Histoire & Littérature : l’Histoire écrite par les historiens, de la Gaule au Siècle de Louis XIV | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

 

Lecture recommandée en temps de vacances pour une bonne raison : l’Histoire de France reste la plus passionnante des histoires, avec ses personnages incroyables mais vrais et ses chroniques à rebondissements. C’est aussi un voyage dans le temps et le dépaysement assuré à moindre coût !

Après l’Histoire vue par les romans, la poésie, le théâtre et les lettres, voici l’Histoire écrite par les historiens. Grâce à eux, l’histoire est une « passion française » depuis deux siècles. 

Née au XIXe en tant que science (humaine), un nom s’impose, Michelet, le plus populaire des historiens - sauf auprès des confrères. Mais l’histoire existe en réalité depuis toujours.

César le premier se révèle à la fois acteur et auteur de la « Guerre des Gaules », nous révélant notre premier héros national qu’il a vaincu à Alésia : Vercingétorix.

Au Moyen Âge, on parle de chroniqueurs : Joinville (proche de saint Louis) et Commynes (Louis XI), Froissart pour la Guerre de Cent Ans. Baptisé « Père de l’Histoire de France », Grégoire de Tours s’exprime en chrétien comme nombre d’évêques et Bossuet cédera à cette tentation. Médiéviste contemporain, Georges Duby fera référence pour d’autres époques.

Au XVIIe, le Testament de Richelieu, bréviaire de l’homme d’État et les Mémoires pour l’instruction du Dauphin de Louis XIV ont valeur historique, mais aussi les Mémoires de Saint-Simon, témoin et juge sévère de son époque.

Au siècle des Lumières, Voltaire est l’historien toujours cité du très vivant « Siècle de Louis XIV ». Mais toutes les œuvres philosophiques qui font polémique sont à ranger dans la catégorie des Pamphlets (à suivre).

La Révolution fascine la plupart des historiens (Michelet et Tocqueville, Taine, Edgar Quinet pour Saint-Just) et certains lui consacrent leur vie (Claude Manceron, Albert Mathiez pour Robespierre). Même fascination pour Napoléon, adoré ou détesté, personnage hyper-médiatique sous le Consulat et l’Empire, mine de citations et sujet inépuisable. Jean Tulard a consacré un livre à ses historiens.

Au XIXe, nombre d’hommes politiques se font historiens (plus ou moins orientés). Guizot, Thiers, Jaurès, Louis Blanc, Edgar Quinet, sans oublier le cas de Lamartine. La Troisième République rend l’enseignement gratuit et obligatoire : les historiens professionnels abondent et cosignent souvent (à commencer par Ernest Lavisse, l’« instituteur national »). Désormais, les écoles, les clans, les « chapelles » s’opposent, récit contre roman national, bataille des méthodes et des sources. L’Histoire se théorise, se politise… et se démocratise.

Aidés par les médias audiovisuels au XXe siècle, les (bons) vulgarisateurs touchent le grand public, tels Decaux et Castelot (souvent associés). Les biographes se multiplient, inspirés par les héros nationaux ou les contemporains (de Gaulle et Mitterrand, pour Jean Lacouture). Des « amateurs » (ayant un autre métier, journaliste, avocat, éditeur) font aussi œuvre d’historien, animés de cette « passion française » qu’on aime partager.

L’Histoire en citations fait une large place aux historiens de toute opinion et de tout genre : celui qui écrit l’histoire de son temps comme témoin direct ou postérieurement aux événements, relatant les faits en donnant ou pas son propre jugement ; celui qui est acteur de l’histoire sinon personnage historique, ou figure seulement comme source de citations.

Deux historiens, Pierre Miquel et Jean Favier, ont préfacé les premières éditions de l’Histoire en citations (Le Rocher, 1990 et Eyrolles, 2011). Nous les en remercions, en attendant une réédition.

L’Histoire des historiens vous est présentée en trois éditos :

1. De la Gaule au Siècle de Louis XIV

2. Les Lumières et la Révolution.

3. De Napoléon à nos jours.

Toutes les citations de cet édito sont à retrouver dans nos Chroniques de l’Histoire en citations : en 10 volumes, l’histoire de France de la Gaule à nos jours vous est contée, en 3 500 citations numérotées, sourcées, contextualisée, signées par près de 1 200 auteurs.

1. De la Gaule au Siècle de Louis XIV.

« César s’était présenté comme un protecteur. Sa conquête avait commencé par ce que nous appellerions une intervention armée. »8

Jacques BAINVILLE (1879-1936), Histoire de France (1924)

Historien et journaliste classé à droite, « son engagement politique ne nuisait ni à sa lucidité ni à l’élégance de son style et son Histoire de France reste un livre de première importance » (site de l’Académie française).

PREMIER FAIT CAPITAL DE NOTRE HISTOIRE. En 58 av. J.-C., la tribu des Helvètes émigre vers la Saône pour fuir les Germains. Établis entre Loire et Saône, les Éduens se sentent menacés par cette migration et appellent à leur secours César, proconsul de la Gaule cisalpine (Italie du Nord) et de la Province romaine. « Si nos chefs et empereurs sont entrés dans votre pays, c’est à la requête de vos ancêtres. » Petilius Cerealis (général romain cité par l’historien Tacite) rappellera aux Gaulois cette évidence historique.

César, fort de six légions, oblige les Helvètes à retourner chez eux (vers l’actuelle Suisse) et refoule les Germains au-delà du Rhin. Voulant éclipser la gloire militaire de son rival Pompée, il en profite pour conquérir en huit campagnes annuelles toute la Gaule, avec une incursion en [Grande-]Bretagne.

« C’est une race [les Gaulois] d’une extrême ingéniosité, et ils ont de singulières aptitudes à imiter ce qu’ils voient faire. »9

Jules CÉSAR (101-44 av. J.-C.), Commentaires de la guerre des Gaules

Pour être conquérant, César n’en fut pas moins sensible au génie gaulois. Dans ses Commentarii de bello gallico, il se révèle remarquable historien et styliste. À partir du IXe siècle se multiplient les éditions et traductions de ce grand texte, également titré Guerre des Gaules.

S’ils ne connaissent pas de civilisation urbaine et vivent en tribus, les Gaulois sont de remarquables éleveurs et agriculteurs qui savent « engraisser la terre par la terre » (assolement et alternances de céréales riches et pauvres) au grand étonnement des Romains. Ils exportent jusqu’à Rome foies gras, jambons et autres charcuteries. Leurs tissages et leurs cuirs sont de qualité, comme leurs bijoux et leurs bronzes. Ils auraient même inventé le savon (fait de cendre végétale mélangée au suif).

« L’infériorité des armées gauloises donna l’avantage aux Romains ; le sabre gaulois ne frappait que de taille, et il était de si mauvaise trempe qu’il pliait au premier coup. »6

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome I (1835)

Historien préféré des Français, il aura naturellement une place de choix dans cet édito ! Il a souvent des bonheurs d’expression originaux. Ici, c’est presque une image de BD !

De fait, les Romains disposent d’un armement supérieur à celui des Gaulois. C’est l’une des raisons de leur victoire dans la conquête de la Gaule, le plus célèbre épisode étant la défaite de Vercingétorix.

« Prends-les ! Je suis brave, mais tu es plus brave encore, et tu m’as vaincu. »23

VERCINGÉTORIX (vers 72-46 av. J.-C.), jetant ses armes aux pieds de César, fin septembre 52 av. J.-C., à Alésia. Commentaires de la guerre des Gaules, Jules César

Ces mots du vaincu rapportés par le vainqueur servent d’épilogue à la brève épopée du jeune guerrier gaulois, face au plus illustre des généraux romains.

Grand stratège, César est parvenu à enfermer Vercingétorix et son armée à Alésia (en Bourgogne). L’armée de secours, mal préparée, est mise en pièces par César qui exagère volontiers les chiffres : 246 000 morts chez les Gaulois, dont 8 000 cavaliers. Vercingétorix juge la résistance inutile et se rend pour épargner la vie de ses hommes – quelque 50 000 mourant de faim après 40 jours de siège.

La chute d’Alésia marque la fin de la guerre des Gaules et l’achèvement de la conquête romaine. Mais le mythe demeure bien vivant, en France : Vercingétorix, redécouvert par les historiens au XIXe siècle et popularisé jusque dans la bande dessinée, est le premier héros de notre récit national.

« Sa courte vie de combattant eut cette élégante beauté qui charmait les Anciens et qui était une faveur des Dieux. »24

Camille JULLIAN (1859-1933), Vercingétorix (1902)

Auteur de la première biographie savante de Vercingétorix, il juge ainsi sa carrière de chef de guerre. L’épopée n’a duré que dix mois. Emmené captif à Rome, le vaincu est jeté dans un cachot où il attendra six ans, pour être finalement exhibé comme trophée, lors du triomphe de César, puis décapité en 46 av. J.-C. : «  Vae Victis ! » (« Malheur aux vaincus »)

« La Paix, cette Cité qui assure les mêmes droits aux vaincus et aux vainqueurs, aimez-la, honorez-la. Puissent les leçons de la bonne comme de la mauvaise fortune vous enseigner de ne pas préférer la résistance qui perd à l’obéissance qui sauve ! »28

Petilius CEREALIS (Ier siècle), 70. Histoires (nombreuses éditions et traductions), Tacite, historien romain du Ier siècle

La Gaule est une colonie de l’Empire romain, depuis Auguste (Ier siècle av. J.-C.).

Parent de l’empereur Vespasien et chargé de pacifier une partie du territoire, ce général romain s’adresse aux représentants de tribus gauloises. Il leur vante la fameuse pax romana et ajoute : « Vous partagez l’Empire avec nous. C’est souvent vous qui commandez nos légions, vous qui administrez nos provinces. Entre vous et nous, aucune distance, aucune barrière. »

De fait, les Gaulois peuvent prétendre à toutes les charges et tous les honneurs romains : procurateur, officier, légat. Cependant que s’épanouit la civilisation gallo-romaine.

« Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons encore sont le durable symbole de la civilisation fondée par les Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. »29

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome I (1835)

La Gaule romanisée s’est couverte de superbes monuments qui ont aussi leur utilité. Les thermes, aqueducs et égouts apportent le raffinement de l’eau courante. Le réseau routier rend le commerce florissant, la production de blé augmente, la culture de la vigne se développe - le vin remplace la bière, jusqu’alors boisson nationale des Gaulois. L’essor économique général enrichit le Trésor public : politique d’urbanisme et politique sociale en bénéficient. La Gaule romaine fut une Gaule heureuse.

« [Les chrétiens] furent insultés, battus, traînés, pillés, lapidés, enfermés ensemble ; ils endurèrent tout ce qu’une multitude déchaînée a coutume de faire subir à des adversaires et des ennemis. »30

EUSÈBE de CÉSARÉE (vers 265-340), Histoire Ecclésiastique (premier document sur les débuts de l’Église, diverses éditions et traductions)

Eusèbe, né à Césarée, resta fidèle à cette ville. De modeste origine, cet érudit devient évêque, s’engage politiquement et doit sa renommée à la rédaction de la première histoire de l’Église.

Au IIe siècle, le christianisme pénètre peu à peu en Gaule. À Lyon, au mois d’août, se tiennent des foires où l’on vient de toutes les parties de l’Empire. En 177, à l’occasion d’un tel rassemblement de peuple, une persécution contre l’Église de Lyon fait 48 martyrs.

« Cette race [les Huns] dépasse toutes les formes de la sauvagerie […] Ils sont affreusement laids. On dirait des bêtes à deux pattes. Ils ne se nourrissent pas d’aliments cuits au feu ni assaisonnés, mais de racines de plantes sauvages et de chairs demi crues d’animaux de toute sorte qu’ils échauffent quand ils sont à cheval entre leurs cuisses. »42

AMMIEN MARCELLIN (vers 330-vers 400), Res Gestae (Histoires)

Le plus grand historien de cette Antiquité tardive est le dernier à écrire en latin. Le 31e et dernier livre nous conte des événements dont il est contemporain, notamment la fuite des Goths devant les Huns.

Peuplade turco-mongole, très provisoirement unifiée par Attila en un vaste empire, les Huns massacrent les autres barbares, pillent l’Empire d’Orient et envahissent la Gaule en 451 : « Là où Attila a passé, l’herbe ne repousse plus. »

« Les Francs commençaient alors à se faire craindre. C’était une ligue de peuples germains qui habitaient le long du Rhin. Leur nom montre qu’ils étaient unis par l’amour de la liberté. »50

BOSSUET (1627-1704), Discours sur l’histoire universelle (1681)

Célèbre pour ses oraisons funèbres au siècle de Louis XIV, l’évêque de Meaux est aussi historien.

Les Francs apparurent vers la fin du IIIe siècle. Peuple germanique composé de diverses ethnies (Saliens, Sicambres, Ripuaires, etc.), ils s’établissent à l’embouchure du Rhin, puis entre Meuse et Escaut et sur le Rhin, avant de pénétrer en Gaule (romaine) entre 430 et 450, dans la vague des Grandes Invasions. De ce peuple sont issues les deux premières dynasties de rois qui gouvernèrent la France : Mérovingiens et Carolingiens.

« “Les Francs dont nous descendons.” Eh ! mon ami, qui vous a dit que vous descendez en droite ligne d’un Franc ? Hildvic ou Clodvic, que nous nommons Clovis, n’avait probablement pas plus de vingt mille hommes […] quand il subjugua environ huit ou dix millions de Welches ou Gaulois. »51

VOLTAIRE (1694-1778), Dictionnaire philosophique (1764)

Judicieuse remarque du philosophe des Lumières, quand il définit le terme de « Francs ». Saluons au passage l’esprit de Voltaire historien. Dans le même esprit, on a chansonné, mais aussi remis en question « nos ancêtres les Gaulois ».

« Ceux qui prient, ceux qui combattent, ceux qui travaillent. »52

Évêques ADALBÉRON de Laon (??–v.1030) et ANSELME (1033-1109). Histoire de France, tome II, Le Temps des principautés. De l’An mil à 1515 (1992), Jean Favier (entre autres sources)

Cette claire définition des trois ordres sociaux représente le fondement de la société médiévale telle que la concevaient les envahisseurs germaniques - et ils vont l’imposer à l’Europe.

« Tu n’auras rien, si ce n’est par la justice du sort. »71

Un de ses soldats à Clovis, vers 486, après la bataille de Soissons. Histoire des Francs (première impression française au XVIe siècle), Grégoire de Tours

Le « Père de l’histoire de France » relate ce fait, l’un des plus célèbres de notre histoire. Révélateur des mœurs du temps et du caractère de Clovis, il va se jouer en deux actes.

Clovis et ses guerriers pillent églises et couvents. Ils vont se partager le butin par tirage au sort, comme il est de coutume après la bataille. Le chef, Clovis, réclame pour lui un vase sacré – sans doute pour le rendre à l’évêque de Reims. Et le soldat lui lance cette impertinente réplique, après avoir brisé (ou bosselé) l’objet précieux d’un coup de sa francisque (hache).

« Souviens-toi du vase de Soissons. »72

CLOVIS (vers 465-511), vers 486. Histoire des Francs (première impression française au XVIe siècle), Grégoire de Tours

Clovis n’a pas pardonné l’affront infligé après la bataille, quand il passe ses troupes en revue et reconnaît l’insolent. Lui reprochant la mauvaise tenue de ses armes, il jette au sol sa francisque. Le soldat se baissant pour la ramasser, Clovis lui brise le crâne d’un coup de hache, en prononçant ces paroles. Selon une autre version, il lui aurait crié : « Voilà ce que tu as fait au vase de Soissons. »

« Dieu de Clotilde, si tu me donnes la victoire, je me ferai chrétien. »74

CLOVIS (vers 465-511), invoquant le Dieu de sa femme chrétienne, bataille de Tolbiac, 496. Histoire des Francs (première impression française au XVIe siècle), Grégoire de Tours

Mot sans doute légendaire, mais nombre de mots présumés apocryphes ont une valeur symbolique et méritent d’être cités.

Clovis s’apprête à repousser les Alamans (futurs Allemands), tribu germanique qui ne cesse de faire des incursions sur la rive gauche du Rhin. L’affrontement des deux armées tourne au massacre et Clovis redoute la défaite. D’où ce mot lancé au Ciel.

Ce premier roi du Moyen Âge aura avec Dieu les mêmes rapports que le dernier, mille ans plus tard : Louis XI, fort superstitieux et en constant marchandage avec la Vierge ou saint Michel archange.

« Quand tu combats, c’est à nous qu’est la victoire. »75

AVIT (vers 450-vers 518), à Clovis, à Tolbiac, 496. Histoire de France, tome I (1835), Jules Michelet

Par ces paroles, l’évêque de Vienne (futur saint) encourage Clovis qui a promis de se faire baptiser s’il est vainqueur. En fait, c’est la mort du chef ennemi qui a provoqué la déroute inespérée des Alamans.

« Courbe la tête, fier Sicambre, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. »77

RÉMI (vers 437-vers 533), à Clovis, 25 décembre 496. Histoire des Francs (première impression française au XVIe siècle), Grégoire de Tours

Clovis, comme promis, va se faire chrétien, après la victoire de Tolbiac. 3 000 de ses hommes vont se convertir avec lui. Il est baptisé à Reims, comme tous les rois de France à sa suite. Après qu’il a déposé ses armes et sa cuirasse, Rémi, archevêque de Reims, apôtre des Francs et futur saint, procède à la cérémonie. (Le sacre n’apparaît qu’au VIIIe siècle).

Le mot souvent cité est peut-être apocryphe – Sicambre étant le nom donné à une ethnie des Francs. Il n’en exprime pas moins l’autorité religieuse sur le pouvoir royal et ce rapport de force moral de l’évêque sur le roi.

La religion va désormais marquer l’histoire de France en maints épisodes, jusqu’au XXe siècle laïque.

« Tout lui réussissait, parce qu’il marchait le cœur droit devant Dieu. »60

GRÉGOIRE de TOURS (538-594), Histoire des Francs (Historia Francorum)

Il parle en historien, mais juge aussi en évêque. La religion imprègne sa vie, de même qu’elle marque fortement toute cette époque.

Clovis, roi converti, se montre assez ardent dans sa nouvelle religion pour que l’évêque de Tours apprécie de la sorte cet ancien barbare.

« Clovis fit périr tous les petits rois des Francs par une suite de perfidies. »61

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome I (1835)

Clovis est le petit-fils de Mérovée qui s’illustra dans la guerre contre les Huns, à la tête des Francs saliens. Il va fonder la première dynastie des rois francs, dits Mérovingiens. Mais il aura du mal à affirmer son pouvoir et à organiser son royaume, dans une Gaule divisée, à peine sortie des Grandes Invasions.

« Le régime mérovingien est une monarchie absolue tempérée par l’assassinat. »55

FUSTEL de COULANGES (1830-1889), Histoire des institutions politiques de l’Ancienne France

Cet historien du XIXe définit de façon lapidaire le pouvoir de Clovis et de ses descendants : conflits dynastiques et guerres fratricides emplissent leurs règnes de bruit et de fureur.

« Tout mérovingien est père à quinze ans, caduc à trente. La plupart n’atteignent pas cet âge. »85

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome I (1835)

L’historien du XIXe siècle explique, dans un passage célèbre : « Le symbole de cette race, ce sont les énervés de Jumiège, ces jeunes princes à qui l’on a coupé les articulations et qui s’en vont sur un bateau au cours du fleuve qui les porte à l’océan. Qui a coupé leurs nerfs et brisé leurs os, à ces enfants des rois barbares ? C’est l’entrée précoce de leurs pères dans la richesse et les délices du monde romain qu’ils ont envahi. La civilisation donne aux hommes des lumières et des jouissances. Les lumières, les préoccupations de la vie intellectuelle, balancent, chez les esprits cultivés, ce que les jouissances ont d’énervant. Mais les barbares qui se trouvent tout à coup placés dans une civilisation disproportionnée n’en prennent que les jouissances. Il ne faut pas s’étonner s’ils s’y absorbent et y fondent, pour ainsi dire, comme la neige devant un brasier. »

On reconnaît le style romantique de l’historien préféré des Français.

« La maison de Clovis était tombée dans une faiblesse déplorable : de fréquentes minorités avaient donné occasion de jeter les princes dans une mollesse dont ils ne sortaient point étant majeurs. »57

BOSSUET (1627-1704), Discours sur l’histoire universelle (1681)

C’est la décadence des Mérovingiens, avec les fameux « rois fainéants » de la seconde moitié du VIIe siècle. Les maires du palais, les ducs et les princes prennent peu à peu plus de pouvoir que ces rois des Francs.

« Les soixante ans de guerre, qui remplissent les règnes de Pépin et de Charlemagne, offrent peu de victoires, mais des ravages réguliers, périodiques ; ils usaient leurs ennemis plutôt qu’ils ne les domptaient, ils brisaient à la longue leur fougue et leur élan. »87

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome I (1835)

C’est parfaitement résumer la manière dont les deux premiers Carolingiens, Pépin le Bref, fils de Charles Martel, et son fils Charles, futur empereur Charlemagne, vont se tailler l’un des plus grands empires qu’ait connu l’Europe.

« Vainqueurs, vaincus, ils faisaient des déserts et dans ces déserts, ils élevaient quelques places fortes, et ils poussaient plus loin, car on commençait à bâtir. »68

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome I (1835)

Irrésistible avancée de Charlemagne et ses hommes, et avant lui de son père Pépin le Bref, occupant, matant, soumettant, massacrant, déportant, en un mot conquérant : Saxe et Bavière, Armorique (Bretagne) et Normandie, avec des expéditions en Espagne et en Italie.

Comme l’écrit son biographe anonyme (moine de Saint-Gall, De gestis Caroli Magni), c’est « le glorieux Charles, capable d’écraser par les armes ceux que le raisonnement ne pouvait dompter, et de les contraindre bon gré mal gré à faire leur salut ».

« Ayez le Franc pour ami, mais non pour voisin. »100

Proverbe grec (byzantin). Histoire de France, volume I (1861), Jules Michelet

Charlemagne et son armée progressent si rapidement vers l’Est que les Byzantins feront de cette expression un proverbe. C’est dire la crainte que peut inspirer un si grand souverain !

Le conquérant a certes des relations avec Byzance et notamment avec le puissant califat d’Haroun al-Rachid, célèbre par les contes des Mille et Une Nuits. Mais en réalité, jamais Charlemagne ne porte si loin ses armes. C’est seulement plus tard que les récits épiques français et italiens le feront guerroyer aux limites du monde connu. Ainsi se forme la légende.

« Passionné pour la science, il eut toujours en vénération et comblait de toutes sortes d’honneurs ceux qui l’enseignaient. »65

ÉGINHARD (vers 770-840), Vie de Charlemagne (écrite dans les années 830)

Charlemagne n’est pas seulement un guerrier ! L’empereur mène une véritable politique culturelle, au point que l’on voit en son siècle une « Renaissance carolingienne ». Lui-même est fort savant, quoique autodidacte, ayant appris la rhétorique, la dialectique, le grec, le latin, l’astronomie ; il compose même une grammaire de la langue franque. Se fondant sur une remarque d’Éginhard, mal traduite (du latin) et mal comprise, certains vulgarisateurs ont prétendu qu’il savait à peine écrire. En réalité, cette remarque signifie que même à un âge avancé, l’empereur s’exerçait à la calligraphie, pour atteindre cette perfection propre aux scribes avec lesquels il ne put cependant rivaliser.

« Lève-toi, laisse là les craintes qui te font trembler, renonce à fuir, vois tous ces gens prêts à la bataille. »111

Saint GERMAIN (vers 496-vers 576), à un malade. Le Siège de Paris par les Normands (posthume), Abbon

Miracle relaté par Abbon, moine de Saint-Germain des Prés, dans son livre devenu un petit classique de l’histoire de France et régulièrement réédité.

L’homme interpellé est un noble dont la chair se gangrène et qui ne peut se lever pour combattre les Normands. Le saint lui apparaît, lui parle. Aussitôt les plaies se guérissent et il peut reprendre le combat.

« Tuez-moi. Voici ma tête ; ni pour or ni pour argent je ne marchanderai ma vie quand ceux-ci sont morts. Pourquoi me laisser vivre ? Votre cupidité en est pour ses frais. »112

Dernières paroles d’un défenseur de l’une des tours de Paris, 6 février 886. Le Siège de Paris par les Normands (posthume), Abbon

L’homme est entouré par les Normands (les Vikings), maîtres de la tour qu’il a défendue avec ses compagnons, tous morts en combattant. Ce guerrier préfère la mort à la captivité, qui aurait pu se terminer par le versement d’une rançon.

Les « mots de la fin » ponctuent l’histoire, ultimes actes d’héroïsme dans les circonstances les plus dramatiques.

« La France fut faite à coups d’épée. La fleur de lys, symbole d’unité nationale, n’est que l’image d’un javelot à trois lances. »126

Charles de GAULLE (1890-1970), La France et son armée (1938)

Formule lapidaire, mais vérité historique : les rois, à commencer par les Capétiens, ont dû combattre d’abord les puissants vassaux, ensuite les nations frontalières, pour créer la France.

« Dieu a mis au ciel deux grands luminaires : le soleil, et la lune qui emprunte sa lumière au soleil ; sur la terre, il y a le pape, et l’empereur qui est le reflet du pape. »133

GRÉGOIRE VII (vers 1020-1085). Histoire de France, tome II (1833), Jules Michelet

Pape resté célèbre pour avoir humilié l’empereur d’Allemagne Henri IV, à Canossa en 1077. De façon plus générale, il est le promoteur de la réforme dite « grégorienne », visant à purifier les mœurs ecclésiastiques (interdiction du mariage des prêtres) et à émanciper l’Église du pouvoir temporel.

« La foi toujours pure des rois de France […] leur a mérité l’honneur d’être appelés Très Chrétiens et fils aînés de l’Église, par la commune voix de toute la chrétienté. »134

BOSSUET (1627-1704), Abrégé de l’histoire de France

Connu surtout pour ses Sermons et ses Oraisons funèbres, l’évêque de Meaux, grand théologien et quasiment l’oracle de l’Église au XVIIe siècle, fait aussi œuvre d’historien.

À ses débuts, la royauté en France s’appuya sur l’Église pour asseoir son autorité. En échange, elle aide l’Église à acquérir un pouvoir temporel, en créant les États pontificaux (pris aux Lombards par Pépin le Bref, donation confirmée par Charlemagne).

Les relations entre deux pouvoirs de plus en plus forts et jaloux de leur autorité ne pouvaient se poursuivre sans accrocs, sinon sans drames. Le gallicanisme est la manifestation la plus policée de ces tensions. La tentative d’enlèvement du pape à Agnani, sous Philippe le Bel, en sera l’expression la plus violente. Et Napoléon prendra en otage Pie VII, prisonnier pendant deux ans !

« Si quelqu’un entre de force dans une église et en enlève quelque chose, qu’il soit anathème ! Si quelqu’un vole le bien des paysans ou des autres pauvres, sa brebis, son bœuf, son âne, etc., qu’il soit anathème ! Si quelqu’un frappe un diacre ou un clerc, qu’il soit anathème ! »135

Concile de Charroux (989). Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution (1911), Ernest Lavisse, Paul Vidal de La Blache

Deux historiens (le maître et son élève) cosignent cette monumentale Histoire. Lavisse, historien promu par la Troisième République et surnommé l’instituteur national avec autant de respect que d’ironie, promeut le « roman national » propre à inculquer aux jeunes (récemment) scolarisés l‘amour de la France et aux citoyens une conscience civique. Représentant la « Nouvelle Histoire », Pierre Nora voit dans ce monument éditorial « l’expression indépassable d’un grand moment historique et national, au croisement d’une histoire en train de se faire scientifique et d’une République en train de se faire définitive ». Cette vision fera consensus à gauche comme à droite, jusqu’à la nouvelle école des Annales (Lucien Febvre et Marc Bloch) qui fera à son tour autorité pendant deux générations, remettant tout en question, la méthode et le passé tel qu’enseigné. Ainsi évolue l’histoire des historiens.

Restent heureusement des faits historiques têtus et des citations sérieusement sourcées, datées, situées, contextualisées. En 989, le Concile de Charroux instaure la « paix de Dieu ».

Des guerres privées causent maints dommages en Aquitaine où l’ordre ancien s’est effondré, laissant place à l’homme de guerre qui construit des châteaux et gouverne par la force. La violence prime le droit, pour le plus grand malheur des plus faibles. Dans ce contexte, l’Église intervient pour « discipliner » plutôt que supprimer la guerre. Le concile provincial réuni en l’abbaye de Charroux est la première intervention collective et fera date. Tous les évêques de la province ecclésiastique de Bordeaux sont présents, ainsi qu’un évêque de la province de Bourges, nombre de religieux, clercs et fidèles.

« Assemblés au nom de Dieu », ils prononcent l’anathème (damnation éternelle) contre trois catégories de malfaiteurs. Il s’agit de protéger les premières victimes de l’anarchie de l’époque : les clercs – leurs personnes et leurs biens –, les paysans – leurs personnes et leur bétail –, et les « autres pauvres ».

Ils organisent ce que les historiens nommeront « la paix de Dieu », l’une des institutions les plus bénéfiques du Moyen Âge, qui interdit de faire la guerre aux non-combattants.

« C’était une croyance universelle au Moyen Âge, que le monde devait finir avec l’an mille de l’incarnation […] Cette fin d’un monde si triste était tout ensemble l’espoir et l’effroi du Moyen Âge. »140

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome III (1837)

Cette croyance se fonde sur le millénarisme, doctrine selon laquelle le Jugement dernier devait avoir lieu mille ans après la naissance du Christ, d’après une interprétation du chapitre XX de l’Apocalypse de saint Jean (Nouveau Testament).

Les auteurs romantiques du XIXe siècle contribueront à renforcer ce mythe de la Grande Peur de l’an mille, sur la foi de textes douteux, mal interprétés et parfois postérieurs.

L’an 2 000 déclenchera moins de fantasmes, mais leur diffusion se fera à la vitesse d’Internet et l’obsession des dates est une nouvelle religion au XXIe siècle.

« L’entreprise de paver Paris doit être comptée parmi les actions les plus louables de Philippe Auguste. »142

Simonde de SISMONDI (1773-1842), Histoire des Français (1821-1844)

« Dans aucune autre entreprise peut-être il n’eut plus en vue l’utilité publique, la santé et l’aisance de tous les habitants », remarque l’historien. Paris lui doit aussi le Louvre et une nouvelle enceinte (avec la tour de Nesle).

De façon plus générale, il voit en lui « le premier des rois qui semble avoir senti que sa dignité lui imposait quelques devoirs envers son peuple et que l’argent qu’il recueillait ne devait pas être uniquement employé à ses plaisirs ou à ses caprices ». Qualifié de socialiste romantique (par Lénine) et de socialiste petit-bourgeois (par Marx), Sismondi est surtout un socialiste utopique prônant la valeur-travail, une plus juste répartition des richesses et l’intervention de l’État. Marx lui-même s’en inspira !

« Il accrût et multiplia merveilleusement le royaume de France ; il soutint et garda merveilleusement la seigneurie et le droit et la noblesse de la couronne de France. »145

Grandes Chroniques de France, Éloge funèbre de Philippe Auguste (1223)

Le règne de Philippe Auguste s’est soldé par le quadruplement du domaine royal, l’assainissement de la trésorerie (confiée aux Templiers), la fortification des villes et la lutte contre les féodaux.

Gilles de Paris, précepteur de son fils, confirme : « Personne ne peut nier qu’il ait été un bon prince. Sous sa domination, le royaume s’est fortifié, la puissance royale a fait de grands progrès. »

« Jamais ne vis si beau chevalier sous les armes, car il dominait toute sa suite des épaules, son heaume doré sur le chef, son épée en la main. »150

Jean de JOINVILLE (vers 1224-1317), Le Livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis

Jean, sire de Joinville en Champagne, a suivi son seigneur, Thibaud de Champagne, à la cour du roi. Très pieux, il décide de partir avec les chevaliers chrétiens pour la septième croisade en Égypte (1248). C’est alors que Louis IX, lui-même très pieux et croisé, l’attache à sa personne comme confident et conseiller. Joinville admire ici le guerrier - à la bataille de Mansourah, en 1250.

« Maintes fois il lui arriva, en été, d’aller s’asseoir au bois de Vincennes, après avoir entendu la messe ; il s’adossait à un chêne et nous faisait asseoir auprès de lui ; et tous ceux qui avaient un différend venaient lui parler sans qu’aucun huissier, ni personne y mît obstacle. »151

Jean de JOINVILLE (vers 1224-1317), Le Livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis

C’est plus tard, à la demande de la reine Jeanne (femme de Philippe le Bel) qu’il dictera cette histoire de Saint Louis, achevée en 1309.

La partie anecdotique de sa chronique, la plus touffue, se révèle aussi la plus riche, et cette page, l’une des plus célèbres de l’œuvre. L’historien, témoin direct des faits rapportés, campe un roi vivant et vrai, humain et sublime à la fois. Il sera très utile, après la mort du roi, pour l’enquête qui va suivre, à la demande du pape Boniface VIII, et aboutira au procès en canonisation.

« Dans la personne de Hugues Capet s’opère une révolution importante : la monarchie élective devient héréditaire ; en voici la cause immédiate : le sacre usurpa le droit d’élection. »155

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Analyse raisonnée de l’histoire de France (1845)

Surtout connu pour ses Mémoires d’outre-tombe en 12 tomes, le grand écrivain romantique projetait une Histoire de France qui ne verra jamais le jour, mais il a publié quelques essais et réflexions, sur les deux thèmes qui lui tiennent le plus à cœur : la religion et la monarchie.

C’est l’un des apports capitaux du règne d’Hugues Capet : il fonde une nouvelle dynastie et pour en assurer la pérennité, le jour de Noël suivant (25 décembre 987), il s’empresse de faire élire et sacrer par anticipation son fils Robert dit le Pieux, qu’il associe au trône.

« Par les splendeurs de Dieu ! Cette terre, voilà que je l’ai saisie dans mes mains. Elle ne nous échappera plus ! »162

GUILLAUME le Conquérant (vers 1027-1087), débarquant en Angleterre, 29 septembre 1066. Histoire de Guillaume le Conquérant (biographie inachevée), Guillaume de Poitiers, historien contemporain

Trébuchant sur le rivage anglais et tombé sur le sable, il veut ainsi conjurer le mauvais sort.

Guillaume de Normandie, dit le Bâtard, aura besoin de beaucoup de chance et de courage, avant de devenir Guillaume le Conquérant à la victoire de Hastings (14 octobre 1066) et de continuer l’aventure.rnable ». L’idée est juste, mais la forme exacte est : « Madame, pour vous avertir comment se porte le ressort de mon infortune, de toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur et la vie qui est sauve. »

« Aucun jour ne brilla pour [la Normandie] plus joyeux que celui où elle apprit […] que son prince, auteur de la paix dont elle jouissait, était devenu un roi. Villes, châteaux, domaines, monastères se félicitaient grandement de sa victoire et plus encore de sa royauté. »165

GUILLAUME de Poitiers (vers 1020-1090). Histoire de Guillaume le Conquérant (biographie inachevée), Guillaume de Poitiers, historien contemporain

Le biographe peint la joie des habitants de la Normandie apprenant la nouvelle : leur duc, Guillaume le Bâtard, devenu le Conquérant, après la victoire d’Hastings, est également Guillaume Ier roi d’Angleterre, sacré dans l’abbaye de Westminster, la même année à Noël – 25 décembre 1066.

Guillaume devra guerroyer longtemps encore en Angleterre, avant de s’imposer aux seigneurs saxons et de constituer ainsi un État anglo-normand. La puissance de cet État porte ombrage au roi de France Philippe Ier, qui reprend contre Guillaume la lutte de son père Henri Ier. Elle dure dix ans, le plus souvent à l’avantage du roi de France, et se termine avec la mort de Guillaume devant Mantes (1087).

Ses trois fils se partagent son royaume : il s’ensuit des guerres au cours desquelles la Normandie change souvent de maître. Elle ne sera reconquise par la France qu’en 1204, l’Angleterre n’y renonçant officiellement qu’au traité de Paris de 1259.

« Il y avait bien longtemps que ces deux cœurs, ces deux moitiés de l’humanité, l’Europe et l’Asie, la religion chrétienne et la musulmane, s’étaient perdues de vue, lorsqu’elles furent replacées en face par la croisade, et qu’elles se regardèrent. Le premier coup d’œil fut d’horreur. »166

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome II (1833)

L’historien du XIXe siècle évoque la première croisade (1096-1099). L’événement épique sollicite naturellement le lyrisme et le romantisme d’une œuvre infiniment riche, basée sur une documentation rigoureuse et relative non seulement aux faits, mais aussi à tous les aspects de la vie du passé.

« Pourquoi, malheureux, massacrez-vous l’armée du Christ, qui est aussi la mienne ? Je n’ai pourtant aucune querelle avec votre empereur. »171

BOHÉMOND Ier (1057-1111), prince normand, janvier 1097. Gesta Francorum, Histoire de la première croisade, anonyme

Futur prince d’Antioche, participant à la première croisade et l’un de ses chefs, il apostrophe des Turcs au service de l’empereur de Byzance, qui ont attaqué l’armée des croisés.

À quoi ils répondent : « Nous ne pouvons pas agir autrement : nous nous sommes loués à la solde de l’empereur, et tout ce qu’il nous ordonne, il nous faut l’accomplir. »

La Gesta Francorum et aliorum Hierosolimitanorum (Geste des Francs et des autres peuples lors du pèlerinage à Jérusalem) ou Histoire anonyme de la première croisade (version française) est un récit écrit entre 1099 et 1101 par un chevalier qui vit l’événement au quotidien. C’est l’une des rares sources originales, témoignage pris sur le vif, naïf, sincère, évidemment partial.

« Sache que cette guerre n’est pas charnelle, mais spirituelle. Sois donc le très courageux athlète de Christ ! »175

BOHÉMOND Ier (1057-1111), au connétable Robert, février 1098. Gesta Francorum, Histoire de la première croisade, anonyme

Les croisés sont parvenus en vue d’Antioche, mais une armée turque de secours est annoncée. Bohémond, seigneur franc et l’un des chefs de la première croisade, vient attendre l’ennemi près du lac d’Antioche (à une trentaine de kilomètres de la ville).

Attaqués par des forces supérieures, les croisés commencent à reculer, quand Bohémond adresse ces mots à son connétable : « Va aussi vite que tu peux comme un vaillant homme. Secours avec énergie la cause de Dieu et du Saint-Sépulcre et sache que cette guerre n’est pas charnelle… » Les Turcs, chargés par les croisés, sont mis en déroute.

« Godefroy de Bouillon n’eut pas plus tôt la Terre sainte qu’il s’assit découragé sur cette terre, et languit de reposer dans son sein. »178

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome II (1833)

La couronne de roi de Jérusalem lui est proposée après la prise de la ville, mais il la refuse, ne pouvant porter une couronne d’or, là où Jésus Christ dut porter une couronne d’épines. Le chef de la croisade se déclare modestement « avoué du Saint-Sépulcre » et se contente du titre de baron. Ce choix signifie qu’il considère la Terre sainte, Jérusalem avant tout, comme la propriété du Christ et par extension, du Saint-Siège. Il se pose ainsi en serviteur et en défenseur de l’Église.

Il meurt l’année suivante. Son frère Baudouin lui succède, et prend le titre de roi de Jérusalem, en 1100.

« Il s’agissait moins de piller, moins encore de vaincre, que de détruire ; il s’agissait de renvoyer à la pauvreté, à la barbarie et à la servitude ces bourgeois insolents qui osaient se croire hommes à côté des nobles. »196

Simonde de SISMONDI (1773-1842), Histoire des Français (1821-1844)

L’historien suisse voit dans la dévastation de la Flandre en 1213 une tentative désespérée, menée de concert par la féodalité, l’Église et la royauté française, pour étouffer dans l’œuf l’esprit de liberté et les promesses de bouleversement révolutionnaire – ce que représentaient à leurs yeux les prospères et turbulentes villes flamandes. On trouve la même opinion chez Michelet, dans son Histoire de France.

Cette dévastation est à l’origine de la coalition que Philippe Auguste va trouver contre lui à Bouvines.

« Une nation est née. La bataille de Bouvines est le premier événement national de notre histoire. »197

Achille LUCHAIRE (1846-1908), Philippe Auguste et son temps (réédité en 1980)

Professeur d’histoire et médiéviste reconnu (adoubé par Ernest Lavisse), il participe de la fièvre historienne propre à la seconde moitié du XIXe siècle.

Philippe Auguste s’est aliéné Jean sans Terre, nouveau roi d’Angleterre, en lui confisquant ses fiefs sur le continent. En 1214, Jean sans Terre et Othon de Brunswick, empereur d’Allemagne, forment contre le roi de France une coalition qui réunit nombre de grands féodaux, tels Renaud, comte de Boulogne et Ferrand de Portugal, comte de Flandre. Philippe, appuyé sur les milices communales, va remporter à Bouvines une victoire considérée par les historiens comme « la défaite majeure de la haute féodalité ».

« Le fils de Saint Louis, Philippe le Hardi, revenant de cette triste croisade de Tunis, déposa cinq cercueils au caveau de Saint-Denis. Faible et mourant lui-même, il se trouvait héritier de presque toute sa famille. »226

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome III (1837)

Outre son père Louis IX, le nouveau roi a perdu sa femme, un enfant mort-né, son beau-frère et ami le roi de Navarre (Thibaud de Champagne), et la femme de ce dernier.

Ce règne si mal commencé ne continue pas mieux : échec de la candidature de Philippe II le Hardi à l’empire (1273), massacres des Français en Sicile (1282), défaite de la France contre l’Aragon (1285).

« Il fut contraint de plaire à ceux dont il avait besoin : voilà ce que lui apprit l’adversité, et ce n’est pas mince avantage. »272

Philippe de COMMYNES (1447-1511), Mémoires (1524)

Diplomate de carrière pendant quarante ans et auprès de trois rois successifs, Commynes est un véritable historien qui sert toujours de référence, auteur de huit livres de Mémoires sur les règnes de Louis XI et de Charles VIII. Il parle ici du futur Louis XI, encore dauphin et impatient de régner.

Ayant conspiré contre son père Charles VII, il se réfugie auprès de Philippe de Bourgogne, le plus grand féodal et, comme tel, l’ennemi en puissance de son père. Devenu roi, Louis XI garde la même attitude, toujours selon ce chroniqueur fin psychologue : « Entre tous ceux que j’aie jamais connus, le plus avisé pour se tirer d’un mauvais pas en temps d’adversité, c’était le roi Louis XI, notre maître […] et l’être qui se donnait le plus de peine pour gagner un homme qui le pouvait servir ou qui lui pouvait nuire. »

« Notre roi s’habillait fort court et si mal que pis ne pouvait, et assez mauvais drap portait toujours, et un mauvais chapeau, différent des autres, et une image de plomb dessus. »273

Philippe de COMMYNES (1447-1511), Mémoires (1524)

Tel est le roi Louis XI, âgé de 38 ans à son avènement en 1461. Historien du XIXe siècle, Michelet lui rendra justice à ce propos : « Avec la faible ressource d’un roi du Moyen Âge, il avait déjà les mille embarras d’un gouvernement moderne : mille dépenses publiques, cachées, glorieuses, honteuses. Peu de dépenses personnelles ; il n’avait pas les moyens de s’acheter un chapeau, et il trouva de l’argent pour acquérir le Roussillon et racheter la Somme. »

Mais le peuple de Paris s’étonne de l’allure si peu royale de son roi, comme le rapporte le chroniqueur flamand Georges Chastellain : « Notre roi qui ne se vêt que d’une pauvre robe grise avec un méchant chapelet, et ne hait rien que joie. »

« Ces bombardes menaient si grand bruit qu’il semblait que Dieu tonnât, avec grand massacre de gens et renversement de chevaux. »283

Jean FROISSART (vers 1337-vers 1400), Chroniques, bataille de Crécy, 26 août 1346

Chroniqueur renommé de l’époque médiévale au début de la Guerre de Cent Ans, il témoigne surtout de la renaissance chevaleresque chez les deux nations combattantes, la France et l’Angleterre.

Les canons anglais, même rudimentaires et tirant au jugé, impressionnent les troupes françaises, avec leurs boulets de pierre. L’artillerie anglaise, jointe à la piétaille des archers gallois, décime la cavalerie française réputée la meilleure du monde, mais trop pesamment cuirassée pour lutter contre ces armes nouvelles. À cela s’ajoutent un manque d’organisation total, l’incohérence dans le commandement, la panique dans les rangs.

C’est la fin de la chevalerie en tant qu’ordre militaire. C’est aussi une révolution dans l’art de combattre. Malheureusement, les Français n’ont pas compris la leçon, à cette première défaite.

« Là périt toute la fleur de la chevalerie de France : et le noble royaume de France s’en trouva cruellement affaibli, et tomba en grande misère et tribulation. »297

Jean FROISSART (vers 1337-vers 1400), Chroniques

Le chroniqueur dresse le bilan de la bataille de Poitiers : « Avec le roi et son jeune fils Monseigneur Philippe, furent pris dix-sept contes, outre les barons, chevaliers et écuyers et six mille hommes de tous rangs. » Chiffres considérables pour l’époque et « fortuneuse bataille » pour les Anglais : leur Prince Noir a capturé le roi de France ! Il a aussi ordonné le massacre des soldats français blessés qui ne pouvaient payer rançon, chose contraire à toutes les règles de la chevalerie – une légende veut qu’il en ait eu grande honte devant son père, le roi d’Angleterre, et qu’il ait alors mis son armure à la couleur du deuil.

Jean II le Bon a préféré se rendre plutôt que fuir, pensant que son sacrifice allait sauver l’honneur perdu de l’armée. En fait, la France va le payer très cher. Outre la guerre à financer, il faut verser la rançon du roi prisonnier en Angleterre : 4 millions d’écus d’or, somme proportionnelle à son prestige. Les impôts s’alourdissent (gabelle et taille). Les paysans pauvres, les Jacques, vont se révolter (d’où le mot de « jacquerie »), tandis que les Grandes Compagnies (bandes de mercenaires bien organisées) pillent et rançonnent les plus riches provinces. Et pour comble, Paris va se soulever contre le pouvoir royal représenté par le dauphin Charles, la guerre civile s’ajoutant alors à la guerre étrangère.

« Étienne Marcel [est] le premier bourgeois de Paris qui ait osé proclamer le principe de la souveraineté du peuple au milieu du XVIe siècle […] Aussi les Parisiens font-ils remonter jusqu’à lui la longue histoire de leurs révolutions. »299

Francis LACOMBE (1817-1867), Histoire de la bourgeoisie de Paris depuis son origine jusqu’à nos jours (1851)

Étienne Marcel est à l’origine de la première « Charte » arrachée par la bourgeoisie à l’arbitraire monarchique, sous forme de Grande Ordonnance limitant le pouvoir royal.

Prévôt des marchands de Paris (magistrat équivalent du maire), il joue un rôle considérable aux États généraux de 1355 et 1357, manifestant une vive opposition au roi Jean II le Bon, puis au dauphin Charles. Mais cette « révolution légale » échoue. Étienne Marcel va tenter une révolution urbaine.

Étienne Marcel est l’exemple type d’un personnage historique dont l’action et la personne sont jugées de façons totalement opposées : la gauche encensera cet ancêtre des révolutionnaires « plein de patriotisme », si dévoué pour son pays, jusqu’à lui faire sacrifice de « sa fortune et de sa vie », alors que la droite en fait « un émeutier, un assassin et un traître ».

« Le jeune roi était né vieux. Il avait de bonne heure beaucoup vu, beaucoup souffert. De sa personne, il était faible et malade. Tel royaume, tel roi. »306

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome III (1837)

Jean II le Bon meurt le 8 avril 1364 à Londres où il s’est rendu en décembre 1363, pour prendre la place de son fils Louis d’Anjou – otage des Anglais au terme du traité de paix de Brétigny, il s’était enfui, violant son serment.

Malgré sa constitution fragile, le futur Charles V a fait preuve lors de sa régence d’un grand sens politique, face à Étienne Marcel, à Charles le Mauvais roi de Navarre et aux Anglais.

« Il n’y a fileuse en France qui sache fil filer, qui ne gagnât ainsi ma fiance à filer. »310

Bertrand du GUESCLIN (1320-1380), au prince de Galles qui l’a fait prisonnier à Nájera, le 3 avril 1367. Histoire de France, tome III (1837), Jules Michelet

À la demande de Charles V, Du Guesclin est en Espagne, pays déchiré par la guerre civile : il a emmené quelques Grandes Compagnies qui ravageaient la France et les a mises au service du nouveau roi de Castille. Mais son rival, Pierre le Cruel, soutenu par les Anglais, reprend le combat.

Défait dans cette bataille livrée contre son avis, captif avec ses lieutenants, Du Guesclin a fixé lui-même sa rançon à 100 000 florins. Voyant la stupeur du Prince Noir devant l’énormité de la somme, il l’abaisse à 60 000. L’ennemi doutant encore d’être payé, Du Guesclin répond fièrement : « Monseigneur, le roi de Castille en payera moitié, et le roi de France le reste, et si ce n’était pas assez, il n’y a fileuse… »

Charles V tient à récupérer son précieux capitaine, libéré après règlement d’une partie de la somme – les rançons étant rarement payées dans leur totalité. Il le fera connétable de France (chef des armées), en 1370.

« Mieux vaut pays pillé que terre perdue. »313

Bertrand du GUESCLIN (1320-1380), à Charles V le Sage. Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution (1911), Ernest Lavisse, Paul Vidal de La Blache

Le roi écoute les conseils de son connétable, à tel point que ce précepte lui est parfois attribué. Ayant peu de goût pour les armes, contrairement à son père et aux chevaliers du temps, il a d’autant plus besoin d’un guerrier de valeur à ses côtés.

Du Guesclin sait que les Anglais sont supérieurs en nombre et il évite les grandes batailles coûteuses en hommes. Il préfère harceler l’ennemi. Et il laissera plusieurs fois les Anglais incendier récoltes et villages, pour tenir simplement villes et châteaux en Normandie, Bretagne et Poitou. L’ennemi, dans une marche épuisante et vaine, peut perdre en quelques mois près de la moitié de ses hommes et de ses chevaux.

« Une enfant de douze ans, une toute jeune fille, confondant la voix du cœur et la voix du ciel, conçoit l’idée étrange, improbable, absurde si l’on veut, d’exécuter la chose que les hommes ne peuvent plus faire, de sauver son pays. »334

Jules MICHELET (1798-1874), Jeanne d’Arc (1853)

Le personnage inspire sans doute ses plus belles pages à l’historien du XIXe siècle, source de citations (au fil de la Chronique) et lui-même auteur (romantique) : « Née sous les murs mêmes de l’église, bercée du son des cloches et nourrie de légendes, elle fut une légende elle-même, rapide et pure, de la naissance à la mort. »

D’autres historiens font de Jeanne une bâtarde de sang royal, peut-être la fille d’Isabeau de Bavière et de son beau-frère Louis d’Orléans, ce qui ferait d’elle la demi-sœur de Charles VII.

Mais princesse ou bergère, c’est bien un personnage providentiel qui va galvaniser les énergies et rendre l’espoir à tout un peuple – et d’abord à son roi.

« Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte. »348

Secrétaire du roi d’Angleterre, après l’exécution de Jeanne, Rouen, 30 mai 1431. Histoire de France, tome V (1841), Jules Michelet

Mot également attribué à l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon.

En fin de procès, le 24 mai, dans un moment de faiblesse, Jeanne abjure publiquement ses erreurs et accepte de faire pénitence : elle est condamnée au cachot. Mais elle se ressaisit et, en signe de fidélité envers ses voix et son Dieu, reprend ses habits d’homme. D’où le second procès, vite expédié : condamnée au bûcher comme hérétique et relapse (retombée dans l’hérésie), brûlée vive sur la place du Vieux-Marché à Rouen, ses cendres sont jetées dans la Seine. Il fallait éviter tout culte posthume de la Pucelle, autour des reliques.

Charles VII qui n’a rien tenté pour sauver Jeanne fit procéder à une enquête quand il reconquit Rouen sur les Anglais. Le 7 juillet 1456, on fit le procès du procès, d’où annulation, réhabilitation de sa mémoire. Jeanne ne sera béatifiée qu’en 1909 et canonisée en 1920.

« Souvenons-nous toujours, Français, que la patrie, chez nous, est née du cœur d’une femme, de sa tendresse, de ses larmes, du sang qu’elle a donné pour nous. »349

Jules MICHELET (1798-1874), Jeanne d’Arc (1853)

Princesse (bâtarde de sang royal) ou simple bergère de Domrémy, petit village de la Lorraine, le mystère nourrit la légende et la fulgurance de cette épopée rend le sujet toujours fascinant. La récupération politique est une forme d’exploitation du personnage, plus ou moins fidèle au modèle.

L’histoire de Jeanne va inspirer d’innombrables œuvres littéraires, cinématographiques et artistiques, signées : Bernard Shaw, Anatole France, Charles Péguy, Méliès, Karl Dreyer, Otto Preminger, Roberto Rossellini, Robert Bresson, Luc Besson, Jacques Rivette, Jacques Audiberti, Arthur Honegger, etc. Et L’Alouette de Jean Anouilh : « Quand une fille dit deux mots de bon sens et qu’on l’écoute, c’est que Dieu est là. […] Dieu ne demande rien d’extraordinaire aux hommes. Seulement d’avoir confiance en cette petite part d’eux-mêmes qui est Lui. Seulement de prendre un peu de hauteur. Après Il se charge du reste. »

« Il a reçu chez lui un renard qui mangera ses poules. »363

CHARLES VII (1403-1461), apprenant que son fils s’est réfugié chez le duc de Bourgogne, fin août 1456. Histoire de France (1833-1841), tome V (1841), Jules Michelet

Philippe III le Bon, duc de Bourgogne, s’est réconcilié avec Charles VII en signant la paix d’Arras (1435). Maître de la Bourgogne, la Franche-Comté, la Flandre, l’Artois et les provinces belges, ce grand féodal est le plus puissant souverain d’Europe. Trop heureux d’accueillir somptueusement chez lui, à Louvain, puis à Bruxelles, le futur roi de France venu conspirer contre son père, il lui fait une pension annuelle de 36 000 livres.

Charles VII connaît bien la perfidie de son fils. Le fils de Philippe, Charles le Téméraire, l’apprendra bientôt à ses dépens.

« Nous n’avons rien perdu de la couronne, mais au contraire avons icelle augmentée et accrue. »384

LOUIS XI (1423-1483), à ses conseillers, 21 septembre 1482. Mémoires (1524), Philippe de Commynes

Luttant contre les féodaux, écartant du pouvoir tous les Grands susceptibles de le trahir, s’entourant de conseillers et compères plutôt médiocres et parfois douteux, usant de moyens que souvent la fin seule justifiait, Louis XI a quand même un bilan très positif.

Il a tant et si bien agrandi le Domaine royal qu’après vingt-deux ans de règne, sa France est devenue à peu près la nôtre. Par héritage Louis XI acquiert l’Anjou, le Maine et la Provence (1480-1482). Par le traité d’Arras (1482) qui consacre le démembrement de l’État bourguignon à la mort de Charles le Téméraire, la France garde le duché de Bourgogne et les villes de la Somme (Picardie). Restent les fiefs des vassaux qui, telle la Bretagne, seront rattachés au Domaine par ses successeurs.

Dernier grand roi du Moyen Âge, il a également renforcé l’autorité royale contre les féodaux et l’unité nationale. Il a créé le premier État-nation moderne, ayant pour mission d’éduquer la population et d’élever son niveau de vie, au nom d’un « bien commun » à tous, sur lequel le monarque doit veiller : conception révolutionnaire, qui rompt avec la tripartition traditionnelle, le chevalier, le clerc et le paysan, dans laquelle chaque ordre avait un « bien propre » soumis au monarque.

« Sire, c’en est fait de vous. »385

Jacques COITIER (vers 1430-1506), à Louis XI, verdict de son médecin, 25 août 1483. Mémoires (1524), Philippe de Commynes

Sentant sa fin proche, le roi s’est retiré au château de Plessis-lès-Tours. Louis XI fut un malade perpétuel et la liste de ses maux nous est contée par des observateurs trop heureux, parfois, d’énumérer ses faiblesses et ses souffrances : crises de foie et brûlures d’estomac, eczéma purulent, goutte et congestion hémorroïdaire qui l’empêchent de marcher. On ne meurt pas de ces maladies-là et, bien que malingre et de faible constitution, Louis XI va vivre, régner et travailler jusqu’à 60 ans.

Il souffre aussi et depuis longtemps d’hydropisie, il a déjà eu deux attaques de paralysie. La piété et la superstition bien connues du roi se changent en une dévotion maladive. Contrairement à d’autres médecins royaux, Coitier ne dissimule pas la vérité.

Commynes, témoin de la scène, ajoute : « Quel coup ce fut pour lui d’entendre cette nouvelle et cet arrêt ! Car jamais homme ne craignit autant la mort et ne prit autant de peine dans le vain espoir de s’en garantir. » Louis XI meurt cinq jours plus tard.

« La féodalité, ce vieux tyran caduc, gagna fort à mourir de la main d’un tyran. »271

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, Le Moyen Âge, tome VI

Le tyran est Louis XI. L’historien n’aime guère ce grand roi plein de petitesses, qui n’en finit pas de finir avec le Moyen Âge, avant l’explosion heureuse de la Renaissance.

La féodalité est également très attaquée par le peuple, comme en témoigne le chroniqueur Froissart, citant ce cri lancé lors de la Jacquerie de 1358 par les paysans accablés de redevances seigneuriales : « Tous les nobles du royaume, chevaliers et écuyers, honnissaient et trahissaient le royaume, et ce serait grand bien qui tous les détruirait. »

« L’histoire de France commence avec la langue française. La langue est le signe principal d’une nationalité. »391

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome III (1840)

Sous la Renaissance, l’ordonnance de Villers-Cotterêts, édictée par François Ier en 1539, réorganise la justice, impose le français au lieu du latin pour les ordonnances et jugements des tribunaux. Mais il faudra se battre pour que le français devienne aussi la langue des savants et des artistes.

« Soyez comme un bon Prince amoureux de la gloire,
Et faites que de vous se remplisse une histoire,
Du temps victorieux, vous faisant immortel,
Comme Charles le Grand [Charlemagne] ou bien Charles Martel. »399

Pierre de RONSARD (1524-1585), L’Institution pour l’adolescence du Roi (1562)

Renonçant à la carrière des armes et à la diplomatie pour cause de surdité précoce, Ronsard devient le prince des poètes, puis le poète des princes, sans être jamais bassement courtisan. Sincèrement patriote, il élabore un art de gouverner à l’intention du roi Charles IX, alors âgé de 12 ans.

« Le peuple par la longueur de la paix est tant multiplié. »406

Claude de SEYSSEL (vers 1450-1520). Histoire de la France : dynasties et révolutions, de 1348 à 1852 (1971), Georges Duby

Georges Duby est le médiéviste contemporain le plus connu, représentant la deuxième génération de l’école des Annales. Très attaché à l’histoire des mentalités dans l’évolution des ordres sociaux, styliste émérite, premier président d’Arte France, c’est aussi un habile vulgarisateur (au meilleur sens du terme) dans des débats télévisés comme dans ses écrits (Le Temps des cathédrales). On va le retrouver comme source de citations jusque dans la période contemporaine.

Malgré les guerres à venir, le nombre joue en faveur de la France jusqu’à la fin de la période napoléonienne. Dans ses frontières du XVIe siècle, le pays compte 15 à 18 millions d’habitants – contre 12 millions pour l’Italie, 8 pour l’Espagne, 5 pour l’Angleterre et l’Écosse réunies et moins de 15 pour l’Allemagne. « Plusieurs lieux et grandes contrées qui souloient estre [étaient habituellement] inutiles et en friche ou en bois sont à présent tous cultivés et habités de villages et de maisons. » Cette richesse en hommes, en plus du sentiment national très fort qui les unit, va permettre au pays de triompher des épreuves.

« Peut-être que l’heure du royaume de France est venue. »455

Martin LUTHER (1483-1546), à la nouvelle du désastre de Pavie, fin février 1525. Mémoires de Luther, écrits par lui-même, traduits et mis en ordre par Michelet (1837)

Le père de la Réforme, allemand manifeste sa haine de la France. Apprenant le désastre de Pavie, Henri VIII, le roi d’Angleterre, pleure de joie devant le corps diplomatique, tandis que Londres illumine.

« Le roi se retira à Saint-Germain où il reçut les nouvelles du trépas du roi Henri d’Angleterre. Duquel trépas, le roi porta grand ennui, parce qu’ils étaient presque d’un même âge et de même complexion, et eut doute qu’il fût bientôt pour aller après. »477

Joachim du BELLAY (1522-1560). Histoire générale de la France depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours (1843), Abel Hugo

Frère de Victor Hugo, militaire et conservateur (comme notre grand romantique dans la première moitié de sa vie), il sut se faire un (petit) nom d’historien.

Henri VIII meurt le 25 janvier 1547. François Ier le 31 mars de la même année. Selon Michelet dans son Histoire de France, le roi n’était plus que l’ombre de lui-même, par suite d’« une horrible maladie dont la médecine ne le sauva qu’en l’exterminant. Ces derniers portraits font frémir […] Tout le règne de François Ier fut « avant l’abcès, après l’abcès ». »

« Dans le château de Rambouillet,
Le roi François s’y trépassait […]
Par quoi chantons à haute voix
Vive Henri, roi des François ! »478

Chanson nouvelle composée sur les regrets du trépassement du Très Chrétien Roi de France, 1547. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

L’histoire s’écrit aussi en chantant, des origines à nos jours. Cette expression populaire renouvelle le filon des citations plus littéraires et se joue souvent de la censure.

Prématurément vieilli à 52 ans, après trente-deux ans de règne, François Ier, dit le Roi chevalier ou le Roi guerrier, meurt : fistule tuberculeuse ou « mal de Naples » ? Les historiens en débattent encore.

La duchesse d’Étampes, maîtresse royale devenue très influente ces dernières années, doit partir et laisser seule en la place Diane de Poitiers, favorite du nouveau « roi des François », Henri II.

« Ce n’est point chose vicieuse, mais grandement louable, emprunter d’une langue étrangère les sentences et les mots, et les approprier à la sienne. »481

Joachim du BELLAY (1522-1560), Défense et illustration de la langue française (1549)

Poète de la Pléiade, il est chargé de rédiger ce manifeste littéraire à la fois touffu et belliqueux. Le titre en est un bon résumé : « défense » de la langue française contre le latin qui reste, sauf exception, la langue des savants et des lettrés, mais en même temps « illustration », c’est-à-dire enrichissement de cette langue. « [Nos ancêtres] nous ont laissé notre langue si pauvre et nue qu’elle a besoin des ornements et, (s’il faut ainsi parler) des plumes d’autrui. » Le XVIe siècle verra peu à peu triompher un français en pleine évolution, que le siècle suivant fixera et rendra « classique ».

« Madame, contentez-vous d’avoir infecté la France de votre infamie et de votre ordure, sans toucher aux choses de Dieu. »482

Un domestique du tailleur d’Henri II, s’adressant à Diane de Poitiers (1550). Histoire de France au seizième siècle, Guerres de religion (1856), Jules Michelet

Le ton dit assez la violence des haines qui couvent. L’homme est interrogé sur son éventuelle conversion au calvinisme par Diane de Poitiers, la maîtresse du roi qui encourage la répression du protestantisme. Il paie de sa vie cette phrase, sitôt condamné à être brûlé vif devant Henri II, spectateur du supplice.

Envers et contre tout, l’Église réformée de France va se constituer sous ce règne.

« Charles Quint, d’ailleurs ennemi mortel de la France, aimait si fort la langue française qu’il s’en servit pour haranguer les États des Pays-Bas le jour qu’il fit son abdication. »485

Antoine FURETIÈRE (1619-1688), Dictionnaire universel, Préface (posthume, 1690)

Nous citons exceptionnellement un dictionnaire et son auteur (préfacier), dans la mesure où il est véritablement historien de la langue française, instrument politique essentiel dans notre pays.

Le « vieux goutteux » décide d’abdiquer, dit-on, quand les armées impériales doivent lever le siège de Metz annexée par les Français et bien défendue par François de Guise. L’empereur qui abdique en 1556 (à 56 ans) partage son immense empire entre son frère Ferdinand et son fils Philippe II, mais le monarque chrétien le plus puissant du temps n’a pas résolu les deux problèmes majeurs de son règne : il n’a pu triompher de la Réforme, et la lutte avec la France n’est pas finie.

Rappelons ses origines de prince bourguignon : le français est sa langue maternelle et l’empereur d’Allemagne ne parla jamais couramment l’allemand. Il se sentait également étranger en son Espagne.

« Jésus ! qu’a donc cette jeunesse pour vouloir ainsi se faire brûler pour rien ? »486

Président du tribunal chargé de juger des calvinistes. Histoire de France au seizième siècle, Guerres de religion, tome IX, Jules Michelet

Surpris dans leur pratique interdite à Paris, en septembre 1557, les disciples de Calvin semblent chercher le martyre. La législation antiprotestante date du règne d’Henri II. La Chambre ardente, créée en 1547 au Parlement de Paris, rend plus de 500 arrêts contre l’hérésie en trois ans. L’édit de Châteaubriant sur la répression de l’hérésie établit la censure en 1551. L’édit de Compiègne de 1577 réservera aux tribunaux laïques le jugement des réformés en cas de scandale public, et dans ce cas, la seule condamnation pour les hérétiques est la mort !

Malgré cet arsenal répressif, la nouvelle Église réformée recrute de plus en plus de nobles, surtout depuis 1555, date de sa fondation clandestine à Paris.

« Si Monsieur le pape fait trop la bête, je prendrai moi-même Margot par la main et la mènerai épouser en plein prêche ! »519

CHARLES IX (1550-1574), 1er août 1572. Cité au XVIIIe siècle par Voltaire (Œuvres complètes) et au XIXe siècle par Alexandre Dumas (La Reine Margot), entre autres sources

Nous allons retrouver Voltaire historien, à la fois auteur et source de citations originales. Quant à Dumas, il est moins sérieux, mais très inspiré par l’Histoire. Il suffit de le savoir et de le signaler.

Le jeune roi s’impatiente, le pape tardant à donner sa dispense pour le mariage de sa sœur avec Henri de Navarre, protestant. Il espère, comme son conseiller Coligny, que cette union sera gage de réconciliation, après la paix de Saint-Germain qui mit fin à la troisième guerre de Religion.

La très belle et raffinée Marguerite de France (ou de Valois), 19 ans, est éprise du très ambitieux Henri, duc de Guise, dit le Balafré, chef de file des catholiques et partisan de la guerre à outrance contre les protestants. La voilà donc forcée, et d’abord par sa mère Catherine de Médicis, d’épouser ce souverain d’un petit royaume, homme rustique et jovial, sentant le gousset (ail) et d’allure peu royale. Le mariage sera annulé en 1599 : pour défaut de consentement de la mariée et consanguinité (entre cousins). Il va surtout déclencher la quatrième guerre de Religion.

« Si c’était un homme du moins ! C’est un goujat ! »524

Amiral Gaspard de COLIGNY (1519-1572), dans la nuit du 23 au 24 août 1572. Histoire de France au seizième siècle, Guerres de religion (1856), Jules Michelet

Coligny toise l’homme qui va le frapper, un certain Bême, sbire des Guise, même pas un seigneur digne de lui ! Cette exclamation de mépris peut être considérée comme son « mot de la fin ».

Ce grand militaire a servi tous les rois de France depuis François Ier, participé à toutes les guerres, quitté plusieurs fois la cour pour fuir ses intrigues, toujours rappelé pour ses qualités de courage, de diplomatie et même de tolérance, quand il se convertit à la religion réformée.

Sa fin à 53 ans est des plus humiliantes : surpris dans son lit, achevé à coups de dague, son corps jeté par la fenêtre, éventré, émasculé, décapité, porté au gibet de Montfaucon, exhibé, pendu par les pieds, exposé à d’autres sévices, pour finir à nouveau pendu place de Grève.

« Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon. »525

CHARLES IX (1550-1574), le 24 août, jour de la Saint-Barthélemy (du nom du saint, fêté sur le calendrier). Cité au XVIIIe siècle par Voltaire (Œuvres complètes, volume X), au XIXe siècle par Alexandre Dumas (La Reine Margot), entre autres sources

Guerres de Religion, l’une des pages d’Histoire les plus riches en mots. Ce mot (de l’empereur romain Vitellius) est attribué à Charles IX face au corps de Coligny. Cette nuit, cet assassinat et ses suites – les milliers de morts et le sacrifice de son propre conseiller – hanteront les nuits du jeune roi, jusqu’à sa mort prochaine.

Faible de caractère, manipulé par sa mère et ses proches (les Guise et son frère Henri, le duc d’Anjou), il semble qu’il ait donné son accord pour tuer tous les chefs… Oui, mais pas tous les protestants de Paris, de France et de Navarre !

Selon certaines sources (dont Agrippa d’Aubigné), il tirait à l’arquebuse sur les fuyards. Selon d’autres historiens, il a tenté d’arrêter la tuerie qui commence dans les rues, les ruelles. De toute manière, il est trop tard ! On a fermé les portes de Paris et la capitale est profondément anti-huguenote. La haine se déchaîne. Chaque protestant passe pour un Coligny en puissance : « Tuez-les tous ! » L’ordre royal du 23 août est répété à tous les échos, tous les carrefours.

« Saignez, saignez, la saignée est aussi bonne au mois d’août qu’au mois de mai ! »527

Maréchal de TAVANNES (1509-1573), 24 août 1572. Œuvres complètes, volume X (1823), Voltaire

Ancien page de François Ier, gouverneur de Bourgogne où il se distingua par son fanatisme contre les réformés, il excite ses soldats au massacre de la Saint-Barthélemy, appelé la boucherie de Paris.

Selon le journal d’un bourgeois de Strasbourg, présent le 24 août : « Il n’y avait point de ruelle dans Paris, quelque petite qu’elle fût, où l’on n’en ait assassiné quelques-uns… Le sang coulait dans les rues comme s’il avait beaucoup plu. » Michelet évoque aussi cette féroce jouissance à tuer.
Le livre de comptes de l’Hôtel de Ville de Paris inscrit 1 100 sépultures, l’historien contemporain Jacques Auguste de Thou écrit : 30 000 morts. Entre les deux, 4 000 morts est un bilan vraisemblable.

« La messe ou la mort. »530

CHARLES IX (1550-1574), à Condé, le 24 août 1572. Précis de l’histoire de France jusqu’à la Révolution française (1833), Jules Michelet

Henri Ier de Bourbon-Condé (fils de Louis, assassiné à Jarnac) a fait alliance avec son cousin Henri de Navarre, devenant l’un des chefs protestants les plus actifs. Il est mené devant le roi qui jure « par la mort Dieu » : il n’hésitera pas à faire tomber sa tête, s’il ne se convertit pas. « Je te donne trois jours pour changer d’avis […] Trois jours, après quoi il faudra choisir : la messe ou la mort. » Il va abjurer, comme le futur Henri IV et pour la même raison. La vie vaut bien une messe. Mais ce genre de conversion sous la contrainte vaut peu et ne dure pas.

« La messe ou la mort » va devenir un mot d’ordre, la formule d’un exorcisme collectif, dans Paris où chaque Parisien se croit dépositaire de la justice divine, devant chaque huguenot fatalement coupable d’hérésie et traître au roi.

« Charles IX, près de sa fin, restant longtemps sans sonner mot, dit en se tournant, comme s’il se fût réveillé :
— Appelez-moi mon frère !
La reine mère envoie chercher le duc d’Alençon.
— Non, madame, je veux le roi de Navarre ; c’est celui-là qui est mon frère. »538

CHARLES IX (1550-1574), sur son lit de mort au château de Vincennes, le 30 mai 1574. Mot de la fin. Histoire de France au seizième siècle, La Ligue et Henri IV (1856), Jules Michelet

Charles IX préfère son beau-frère Henri de Navarre – le mari qu’il a voulu pour sa sœur la reine Margot – à son frère de sang, le duc d’Alençon, quatrième fils de Catherine de Médicis et atteint du même mal qui emporte le jeune roi, deux ans après la Saint-Barthélemy.

« Ah ! le méchant moine, il m’a tué, qu’on le tue ! »573

HENRI III (1551-1589), Saint-Cloud, 1er août 1589, « mot de la fin ». Mémoires relatifs à l’histoire de France, Journal de Henri III (posthume), Pierre de l’Estoile

Le roi se préparait au siège de Paris avec Henri de Navarre : 30 000 hommes prêts à attaquer la capitale tenue par la milice bourgeoise et la Ligue armée par Philippe II d’Espagne.

Dominicain de 22 ans, ligueur fanatique, Jacques Clément préparait son geste : le complot est connu, approuvé de nombreux catholiques et béni par le pape Sixte Quint. Le moine réussit à approcher le roi – seul, sur sa « chaise percée ». Alertée par les cris du roi poignardé, sa garde personnelle (les Quarante-Cinq) transperce l’assassin à coups d’épée : défenestré, le corps est sitôt tiré par quatre chevaux, écartelé et brûlé sur le bûcher, pour régicide.

La scène se rejouera avec Ravaillac et Henri IV. Ces assassinats, comme tous les complots et attentats contre les rois de l’époque, s’inspirent de la théorie du tyrannicide dont Jean Gerson fut l’un des prophètes : « Nulle victime n’est plus agréable à Dieu qu’un tyran. »

Audiencier auprès du Parlement de Paris, Pierre de l’Estoile est très représentatif du Tiers Parti formé de catholiques non ligueurs favorables à Henri IV. Il entre dans l’histoire grâce au témoignage exceptionnel de ses Mémoires, rédigées entre 1574 et 1610. Document irremplaçable, pittoresque et souvent cité, c’est l’écho fidèle d’une bonne bourgeoisie parisienne dont il décrit la vie quotidienne et relève les multiples cancans. S’il n’y a pas encore d’opinion publique au sens propre, Pierre de l’Estoile dévoile le cheminement des idées au fil des jours. Il permet de pénétrer au cœur de la vie quotidienne, par l’abondance des moindres faits relatés, par la sûreté, l’honnêteté avec laquelle tout a été enregistré.

« Ce Roy étoit un bon prince, s’il eût rencontré un meilleur siècle. »575

Pierre de L’ESTOILE (1546-1611), Mémoires relatifs à l’histoire de France, Journal de Henri III (posthume)

Tel est le jugement du fidèle chroniqueur, à la mort du roi. Avec le recul de l’Histoire, il semble que ce soit bien vu. Le personnage est toujours discuté, mais son action finit par être reconnue.

Quant au siècle d’Henri III, son fanatisme étonne autant qu’il effraie. Paris honore le moine meurtrier comme un saint et un martyr. On célèbre des messes pour le repos de son âme, son portrait trône sur l’autel des églises. On le nomme libérateur de la religion, sauveur de Paris. L’ambassadeur d’Espagne annonce à Philippe Il l’assassinat d’Henri III en disant : « C’est à la main seule du Très-Haut qu’on est redevable de cet heureux événement. » On demande au pape la béatification de Jacques Clément et dans les processions, on porte son image sur une bannière, comme celle d’un saint et d’un héros.

Cependant que les princes ultra-catholiques jurent de ne jamais reconnaître Henri IV pour roi : « Plutôt mourir de mille morts ! »

« Je croyais que c’était un roi, mais ce n’est qu’un carabin. »606

Alexandre FARNÈSE, duc de Parme (1545-1592). Histoire de France au seizième siècle, La Ligue et Henri IV (1856), Jules Michelet

Soutien de la Ligue et adversaire politique d’Henri IV, célèbre condottiere, héritier d’une des plus grandes maisons princières italiennes, il affiche son mépris pour l’allure si peu royale du nouveau souverain. Mais Michelet ajoute : « Nous trouvons sévère le mot du prince [duc] de Parme. » – précisons que « carabin » signifie ici porteur de carabine

L’empereur dira plus tard d’Henri IV : « Mon brave capitaine de cavalerie » et l’historien de commenter à nouveau : « Nous trouvons fort dur le mot de Napoléon ».

Avec ses allures rustiques, son humeur joviale et son goût effréné pour les femmes, le roi et plus encore les compagnons d’armes lui faisant escorte choquent les Grands, habitués à une étiquette de cour très stricte depuis Henri III et au raffinement tout italien de mise sous Catherine de Médicis.

« Capitaine Bon Vouloir, il n’est pas grand abatteur de bois. »607

TALLEMANT des RÉAUX (1619-1692), Historiettes : mémoires pour servir à l’histoire du XVIIe siècle (posthume, 1834)

Quelque 200 portraits en trois tomes, une mine d’informations écrites pour le plaisir et pas destinées à la publication, d’où la liberté de ton qui mêle fragments d’histoire, détails intimes, potins et calomnies.  

Faut-il revoir la légende d’Henri IV, retoucher le portrait du Vert Galant ? Grand coureur de jupons, n’est-il pas si bon amant sur le terrain ? Une chose est sûre : sceptique envers les hommes, il s’est tourné passionnément vers les femmes, laissant parfois de belles intrigantes se mêler un peu trop de sa politique.

« Si j’avais deux vies, j’en donnerais volontiers une pour satisfaire Sa Sainteté. N’en ayant qu’une, je dois la garder pour son service et l’intérêt de mes sujets. »610

HENRI IV (1553-1610), au pape Paul V. Histoire de France au dix-septième siècle, Henri IV et Richelieu (1874), Jules Michelet

Henri IV est sans convictions religieuses bien marquées, faisant passer avant tout la pacification du royaume et la restauration de l’autorité royale.

« Les rois tenaient à déshonneur de savoir combien valait un écu, et moi, je voudrais savoir ce que vaut un liard, combien de peine ont ces pauvres gens pour l’acquérir, afin qu’ils ne fussent chargés que selon leur portée. »611

HENRI IV (1553-1610). Histoire de France au dix-septième siècle, Henri IV et Richelieu (1874), Jules Michelet

Cet intérêt pour les petites gens est à coup sûr une originalité royale, plus que le nombre de femmes prêtées à ce riche tempérament, ou le folklore guerrier associé à son image et au « panache blanc ».

Matthieu, chroniqueur et historien du XVIIe siècle, qui attribue ces paroles au roi, précise : « Quand il allait par pays, il s’arrêtait pour parler au peuple, s’informait des passants, d’où ils venaient, où ils allaient, quelles denrées ils portaient, quel était le prix de chaque chose ». Ainsi la légende du bon roi Henri a sa part de vérité, même si la misère du paysan est telle qu’il ne doit pas manger chaque dimanche sa poule au pot. Selon Gudin de la Brenellerie, Henri IV est le « seul roi de qui le peuple (pauvre) ait gardé la mémoire. »

« Plutôt mourir de mille morts ! »612

Exclamation de certains princes catholiques. Histoire de France au seizième siècle, La Ligue et Henri IV (1856), Jules Michelet

À la mort d’Henri III, assassiné le 2 août 1589, il leur faudrait à présent obéir à Henri III de Navarre, protestant, devenu roi de France sous le nom d’Henri IV. L’éventualité est à ce point inacceptable que les ligueurs (de Paris et d’autres villes) ont déjà proclamé roi le cardinal de Bourbon, sous le nom de Charles X. Leur chef militaire Charles de Mayenne, qui a succédé à son frère le Balafré assassiné en 1588 par Henri III, est pour l’heure le principal adversaire du nouveau roi.

Au bout de huit guerres de Religion, la France, par ailleurs épuisée, semble irréductiblement divisée en trois partis : le catholique, le protestant et le « mal content », celui des Politiques, parti du bon sens. C’est lui qui va aider le roi à s’imposer en son royaume, et à reprendre possession de la capitale.

« Les Guises ne sont guère catholiques, et le roi n’est guère protestant. »620

Michel de MONTAIGNE (1533-1592). Histoire de France au seizième siècle, La Ligue et Henri IV (1856), Jules Michelet

C’est la sagesse faite homme, en ces temps d’intolérance et quelques mois avant sa mort. Déjà en mai 1588, il a fort bien jugé le conflit des Navarre et des Guise : « Pour la religion dont tous les deux font parade, c’est un beau prétexte pour se faire suivre par ceux de leur parti ; mais la religion ne les touche ni l’un ni l’autre. »

« J’ai bien vu le roi, mais je n’ai pas vu Sa Majesté ! »628

Mme de SIMIER (XVIe siècle), à l’entrée d’Henri IV dans Paris, 22 mars 1594. Historiettes : mémoires pour servir à l’histoire du XVIIe siècle (posthume, 1834), Tallemant des Réaux

L’Entrée royale est un événement majeur, dans la vie d’une ville : une fête, un spectacle, dont on imagine mal aujourd’hui le symbole et la magnificence. Mais quand c’est Paris qui se rend à son roi après cinq années de combat, c’est un fait historique, à l’égal d’une victoire. Henri IV en est heureux et fier : il a gagné la guerre de Paris sans morts et sans pillage comme il est d’usage, mais après moult négociations secrètes et versements d’argent.

Seule déception, celle des Grands restés sur le souvenir d’Henri III et des fastes de la cour, choqués à la vue du successeur, plus Béarnais que nature, négligent, débraillé, puant l’ail et s’en vantant : « Je tiens de mon père, moi, je sens le gousset. » Encore a-t-il revêtu son armure, pour la cérémonie.

« Je veux qu’il n’y ait si pauvre paysan en mon royaume qu’il n’ait tous les dimanches sa poule au pot. »650

HENRI IV (1553-1610). Histoire du Roy Henry le Grand (1681), Hardouin de Péréfixe

Cet historien (et homme d’Église) lui attribue le mot. La poule au pot fait partie de la légende du roi, au même titre que son panache blanc.

Vœu pieux, et sûrement sincère, de la part d’un souverain resté proche de son peuple. Mais malgré les efforts de l’équipe au pouvoir, les petits paysans français, écrasés d’impôts, ruinés par d’interminables guerres, exploités par des usuriers, sont souvent dépossédés de leurs parcelles de terre. Quel que soit le redressement économique du pays, et en dépit de mesures de circonstance prises en cas de misère criante par Sully, leur condition ne s’améliore pas vraiment. Le temps fait défaut à Henri IV, plus encore que la volonté et les moyens.

« Il faut que je dise ici que la France, en le perdant, perdit un des plus grands rois qu’elle eût encore eus ; il n’était pas sans défauts, mais en récompense il avait de sublimes vertus. »665

Agrippa d’AUBIGNÉ (1552-1630). Histoire de France au dix-septième siècle, Henri IV et Richelieu (1857), Jules Michelet

Protestant ardent, mais resté fidèle au roi même après l’abjuration et l’édit de Nantes (qui ne le satisfaisait pas), d’Aubigné énonce une grande vérité à la mort d’Henri IV le Grand.

L’assassinat frappe la France de stupeur et fait du roi un martyr. Ce drame change aussitôt son image, fait taire toute critique et donne au personnage une immense popularité. La légende fera le reste.

« On a raison de dire qu’il n’y a point d’innocence assurée en un temps où on veut faire des coupables. »673

Cardinal de RICHELIEU (1585-1642). Historiettes : mémoires pour servir à l’histoire du XVIIe siècle (posthume, 1834), Tallemant des Réaux

Commentant la mort de la Galigaï, femme de Concini, jugée, suppliciée comme sorcière le 8 juillet 1617 et décapitée.

Mme de Motteville, femme de chambre et confidente d’Anne d’Autriche, rapportera dans ses Mémoires une réflexion habituelle au cardinal, quand il aura tout pouvoir : « Avec deux lignes de l’écriture d’un homme, on peut faire le procès du plus innocent. » Pour l’heure, Richelieu est relégué à Luçon, mais il saura rendre cette disgrâce très provisoire.

Quant à Marie de Médicis, elle se retrouve en exil et en prison, à Blois, mais s’en évadera en 1619, pour prendre la tête d’une révolte des Grands contre le roi.

« En 1619, on avait à grand bruit imprimé dans Le Mercure, pour la joie de la France, que le roi commençait enfin à faire l’amour à la reine. »676

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France au dix-septième siècle, Henri IV et Richelieu (1857)

La grande Histoire est faite aussi de ces petites histoires et le peuple se passionne pour les secrets d’alcôves royales. Anne d’Autriche « était arrivée à 13 ans. Et, pendant trois ans, son mari avait oublié qu’elle existât. » Il faudra encore vingt ans pour que naisse un enfant de cette union.

Le roi ne négligeait pas sa femme pour s’occuper de ses maîtresses, étant par nature, en cela comme en presque tout, bien différent de son père (Henri IV) et de son fils (Louis XIV) ! « À Dieu ne plaise que l’adultère entre jamais en ma maison ! », dit-il un jour. Son homosexualité n’est pas certaine, non plus que son impuissance, mais il préfère le commerce de ses favoris à celui des femmes.

« Hélas, ma pauvre barbe, qui est-ce qui t’a faite ainsi ?
C’est le grand roi Louis,
Treizième du nom,
Qui toute a esbarbé sa maison. »677

La Barbe à la royale, chanson. Historiettes : mémoires pour servir à l’histoire du XVIIe siècle (posthume, 1834), Tallemant des Réaux

On plaisante sur ce nouveau coup d’autorité du roi, qui s’affirme ainsi, parfois, dans les petites choses. Dans ses Historiettes, le mémorialiste rapporte qu’« un jour, le roi coupa la barbe à quelques officiers, ne leur laissant à la lèvre supérieure qu’un petit bouquet nommé royale ». La barbiche est bien visible, sur les portraits de l’époque, notamment ceux de Louis XIII et de Richelieu.

« L’autorité contraint à l’obéissance, mais la raison y persuade. »580

Cardinal de RICHELIEU (1585-1642), Testament politique

Cet ouvrage venu de la chancellerie du cardinal, même s’il n’est pas entièrement de sa main, est l’exact reflet de ses idées.

Ministre de Louis XIII, Richelieu fait preuve d’une très grande autorité pour contraindre à l’obéissance les protestants, les Grands, les Parlements et quelques autres rebelles. Ce qui lui vaut, surtout à la fin de son « règne », une grande impopularité personnelle.

« La centralisation administrative est une institution de l’Ancien Régime et non pas l’œuvre de la Révolution et de l’Empire comme on le dit. »581

Alexis de TOCQUEVILLE (1805-1859), L’Ancien Régime et la Révolution (1856)

Homme politique du XIXe siècle (député et ministre), Tocqueville reste comme un politologue de référence et l’un des premiers sociologues.

La suppression des corps intermédiaires, ou du moins la limitation de leurs pouvoirs, est l’un des buts de la monarchie qui se veut absolue. Les États généraux, après la session de 1614-1615, ne seront plus convoqués jusqu’à la Révolution ; de même les assemblées de notables, disparues en 1626-1627, ne réapparaîtront qu’à la fin du siècle des Lumières. Le Conseil du roi peut casser, à partir de 1632, tout arrêt d’un Parlement ou d’une cour souveraine contraire aux intérêts du royaume. Des « intendants de police, justice et finances », représentent l’autorité royale dans les provinces. Leur efficacité n’aura bientôt d’égale que leur impopularité.

« Il n’appartient qu’à des flatteurs et à des vraies pestes de l’État et de la Cour de souffler aux oreilles des princes qu’ils peuvent exiger ce que bon leur semble et qu’en ce point leur volonté est la règle de leur pouvoir. »583

Cardinal de RICHELIEU (1585-1642), Testament politique

Pouvoir absolu ne veut pas dire despotique. Les Français de l’époque ne manquent pas de comparer leur liberté à l’esclavage des sujets du Grand Turc ou du tsar !

« Qui a la force a souvent la raison, en matière d’État. »685

Cardinal de RICHELIEU (1585-1642), Testament politique

« … Et celui qui est faible peut difficilement s’exempter d’avoir tort au jugement de la plus grande partie du monde. » Richelieu est un homme du XVIIe siècle. Pour lui, le pouvoir monarchique vient de Dieu et la puissance du pays n’existe que par ce pouvoir. Il faut donc que le roi sache se faire obéir à l’intérieur, et craindre à l’extérieur. En vertu de quoi il lutte pour la restauration de l’autorité royale contre les Grands et les protestants, et pour la prépondérance de la France en Europe face aux puissants Habsbourg d’Autriche et d’Espagne.

« Cet État formé dans l’État est un prodige de la France. »591

Étienne PASQUIER (1529-1615), Les Recherches de la France (1633)

Nommé avocat général à la Chambre des comptes par Henri III, Pasquier prit parti contre la Ligue en pleine guerre de Religion, et dut s’exiler de Paris en 1588, pour rentrer dans le convoi royal (d’Henri IV), en mars 1594. Il a toujours souhaité la réconciliation entre protestants et catholiques, et c’est pour mieux comprendre l’histoire et le rôle de la religion en France qu’il a entrepris ses travaux.

La guerre religieuse est finie, mais le schisme est plus marqué que jamais, après l’édit de Nantes qui accorde d’importants privilèges politiques aux protestants. Pendant trente ans, jusqu’à la reddition de La Rochelle et l’édit de grâce d’Alès (1629), ils auront leurs villes et leurs troupes, se réunissant en assemblées, promulguant des décrets qu’ils scellent de leurs armes. C’est vraiment « un État dans l’État », germe de résistance et de futures rébellions.

« Il faut dormir comme le lion, sans fermer les yeux. »687

Cardinal de RICHELIEU (1585-1642), Testament politique

Tel est le devoir de l’homme d’État : « … les yeux qu’on doit avoir continuellement ouverts pour prévoir les moindres inconvénients qui peuvent arriver ; se souvenir qu’ainsi que la phtisie ne rend pas le pouls ému bien qu’elle soit mortelle, ainsi arrive-t-il souvent dans les États que les maux qui sont imperceptibles de leur origine et dont on a moins de sentiment sont les plus dangereux. »

La métaphore médicale est significative : Louis XIII souffre de tuberculose toute sa vie, cependant que Richelieu mourra d’épuisement, rongé par un ulcère. Ce mal particulièrement pénible n’est pas sans rapport avec le sombre aspect du personnage vu par Michelet.

« Quelle tragédie plus sombre que sa personne même ! Auprès Macbeth est gai […] Le plus souvent il ravalait le fiel et la fureur, couvrait tout de respect, de décence ecclésiastique. »688

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France au dix-septième siècle, Richelieu et la Fronde (1858)

Le sens et le goût du secret reviennent souvent dans les lettres signées Richelieu. Et dans une tragédie qui lui est attribuée – Mirame – on trouve cet alexandrin : « Savoir dissimuler est le savoir des rois. »

« Ici rien pour la nature. Dieudonné est le fils de la raison d’État. »726

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France, tome XIV (1877)

L’historien remet l’événement en perspective. La très longue stérilité du mariage de Louis XIII et d’Anne d’Autriche faisait craindre pour la succession. « L’enfant apparut au moment où la mère se croyait perdue si elle n’était enceinte. Il vint exprès pour la sauver. »

Le roi étant peu empressé auprès de la reine, les bonnes âmes murmurent les noms d’amants supposés (comme le comte de la Rivière). Un doute planera toujours sur la filiation entre Louis XIII le Juste et ce petit Dieudonné qui deviendra Louis XIV le Grand.

« La Fronde est réputée, non sans cause, pour une des périodes les plus amusantes de l’histoire de France, les plus divertissantes, celle où brille d’un inexprimable comique la vivacité légère et spirituelle du caractère national. »748

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France au dix-septième siècle, Richelieu et la Fronde (1858)

L’historien du XIXe siècle confirme le jugement de Voltaire. Les intrigues princières, les aventures amoureuses et le rôle joué par des femmes souvent extravagantes accentuent le caractère passionnel, brouillon et tourbillonnant de cette guerre. Mais les diverses frondes qui se succèdent de 1648 à 1653 vont quand même laisser la France en état de choc et de misère.

« La régente espagnole ouvre son règne de quinze ans par un chemin de fleurs. Elle est femme et elle a souffert. Les cœurs sont attendris d’avance. Elle est faible. Chacun espère en profiter. »760

Jules MICHELET (1798-1874), Histoire de France au dix-septième siècle, Richelieu et la Fronde (1858)

Anne d’Autriche, fille de Philippe III d’Espagne, bénéficie selon Michelet de ce qu’on appellerait aujourd’hui un état de grâce : « Ce peuple singulier, qui parle tant de loi salique, est tout heureux de tomber en quenouille. Sans qu’on sache pourquoi ni comment, cette étrangère est adorée. » Pas pour longtemps.

« Le cardinal de Retz se vante d’avoir seul armé tout Paris dans cette journée, qui fut nommée des Barricades et qui était la seconde de cette espèce. »774

VOLTAIRE (1694-1778), Le Siècle de Louis XIV (1751)

Rappelons que la première fois (12 mai 1588), c’était le duc de Guise et la Ligue des ultra-catholiques contre Henri III. Et cette « seconde » journée des Barricades sera suivie de bien d’autres, après le siècle de Voltaire et des Lumières.

« J’ai assez de la guerre des pots de chambre. »791

Louis II de Bourbon-Condé, dit le Grand CONDÉ (1621-1686), été 1651. Histoire de France au dix-septième siècle, Richelieu et la Fronde (1858), Jules Michelet

« L’intrigue de Paris, l’ennui du Parlement, ses duels ridicules avec le petit prêtre (de Retz), tout cela l’avait rendu malade. Il était réellement un sauvage officier de la guerre de Trente Ans, et il se fut déprincisé pour s’en aller […], avec une bonne bande de voleurs aguerris, batailler en Allemagne. »

Condé, qui s’est battu pour la régente et le petit roi, a changé de camp par haine de Mazarin. Ce qui lui valut un an de prison. Libéré, il a pris la tête de la Fronde des princes au printemps 1651, mais il est las des manières courtisanes – il faut « tenir le pot de chambre » aux gens influents.
Il va alors mener sa propre Fronde. L’anarchie dépasse l’imaginable ! Le bouillant vainqueur de Rocroi, entre autres titres gouverneur de Guyenne, prend les armes en septembre 1651, s’agite comme un furieux pour soulever sa province, lève des troupes dans le Midi, s’appuie sur Bordeaux dominé par le mouvement populaire de l’Ormée (inspiré par la révolution anglaise), et conclut une alliance avec Philippe IV d’Espagne – autrement dit, il trahit la France.

Turenne, l’autre grand militaire, s’est mis du côté des frondeurs et trouve appui auprès des Espagnols, contre les troupes royales. Mais Mazarin réussit à le rallier, Turenne devient l’épée de la monarchie. Royalistes et « condéens » (partisans de Condé) vont s’affronter dans la guerre civile de l’année 1652.

« Louis XIV le reçut comme un père et le peuple comme un maître. »796

VOLTAIRE (1694-1778) évoquant le retour de Mazarin, 3 février 1653. Le Siècle de Louis XIV (1751), Voltaire

C’est la fin de la Fronde. Le roi, majeur depuis deux ans, va laisser le cardinal gouverner la France jusqu’à sa mort, en 1661. Il va apprendre son royal métier auprès de son Premier ministre et tuteur.

Mais la Fronde lui servira de leçon.

« Nous sommes la tête d’un corps dont les sujets sont les membres. »808

LOUIS XIV (1638-1715), Mémoires pour l’instruction du Dauphin (1662)

Louis XIV, plus qu’aucun roi, incarne le pouvoir et s’identifie à la France. On trouve cette notion très physique et même sensuelle de la royauté chez Henri IV, mais le temps n’était pas encore venu de rendre effective la monarchie absolue.

« Ce n’est point pour lui-même que les dieux l’ont fait roi : il ne l’est que pour être l’homme des peuples : c’est aux peuples qu’il doit tout son temps, tous ses soins, toute son affection ; et il n’est digne de la royauté qu’autant qu’il s’oublie lui-même pour se sacrifier au bien public. »812

FÉNELON (1651-1715), Les Aventures de Télémaque (1699)

Précepteur du duc de Bourgogne pour lequel il compose cette œuvre édifiante, ce théologien, devenu archevêque de Cambrai, apporte ici plus qu’une nuance à la notion de monarchie absolue. Ses vues politiques hardies vont déplaire à Louis XIV, mais représentent un courant d’opinion et d’opposition qui se dessine dans la seconde partie du règne, avec les ducs de Saint-Simon, Beauvillier, Chevreuse.

Fénelon précise à propos du roi : « Il peut tout sur les peuples ; mais les lois peuvent tout sur lui. Il a une puissance absolue pour faire le bien et les mains liées dès qu’il veut faire le mal. »

« Non seulement il s’est fait de grandes choses sous son règne, mais c’est lui qui les faisait. »816

VOLTAIRE (1694-1778), Le Siècle de Louis XIV (1751)

Pour cette raison, le Grand Siècle est bien le « siècle de Louis XIV ».

Voltaire, en historien très documenté, traite des événements militaires et diplomatiques, insiste sur le développement du commerce et le rayonnement des arts et des lettres, mettant cependant les affaires religieuses au passif du règne de ce « despote éclairé »

« Au défaut des actions éclatantes de la guerre, rien ne marque davantage la grandeur et l’esprit des princes que les bâtiments. »818

Jean-Baptiste COLBERT (1619-1683), Lettres, instructions et mémoires de Colbert (posthume, 1863)

Surintendant des Bâtiments, Arts et Manufactures (en 1664), Colbert exprime naturellement la pensée de Louis XIV.

Les seuls bâtiments royaux coûtent en moyenne 4 % du budget de l’État : on construit un peu partout, à Fontainebleau, Vincennes, Chambord, Saint-Germain, Marly, et surtout Versailles où les travaux commencent dès 1661, pour durer plus d’un demi-siècle. Une réunion de grands talents (la même équipe qui n’a que trop bien réussi Vaux-le-Vicomte, résidence du surintendant Fouquet perdu par tant de magnificence) fait naître la plus grande réussite artistique des temps modernes : Versailles servira de modèle à l’Europe pendant un siècle, imposant la supériorité de l’art français.

« Les peuples se plaisent au spectacle. Par-là, nous tenons leur esprit et leur cœur. »819

LOUIS XIV (1638-1715), Mémoires pour l’instruction du Dauphin (1662)

Plus qu’un monument et un site, Versailles est un style de vie. C’est le cadre magnifique où l’existence du roi se déroule comme une cérémonie implacablement minutée, admirablement mise en scène. C’est aussi le haut lieu du mécénat royal, où se donnent les fêtes éclatantes.

Les plus grands artistes du temps y concourent. Jean-Baptiste Lully, surintendant de la musique du roi de 1661 à 1687, régent de tous les théâtres, académies et écoles de musique, fait triompher le spectacle total, l’opéra, avec Cadmus et Hermione (livret de Quinault) le 27 avril 1673. Et tous les arts vont s’épanouir, en cette seconde moitié du siècle. Dans une Europe encore baroque, c’est le triomphe du classicisme français. C’est également – fait unique dans notre histoire – la réussite d’un art officiel, dirigé, pensionné, administré, voulu par le roi.

« On l’entend [la langue française] et on la parle dans toutes les cours de l’Europe, et il n’est point rare d’y trouver des gens qui parlent français et qui écrivent en français aussi purement que les Français mêmes. »823

Antoine FURETIÈRE (1619-1688), Dictionnaire universel, Préface (posthume, 1690)

L’auteur du célèbre dictionnaire s’irrite des lenteurs de l’Académie française à sortir le sien, et de ses lacunes en certains domaines scientifiques et artistiques. Il obtient du roi le privilège de publier son propre Dictionnaire, commencé en 1650. Un extrait, publié en 1684, lui vaut d’être exclu de l’Académie. Mais « le Furetière » lui survit, sans cesse réédité, durant trois siècles, tout à l’honneur de la langue française.

Le prestige de la France, la profusion des œuvres, l’éclat de sa civilisation contribuent naturellement à cette vaste « francophonie » : déjà bien vivante au siècle précédent (où l’empereur Charles Quint, l’ennemi numéro un de François Ier, parlait le français et le préférait à l’allemand et à l’espagnol), universelle au siècle suivant (avec la philosophie des Lumières), et aujourd’hui si menacée.

« Il n’y a rien de plus nécessaire dans un État que le commerce […] Le commerce est une guerre d’argent. »835

Jean-Baptiste COLBERT (1619-1683), Mémoire sur le commerce (1664)

Infatigable homme-orchestre du gouvernement, il dresse un vaste programme qui résume la politique industrielle, commerciale, fiscale, maritime de la France : « Il faut rétablir ou créer toutes les industries, même de luxe ; établir le système protecteur dans les douanes ; organiser les producteurs et les commerçants en corporations ; alléger les entraves fiscales nuisibles à la population ; restituer à la France le transport maritime de ses produits ; développer les colonies et les attacher commercialement à la France […] ; développer la marine militaire pour protéger la marine marchande. » Dans une France restée agricole à 90 %, Colbert fait porter ses efforts sur l’industrie et le commerce. Sa plus grande réussite est le relèvement et le développement de la marine française. Ce mercantilisme – doctrine exaltant la mentalité et l’activité marchandes – poursuit un but moins économique que politique : plus que le bien-être des Français, Colbert veut la puissance de l’État.

« Toutes les guerres sont civiles, car c’est toujours l’homme contre l’homme qui répand son propre sang, qui déchire ses propres entrailles. »841

FÉNELON (1651-1715), Les Aventures de Télémaque (1699)

C’est l’écho d’un courant pacifiste nouveau, qui annonce les philosophes du siècle suivant : « La guerre épuise un État et le met toujours en danger de périr, lors même qu’on remporte les plus grandes victoires […] On dépeuple son pays, on laisse les terres presque incultes, on trouble le commerce, mais, ce qui est bien pis, on affaiblit les meilleures lois et on laisse corrompre les mœurs. »

« Il n’y a jamais rien à ajouter à la Religion, parce que c’est un ouvrage divin qui a d’abord la perfection […] Les hérésies n’ont jamais été que des opinions particulières, puisqu’elles ont commencé par cinq ou six hommes. »844

BOSSUET (1627-1704), Six Avertissements aux protestants (1689-1691)

Théologien passionné autant que partisan et partial, l’évêque de Meaux s’exprime ici en véritable chef de l’Épiscopat français. Gallican défenseur de l’unité de l’Église de France, il lutte contre l’hérésie, notamment le protestantisme et le quiétisme.

Le siècle est sans pitié pour les insoumis en matière de religion, et ces luttes divisent les Français. Les jansénistes de Port-Royal sont les premiers persécutés du règne, mais c’est la révocation de l’édit de Nantes qui, en supprimant la liberté du culte acquise sous Henri IV, est aujourd’hui considérée comme l’une des plus graves erreurs politiques de Louis XIV.

« Aussitôt qu’un roi se relâche sur ce qu’il a commandé, l’autorité périt, et le repos avec elle. »845

LOUIS XIV (1638-1715), Mémoires pour l’instruction du Dauphin (1662)

Leçon de Mazarin maintes fois répétée et héritée de Richelieu, souvenirs de la Fronde et d’une France en proie à l’anarchie, caractère autoritaire et goût du pouvoir mêlés à un orgueil inné : tout concourt pour faire de Louis XIV un monarque absolu. Il fera régner l’ordre, et les Français lui en sont reconnaissants, dans leur immense majorité.

« Les empires ne se conservent que comme ils s’acquièrent, c’est-à-dire par la rigueur, par la vigilance et par le travail. »847

LOUIS XIV (1638-1715), Mémoires pour l’instruction du Dauphin (1662)

On retrouve très souvent ce mot, cette idée de « travail », aussi vrai qu’être roi est un métier. « C’est par le travail qu’on règne. Il y a de l’ingratitude et de l’audace à l’égard de Dieu, de l’injustice et de la tyrannie à l’égard des hommes, de vouloir l’un sans l’autre. »

Pendant plus de cinquante ans, Louis XIV travaille douze heures par jour à son métier de roi, accomplissant un labeur écrasant, doublé d’une vie en perpétuelle représentation à la cour. Il bénéficie longtemps d’une robuste santé, doublée d’un grand équilibre moral, avec une intelligence moyenne, mais très méthodique.

« S’il arrive que nous tombions malgré nous dans ses égarements [de l’amour], il faut du moins observer deux précautions […] : la première, que le temps que nous donnons à notre amour ne soit jamais pris au préjudice de nos affaires, la seconde […] il faut demeurer maître absolu de notre esprit. »850

LOUIS XIV (1638-1715), Mémoires pour l’instruction du Dauphin (1662)

Le personnage, d’une grande sensualité, trompa sa femme Marie-Thérèse, tout en lui manifestant son respect et en lui faisant six enfants. Il en fait beaucoup d’autres, à beaucoup de femmes. Mais ses maîtresses n’ont guère d’influence politique (même sa seconde épouse, Mme de Maintenon, en aura sans doute moins qu’on ne l’a dit). Et malgré les élans de son cœur et surtout de son corps, la raison d’État et le métier de roi gardent la priorité. Louis XIV est aidé en cela par un remarquable contrôle de soi-même, de ses gestes comme de ses propos, et par un égoïsme foncier, aussi royal que masculin.

« L’amour de la gloire a les mêmes délicatesses et, si j’ose dire, les mêmes timidités que les plus tendres passions. »851

LOUIS XIV (1638-1715), Mémoires pour l’instruction du Dauphin (1662)

Le personnage se livre rarement, quoique pudiquement, comme dans cet autoportrait où le roi et l’homme se révèlent si semblables : même désir de plaire, identique besoin de conquérir.

« Les louanges, disons mieux, la flatterie, lui plaisaient à tel point que les plus grossières étaient bien reçues, les plus basses encore mieux savourées. »852

Duc de SAINT-SIMON (1675-1755), Mémoires (posthume)

Œuvre posthume de quelque 3 000 pages, son intérêt historique est aussi grand que son importance littéraire - Chateaubriand, Stendhal, Balzac et même Proust subirent son influence. Quant au mémorialiste, on lui doit une chronique sans concession de la cour sous Louis XIV et de la Régence suivra. 

Cette mauvaise langue de Saint-Simon qui juge Louis XIV se plaît à relever ici une des faiblesses de cet homme fort et un des petits côtés du grand homme. L’orgueil inné en est la cause, la fonction royale développe ce penchant, l’attitude de la cour et des courtisans aggrave le cas.

« La chute de ce ministre [Fouquet] à qui on avait bien moins de reproches à faire qu’au cardinal Mazarin, fit voir qu’il n’appartient pas à tout le monde de faire les mêmes fautes. »859

VOLTAIRE (1694-1778), Le Siècle de Louis XIV (1751)

Richelieu avant Mazarin et Colbert après Fouquet ont aussi profité de leur place dans l’État pour s’enrichir. Mais Fouquet voulut éblouir le roi qui voulait seul éblouir le monde.

Son arrestation est le premier acte politique du règne : Louis XIV prenant ainsi le pouvoir surprend tout son entourage.

« Fouquet a sauvé sa vie profonde, laissant Colbert condamné à ramer sur la galère mondaine, avec des gants parfumés. Les dieux n’aiment pas l’homme heureux. »861

Paul MORAND (1888-1976), Fouquet ou le soleil offusqué (1961)

Au terme d’un procès de trois ans, plein d’irrégularités, Nicolas Fouquet est condamné pour abus, malversations et lèse-majesté, à la confiscation de ses biens et au bannissement, peine que Louis XIV transforme en prison perpétuelle. Il est enfermé à la forteresse de Pignerol. La date et les circonstances de sa mort restent un mystère – il est l’un des possibles « masques de fer ».

Jean-Baptiste Colbert lui succède en 1661 comme intendant des Finances – le poste de surintendant étant supprimé.

« À force de vouloir paraître grand, vous avez failli ruiner votre propre grandeur. »893

FÉNELON (1651-1715), Les Aventures de Télémaque (1699)

Cette phrase de Mentor à Idoménée, c’est en fait Fénelon s’adressant à Louis XIV, dans cette œuvre rédigée en 1695. Ce jugement sévère, malgré l’effet de style et la métaphore mythologique, s’applique bien à cette année 1683, tournant du règne.

Un excès de confiance en soi fait perdre au roi sa prudence et son sens inné de la mesure. Les ambitions territoriales et les continuelles provocations de Louis XIV (encouragé par Louvois) auront bientôt pour conséquence de coaliser au sein de la ligue d’Augsbourg toute l’Europe (sauf la Suisse) contre la France. Déjà les « réunions » ont révolté bien des populations, depuis 1681 : voulant renforcer stratégiquement les frontières du royaume, Louis XIV se sert de l’imprécision juridique des traités pour annexer les « dépendances » des villes conquises. Stupeur, puis fureur des souverains concernés : roi d’Espagne, roi de Suède, empereur d’Allemagne.

« Les troupes furent envoyées dans toutes les villes où il y avait le plus de protestants ; et comme les dragons, assez mal disciplinés dans ce temps-là, furent ceux qui commirent le plus d’excès, on appela cette exécution la « dragonnade ». »898

VOLTAIRE (1694-1778), Le Siècle de Louis XIV (1751)

Ces exactions durèrent cinq ans. Dès 1680, l’intendant Marillac mena en Poitou une première opération restée tristement célèbre : on fit loger des dragons chez les protestants, en leur permettant toutes sortes de sévices. Les « missionnaires bottés » obtinrent ainsi 30 000 conversions en quelques mois. Fort de ce bilan, Louvois fit étendre la mesure à toute la France. On présenta ainsi au roi de longues, d’extraordinaires listes de convertis. Ignorait-il les violences qui se cachaient derrière ? Crut-il alors que la révocation de l’édit de Nantes en 1685 ne serait plus qu’une simple formalité ?

L’influence personnelle de Mme de Maintenon joue naturellement.

« Dieu se sert de tous les moyens. »899

Mme de MAINTENON (1635-1719). Histoire de Madame de Maintenon et des principaux événements du règne de Louis XIV (1849), duc Paul de Noailles

Cet historien français (pair de France et ami de Chateaubriand) dont la famille de Noailles hérita de Mme de Maintenon, donne une version un peu différente du mot souvent cité : « Dieu se sert de toutes voies pour ramener à lui les hérétiques. »
Ainsi et au nom de la foi, elle se résigne à la brutalité des dragonnades, et notamment les enfants systématiquement enlevés à leurs parents.

Ironie de l’histoire, Mme de Maintenon – née Françoise d’Aubigné – est petite-fille du protestant Agrippa d’Aubigné, qui s’est battu toute sa vie pour sa religion et déplorait que l’édit de Nantes, signé par son ami Henri IV, ne fît pas la part assez belle aux réformés !

Un casuiste (cité par Michelet dans son Histoire de France), à propos des dragonnades, aura un autre mot pour faire passer la chose : « Un petit mal pour un grand bien ».

« Il faut élever vos bourgeoises en bourgeoises. Il n’est pas question de leur orner l’esprit ; il faut leur prêcher les devoirs de la famille, l’obéissance pour le mari, le soin des enfants […] La lecture fait plus de mal que de bien aux jeunes filles. »904

Mme de MAINTENON (1635-1719). Histoire critique des doctrines de l’éducation en France depuis le XVIe siècle (1880), Gabriel Compayré

Dans cet esprit, elle fonde en 1686 la maison d’éducation de Saint-Cyr, destinée aux jeunes filles nobles et sans fortune – ce qui a été son cas. L’éducation des filles est une question qui agite le XVIIe siècle. Molière dans ses Femmes savantes (1672) trahit l’angoisse qui accompagne tout changement de mœurs dans une société. Sans doute se situait-il entre Chrysale (très « bas-bleu », façon Saint-Cyr) et les femmes savantes, style Bélise et Armande (trop savantes et un peu ridicules), dans le juste milieu représenté par Henriette et Clitandre : « Je consens qu’une femme ait des clartés de tout, / Mais je ne lui veux point la passion choquante / De se rendre savante afin d’être savante. »

« Rien n’est plus négligé que l’éducation des filles. La coutume et le caprice des mères y décident souvent de tout. On suppose qu’on doit donner à ce sexe peu d’instruction. L’éducation des garçons passe pour une des principales affaires par rapport au bien public. »905

FÉNELON (1651-1715), Traité de l’Éducation des filles (1687)

Fénelon professe des idées pédagogiques très en avance sur son temps, dans ce traité écrit quelques années avant sa publication pour la duchesse de Beauvilliers, une des filles de Colbert dont il est le directeur spirituel.

« Il faut être toujours prêt à faire la guerre, pour n’être jamais réduit au malheur de la faire. »921

FÉNELON (1651-1715), Les Aventures de Télémaque, fils d’Ulysse (1699)

Ce traité d’éducation paraît quand Fénelon a fini son rôle de précepteur auprès de Louis de France, duc de Bourgogne et fils du Grand Dauphin.

Mme de Maintenon l’a recommandé au roi, quand il était son conseiller spirituel. Il s’applique à insuffler au petit-fils de Louis XIV, enfant de 7 ans, toutes les vertus d’un prince et d’un chrétien. Mission accomplie, Fénelon est nommé archevêque de Cambrai.
Mais la disgrâce est proche. Il déplaît au tout-puissant Bossuet, sur une question théologique brûlante – le quiétisme. Ensuite, et contre sa volonté, des copies du Télémaque circulent, avant une publication d’abord anonyme. La critique du règne autoritaire et belliciste frappe l’opinion. Ces vues politiques hardies vont déplaire au roi et achever de discréditer Fénelon à ses yeux.

Exilé dans son diocèse, l’archevêque de Cambrai prêche et pratique si généreusement la charité qu’il se ruinera pour les pauvres.

À la mort du duc de Bourgogne (1712), Louis XIV fait brûler tous ses écrits trouvés dans les papiers du prince. Mais le Télémaque sera l’un des livres les plus lus par les jeunes, jusqu’au XXe siècle. De nombreuses citations de Fénelon annoncent le siècle des Lumières.

« Mon fils, soyez bon Espagnol, mais n’oubliez jamais que vous êtes né Français. »923

LOUIS XIV (1638-1715), à son petit-fils, Philippe duc d’Anjou, avant son départ pour Madrid, 16 novembre 1700. Mémoires (posthume), Saint-Simon

Le mémorialiste rapporte le propos royal, dans une forme un peu moins concise que celle habituellement retenue : « Soyez bon Espagnol, c’est présentement votre premier devoir ; mais souvenez-vous que vous êtes né Français, pour entretenir l’union entre les deux nations : c’est le moyen de les rendre heureuses et de conserver la paix de l’Europe. »

La guerre de Succession d’Espagne n’en déchirera pas moins l’Europe à partir de 1702 et jusqu’en 1714. Le dernier testament de Charles II, mort le 1er novembre 1700, est en faveur du prince français et Louis XIV a fini par l’accepter. L’enjeu, à travers le trône espagnol, est la suprématie européenne. Mais deux grandes familles peuvent y prétendre : les Bourbons de France, et les Habsbourg d’Autriche, également apparentés à Charles II.

« Il n’y a plus de Pyrénées. »924

LOUIS XIV (1638-1715), quand son petit-fils devient Philippe V d’Espagne, en 1700. Le Siècle de Louis XIV (1751), Voltaire

Voltaire attribue le mot au roi, mais il a pu être prononcé par Castel Rodrigo, ambassadeur espagnol.

Un prince de son sang succède à l’ennemi héréditaire, dans un pays certes décadent, mais encore immense avec son empire. Depuis cette date, les Bourbons règnent sur l’Espagne, jusqu’au roi actuel, Juan Carlos.

Philippe V est royalement accueilli par ses nouveaux sujets. Fier de ce succès (remporté sur l’empereur d’Allemagne qui voulait placer son second fils, l’archiduc Charles), Louis XIV, trop sûr de lui, va multiplier les imprudences.

Les droits de Philippe V au trône de France sont maintenus, alors que l’Europe ne peut accepter une telle superpuissance ! Par ailleurs, Louis XIV reconnaît le prétendant Jacques III Stuart (fils de Jacques II détrôné par une révolution en 1688) au détriment de Guillaume III d’Angleterre. Enfin, il fait concéder par l’Espagne à une compagnie française le monopole de la traite des Noirs dans le Nouveau Monde, ce qui lèse les intérêts de toutes les puissances maritimes.

La Grande Alliance de La Haye (septembre 1701) va réunir à nouveau tous les mécontents, le roi d’Angleterre en tête.

« Sire, je vais combattre les ennemis de Votre Majesté, et je vous laisse au milieu des miens. »926

Maréchal de VILLARS (1653-1734) en 1702. Le Siècle de Louis XIV (1751), Voltaire

Il s’adresse au roi et devant toute la cour, prenant congé pour aller commander l’armée. Turenne et Condé sont morts. Le maréchal de Luxembourg aussi. Vauban va être injustement disgracié (pour son projet fiscal de dîme royale). Villars est leur égal.

Récemment anobli, âgé de 50 ans, il entre dans la carrière militaire à l’âge où d’autres prennent leur retraite : il sera le meilleur général de la guerre de Succession d’Espagne.

Première grande victoire, Friedlingen, en 1702 : ses soldats l’appellent « Maréchal » et le roi confirme le titre, mais lui refusera la fonction tant souhaitée (et abolie) de connétable. Dès 1703, les Français perdent l’avantage dans une guerre où la coalition se renforce contre eux.

Et la révolte des Camisards va mobiliser Villars sur un autre front.

« Pour donner du pain aux brigades que je fais marcher, je fais jeûner celles qui restent. »933

Maréchal de VILLARS (1653-1734), 1709. Mémoires du maréchal de Villars (posthume, 1904)

1709. Année terrible pour la France. La guerre tourne au désastre après la prise de Lille (1708), et le territoire est menacé. Il y a pire encore.

Le Grand Hiver est une catastrophe nationale qui hantera longtemps les mémoires. La Seine a gelé de Paris à son embouchure, les transports par eau sont paralysés, les récoltes perdues – même les oliviers dans le Midi – et le prix du blé décuple dans certaines provinces.

Rappelons le témoignage toujours cité : « Les enfants ne se soutiennent que par des herbes et des racines qu’ils font bouillir, et les enfants de quatre à cinq ans, auxquels les mères ne peuvent donner de pain, se nourrissent dans les prairies comme des moutons » (procureur général du Parlement de Bourgogne). C’est la dernière grande famine de notre histoire.

« Mon neveu, je vous fais Régent du royaume. Vous allez voir un roi dans le tombeau et un autre dans le berceau. Souvenez-vous toujours de la mémoire de l’un et des intérêts de l’autre. »945

LOUIS XIV (1638-1715), à Philippe d’Orléans, Testament, 1715. Histoire de la Régence pendant la minorité de Louis XV, volume I (1922), Henri Leclercq

Le texte sera lu au lendemain de sa mort. Le roi a institué un Conseil de régence dont le Régent en titre est président, la réalité du pouvoir allant au duc du Maine (fils légitimé de Mme de Maintenon). Son neveu, dont il se méfie non sans raison, ne s’en satisfera pas et le roi mourant a peu d’illusion sur l’avenir de ses dernières volontés royales.

« Louis XIV fit plus de bien à sa nation que vingt de ses prédécesseurs ensemble ; et il s’en faut beaucoup qu’il fît ce qu’il aurait pu. »949

VOLTAIRE (1694-1778), Le Siècle de Louis XIV (1751)

Le jugement n’est pas sans nuance, et l’historien dans ses écrits est naturellement plus libre que le prédicateur en chaire ! « Il s’est fait de grandes choses sous son règne » qui reste dans l’histoire pour son rayonnement culturel, mais le passif est lourd : « La guerre qui finit par la paix de Ryswick commença la ruine de ce grand commerce que son ministre Colbert avait établi ; et la guerre de la Succession l’acheva. » C’est effectivement le traumatisme majeur de cette époque, et tous les pays belligérants en furent marqués.

Laissons le mot de la fin à l’historien du règne qui, né en 1694, élève des jésuites au lycée Louis-le-Grand, inquiétant déjà ses maîtres par un esprit libertin, poète mondain et génie précoce, va devenir le philosophe numéro un du siècle des Lumières : malgré toutes les ombres au tableau du siècle de Louis XIV, Voltaire y voit « le siècle le plus éclairé qui fut jamais ».

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