Lecture recommandée en temps de confinement... et bientôt de vacances : les Lettres | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Lettres citations

Histoire & Littérature, lecture recommandée en temps de confinement… et bientôt de vacances. D’où cette série d’éditos en huit épisodes (indépendants) :

1. Romans - 2. Poésie - 3. Théâtre - 4. Lettres - 5. Histoire et Chronique - 6. Mémoires - 7. Pamphlets et autres œuvres polémiques - 8. Discours.

4. Lettres, Correspondance, épîtres.

Le ton varie selon l’époque, l’auteur et le/la destinataire : du plus futile (Mme de Sévigné, célèbre potinière) au plus sérieux (les Lettres philosophiques de Voltaire ayant valeur d’essai) et du plus intime (voire secret) au message officiel (lettre ouverte valant déclaration publique).

On découvre Jeanne d’Arc envoyant ses messages aux Anglais à coup de flèche, durant le siège d’Orléans ; François Ier annonçant à sa mère Louise de Savoie ses victoires et ses défaites ; Catherine de Médicis, reine et mère accablée par les guerres de Religion et la mort de ses fils ; Henri IV s’entretenant de tout avec ses maîtresses aimées ; Mme de Sévigné informant sa fille des faits divers de la cour ; Voltaire, grand communicant des Lumières, donnant libre cours à son humour au fil de quelque 15 000 lettres adressées à 1 800 correspondants français et européens ; deux prisonniers, Louis XVI retrouvant une dignité perdue à l’heure de son procès et Mme Roland gagnant son rang d’héroïne, martyre de la Révolution ; Napoléon s’exprimant en toute liberté, surprenant de franchise ; George Sand et Flaubert également passionnés de politique au siècle des révolutions… et tant d’autres noms donnant à voir l’Histoire au jour le jour, avec ses coulisses et ses secrets.

Ce genre littéraire qui s’épanouit en toute liberté est concurrencé par des moyens de communication plus rapides, hier le téléphone, aujourd’hui les tweets et autres réseaux sociaux. L’Histoire y perd une source documentaire originale, incroyablement vivante et d’une richesse inégalable.

À vous de juger, en lisant ces témoignages. Et de vous inspirer peut-être, pour écrire une vraie (petite) lettre (manuscrite) à l’un de vos proches encore confiné, malade, en peine ou simplement en manque de vous.

« Chère fille, la mesure par laquelle nous devons Dieu aimer, est aimer le sans mesure. »152

LOUIS IX (1214-1270), Dernière lettre écrite à sa fille, 1270. Histoire de France, tome II (1833), Jules Michelet

Outre le roi guerrier à la tête des croisés, et l’administrateur veillant au bon état du royaume, c’est surtout l’image d’une exceptionnelle piété qui reste, maintes fois attestée par Joinville. Lors du procès en canonisation (1297), un témoin résuma le personnage en ces mots : « Il avait exercé à la manière d’un roi le sacerdoce, à la manière d’un prêtre la royauté. »

prise jérusalem

« Si vous désirez savoir ce qu’on a fait des ennemis trouvés à Jérusalem, sachez que dans le portique de Salomon et dans le temple, les nôtres chevauchaient dans le sang immonde des Sarrasins et que leurs montures en avaient jusqu’aux genoux. »177

Lettre au pape Urbain II, après la prise de Jérusalem, 15 juillet 1099. Signée par GODEFROY de BOUILLON (1061-1100), RAYMOND de SAINT-GILLES (1042-1105), comte de Toulouse, et ADHÉMAR de MONTEIL (??-1098), légat du pape. Recueil des cours, volume LX (1937), Hague Academy of International Law

La population de Jérusalem fut massacrée par les croisés. Le « temple » (esplanade de l’ancien temple d’Hérode) et les rues de la ville ruisselèrent de sang, selon l’auteur de l’Histoire anonyme de la première croisade. Les chroniqueurs chrétiens donnent le chiffre de 80 000 morts musulmans.

« Nous qui voulons toujours raison garder. »229

PHILIPPE IV le Bel (1268-1314), Lettre au roi d’Angleterre Édouard Ier, 1er septembre 1286

Il écrit ces mots à 18 ans, son destinataire en a 47. L’un des premiers actes du jeune roi est de rendre à son « cousin » une partie des terres lui revenant (entre Quercy, Limousin et Saintonge), au terme d’un précédent traité non appliqué. Le roi d’Angleterre, par ailleurs duc de Guyenne, est vassal du roi de France pour toutes ses possessions dans le pays, d’où des relations complexes – il faut ménager la susceptibilité de l’un ou l’autre souverain !

Cette lettre fait suite à la visite d’Édouard Ier venu à Paris rendre hommage à son suzerain, et à divers remous diplomatiques.

Le proverbe reste, débarrassé du « nous » royal, mais gardant l’inversion quelque peu vieille France : « Il faut toujours raison garder. »

« Nous conquerrons par notre puissance notre héritage de France, et, de ce jour, nous vous défions et vous tenons pour ennemi et adversaire. »281

ÉDOUARD III d’Angleterre (1327-1377), Lettre à Philippe VI de Valois, 19 octobre 1337. Archers et arbalétriers au temps de la guerre de Cent Ans (2006), Joël Meyniel

Cette « lettre de défi » vaut déclaration de guerre.

Le roi d’Angleterre, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère, Isabelle de France, revendique son héritage. Philippe de Valois, certes élu par les barons français, est malgré tout le premier roi à n’être pas fils de roi, mais seulement neveu du dernier Capétien, dédaigneusement appelé « le roi trouvé », par les Flamands révoltés.

Entre la France et l’Angleterre, c’est la « guerre larvée », avant la guerre ouverte : une guerre dynastique de cent ans !

jeanne d'arc

« Roi d’Angleterre et vous, duc de Bedford, rendez à la Pucelle qui est ici envoyée par le roi du Ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. »340

JEANNE D’ARC (1412-1431), Lettre au roi d’Angleterre et au duc de Bedford, 22 mars 1429. Histoire des ducs de Bourgogne et de la maison de Valois (1835), baron Frédéric Auguste Ferdinand Thomas de Reiffenberg

Rappelons que le duc de Bedford est régent, le roi d’Angleterre n’ayant que 8 ans. Par le traité de Troyes, le roi cumule les deux couronnes, de France et d’Angleterre.

La chevauchée fantastique de Jeanne et de ses compagnons remonte la Loire pour entrer par le fleuve dans Orléans assiégée par l’ennemi, le 29 avril.

« Vous, hommes d’Angleterre, qui n’avez aucun droit en ce royaume, le roi des Cieux vous mande et ordonne par moi, Jehanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez en votre pays, ou sinon, je ferai de vous un tel hahu [dommage] qu’il y en aura éternelle mémoire. »341

JEANNE D’ARC (1412-1431), Lettre du 5 mai 1429. Présence de Jeanne d’Arc (1956), Renée Grisell

Le 4 mai, à la tête de l’armée de secours envoyée par le roi et commandée par le Bâtard d’Orléans (jeune capitaine séduit par sa vaillance, et fils naturel de Louis d’Orléans, assassiné), Jeanne attaque la bastille Saint-Loup et l’emporte. Le 5 mai, fête de l’Ascension, on ne se bat pas, mais elle envoie par flèche cette nouvelle lettre.

Le 7 mai, elle attaque la bastille des Tournelles. Après une rude journée de combat, Orléans est libérée. Le lendemain, les Anglais lèvent le siège. Et toute l’armée française, à genoux, assiste à une messe d’action de grâce.

« Faites le gast [dégât] en manière qu’il n’y demeure un seul arbre portant fruit sur bout, ni vigne qui ne soit coupée. »379

LOUIS XI (1423-1483), Lettre à Ymbert de Batarnay, 10 mars 1475. Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution (1911), Ernest Lavisse, Paul Vidal de La Blache

Le roi charge son grand chambellan et très fidèle conseiller de reprendre le Roussillon. Perpignan vit un terrible siège de huit mois. Une partie de la population émigra ensuite vers Barcelone, pour échapper à la répression. La reconquête est si dure que la province est nommée « le cimetière aux Français ».

Louis XI se fait craindre et se soucie peu de se faire aimer. Sa devise reflète ce trait de caractère : « Qui s’y frotte, s’y pique. » Mais l’emblème est le chardon, non pas le hérisson.

francois Ier

« Et vous promets, Madame, que si bien accompagnés et si galants qu’ils soient, deux cents hommes d’armes que nous étions en défîmes bien quatre mille Suisses et les repoussâmes rudement, si gentils galants qu’ils soient, leur faisant jeter leurs piques et crier France. »439

FRANÇOIS Ier (1494-1547), Lettre à sa mère Louise de Savoie, au soir du 13 septembre 1515. Fin de la vieille France : François Ier, portraits et récits du seizième siècle (1885), C. Coignet

Son « César triomphant » lui conte par le menu la première partie de la bataille de Marignan. Les Suisses sont les alliés du duc de Milan : redoutables combattants, ils barrent l’accès de l’Italie, en tenant les divers cols. Ces milices paysannes sont redoutées pour leurs charges en masses compactes, au son lugubre des trompes de berger.

À Marignan, dans l’après-midi, ils ont dispersé la cavalerie et vont s’emparer de l’artillerie française, quand François Ier prend le risque de charger. Le combat dure jusqu’au soir, l’épuisement est tel que les combattants qui ne sont pas morts tombent littéralement de sommeil sur place. Le lendemain, appelés en urgence, les alliés vénitiens prennent les Suisses à revers, les obligeant à fuir pour se réfugier à Milan. Victoire totale, mais bataille la plus meurtrière depuis l’Antiquité.

« Et tout bien débattu, depuis deux mille ans, n’a point été vue une si fière ni si cruelle bataille […] Au demeurant, Madame, faites bien remercier Dieu par tout le royaume de la victoire qu’il lui a plu nous donner. »441

FRANÇOIS Ier (1494-1547), Lettre à sa mère Louise de Savoie, au soir du 14 septembre 1515. Mémoires contenant le discours de plusieurs choses advenues au royaume de France depuis l’an 1513 jusques au tresspas du Roy François I (1827), Martin Du Bellay (sieur de Langey), René Du Bellay (baron de La Lande)

Infatigable épistolier, le « César triomphant » rend compte à sa mère, par ailleurs régente quand il « s’en va-t-en guerre ».

Femme de caractère, belle, intelligente, mais avide et intrigante, elle exerça sur son royal et adoré fils une influence politique souvent heureuse, parfois détestable.

Au lendemain de cette victoire française, le traité de Fribourg, dit « de la Paix perpétuelle » (29 novembre 1516), est imposé aux cantons suisses de la Confédération helvétique. Les Suisses vont devenir les plus sûrs mercenaires du royaume, restant au service des rois de France jusqu’à la Révolution française.

« Tout est perdu, fors l’honneur. »453

FRANÇOIS Ier (1494-1547), Lettre à Louise de Savoie après la bataille de Pavie, 25 février 1525. Histoire de François Ier et de la Renaissance (1878), Eugène de la Gournerie

L’histoire a retenu cette citation « incontournable ». L’idée est juste, mais la forme exacte est : « Madame, pour vous avertir comment se porte le ressort de mon infortune, de toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur et la vie qui est sauve. »

Après chaque grande bataille, le roi écrit à sa mère, régente et toujours fière de son « César triomphant ». Mais dix ans après Marignan, c’est une défaite - le pire désastre militaire du règne. Le roi, assiégeur devenu assiégé, donc piégé, est passé à l’assaut, courageux, mais brouillon et contre l’avis des vétérans qui l’entouraient. Piètre stratège, il a placé son artillerie, l’une des meilleures d’Europe, derrière sa cavalerie, lui ôtant toute efficacité.

La sixième guerre d’Italie tourne à la catastrophe : le Milanais est reperdu, le duc de Bourbon, ex-connétable de France passé du côté de Charles Quint, a attaqué la Provence, bombardé Marseille, pris Aix. Et le roi est fait prisonnier à Pavie, où de grands capitaines sont tués, tels La Trémoille, La Palice.

« Pour mon honneur et celui de ma nation, je choisirai plutôt honnête prison que honteuse fuite. »456

FRANÇOIS Ier (1494-1547), Lettre aux Grands du Royaume et aux Compagnies souveraines, 1525. Dictionnaire de citations françaises, de la Chanson de Roland à Beaumarchais (1993), Dictionnaires Le Robert

Après la défaite de Pavie, le roi reste prisonnier près d’un an à Madrid (Charles Quint est aussi roi d’Espagne). Louise de Savoie assure la régence. Et le peuple en mal de son roi chante : « Quand le roi partit de France / À la malheur il partit. »

catherine de médicis

« Dieu m’a laissée avec trois enfants petits et un royaume tout divisé, n’y ayant aucun à qui je puisse entièrement me fier. »499

CATHERINE DE MÉDICIS (1519-1589), Lettre à sa fille Élisabeth, janvier 1561. Le Siècle de la Renaissance (1909), Louis Batiffol

Élisabeth de France est reine d’Espagne, par son mariage avec Philippe II qui l’a fait venir en sa cour, la destinant d’abord à son fils Don Carlos. C’est tout le drame de l’opéra Don Carlo, de Verdi.

Catherine de Médicis n’a plus qu’une ambition : assurer le règne de ses fils dont la santé, minée par la tuberculose, justifiera de sombres prédictions. Elle va manœuvrer entre les partis, intriguer avec les intrigants contre d’autres intrigants : « Divide ut regnes. »

Elle commence par renvoyer les Guise. Michel de L’Hospital, promu chancelier, sera son principal ministre. La vraie religion de ce grand juriste est la tolérance.

« L’argent est le nerf de la guerre. »512

CATHERINE DE MÉDICIS (1519-1589), Lettre à l’ambassadeur d’Espagne, août 1570. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

La « petite phrase » de Rabelais dans Gargantua (selon qui « les nerfs des batailles sont les pécunes ») va faire fortune dans l’histoire. Au XVIe siècle, tous les souverains d’Europe ont d’énormes besoins d’argent pour leurs guerres qu’il faut sans cesse faire, ou préparer (record historique de quatre-vingt-cinq années de guerre en ce siècle). Elles coûtent de plus en plus cher, avec le développement des armes à feu, l’entretien d’armées permanentes, des effectifs croissants. Mais l’on n’atteint pas encore les 400 000 soldats de Louis XIV, ni les 4 millions de mobilisés de 1914 (pour un pays deux fois plus peuplé).

Il faut que la France soit très riche et pleine de ressources pour s’être si longtemps battue, et retrouver en dix ans une prospérité certaine, au début du XVIIe siècle.

« Les Parisiens se mettent au pillage avec une extraordinaire avidité : bien des gens ne s’étaient jamais imaginé qu’ils pourraient posséder un jour les chevaux et l’argenterie qu’ils ont ce soir dans les mains. »528

Antonio Maria SALVIATI (1537-1602), nonce apostolique, lettre au pape Grégoire XIII. Correspondance du nonce en France, Antonio Maria Salviati : 1572-1578 (1975)

Saint-Barthélemy. Salviati est Florentin et cousin de Catherine de Médicis. Il a intrigué pour se faire envoyer à la cour de France. Arriver en cette année 1572 fait de lui un témoin privilégié d’une page d’histoire qui concerne par ailleurs le pape, même si le Saint-Siège n’est pour rien dans le massacre ! La correspondance de Salviati est un modèle d’ordre et de régularité. Une source précieuse pour les historiens, avec une partialité somme toute logique en faveur des catholiques.

Par ordre du gouvernement, la tuerie va s’étendre à tout le royaume.

« Il valait mieux que cela tombât sur eux que sur nous. »529

CATHERINE DE MÉDICIS (1519-1589), Lettre à l’ambassadeur de Toscane à propos du massacre de la Saint-Barthélemy. Lettres de Catherine de Médicis (1891), Collection de documents inédits sur l’histoire de France, Imprimerie nationale

La reine mère est responsable des massacres. Mais au point de haine où catholiques et protestants sont arrivés, le choc semblait inévitable et la balance pouvait pencher de l’un ou l’autre côté. On peut penser aussi que cette forte femme a été dépassée par la force des événements !

Effet non prévu, la Saint-Barthélemy va renforcer le parti protestant qui s’organise pendant cette quatrième guerre de Religion.

« France et vous valent mieux que Pologne. »540

HENRI III (1551-1589), Lettre à Catherine de Médicis, 22 juin 1574. Henri III, roi de France et de Pologne (1988), Georges Bordonove.

Élu roi de Pologne en 1573 grâce aux intrigues maternelles, il rentre avec joie au pays natal, auprès de cette mère dont il est sans conteste le fils préféré. Elle a mis tous ses espoirs en lui, le faisant siéger aux États généraux à 7 ans aux côtés de son frère Charles IX qui en était jaloux, et le faisant nommer lieutenant général du royaume à 16 ans, au lieu du prince Louis de Condé qui rompit avec la cour.

« Vous pouvez penser comme je suis malheureuse de tant vivre et de voir tout mourir devant moi, encore que je sache bien qu’il faut se conformer à la volonté de Dieu. »552

CATHERINE DE MÉDICIS (1519-1589), Lettre à Bellièvre, 10 juin 1584. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Mère de dix enfants, elle n’en finit plus de porter leur deuil. François d’Anjou (ex-duc Alençon) meurt le 10 juin 1584, âgé de 30 ans. Éternel frustré de la famille, ambitieux et rebelle, très impopulaire, il a comploté à la tête du parti des Malcontents et ce n’est pas une grande perte pour le roi.

Mais Henri III n’ayant pas fait d’enfant à sa femme pourtant bien-aimée, à sa mort, la couronne de France doit revenir à Henri de Navarre, chef du parti protestant. Nostradamus l’a prédit il y a longtemps : « Il aura tout l’héritage. » La perspective d’un Henri IV protestant, roi de France, affole les Français catholiques et insupporte aux Guise. La Sainte Ligue se réveille.

« Le Diable est déchaîné. Je suis à plaindre et c’est merveille que je ne succombe pas sous le faix. Si je n’étais huguenot, je me ferais Turc ! »560

HENRI III DE NAVARRE (1553-1610), Lettre à Diane d’Andouins, dite la Belle Corisande, 8 mars 1588. Henri IV en Gascogne (1553-1589), Charles Henry Joseph de Batz-Trenquelléon

Le roi de Navarre (futur Henri IV) se plaint à sa maîtresse de cette guerre de Religion dont il ne voit pas la fin et qu’elle finance d’ailleurs par amour pour lui.

Grisé par ses victoires et poussé par les ligueurs catholiques (soutenus par les subsides du roi d’Espagne Philippe II), Henri de Guise se voit déjà roi de France. L’année dernière, la Sorbonne a bien dit qu’on peut déposer les « mauvais rois ».

henri IV

« Ce sera dimanche que je ferai le saut périlleux. »625

HENRI IV (1553-1610), Lettre à Gabrielle d’Estrées, juillet 1593. Mémoires de Gabrielle d’Estrées (1829), Paul Lacroix

Le Vert Galant lui écrit souvent, pour lui parler le plus souvent d’amour, très galamment et gaillardement. Il l’entretient ici de sa proche conversion.

25 juillet 1593 : les Parisiens se pressent à la basilique de Saint-Denis, pour assister à la cérémonie publique de l’abjuration royale. Le sacre se fera à Chartres, le 27 février 1594. Henri IV devient Roi Très Chrétien.

« Hâtez-vous de me faire ce fils, de sorte que je puisse vous faire une fille. »651

HENRI IV (1553-1610), Lettre à Henriette d’Entragues, marquise de Verneuil, 1601. Henri IV (1933), Georges Slocombe

À la mort brutale de Gabrielle d’Estrées (1599), il se dit inconsolable : « La racine de mon cœur est morte et ne rejettera [repoussera] plus. » Trois mois après, il tombe fou de la nouvelle favorite et lui écrit une promesse de mariage fort bien libellée, car il va se séparer de la reine Margot, toujours sans enfant.

Ce que roi veut… Henriette accouche de ce fils et, deux ans après, d’une fille. Entre-temps et pour raison d’État, le roi a épousé Marie de Médicis, fille du grand-duc de Toscan – grande famille patricienne de Florence et banquier de l’Europe.

« Je ne trouve ni agréable compagnie, ni réjouissance, ni satisfaction chez ma femme […] faisant une mine si froide et si dédaigneuse lorsqu’arrivant du dehors, je viens pour la baiser, caresser et rire avec elle, que je suis contraint de dépit de la quitter là et de m’en aller chercher quelque récréation ailleurs. »653

HENRI IV (1553-1610), Lettre à Sully. Lettres intimes de Henri IV (1876), Louis Dussieux

Marie de Médicis n’a certes pas le tempérament de la reine Margot, sa première femme ! Ce mariage florentin fut un sacrifice à la raison d’État – mais les rois ne se mariaient pas par amour, pour cela, ils avaient les maîtresses. La belle-famille est très riche et très catholique : deux raisons qui auraient dû faire de ce mariage une bonne affaire pour le roi de France. Il n’en est rien.

Quant à la vie privée du roi, elle justifie sa réputation de Vert Galant. La progéniture d’Henri IV est à l’image de sa santé amoureuse, exceptionnelle, et il légitime souvent ses enfants nés hors mariage – c’est le premier roi de France qui ose cela. Quant au nombre de favorites, sur un temps de vie et de règne plus court, il bat largement les deux autres grands amoureux, Louis XIV et Louis XV. On avance le nombre de 73.

« Les sources de l’hérésie et de la rébellion sont maintenant éteintes. »702

Cardinal de RICHELIEU (1585-1642), Lettre au roi Louis XIII, août 1629. L’Âme de la France : une histoire de la nation, des origines à nos jours (2007), Max Gallo

Après la prise de La Rochelle, la guerre contre les protestants se prolonge plusieurs mois dans le Midi, jusqu’à la soumission des dernières résistances : Privas, Montauban. Populations massacrées, fortifications détruites. Pour Richelieu, la raison d’État justifie ces moyens. L’édit de grâce (ou paix) d’Alès, accordé aux rebelles le 28 juin 1629, laisse aux protestants la liberté de leur culte et confirme l’édit de Nantes, mais leur ôte tous les privilèges militaires et politiques. C’est la fin de ce dangereux « État dans l’État ».

« Assurez-vous toujours de mon affection qui durera jusqu’au dernier soupir de ma vie. »703

LOUIS XIII (1601-1643), Lettre à Richelieu, 16 octobre 1629. Vie de Louis XIII (1936), Louis Vaunois

Richelieu sera nommé « principal ministre d’État », le 21 novembre, duc et pair de France le 26. Et quand l’affection ne sera plus ce qu’elle est, la fidélité à cette parole donnée demeure, même si Richelieu craint toujours le brusque revirement pouvant tout réduire à néant : sa mission, sa politique, sa carrière, sa fortune.

« En tout cas, pour ma consolation, il me reste de savoir qu’au galant homme tout pays est patrie. »724

MAZARIN (1602-1661), Lettre à de Montagu, septembre 1637, Londres. Mazarin et ses amis (1968), Georges Dethan

Diplomate au service du pape Urbain VIII, il rencontre au cours d’une mission en France Richelieu qui le remarque (1630). Nonce à Paris en 1635-1636, il est de nouveau apprécié de Richelieu qui le fait nommer cardinal (alors qu’il n’a jamais été ordonné prêtre). Devenu son principal collaborateur, il prend sa place à sa mort en 1642, entrant au Conseil du roi.

« Le gouvernement populaire est le pire fléau dont Dieu afflige un État quand il veut le châtier. »749

Savinien de CYRANO de BERGERAC (1619-1655), Lettres diverses. Contre les frondeurs (1654)

Le « vrai » Cyrano a existé avant d’être immortalisé par la comédie héroïque d’Edmond Rostand. Parisien, et non pas gascon, c’est un savant, sceptique et libertin, mais pas révolutionnaire pour autant.

La monarchie absolue se trouve à plusieurs reprises menacée par les insurrections populaires, notamment à Paris qui subit deux « terreurs » de plusieurs mois, et à Bordeaux qui vit sa révolution provisoire.

Ninon de Lenclos

« Il est plus difficile de bien faire l’amour que de bien faire la guerre. »767

Ninon de LENCLOS (1616-1706), Lettres (édition posthume)

Belle dame aux mœurs légères, elle vécut très âgée en un siècle très guerrier. Elle parle donc en connaissance de cause.

Surnommée Notre Dame des Amours, séductrice aux « mille amants », épicurienne et lettrée, tenant salon chaque jour et visitée de cinq à neuf par tout Paris, elle devient friande de jeunes gentilshommes et de prélats, sur le tard : « Je n’ai jamais eu que l’âge du cœur. »

Cette femme libre aura naturellement nombre d’amants célèbres et combattants. À qui songe-t-elle en écrivant ces mots ? Au marquis et maréchal d’Estrées, à Coligny, au duc de La Rochefoucauld ou au Grand Condé ?

« Si une fois vous prenez en main le gouvernail, vous ferez plus en un jour qu’un plus habile que moi en six mois, car c’est d’un autre poids, ce qu’un roi fait de droit fil, que ce que fait un ministre, quelque autorisé qu’il puisse être. »801

MAZARIN (1602-1661), Lettre à Louis XIV, 29 juin 1659. Les Annales conferencia, volume XIX (1925), Université des Annales

Ainsi le conseille-t-il deux ans avant sa mort, tout en continuant à l’initier au métier de roi. Le conseil sera suivi par l’élève !

En attendant, le cardinal a tiré les leçons de la Fronde et tient fermement le gouvernail : Parlements réduits au silence, interdiction à la noblesse de s’assembler (édit de 1657). En 1659, des assemblées secrètes de nobles se tiennent en certaines provinces. Le roi va sévir en personne dans le Midi. Il y a encore, entre eux deux, cette étonnante division du travail.

L’un des principaux acquis du « règne » de Mazarin sera la paix avec l’Espagne, au traité des Pyrénées : le 7 novembre 1659, dans l’île des Faisans, sur la Bidassoa qui sert de frontière aux deux pays, Mazarin signe, pour Louis XIV.

« Puisque les évêques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages d’évêques. »857

Jacqueline PASCAL (1625-1661), Lettre au Grand Arnauld, 23 juin 1661. Pensées (posthume, 1670), Blaise Pascal

Entrée à 27 ans à l’abbaye de Port-Royal, elle influence son frère Blaise Pascal qui vit encore sa « période mondaine ».

Port-Royal est le foyer du jansénisme. À l’origine, c’est une hérésie catholique qui doit son nom à Jansénius et trouve sa source dans une « relecture » de saint Augustin. La doctrine de la grâce suffisante qui ne suffit pas est délicate à expliquer – Pascal s’y emploie dans ses Provinciales (1656-1657). Montesquieu résumera joliment les rigueurs de la doctrine : « De tous les plaisirs, les jansénistes ne nous passent que celui de nous gratter. »

La question religieuse prend une signification politique en France et les persécutions commencèrent avec Richelieu. En février 1661, Louis XIV expulse novices et pensionnaires : le péché le plus mortel de la « secte janséniste » est sans doute son hostilité à l’absolutisme royal.
Jacqueline Pascal, si ardente dans son refus de tout compromis, devra pourtant céder, mais mourra cette année même. La plupart des évêques de France approuvent la répression et en 1664, l’archevêque de Paris lance un interdit sur Port-Royal.

Madame de Sévigné

« La nouvelle du siège de Charleroi a fait courir tous les jeunes gens, même les boiteux. »869

Marquise de SÉVIGNÉ (1626-1696), Lettre, mardi au soir, 10 août 1677 (posthume)

Les quelque 1 500 lettres qui nous restent de la géniale commère du siècle sont une savoureuse chronique du temps : la guerre y figure au même titre que le procès de son ami Fouquet, les potins de la cour ou les grandes créations théâtrales. Et son humour fait toujours sourire.

Épisode de la guerre de Hollande. La ville (aujourd’hui en Belgique) est créée à des fins militaires par les Espagnols en 1666 et ainsi nommée en l’honneur de leur nouveau roi, Charles II. Louis XIV s’en empare en mai 1667 – une victoire de Turenne. Vauban renforce les fortifications. Nouveau siège, en août 1677. Le maréchal de Luxembourg oblige Guillaume III d’Angleterre (prince d’Orange) à abandonner la place, le 14 août : « Le prince d’Orange peut se vanter d’une chose : c’est qu’aucun général à son âge n’a levé tant de sièges et perdu autant de batailles », ironise un seigneur anglais.

« Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu’aujourd’hui, la plus brillante, la plus digne d’envie… »875

Marquise de SÉVIGNÉ (1626-1696), Lettre, 15 décembre 1670

Quelle « chose » déchaîne le talent de l’infatigable chroniqueuse du Grand Siècle dans la plus célèbre de ses lettres ? Tout simplement le mariage annoncé pour dimanche prochain de M. de Lauzun avec… « devinez qui ? […] Mademoiselle, la Grande Mademoiselle ; Mademoiselle, fille de feu Monsieur ; Mademoiselle, petite-fille de Henri IV ; Mlle d’Eu, Mlle de Dombes, Mlle de Montpensier, Mlle d’Orléans, Mademoiselle, cousine germaine du Roi ; Mademoiselle, destinée au trône ; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. » En fait, Mademoiselle n’épousera pas Lauzun, ou du moins pas « dimanche prochain » comme annoncé. Le roi s’y oppose.

« La duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un peu de poison pour faire mourir un vieux mari qu’elle avait qui la faisait mourir d’ennui. »884

Marquise de SÉVIGNÉ (1626-1696), Lettre, 31 janvier 1680 (posthume)

Le fait divers va devenir affaire d’État – c’est l’affaire des Poisons, première ombre portée au règne du Roi-Soleil. Et l’infatigable épistolière nous met dans la confidence, avec gourmandise. Le scandale finit par éclabousser la cour : la duchesse de Bouillon dont parle Mme de Sévigné – la plus jeune des nièces de Mazarin. Et aussi la comtesse de Soissons (autre « mazarinette »), la comtesse de Gramont, la vicomtesse de Polignac, le duc de Vendôme, le maréchal de Luxembourg (jadis alchimiste en amateur), Racine (soupçonné d’avoir empoisonné par jalousie sa maîtresse, la comédienne Du Parc) et jusqu’à la favorite en titre du roi, la Montespan.

Le roi suspend les interrogatoires. L’enquête publique est fermée, le roi fait brûler les dossiers, jetant lui-même au feu de la cheminée les pages compromettant son ex-favorite. Au final, 36 condamnations à mort prononcées et appliquées.

« Quelle grâce […] de faire par pure vertu ce que tant d’autres femmes font sans mérite et par passion ! »928

Paul GODET des MARAIS (1647-1709), évêque de Chartres et directeur spirituel de la Maison de Saint-Cyr, confesseur de Mme de Maintenon, à sa pénitente. Lettres à Madame de Maintenon (éditées en 1778)

Épouse morganatique du roi, elle se plaint en 1704 de ce qu’il « lui donne le bonsoir » jusqu’à deux fois par nuit : elle a 70 ans, et lui 66.

Louis XIV, le séducteur, n’a plus de maîtresses et la religion l’occupe davantage, sous l’influence de sainte Françoise (le surnom qu’il donne à sa femme, née Françoise d’Aubigné). Il garde pourtant un grand appétit de vie – malgré l’opération d’une fistule anale (1686), première d’une série d’interventions qui vont amener une certaine déchéance.

Louis XIV continuera cependant de chasser, de manger, d’aimer, de régner jusqu’à l’extrême limite de ses forces.

« Jamais malheur n’a été accompagné de plus de gloire. »935

Maréchal de VILLARS (1653-1734), Lettre à Louis XIV au soir de Malplaquet, 11 septembre 1709. Mémoires militaires relatifs à la succession d’Espagne sous Louis XIV (1855), Jean-Jacques Germain Pelet

C’est la plus sanglante bataille du siècle de Louis XIV : 30 000 morts.

Villars (avec Boufflers) affronte le duc de Marlborough et le prince Eugène de Savoie, dans la trouée de Malplaquet (près de Mons, en Belgique). Villars est blessé, mais les troupes royales, inférieures en nombre, ont infligé de lourdes pertes aux Impériaux – la chanson populaire met Marlborough parmi les morts, il est seulement blessé.

« La plus éclatante victoire coûte trop cher, quand il faut la payer du sang de ses sujets. »941

LOUIS XIV (1638-1715), Lettre à l’intention du Dauphin, août 1715. Louis XIV (1923), Louis Bertrand

Écrite peu avant sa mort, confiée au maréchal de Villeroi son ami de toujours, pour être remise à Louis XV à ses 17 ans. Cet arrière-petit-fils n’a que 5 ans, seul héritier survivant après l’hécatombe familiale, malédiction de cette fin de règne.

« Notre siècle, j’en conviens encore avec Votre Majesté, ne vaut pas le siècle de Louis XIV pour le génie et pour le goût ; mais il me semble qu’il l’emporte pour les lumières, pour l’horreur de la superstition et du fanatisme. »950

D’ALEMBERT (1717-1783), Lettre au roi de Prusse, 14 février 1774. Correspondance avec Frédéric le Grand (1854)

L’un des grands encyclopédistes correspond avec l’un des « despotes éclairés » du siècle, Frédéric le Grand. Taine écrit : « Aux approches de 1789, il est admis que l’on vit « dans le siècle des lumières », dans « l’âge de raison », qu’auparavant le genre humain était dans l’enfance, qu’aujourd’hui il est devenu « majeur ». » (Les Origines de la France contemporaine).

« Il a fallu des siècles pour rendre justice à l’humanité, pour sentir qu’il était horrible que le grand nombre semât, et le petit recueillît. »964

VOLTAIRE (1694-1778), Lettres philosophiques (1734)

« Lettres écrites de Londres sur les Anglais et autres sujets », présentation simple et didactique destinée au grand public (de l’époque), sur la religion, les sciences, les arts, la politique et la philosophie.

Le philosophe parle au nom de la justice sociale pour l’ensemble du peuple qui travaille, et surtout pour les « laboureurs qui exercent la plus noble et la plus méprisée des professions ». Il donne en exemple l’Angleterre : absence de privilèges terriens et égalité devant l’impôt. La réalité économique est tout autre en France.

rousseau

« La feinte charité du riche n’est en lui qu’un luxe de plus ; il nourrit les pauvres comme des chiens et des chevaux. »986

Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778), Correspondance, à M. Moulton

Humilié dans ses divers postes de laquais et de gouverneur auprès de maîtres orgueilleux, Rousseau parle de ce qu’il sait et que les autres philosophes ignorent – Diderot excepté, qui connut lui aussi la pauvreté, avant de vivre en courtisan.

« Je suis flexible comme une anguille et vif comme un lézard et travaillant toujours comme un écureuil. »1014

VOLTAIRE (1694-1778), Lettre à d’Argental, 22 octobre 1759, Correspondance (posthume). Dictionnaire de français Littré, au mot « travaillant ».

Autoportrait du sexagénaire, de santé précaire et sachant se ménager en se refusant tout excès. De son adolescence libertine et frondeuse à sa « retraite frénétique », le personnage déborde d’une activité voyageuse, européenne, batailleuse, mondaine, courtisane, épistolière, théâtrale, politique, économique, scientifique, sociale, agronomique, encyclopédique, et naturellement philosophique.

« Ce n’est pas seulement un esprit qu’il a [Voltaire], ce sont tous les esprits ensemble qui reviennent dans son crâne et y tiennent le Sabbat. »1015

Président de BROSSES (1709-1777), Lettre à son cousin Loppin de Gémeaux, 4 janvier 1759. Le Siècle des Lumières (1968), Jean-Marie Goulemot, Michel Launay, Georges Mailhos

Premier président du Parlement de Dijon, ce magistrat indépendant et frondeur, deux fois exilé sur ses terres, est doué d’assez d’esprit pour apprécier celui de Voltaire. Le roi de Prusse, Frédéric II, est lui-même un despote assez éclairé pour écrire cet Éloge de Voltaire : « L’on peut dire, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, que M. de Voltaire valait seul toute une Académie. »

voltaire

« Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer. »1024

VOLTAIRE (1694-1778), Épîtres

Déiste fervent, il s’oppose aux encyclopédistes athées (Diderot, d’Holbach). Il croit à « l’éternel géomètre », l’« architecte du monde » : « L’univers m’embarrasse et je ne puis songer / Que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger. »

Il trouve par ailleurs une grande utilité à Dieu qui fonde la morale : « Je veux que mon procureur, mon tailleur, mes valets croient en Dieu ; et je m’imagine que j’en serai moins volé. » Mais il s’en prend à la religion qui crée l’intolérance et en France, au catholicisme qui bénéficie de l’appui du pouvoir civil.

« S’il n’y avait en Angleterre qu’une religion, le despotisme serait à craindre ; s’il y en avait deux, elles se couperaient la gorge ; mais il y en a trente, et elles vivent en paix et heureuses. »1025

VOLTAIRE (1694-1778), Lettres philosophiques, ou Lettres anglaises (1734)

L’auteur admire le régime anglais, qu’il eut tout loisir d’étudier en trois ans d’exil. Il expose les leçons que la France peut en tirer en maints domaines (religion, économie, politique).

« Le peuple ressemble à des bœufs, à qui il faut un aiguillon, un joug, et du foin. »1028

VOLTAIRE (1694-1778), Correspondance, 17 avril 1765

Courtisé par les démagogues en attendant d’être divinisé par la Révolution, le peuple est souvent assimilé à la populace et ouvertement méprisé par le mondain Voltaire. De tous les philosophes, il n’est pas le plus aristocratique - comparé à Montesquieu, authentique seigneur féodal de la Brède. Mais c’est le moins « peuple », s’opposant à Rousseau.

Dans la même veine et la même source, lettre du 19 mars 1766 : « Il est à propos que le peuple soit guidé et non pas instruit ; il n’est pas digne de l’être. »

« Il faut bien quelquefois se battre contre ses voisins, mais il ne faut pas brûler ses compatriotes pour des arguments. »1030

VOLTAIRE (1694-1778), Lettre à Gallitzin, 19 juin 1773

La grande ennemie de la civilisation est la guerre, « boucherie héroïque » qui détruit le vainqueur comme le vaincu, mais il y a pire, c’est l’intolérance, l’erreur politique majeure, aux yeux de Voltaire. Sous sa forme religieuse, elle fait encore trop de victimes en France, au siècle dit des Lumières.

« Le sang d’un seul homme est d’un plus grand prix que la liberté de tout le genre humain. »1048

Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778), Lettre à Mme***, 27 septembre 1766. Correspondance

Il a la violence en horreur. Mais tous les philosophes dont les hommes de la Révolution se réclameront auraient sans doute désavoué le tournant qu’elle prendra sous la Terreur.

diderot

« Nous sommes l’univers entier. Vrai ou faux, j’aime ce système qui m’identifie avec tout ce qui m’est cher. »1054

DIDEROT (1713-1784), Lettres, à Falconet. Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot (1831)

Curiosité universelle, culture « encyclopédique », travailleur infatigable, auteur d’une œuvre aussi foisonnante que désordonnée, amoureux de la nature et adorant la société, il est aussi à l’aise avec les petites gens (né de modeste bourgeoisie, début de vie bohème, marié à une lingère) qu’avec les intellectuels des salons et les Grands. En cela, Diderot est bien l’homme de son siècle. Il l’est aussi par son don pour le bonheur : « Il n’y a qu’un devoir, c’est d’être heureux […] ma pente naturelle, invincible, inaliénable, est d’être heureux. »

« Il est très important de ne pas prendre de la ciguë pour du persil, mais nullement de croire ou de ne pas croire en Dieu. »1055

DIDEROT (1713-1784), La Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient (1749)

L’élève des jésuites a vite « mal » tourné : du déisme au scepticisme, puis à l’athéisme et au matérialisme. Cette trop libre pensée lui vaut trois mois de prison au donjon de Vincennes. Il s’efforcera ensuite d’être un peu plus prudent.

« Un despote, fût-il le meilleur des hommes, en gouvernant selon son bon plaisir commet un forfait. C’est un bon pâtre qui réduit ses sujets à la condition des animaux. »1062

DIDEROT (1713-1784), Entretiens avec Catherine II

Il écrit aussi : « Tout gouvernement arbitraire est mauvais ; je n’en excepte pas le gouvernement arbitraire d’un maître bon, ferme, juste et éclairé. » Paradoxe : il est éperdu de reconnaissance envers Catherine II de Russie, qui lui a acheté sa bibliothèque – lui en laissant la jouissance – pour lui permettre de doter sa fille. Devenu courtisan de la tsarine, il perd son indépendance. Il correspond avec elle, va la voir en Russie, entonne les louanges de la « Sémiramis du Nord », lui trouvant tour à tour « l’âme de César […] l’âme de Brutus […] avec toutes les séductions de Cléopâtre ». Diderot se voit déjà bouleversant tout dans l’empire russe. La même illusion aveugla un temps Voltaire face au roi de Prusse, Frédéric II.

« Votre Altesse Royale sera en état de relever le royaume de la triste situation à laquelle il est réduit et de le rendre plus puissant qu’il n’a encore été, de rétablir l’ordre des finances, de remettre, entretenir et augmenter l’agriculture, les manufactures et le commerce, d’augmenter le nombre des peuples […] d’augmenter les revenus du Roi en soulageant les peuples et de diminuer la dette de l’État sans faire tort aux créanciers. »1078

John LAW (1671-1729), Première Lettre au duc d’Orléans. Recherches historiques sur le système de Law (1854), Émile Levasseur

Le Régent se laisse convaincre : c’est la chance d’une France dramatiquement appauvrie. Dès mai 1716, le banquier écossais fonde sa Banque générale (privée), société par actions, autorisée en 1717 à émettre des billets ayant cours public, promue Banque royale le 4 décembre 1718. Dès 1719, le succès du Système est foudroyant.

Le principe est simple : on remplace les pièces d’or et d’argent par du papier-monnaie à la circulation plus rapide. Des crédits sont ouverts, garantis par les bénéfices des entreprises de Law qui vont s’étendre à toute l’économie (coloniales, commerciales, fiscales, financières). Ses sociétés filles et petites-filles de la Banque royale drainent les capitaux, promettant des plus-values de 40 % sur les dividendes. Il n’y a théoriquement aucun risque : l’exploitation des colonies françaises rapportera autant d’argent que nécessaire pour rembourser les déposants. La Louisiane est un pays de cocagne, les Indes orientales font rêver. Mais l’aventure finit mal…

Trop de spéculateurs l’ignorent encore, mais c’est une loi de la Bourse que la baisse suit la hausse. Chaque siècle va l’apprendre à ses dépens, preuve que l’on ne tire pas suffisamment profit des leçons de l’histoire. La Régence a vécu une « première » historique, presque un cas d’école.

« Je n’aime pas défaire ce que mes pères ont fait. »1114

LOUIS XV (1710-1774), Lettre à Mme de Brionne (1770). Louis XV (1980), Pierre Gaxotte

Au nom de cette fidélité, il se soumet à un cérémonial de cour qui lui pèse autant qu’il était du goût de Louis XIV. Ce respect de la tradition vaut en bien d’autres circonstances. Au début de son règne, il écrit à Noailles : « Le feu roi mon bisaïeul, que je veux imiter autant qu’il me sera possible… » Mais Louis XV n’est pas Louis XIV et la France du siècle des Lumières ne peut plus accepter une monarchie absolue. Ce malentendu va peser lourd dans l’histoire.

« Ne vous laissez pas gouverner, soyez le maître. N’ayez jamais de favori, ni de Premier ministre. Écoutez, consultez votre Conseil, mais décidez. Dieu qui vous a fait roi vous donnera toutes les lumières qui vous sont nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions. »1119

LOUIS XIV (1710-1774), Lettre écrite en 1714 à l’intention de Louis XV. Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, Mémoires du duc de Noailles (1828)

Son ex précepteur lui servait de Premier ministre sans en avoir le titre. À sa mort en janvier 1743, Louis XV reçoit cette lettre confiée par le feu roi à Adrien Maurice de Noailles, grand militaire, puis homme politique à la très longue carrière. Le duc appuie naturellement les propos du feu roi.

Louis XV annonce qu’il gouvernera lui-même – à 33 ans, il est plus que temps. Il va s’y essayer, présidant en personne le Conseil. Mais la tâche est lourde et le métier de roi est d’une complexité croissante, dans cette monarchie centralisée à l’extrême. À cela s’ajoutent les turbulences intérieures du règne, les incohérences des conflits européens et le divorce croissant entre le roi et son peuple.

« Dieu ? Nous nous saluons, mais nous ne nous parlons pas. »1129

VOLTAIRE (1694-1778), à un ami s’étonnant de le voir se découvrir devant le Saint-Sacrement à une procession en 1750, Correspondance (posthume)

Déiste, et non athée, le philosophe trouve la religion bien utile, notamment pour donner une morale au peuple.

« Je vois bien qu’on a pressé l’orange, il faut penser à sauver l’écorce. »1133

VOLTAIRE (1694-1778), Lettre à Mme Denis, 18 décembre 1752. Correspondance (posthume)

Allusion spirituelle au mot du roi Frédéric II de Prusse qui lui fut rapporté : « J’aurai besoin de lui encore un an, tout au plus ; on presse l’orange et on jette l’écorce » (2 septembre 1751).

Voltaire, invité fastueusement à Berlin, alors que la cour de France le boude, sera déçu par le despote éclairé qui fait de lui son otage. Dans ce siècle fou de communication, il écrira près de 15 000 lettres adressées à quelque 1 800 correspondants français et étrangers, échelonnées de 1711 à 1778 : elles jettent sur l’époque une lumière souvent juste, parfois partisane.

louis xv

« Les Anglais ont été de tout temps les ennemis constants et implacables de notre sang et de notre maison ; nous n’en avons jamais eu de plus dangereux. »1135

LOUIS XV (1710-1774), Lettre à Ferdinand VI d’Espagne, 1754. Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles, tome II (1865)

Il écrit au roi d’Espagne, comme lui arrière-petit-fils de Louis XIV et qui pour autant ne fera pas alliance avec la France (d’où le prochain renversement des alliances). De 1688 à 1815, soit en cent vingt-sept ans, la France soutient contre l’Angleterre sept grandes guerres, qui durent en tout soixante ans : on parlera de la « seconde guerre de Cent Ans ».

« J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain […] On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage. »1138

VOLTAIRE (1694-1778), Lettre à Jean-Jacques Rousseau, 30 août 1755, Correspondance (posthume)

Ce jugement vise le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, point de départ de la philosophie politique de Rousseau qui annonce déjà le Contrat social. Il y a incompatibilité d’esprit entre les deux personnages, et Rousseau écrit à son ami M. Moulton : « Je le haïrais davantage, si je le méprisais moins. »

Les deux hommes s’opposent en tout. Rappelons le mot de Goethe : « Avec Voltaire, c’est un monde qui finit. Avec Rousseau, c’est un monde qui commence. » La Révolution va les réunir, au Panthéon.

« Sire, je suis bien fâché d’avoir eu le malheur de vous approcher ; mais si vous ne prenez pas le parti de votre peuple, avant qu’il soit quelques années d’ici, vous et Monsieur le Dauphin et quelques autres périront. »1143

Robert François DAMIENS (1715-1757), premiers mots de sa lettre au roi écrite dans son cachot, après l’attentat du 5 janvier 1757. Siècles de Louis XIV et de Louis XV (posthume, 1820), Voltaire

Louis XV ne fut que légèrement blessé par le couteau (un simple canif). Mais il est profondément choqué par l’attentat : outre qu’il redoute effroyablement l’enfer, il comprend soudain et un peu tard qu’il n’est plus le bien-aimé de ses sujets.

L’émoi est grand aussi chez la marquise de Pompadour, huée par le peuple, craignant sa disgrâce, faisant déjà ses malles.

Cet attentat manqué accrut la mélancolie et la méfiance de Louis XV, isolant davantage encore le roi de son entourage et de son peuple.

« Le monstre est un chien qui aura entendu aboyer quelques chiens […] et qui aura pris la rage. »1144

VOLTAIRE (1694-1778), Lettre à Mme de Lutzelbourg, 20 janvier 1757, Correspondance (posthume)

Damiens a servi comme domestique chez plusieurs magistrats du Parlement de Paris, dont certains très virulents contre le roi. Il se vanta d’ailleurs d’avoir voulu lui donner une leçon, pour que désormais il obtempérât aux remontrances.

Louis XV voulut d’abord pardonner. Il tenta ensuite de minimiser la publicité faite à ce geste – un acte isolé, à n’en pas douter. Chaque conseiller donne un avis différent. Finalement, Damiens sera jugé pour crime de lèse-majesté.

Plus fou que régicide, vraisemblablement épileptique et simple d’esprit, il est condamné pour « parricide » à la série des supplices jadis infligés à Ravaillac. L’exécution se fera devant la foule, en place de Grève. Toutes les fenêtres sont louées à prix d’or : le supplice de cet homme particulièrement robuste reste dans l’histoire comme l’un des plus atroces.

« Les ministres passent en revue comme dans une lanterne magique. Par ma foi, notre siècle est un pauvre siècle, après le siècle de Louis XIV. »1154

VOLTAIRE (1694-1778), Lettre à Mme du Deffand, novembre 1758, Correspondance (posthume)

Choiseul succède à de Bernis pour préparer la revanche contre l’Angleterre, dans la guerre qui tourne au désastre. Il cumule bientôt les portefeuilles de la Guerre et de la Marine. À l’inverse de Louis XIV, le roi Louis XV et plus tard Louis XVI auront eu une fâcheuse tendance à laisser tomber les hommes choisis pour les servir.

« Pour nous autres Français, nous sommes écrasés sur terre, anéantis sur mer, sans vaisselle, sans espérance ; mais nous dansons fort joliment. »1157

VOLTAIRE (1694-1778), Lettre à M. Bettinelli, 24 mars 1760, Correspondance (posthume)

La guerre ne se joue pas sur le sol de France et ne menace pas tragiquement ses frontières, comme au siècle dernier ou au siècle suivant. Mais elle coûte de plus en plus cher au pays et la fiscalité s’alourdit : la capitation est augmentée, on instaure un troisième vingtième jusqu’à la paix. Le problème n’est pourtant pas que financier. L’armée n’a pas de chefs militaires dignes de ce nom et les hommes de gouvernement se révèlent incapables de gérer la situation.

« J’ai appris que nous avons perdu Montréal et par conséquent tout le Canada. Si vous comptez sur nous pour les fourrures de cet hiver, je vous avertis que c’est en Angleterre qu’il faut vous adresser. »1158

Duc de CHOISEUL (1719-1785), Lettre à Voltaire du 12 octobre 1760. Les Origines religieuses du Canada (1924), Georges Goyau

Le ministre ironise, en disciple et ami des philosophes, mais ce grand diplomate, devenu secrétaire d’État aux Affaires étrangères en 1758 pour venger la défaite de Rossbach, déplore assurément la perte des « arpents de neige » du Canada. Québec a capitulé en septembre 1759 et Montréal un an après. À l’autre bout du monde, Lally-Tollendal va perdre l’Inde.

Choiseul, qui aura de plus en plus de pouvoir (avec l’appui de la Pompadour), tentera de réorganiser l’armée, déconsidérée dans cette désastreuse guerre de Sept Ans.

« L’état-major est immense, mais je ne le vois jamais que dormir, jouer et manger ; s’ils montent à cheval, c’est pour éviter les coups et être plus prêts à faire retraite. »1170

MOPINOT (1717-après 1762), Lettre du 4 août 1762. Correspondance amoureuse et militaire d’un officier pendant la guerre de Sept Ans (1905), publiée par Jean Lemoine

Parole de soldat, témoignage sans appel sur l’état de la noblesse à la fin de l’Ancien Régime.

Les chefs ne sont plus respectés, ni respectables. Les quartiers généraux sont encombrés de vivandières et de domestiques, de carrosses chargés d’argenterie, de linge, de costumes. Les officiers vivent dans le luxe et la mollesse. L’historien François Bluche résume la situation : « C’est Capoue (la France) contre Sparte (la Prusse). »

« Tout ce que je vois jette les semences d’une révolution qui arrivera immanquablement et dont je n’aurai pas le plaisir d’être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin, ils arrivent […] Les jeunes gens sont bienheureux ; ils verront de belles choses. »1172

VOLTAIRE (1694-1778), Lettre au marquis de Chauvelin, 2 avril 1764, Correspondance (posthume)

Même prédiction de Rousseau dans le Contrat social de 1762. À part cela, les deux hommes s’opposent plus que jamais.

Sexagénaire, riche et célèbre, le patriarche de Ferney reçoit tout ce que le siècle des Lumières compte d’écrivains, de princes, d’admirateurs. Mais l’« aubergiste de l’Europe » ne se contente pas d’écrire, de « cultiver son jardin » et d’observer le monde comme il va. Il se bat pour plus de justice, faisant appel à ses amis influents, dont le ministre Choiseul et le duc de Richelieu, afin d’obtenir la révision du procès Calas.

La mise en cause des mécanismes judiciaires, une des plaies de l’Ancien Régime, est en soi un acte révolutionnaire à l’époque. L’attitude courageuse de Voltaire fait de lui le premier de nos « intellectuels engagés ».

« On dit que cet infortuné jeune homme est mort avec la fermeté de Socrate ; et Socrate a moins de mérite que lui : car ce n’est pas un grand effort, à soixante et dix ans, de boire tranquillement un gobelet de ciguë ; mais mourir dans les supplices horribles, à l’âge de vingt et un ans… »1180

VOLTAIRE (1694-1778), Lettre à M. le Comte d’Argental, 23 juillet 1766, Correspondance (posthume)

Il prend parti pour le chevalier de la Barre : accusé sans preuve de blasphèmes, chansons infâmes et profanations, et de ne pas s’être découvert lors d’une procession de la Fête-Dieu, il fut condamné à avoir la langue coupée, la tête tranchée, le corps réduit en cendres avec un exemplaire du Dictionnaire philosophique trouvé chez lui, le 1er juillet 1766. L’auteur, défenseur des droits de l’homme, se sent doublement concerné ! Comme pour Calas, il demande la révision du jugement.

« Les Parisiens sont aujourd’hui des sybarites, et crient qu’ils sont couchés sur des noyaux de pêche, parce que leur lit de roses n’est pas assez bien fait. »1183

VOLTAIRE (1694-1778), Lettre à Mme de Florian, 1er mars 1769, Correspondance (posthume)

L’épicurien libertin qui chantait jadis « le superflu, chose très nécessaire » juge à présent ses contemporains avec la sagesse d’un vieux philosophe. Le Dauphin (futur Louis XVI) exprimera bientôt la même idée.

Le règne de Louis XV fut un temps de longue prospérité, aux conséquences multiples : raffinement des mœurs, luxe de la bonne société grisée par sa propre civilisation, éclat sans pareil du Paris des salons, des cafés, des clubs et des spectacles, rayonnement culturel de la France en Europe.

Pour la masse des quelque 20 millions de paysans, cela s’est traduit par un réel mieux-être : malgré les charges fiscales, le seuil de subsistance est dépassé.

« Nos Français sont en pleine paix, et nous n’avons pas le sou. »1191

VOLTAIRE (1694-1778), Lettre à Catherine II, 14 janvier 1772, Correspondance (posthume)

La conjoncture économique et agricole des quatre dernières années du règne est difficile – il y aura des émeutes de la faim, en 1773. La France se refait une armée, une marine, mais les impôts ne cessent d’augmenter. Les affaires de Voltaire sont cependant prospères, dans la région de Ferney.

« Dans les circonstances où se trouve la monarchie française, il faudra au jeune roi de la force et du génie. »1198

FRÉDÉRIC II de Prusse (1712-1786). Œuvres posthumes de Frédéric II, roi de Prusse : Correspondance (1788), Frederick II

Admirateur de Richelieu, de Louis XIV et du Grand Siècle, il porte ce jugement qui vaut déjà condamnation de Louis XVI, après un an de règne. Ce grand politique qui mena la puissance prussienne à son apogée (avec tous les excès de l’autoritarisme et du centralisme) prévoit la course à l’abîme de la monarchie française.

« Il n’aura probablement jamais ni la force ni la volonté de régner par lui-même. »1199

MERCY-ARGENTEAU (1727-1794). Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy-Argenteau (posthume, 1874)

Ambassadeur d’Autriche à Paris de 1780 à 1790, il exerce une grande influence sur Marie-Antoinette, et sa correspondance avec Marie-Thérèse est un précieux document sur la France de l’époque. Il note l’inquiétante sujétion du roi vis-à-vis de sa femme, quelques années après leur mariage : « Sa complaisance ressemble à de la soumission. » Mirabeau tentant de sauver la royauté en juillet 1790 soupirera : « Le roi n’a qu’un homme : c’est sa femme. »

Choiseul se montre plus sévère, voyant en Louis XVI un « imbécile » au sens d’handicapé cérébral ; selon ses frères et ses cousins, cette imbécillité aurait justifié un Conseil de régence (comme jadis pour Charles VI le Fou). En fait, Louis XVI est surtout un timide maladif, myope de surcroît au point de ne pas reconnaître les gens.

« L’amour de mon peuple a retenti jusqu’au fond de mon cœur. Ah ! l’on peut commander ailleurs, mais c’est en France qu’on règne. »1202

LOUIS XVI (1754-1793), Lettre à Marie-Antoinette. Mémoires secrets de 1770 à 1830 (1838), comte Armand François d’Allonville

Écrite en prison, quelques mois avant sa mort (1792).

« Point de banqueroute, point d’augmentation d’impôts, point d’emprunt. »1212

TURGOT (1727-1781), Lettre au roi, résumant ses projets de nouveau contrôleur général des Finances, fin août 1774. Œuvres de Mr. Turgot, ministre d’État : précédées et accompagnées de Mémoires et de notes sur sa vie, son administration et ses ouvrages

Toutes ses idées sont bonnes et il a l’art du raccourci, dans la formule. Il ne manque pas de le rappeler au roi. Mais ses réformes vont lui aliéner les privilégiés. Le roi, si faible, si hésitant, peut-il vraiment le soutenir dans son combat ?

d’Alembert

« Si le bien ne se fait pas, c’est que le bien est impossible. »1213

D’ALEMBERT (1717-1783) apprenant la promotion de Turgot le 24 août 1774, Lettre du 12 septembre au roi Frédéric II de Prusse. « L’Ancien Régime et la Révolution, de la morale naturelle à la morale républicaine », Serge Leroux, Annales historiques de la Révolution française, n° 290 (1992)

D’Alembert doute déjà. Voltaire regrette d’être aux portes de la mort, alors qu’il aperçoit « en place la vertu et la raison ». Les deux philosophes savent la valeur de ce réformateur passionné, courageux et honnête. Mais Turgot, lui-même philosophe et savant parfaitement éclairé, croit-il possible une réforme touchant aux fondements de la société et de la monarchie, alors que tant d’intérêts puissants s’y opposent ?

Louis XVI va redonner tous ses pouvoirs au Parlement qui bloquera systématiquement toute réforme. Et il laissera tomber deux ans après ce personnel ministériel qui fait naître tant d’espoirs.

« Le nombre infini de maladies qui nous tue est assez grand ; et notre vie est assez courte pour qu’on puisse se passer du fléau de la guerre. »1216

VOLTAIRE (1694-1778), Lettre à Mme du Deffand, 27 février 1775, Correspondance (posthume)

L’octogénaire écrit fidèlement à son amie, presque aussi âgée que lui et quasi aveugle, femme de salon qui reçut chez elle tous les artistes en renom, séduisante et brillante à l’image de son temps et pratiquant l’art du portrait avec une talentueuse férocité.

Voltaire, de santé fragile durant toute sa longue vie, eut la chance de naître en un siècle de paix relative. Mais les exemples de guerre ne manquent pas en Europe et la France prépare sa revanche contre l’Angleterre, après la navrante guerre de Sept Ans. C’est outre-Atlantique qu’elle va se jouer.

Les Français vont participer à la guerre d’Indépendance des États-Unis d’Amérique. Turgot s’y oppose, au motif que la France n’a pas les moyens d’une guerre lointaine et maritime, forcément coûteuse. Mais Vergennes négocie secrètement, Beaumarchais trafique activement et les Insurgents reçoivent de l’argent et des armes, dès 1775.

« N’oubliez jamais que c’est la faiblesse qui a mis la tête de Charles Ier sur un billot ; c’est la faiblesse qui a rendu Charles IX cruel ; c’est elle qui a formé la Ligue sous Henri III ; qui a fait de Louis XIII, qui fait aujourd’hui du roi du Portugal des esclaves couronnés. »1221

TURGOT (1727-1781), Lettre à Louis XVI, printemps 1776. Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution (1910), Ernest Lavisse, Paul Vidal de la Blache

Ses réformes sont attaquées, le ministre sait sa disgrâce proche. Elle lui est signifiée le 12 mai 1776. Il a le geste de refuser la pension offerte par le roi. Turgot a-t-il voulu aller trop loin, trop vite, trop fort ? A-t-il été victime d’un complot appuyé par Marie-Antoinette et son entourage ? Ou la situation de la France d’Ancien Régime était-elle vraiment désespérée ?

« J’aurai bientôt vingt-huit ans. C’est un âge où avec de l’émulation et quelques connaissances, on peut n’être pas tout à fait inutile ; mais c’est aussi celui où l’on n’a plus de temps à perdre. »1226

MIRABEAU (1749-1791), Lettre à M. le Maréchal, duc de Noailles, 17 octobre 1777. Œuvres de Mirabeau, volume IV (posthume, 1834)

Écrite du donjon de Vincennes où Mirabeau va rester trois ans. Son père, qui n’aime pas ce fils mauvais sujet et fort laid, l’a contraint à entrer dans l’armée à 18 ans et obtenu des lettres de cachet pour le faire mettre en prison à plusieurs reprises. Intelligent, passionné, acquis aux idées des philosophes et partisan d’une monarchie constitutionnelle, il piaffe d’impatience, se faisant fort de vivre de sa plume qu’il monnaie en multipliant pamphlets et libelles contre l’absolutisme royal, les privilèges et les abus. Son ordre, la noblesse, le rejette et c’est le tiers état d’Aix qui l’élira député aux États généraux. Mirabeau sera la première grande voix révolutionnaire, champion des discours improvisés à la tribune.

« Cela ressemble à mes idées […] comme un moulin à vent ressemble à la lune. »1227

TURGOT (1727-1781), prenant connaissance du projet de Necker, Lettre à Dupont de Nemours, février 1778. La Tactique financière de Calonne (1901), G. Susane

Necker, ministre en charge des Finances en fait sinon en titre, est salué comme un nouveau Colbert qui va moderniser l’économie de la France. Banquier suisse ayant prêté de l’argent à l’abbé Terray (aux Finances en 1772), il espérait lui succéder en 1774, mais Turgot l’avait évincé.

En fait, Necker emprunte des sommes considérables pour faire face, sans nouveaux impôts, aux dépenses militaires. Et reprenant un projet de Turgot pour limiter le rôle des intendants, il tente une décentralisation qui multiplie les compromis – et mécontentera finalement tout le monde.

Les deux ministres sont l’un et l’autre honnêtes et compétents, mais Turgot, proche des physiocrates, prône une politique économique libérale. Il y a aussi opposition de caractère : le doctrinaire Turgot passe en force, quand Necker, philanthrope et diplomate, cherche la conciliation.

louis xvi

« Prenons-y garde, nous aurons peut-être un jour à nous reprocher un peu trop d’indulgence pour les philosophes et pour leurs opinions […] La philosophie trop audacieuse du siècle a une arrière-pensée. »1246

LOUIS XVI (1754-1793), Lettre à M. de Malesherbes, 13 décembre 1786. Correspondance politique et confidentielle inédite de Louis XVI, avec ses frères, et plusieurs personnes célèbres, pendant les dernières années de son règne, et jusqu’à sa mort (posthume, 1803)

Malesherbes a voulu la presse plus libre, aidé les philosophes à répandre leurs idées, permis à l’Encyclopédie de paraître, malgré le Parlement hostile. Plusieurs fois disgracié, il revient au Conseil du roi en 1787 et sera l’un de ses avocats en 1792.

Louis XVI manifeste ici une prise de conscience tardive d’un siècle de Lumières déjà répandues dans une opinion publique toujours plus avide de réformes.

« J’ai toujours eu pour principe qu’un peuple qui s’élance vers la liberté doit être inexorable envers les conspirateurs ; qu’en pareil cas, la faiblesse est cruelle, l’indulgence est barbare. »1276

ROBESPIERRE (1758-1794), Lettre, décembre 1792. Œuvres de Maximilien Robespierre (1840), Maximilien Robespierre, Albert Laponneraye, Armand Carrel

Devenu l’avocat du peuple, absolument sincère dans son extrémisme, il parle ici au nom du salut public. Ainsi la Révolution aboutit-elle logiquement à la Terreur. Mais la lutte contre les factions et les factieux n’aura de fin qu’avec la mort de Robespierre et ses amis.

mirabeau

« Le roi n’a qu’un homme, c’est sa femme. »1367

MIRABEAU (1749-1791). Marie-Antoinette, Correspondance, 1770-1793 (2005), Évelyne Lever

Ou encore, selon d’autres sources : « Le roi n’a qu’un seul homme, c’est la reine. »

Vérité connue de tous, éprouvée par Mirabeau devenu le conseiller secret de la couronne qu’il tente de sauver : il essaie donc de convaincre la reine avant le roi, dont la faiblesse et les retournements découragent les plus fervents défenseurs.

« Les choses qu’on peut écrire sont si désagréables qu’on n’en est pas souvent tenté. Hélas ! […] Voilà une bien triste année de passée, et Dieu seul sait ce qui arrivera dans celle-ci. L’horizon ne s’éclaircit pas. »1383

LOUIS XVI (1754-1793), Lettre à Mme de Polignac (grande amie de Marie-Antoinette), 3 janvier 1791. Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame Élisabeth : lettres et documents inédits (1865), Élisabeth de France

Le roi a commencé à préparer sa fuite, à la fin de l’année 1790. Dernier et dramatique cas de conscience en date du 26 décembre : il a dû accepter la loi du serment obligeant les prêtres à respecter la Constitution civile du clergé – mais les « jureurs » seront moins nombreux que les « réfractaires ». L’année à venir sera plus terrible encore, pour le roi.

« Il faut une âme atroce pour verser le sang de ses sujets, pour opposer une résistance et amener une guerre civile en France […] Pour réussir, il me fallait le cœur de Néron et l’âme de Caligula. »1391

LOUIS XVI (1754-1793), Lettre à M. de Bouillé, 3 juillet 1791. Procès de Louis XVI (1814), Maurice Méjan

Le roi écrit à l’un des organisateurs de la fuite à Varennes, émigré à Coblenz, qui tente encore d’obtenir sa libération auprès des cours européennes. Mais Louis XVI est incapable de vouloir l’irréparable : le sang versé lui fait toujours horreur, il s’en excuse auprès du marquis et prend sur lui l’échec de toute l’opération manquée de Varennes.

Depuis son retour, le roi est assigné à résidence au palais des Tuileries, « sous la surveillance du peuple ». Il entend les Parisiens hurler des injures derrière les grilles de la place Louis XV, rebaptisée place de la Révolution (aujourd’hui, place de la Concorde). La foule enragée menace de tuer « le roi traître » et son « Autrichienne ». « Plus de monarchie ! Plus de tyrans ! »

« Les brigands dirent, en entrant chez moi : « Où est-il, ce grand homme ? Nous venons le raccourcir. » C’est un des caractères de la Révolution que ce mélange de plaisanterie et de férocité. »1412

RIVAROL (1753-1801), Lettre, 12 mai 1797. Rivarol et la société française pendant la Révolution et l’émigration, études et portraits (1883), Mathurin de Lescure

Écrivain politique défenseur de la monarchie, Rivarol a prévenu l’irréparable et quitté Paris le 10 juin 1792, peu de jours avant l’irruption des « brigands » dans sa maison.

Marie-Antoinette

« Depuis longtemps, les factieux ne prennent plus la peine de cacher le projet d’anéantir la famille royale […] Si l’on n’arrive pas, il n’y a que la providence qui puisse sauver le roi et sa famille. »1421

MARIE-ANTOINETTE (1755-1793), Lettre à Fersen, 1er août 1792. Histoire de Marie-Antoinette (1892), Maxime de la Rocheterie

La reine appelle au secours le plus fidèle, le plus sûr, le plus passionné de ses alliés.

Axel de Fersen s’est impliqué, personnellement et financièrement, dans l’épisode de la fuite à Varennes. Bouleversé par son échec, il tente de convaincre toutes les cours européennes de sauver le couple royal. En vain.

Les deux amants s’écrivent et s’épanchent à profusion. Ils se sont revus en tête-à-tête le 13 février 1792. Le lendemain, Fersen a vu Louis XVI pour le convaincre de fuir, mais le roi ne peut s’y résoudre. Le manifeste de Brunswick n’a fait que dramatiser la situation. La reine en est douloureusement consciente.

« La fermentation est au comble, et tout semble présager pour cette nuit même la plus grande commotion à Paris. Nous sommes arrivés au dénouement du drame constitutionnel. »1422

ROBESPIERRE (1758-1794), Lettre à Couthon, 9 août 1792. Robespierre (1946), Gérard Walter

Et de conclure : « La Révolution va reprendre un cours plus rapide si elle ne s’abîme pas dans le despotisme militaire et dictatorial. » C’est bien vu : il écrit ces mots la veille du drame. Dans la nuit du 9 au 10 août, le tocsin sonne aux clochers de la capitale. Il annonce le massacre du 10 août.

« Vous connaissez mon enthousiasme pour la Révolution. Eh bien ! j’en ai honte. Elle est ternie par des scélérats, elle est devenue hideuse. »1433

Mme ROLAND (1754-1793), Lettre à un ami, 5 septembre 1792. Les Grands Procès de l’histoire (1924), Me Henri-Robert

Manon Roland est surtout connue pour avoir été la femme de son mari : l’histoire est injuste. Très cultivée, courtisée, mais fidèle, révolutionnaire de la première heure, elle est montée à Paris avec Jean-Marie Roland de la Platière, en 1791. Elle tient salon rue Guénégaud, reçoit les Brissot, Buzot, Pétion, Robespierre, et se passionne pour la politique, plus excitante que la vie conjugale avec un époux de vingt ans son aîné, qualifié par elle de vénérable vieillard aimé comme un père.

C’est elle, l’âme du mouvement girondin, avec une influence prépondérante durant les trois mois du ministère girondin (mars-juin 1792). Elle suivra ses amis politiques dans leur chute et leur mort. Pour l’heure, Mme Roland reflète l’opinion publique d’une grande partie de la France et déteste Danton… qui le lui rend bien.

« La royauté est anéantie, la noblesse et le clergé ont disparu, le règne de l’égalité commence. »1445

ROBESPIERRE (1758-1794), premier numéro des Lettres à ses commettants, à tous les Français, 30 septembre 1792. La Révolution française (1922), Albert Mathiez

Avocat peu éloquent à ses débuts (surnommé la Chandelle d’Arras), député discret sous la Constituante, absent de la Législative, Maximilien (de) Robespierre se révèle à la Convention, en nouveau meneur de la Révolution. Mais il n’improvise jamais, contrairement à Danton : il lit ses discours interminables, emphatiques et rhétoriques.

Robespierre et les Montagnards se déclarent partisans de mesures sociales que l’on pourrait qualifier de socialistes, voire communistes. Tous les députés, Montagnards comme Girondins, ont pourtant la même origine bourgeoise, aisée – un seul député ouvrier et 15 cultivateurs, à la Convention.

brissot

« La République française ne doit avoir pour bornes que le Rhin. »1453

Jacques-Pierre BRISSOT (1754-1793), Lettre à Dumouriez, 27 novembre 1792. J.-P. Brissot, correspondance et papiers (posthume, 1912), Jacques-Pierre Brissot de Warville

Selon l’historien Albert Mathiez, « Brissot affublait du bonnet rouge la vieille politique monarchique des frontières naturelles ». Dès 1791, il affirmait que la Révolution doit être « expansionniste, sous peine d’être détruite ».

« Nous ne pourrons être tranquilles que lorsque l’Europe, et toute l’Europe, sera en feu. »1456

Jacques-Pierre BRISSOT (1754-1793), Lettre à Servant, 26 novembre 1792. Robespierre : la vérité de la Révolution (1992), Jean Huguet

Au fil des lettres, des discours et des jours, Brissot se révèle l’un des plus constants partisans de la guerre, parmi les chefs girondins traditionnellement bellicistes. Mais les mêmes convictions se retrouvent dans toutes les tendances de l’assemblée, en cet automne combattant.

« L’Assemblée nationale renferme dans son sein les dévastateurs de ma monarchie, mes dénonciateurs, mes juges et probablement mes bourreaux ! On n’éclaire pas de pareils hommes, on ne les rend pas justes, on peut encore moins les attendrir. »1461

LOUIS XVI (1754-1793), Lettre à Malesherbes écrite à la prison du Temple, décembre 1792. Lettre LXXI, non datée. Collection des mémoires relatifs à la Révolution française (1822), Saint-Albin Berville, François Barrière

La Convention s’est érigée en tribunal : le procès du roi se tient donc dans la salle du Manège, toujours ouverte au public, ce qui dramatise encore l’événement.

Louis XVI, devenu Louis Capet (dynastie des Capétiens), choisit d’abord un avocat renommé, Target, qui se dérobe, craignant d’être compromis. Un autre accepte, Tronchet, mais émet des réserves pour préserver sa responsabilité. Malesherbes (73 ans) propose ses services, par fidélité au maître qui l’honora de sa confiance, en tant que ministre – le roi est fort touché par ce geste. Et Desèze viendra assister ses deux confrères.

Le roi écrit, dans la même lettre à Malesherbes : « Il faudrait s’adresser non à la Convention, mais à la France entière, qui jugerait mes juges, et me rendrait, dans le cœur de mes peuples, une place que je n’ai jamais mérité de perdre. » L’idée de l’appel au peuple, défendue par les Girondins, sera proposée, mais rejetée par la majorité de l’Assemblée. Le procès se déroule du 10 décembre 1792 au 20 janvier 1793.

« Je subirai le sort de Charles Ier, et mon sang coulera pour me punir de n’en avoir jamais versé. »1465

LOUIS XVI (1754-1793), Lettre à Malesherbes, écrite au Temple, décembre 1792. Mémoires du marquis de Ferrières (1822)

Précédent historique maintes fois rappelé : Charles Ier, roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, victime de la révolution anglaise, jugé par le Parlement, décapité en 1649.

Louis XVI, ce roi si faible, incapable de régner quand il avait le pouvoir et les hommes (quelques grands ministres), cet homme de 38 ans, prématurément vieilli, parfois comparé à un vieillard, va faire preuve de courage et de lucidité dans ces deux derniers mois. Toujours à son ami et avocat, Malesherbes, il écrit : « Je ne me fais pas d’illusion sur mon sort ; les ingrats qui m’ont détrôné ne s’arrêteront pas au milieu de leur carrière ; ils auraient trop à rougir de voir sans cesse sous leurs yeux leur victime. »

« Vous savez l’affreuse nouvelle, ma bonne Rose. Votre cœur, comme mon cœur, en a tressailli d’indignation. Voilà donc notre pauvre France livrée aux misérables qui nous ont déjà fait tant de mal […] Tous ces hommes qui devaient nous donner la liberté l’ont assassinée. »1486

Charlotte CORDAY (1768-1793), Lettre à une amie, 28 janvier 1793. Les Grands Procès de l’histoire (1924), Me Henri-Robert

C’est le cri du cœur d’une partie de la France, littéralement épouvantée d’avoir tué son roi.

Autre conséquence directe, imprévue sinon imprévisible, et la plus dramatique de toutes, la guerre de Vendée, une guerre civile qui va déchirer, endeuiller, marquer profondément le pays.

Mme ROLAND

« Le brigand qui persécute, l’homme exalté qui injurie, le peuple trompé qui assassine suivent leur instinct et font leur métier. Mais l’homme en place qui les tolère, sous quelque prétexte que ce soit, est à jamais déshonoré ! »1513

Mme ROLAND (1754-1793), Lettre au ministre de l’Intérieur, 20 juin 1793, prison de l’Abbaye. Lettres de Madame Roland de 1780 à 1793 (1902), publiées par Claude Perroud

Le ministre s’appelle Garat, il a remplacé Roland, son mari. Elle le connaît et le juge ainsi : « aimable homme de société, homme de lettres médiocre et détestable administrateur ». Il l’a laissé arrêter et emprisonner à l’Abbaye. Jean-Marie Roland a réussi à fuir, avec quelques Girondins. Elle écrit aussi à la Convention, au ministre de la Justice, des lettres cinglantes.

« Les tyrans peuvent me persécuter : mais m’avilir ? Jamais, jamais ! »1518

Mme ROLAND (1754-1793), Lettre à Buzot, début de l’été 1793. Mémoires de Mme Roland (1840), Mme Roland, Jules Ravenel

« Derrière les grilles et les verrous, je suis plus paisible avec ma conscience que mes oppresseurs ne le sont avec leur domination. »

Le cœur de Manon parle plus encore que sa raison : libérée de la présence de son mari, elle ressent son arrestation comme un soulagement et laisse libre cours à sa passion (platonique) pour Buzot : « Je chéris ces fers où il m’est libre de t’aimer sans partage. » Relâchée le 24 juin, arrêtée une heure après, placée à Sainte-Pélagie, transférée à la Conciergerie, dite l’antichambre de la mort, elle attend son jugement, le 8 novembre. Respectée par les gardiens, elle peut avoir du matériel pour écrire et recevoir des visites. Ses Mémoires (sous-titrées Appel à l’impartiale postérité) sont destinées à sa fille Eudora.

« J’ai vu des membres de ce tribunal ; ils ont plutôt l’air de bourreaux que de juges. »1556

Pierre-René choudieu (1761-1838), lettre au Comité de salut public, 1793. Quelques souvenirs du règne de la Terreur à Cambrai (1860), Pierre-Joseph Thénard

Même un Montagnard très motivé dans ses activités révolutionnaires, répressif sur le terrain, ardent à pétitionner contre les ennemis de la patrie, s’effraie publiquement des jugements expéditifs du Tribunal révolutionnaire.

« Il n’y a que deux espèces de plans de campagne, les bons et les mauvais. Les bons échouent presque toujours par des circonstances imprévues qui font souvent réussir les mauvais. »1561

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Correspondance (posthume)

Le capitaine Bonaparte, chef d’artillerie, entre à 24 ans dans l’histoire au siège de Toulon : les Anglais occupaient la ville, reprise à l’ennemi le 18 décembre 1793.

« Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux ; on n’a pas le sentiment de sa captivité, on est libre quand on dort. »1581

Camille DESMOULINS (1760-1794), Lettre à Lucile, 1er avril 1794.  Œuvres de Camille Desmoulins (posthume, 1866)

Après les Hébertistes trop enragés vient le tour des Dantonistes trop modérés. Danton, Desmoulins, Lacroix et Philippeaux : arrêtés le 30 mars, sitôt jugés pour crime d’indulgence. Telle est la logique de la Terreur. « Le nombre des coupables n’est pas si grand ! », dit Robespierre le 31 mars. Mais il est petit à l’infini, si les proscriptions n’ont pas de fin.

« Il faut avoir le courage de l’avouer, Madame, longtemps nous n’avons point compris la révolution dont nous sommes les témoins, longtemps nous l’avons prise pour un événement. Nous étions dans l’erreur : c’est une époque ; et malheur aux générations qui assistent aux époques du monde ! »1626

Joseph de MAISTRE (1753-1821), Lettre à la marquise de Costa, 1794. Joseph de Maistre (1963), Claude-Joseph Gignoux

Lettre écrite après un an d’exil en Suisse, terre d’asile pour beaucoup d’émigrés. Ce philosophe, magistrat et historien, fut d’abord acquis aux idées nouvelles – le roi lui-même n’y était pas hostile. Mais les excès et les dérives le poussent dans le camp des contre-révolutionnaires.

Bien des nobles de cette époque ont dû penser ainsi. Les peuples heureux n’ont pas d’histoire, et la Révolution est et reste l’époque la plus mémorable de l’histoire de France, pour le meilleur et pour le pire, avec un inventaire toujours à suivre.

« Le Directoire est persuadé, citoyen général, que vous regardez la gloire des beaux-arts comme attachée à celle de l’armée que vous commandez. L’Italie leur doit en grande partie ses richesses et son illustration ; mais le temps est arrivé où leur règne doit passer en France pour affermir et embellir celui de la liberté. »1660

Le Directoire exécutif au Général en chef Bonaparte, Lettre du 7 mai 1796, 18 floréal an IV. Correspondance inédite officielle et confidentielle de Napoléon Bonaparte (1809), Napoléon Ier, Charles-Théodore Beauvais de Préau

La campagne d’Italie rapporte beaucoup d’œuvres d’art à la France. Tableaux de Vinci, Corrège, Michel-Ange, Rubens, vases sacrés, trésors de paroisses et de couvents, madones et saints emballés, déballés… admirés ! Le bourgeois trouve « très convenable et très économique de ne pas être obligé de faire le voyage d’Italie pour voir des monuments qui ne seront nullement déplacés à Paris » (Albert Sorel, Bonaparte en Italie).

« Vos intérêts sont ceux de la République, votre gloire celle de la nation entière. Vous êtes le héros de la France. »1665

Lazare CARNOT (1753-1823), Lettre au général Bonaparte, 3 janvier 1797. L’Europe et la Révolution française, Cinquième partie, Bonaparte et le Directoire (1903), Albert Sorel

Cette lettre du Directeur exprime l’opinion générale devant les victoires de Bonaparte en Italie.

« Je rentre avec joie dans les rangs de simple citoyen. »1678

Paul BARRAS (1755-1829), Lettre de démission, 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799). Mémoires de Barras, membre du Directoire (posthume, 1896), Paul Barras (vicomte de)

Bonaparte obligea sans doute ce puissant Directeur à écrire ces mots : « Quel que soit le poste où l’appelle désormais l’intérêt public, les périls de la liberté sont surmontés et les intérêts des armées sont garantis. Je rentre avec joie… » Non sans raison, Bonaparte se méfiait du personnage.

Ce 18 brumaire, trois Directeurs ont démissionné – Sieyès et Ducos, spontanément, et Barras contraint. Les deux autres, suspects de sympathies jacobines, sont destitués et arrêtés. Il n’y a plus d’exécutif, reste le pouvoir législatif, avec les deux Assemblées.

Napoléon

« Souvenez-vous que je marche accompagné du dieu de la guerre et du dieu de la fortune. »1679

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Conseil des Anciens, 19 brumaire an VIII (10 novembre 1799). Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

Les députés des deux assemblées doivent voter la révision de la Constitution, encore faut-il convaincre le Conseil des Cinq-Cents, majoritairement contre. De crainte que le peuple parisien ne s’invite aux débats, les élus vont se réunir le lendemain au château de Saint-Cloud.

Bonaparte harangue les « Citoyens représentants ». Les Anciens ne réagissent pas, mais il est hué par les Cinq-Cents. Sa rhétorique menaçante rappelle les grandes heures révolutionnaires – et l’époque est révolue. On crie : « À bas le dictateur ! »

Lucien Bonaparte, qui préside l’Assemblée, sauve son frère défaillant, évacué de la salle par les grenadiers. Il invoque des menaces de mort, Murat fait donner la troupe, ses hommes chargent à la baïonnette, les députés se dispersent. Le coup d’État parlementaire du 18 Brumaire est devenu militaire et réussit finalement le 19.

« J’envie votre heureux sort ; vous allez, avec des braves, faire de belles choses. Je troquerais volontiers ma pourpre consulaire pour une épaulette de chef de brigade sous vos ordres. »1699

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), au général Moreau, commandant en chef de l’armée du Rhin, 16 mars 1800. Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

Le Premier Consul, très actif à Paris et préparant d’indispensables réformes, avoue au général qu’il s’ennuie, quand il ne fait pas la guerre – qui a repris en Italie, face aux Autrichiens. C’est la suite de la deuxième coalition, alliance des puissances européennes (dont l’Angleterre) contre la France. Deux mois plus tard, trop heureux, il part « à grands pas au secours de l’armée d’Italie pour lui donner un coup de main ».

« C’est sur le champ de bataille de Marengo, au milieu des souffrances et environné de quinze mille cadavres, que je conjure Votre Majesté d’écouter le cri de l’humanité et de ne pas permettre qu’une génération de deux braves et puissantes nations s’entr’égorge pour des intérêts qui lui sont étrangers. »1709

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre du Premier Consul à l’empereur d’Autriche, 25 décembre 1800. Histoire de l’empereur Napoléon Ier, surnommé le Grand (1867), Nicolas Batjin

Après Marengo, il souhaite transformer l’armistice en paix véritable, pour se « donner uniquement à l’administration de la France ». Mais après une courte trêve, la guerre continue : au total, vingt-trois années, le conflit remontant à la Révolution.

« L’espace qui sépare la Grande-Bretagne du continent n’est point infranchissable. »1718

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre à Talleyrand, ministre des Relations extérieures, 19 avril 1801. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux.

Cela sonne comme une menace. En février 1798, le Directoire soumit à Bonaparte un projet d’invasion de l’Angleterre. Sur le sage conseil de Talleyrand, l’ambitieux a renoncé, préférant combattre l’ennemi en Méditerranée, d’où la campagne d’Égypte. Mais l’idée revient.

« Les conquérants habiles ne sont jamais brouillés avec les prêtres. »1719

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre à Lucien Bonaparte, ambassadeur à Madrid, 18 avril 1801. Courrier littéraire, XIXe siècle (1848), Émile Henriot

Dans cet esprit, le Premier Consul signe avec le pape Pie VII le Concordat du 15 juillet 1801, adopté le 8 avril 1802 par les Assemblées. Ce compromis religieux règle les relations entre l’Église et l’État, jusqu’à la loi consacrant leur séparation, en 1905.

« Bonaparte, très en colère de l’impassibilité de Paris, a dit à ses courtisans réunis : « Que leur faut-il donc ? » Et personne ne s’est levé pour lui dire : « La liberté, citoyen consul, la liberté ! » »1723

Mme de STAËL (1766-1817). Lettres inédites de Mme de Staël à Henri Meister (posthume, 1903)

C’est évidemment le genre de vérité que le « citoyen consul » et futur empereur ne saurait entendre.

Napoléon égypte

« Je suis annulé de la nature humaine ! j’ai besoin de solitude et d’isolement ; la grandeur m’ennuie ; le sentiment est desséché ; la gloire est fade ; à 29 ans, j’ai tout épuisé. »1767

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre à Joseph Bonaparte, Le Caire 25 juillet 1799. Dictionnaire des citations françaises, Le Robert

C’est moins un mot historique (après la victoire d’Aboukir) qu’un diagnostic de dépression nerveuse – brève, il va aussitôt quitter l’Égypte et rentrer à Paris pour préparer son coup d’État de brumaire.

Hyperactif quasi maladif, infatigable battant, il songe au suicide, la première fois à 17 ans. Il fera plusieurs tentatives, à Arcis-sur-Aube où il se bat (1814), à Fontainebleau après l’abdication, où il use du poison, puis à l’île d’Elbe, lieu du premier exil, avant de reprendre courage. Brèves faiblesses d’un homme fort.

« Il y a différentes manières d’assassiner un homme : par le pistolet, par l’épée, par le poison ou par l’assassinat moral. C’est la même chose, au définitif, excepté que ce dernier moyen est le plus cruel. »1776

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Correspondance

Qui veut la fin veut les moyens, et l’assassinat du duc d’Enghien, sommairement jugé et fusillé de nuit, dans les fossés du château de Vincennes, sera « pire qu’un crime, une faute ».

L’assassinat moral, par calomnie, manipulation, fausses dénonciations, attaques propres à déshonorer l’adversaire, Napoléon a pratiqué tout cela, aidé par sa police, sa diplomatie, ses services secrets. Il en fut également victime. Aucun homme, de son vivant comme après sa mort, n’aura été davantage exposé à cet assassinat moral, pratiqué par tous les opposants, royalistes ou Jacobins, athées ou religieux, parlementaires ou terroristes, intrigants ou ambitieux, ingrats ou traîtres à sa mémoire. Peut-on dire que c’est malheureusement « de bonne guerre » ?

Le seul assassinat moral qu’il redoute concerne son fils, l’Aiglon. Il sait la fragilité du prince, et comme il sera exposé. Sa mort prématurée le sauvera, paradoxalement.

« Les femmes sont l’âme de toutes les intrigues, on devrait les reléguer dans leur ménage, les salons du gouvernement devraient leur être fermés. »1779

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre de celui qui n’est encore que jeune général à son frère Joseph, 8 septembre 1795. Dictionnaire des citations françaises, Le Robert

On croirait lire Richelieu. Et dans le même esprit : « Mieux vaut que les femmes travaillent de l’aiguille que de la langue, surtout pour se mêler des affaires politiques. »

Sa misogynie est connue. Elle a des conséquences juridiques, dans le Code civil : la femme vit sous la tutelle du mari, qui peut l’envoyer en prison si elle commet un adultère. Un homme dans la même situation sera puni d’une simple amende. Même inégalité de traitement en matière de divorce : pour l’obtenir, la femme doit établir que son époux a établi sa concubine au foyer commun. Par ailleurs, l’instruction est réservée aux hommes, dans les lycées et à l’Université.

Il motive cette misogynie avec des attendus laborieux : « La femme est notre propriété, nous ne sommes pas la sienne ; car elle nous donne des enfants, et l’homme ne lui en donne pas. Elle est donc sa propriété comme l’arbre à fruit est celle du jardinier. » Ou des considérations domestiques : « Les hommes sont faits pour le grand jour. Les femmes sont faites pour l’intimité de la famille et pour vivre dans leur intérieur. »

Bien que misogyne, Napoléon a beaucoup de maîtresses, mais ce n’est pas un bon amant – en homme trop pressé, il n’ôte même pas ses bottes. Il a beaucoup aimé sa première femme – Joséphine, qui l’a beaucoup trompé. Et très peu la seconde, Marie-Louise, qui lui a quand même fait un fils, l’Aiglon.

« Je m’afflige de ma manière de vivre qui, m’entraînant dans les camps, dans les expéditions, détourne mes regards de ce premier objet de mes soins […], une bonne et solide organisation de ce qui tient aux banques, aux manufactures et au commerce. »1804

NAPOLÉON Ier (1769-1821) à Barbé-Marbois, Camp de Boulogne, 24 août 1805. Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

Ce regret de ne pas faire assez pour les institutions revient souvent. Pourtant, Napoléon Ier Empereur, après Bonaparte Premier Consul, fit beaucoup en ce domaine, mais loin des champs de bataille et de ses hommes, il avouait s’ennuyer.

Boulogne est un lieu stratégique : Napoléon y concentre son armée, avec une grande flotte, en vue du débarquement en Angleterre, si longtemps rêvé.

« Votre Sainteté est souveraine de Rome, mais j’en suis l’Empereur. »1812

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Lettre à Sa Sainteté le Pape, Paris, 13 février 1806. L’Église et la Révolution française : histoire des relations de l’Église et de l’État (1864), Edmond de Pressensé

En vertu du Concordat (1801), il précise : « Nos conditions doivent être que Votre Sainteté aura pour moi, dans le temporel, les mêmes égards que je lui porte pour le spirituel. » Mais les relations vont se gâter, entre ces deux fortes personnalités.

Pie VII voit d’un mauvais œil toute l’Italie passer sous la domination française, les territoires annexés au fur et à mesure des conquêtes impériales et les enclaves pontificales occupées par Joseph Bonaparte, nouveau roi de Naples.

« Un roi doit se défendre et mourir dans ses États. Un roi émigré et vagabond est un sot personnage. »1815

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Lettre à Joseph, roi de Naples, 9 août 1806. Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

L’empereur a chassé les Bourbons du royaume de Naples, pour y mettre son frère aîné. Mais il n’approuve pas toujours la politique des nouveaux souverains qu’il essaime un peu partout en Europe et ceux-ci ont souvent des difficultés avec leurs peuples. Ainsi Joseph, qui entreprend des réformes inspirées du Consulat et se montre bien faible, oubliant que « la force et une justice sévères sont la bonté des rois ».

« À tout peuple conquis, il faut une révolte, et je regarderai une révolte à Naples comme un père de famille voit une petite vérole à ses enfants, pourvu qu’elle n’affaiblisse pas trop le malade. »1816

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Lettre à Joseph, roi de Naples, 17 août 1806. Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

Napoléon use d’une métaphore singulière, pour être mieux compris de son aîné. Joseph ne restera que deux ans sur ce trône. Remplacé par Murat, il se retrouvera en Espagne où la population madrilène se révoltera bien davantage.

« J’écris au ministre de la Police d’en finir avec cette folle de Mme de Staël, et de ne pas souffrir qu’elle sorte de Genève, à moins qu’elle ne veuille aller à l’étranger faire des libelles. »1822

NAPOLÉON Ier (1769-1821), à Regnault de Saint-Jean-d’Angély, procureur général de la Haute Cour, 20 avril 1807. Les Opposants à Napoléon : l’élimination des royalistes et des républicains, 1800-1815 (2003), Gérard Minart

Napoléon est de plus en plus irrité par cette femme qui le hait d’autant plus qu’elle voulut se faire aimer de lui, jadis : les deux plus grands génies du siècle, lui l’homme et elle la femme, n’étaient-ils pas faits pour cela, pensait-elle ! Ce n’était certainement pas le genre de maîtresse qu’il recherchait.

« C’est la dernière fois que j’entre en discussion avec cette prêtraille romaine. »1829

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Lettre à Eugène de Beauharnais, 22 juillet 1807. « L’Église romaine et les Négociations du Concordat (1800-1814) », Revue des deux mondes, tome LXXII (1867)

La « prêtraille », c’est le pape. Et l’empereur sous-estime l’adversaire.

Pie VII refuse d’annuler le mariage (américain) de Jérôme Bonaparte, le cadet de ses quatre frères, mineur à l’époque. Il refuse aussi de se joindre au blocus contre l’Angleterre, au nom de sa neutralité de pasteur universel.

Napoléon menace et charge Eugène, son beau-fils (qu’il a fait vice-roi d’Italie), de passer le message : « Si l’on veut continuer à troubler les affaires de mes États, je ne reconnaîtrai le pape que comme évêque de Rome […] Je ne craindrai pas de réunir les Églises gallicane (française), italienne, allemande, polonaise, dans un concile pour faire mes affaires sans pape. » Ce qui se fera, en 1811.

Après le Concordat, compromis religieux qui satisfait les deux partis, et le sacre qui comble l’orgueil de l’empereur, les relations des deux hommes vont tourner au drame. Napoléon annexe les États de l’Église, le pape va l’excommunier, l’empereur le fait enlever et le maintient prisonnier en « otage ».

« Je vous dispense également de me comparer à Dieu […] Je veux croire que vous n’avez pas réfléchi à ce que vous m’écriviez. »1832

NAPOLÉON Ier (1769-1821), au vice-Amiral Decrès, ministre de la Marine, 22 mai 1808. Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

L’empereur est entouré de courtisans, mais la servilité a des limites ! Il écrit une lettre furieuse à Decrès, homme par ailleurs courageux (au combat) et compétent (sur les questions maritimes) : abordant divers sujets, mais finissant sur ces mots : « Je vous dispense également de me comparer à Dieu. Il y a tant de singularité et d’irrespect pour moi, dans cette phrase, que je veux croire que vous n’avez pas réfléchi à ce que vous écriviez. Je plains votre jugement… »

À la décharge du ministre de la Marine (en poste de 1801 à 1814), rappelons les mots du catéchisme impérial (1806) qu’il a dû prendre au pied de la lettre : « Dieu a établi Napoléon, notre souverain, l’a rendu son image sur la terre […] Honorer et servir notre empereur est donc honorer et servir Dieu. »

« Je sais qu’il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu, mais le Pape n’est pas Dieu. »1852

NAPOLÉON Ier (1769-1821) au Comité ecclésiastique, Paris, 16 mars 1811. Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

Pour l’heure, Pie VII est prisonnier à Savone depuis bientôt deux ans, et les affaires religieuses complètement désorganisées en France. D’où la décision de Napoléon : convoquer un concile pour mettre de l’ordre.

« La paix ? Mais nous n’avons pas encore fait la guerre. Ma campagne ne fait que commencer. »1856

ALEXANDRE Ier (1777-1825), Réponse à la lettre de Napoléon, 5 octobre 1812. Koutouzov : le vainqueur de Napoléon (1990), Serge Nabokov, Sophie de Lastours

Napoléon proposait à son « frère l’empereur Alexandre » d’arrêter sa marche, mais le tsar ne cédera pas. « Je préférerais m’exiler à Vladivostok et me faire pousser une barbe de trois pieds de long plutôt que de traiter avec lui. L’Europe est désormais trop petite pour nous deux. » Et il peut compter sur le général Hiver, pour vaincre l’envahisseur.

« C’en est fini de Bonaparte. »1857

METTERNICH (1773-1859), Lettre à son ami Hudelist (conseiller d’État), après son entrevue avec Napoléon, 26 juin 1813. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Le chancelier d’Autriche vient de terminer son dialogue avec Napoléon, en abandonnant le ton diplomatique : « Vous êtes perdu, Sire ! Je m’en doutais en venant ici, maintenant je le sais ! »

Il en est sûr, malgré la victoire de Napoléon sur les Prussiens (Lützen) et sur les Russes (Bautzen). L’armistice, signé à Pleiswitz le 4 juin, n’est qu’un cessez-le-feu qui permet aux coalisés de resserrer les rangs et à l’Autriche de François Ier d’entrer dans la sixième coalition. La guerre reprend.

Après la campagne de Russie et avant la campagne de France, c’est la campagne d’Allemagne. Napoléon repart, laissant la régence à Marie-Louise.

« Ma bonne Louise, victoire ! J’ai détruit douze régiments russes, fait six mille prisonniers, quarante pièces de canon, deux cents caissons, pris le général en chef et tous les généraux, plusieurs colonels. Je n’ai pas perdu deux cents hommes. Fais tirer le canon des Invalides et publier cette nouvelle à tous les spectacles. »1882

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Lettre à Marie-Louise au soir de la bataille de Champaubert (commune de la Marne), 10 février 1814. La Chute ou l’Empire de la solitude (2008), Dominique de Villepin

C’est une victoire sur les Russes et les Prussiens, cinq fois supérieurs en nombre. Napoléon va encore faire des prouesses à Montmirail, Château-Thierry, Nangis. Et à Montereau où il attaque, toujours en tête des troupes, sur son cheval… Mais l’empereur sait que voilà le commencement de la fin.

« Maintenant, Sire, la coalition est dissoute, et elle l’est pour toujours […] la France n’est plus isolée en Europe. »1922

TALLEYRAND (1754-1838), Lettre à Louis XVIII, 4 janvier 1815. Correspondance inédite du prince de Talleyrand et du roi Louis XVIII pendant le Congrès de Vienne, publiée sur les manuscrits conservés au Dépôt des Affaires Étrangères (1881)

Message venu du congrès de Vienne, où Talleyrand, intrigant comme il sait l’être et souvent pour le bien de la France, a conclu un traité secret avec l’Autriche et l’Angleterre contre la Prusse et la Russie. C’est un exploit diplomatique : le représentant du pays vaincu a réussi à diviser les Alliés, à limiter les exigences de la Prusse et de la Russie ! L’épisode des Cent-Jours va ruiner tous ses efforts.

« J’avais demandé vingt ans ; la destinée ne m’en a donné que treize. »1950

NAPOLÉON Ier (1769-1821), au lendemain de Waterloo. Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

Notes sur les « Lettres écrites de Paris pendant le dernier règne de l’empereur Napoléon », entre le 8 avril et le 20 juillet. La phrase est exacte, mais pas le compte. En 1802, Napoléon Bonaparte, Premier Consul, est déjà maître de la France et de son destin, depuis le coup d’État de Brumaire (1799), et même depuis la campagne d’Italie qui lui apporta la gloire et la popularité, dès 1797. Les historiens parlent généralement d’une aventure de vingt-deux ans.

Paradoxalement, cet épisode des Cent-Jours, catastrophique pour la France, va nourrir le mythe : Napoléon est redevenu un héros, il a forcé le destin jusqu’à la fin et la légende va suivre.

« Je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celles du plus constant, du plus généreux de mes ennemis. »1957

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Lettre au régent d’Angleterre, 13 juillet 1815. Le Plutarque français : vies des hommes et femmes illustres de la France (1847), Édouard Mennechet

Le vaincu s’adresse au vainqueur, le futur Georges IV – en fait, le régent exerce le pouvoir, son père Georges III étant devenu définitivement fou en 1810. Diverses destinations furent envisagées pour l’exil, notamment les États-Unis d’Amérique - cela ne s’est pas fait, pour diverses raisons.

« Madame, Napoléon est en route pour Sainte-Hélène. »1958

METTERNICH (1773-1859), Lettre à Marie-Louise, 13 août 1815. Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

C’est l’apogée de sa carrière politique. Ministre autrichien des Affaires étrangères depuis 1809, artisan du mariage de Napoléon avec la fille de l’empereur d’Autriche, qui scellait une politique d’alliance avec la France, il ne s’entendit pas avec Napoléon qui, de surcroît, menaçait trop l’équilibre européen tel qu’il l’entend, pour le bien de l’Autriche.

Metternich a donc favorisé le retour des Bourbons, étant l’un des personnages importants du congrès de Vienne qui s’est achevé le 9 juin 1815, donnant toutes satisfactions territoriales et morales à l’Autriche.

« J’espère qu’on le traitera avec bonté et douceur, et je vous prie, très cher papa, d’y contribuer. »1959

MARIE-LOUISE (1791-1847), Lettre à son père l’empereur d’Autriche, 15 août 1815. Revue historique, 28e année, volume LXXXII (1903)

La femme de l’empereur déchu ajoute : « C’est la seule prière que je puisse oser pour lui et la dernière fois que je m’intéresse à son sort, car je lui dois de la reconnaissance pour la tranquille indifférence dans laquelle il m’a laissée vivre, au lieu de me rendre malheureuse. » Ce sont vraiment des paroles de fille et d’épouse soumise.

« Vous savez la mort de Bonaparte. Qui nous aurait dit, il y a dix ans, que cette mort serait un si petit événement ! »1983

Astolphe de CUSTINE (1790-1857), Lettre au marquis de La Grange, 8 juillet 1821. Lettres inédites au marquis de La Grange (posthume, 1925), Astolphe Custine (marquis de)

« Quelle étonnante machine que le monde ! » ajoute de Custine, homme de lettres homosexuel, dont la vie familiale est très marquée par tous les événements historiques, depuis la Révolution. Napoléon est mort, mais sa légende va rester vivante dans les esprits.

« On réprime une émeute avec des soldats, on fait une élection avec des paysans. Mais les soldats et les paysans ne suffisent pas pour gouverner. Il y faut le concours des classes supérieures qui sont naturellement gouvernantes. »2051

François GUIZOT (1787-1874), Lettre de 1852. Histoire de la France : les temps nouveaux, de 1852 à nos jours (1971), Georges Duby

Guizot est aussi l’historien de l’irrésistible ascension bourgeoise. Sous la Restauration, il a quitté le gouvernement quand les libéraux ont perdu le pouvoir, et a été suspendu de ses cours d’histoire moderne à la Sorbonne, en raison de son opposition au régime monarchiste. Le même homme tombera et entraînera dans sa chute la Monarchie de Juillet, pour cause de conservatisme excessif.

« J’appelle bourgeois quiconque pense bassement. »2053

Gustave FLAUBERT (1821-1880), Correspondance (1842)

Définir la bourgeoisie, pour la critiquer, est un exercice tentant pour les écrivains témoins de leur temps. Cette définition de la nouvelle classe régnante sous la monarchie de ce roi bourgeois est signée d’un fils de grand bourgeois (père médecin-chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen), passionné de littérature et particulièrement inspiré par la sottise bourgeoise qui s’affiche, insolente.

george sand

« Vive la République ! Quel rêve ! […] On est fou, on est ivre, on est heureux de s’être endormi dans la fange et de se réveiller dans les cieux. »2150

George SAND (1804-1876), Lettre au poète ouvrier Charles Poncy, 9 mars 1848, Correspondance (posthume)

La Dame de Nohant, populaire par ses romans humanitaires et rustiques, se précipite à Paris et s’enthousiasme comme ses confrères pour la République. Elle fonde La Cause du Peuple (hebdomadaire dont Sartre fera revivre le nom et qui deviendra Libération), elle ne pense plus qu’à la politique, le proclame et s’affiche aux côtés de Barbès (émeutier révolutionnaire libéré de prison par la récente révolution), Louis Blanc et Ledru-Rollin (membres du gouvernement provisoire).

« Le gouvernement est composé d’hommes excellents pour la plupart, tous un peu incomplets et insuffisants à une tâche qui demanderait le génie de Napoléon et le cœur de Jésus. »2155

George SAND (1804-1876), Lettre au poète ouvrier Charles Poncy, mars 1848. L’Écrivain engagé et ses ambivalences : de Chateaubriand à Malraux (2003), Herbert R. Lottman

Les « hommes excellents », Lamartine en tête, sont des républicains radicaux et surtout modérés, députés de l’opposition sous la Monarchie de Juillet (Ledru-Rollin, Marie, Dupont de l’Eure, Garnier-Pagès, Arago le savant) ou des journalistes de gauche (Marrast, rédacteur du National, Flocon de La Réforme) et quelques socialistes imposés par les forces révolutionnaires (Louis Blanc, Albert, un mécanicien). Pour eux, le plus dur est à venir, mais après une première série de décrets les premiers jours, ce gouvernement a déjà dû se rendre impopulaire en augmentant les impôts de 45 %, d’où le mécontentement des paysans. Toute la province se méfie à présent des décisions venues de Paris. Les circulaires du radical Ledru-Rollin passent mal à Bordeaux, Besançon, Beauvais, Troyes. Lamartine doit aussi rassurer les modérés effrayés par les premières manifestations de rues dans la capitale, pour retarder la date des élections, reportées au 23 avril.

« J’ai honte aujourd’hui d’être Française, moi qui naguère en étais si heureuse […] Je ne crois plus à l’existence d’une république qui commence par tuer ses prolétaires. »2174

George SAND (1804-1876), Lettre à Charlotte Marliani, juillet 1848. Les Écrivains devant la Révolution de 1848 (1948), Jean Pommier

Elle écrit ces mots à sa confidente et amie, montrant à quel point son cœur est du côté des émeutiers. La « bonne dame de Nohant » n’aura pas la même inconditionnalité pour la Commune de Paris en 1871.

« Il faut s’avouer impuissant devant cette fatalité politique d’un nouvel ordre dans l’histoire : le suffrage universel. »2187

George SAND (1804-1876), Lettre à Joseph Mazzini, novembre 1848, Correspondance (posthume)

« Je travaille, j’attends le 10 décembre comme tout le monde. Il y a là un gros nuage, ou une grande mystification, et il faut s’avouer impuissant… » La dame de Nohant semble résignée, comme Lamartine.

flaubert

« La censure quelle qu’elle soit me paraît une monstruosité, une chose pire que l’homicide ; l’attentat contre la pensée est un crime de lèse-âme. La mort de Socrate pèse encore sur le genre humain. »2225

Gustave FLAUBERT (1821-1880), Lettre à Louise Colet (1852), Correspondance (posthume)

La répression a touché d’abord la presse républicaine. La plupart de ses journaux ont disparu au lendemain du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Suivent quatre décrets de février et mars 1852, qui enlèvent en fait toute liberté à la presse, placée sous contrôle du ministère de la Police.

« La grande moralité de ce règne-ci sera de prouver que le suffrage universel est aussi bête que le droit divin, quoique un peu moins odieux. »2244

Gustave FLAUBERT (1821-1880), Lettre à George Sand, 1869. La Nouvelle Revue, volume XXVI (1884)

Progrès majeur pour la démocratie, l’instauration du suffrage universel apparaît prématurée à beaucoup de contemporains et d’historiens : l’opinion publique est aisément manipulée, souvent sollicitée par l’empereur et ses préfets. L’Empire est né de ce suffrage populaire et a vécu sur cette assise très large, avant de s’effondrer.

« Je suis aussi bien l’empereur des Arabes que l’empereur des Français. »2284

NAPOLÉON III (1808-1873), Lettre publique de l’empereur au maréchal Pélissier, gouverneur militaire de l’Algérie, 6 février 1863. La Politique impériale exposée par les discours et proclamations de l’empereur Napoléon III (1868), Napoléon III

La Constitution de 1852 a déclaré l’Algérie « territoire français » et l’a divisée en trois départements. La colonisation officielle se poursuit avec 200 000 Européens (dont 120 000 Français), mais l’empereur précise : « L’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe ; les indigènes ont comme les colons un « droit égal » à ma protection. »

Cette lettre définit la nouvelle politique impériale qui entend concilier les intérêts des musulmans et des Français.

« Pour être libres, les électeurs ont besoin d’être éclairés par le préfet. Désignez hautement, comme dans les élections précédentes, les candidats qui inspirent le plus de confiance au gouvernement. »2285

Duc de PERSIGNY (1808-1872), ministre de l’Intérieur, Lettre aux préfets, 8 mai 1863. Le Moniteur universel, 10 mai 1863

Ces consignes pour le renouvellement du Corps législatif montrent que le candidat officiel reste une institution sacrée du Second Empire ! Malgré le « demi-tour à gauche », rien n’a changé depuis 1857 : « Le gouvernement veut le triomphe de ses candidats, comme Dieu veut le triomphe du bien, laissant à chacun la liberté du mal » (préfet de Dordogne).

Pourtant, les élections du 31 mai 1863 feront date : plus de 5 millions de voix pour les candidats officiels qui ont 251 sièges, mais près de 2 millions pour l’opposition qui est donc en progrès, avec 15 élus « indépendants » (l’Union libérale regroupant divers mécontents, légitimistes, orléanistes, protectionnistes et catholiques) et 17 élus républicains, dont Thiers à Paris. L’empereur est furieux. Il renvoie le fidèle Persigny (fait quand même sénateur et duc) et opère un remaniement ministériel.

« Rugissons contre Monsieur Thiers ! Peut-on voir un plus triomphant imbécile, un croûtard plus abject, un plus étroniforme bourgeois ! Non, rien ne peut donner l’idée du vomissement que m’inspire ce vieux melon diplomatique, arrondissant sa bêtise sur le fumier de la bourgeoisie. »2293

Gustave FLAUBERT (1821-1880), Lettre à George Sand (1867). George Sand et la politique (2001), Bernard Hamon

Thiers, élu député de Paris en mai 1863, est devenu le chef de l’opposition libérale (le Tiers Parti) depuis son discours du 11 janvier 1864 sur les « libertés nécessaires » (individuelle, électorale, de presse). À 70 ans, il reste un orateur pugnace qui va tenir le devant de la scène politique pendant une décennie, jusqu’à sa mort en 1877. Pour l’heure, il dénonce la diplomatie de plus en plus aventureuse et bientôt malheureuse de l’empereur, avec une prescience du péril prussien.

« Monsieur mon frère, n’ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté. Je suis, de Votre Majesté, le bon frère, Napoléon. »2318

NAPOLÉON III (1808-1873), Lettre à Guillaume Ier, Sedan, 1er septembre 1870. La Débâcle (1893), Émile Zola

Lettre immédiatement portée au vainqueur qui répond : « Monsieur mon frère, en regrettant les circonstances dans lesquelles nous nous rencontrons, j’accepte l’épée de Votre Majesté, et je la prie de vouloir bien nommer un de vos officiers muni de vos pleins pouvoirs, pour traiter de la capitulation de l’armée qui s’est si bravement battue sous vos ordres. De mon côté, j’ai désigné le maréchal de Moltke, à cet effet. Je suis, de Votre Majesté, le bon frère. » Signé, Guillaume Ier.

La capitulation est signée au château de Bellevue, dans la nuit du 1er septembre 1870. Conditions terribles : toute l’armée de Sedan sera internée en Allemagne, y compris l’empereur, prisonnier. La capitulation est publiée le 2, effective le 3.

« Nous mangeons du cheval, du rat, de l’ours, de l’âne. »2347

Victor HUGO (1802-1885), L’Année terrible (Lettre à une femme, janvier 1871)

Hugo reste volontairement enfermé dans Paris bombardé pendant un mois (10 000 projectiles et 60 morts ou blessés chaque jour) et assiégé pendant cinq mois (au total). Il souffre des souffrances de la ville en cet hiver 1871 – où la consommation d’absinthe est multipliée par cinq ! Il fait don de ses droits d’auteur sur Les Châtiments pour la fabrication de deux canons (le Victor Hugo, le Châtiment) et pour le secours aux victimes de guerre.

Jules Ferry, chargé du ravitaillement de la population (et du maintien de l’ordre), est surnommé Ferry la Famine. Et Trochu (« participe passé du verbe trop choir ») est complètement discrédité.

« Je sens une odeur de sacristie qui monte. »2433

George SAND (1804-1876), Lettre à Flaubert (1873). Cent Ans de République (1970), Jacques Chastenet

Le régime d’attente et de conservatisme fait l’objet de très vives attaques. Les républicains, en province, agitent devant les paysans l’épouvantail d’une restauration qui, en même temps qu’un roi, risque de ramener la dîme et les privilèges nobiliaires ! Les bonapartistes, souvent anticléricaux eux aussi, mènent à nouveau campagne et vont connaître un regain de popularité aux élections partielles.

louise michel

« On aura besoin du socialisme pour faire un monde nouveau. »2434

Louise MICHEL (1830-1905), Lettre à la Commission des grâces, mai 1873. Je vous écris de ma nuit : correspondance générale de Louise Michel, 1850-1904 (1999), Louise Michel, Xavière Gauthier

La Vierge rouge de la Commune, des barricades et des quartiers populaires, est condamnée à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Elle se mettra au service des indigènes, avant de revenir en France (amnistie de 1880) pour militer de nouveau, par la plume et la parole, prêchant l’anarchie, l’union libre, la justice.

Rappelons que le drame de la Commune reste présent dans la vie de la France : des Conseils de guerre se tiennent jusqu’en 1875 pour juger les communards et l’état de siège est maintenu à Paris jusqu’en 1876 – couvre-feu pour cafés et restaurants, censure des théâtres, autorisation préalable pour les journaux.

« L’ordre moral atteint au délire de la stupidité. »2452

Gustave FLAUBERT (1821-1880), Correspondance, volume IV (1893)

Dans la campagne électorale qui bat son plein, cet été 1877, Mac-Mahon prend parti, tel un maréchal à la tête de ses troupes, et lance dans la bataille les fonctionnaires et le clergé.

De leur côté, les républicains font bloc, avec deux têtes d’affiche : le toujours jeune Gambetta (40 ans) et le déjà vieux Thiers qui, malgré ses 80 ans, se verrait bien succéder à son successeur Mac-Mahon.

« Je n’aimais pas ce roi des prud’hommes. N’importe ! comparé aux autres, c’est un géant. »2456

Gustave FLAUBERT (1821-1880), à la mort de Thiers, Correspondance (1893)

« … et puis il avait une vertu rare : le patriotisme. Personne n’a résumé comme lui la France, de là l’immense effet de sa mort. » Cet hommage posthume et du bout de la plume prendra encore plus de valeur par la suite : le personnel politique de la Troisième République fut – sauf exceptions – d’une grande médiocrité. Pour l’heure, il reste Gambetta, leader des républicains. Il se dépense sans compter, dans cette campagne.

« Une chanson suffit au soldat français, pourvu qu’elle ait des ailes. »2583

Édouard HERRIOT (1872-1957), Lettre à Mayol. Mémoires de Mayol (1929), Félix Mayol, Charles Cluny

Célèbre maire de Lyon, radical depuis l’affaire Dreyfus, sénateur en 1914, il rend hommage à ce répertoire patriotique, de Madelon en Père la Victoire. Il rend aussi hommage à l’artiste patriote, dans une lettre émouvante : « Quel carnet de route vaudrait le vôtre, cher Monsieur Mayol ? Tout le long de votre chemin, vous mettez au cœur du soldat français cette gaîté, qui est la fleur charmante du courage. Une chanson suffit au soldat français, pourvu qu’elle ait des ailes, et la chanson de notre temps, c’est vous qui l’avez le mieux exprimée. Je savais tout votre talent, vous m’avez fait connaître la générosité de votre grand cœur et l’ardeur de votre patriotisme… Merci ! »

clemenceau

« La France est la frontière de la liberté. »2601

Georges CLEMENCEAU (1841-1929) citant ce cri de l’Amérique tant espérée. Clemenceau journaliste (1841-1929) : les combats d’un républicain (2005), Gérard Minart

Lettre de Clemenceau au président américain Coolidge, datée de 1926 : « C’est le territoire français qui a été scientifiquement ravagé. Trois mortelles années, nous avons attendu cette parole américaine : « La France est la frontière de la liberté. » Trois années de sang et d’argent coulant par tous les pores. »

Le président Wilson, élu en 1912, réélu en 1916, est un neutraliste convaincu. Le peuple américain aussi, partagé entre une population anglo-saxonne favorable à l’Entente (France et Angleterre), des immigrés d’origine allemande ou irlandaise qui sont contre et d’autres, juifs et polonais, qui espèrent la défaite de la Russie. Wilson a tenté des médiations entre belligérants, mais la guerre sous-marine envenime ses rapports avec l’Allemagne depuis l’affaire du Lusitania : paquebot britannique torpillé le 7 mai 1915 par un sous-marin allemand dans l’Atlantique, 1 200 victimes, dont 124 Américains.

Le Congrès américain vote enfin la guerre contre les Empires centraux et l’Amérique vient au secours de la France, se rappelant sa dette historique.

« Je ne savais pas que c’était si simple de faire son devoir quand on est en danger. »2748

Jean MOULIN (1899-1943), Lettre à sa mère et à sa sœur, 15 juin 1940. Vies et morts de Jean Moulin (1998), Pierre Péan

Sous-préfet à 27 ans, chargé en 1936 d’acheminer vers l’Espagne républicaine le matériel de guerre soviétique, il est préfet d’Eure-et-Loir et refusera, le 17 juin, de signer une déclaration accusant de crimes de guerre les troupes coloniales engagées dans le secteur de Chartres. Révoqué comme franc-maçon par le gouvernement de Vichy en juillet, il rejoindra de Gaulle à Londres en automne.

« Je tiens à vous écrire pour vous dire le dégoût, l’horreur, l’indignation qu’éprouvent à l’égard des iniquités, des spoliations, des mauvais traitements de toutes sortes, dont sont actuellement victimes nos compagnons Israélites, tous les bons Français et spécialement les catholiques. »2783

Paul CLAUDEL (1868-1955), Lettre au grand Rabbin de France, à la veille de Noël 1941. Exigences chrétiennes en politique (1990), Charles Journet

Personnage contradictoire entre tous et détesté autant qu’admiré, accusé de tous les conservatismes et de tous les aveuglements, Claudel, tout à fait conscient de son influence, est le premier des écrivains à protester pour prendre la défense des juifs persécutés. Le 7 décembre 1941, le premier convoi de déportés français part vers l’Allemagne. Selon Serge Klarsfeld, 27 % des Juifs français seront déportés (soit 24 000). Mais il y avait en 1939 une forte majorité de juifs étrangers ou apatrides (environ 200 000) ayant fui les persécutions en Russie, Pologne, Allemagne.

« La gauche est impuissante et elle le restera si elle n’accepte pas d’unir ses efforts à la seule force qui lutte aujourd’hui réellement contre l’ennemi commun des libertés algériennes et des libertés françaises. Et cette force est le FLN. »2995

Jean-Paul SARTRE (1905-1980), Lettre au procès Jeanson (5 septembre-1er octobre 1960). La Guerre d’Algérie : des complots du 13 mai à l’indépendance (1981), Henri Alleg

Certains Français ne se contentent plus de prendre position en faveur de la paix en Algérie et de négociations avec le FLN, ils apportent une aide directe aux dirigeants de la rébellion, participant même à des faits de guerre ou de terrorisme.

Le réseau Jeanson regroupe 6 Algériens et 17 Français de métropole accusés de transporter des fonds, des faux papiers, du matériel de propagande – d’où le nom de « porteurs de valises » donné par Sartre. Il est personnellement lié à Francis Jeanson (en fuite, et donc absent au procès). Ne pouvant se présenter lui-même au tribunal (retenu au Brésil pour une tournée de conférence), l’écrivain exprime sa solidarité par une longue lettre, se référant au Manifeste des 121 qu’il a naturellement signé.

26 avocats (dont Roland Dumas) défendent les inculpés, faisant durer le procès et ridiculisant le tribunal, stratégie payante face à l’opinion publique. Jeanson sera reconnu coupable de haute trahison, et condamné à dix ans de réclusion – amnistié en 1966. La majorité des autres membres du réseau sont condamnés plus ou moins sévèrement, et neuf acquittés. Le Monde, en septembre 2000, rend justice à « ces traîtres qui sauvèrent l’honneur de la France » (Dominique Vidal).

« Être, avoir été le premier collaborateur du général de Gaulle est un titre inégalé. »3008

Michel DEBRÉ (1912-1996), Premier ministre, fin de la lettre au général de Gaulle, rendue publique le 15 avril 1962. L’Année politique, économique, sociale et diplomatique en France (1963)

Il faut tourner la page après la conclusion du drame algérien : « Comme il était convenu, et cette étape décisive étant franchie, j’ai l’honneur, Mon Général, de vous présenter la démission du gouvernement. »

Ce à quoi le général de Gaulle répond : « En me demandant d’accepter votre retrait du poste de Premier ministre et de nommer un gouvernement, vous vous conformez entièrement et de la manière la plus désintéressée à ce dont nous étions depuis longtemps convenus. »

Georges Pompidou entre alors sur la scène de l’histoire. Il restera six ans chef du gouvernement – un record, sur ce siècle !

« La logique de la guerre risque de nous éloigner chaque jour des objectifs fixés par les Nations unies. »3290

Jean-Pierre CHEVÈNEMENT (né en 1939), ministre de la Défense, lettre de démission, 16 janvier 1991. La Diagonale du Golfe (1991), Serge July

Ce même jour, l’Assemblée nationale et le Sénat approuvent la déclaration du Premier ministre Michel Rocard, prévoyant le recours à la force pour libérer le Koweït, annexé par l’Irak de Saddam Hussein. Le 17 janvier, l’aviation française participe aux premiers bombardements.
« Un ministre, ça ferme sa gueule. Si ça veut l’ouvrir, ça démissionne. » Il démissionne donc le 29 janvier, remplacé par Pierre Joxe. Sa démission vaut ici protestation contre l’engagement de l’armée française dans la guerre en Irak.

En 1983, ministre de la Recherche et de l’Industrie, sa première démission valait protestation contre la « parenthèse libérale » du gouvernement de Pierre Mauroy. Jamais deux sans trois : le 29 août 2000, à propos de la « guerre » en Corse et de la violence des nationalistes que le gouvernement de Lionel Jospin renonce à désarmer, Chevènement donne sa démission de ministre de l’Intérieur.

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