républicain est décapité pour longtemps. La propagande gouvernementale, confondant l’effet et la cause, fait croire qu’on a sauvé le pays de la subversion socialiste.

« C’est beaucoup d’être à la fois une gloire nationale, une garantie révolutionnaire et un principe d’autorité. »2227

François GUIZOT (1787-1874), Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps (1858-1867)

Homme politique (à la retraite) et historien (toujours actif), il résume l’alchimie du vote, avec « la force du parti bonapartiste, ou pour dire plus vrai du nom de Napoléon », à l’occasion des élections au Corps législatif, le 29 février 1852. Les opposants n’ayant aucun moyen de faire campagne (pas une affiche imprimée, pas une réunion électorale !), ils obtiennent 800 000 voix et les candidats officiels plus de 5 millions. D’où 253 bonapartistes, face à 7 royalistes et 3 républicains.

De manière plus générale, la remarque de Guizot explique la facilité avec laquelle le futur empereur va arriver à son but, le pouvoir, et les difficultés que le régime connaîtra plus tard.

« Qu’est-ce que Paris ? Qu’est-ce que la France ? Imaginez un champ. Au lieu de l’ensemencer dans toute son étendue, on s’est avisé d’entasser la semence en un point où elle risque de ne pas germer précisément parce qu’elle y est entassée. Ce champ, c’est la France, ce point, c’est Paris. »2241

Louis BLANC (1811-1882), Histoire de la révolution de 1848, volume II (1871)

Paris grandit, Paris s’embellit sous le Second Empire : Haussmann, préfet pendant dix-sept ans, débordant d’énergie et d’activité, taille et retaille la capitale à coups de pioches et de millions. Mais les témoins de l’époque n’admirent pas tous ces travaux et s’inquiètent déjà de l’excessive centralisation -  un mal bien français. L’afflux des ruraux là où le travail existe – dans les grands centres urbains et industriels – est encore facilité à Paris par le réseau de voies ferrées en étoile, qui toutes convergent vers la capitale. Ce n’est pas encore le « désert français » de 1945, mais les statistiques pouvaient affoler les observateurs : 547 000 habitants en 1801 à Paris, 1 054 000 en 1846, 1 800 000 en 1871 : « La centralisation, c’est l’apoplexie au centre, la paralysie aux extrémités » (Lamennais).

« [La France] la plus brillante et la plus dangereuse des nations de l’Europe, et la mieux faite pour y devenir tour à tour un objet d’admiration, de haine, de pitié, de terreur, mais jamais d’indifférence. »2242

Alexis de TOCQUEVILLE (1805-1859), L’Ancien Régime et la Révolution (1856)

Ayant renoncé à toute carrière politique après le coup d’État du 2 décembre 1851, Tocqueville sera l’un des grands historiens et penseurs de son temps. Après son analyse De la démocratie en Amérique, il montre la Révolution française, non pas comme une rupture avec l’Ancien Régime, mais comme une accélération dans une évolution engagée au siècle des Lumières et qui se poursuit au siècle suivant. Philosophe et économiste, sociologue et politologue, Tocqueville (mort à 53 ans) n’appartiendra à aucune école de pensée.  

La politique extérieure de Napoléon a deux buts : d’abord rassurer et se faire accepter des cours européennes pour qui le Premier Empire reste un mauvais souvenir ; ensuite jouer un rôle de grande puissance mondiale pour des raisons de commerce aussi bien que de prestige. Mais face à l’Allemagne, ni la diplomatie ni l’armée française ne pourront rien.

« L’empereur est une grande incapacité méconnue. »2249

Otto von BISMARCK (1815-1898). Histoire de France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919 (1921), Ernest Lavisse, Philippe Sagnac

Cette boutade du Premier ministre de la Prusse (qui fut ambassadeur à Paris en 1862) date de 1864. L’homme de fer n’a qu’un but, la grandeur de son pays, par tous les moyens. Il va déjouer les plans européens de Napoléon III, avant d’imposer une défaite rapide et fatale à l’Empire.

« Ce n’est pas la peine d’avoir risqué le coup d’État avec nous tous pour épouser une lorette. »2254

Duc de PERSIGNY (1808-1872), à Napoléon III, décembre 1852. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Parole du seul honnête homme dans l’équipe d’aventuriers qui prépara le 2 décembre 1851 et se retrouve ministre de l’Intérieur. La « lorette » est quand même une jeune fille de vraie noblesse espagnole (par son père, trois fois Grand d’Espagne), fort belle, moins sotte qu’on ne le dira. Mais sa mère irlandaise, quelque peu aventurière, promenait sa fille en Europe dans l’espoir d’un bon mariage. Et l’empereur en est fou !

« La France, sans froisser les droits de personne, a repris dans le monde la place qui lui convenait. »2268

Comte WALEWSKI (1810-1868), ministre des Affaires étrangères, présidant le Congrès de la paix qui s’ouvre à Paris, le 25 février 1856. Histoire de la France : les temps nouveaux, de 1852 à nos jours (1972), Georges Duby

Il parle au nom de l’empereur, dans le décor rouge et or d’un quai d’Orsay flambant neuf.

Quarante ans après le Congrès de Vienne, et au terme de la guerre de Crimée, c’est la revanche de la France et la défaite d’une Russie expansionniste : neutralité de la mer Noire, intégrité territoriale garantie à la Turquie, prépondérance reconnue à la France en Europe. En prime, les provinces serbes et roumaines gagnent leur autonomie, face à la Turquie : victoire personnelle pour Napoléon III qui se pose et s’impose en défenseur du principe des nationalités.

« [Les Français] veulent l’égalité dans la liberté et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. »2270

Alexis de TOCQUEVILLE (1805-1859), L’Ancien Régime et la Révolution (1856)

Historien et philosophe, Tocqueville est le Montesquieu du XIXe siècle. Sensible aux progrès de l’égalité, il pense que la démocratie peut engendrer un redoutable danger, le despotisme de la majorité. Pour maintenir la liberté, il faut deux garanties essentielles : liberté de la presse, indépendance du pouvoir judiciaire. Sa démonstration est toujours fondée sur l’examen rigoureux des faits historiques.

Rappelons qu’à cette date (1856), l’Empire est une dictature et le bon usage du suffrage universel est d’un apprentissage difficile. Si l’égalité des droits progresse dans les faits, le capitalisme triomphant rend les riches plus riches, sans améliorer la condition des pauvres. Au XXIe siècle, on peut faire le même reproche au néo-libéralisme et à la mondialisation économique.  

« Le gouvernement veut le triomphe de ses candidats, comme Dieu veut le triomphe du bien, laissant à chacun la liberté du mal. »2271

Le préfet de Dordogne en juin 1857. Histoire du Second Empire, volume III (1903), Pierre de La Gorce

Juge et magistrat, l’auteur démissionne par conscience professionnelle (trop catholique pour accepter les lois Ferry sur les congrégations) et cède à cette « passion française » de l’Histoire qui nous donne tant d’historiens au XIXe siècle.

Le dogme est clair. Comme tous les préfets, qui sont de petits empereurs dans leur département, il arrange au mieux ces élections du 21 juin 1857 au Corps législatif, comme toutes les autres élections, presque jusqu’à la fin du Second Empire. Tout pour les candidats officiels (presse, affiches à foison, bulletins imprimés à leur nom, discours du préfet au garde-champêtre en passant par l’instituteur et le curé). Pour les autres, rien, que des obstacles. Il ne faut pas s’étonner des résultats de cette propagande : en juin 1857, 5 471 000 voix pour les candidats officiels, 665 000 pour l’opposition (et 25 % d’abstention). L’opposition républicaine, tout à fait impuissante, réapparaît cependant avec 7 députés. 5 forment un groupe (dont font partie Jules Favre et Émile Ollivier).

« Le corps social est rongé par une vermine dont il faut coûte que coûte se débarrasser. »2273

Général ESPINASSE (1815-1859), après l’attentat d’Orsini contre Napoléon III, le 14 janvier 1858. Histoire de France depuis la Révolution jusqu’à la chute du Second empire, volume VII (1897), Ernest Hamel

Avocat défroqué, politicien malchanceux, Hamel se voue à l’Histoire par amour de la Révolution (Saint-Just et Robespierre), rejoignant la cohorte des bons historiens du XIXe siècle.

Le nouveau ministre de l’Intérieur définit son programme. C’est le premier attentat par explosif chimique, l’émotion est d’autant plus vive : le révolutionnaire italien a raté son but, mais il y a 142 blessés, 8 morts. À cette occasion, on feint de croire à l’existence d’un vaste complot contre l’État, ourdi naturellement par les rouges. La répression contre l’opposition se fait encore plus sévère : une loi de sûreté générale permet au pouvoir d’expulser ou d’interner tout ancien condamné politique.

Orsini, défendu par Jules Favre, est condamné à mort et exécuté. Mais Napoléon III va se servir habilement de la lettre écrite par Orsini lui demandant de libérer sa patrie, l’Italie.

« La paix c’est l’Empire ! Pas de paix, pas d’Empire ! »2274

Baron de ROTHSCHILD (1792-1868). Histoire de France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919 (1921), Ernest Lavisse, Philippe Sagnac

Rappelons cette source qui s’impose souvent. Historien promu par la Troisième République, surnommé l’instituteur national avec autant de respect que d’ironie (par la génération suivante), il promeut le « roman national » propre à inculquer aux jeunes (récemment) scolarisés l‘amour de la France et aux citoyens une conscience civique. Il a très souvent écrit avec des collaborateurs de la même « école » historienne.

Le banquier est inquiet, des bruits de guerre avec l’Autriche font baisser la Bourse, le 1er janvier 1859. Le futur empereur n’a-t-il pas promis dans un discours à Bordeaux : « L’Empire, c’est la paix. » ? Napoléon III réplique à présent : « J’ai pour moi le peuple. » Et c’est vrai. Il a donc décidé d’aider l’Italie à secouer la domination autrichienne.

Un traité secret est signé le 28 janvier 1859, suite de son entrevue à Plombière avec Cavour en juillet 1858. Napoléon III, qui a gardé de son passé de conspirateur et de prisonnier un sens du secret, n’hésite pas à négocier en court-circuitant son ministre des Affaires étrangères.

« La masse est pour la guerre. Les soldats partent comme pour le bal. »2275

Prosper MÉRIMÉE (1803-1870). Histoire de France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919 (1921), Ernest Lavisse, Philippe Sagnac

La guerre contre l’Autriche est déclarée le 3 mai 1859. Napoléon III prend personnellement le commandement et défait les Autrichiens à Magenta le 4 juin (Mac-Mahon arrivant au bon moment), et à Solferino, le 24 juin. L’armistice est signé le 8 juillet.

L’Autriche cède la Lombardie, l’Italie devient une confédération (le Piémont veut davantage, mais la véritable unité n’est pas encore possible, à cause de la Prusse) et la France recevra Nice et la Savoie –avec l’accord enthousiaste des populations consultées par référendum.

« Je n’aime pas le traité parce que je n’aime les révolutions d’aucune sorte. »2279

Eugène SCHNEIDER (1805-1875). Histoire de la France : les temps nouveaux, de 1852 à nos jours (1971), Georges Duby

Duby, connu d’abord comme médiéviste, devient ensuite « généraliste » de l’histoire. Par ses apports à l’histoire des mentalités, il appartient à la troisième génération de l’école des Annales (fondée en 1929 par Marc Bloch et Lucien Febvre) toujours très respectée.

Ce grand patron métallurgiste du Creusot redoute les conséquences du traité de commerce en date du 23 janvier 1860, voulu par Napoléon III, négocié en secret par Michel Chevalier et Richard Cobden, et qui instaure un libre-échange relatif avec l’Angleterre (abaissement à 30 % maximum des droits de douane sur les matières premières et les produits industriels). Les protectionnistes, et ils sont nombreux parmi les industriels et commerçants français, s’alarment de ce « coup d’État commercial ». Ils prévoient le pire pour l’économie nationale. Ils ont tort.

« L’Empire a fait un demi-tour à gauche. »2281

Pierre-Joseph PROUDHON (1809-1865), constatant le tournant libéral du régime. Histoire de la France : les temps nouveaux, de 1852 à nos jours (1972), Georges Duby

Napoléon III se heurte à une opposition intérieure sur deux fronts, deux forces qui lui étaient auparavant acquises. Les catholiques s’inquiètent de la marche vers l’unité italienne qu’il soutient, mais qui menace les États de l’Église et le pape. Tandis qu’une part de la bourgeoisie d’affaires déplore (d’ailleurs à tort) le traité de commerce franco-anglais (signé le 23 janvier 1860) qui crée le libre-échange et expose les industriels à la concurrence britannique.

L’empereur cherche donc à se rallier les notables libéraux et la petite bourgeoisie démocrate, multipliant les concessions aux idées libérales et démocratiques : restauration des libertés, ouverture du Parlement à l’opposition républicaine, décret du 24 novembre 1860 donnant au Corps législatif le droit d’adopter une adresse en réponse au discours du trône, et autorisant la publication des débats parlementaires.

Satisfaire les classes populaires lui permettrait d’échapper aux castes de droite et de s’appuyer sur les masses : ce serait conforme aux idées sociales de l’empereur, mais il faudrait faire plus qu’un demi-tour à gauche.

« L’extrême rapidité des voyages en chemin de fer est une chose anti médicale. Aller, comme on fait, en vingt heures, de Paris à la Méditerranée, en traversant d’heure en heure des climats si différents, c’est la chose la plus imprudente pour une personne nerveuse. Elle arrive ivre à Marseille, pleine d’agitation, de vertige. »2282

Jules MICHELET (1798-1874), La Mer (1861)

Pratiquement tous les progrès techniques ont commencé par susciter la peur, ou le déni d’utilité. Le XIXe siècle, si riche en inventions, pourrait alimenter un étonnant bêtisier technologique !

Le chemin de fer n’échappe pas à la règle. Rappelons le mot de Thiers en 1836 : « Il faudra donner des chemins de fer aux Parisiens comme un jouet, mais jamais on ne transportera ni un voyageur ni un bagage. »

Depuis le début du Second Empire, le réseau ferroviaire s’étend et rattrape enfin le retard pris sur l’Angleterre. L’État fixe le tracé des voies et finance les infrastructures (terrassement, ouvrages d’art), concédant l’exploitation des lignes à de grandes compagnies privées, Compagnies de l’Ouest, du Nord, de l’Est, et le fameux PLM (Paris-Lyon-Méditerranée) né en 1857, axe vital de 862 km. Facteur essentiel de l’aménagement du territoire, le réseau passe de 3 000 km en 1852 à 17 000 km en 1870. Il s’inscrit désormais dans le paysage français et toute l’économie du pays en bénéficie.

Mais que d’inquiétudes, pour la santé des passagers ! Michelet n’est pas seul à s’en émouvoir. Selon Arago, Polytechnicien, astronome et physicien, mort en 1853 et témoignant des tout premiers chemin de fer « le transport des soldats en wagon les efféminerait » et les voyageurs sont mis en garde contre le tunnel de Saint-Cloud, qui peut causer « des fluxions de poitrine, des pleurésies et des catarrhes. »

À l’impératrice qui lui demande de quel style peut bien être ce projet d’Opéra pour Paris :
« C’est du Napoléon III, Madame. »2283

Charles GARNIER (1825-1898), 1861. Napoléon III et le Second Empire : l’aube des temps (1975), André Castelot

Un concours public est lancé pour l’édification d’un opéra digne du nouveau Paris haussmannien : 171 concurrents déposent un millier de dessins. Viollet-le-Duc, ami du couple impérial, est favori. Un inconnu l’emporte, à l’unanimité du jury. Séduit par la maquette, l’empereur s’incline.

Les plus grands artistes, peintres, décorateurs, sculpteurs œuvrent pour le monument. Mais le chef-d’œuvre est bien signé Garnier, illustrant l’éclectisme en architecture : au lieu de se référer à un style unique, on dresse un répertoire des modèles les plus achevés, pour combiner les éléments issus des différentes époques et civilisations, en les adaptant à la réalité contemporaine. Ainsi, Garnier utilise les nouveaux matériaux pour leur aspect fonctionnel, mais à l’inverse des modernistes (tels Eiffel, Baltard), il dissimule le fer de la charpente sous le stuc et la pierre de taille.

« Cathédrale mondaine de la civilisation » selon Théophile Gautier, l’Opéra de Paris va fasciner le monde et sera « copié » une centaine de fois.

« [L’empereur] a eu raison de devancer l’opinion publique de quelques années. »2287

Eugène SCHNEIDER (1805-1875), 1864. Histoire de la France : les temps nouveaux, de 1852 à nos jours (1971), Georges Duby

Ce grand patron reconnaît son pessimisme mal fondé, après le traité de 1860 : « Nos industriels ont pu, par leurs efforts et leurs sacrifices, résister à la concurrence étrangère. » La facilité avec laquelle l’économie française s’adapta à ce libre-échange naissant imposé par l’empereur, avec l’Angleterre, puis avec la plupart des autres pays européens, montre qu’elle n’y était pas si mal préparée.

« L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »2289

Devise de l’Association internationale des travailleurs, 1864. Histoire de la France : les temps nouveaux, de 1852 à nos jours (1972), Georges Duby

L’Association internationale des travailleurs (AIT) est la première Internationale, créée le 28 septembre 1864 par des militants français et anglais : « une grande âme dans un petit corps ». Elle tiendra congrès chaque année, de plus en plus hostile aux états bourgeois.

Après le Manifeste des soixante et l’AIT, un autre socialisme se réveille, plus révolutionnaire : le blanquisme. Personne ne croit plus à l’extinction du paupérisme par l’empereur, ni même au syndicalisme ouvrier selon Proudhon qui meurt en janvier 1865.

« On peut tout faire avec des baïonnettes, excepté s’asseoir dessus ! »2300

Prince NAPOLÉON (1822-1891), septembre 1869. Mot également attribué à Clemenceau (1841-1929), et surtout au Feld-maréchal autrichien Schwarzenberg (1771-1820), déplorant la fragilité du régime en 1814 (Restauration). Histoire de France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919, volume VII (1921), Ernest Lavisse, Philippe Sagnac

Le ministre de l’Intérieur (Forcade Laroquette, homme de droite) affirme que l’Empire est assez fort pour vaincre ses opposants. « Plon-Plon », l’éternel frondeur de la famille impériale, réplique à juste titre qu’un pouvoir assis sur la force de ses baïonnettes n’est pas stable.

De fait, le régime est doublement ébranlé. Sur le front politique, l’opposition profite de la presse libérée et des élections plus loyales du 24 mai : 3,5 millions de voix (contre 4,4 millions aux bonapartistes). Sur le front social, c’est la crise et les syndicats tolérés depuis 1866 poussent à des grèves qui prennent un caractère dramatique à Firminy en juin 1869, à Carmaux en octobre.

Napoléon III décide d’aller plus avant sur la voie libérale. Émile Ollivier, républicain modéré, se rallie à l’Empire. Il est chargé de former le nouveau cabinet, même s’il n’est que « garde des Sceaux », pour satisfaire les hommes du centre gauche.

« On ne peut faire deux choses à la fois : tenir un fusil d’une main et un bulletin de vote de l’autre. »2350

Général TROCHU (1815-1896), janvier 1871. Histoire de la Troisième République, volume I (1973), Jacques Chastenet

Diplomate de carrière et journaliste à ses heures, multimédaillé de guerre (1914-1918) et académicien français, Jacques Chastenet se passionne pour l’histoire politique de la Troisième République, quelques grands hommes et deux grandes reines d’Angleterre (Élisabeth Ière et Victoria).
On doit au général Trochu ce mot sur l’impopularité de certains rôles et l’inconfort de certaines situations historiques. Sous la Commune de 1871, rappelons qu’il fut à la fois gouverneur militaire de Paris et chef du gouvernement de la Défense nationale, dans la capitale assiégée et révoltée d’une France engagée dans une guerre déjà perdue avec la Prusse. Dans une telle situation, il aurait fallu un homme d’une autre trempe que Trochu (« participe passé du verbe ‘trop choir’ » selon Hugo).

« La ville de Paris est une personne trop puissante et trop riche pour que sa rançon ne soit pas digne d’elle. »2353

Otto von BISMARCK (1815-1898), le chancelier allemand qui fixe donc la « rançon » à au moins un milliard de francs, le 23 janvier 1871. Bismarck et son temps (1905), Paul Matter

Jules Favre propose 100 millions, ses collègues ont fixé la limite à 500, l’indemnité de guerre sera finalement de 200 millions pour Paris, et cinq milliards de francs or pour l’ensemble de la France, au lieu de six, Thiers ayant négocié en bon bourgeois.

Le pays s’acquittera de cette dette considérable dès 1873, grâce à l’emprunt et à l’empressement des souscripteurs, les troupes allemandes évacuant alors le territoire.

Ce n’est pas la clause la plus humiliante d’un armistice que la capitale va refuser de toutes ses forces bientôt combattantes et de nouveau révolutionnaires.

« Plus de rois, plus de maîtres, plus de chefs imposés, mais des agents constamment responsables et révocables à tous les degrés du pouvoir. »2359

Fédération des bataillons de la garde nationale, Serment du 10 mars 1871. Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars (1872), Commission d’enquête sur l’insurrection du 18 mars, comte Napoléon Daru

Cette Fédération, nouveau pouvoir surgi lors des élections de février, jaillit spontanément du peuple, ouvriers, artisans, petits bourgeois confondus, unis dans le même amour de la patrie et de la République. Ils rejettent le suffrage universel qui a fait l’Assemblée telle qu’elle est, ils revendiquent la démocratie directe. Voilà tout ce que redoutent la France profonde et l’Assemblée nationale, qui se rappellent la Terreur de 1793 et les désordres de la Deuxième République en 1848.

« Au nom du peuple, la Commune est proclamée ! »2363

Gabriel RANVIER (1828-1879), place de l’Hôtel-de-Ville, Déclaration du 28 mars 1871. Histoire socialiste, 1789-1900, volume XI, La Commune, Louis Dubreuilh, sous la direction de Jean Jaurès (1908)

Ranvier est maire de Belleville, ouvrier peintre décorateur, et disciple de Blanqui, l’éternel insurgé. Les élections municipales du 26 mars n’ont mobilisé que la moitié des Parisiens (230 000 votants), très majoritairement de gauche, beaucoup de gens des beaux quartiers ayant fui la capitale : 18 élus « bourgeois » refuseront de siéger à côté des 72 révolutionnaires, jacobins, proudhoniens, blanquistes, socialistes, internationaux.

Mais qu’est cette Commune ? Un conseil municipal de gauche, un contre-gouvernement élu, provisoire et rival de celui de Versailles, un exemple devant servir de modèle à la France ? La Commune se veut tout à la fois, mais ne vivra pas deux mois.

« C’est une guerre sans trêve ni pitié que je déclare à ces assassins. »2366

Général Gaston de GALLIFFET (1830-1909), 3 avril 1871. Histoire socialiste, 1789-1900, volume XI, La Commune, Louis Dubreuilh, sous la direction de Jean Jaurès (1908).

Galliffet a fait fusiller sans jugement cinq Fédérés prisonniers. « J’ai dû faire un exemple ce matin ; je désire ne pas être réduit de nouveau à une pareille extrémité. N’oubliez pas que le pays, que la loi, que le droit par conséquent sont à Versailles et à l’Assemblée nationale, et non pas avec la grotesque assemblée de Paris, qui s’intitule Commune. » Sa férocité lui vaudra le surnom de « Marquis aux talons rouges », ou « massacreur de la Commune ».

Cependant qu’à Paris, les clubs réclament la Terreur, veulent « faire tomber cent mille têtes », rétablir la loi des Suspects. On joue la mort de la peine de mort en brûlant une guillotine.

« Le propre d’une insurrection populaire, c’est que, personne n’obéissant à personne, les passions méchantes y sont libres autant que les passions généreuses, et que les héros n’y peuvent contenir les assassins. »2386

Hippolyte TAINE (1828-1893), Les Origines de la France contemporaine, 1871, la Commune (1876-1896)

Taine promeut l’histoire « scientiste ». Les événements sont déterminés par des lois et l’histoire mérite le statut de science exacte. Cette citation le prouve, appliquée au cas particulier de la Commune dont il est témoin. Il tenta d’en chercher les causes.

Elles sont naturellement multiples et les historiens d’aujourd’hui en débattent encore.

« Le tirailleur sénégalais est un merveilleux mercenaire, puisqu’il a la vraie qualité du soldat, celle qui prime tout : l’aptitude à se faire tuer. »2401

L’Écho d’Oran, 25 décembre 1910. Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement (1998), Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière

On peut débattre à l’infini du colonialisme et les historiens ne s’en privent pas. Au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, qui s’impose après la Seconde Guerre mondiale, on intente un procès aux peuples et aux responsables politiques jadis coupables de ce « crime ». C’est pécher par anachronisme et ignorer les réalités de temps heureusement révolus.

Cela dit, la lecture du grand quotidien algérien (rédigé en français) montre plus clairement que de longs discours l’inhumanité du colonialisme et le racisme inhérent !

Le corps des Tirailleurs sénégalais est créé en 1857 par Louis Faidherbe, gouverneur général de l’AOF (Afrique de l’Ouest Française). Ces unités de combat indigènes doivent pallier l’insuffisance des effectifs venant de métropole. Les régiments sont constitués d’esclaves affranchis (rachetés par les Français à leurs maitres africains), mais aussi de prisonniers de guerre, et de volontaires. Les Tirailleurs dits sénégalais viennent de toutes les colonies françaises d’Afrique. Après 1905, ils deviennent indispensables : forces de police sur l’immense territoire africain sous administration française et intervention lors des révoltes sporadiques (en Mauritanie, au Maroc), ils serviront, dans la Première Guerre Mondiale, à renforcer les troupes sur le front lorrain. Beaucoup de généraux français entreront dans la carrière comme officiers dans les Tirailleurs - Joffre, Gallieni, Marchand, Gouraud, ou encore le général Mangin. Il écrit La Force Noire, faisant l’apologie de ces troupes africaines, avec des arguments racistes : les Africains, dotés d’un système nerveux moins développé, sont moins sensibles à la douleur.

Sur les 212 000 Africains français engagés, on comptera 163 000 combattants en France, et 30 000 morts - naturellement ni plus ni moins aptes à se faire tuer que les Français.

« À mesure que l’égalité politique devenait un fait plus certain, c’est l’inégalité sociale qui heurtait le plus les esprits. »2405

Jean JAURÈS (1859-1914), Histoire socialiste (1789-1900), volume 4, La Convention (1908)

C’est le type même de l’historien engagé, toujours au service de ses convictions politiques et jusqu’à ce que mort s’ensuive, à la veille de la guerre.

Le plus jeune député de France élu en 1885, député de Carmaux en 1893, très actif au sein du Parti socialiste unifié créé en 1905 (SFIO), il mène toutes les grandes batailles socialistes du temps. Sans exclure le recours à la force insurrectionnelle, au nom d’un socialisme libéral et démocratique, il préfère la solution d’un prolétariat assez fort pour transformer la démocratie républicaine en une démocratie socialiste.

Dans cette Histoire socialiste qu’il a entreprise et dirigée, Jaurès s’est réservé toute la partie correspondant à la Révolution française (les 4 premiers volumes) et le bilan social du XIXe siècle (fin du volume 12), ainsi que le début du volume 11, consacré à la Guerre franco-allemande de 1870-1871.

« Avez-vous une monarchie à me proposer ? »2414

Adolphe THIERS (1797-1877), Chambre des députés, juin 1871. Histoire de la France : les temps nouveaux, de 1852 à nos jours (1971), Georges Duby

Le « chef du pouvoir exécutif de la République » (régime toujours provisoire) s’adresse aux monarchistes, majoritaires à l’Assemblée, mais divisés entre légitimistes (pour le comte de Chambord, petit-fils de Charles X) et orléanistes (pour le comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe). Fort de son prestige qui lui vient de l’écrasement de la Commune, Thiers veut imposer la République au pays, et s’imposer lui-même en Président.

« J’ai reçu le drapeau blanc comme un dépôt sacré, du vieux roi mon aïeul. Il a flotté sur mon berceau, je veux qu’il ombrage ma tombe ! »2417

Comte de CHAMBORD (1820-1883), Manifeste du 5 juillet 1871, à Chambord. La Droite en France, de la première Restauration à la Ve République (1963), René Rémond

René Rémond, historien du XXe siècle, renouvelle sa discipline désormais ouverte à la science politique. Il se spécialise dans une typologie des « Droites en France », trois familles ennemies qui ont hérité des conflits du XIXe siècle : bonapartiste, orléaniste, légitimiste - incarnée par le comte de Chambord.

Henri de Bourbon, comte de Charmbord, se fait appeler Henri V et se voit déjà roi de France. On frappe des monnaies à son effigie, on construit des carrosses pour son entrée à Paris… Les deux partis, légitimistes et bonapartistes, se sont en effet mis d’accord sur son nom, et sa plus grande légitimité.

Dans ce discours, il renie le drapeau tricolore. Certains de ses partisans, scandalisés, en deviennent républicains ! L’« Affaire du drapeau » sert la stratégie politicienne de Thiers qui pavoise devant tant de maladresse. Il dit même que le prétendant mérite d’être « appelé le Washington français, car il a fondé la république ! »

Cette attitude s’explique : le comte de Chambord a vécu quarante ans en exil, dont trente dans un château coupé du monde, entouré d’une petite cour d’émigrés aristocrates, assurément plus royalistes que le roi, comme tant de courtisans.

« M. Léon Say ayant dit un jour à M. Méline : « Le protectionnisme, c’est le socialisme des riches », M. Méline, piqué, répondit : « Le libre-échange, c’est l’anarchisme des millionnaires ». »2501

Jean JAURÈS (1859-1914), Histoire socialiste, 1789-1900, volume 1, La Constituante (1908)

Le 11 janvier 1892, institution du double tarif douanier, dit tarif Méline. Jules Méline, ex- et futur ministre de l’Agriculture, créateur du Mérite agricole, est l’un des instigateurs de la politique protectionniste, combattue par Léon Say (ex-ministre des Finances et partisan du libre-échange, comme son célèbre grand-père, l’économiste Jean-Baptiste Say), mais voulue par les forces vives du pays : les industriels pour lutter contre la dépression économique ; les ouvriers dont l’emploi est menacé par les importations ; les paysans souffrant de la crise agricole et craignant pour leur blé la concurrence des pays neufs ; les viticulteurs atteints par le phylloxéra, également menacés par les vins étrangers. Cette mesure n’est pas sans arrière-pensée politique. Les opportunistes (républicains) au pouvoir se préparent aux élections de 1893, se faisant appeler « progressistes » et devenus en fait des conservateurs redoutant la montée socialiste.

« Je désire reposer […] en face de cette ligne bleue des Vosges d’où monte jusqu’à mon cœur fidèle la plainte des vaincus. »2508

Jules FERRY (1832-1893), Testament. Jules Ferry (1903), Alfred Rambaud

Mort le 17 mars 1893, il reste dans l’histoire pour sa politique scolaire, mais aussi coloniale. Ses derniers mots prouvent qu’il n’oubliait pas l’Alsace et la Lorraine perdues, alors même qu’il lançait la France à la conquête de la Tunisie et du Tonkin (Indochine, nord du Vietnam).

Mal compris, Ferry a pu voir relancée, à la fin de sa vie, une nouvelle colonisation prise en main par des politiques, des militaires, des hommes d’affaires : Indochine, Madagascar, Afrique noire, Maroc.

« La révision du procès de Dreyfus serait la fin de la France. »2520

Henri ROCHEFORT (1831-1913), 1er mai 1898. Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement (1998), Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière

Cité souvent et à juste titre pour son humour cinglant, Rochefort s’impose aussi en polémiste antidreyfusard. Son journal, l’Intransigeant, dénonce le syndicat des dreyfusards et soutient le camp des antidreyfusards, très majoritaires, mais plus ou moins militants.

Parmi les intellectuels, Charles Maurras se distingue. Lui aussi met en avant l’honneur de l’armée, mais il rejoint en 1900 l’Action française (mouvement créé en juillet 1899), pour défendre le pays contre les juifs, les francs-maçons, les protestants et les « métèques ». Théoricien du « nationalisme intégral », il écrit en décembre 1898 à Barrès : « Le parti de Dreyfus mériterait qu’on le fusillât tout entier comme insurgé. »

La Ligue de la Patrie française, plus modérée, réunit nombre d’écrivains et académiciens, joints à des artistes et des mondains : Maurice Barrès, François Coppée, Jules Lemaître et Paul Bourget, les peintres Degas et Renoir, les dessinateurs Forain et Caran d’Ache, le compositeur Vincent d’Indy.

La Ligue des patriotes, créée par Paul Déroulède en 1882 (pour la revanche, contre l’Allemagne), rassemble la majorité des nationalistes antidreyfusards. Déroulède croit Dreyfus innocent, mais l’honneur de la patrie et de l’armée passe avant tout. La justice militaire qui doit faire autorité ne peut donc être remise en cause. La Ligue atteindra 300 000 membres, mais disparaît en 1905.

Beaucoup d’officiers sont antidreyfusards par esprit de corps et trois hommes politiques célèbres se déclarent contre la révision du procès : Cavaignac, ministre de la Guerre, qui s’opposera à la seconde révision réclamée par Jaurès ; Félix Faure, président de la République durant la période où la révision est refusée ; enfin, Jules Méline, le président du Conseil qui s’y oppose également. Mais en juin 1899, la Cour de cassation annulera la condamnation de Dreyfus.

« Un peu d’internationalisme écarte de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène. »2539

Jean JAURÈS (1859-1914), L’Armée nouvelle (1911)

Pour lui, le socialisme ne s’oppose pas au patriotisme et peut être considéré comme un enrichissement de l’internationalisme. Il se distingue en cela de Marx pour qui « les ouvriers n’ont pas de patrie ».

Député socialiste de Carmaux en 1893, Jaurès adhère au parti ouvrier français de Jules Guesde, avant de devenir l’un des chefs de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), appelée aussi Parti socialiste unifié, pour rappeler à la fois le socialisme et l’unification des courants jadis dispersés.

« Ce n’est pas seulement par la force des choses que s’accomplira la Révolution sociale. C’est par la force des hommes. »2548

Jean JAURÈS (1859-1914), Histoire socialiste, 1789-1900, volume 1, La Constituante (1908)

Jaurès s’est incliné devant la loi du parti socialiste : pas de participation au gouvernement – et des hommes comme lui manqueront à la République radicale. C’est donc en député d’opposition qu’il mène les grands combats pour les lois ouvrières. Sans écarter le recours à la force insurrectionnelle (ce que veut la CGT), il croit que la révolution sociale peut et doit passer par une évolution de la démocratie républicaine en démocratie socialiste. Le renforcement de la classe ouvrière en est la condition.

« Le capitalisme n’est pas éternel, et en suscitant un prolétariat toujours plus vaste et plus groupé, il prépare lui-même la force qui le remplacera. »2557

Jean JAURÈS (1859-1914), L’Armée nouvelle (1911)

Idée-force dans la pensée de Jaurès, très sensible à la société en train de se faire sous ses yeux.

Il parle aussi en historien visionnaire : « L’ouvrier n’est plus l’ouvrier d’un village ou d’un bourg […] Il est une force de travail sur le vaste marché, associé à des forces mécaniques colossales et exigeantes […] Par sa mobilité ardente et brutale, par sa fougue révolutionnaire du profit, le capitalisme a fait entrer jusque dans les fibres, jusque dans la chair de la classe ouvrière, la loi de la grande production moderne, le rythme ample, rapide du travail toujours transformé. »

L’œuvre fait scandale. L’auteur suscite des haines au sein de la droite nationaliste. Il en mourra, assassiné trois ans plus tard.

« C’est la plus monumentale ânerie que le monde ait jamais faite. »2570

Maréchal LYAUTEY (1854-1934). Histoire de la Troisième République (1952), Jacques Chastenet

Au déclenchement de la Première guerre mondiale, Lyautey ose dire la vérité. Résident général au Maroc, chargé de la pacification du pays rendue alors plus difficile encore, il sera ministre de la Guerre quelques mois, dans le cabinet Briand. Par le jeu des alliances, des intérêts et des déclarations de guerre échelonnées sur trois ans, la guerre va devenir européenne, toucher l’Afrique et l’Asie, et, avec la participation des États-Unis d’Amérique en 1917, se transformer en guerre mondiale pour la première fois dans l’histoire. 65 millions de soldats s’affronteront dans ce qu’on appelle la Grande Guerre.

« La guerre ! C’est une chose trop grave pour la confier à des militaires. »2579

Georges CLEMENCEAU (1841-1929). Soixante Années d’histoire française : Clemenceau (1932), Georges Suarez

Suarez sera le premier journaliste condamné à mort et fusillé lors de l’épuration, en 1940. Pacifiste dans l’entre-deux-guerres, il oscille entre la gauche et la droite, cosignant quatre livres avec Joseph Kessel, publiant des textes de Romain Gary, se passionnant pour Aristide Briand et Georges Clemenceau, avant de devenir germanophile, collaborationniste et biographe de Pétain.

Clemenceau, âgé de 76 ans, est appelé en dernier recours à la tête du gouvernement par le président Poincaré (16 novembre 1917).

Jusque-là, le Tigre s’est tenu à l’écart, accablant de sarcasmes les chefs civils et militaires. Désormais, plus question de laisser carte blanche au général en chef ! À la tête d’une France fatiguée, divisée, à bout de nerfs et de guerre, et devenue défaitiste par lassitude, il saura imposer son autorité à l’armée comme au pays et méritera son nouveau surnom de Père la Victoire.

« L’Allemagne paiera. »2635

Axiome lancé après la Grande Guerre. Histoire de l’Europe au XXe siècle : de 1918 à 1945 (1995), Jean Guiffan, Jean Ruhlmann

Le Bloc national a fondé sa campagne sur ce slogan, pour les élections législatives du 16 novembre 1919. C’est aussi la réponse de Clemenceau, chef du gouvernement, interpellé sur les difficultés de la reconstruction. Et la confirmation de Klotz, son ministre des Finances : « L’Allemagne paiera. » « Et jusqu’au dernier penny ! », renchérit Lloyd George, le Premier ministre anglais, poussé par son opinion publique.

L’Allemagne paiera, oui, mais mal : le paiement de la dette est un long et décevant feuilleton. En 1921, le montant des réparations, après discussions, est fixé à 85,8 milliards de francs (pour la France). L’Allemagne ne paiera que 5 milliards – étalés dans le temps. Le président Hoover impose un moratoire de la dette allemande en 1932, soucieux de sauvegarder le pouvoir d’achat d’un bon client, et de prévenir toute tentation communiste de sa part.

Mais l’axiome va justifier les prodigalités financières du Bloc national issu des élections. Comptant sur ces réparations, l’État multiplie les dépenses publiques, et les finance par l’emprunt au lieu de l’impôt. L’accroissement considérable de la dette publique et de la monnaie en circulation engendre l’inflation : prix multipliés par 6,5 de 1914 à 1928 ! Le franc Poincaré sauvera heureusement les finances, et l’économie française.

« Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout. Prendre la parole à son tour. Se sentir des hommes pendant quelques jours… Cette grève est en elle-même une joie. »2678

Simone Weil (1909-1943), La Révolution prolétarienne, 10 juin 1936. Histoire de la Troisième République, volume VI (1963), Jacques Chastenet

Agrégée de philosophie, ouvrière chez Renault un an avant, pour être au contact du réel, elle écrit son article sous le pseudonyme de Simone Galois.

Passionnée de justice, mystique d’inspiration chrétienne quoique née juive, toujours contre la force et du côté des faibles, des vaincus et des opprimés, la jeune femme vibre à cette aventure et – comme elle le fera jusqu’à sa mort, à 34 ans – participe pleinement : « Joie de vivre parmi ces machines muettes, au rythme de la vie humaine. Bien sûr, cette vie si dure recommencera dans quelques jours. Mais on n’y pense pas, on est comme des soldats en permission pendant la guerre. Joie de pénétrer dans l’usine avec l’autorisation souriante d’un ouvrier. Joie de trouver tant de sourires, tant de paroles d’accueil fraternel. Joie de parcourir ces ateliers où on était rivé sur sa machine. »

« Vous comprenez, c’est comme s’ils [les ouvriers] avaient été au tombeau jusqu’à aujourd’hui. Ils ont soulevé la pierre tombale et ils voient enfin la lumière. »2679

Témoignage d’un dirigeant de la CGT. Histoire de la France : les temps nouveaux, de 1852 à nos jours (1971), Georges Duby

D’innombrables témoignages concordent, sur ces « grèves de la joie » : mai 36, comme Mai 68, c’est d’abord une fête, un « happening ». En juin, plus de 12 000 grèves toucheront près de 2 millions d’ouvriers – le secteur public ne sera cependant pas concerné.

« La France et l’Angleterre doivent désormais résister à toute nouvelle exigence de Hitler. »2702

Avis de 70 % des Français, selon un sondage de décembre 1938. Histoire de la France au XXe siècle, volume II (2003), Serge Berstein, Pierre Milza

Premier fait, de nature politique : le revirement de l’opinion publique. En septembre, 57 % des Français étaient encore favorables aux accords de Munich. Mais la montée de l’hitlérisme est mieux saisie, et la bourgeoisie a moins peur de la révolution, après l’échec syndical de la CGT (mot d’ordre de grève générale non suivi, en novembre).

Autre fait, de société : l’apparition des sondages d’opinion publique en France – nés aux USA, fin 1936, à l’initiative d’un journaliste et statisticien, George Horace Gallup, fondateur de l’institut portant son nom. D’août 1938 à juillet 1939, il y a près de trente sondages sur l’opinion face aux problèmes extérieurs : une source d’information devenue indispensable.

« L’Algérie de papa est morte. Si on ne le comprend pas, on mourra avec elle. »2984

Charles de GAULLE (1890-1970), Déclaration à Pierre Laffont, directeur de L’Écho d’Oran, 29 avril 1959. Algérie 1962, la guerre est finie (2002), Jean Lacouture

Jean Lacouture, journaliste engagé et grand reporter, est l’un de nos meilleurs biographes contemporains (pour de Gaulle qu’il a d’abord combattu, Mitterrand qu’il a toujours admiré). On retrouve l’esprit des chroniqueurs du Moyen Âge qui nous donnaient à voir et entendre Saint-Louis, Louis XI… de manière vivante et jamais hagiographique.

De Gaulle a été rappelé au pouvoir pour régler le problème algérien et en finir avec cette guerre qui ne dit pas son nom. Mais que sera l’Algérie de l’avenir ? Le président est trop pragmatique, l’Algérie trop déchirée par la guerre et les événements trop incertains pour que soit fixée une ligne politique. De Gaulle attend la mi-septembre pour lancer le mot, l’idée d’« autodétermination », d’où trois solutions possibles : sécession pure et simple, francisation complète dans l’égalité des droits, « de Dunkerque à Tamanrasset », ou gouvernement des Algériens par les Algériens en union étroite avec la France. En France, la droite qui veut l’Algérie française commence à se diviser ; en Algérie, le GPRA veut des négociations préalables et l’armée va vivre bien des déchirements.

« Pendant la guerre d’Algérie, Zola deviendrait légion, et quotidien J’accuse. »2994

Georges DUBY (1919-1996), Histoire de la France (1987)

Allusion au combat de Zola dans l’affaire Dreyfus, et à son célèbre article dans L’Aurore du 13 janvier 1898. Nombre d’intellectuels de gauche se sont politiquement engagés dans l’affaire algérienne. Exemple : le « Manifeste des 121 », signé par des professeurs et des écrivains, des artistes et des comédiens, publié le 6 septembre 1960, dénonçant la torture en Algérie et réclamant le « droit à l’insoumission ». C’est une façon de soutenir le réseau Jeanson, démantelé au début de l’année, dont le procès commence, devant le tribunal des forces armées.

« Moi ou le chaos. »3026

Charles de GAULLE (1890-1970), résumé lapidaire de la déclaration du 4 novembre 1965. Histoire de la France au XXe siècle : 1958-1974 (1999), Serge Berstein, Pierre Milza

Deux historiens contemporains coécrivent une page d’histoire contemporaine. Exercice toujours tentant, mais de plus en plus difficile. De Gaulle reste quand même le dernier personnage littéralement historique de notre République.

Le président annonce enfin sa candidature, disant qu’en cas d’échec « personne ne peut douter que [la république nouvelle] s’écroulera aussitôt et que la France devra subir, cette fois sans recours possible, une confusion de l’État plus désastreuse encore que celle qu’elle connut autrefois ».
On reprochera au fondateur du régime de croire si peu à sa construction qu’elle tienne à ce point à un homme ! L’Express, contre de Gaulle candidat, titre : « De Gaulle à vie ? »

De Gaulle, sûr de son succès, ne se donne même pas la peine de courtiser la France, dédaignant son temps de parole à la radio et à la télévision, ne croyant pas les deux grands instituts de sondage (IFOP et Sofres) qui assurent que rien n’est gagné pour lui.
Le suspense est à son comble – on doit à de Gaulle ce fait constitutionnel qui a changé la vie politique en France : l’élection du président au suffrage universel.

« “Oui” à la majorité, “mais” avec la ferme volonté de peser sur ses orientations. »3033

Valéry GISCARD D’ESTAING (né en 1926), conférence de presse, 10 janvier 1967. Chronique des années soixante (1990), Michel Winock

Professeur d’histoire, auteur prolifique et éclectique, Michel Winock répond à l’attente d’un public toujours curieux et lecteur pour ces essais en forme de Chronique. Les citations bien choisies sont bienvenues.

Le fameux « Oui, mais… » précise le rôle des républicains indépendants (35 députés) au sein de la majorité, à l’occasion des élections législatives de mars 1967. « Notre mais n’est pas une contradiction, mais une addition […] dans trois directions : celle d’un fonctionnement plus libéral des institutions, celle de la mise en œuvre d’une véritable politique économique et sociale moderne, celle de la construction de l’Europe. »

Professeurs, vous êtes vieux, votre culture aussi.3040

Slogan, murs de Nanterre, 22 mars 1968. Génération, tome I, Les Années de rêve (1987), Hervé Hamon, Patrick Rotman

Ce roman vrai est l’un des meilleurs récits de Mai 68 et donne tous les slogans qui en sont nés. Le même duo d’historiens journalistes publiera avec succès Génération, tome II, Les Années de poudre (1988).

Le Mouvement du 22 mars est créé : mouvance sans programme, sans hiérarchie, mais avec beaucoup de leaders tenant leur autorité de leur force de persuasion, de leur imagination. Première vedette, Daniel Cohn-Bendit, étudiant en sociologie, de nationalité allemande (par choix), né en France de parents juifs réfugiés pendant la guerre. Dany le Rouge (surnom qu’il doit à ses cheveux roux, comme à son gauchisme militant) est doué à 23 ans d’un charisme qui le rend très populaire auprès des étudiants, et redouté, voire détesté dans l’autre camp – avant de devenir Dany le Vert, dans la liste Europe Écologie, avec une belle cote de popularité auprès des Français. Pour l’heure, à Nanterre, il fédère les groupuscules depuis quelques mois et figure sur la liste noire des étudiants.

Le doyen Grappin, devant l’agitation, ferme l’université jusqu’au 1er avril.

Avril à Paris : la Sorbonne ronronne, les étudiants étudient, les professeurs professent, l’agitation est retombée à l’approche des examens. Mais le 2 mai, nouvelle fermeture de Nanterre, sine die. Le mois de mai va être révolutionnaire. Le pouvoir gaulliste en sera ébranlé.

« Voici qu’à l’avant-veille de la Pentecôte, un bruit devenu vite tapage, puis clameur, retentit d’un bout à l’autre du pays : l’essence est revenue. La révolution est finie ; les grèves vont cesser ; le temps est doux ; la mer, la campagne, la montagne nous appellent pour le long week-end […] C’est la démobilisation générale. »3077

Pierre VIANSSON-PONTÉ (1920-1979), Histoire de la République gaullienne, II (1971)

Le journalisme mène à tout et la biographie de ce grand patron du Monde, passionné de politique comme d’autre de théâtre, comporte quelques titres d’histoire contemporaine consacrés au gaullisme (qu’il a régulièrement combattu). 

Le travail reprend progressivement, après les fêtes de la Pentecôte. Le gouvernement Pompidou est remanié pour écarter momentanément les ministres trop exposés dans les événements (Éducation nationale, Jeunesse, Information, Intérieur, Affaires sociales). Et on prépare les élections.

« C’est bonnet blanc et blanc bonnet. »3111

Jacques DUCLOS (1896-1975), candidat communiste à la présidence, juin 1969. Histoire des présidentielles (2008), Olivier Duhamel

Olivier Duhamel, historien politologue, fait une carrière à la fois universitaire et éditoriale, politique et médiatique. Il est également avocat.

Le Secrétaire général du Parti communiste a obtenu un bon score, plus de 21 % des voix. Il parle ici du choix entre Poher et Pompidou, les deux candidats de droite restant en lice pour le second tour de la présidentielle. Le 2 juin, le PC refuse de choisir « entre Charybde et Scylla » (autrement dit, Pompidou et Poher). L’abstention massive au second tour (31 %) aura une explication simple pour le PC : les électeurs n’ont pas voulu « avoir à choisir entre la peste et le choléra », pour reprendre un mot de Thorez (en 1934). Troisième façon d’exprimer un choix impossible, ou sans signification.

Et Pompidou l’emporte confortablement, avec 58 % des suffrages exprimés. D’Irlande où il s’est volontairement exilé durant ces élections, le général de Gaulle lui envoie ce télégramme : « Pour toutes raisons nationales et personnelles, je vous adresse mes bien cordiales félicitations. »

« Crise gouvernementale anticipée […] Un des non-événements les plus extraordinaires de l’Histoire politique : une opposition qui devait remporter les élections s’est employée in extremis à les perdre. »3181

Olivier DUHAMEL (né en 1950), La Gauche et la Ve République (1980)

PC, PS et MRG (Mouvement des radicaux de gauche) se sont réunis plusieurs fois au cours du printemps 1977 : la bible (le Programme commun de 1972) a vieilli, les divergences s’aggravent sur les nationalisations, la politique extérieure, la politique de défense.

La rupture se produit le 22 septembre 1977, au sommet (Marchais, Mitterrand, Fabre), dramatisée par le direct à la télévision. Mais la base ne veut pas y croire et s’accroche aux espérances inscrites dans le Programme commun.

« La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir. »3279

François MITTERRAND (1916-1996), campagne pour les élections européennes de juin 1989. Mitterrand : une histoire de Français (1998), Jean Lacouture

Prononcés en janvier 1989, ces mots seront souvent repris, pour devenir citation. À l’époque, l’incertitude porte essentiellement sur le devenir de l’Europe de l’Est, communiste pour quelques mois encore.

L’Europe est plus que jamais l’avenir, même si la réalité européenne est toujours en crise. Institutions bloquées, méfiance face à cette forme de globalisation qui entraîne délocalisations, insécurité sociale, suspicions nationales. L’Union européenne reste malgré tout un gage de paix avec la réconciliation devenue amitié franco-allemande, et l’euro, monnaie unique pratiquement acceptée de tous.

La fin du communisme et la critique du capitalisme laissent ouvert un vaste chantier, avec la question de l’identité européenne et des frontières (avec ou sans la Turquie). La foi européenne n’est plus ce qu’elle était, mais peu de causes mobilisent durablement les foules.

« Et c’est un vieux pays, la France, d’un vieux continent comme le mien, l’Europe, qui vous le dit aujourd’hui, qui a connu les guerres, l’occupation, la barbarie. Un pays qui n’oublie pas et qui sait tout ce qu’il doit aux combattants de la liberté venus d’Amérique et d’ailleurs et qui pourtant n’a jamais cessé de se tenir debout face à l’Histoire et devant les hommes. Fidèle à ses valeurs, il veut agir résolument avec tous les membres de la communauté internationale. Il croit en notre capacité à construire ensemble un monde meilleur. »3378

Dominique de VILLEPIN (né en 1953), Discours au Conseil de Sécurité à l’ONU, 14 février 2003. La Chute de Bagdad : chronique d’une guerre controversée (2003), Alain Fillion

Paradoxe de cette citation devenue « culte » et consensuelle : tout le monde se rappelle la situation, beaucoup approuvent ce beau et juste discours, mais personne ne peut se rappeler une phrase aussi alambiquée.
En bref, la France refuse la guerre d’Irak et se désolidarise des États-Unis.

Plus précisément, pour intervenir militairement contre Saddam Hussein suspecté de développer des « armes de destruction massive », mais président d’un État souverain, il faut l’accord du Conseil de sécurité, et la France mettra son veto.

Le ministre des Affaires étrangères est ovationné par une majorité des pays membres de l’ONU, non représentés au Conseil : ce sont les « applaudissements du monde », selon le commentateur de la NBC (National Broadcasting Corporation).

Jacques Chirac, s’opposant ainsi à Georges W. Bush, acquiert une notoriété internationale, forme un « front commun » avec l’Allemagne et la Russie, contre l’invasion de l’Irak, et satisfait l’opinion publique française. Mais les relations de la France avec les États-Unis deviennent détestables. Elles ne commenceront à se normaliser qu’à la commémoration du débarquement en Normandie, quinze mois plus tard.

« Sommes-nous capables d’écrire ensemble une nouvelle page de notre histoire ? Je le crois. Je le souhaite. Je le veux. Rien ne se construit dans la dissimulation, dans l’oubli et encore moins dans le déni »3500

François HOLLANDE (né en 1954), 20 décembre 2012, à la tribune du Parlement algérien, cinquante ans après l’indépendance de l’Algérie

Hollande fait son métier de président, dans cet exercice incontestablement délicat et obligatoirement consensuel. Il se doit d’être historien, à l’occasion.

Pas question de repentance, pour éviter la polémique à son retour en France. Mais il y a publiquement reconnaissance des crimes coloniaux : « Pendant 132 ans, l’Algérie a été soumise à un système profondément injuste et brutal. Ce système a un nom : c’est la colonisation. Et je reconnais ici les souffrances que la colonisation a infligées au peuple algérien. »

C’est un discours sur l’histoire, un discours pour l’histoire, dans le but de solder le passé compliqué de la France et de l’Algérie, avec un appel au devoir de vérité, qui pêche par un certain anachronisme, inévitable sur ce thème de la colonisation.

L’attente des parlementaires algériens n’est pas totalement comblée, l’accueil populaire pas délirant, mais le minimum a été fait, et bien fait, constate la presse. Même constat, sur un point concret, ô combien important : le président français a promis de « mieux accueillir » les Algériens demandant des visas pour se rendre en France, tout en rappelant la nécessité d’équilibrer les flux migratoires.

Après six mois de présidence, Hollande se montre plus à l’aise à l’international que dans les débats franco-français d’ordre politique, économique, social ou sociétal. Qui l’eût cru ?

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