Lecture recommandée en temps de vacances : les Mémoires, du XVIe siècle à la Monarchie de Juillet | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Histoire & Littérature. Lecture recommandée en temps de vacances. D’où cette série d’éditos en huit épisodes (indépendants) : 1. Romans - 2. Poésie - 3. Théâtre - 4. Lettres - 5. Histoire et Chronique - 6. Mémoires - 7. Pamphlets et autres œuvres polémiques - 8. Discours.

6. Mémoires.

Catégorie littéraire importante dans un pays qui conjugue plaisir d’écrire et passion de l’histoire, c’est surtout une autre manière de la raconter.

Les Mémoires (souvent posthumes), textes plus ou moins intimes, anecdotiques et factuels ou très personnels, sont diversement titrés : Commentaires, Confidences, Confessions, Pensées, Cahiers, Carnets, Notes, Souvenirs, Témoignages, Journal, Essais, Antimémoires… Cette vision de l’histoire complète celle des historiens en plus libre : infinie variété de ton, feu d’artifice de talent et d’intelligence.

Outre le trio de tête de l’Histoire en citations (Napoléon, de Gaulle, Hugo), nous retrouvons des noms et des œuvres connues, à commencer par Les Essais de Montaigne, petit chef d’œuvre inlassablement remanié par l’auteur qui fera école. Les Caractères de la Bruyère sont aussi un modèle du genre. Voltaire disserte au fil de ses Lettres anglaises en historien original et Montesquieu se confie dans ses Cahiers. Les récits autobiographiques de Rousseau annoncent le romantisme du siècle suivant, d’autres mémorialistes témoignant d’un Ancien Régime finissant.

Avant et pendant la Révolution, Rivarol nous régale de son humour (de droite, mais irrésistiblement intelligent). D’autres témoins ont d’autres formes de courage.

Le prince de Talleyrand fait carrière de l’Ancien Régime à la Monarchie de Juillet, au service de la France et de ses intérêts personnels, ministre (malheureusement) éphémère de Napoléon qu’il juge à sa juste valeur dans ses Mémoires. L’empereur se dévoile dans son Mémorial de Sainte-Hélène (avec la complicité de Las Cases), comme dans ses Maximes et Pensées.

Chateaubriand, notre plus grand mémorialiste, écrit ses Mémoires d’outre-tombe (posthumes par définition), tentative superbement avortée d’une histoire de France projetée. Autre témoin et acteur de premier plan, Victor Hugo nous livre ses Choses vues, son Année terrible et autres pages d’un génie aux prises avec l’Histoire.

L’Extinction du paupérisme de Louis-Napoléon Bonaparte reflète l’homme, ses idées et son temps. Les poètes romantiques déchantent, déçus par l’histoire et la politique (Musset, Vigny, bientôt Lamartine). Les socialistes français (le comte de Saint-Simon, Proudhon, Louis Blanc, Auguste Blanqui, Georges Sorel) multiplient les essais exprimant leur foi politique. De grands romanciers nous étonnent et nous régalent : Stendhal, Dumas, Flaubert (Dictionnaire des idées reçues).

Au XXe siècle, Malraux nous offre ses Antimémoires et de Gaulle entre à la Pléiade avec ses Mémoires en trois tomes. Tous les « intellectuels engagés » à divers titres, parfois aussi romanciers et poètes, ont témoigné dans des essais très personnels : Péguy, Blum, Valéry, Mauriac, Maurras, Vailland, Brasillach, Sartre (Situations I, II, III) et Camus (Actuels I, II, III), Saint-Ex, Duhamel, Bernanos, Gide, Montherlant, Giraudoux, Aron, Sauvy, Jean Rostand et d’autres, cependant que Mitterrand, Chirac et Sarkozy délivrent leur message plus ou moins présidentiel.

Au fil de l’histoire, combien d’autres découvertes ! Militaires de tous rangs (simple soldat ou grognard, général ou maréchal), courtisans et cardinaux, ministres et députés, économistes et savants, croyants déchirés (Lamennais), révolutionnaires et anarchistes.

Des femmes témoignent, souvent en relation avec un homme célèbre : Marie Mancini, la comtesse du Barry, Mme Campan, Mme Roland, Mme de Staël, Mme de Genlis, la duchesse de Berry, Louise Michel, Simone de Beauvoir.

Et Casanova, Goldoni, Goethe, Metternich : quand leur destin croise celui de la France.

Toutes les citations de cet édito sont à retrouver dans nos Chroniques de l’Histoire en citations : en 10 volumes, l’histoire de France de la Gaule à nos jours vous est contée, en 3 500 citations numérotées, sourcées, contextualisée, signées par près de 1 200 auteurs.

1. Du XVIe siècle à la Monarchie de Juillet.

« Le plus âpre et difficile métier du monde, à mon gré, c’est faire dignement le Roi. »398

Michel de MONTAIGNE (1533-1592), Les Essais (1580, première édition)

Magistrat, membre du Parlement de Bordeaux, très loin des poètes courtisans ou des écrivains engagés de son temps. Il parle ici en humaniste et philosophe, sage et souvent sceptique, libre et indépendant de pensée, disant aussi : « Nous devons la sujétion et l’obéissance également à tous rois, car elle regarde leur office ; mais l’estimation, non plus que l’affection, nous ne la devons qu’à leur vertu. » Il dit encore : « Sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul. » Au siècle des Lumières, Voltaire prisera fort cette pensée de Montaigne.

montaigne citations

« Une guerre étrangère est un mal bien plus doux que la civile. »411

Michel de MONTAIGNE (1533-1592), Les Essais (1580, première édition)

En cette fin de siècle déchiré et déchaîné, Montaigne prône la « pitié », autrement dit la tolérance, une vertu alors fort mal partagée ! Le conflit latent depuis 1521 dégénère en véritable guerre civile après le massacre de Wassy en 1562 – surnommé « première Saint-Barthélemy ». La France, qui a vécu rien moins que onze guerres d’Italie de 1492 à 1559, va subir, cette fois sur son territoire, huit guerres de Religion de 1562 à 1598 !

« Les Princes me donnent prou, s’ils ne m’ôtent rien, et me font assez de bien quand ils ne me font point de mal. »548

Michel de MONTAIGNE (1533-1592), Les Essais (1580, première édition)

Parole de philosophe, mais le sage Montaigne aura connu une vie mouvementée, à l’image de ce siècle de tumulte.

Né d’une famille de riches négociants bordelais, son père, anobli, fait les guerres d’Italie, avant de devenir maire de Bordeaux : image type de la bourgeoisie montante et de la nouvelle noblesse du XVIe siècle. Montaigne sera magistrat au Parlement de Bordeaux, mais la quatrième guerre de Religion (1572-1573) le tire de sa retraite et de sa rédaction des Essais. Élu maire de Bordeaux, il devra faire preuve de beaucoup de diplomatie entre les extrêmes.

« Nous devons la sujétion et l’obéissance également à tous Rois, car elle regarde leur office ; mais l’estimation, non plus que l’affection, nous ne la devons qu’à leur vertu. »585

Michel de MONTAIGNE (1533-1592), Les Essais (1580, première édition)

La dernière édition revue et corrigée de sa main est posthume. En cette fin de siècle où l’intolérance règne, où la littérature est essentiellement engagée et partisane, Montaigne fait exception à la règle : loin de tout fanatisme, il prêche la tolérance, fait preuve – dans sa vie comme dans son œuvre qui est à son image – de sagesse, d’indépendance d’esprit, de sens critique, y compris envers le roi lui-même.

« S’il y eut jamais une au monde parfaite en beauté, c’est la reine de Navarre. Toutes celles qui sont, qui seront et jamais ont été, près de la sienne sont laides et ne sont point beautés. »520

BRANTÔME (1540-1614), Mémoires de Pierre de Bourdeille, abbé et seigneur de Brantôme

Homme de guerre et de cour, il se découvre une vocation de mémorialiste à la suite d’une chute de cheval qui l’immobilisera sur ses terres du Périgord. Voici l’abbé et seigneur de Brantôme sous le charme de Marguerite de Valois, femme aussi intelligente et cultivée que belle, qui devient reine le jour de ses noces avec Henri de Navarre (futur Henri IV), le 16 août 1572. Les protestants sont venus en foule à Paris pour ce mariage.

Ce rassemblement dans une capitale majoritairement catholique va déclencher le massacre de la Saint-Barthélemy (nuit du 23 au 24 août 1472).

« Son esprit, qui lui a rendu de si bons services en sa vie, était assurément de premier ordre, fin, délié, pénétrant, sage, judicieux, grave, modeste, grand et élevé. »753

Louis-Henri de LOMÉNIE de BRIENNE (1635-1698), Mémoires de Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne (posthume, 1720)

Conseiller d’État à 16 ans, et secrétaire d’État aux Affaires étrangères à 23, surnommé le Jeune pour le distinguer de son père (Henri-Auguste de Loménie de Brienne), il juge en connaisseur le Premier ministre de la France. Michelet appréciera en historien : « Mazarin, le rusé […] cette glissante couleuvre ».

« Dieu merci, il est crevé. »806

Hortense MANCINI (1646-1699), Mémoires (posthume)

C’est le cri du cœur de la famille (son frère et une de ses sœurs) à la nouvelle de la mort du cardinal Mazarin, leur oncle.

La belle et spirituelle mazarinette ajoute : « À vrai dire, je n’en fus guère plus affligée ; et c’est une chose remarquable qu’un homme de ce mérite, après avoir travaillé toute sa vie pour élever et enrichir sa famille, n’en ait reçu que des marques d’aversion, même après sa mort. »

« Au défaut des actions éclatantes de la guerre, rien ne marque davantage la grandeur et l’esprit des princes que les bâtiments. »818

Jean-Baptiste COLBERT (1619-1683), Lettres, instructions et mémoires de Colbert (posthume, 1863)

Surintendant des Bâtiments, Arts et Manufactures (en 1664), Colbert exprime naturellement la pensée de Louis XIV.

Les seuls bâtiments royaux coûtent en moyenne 4 % du budget de l’État : on construit un peu partout, à Fontainebleau, Vincennes, Chambord, Saint-Germain, Marly, et surtout Versailles où les travaux commencent dès 1661, pour durer plus d’un demi-siècle. Une réunion de grands talents (la même équipe qui n’a que trop bien réussi Vaux-le-Vicomte, résidence du surintendant Fouquet perdu par tant de magnificence) fait naître la plus grande réussite artistique des temps modernes : Versailles servira de modèle à l’Europe pendant un siècle, imposant la supériorité de l’art français.

« Pressez-les, tordez-les, [les courtisans] dégouttent l’orgueil, l’arrogance, la présomption. »825

Jean de la BRUYÈRE (1645-1696), Les Caractères (1688)

Bourgeois parisien, avocat à qui sa charge laisse des loisirs, La Bruyère est introduit dans la maison des Condé par Bossuet, comme précepteur, puis secrétaire du duc de Bourbon, petit-fils du Grand Condé. Il vit là une « domesticité » honorable, mais mal supportée. La cour est un bon terrain d’observation pour ce moraliste et fournit un savoureux chapitre à ses Caractères : publiés anonymement par prudence, leur immense succès sera suivi de nombreuses éditions augmentées – c’est la revanche du talent et de l’esprit sur la naissance et la fortune.

« Il n’est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime ; mais il est nécessaire que je vous salue. »827

Blaise PASCAL (1623-1662), Discours sur la condition des grands (1670)

Le surdoué du siècle (mort à 39 ans) fréquente les salons et les libertins, pendant une brève période mondaine, mais surtout les savants et les jansénistes. Connu surtout pour ses Pensées (1670), réflexion philosophique, morale et « existentielle » sur la condition humaine, il traite ici du bien ou mal fondé de la grandeur : simple convention sociale (comme les titres de noblesse) ou qualité intrinsèque de l’être qu’il faut naturellement respecter.

« Qui est plus esclave qu’un courtisan assidu, si ce n’est un courtisan plus assidu ? »828

Jean de la BRUYÈRE (1645-1696), Les Caractères (1688)

Avoir du talent peut faciliter la vie des auteurs et des artistes à la cour. Mais la vie du « pur » courtisan est dure : rivalités de personnes, clans et coteries viciant les rapports humains, fêtes perpétuelles où le « paraître » est de rigueur, exigences minutieuses et minutées de l’étiquette, incommodités du château de Versailles aux couloirs froids et sales.

« L’on doit se taire sur les puissants : il y a presque toujours de la flatterie à en dire du bien ; il y a du péril à en dire du mal pendant qu’ils vivent et de la lâcheté quand ils sont morts. »907

Jean de LA BRUYÈRE (1645-1696), Les Caractères (1688)

Précepteur du duc de Bourbon (petit-fils du Grand Condé) en 1684, il reste attaché à la maison en qualité de secrétaire à partir de 1686. Bon poste d’observation pour cet analyste et styliste exemplaire, dont l’œuvre à clef connaît aussitôt le succès. La Bruyère est tout le contraire d’un courtisan et dénonce en moraliste les travers du siècle et de la bonne société.

« En France est marquis qui veut ; et quiconque arrive à Paris du fond d’une province avec de l’argent à dépenser, et un nom en ac ou en ille, peut dire : « Un homme comme moi, un homme de ma qualité », et mépriser souverainement un négociant. »961

VOLTAIRE (1694-1778), Lettres philosophiques, Sur le commerce (1734)

La noblesse reste ce cercle magique où l’on tente d’accéder, et qui fascine encore la bourgeoisie. Voltaire le déplore : « Le négociant entend lui-même parler si souvent avec mépris de sa profession, qu’il est assez sot pour en rougir », alors que ce « tiers état » est bien plus utile à l’État.

« Il a fallu des siècles pour rendre justice à l’humanité, pour sentir qu’il était horrible que le grand nombre semât, et le petit recueillît. »964

VOLTAIRE (1694-1778), Lettres philosophiques (1734)

Le philosophe parle au nom de la justice sociale pour l’ensemble du peuple qui travaille, et surtout pour les « laboureurs qui exercent la plus noble et la plus méprisée des professions ». Il donne en exemple l’Angleterre : absence de privilèges terriens et égalité devant l’impôt. La réalité économique est tout autre en France.

Ces Lettres philosophiques – « première bombe lancée contre l’Ancien Régime », selon l’historien Gustave Lanson – sont publiées sans autorisation. L’imprimeur est aussitôt embastillé, le livre condamné par le Parlement à être brûlé, comme « propre à inspirer le libertinage le plus dangereux pour la religion et la société civile ». Une lettre de cachet du 3 mai exile l’auteur en Lorraine – la province ne sera française qu’en 1766. Le château de Cirey et Mme du Châtelet accueillent Voltaire, à quelques lieues de la frontière : à la moindre alerte, le philosophe peut fuir. Il y séjourne quinze ans, le temps d’une complicité intellectuelle et amoureuse avec la marquise.

« L’imprimerie est l’artillerie de la pensée. »991

RIVAROL (1753-1801), Maximes, Pensées et Paradoxes

Dans les années 1760, la diffusion des idées nouvelles prend une ampleur jamais vue. Les 17 gros volumes de l’Encyclopédie (plus les 11 tomes de planches) entrent dans toutes les bibliothèques dignes de ce nom et le Journal de Paris, premier quotidien français, commence à paraître en 1777. Le baron d’Holbach écrit dans son Essai sur les préjugés : « Un livre qui renferme des vérités utiles ne périt plus […] : la typographie rend indestructible les mouvements de l’esprit humain. »

« Les philosophes sont plus anatomistes que médecins : ils dissèquent et ne guérissent pas. »996

RIVAROL (1753-1801), Fragments et pensées philosophiques (posthume)

Bel esprit fort caustique vis-à-vis des beaux esprits de son temps, bientôt grand écrivain politique défenseur de la monarchie, il voit la vertu révolutionnaire des idées de ces philosophes pourtant non révolutionnaires.

La marquise du Deffand, qui tient salon durant quarante ans et aide fidèlement les encyclopédistes, apostrophe le plus célèbre des philosophes du siècle dans une lettre du 28 décembre 1765 : « Mais, Monsieur de Voltaire, amant déclaré de la vérité, dites-moi de bonne foi, l’avez-vous trouvée ? Vous combattez et détruisez toutes les erreurs ; mais que mettez-vous à leur place ? »

« L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture ne m’ait ôté. »1001

MONTESQUIEU (1689-1755), Cahiers (posthume)

Montesquieu est un homme heureux. Paisible magistrat qui écrit d’abord pour se distraire, il se libère de sa charge parlementaire et sans aucun problème d’argent, peut se consacrer à des travaux qui ont le succès et le public espérés. Dans ses Cahiers, il nous donne un portrait de lui-même : « Je m’éveille le matin avec une joie secrète ; je vois la lumière avec une espèce de ravissement. Tout le reste du jour je suis content. » On ne saurait mieux dire.

« Je suis bon citoyen parce que j’aime le gouvernement où je suis né […] parce que j’ai toujours été content de l’état où je suis […] mais dans quelque pays que je fusse né, je l’aurais été tout de même. »1002

MONTESQUIEU (1689-1755), Cahiers (posthume)

Sa philosophie sera à l’image de l’homme et du citoyen, toute d’équilibre et de raison, en accord avec ce siècle où le bonheur est de règle et où, seul de la bande des quatre philosophes, Rousseau l’écorché vif fera exception.

« Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime. »1003

MONTESQUIEU (1689-1755), Cahiers (posthume)

Il est le premier de tous les philosophes à se proclamer européen et même citoyen du monde, à l’image d’un siècle à vocation cosmopolite.

« S’il n’y avait en Angleterre qu’une religion, le despotisme serait à craindre ; s’il y en avait deux, elles se couperaient la gorge ; mais il y en a trente, et elles vivent en paix et heureuses. »1025

VOLTAIRE (1694-1778), Lettres philosophiques, ou Lettres anglaises (1734)

L’auteur admire le régime anglais qu’il eut tout loisir d’étudier, en trois ans d’exil. Il expose les leçons que la France peut en tirer en maints domaines (religion, économie, politique).

« Il en a coûté sans doute pour établir la liberté en Angleterre ; c’est dans des mers de sang qu’on a noyé l’idole du pouvoir despotique ; mais les Anglais ne croient pas avoir acheté trop cher leurs lois. »1026

VOLTAIRE (1694-1778), Lettres philosophiques, ou Lettres anglaises (1734)

« La nation anglaise est la seule de la Terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistant […] Les guerres civiles de France ont été plus longues, plus cruelles, plus fécondes en crimes que celles d’Angleterre ; mais de toutes ces guerres civiles, aucune n’a eu une liberté sage pour objet. »

« Les Français ne sont pas faits pour la liberté : ils en abuseraient. »1027

VOLTAIRE (1694-1778), Faits singuliers de l’histoire de France

Malgré son amour de l’humanité, notre philosophe se méfie de la « populace » : « Il me paraît nécessaire qu’il y ait des gueux ignorants […] Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes » (Lettre à M. Damilaville, 1er avril 1766). Et dans son Dictionnaire philosophique portatif, ou la raison par l’alphabet : « Distingue toujours les honnêtes gens qui pensent, de la populace qui n’est point faite pour penser. » C’est le reflet de son siècle, certes « éclairé », mais pas du tout révolutionnaire ni même social. Seule exception, Rousseau.

« Jeté dès mon enfance dans le tourbillon du monde, j’appris de bonne heure par l’expérience que je n’étais pas fait pour y vivre. »1034

Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778), Les Rêveries d’un promeneur solitaire (posthume, 1782)

Voltaire et Diderot furent injustes et même cruels envers lui, comme Hugo le traitant de « faux misanthrope rococo ». Sincèrement épris de nature et de solitude, il est inapte à la vie sociale, incompris et déplorant de si mal communiquer, rebelle à toute contrainte, dégoûté de ce qui l’entoure et souffrant du contact des hommes jusqu’à la folie de la persécution. Exception à la règle dans ce siècle éminemment sociable et volontiers heureux, il conclut dans un dernier paradoxe de ses Rêveries d’un promeneur solitaire : « Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. »

« La nature a fait l’homme heureux et bon, mais […] la société le déprave et le rend misérable. »1035

Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778), Dialogues : Rousseau juge de Jean-Jacques (1772-1776)

Postulat qui fonde toute son œuvre politique, pédagogique, morale, religieuse, romanesque. On le trouve dès 1750 dans le Discours sur les sciences et les arts : « Nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection. » Il récidive avec sa Lettre à d’Alembert sur les spectacles (1758) qui dit les dangers du théâtre en général et de Molière en particulier, « école de mauvaises mœurs ». Rousseau en fait aussi tout un roman par lettres, « best-seller » du temps (plus de 70 éditions en quarante ans), hymne à la nature, la vertu et la passion : Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761). Ce « barbare » qui dénonce le faux progrès de la civilisation des Lumières heurte tous les autres philosophes.

« Les cœurs sont si abattus et consternés qu’on ne songe qu’à mourir et qu’on envie le sort de Marseille ! »1084

Mathieu MARAIS (1665-1737), Journal de Paris, année 1720

Les Mémoires de cet avocat au Parlement de Paris constituent la plus fidèle et vivante chronique sur la Régence et le début du règne de Louis XV.

Il témoigne ici des conséquences dramatiques de la banqueroute de Law à Paris, alors qu’à Marseille sévit la dernière grande peste de l’histoire, apportée par un vaisseau venu du Proche-Orient. L’épidémie fait plus de 1 000 morts certains jours de septembre, et 85 000 au total, de juin à octobre 1720.

La banqueroute a ruiné une partie des 500 000 déposants, mais tous les petits dépôts (moins de 400 livres) ont été totalement indemnisés à terme. Plus grave, le souvenir de ce drame va peser lourd sur la vie financière et freiner la modernisation de la France. Tout au long du XVIIIe siècle, le pays manquera d’une structure bancaire et d’un système monétaire sur le modèle de l’Angleterre, mieux armée pour devenir la plus grande puissance européenne, à travers la prospérité du commerce et l’essor du capitalisme industriel.

« On vit en débauche ouverte à Versailles. »1088

Mathieu MARAIS (1665-1737), Journal, 31 juillet 1722

Versailles donne le ton à Paris : la Régence est une période frénétique, pleine de misères, d’excès, de folies. La vieille Madame (la Palatine, mère du Régent) écrit : « La débauche est générale et affreuse. Toute la jeunesse de l’un et l’autre sexe mène en France une vie des plus répréhensibles ; plus elle est déréglée, mieux cela vaut […], leur conduite me semble celle des cochons et des truies. »

Mais la France profonde, c’est aussi celle dont Chardin donnera l’image, dans ses tranquilles tableaux d’intérieur ; celle des salons littéraires, des cafés et des clubs où les philosophes affûtent et répandent leurs idées.

« Le roi déclara hier son mariage et je vous assure que l’on ne peut être plus gai ni désirer plus vivement l’arrivée de la princesse ; il nous a promis que dix mois après son mariage, il serait père. »1094

Maréchal de VILLARS (1653-1734), 28 mai 1725. Mémoires du maréchal de Villars (posthume, 1904)

Villars, anobli sur le tard par Louis XIV, entre dans la carrière militaire à l’âge où d’autres prennent leur retraite. Il fut le meilleur général de la guerre de Succession d’Espagne. C’est aussi un homme de cour respecté, cultivé, à la plume et l’esprit toujours alertes.

L’adolescent très pieux se réserve pour sa femme, mais son sang Bourbon bouillonne, face à toutes les jeunes beautés de la cour, impatientes de lui plaire. En attendant le mariage, la chasse est l’exutoire de sa vitalité et restera plus tard, avec l’amour, son passe-temps favori. Des bruits courent cependant, dans cette cour qui se fait l’écho de tous les ragots : Marie est, dit-on, affreuse, avec des pieds palmés, des crises d’épilepsie et des sueurs froides. Plus sérieusement, on assure que le mariage a été arrangé par la jolie Mme de Prie, maîtresse de M. le Duc de Bourbon (Premier ministre plus ou moins soumis à la dame) et qu’elle a voulu la future reine sotte et laide, afin de mieux la dominer.

« La princesse de Pologne avait près de vingt-deux ans, bien faite et aimable de sa personne, ayant d’ailleurs toute la vertu, tout l’esprit, toute la raison qu’on pouvait désirer dans la femme d’un roi qui avait quinze ans et demi. »1095

Maréchal de VILLARS (1653-1734), 28 mai 1725. Mémoires du maréchal de Villars (posthume, 1904)

La vertu est indiscutable et le demeura. Peut-être le bonheur la fit-elle jolie un temps. Mais son propre père, le roi de Pologne, assurait n’avoir jamais connu de reines plus ennuyeuses que sa femme et sa fille ! Or Louis XV, de nature mélancolique, a surtout besoin de légèreté, de gaieté, d’esprit. On ne peut donc imaginer couple plus mal assorti.

Néanmoins, après le mariage (4 septembre 1725) et toujours selon le témoignage de Villars, fringant septuagénaire, « la nuit du 5 au 6 a été pour notre jeune roi une des plus glorieuses […] la nuit du 6 au 7 a été à peu près égale. Le roi, comme vous croyez bien, est fort content de lui et de la reine, laquelle, en vérité, est avec raison bien reine de toutes les façons. » Le duc de Bourbon confirme par lettre au père de la mariée que le roi donna à la reine « sept preuves de tendresse » la première nuit qui avait duré treize heures. C’est le début de la carrière amoureuse de Louis XV… et la preuve que les rois n’ont pas de vie privée.

« Le roi ne songe pas assez à la sûreté de Paris, qui est souvent de grande conséquence pour son autorité. On a vu des barricades, c’est une invention qui a fait fortune depuis le duc de Guise, dont on s’est servi depuis, et que les Parisiens se rappellent à présent. Ils s’en serviront à la première occasion. »1102

Marquis d’ARGENSON (1694-1757), lieutenant général de police, texte écrit vers 1731. Journal et Mémoires du marquis d’Argenson (posthume, 1859)

L’agitation parlementaire est relayée par l’agitation populaire. Ce pourrait n’être qu’un fait divers.

De prétendus miracles se produisent depuis 1730, sur la tombe du diacre Pâris, saint homme ayant vécu pour les pauvres, mort en 1727 et enterré dans le cimetière Saint-Médard, au bas de la rue Mouffetard. Tumultes et manifestations d’hystérie collective alternent. Les convulsionnaires attirent les badauds.

C’est aussi une question religieuse. Le diacre était janséniste pur et dur, farouche opposant aux jésuites, au pape et à la bulle Unigenitus. Le Parlement de Paris a une minorité janséniste remuante et le mouvement n’en finit pas de rebondir. Le désordre est tel que la police ferme le cimetière, le 29 janvier 1732.

C’est une nouvelle épreuve de force entre les magistrats et le pouvoir royal.

« Il avait tout ce qu’il fallait pour faire le plus grand roi du monde. Il ne lui aurait fallu que la moitié de la gasconnade d’Henri IV et du grand caractère de Louis XIV. »1112

Duc de CROŸ (1718-1784), Journal inédit : Mémoires (posthume)

Maréchal de France et gouverneur de Picardie, très proche du roi et naturellement courtisan, le duc reconnaît cependant des manques essentiels dans la personnalité de Louis XV. Il manquera surtout au roi un Richelieu, vu ses points communs avec Louis XIII : mêmes doutes, scrupules excessifs, volonté secrète, méfiance et timidité. Autre problème, il a peu de contacts avec ses ministres et se décide sur dossier, ou sur informations reçues par un réseau d’espions et de diplomates plus ou moins secrets. Il est aussi sous l’influence de ses maîtresses qui lui sont indispensables pour ne pas tomber dans une mélancolie maladive.

« Voyant plus juste que les autres, il croyait toujours avoir tort. »1113

Duc de CROŸ (1718-1784), Journal inédit : Mémoires (posthume)

Il écrit encore, à propos de Louis XV : « J’ai dit mille fois dans mes Mémoires, il ne lui manquait que d’oser décider par lui-même et de ne pas, toujours par modestie, tourner à l’avis des autres, tandis qu’il voyait mieux qu’eux. » Le duc de Luynes, autre proche, confirme : « On voit quelquefois qu’il a envie de parler, la timidité le retient, et les expressions semblent se refuser. » La comparaison s’impose ici avec Louis XVI.

« J’entends toujours demander si les chiens et les chevaux sont las et jamais les hommes. »1116

LANSMATE (XVIIIe siècle), premier piqueur du roi. Mémoires sur les règnes de Louis XV et Louis XVI et sur la Révolution (1886), comte Jean-Nicolas Dufort de Cheverny, Robert Saint John de Crèvecœur

À l’occasion d’une chasse qui a épuisé bêtes et gens, Lansmate déplore l’insolente santé de Louis XV, jointe à un certain égoïsme.

L’enfant chétif et plusieurs fois mourant est devenu un sportif infatigable, avant tout grand et bon chasseur, par tous les temps. Les voyages, les cérémonies, les amours, la guerre même où il se montre fier soldat, rien ne semble pouvoir le fatiguer. Luynes évoque « cet extrême besoin d’exercices violents et de dissipation, et des moments de noire tristesse ». Le roi n’a jamais assez de divertissements et son métier de roi, exercé par intermittence, ne lui suffit pas.

« On se sentait forcé de l’aimer dans l’instant. »1118

CASANOVA (1725-1798), de passage en France, 1750, Histoire de ma vie (posthume)

L’aventurier et mémorialiste italien (d’expression française) confirme cette impression de prestance et de grâce que Louis XV donne à quiconque l’approche : « J’ai vu le roi aller à la messe. La tête de Louis XV était belle à ravir et plantée sur son cou l’on ne pouvait pas mieux. Jamais peintre très habile ne put dessiner le coup de tête de ce monarque lorsqu’il se retournait pour regarder quelqu’un. »

« Toutes les affaires qui peuvent agiter le Parlement, et surtout celles qui tiennent à la religion, doivent être étouffées dès leur naissance et détruites dans leur germe. »1139

Cardinal de BERNIS (1715-1794), Mémoires (posthume)

En 1756, le roi sent son pouvoir absolu menacé. L’agitation parlementaire recommence de plus belle avec la « théorie des classes » – selon laquelle tous les Parlements forment un corps unique – et la création d’un deuxième vingtième. L’agitation se communique au pays.

Et le clergé, qui a gagné sa guerre du (premier) vingtième contre le ministre Machault d’Arnouville (passé en 1754 des Finances à la Marine), va relancer une guerre d’un autre temps.

« C’est le ton de la nation ; si les Français perdent une bataille, une épigramme les console ; si un nouvel impôt les charge, un vaudeville les dédommage. »1149

Carlo GOLDONI (1707-1793), Mémoires (1787)

Cet Italien de Paris connaît bien notre pays et notre littérature. Surnommé le Molière italien, il veut réformer la comédie italienne dans son pays, ôtant les masques aux personnages et supprimant l’improvisation pour écrire ses pièces de bout en bout, d’où son premier chef-d’œuvre, La Locandiera. Il est violemment attaqué par Carlo Gozzi, comte querelleur et batailleur, qui défend la tradition de la commedia dell’arte à coups de libelles et de cabales.

Fatigué de cette guerre des deux Carlo, le paisible Goldoni, invité par Louis XV, s’installe définitivement à Paris, en 1762. Il écrit en français pour la Comédie-Italienne (rivale de la Comédie-Française), devient professeur d’italien à la cour. Il sera également pensionné sous Louis XVI. Il rédige ses Mémoires à la fin de sa vie, pauvre, malade, presque aveugle, mais exprimant toujours sa gratitude pour la France – même si la Révolution supprime sa pension à l’octogénaire.

« Les Français sont inquiets et murmurateurs, les rênes du gouvernement ne sont jamais conduites à leur gré […] On dirait que la plainte et le murmure rentrent dans l’essence de leur caractère. »1190

Dauphin LOUIS, futur LOUIS XVI (1754-1793), Réflexions sur les entretiens avec le duc de La Vauguyon

Il s’entretient avec son gouverneur, au lendemain du coup d’État royal de 1770. Après la disgrâce de Choiseul (fin 1770), le « triumvirat » Maupeou-Terray-d’Aiguillon est au pouvoir jusqu’à la mort de Louis XV qui soutient ses trois ministres, et réaffirme : « Je ne changerai pas. » En quatre années, le chancelier Maupeou et le contrôleur des Finances Terray tentent de réformer la France. La tâche du grand financier est la plus ingrate. Ses projets à long terme sont bons, mais dans l’immédiat, il pare au plus pressé : il établit de nouvelles taxes, réduit les pensions et traitements, supprime avec courage des offices inutiles. La rumeur l’accuse de vouloir spéculer sur les grains, quand il établit le monopole royal (pacte de famine). Et les mesures de l’abbé Terray sont si impopulaires qu’elles lui valent le surnom de Vide-Gousset.

« Madame, vous avez là deux cent mille amoureux. »1192

Duc de BRISSAC (1734-1792), gouverneur de Paris, à Marie-Antoinette, 8 juin 1773. Mémoires de Mme la comtesse du Barri (posthume, 1829), Jeanne Bécu du Barry

Le vieux courtisan lui montre la foule immense venue l’acclamer pour son entrée solennelle à Paris. La Dauphine de France découvre le peuple se pressant dans les jardins de Versailles pour l’entrevoir. Cet excès de popularité a retardé de trois ans son entrée dans la capitale – elle s’est mariée avec le Dauphin le 16 mai 1770, à Versailles.

Elle écrira à l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche : « Je ne puis vous dire, ma chère maman, les transports de joie, d’affection, qu’on nous a témoignés. Avant de nous retirer, nous avons salué avec la main le peuple, ce qui a fait grand plaisir. Qu’on est heureux dans notre état de gagner l’amitié d’un peuple à si bon marché ! Il n’y a pourtant rien de si précieux. Je l’ai senti et je ne l’oublierai jamais. »

Plus dure sera la chute – sous la Révolution. La scène rappelle la phrase d’un autre vieux courtisan, Villeroi s’adressant à Louis XV, l’enfant-roi de 10 ans, sous la Régence : « Sire, tout ce peuple est à vous. »

« Quelque maladie qu’aient les princes, jamais ce qui les entoure, ni les médecins, ne conviennent qu’ils soient mal que lorsqu’ils sont morts. La flatterie et la politique les conduisent jusqu’au tombeau. »1194

Baron de BESENVAL (1721-1791), Mémoires de Besenval (posthume, 1805)

Tout s’est passé comme à la mort de Louis XIV. On cache au roi la gravité de son mal – la petite vérole (variole). Il est d’autant plus crédule qu’il croit l’avoir déjà eue, et sa peur terrible du diable lui fait écarter l’idée même de la mort.

Après une semaine d’atroces souffrances supportées avec courage, la bougie allumée sur le rebord du balcon royal à Versailles est soufflée par son valet : le roi est mort, le 10 mai 1774.

« Il ne faut pas être plus royaliste que le roi. »1204

Phrase en vogue sous Louis XVI et devenue proverbe. La Monarchie selon la Charte (1816), François René de Chateaubriand

Maxime inventée à la veille de la Révolution, pour critiquer les aristocrates qui défendent l’idée de monarchie et les intérêts du roi, avec plus d’ardeur que le roi lui-même.

Ce sont naturellement et avant tout les privilégiés, la noblesse et le haut clergé, les notables, tous ces gens attachés à leurs avantages acquis, et qui ne comprennent pas qu’en les défendant ainsi, ils jouent à plus ou moins long terme contre leurs intérêts, et contre le régime.

Louis XVI n’en est pas moins très « royaliste », imprégné de tous ses droits et devoirs de roi de droit divin, jusqu’à dire en 1787 : « C’est légal parce que je le veux. »

Sans doute assez intelligent pour comprendre la nécessité des réformes, mais pas assez courageux pour soutenir durablement ceux qui en ont le projet, c’est surtout un roi dramatiquement faible. Et comme tous les faibles, il est capable de coups de tête qui surprennent son entourage, et même de coups de force qui vont déchaîner le pays.

« Mon Dieu, guidez-nous, protégez-nous, nous régnons trop jeunes ! »1205

LOUIS XVI (1754-1793) et MARIE-ANTOINETTE (1755-1793), Versailles, 10 mai 1774. Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette, reine de France et de Navarre ; suivis de souvenirs et anecdotes historiques sur les règnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI (1823), Jeanne-Louis-Henriette Genet Campan

Mme Campan, femme de chambre de Marie-Antoinette, est connue pour ses Mémoires. Très proche de la reine, elle apporte un éclairage original sur le personnage, mais les historiens contemporains mettent parfois en cause cette source.

Louis XV est mort, les courtisans se ruent vers le nouveau roi. Le petit-fils du défunt roi, âgé de 20 ans, est tout de suite effrayé par le poids des responsabilités, plus qu’enivré par son nouveau pouvoir. Et Marie-Antoinette est d’un an sa cadette.

« Les relations républicaines me charmaient. »1224

LA FAYETTE (1757-1834), profession de foi adolescente. Mémoires, correspondance et manuscrits du général Lafayette (posthume, 1837)

Issu d’une grande famille dont la noblesse remonte au XIe siècle, orphelin à 13 ans, ambitieux, il se veut militaire, mais pas courtisan. D’où ce mot amusant, quand il fait exprès de déplaire pour quitter une place à la cour et s’engager dans l’aventure américaine, avec les premiers volontaires français. C’est le début d’une très longue carrière.

Benjamin Franklin, venu en mars 1777 défendre la cause des « Insurgents », a convaincu : la simplicité de mise et le franc-parler de cet ambassadeur septuagénaire, envoyé du Nouveau Monde, contrastent avec les airs de la cour et séduisent d’emblée les Parisiens. Voltaire et Turgot l’admirent également.

La Fayette, 19 ans, contre l’avis de sa famille et du roi, s’embarque à ses frais sur une frégate et débarque en Amérique en juin 1777, pour se joindre aux troupes de Virginie. Nommé « major général », le jeune marquis paie de sa personne au combat. Plus que jamais charmé par les « relations républicaines », il s’enthousiasme pour l’égalité des droits, pour le civisme des citoyens, avec l’intuition de vivre un événement qui dépasse les frontières de ce pays.

« Nous avons plus grand besoin d’un vaisseau que d’un collier. »1238

MARIE-ANTOINETTE (1755-1793), aux joailliers de la couronne, Boehmer et Bassenge. Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette (1823), Madame Campan

La reine, quoique toujours coquette et dépensière, refuse une parure de 540 diamants d’une valeur de 1 600 000 livres – le prix de deux vaisseaux de guerre. Étonnante réaction de l’« étrangère » accusée de ruiner la France !

Boehmer a acheté le collier, certain qu’elle changera d’avis, mais elle réitère son refus et il ne sait plus où ni comment vendre un tel bijou ! L’intrigante comtesse de La Motte et l’aventurier italien Cagliostro vont persuader le cardinal de Rohan de l’acheter, pour s’attirer les faveurs de Marie-Antoinette qui ne peut faire publiquement une telle dépense, et le remboursera ensuite secrètement. Ils se chargent de remettre eux-mêmes le bijou à la reine.

C’est le début d’une escroquerie dont Dumas tirera un roman et qui va devenir, dès l’année suivante, l’historique « affaire du Collier de la reine ».

« Les mots ! Les mots ! On a brûlé au nom de la charité, on a guillotiné au nom de la fraternité. Sur le théâtre des choses humaines, l’affiche est presque toujours le contraire de la pièce. »1267

Edmond de GONCOURT (1822-1896) et Jules de GONCOURT (1830-1870), Idées et Sensations (1866)

Cette vérité vaut sous la Révolution plus qu’en toute autre époque de notre histoire de France. D’où le nombre considérable de (belles ou très belles) citations, parallèlement au nombre de victimes, guillotinées, massacrées ou tuées au cours des guerres civiles et étrangères. Le « théâtre » révolutionnaire est un grand spectacle politique et humain, qui passionne toujours les historiens et un vaste public.

« C’est des feux de la sédition que naît la liberté. »1270

MARAT (1743-1793), Les Chaînes de l’esclavage (1774)

Ce livre paraît à Londres où Marat travaille comme médecin. L’auteur y attaque la tyrannie sous toutes ses formes et dénonce la corruption de la cour – mais de retour en France, il devient médecin des gardes du comte d’Artois, en 1776. Il y fait aussi une théorie du processus révolutionnaire, avec dynamisme des masses entretenu, révolution sans cesse réamorcée et pour tout dire permanente, à la Engels. Le livre sera traduit et publié en France en 1792 : Marat, depuis 1789, est passé de la théorie à l’action. C’est l’un des révolutionnaires les plus extrêmes.

« Malheur à ceux qui remuent le fond d’une nation ! Il n’est point de siècle des Lumières pour la populace […] toujours cannibale, toujours anthropophage. »1272

RIVAROL (1753-1801), Fragments et pensées politiques (posthume)

Cet écrivain se situe à l’autre bout de l’échiquier politique, dans le camp de la Contre-Révolution. Défenseur de la monarchie, bientôt condamné à l’exil, il écrit aussi : « Il faut plutôt, pour opérer une révolution, une certaine masse de bêtise d’une part qu’une certaine dose de lumière de l’autre. »

« Il y a deux vérités qu’il ne faut jamais séparer, en ce monde : 1° que la souveraineté réside dans le peuple ; 2° que le peuple ne doit jamais l’exercer. »1275

RIVAROL (1753-1801), Journal politique national des États généraux et de la Révolution de 1789, publié cette même année

L’humour est une qualité rare en ces temps héroïques : Rivarol est un témoin précieux. Le cœur à droite, ce n’est pas un extrémiste et il n’épargne pas les gens de son camp, même si le parti des vrais révolutionnaires offre davantage matière à provoquer sa plume et stimuler sa verve.

« Quand tous les hommes seront libres, ils seront égaux ; quand ils seront égaux, ils seront justes. »1277

SAINT-JUST (1767-1794), L’Esprit de la Révolution et de la Constitution en France (1791)

Mots à l’image du personnage pur et dur. L’ouvrage fait de lui, à 24 ans, le plus jeune théoricien de la Révolution.

Le mouvement révolutionnaire est décrit comme un cercle idéalement vertueux, entraînant une escalade de progrès. Les faits démentent ce genre d’optimisme – et pas seulement notre Révolution française.

« Dans les crises politiques, le plus difficile pour un honnête homme n’est pas de faire son devoir, mais de le connaître. »1279

Vicomte Louis de BONALD (1754-1840), Considérations sur la Révolution française (posthume)

Né d’une vieille famille de la noblesse de robe et d’épée, élevé chez les Oratoriens, défenseur systématique de l’ordre ancien et de la monarchie de droit divin, saisi dans la tourmente révolutionnaire à 35 ans, il doit émigrer en raison de ses convictions monarchistes et chrétiennes, avant de revenir, ultra (plus royaliste que le roi), sous Louis XVIII.

Cet écrivain témoigne pour toute une génération dont la vie fut bouleversée par 1789.

« La nature semblait avoir moulé sa tête pour l’Empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour étreindre une nation ou pour enlever une femme. »1292

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Mirabeau connut la gloire et évita le gibet – il meurt dans son lit, épuisé par une vie d’excès. Il souleva le peuple par ses talents d’orateur et multiplia les conquêtes féminines.

Nous allons souvent retrouver ce grand témoin à la barre de l’histoire - notre plus grand mémorialiste français.

« Voyez ce Mirabeau qui a tant marqué dans la Révolution : au fond, c’était le roi de la halle. »1293

Joseph de MAISTRE (1753-1821), Considérations sur la France (1797)

Mirabeau, rejeté de son ordre (la noblesse), élu député par le tiers état aux États généraux, mêle plus que quiconque les attributs de la naissance et de la bohème. Selon François Furet : « Du rejeton le plus méprisé de l’ancienne noblesse, la Révolution a fait le personnage le plus brillant de l’Assemblée constituante. »

« Mirabeau (le comte de). – Ce grand homme a senti de bonne heure que la moindre vertu pouvait l’arrêter sur le chemin de la gloire, et jusqu’à ce jour, il ne s’en est permis aucune. »1294

RIVAROL (1753-1801), Petit Dictionnaire des grands hommes de la Révolution (1790)

Dans le même savoureux petit livre et avec le même esprit : « Mirabeau est capable de tout pour de l’argent, même d’une bonne action. » Avant la Révolution, Mirabeau vendait sa plume (et ses idées) comme publiciste à gages ; il vendra ensuite ses services - très cher - au roi et à la reine, déjà accusé de trahison par certains députés.

« L’audace sur le front, le rire de la débauche sur les lèvres, la férocité de son visage dénonce celle de son cœur ; il emprunte inutilement de Bacchus une apparente bonhomie et la jovialité des festins ; l’emportement de ses discours, la violence de ses gestes, la bestialité de ses jurements le trahissent. »1298

Mme ROLAND (1754-1793), Mémoires (posthume)

Ce texte, écrit dans la prison de l’Abbaye en 1793, comporte une part de vérité. Mais Mme Roland déteste viscéralement Danton, l’ennemi politique de son mari et de tous les Girondins emprisonnés en attendant la mort. Elle-même va devenir une authentique héroïne, servie par ses Mémoires.

« Cet homme ira loin car il croit tout ce qu’il dit. »1306

MIRABEAU (1749-1791), Mémoires biographiques, littéraires et politiques de Mirabeau (posthume)

L’Orateur dénommé « la torche de Provence » parle ainsi de Robespierre en 1789, surnommé « la chandelle d’Arras » : bien qu’avocat, ce député du tiers état manque d’éloquence à la Constituante. Mais pour la conviction, il ne craint déjà personne et sera un jour craint de tous ses adversaires, peu à peu éliminés. Rousseau est son philosophe de chevet : il emprunte au Contrat social ce qui sera, selon Jaurès, sa seule idée : celle de la nation souveraine.

« L’Assemblée nationale n’avait pas été députée pour faire une révolution, mais pour nous donner une constitution. »1326

RIVAROL (1753-1801), Journal politique national des États généraux et de la Révolution de 1789, publié cette même année

Après le serment solennel du Jeu de paume et forte de la noblesse et du clergé venus rejoindre le tiers, l’Assemblée nationale née des États généraux se proclame « Constituante », le 9 juillet 1789.

De fait, les députés se donnent pour but de rédiger une Constitution, et de réformer l’organisation politique et sociale du royaume. Mais pas question de révolution, moins encore de république ! Les patriotes radicaux sont minoritaires. La majorité de l’Assemblée, modérée, souhaite une monarchie constitutionnelle. La Constituante va siéger jusqu’au 30 septembre 1791, pour laisser place à une autre assemblée, dite Législative, qui précède une troisième assemblée, nommée Convention.

Le travail législatif sera intense, jusque dans la tourmente révolutionnaire et la guerre. C’est l’un des faits les plus remarquables de ces six années regroupées sous le nom de Révolution.

« Nous sommes le premier de tous les Français qui écrivîmes contre la Révolution avant la prise de la Bastille. »1328

RIVAROL (1753-1801), Pensées inédites de Rivarol (posthume, 1836)

Monarchiste et rare humoriste de l’époque, cet homme d’ordre aurait pu écrire : « Oui à la Constitution, non à la chienlit. » La première pièce mettant en scène la prise de la Bastille est un vaudeville en un acte et en prose de Pellet-Desbarreaux, Le Champ de Mars ou la Régénération de la France, joué dans la région de Toulouse, en août 1789. Certaines sources situent même la création en mars : ce serait de la politique-fiction.

« La Révolution m’aurait entraîné, si elle n’eût débuté par des crimes : je vis la première tête portée au bout d’une pique et je reculai. »1329

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

La tête « au bout d’une pique » est un classique de l’horreur révolutionnaire. La « première tête » peut être celle du gouverneur de la Bastille, de Launay, massacré par le peuple le 14 juillet, lors de la prise du fort.

Chateaubriand, 21 ans, réformé de l’armée, hésitant sur sa vocation, s’est essayé à la vie politique au début de l’année, en participant aux États de Bretagne (assemblée provinciale). Présent à Paris aux premiers jours de la Révolution, il est très choqué par cette violence « cannibale ».

Représentatif de sa classe, il écrit aussi : « Jamais le meurtre ne sera à mes yeux un objet d’admiration et un argument de liberté ; je ne connais rien de plus servile, de plus méprisable, de plus lâche, de plus borné qu’un terroriste. »

« Dans le nouveau monde, Monsieur de La Fayette a contribué à la formation d’une société nouvelle ; dans le monde ancien, à la destruction d’une vieille société. »1337

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Chateaubriand a toujours le sens de la juste formule et le grand mémorialiste nous laisse une belle galerie de portraits. Vue par lui, l’Histoire est toujours vivante.

Dans le « nouveau monde », rappelons le rôle du très populaire « Héros des deux mondes » : à 19 ans, il s’est engagé personnellement et financièrement dans la guerre d’Indépendance des « Insurgents » contre l’Angleterre, et contre la politique étrangère de Louis XVI. Le Congrès des jeunes États-Unis d’Amérique l’a fait citoyen d’honneur en 1781. Dans le « monde ancien », la France des Lumières et de la Révolution y a gagné un allié précieux, pour les siècles à venir.

« Cette maxime de la souveraineté du peuple avait pourtant si bien exalté les têtes que l’Assemblée […] s’abandonna tout entière au flux et reflux des motions, ainsi qu’à la fougue de ses orateurs, qui entassèrent à l’envi décrets sur décrets, ruines sur ruines, pour satisfaire le peuple. »1346

RIVAROL (1753-1801), Tableau historique et politique des travaux de l’Assemblée constituante, depuis l’ouverture des États généraux, jusqu’après la journée du 6 octobre 1789 (1797)

Il fallut un mois et demi de discussions avant le vote du texte final, mais il est remarquable. Tout le long préambule et les 17 articles seraient à citer.

Selon Alphonse Aulard : « 1 200 députés, incapables d’aboutir à une expression concise et lumineuse, quand ils travaillaient soit isolément, soit par petits groupes, trouvèrent les vraies formules, courtes et nobles, dans le tumulte d’une discussion publique […] À lire cette discussion, on a l’impression que c’est la nation, devenue souveraine par des actes spontanés, qui dicte la Déclaration à ses représentants » (Histoire politique de la Révolution française : origines et développement de la démocratie et de la République, 1789-1804).

« Les cloches n’ont jamais fait plus de bruit que depuis qu’on les a fait taire. »1374

Un chroniqueur. Le Nouveau Paris (1798), Louis-Sébastien Mercier

Dramaturge et romancier, critique et essayiste, philosophe et journaliste, cette plume infatigable s’autoproclame « le plus grand livrier de France ». Connu sous l’Ancien Régime pour un roman d’anticipation - l’An 2440 - et pour son Tableau de Paris, il continue d’écrire et de témoigner sur l’événement majeur auquel il assiste.

On a descendu les cloches des tours des églises, elles vont être fondues et l’on pourra frapper monnaie avec ces vieux bronzes. On fabrique ainsi des « sous de cloches » dès septembre 1790. Inutile de dire les discussions auxquelles a donné lieu ce genre de pratique, dans un pays resté profondément catholique malgré la politique religieuse de la Révolution : biens du clergé nationalisés le 2 novembre 1789, Constitution civile du clergé votée par la Constituante le 12 juillet 1790.

« Dans une révolution, le parti qui soutient les opinions modérées a plus besoin que tout autre de courage. »1376

Mme de STAËL (1766-1817), Œuvres complètes de Madame la baronne de Staël (1836)

C’est bien la fille de son père qui s’exprime : Jacques Necker, banquier suisse, ministre des Finances très populaire et toujours raisonnable dans sa gestion de la crise financière, se heurte à la Constituante et surtout à Mirabeau qui souhaite financer le déficit par l’émission des assignats (papier-monnaie).

Tombé en disgrâce, il donne sa démission le 3 septembre 1790. Retiré au château de Coppet, il va désormais écrire pour justifier sa gestion depuis que Louis XVI l’a appelé au gouvernement et exposer ses idées sur l’administration des finances de la France. Mais la modération fut rarement une vertu à l’honneur, sous la Révolution.

« De ce jour et de ce lieu date une ère nouvelle de l’histoire du monde et vous pourrez dire : j’y étais. »1435

GOETHE (1749-1832), Aus meinem Lebe : Dichtung und Warheit - De ma vie : Poésie et Vérité (1811-1833), autobiographie. « Von hier und heute geht eine neue Epoche der Weltgeschischte aus, und ihr koennt sagen ihr seid dabei gewesen. »

Le grand écrivain allemand, présent (côté Prussiens) à la bataille de Valmy (commune de la Marne), est conscient de vivre un événement majeur. Notons que la retraite des troupes du duc de Brunswick, supérieures en nombre, reste à jamais une énigme. Il aurait dit : « Nous ne combattrons pas ici. »

« Les maximes actuelles ne tendent qu’à détruire. Elles ont déjà ruiné les riches, sans enrichir les pauvres ; et au lieu de l’égalité des biens, nous n’avons encore que l’égalité des misères et des maux. »1446

RIVAROL (1753-1801), Journal politique national. Rivarol et la société française pendant la Révolution et l’émigration, études et portraits (1883), Mathurin de Lescure

C’est à présent un exilé qui s’exprime, au nom de nombreux émigrés.

Voltaire le saluait comme « le Français par excellence » et Burke (député irlandais et philosophe) en fait « le Tacite de la Révolution ». Rivarol collabore au Journal et ses articles, publiés sous forme de Mémoires, sont une chronique précieuse, très intelligente et moins partisane que celle d’autres opposants au nouveau régime – il critique d’ailleurs l’Ancien Régime, la cour, les nobles.

Au sein même de la Convention, les Girondins (représentant et surtout défendant les intérêts de la grande bourgeoisie d’affaires) s’opposent eux aussi aux projets de réforme économique et sociale des Montagnards.

« Peuple, je meurs innocent ! »1479

LOUIS XVI (1754-1793), à la foule, place de la Révolution à Paris (aujourd’hui place de la Concorde), 21 janvier 1793. Mémoires d’outre-tombe (posthume), François René de Chateaubriand

« Premier mot de la fin » du roi. L’importance de l’événement est telle que l’imagination populaire ou historienne se donne libre cours. Le roulement de tambours de la garde nationale interrompt la suite de sa proclamation, entendue seulement par le bourreau Sanson et ses aides. La scène sera maintes fois reproduite en gravures et tableaux, avec le bourreau qui brandit la tête du roi, face au peuple amassé.

« On a tué des rois bien avant le 21 janvier 1793. Mais Ravaillac, Damiens et leurs émules voulaient atteindre la personne du roi, non le principe […] Ils n’imaginaient pas que le trône pût rester toujours vide. »1484

Albert CAMUS (1913-1960), L’Homme révolté (1951)

Camus incarne l’intellectuel engagé et l’homme révolté en son temps troublé - deux guerres mondiales sanglantes, bataille des idées et des idéologies d’une extrême violence. Il oppose les diverses formes de révolte (historique, métaphysique, artistique) qui sont justes et légitimes, aux révolutions qui oublient les raisons initiales et tombent dans l’idéologie, le nihilisme et la justification du meurtre - toute chose absurde et suicidaire.

Pour en revenir à la mort de Louis XVI, il est vrai que l’histoire du monde est riche en régicides. Mais les assassins des rois qui tuent un homme ne font que renforcer le mythe de la royauté. Alors qu’un procès public, devant une Assemblée nationale devenue tribunal du peuple, devait mettre fin à la monarchie de droit divin.

« J’aime mieux mourir que d’être témoin de la ruine de mon pays ; je m’honorerai d’être comprise parmi les glorieuses victimes immolées à la rage du crime. »1511

Mme ROLAND (1754-1793), Mémoires (posthume, 1821)

En prison, elle écrit ses Mémoires (et certaines lettres qui n’y figurent pas), elle rédige aussi son Projet de défense au Tribunal révolutionnaire. Mais Manon Roland ne se fait pas d’illusion : « Il est nécessaire que je périsse à mon tour, parce qu’il est dans les principes de la tyrannie de sacrifier ceux qu’elle a violemment opprimés et d’anéantir jusqu’aux témoins de ses excès. À ce double titre, vous me devez la mort et je l’attends. »

« Ainsi se répandit sur la France cet inexplicable vertige qu’on a nommé le règne de la Terreur. »1534

Benjamin CONSTANT (1767-1830), De l’esprit de conquête et de l’usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne (1814)

Suisse d’origine, futur amant de Mme de Staël et futur grand écrivain, il regarde la Révolution de France des quatre coins de l’Europe où il mène « une vie errante et décousue ».

« Les hommes sensés n’imputeront jamais à la philosophie les horreurs commises en son nom sous le régime de la Terreur. »1535

Abbé GRÉGOIRE (1750-1831), Écrits sur les Noirs (1789-1808)

L’abbé Grégoire, député, révolutionnaire et républicain, tient toujours le langage de la raison et de l’humanité.

Il faut d’ailleurs quelques nuances dans le tableau d’une France vivant sous la Terreur. Seule une minorité fait la Révolution ou en sera victime. Même les jours de massacres et d’émeutes n’empêchent pas les Parisiens des quartiers tranquilles de sacrifier aux fêtes.

Ajoutons que la guillotine est un spectacle et les premières exécutions font recette : on paie trente sous la place assise à la terrasse des Tuileries, pour voir tomber les têtes, place de la Révolution (aujourd’hui place de la Concorde).

« Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! »1554

Mme ROLAND (1754-1793), montant à l’échafaud et s’inclinant devant la statue de la Liberté (sur la place de la Révolution), 8 novembre 1793. Mot de la fin. Le Nouveau Tableau de Paris (1799), Louis Sébastien Mercier

Son mari, poursuivi comme Girondin et réfugié à Rouen, apprenant la mort de sa femme, se tuera deux jours après.

Manon Roland fit preuve d’une belle énergie et d’une plume infatigable, dans sa prison (l’Abbaye, puis la Conciergerie). Elle écrit pour se défendre devant le Tribunal révolutionnaire, même sans espoir. Elle écrit ses Mémoires, destinées à sa fille Eudora. Elle écrit des lettres, notamment à son ami Buzot qui, contrairement à elle, a fui comme son mari, pour échapper au sort des Girondins. Il se suicidera, apprenant, la mort de Manon Roland.

« Les Conventionnels […] faisaient couper le cou à leurs voisins avec une extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur de l’espèce humaine. »1573

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Rappelons qu’il a pris ses distances avec la Révolution à la vue de la « première tête portée au bout d’une pique », en juillet 1789.

« Échafaud. – S’arranger quand on y monte pour prononcer quelques mots éloquents avant de mourir. »1585

Gustave FLAUBERT (1821-1880), Dictionnaire des idées reçues (posthume, 1913)

Grand romancier réaliste de la seconde moitié du « siècle des romans », il nous laisse cet essai savoureux, digne de ses œuvres les plus célèbres (Madame Bovary, l’Éducation sentimentale) par la justesse du trait, la finesse de l’analyse psychologique, la lucidité du propos… et le style. Une source dont nous userons naturellement.

Le mot de Flaubert pourrait s’appliquer à bien des « mots de la fin » attribués aux personnages de la Révolution. Quels que soient leur âge, leur sexe, leur condition, leurs convictions, la plupart sont morts en héros, dignes de cette époque héroïque.

« L’histoire du neuf Thermidor n’est pas longue : quelques scélérats qui firent périr quelques scélérats. »1607

Joseph de MAISTRE (1753-1821), Considérations sur la France (1796)

Véritable écrivain politique (avec un style et de l’humour), c’est le théoricien majeur de la pensée contre-révolutionnaire, connu sous l’Ancien Régime pour son combat contre la philosophie des Lumières.

Émigré en 1793 à Lausanne, monarchiste attaché au pouvoir papal, il rejette en bloc la Révolution. Qu’importe à ses yeux le tournant qu’elle a pris ! Mais pour les Français en France, tout va changer après le 9 Thermidor et le règlement de comptes sanglant, sinon « scélérat », qui punit les plus coupables.

« La Terreur causa la révolte de Lyon, l’insurrection départementale, la guerre de Vendée ; et pour soumettre Lyon, pour dissiper la coalition des départements, pour étouffer la Vendée, il fallut la Terreur. Mais sans la Terreur, Lyon ne se fût pas insurgé, les départements ne se seraient pas réunis, la Vendée n’eût pas proclamé Louis XVII. »1611

Benjamin CONSTANT (1767-1830), Des effets de la Terreur (1797)

C’est démontrer le cercle vicieux de la répression et de la révolte dans lequel s’est enfermée la Révolution. Un armistice de compromis sera signé avec les chefs en février-mars 1795. Le décret du 26 octobre 1795 proclamera l’amnistie pour « les faits purement relatifs à la révolution ».

« Un heureux événement a tout à coup ouvert une carrière immense aux espérances du genre humain ; un seul instant a mis un siècle de distance entre l’homme du jour et celui du lendemain. »1622

Marquis de CONDORCET (1743-1794), Œuvres complètes (posthume, 1804)

Parole de physiocrate, philosophe et mathématicien, autant que témoignage du député à la Législative et à la Convention. C’est la vision optimiste de la Révolution : l’homme nouveau naît de l’élan révolutionnaire, le peuple en est changé, « régénéré », la « régénération » allant de pair avec la Révolution et excluant tout retour en arrière. Condorcet croit au développement indéfini des sciences, comme au progrès intellectuel et moral de l’humanité. Girondin, arrêté sous la Terreur, il s’empoisonnera pour ne pas monter à l’échafaud.

« La Révolution française est l’événement le plus stupéfiant qui ne se soit jamais produit dans l’histoire du monde jusqu’ici. »1623

Edmund BURKE (1729-1797), Réflexions sur la Révolution en France (novembre 1790)

Le livre de cet Anglais est l’un des plus gros succès éditoriaux de l’époque : 11 rééditions en moins d’un an. Pour ce premier théoricien de la contre-révolution, un monstre est né, l’ordre du monde est menacé, et d’abord la civilisation anglaise qui a vécu une sage révolution, restauratrice de la royauté, si loin de cette folie française de la « table rase ».

« La Révolution de France est une des grandes époques de l’ordre social. Ceux qui la considèrent comme un événement accidentel n’ont porté leurs regards ni dans le passé ni dans l’avenir. »1624

Mme de STAËL (1766-1817), Considérations sur les principaux événements de la Révolution française (1818)

La fille de Necker (ministre de Louis XVI) se penche sur ce passé récent, avec néanmoins un recul dans le temps – les « années Napoléon » furent une autre épreuve pour cette femme de tête et de cœur.

« Je n’ai jamais trouvé que l’on ait été trop loin ; mais j’ai toujours trouvé qu’on a été trop vite. »1625

Comtesse de GENLIS (1746-1830). Mme la comtesse de Genlis en miniature, ou Abrégé critique de ses mémoires (1826), Charles Louis de Sévelinges

Gouvernante des enfants de la famille d’Orléans, notamment du futur Louis-Philippe, Stéphanie Félicité du Crest de Saint-Aubin a beaucoup lu Rousseau et se montre d’abord favorable à la Révolution. Puis elle émigre – Angleterre, Suisse, Belgique, Allemagne –, rentre en France en 1800 et sera nommée dame inspectrice des écoles primaires par Bonaparte. On lui doit d’innombrables ouvrages pédagogiques, romanesques, et dix volumes de Mémoires inédits sur le XVIIIe siècle et sur la Révolution (1825).

« Ce qui distingue la Révolution française, et ce qui en fait un événement unique dans l’histoire, c’est qu’elle est mauvaise radicalement ; aucun élément de bien n’y soulage l’œil de l’observateur : c’est le plus haut degré de corruption connu ; c’est la pure impureté. »1627

Joseph de MAISTRE (1753-1821), Considérations sur la France (1796)

Deux ans après son témoignage d’un certain fatalisme face à l’histoire, le jugement de cet auteur – monarchiste, intégriste et catholique – se radicalise. Il dit aussi que « tout est miraculeusement mauvais dans la Révolution. »

« Des sottises faites par des gens habiles ; des extravagances dites par des gens d’esprit ; des crimes commis par d’honnêtes gens… Voilà les révolutions. »1628

Vicomte Louis de BONALD (1754-1840), Pensées sur divers sujets (1817)

Dans le camp des contre-révolutionnaires, aussi résolu que de Maistre, ce philosophe et sociologue est l’autre grand pourfendeur de l’athéisme et de la démocratie, en tant que défenseur de la monarchie et du catholicisme.

« La goinfrerie est la base fondamentale de la société actuelle. »1642

Louis-Sébastien MERCIER (1740-1814), Nouveau Paris (1799-1800)

Auteur bien connu avant la Révolution et Parisien très attaché à sa ville, il juge ainsi la bonne société du Directoire. Selon un policier, « le débordement des mœurs dépasse toute idée ».

La danse fait fureur : 645 bals à Paris, dont le bal des Zéphirs au cimetière Saint-Sulpice et le bal des Victimes, réservés aux parents d’un guillotiné. C’est le temps des « Muscadins » (le mot désignait sous la Révolution les jeunes royalistes lyonnais usant de riches parfums au musc). Sur les boulevards parisiens, on voit se pavaner les « Merveilleuses » (élégantes aux perruques de toutes les couleurs) et les « Incroyables » (excentriques à l’extrême). Ils s’étourdissent dans des fêtes coûteuses. C’est une réaction normale, après les années d’austérité et de terreur, mais ce beau monde est frelaté et le reste du pays souffre.

« Les Français, las de se gouverner, se massacrèrent ; las de se massacrer au dedans, ils subirent le joug de Bonaparte qui les fit massacrer au dehors. »1645

RIVAROL (1753-1801), Fragments et pensées politiques (s.d.)

Raccourci saisissant d’une histoire française particulièrement mouvementée, entre la Révolution et l’Empire à venir. Et pourtant, la génération suivante, celle des jeunes romantiques, en gardera la nostalgie.

« Un jeune homme de vingt-six ans se trouve avoir effacé en une année les Alexandre, les César, les Annibal, les Frédéric. Et, comme pour consoler l’humanité de ces succès sanglants, il joint aux lauriers de Mars l’olivier de la civilisation. »1647

STENDHAL (1783-1842), Vie de Napoléon (posthume)

Engagé dans l’armée de Bonaparte (âgé de 26 ans en 1795), le futur romancier découvre l’Italie avec un émerveillement dont son œuvre sera plus tard le reflet. Il écrit cet essai à Milan en 1817-1818, pour répondre à Mme de Staël : dans ses Considérations sur la Révolution française, elle attaquait l’homme à qui Stendhal voue une véritable passion. Ce qui n’exclut pas la critique. Stendhal consacrera à l’empereur un second essai, Mémoires sur Napoléon (1836-1837).

« Je jure sur ma parole d’honneur que cela n’est pas vrai !
— Ne lève pas la main, il en dégoutterait du sang. »1650

Paul BARRAS (1755-1829), répondant à Lazare Carnot (1753-1823), première séance du Directoire, début novembre 1795. Mémoires du prince de Talleyrand (posthume, 1891)

Talleyrand est, avec Chateaubriand, le meilleur témoin de cette Histoire à laquelle il participe.

Le Grand Carnot fut l’« Organisateur de la victoire » sous la Révolution, mais il siégea avec Robespierre au Comité de salut public, responsable de la Terreur.

Le passé de Barras, le plus célèbre des cinq Directeurs, est encore plus chargé : conventionnel régicide, célèbre par la cruauté qu’il mit à « épurer » Toulon après le siège (décembre 1793) et à réprimer l’insurrection royaliste contre la Convention (octobre 1795). Débauché, sans scrupule (« le roi des pourris », selon Bonaparte), il va devenir le premier personnage de l’État durant cinq ans. Les querelles de personnes au sein du Directoire rendent le régime fragile et la Constitution n’arrange pas la situation.

« La mode est maintenant de rentrer, comme jadis de sortir. »1655

Comte de NEUILLY (1777-1863), Dix années d’émigration, Souvenirs et correspondance (posthume, 1865)

La loi punissant de mort les émigrés est encore en vigueur, mais une circulaire du 30 pluviôse an VI (février 1796) permet à ceux qui en font la demande d’être radiés de la fameuse liste. La nostalgie de la patrie étant ce qu’elle est, le mouvement de retour va s’amplifier. Comment résister à cette douceur de vivre en France, à ce souvenir de l’Ancien Régime paré de vertus qu’il n’avait peut-être pas, hormis pour les plus privilégiés !

On dénombre quelque 300 000 émigrés, soit 1 % des Français, dont 40 % de femmes et d’enfants et, sur les 60 % d’hommes adultes, un tiers d’ecclésiastiques. Le tiers état, dont fait partie le bas clergé, représente environ 33 % du total.

« En France, on ne permet qu’aux événements de voter. »1672

Mme de STAËL (1766-1817), Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et les principes qui doivent fonder la République en France (posthume, 1906)

C’est l’adage d’un homme d’esprit qu’elle rapporte pour le conjurer, dans cet ouvrage écrit en 1798 et dont le titre est tout un programme. Un an après, le coup d’État de Bonaparte va balayer la réforme constitutionnelle et l’équilibre des pouvoirs que la fille de Necker et élève des philosophes appelait de ses vœux !

« Dans une grande affaire, on est toujours forcé de donner quelque chose au hasard. »1676

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), à Sieyès, avant le coup d’État du 18 brumaire (9 novembre 1799). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

Source précieuse pour rendre compte de la nouvelle épopée française.

Emmanuel Augustin Dieudonné, comte de Las Cases, est nommé chambellan et comte d’Empire en 1810. Après la seconde abdication de Napoléon en 1815, il est son compagnon à Sainte-Hélène durant dix-huit mois et note les propos de l’illustre exilé. Le Mémorial est une contribution à l’histoire, mais aussi à la légende napoléonienne. Les deux se confondent, dans ce cas.

Le jeune homme pressé répond ici à l’abbé qui « cherche son sabre » : inquiet de son projet de renverser le Directoire, il lui demande où est la garantie du succès. Le hasard, à peine un peu forcé, a jusqu’ici bien servi Bonaparte, au point d’en faire l’homme du destin pour la France. Et la grande affaire se prépare, avec des complicités politiques et familiales qui vont assurer la réussite du coup d’État.

« Bonaparte n’est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits, par l’amour des libertés qu’il n’a jamais eu […] Il est grand pour avoir créé un gouvernement régulier, un code de lois, des cours de justice, des écoles, une administration forte, active, intelligente […] Il est grand pour avoir fait renaître en France l’ordre au sein du chaos […] Il est grand surtout pour être né de lui seul, pour avoir su, sans autre autorité que celle de son génie, se faire obéir par trente-six millions de sujets […] Il est grand pour avoir surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour avoir rempli dix années de tels prodiges qu’on a peine aujourd’hui à les comprendre. »1685

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Chateaubriand, le styliste, manie en maître l’anaphore (répétition, en termes de rhétorique).

Les relations personnelles du grand écrivain et du grand homme se gâteront sous l’Empire, mais quand l’émigré, enfin radié de la liste, rentre en France en 1800, l’admiration est totale pour Bonaparte - jusqu’à l’exécution du duc d’Enghien, en 1804.

« Une nation n’a de caractère que lorsqu’elle est libre. »1697

Mme de STAËL (1766-1817), De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800)

L’une des rares voix qui s’élève cette année-là pour oser dénoncer le pouvoir de plus en plus absolu du futur empereur.

Épouse de l’ambassadeur de Suède en France (Erik Magnus de Staël-Holstein), Mme de Staël, fervente lectrice de Rousseau, fut d’abord favorable à la Révolution. Mais elle ne lui pardonne pas la mort du roi, moins encore celle de la reine, et la Terreur. Après trois ans d’exil, elle revient à Paris pleine d’espoir et impressionnée par le nouveau héros, ce général Bonaparte qui va redonner vie à l’idéal révolutionnaire de 1789. Le coup d’État du 18 Brumaire et la Constitution de l’an VIII lui ôtent toutes ses illusions.

Elle le dit, elle l’écrit, elle se fait détester par le grand homme, par ailleurs misogyne, supportant mal l’intelligence et la libre expression d’une femme. D’où son nouvel exil – doré, en Suisse, à Coppet sur les bords du lac Léman, dans le château de famille, auprès de son père qui fut très bon ministre des Fnances de Louis XVI.

« Sans trop de respect pour notre espèce, [Bonaparte] ordonna de nous transformer sur-le-champ en bêtes de somme et de trait, ce qui fut effectué comme par enchantement. »1701

Capitaine GERVAIS (1779-1858), évoquant le passage du col du Grand-Saint-Bernard, 18-20 mai 1800. Souvenirs d’un soldat de l’Empire (posthume, 1939)

Récit pris sur le vif de vingt années de guerres en Europe, d’un héros qui ne se prend jamais pour tel, ne demande rien et refuse parfois un avancement.

Le général Bonaparte, à la tête d’une armée de réserve de 50 000 soldats, renouvelle l’exploit d’Hannibal, franchissant les Alpes au col du Saint-Bernard encore sous la neige, avec des pièces d’artillerie traînées à bras d’homme dans des troncs creux. Scène immortalisée, et surtout sublimée, par David : Le Premier Consul franchissant les Alpes au col du Grand-Saint-Bernard, tableau peint en 1800.

David, conseillé par Bonaparte, dépasse la simple représentation de l’événement, pour en faire le prototype de la propagande napoléonienne. Le Premier Consul a souhaité être peint « calme sur un cheval fougueux », et l’artiste cabre l’animal pour donner un dynamisme à sa composition, renforcé par le geste grandiloquent de Bonaparte drapé dans un ample manteau de couleur vive. Le général victorieux, au visage idéalisé, regarde le spectateur et lui montre la direction à suivre, censée être cette troisième voie politique qu’il cherche à imposer entre les royalistes et les républicains.

Dans la réalité, Bonaparte a franchi le col à dos de mule, revêtu d’une redingote grise. C’est quand même un exploit, qui contredit les prédictions des habitants du lieu. Ce passage réussi permet de prendre à revers les troupes autrichiennes, dans la deuxième campagne d’Italie.

« Tous ces hommes n’ont pas été pris le poignard à la main, mais tous sont universellement connus pour être capables de l’aiguiser et de le prendre. »1715

Joseph FOUCHÉ (1759-1820), ministre de la Police, 1er janvier 1801. Mémoires de Joseph Fouché, duc d’Otrante (1824)

Fouché fait souvent équipe avec Talleyrand, qu’ils soient au pouvoir ou en disgrâce provisoire. Même intelligence et même cynisme politique, mais Fouché a beaucoup de sang sur les mains. Député sous la Convention, chargé de réprimer une insurrection fédéraliste et royaliste en novembre 1793, son ardeur lui valut le surnom de Mitrailleur de Lyon, le canon remplaçant la guillotine trop lente pour exécuter les condamnés par centaines.

Après l’attentat de la rue Saint-Nicaise (24 décembre 1800, 22 morts, une cinquantaine de blessés, 46 maisons détruites, quartier Saint-Honoré), Bonaparte ayant échappé par miracle à la mort demande au ministre de la Police une liste de 130 « anarchistes » (ou terroristes) à déporter sans jugement.

L’idée de tuer le tyran venait en fait d’extrémistes royalistes et l’exécution fut l’œuvre de trois Chouans. Fouché, après enquête, en a la preuve. Cependant, le Premier Consul s’entête et veut éliminer la « vermine jacobine ».

« Lorsqu’en 1801 Napoléon rétablit le culte en France, il a fait non seulement acte de justice, mais aussi de grande habileté […] Le Napoléon du Concordat, c’est le Napoléon vraiment grand, éclairé, guidé par son génie. »1721

TALLEYRAND (1754-1838), Mémoires (posthume, 1891)

Souvent associé à Sieyès et Fouché : c’est le « brelan de prêtres », selon l’ironique expression de Carnot.

Rendu boiteux par un accident d’enfance (ou un « pied bot » de naissance, selon d’autres sources) qui lui interdit la carrière militaire, évêque d’Autun (en 1780) sans vocation religieuse, Talleyrand fut l’un des premiers prêtres à prêter serment à la Constitution civile du clergé.

Il approuve la politique religieuse sous le Consulat, à commencer par le Concordat avec Pie VII. Bonaparte s’est ainsi rallié les sympathies des catholiques du monde entier, il a raffermi sur une base solide la puissance catholique, ébranlée par la Révolution, et dont tout gouvernement sensé́ doit aider le développement en France, à cette époque. Talleyrand sera l’inspirateur des Articles organiques, pour faire passer le Concordat.

Le « diable boiteux » va faire une très longue carrière diplomatique, finissant ambassadeur de France au Royaume-Uni sous la Monarchie de Juillet.

« À Amiens, je croyais de très bonne foi le sort de la France, celui de l’Europe et le mien fixés […] Pour moi, j’allais me donner uniquement à l’administration de la France et je crois que j’eusse enfanté des prodiges. »1722

Napoléon BONAPARTE (1769-1821). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

Le traité (ou paix) d’Amiens, signé le 25 mars 1802, met fin aux guerres de la deuxième coalition. C’est surtout la paix avec l’Angleterre qui se retrouvait trop seule à combattre. Dès les préliminaires de paix, Londres illumine en apprenant la signature. On crie « Vive Bonaparte ! » Alors que Paris reste calme (1er octobre 1801).

« Une suite d’événements sans pareils ont fait de la France un monde nouveau. »1731

Jacques NECKER (1732-1804), Dernières vues de politique et de finances (1802)

Retiré de la scène politique depuis 1790, installé en Suisse à Coppet, sur les bords du lac Léman avec sa fille Mme de Staël, le septuagénaire, partisan de toujours du gouvernement anglais, revient sur son préjugé contre la Révolution à la française et ses effets.

« Mon principe est la France avant tout. »1755

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

Ce précepte s’applique d’abord au commerce. L’empereur veut faire de l’Europe un gigantesque marché pour les manufacturiers et commerçants français. Le bilan économique de l’Empire est jugé plutôt positif, même si la succession des guerres entraîne une fantastique perte d’hommes, d’énergie et d’argent.

Très souvent cité en source, rédigé par comte de Las Cases, dernier confident et secrétaire particulier de Napoléon en exil, maintes fois réédité, « le Mémorial présente le meilleur recueil, non seulement des pensées réelles de Napoléon Bonaparte, mais encore des opinions qu’il voulait faire passer pour telles » – parole de Walter Scott, contemporain de l’empereur, poète écossais, célèbre pour ses romans historiques et auteur d’une Vie de Napoléon (1827).

« La diplomatie est la police en grand costume. »1759

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Maximes et pensées

L’aphorisme convient parfaitement à son ministre des Relations extérieures (jusqu’en 1807), M. de Talleyrand, l’un des principaux personnages sous l’Empire et le plus grand diplomate français de l’histoire.

« Si vous ôtez la foi au peuple, vous n’avez que des voleurs de grand chemin. »1761

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Pensées politiques et sociales de Napoléon (1969)

Cette idée qui lui est chère expliquait déjà la politique religieuse sous le Consulat : « Comment avoir de l’ordre dans un État sans une religion ? » dit le Premier Consul à Roederer (juillet 1800). « Il n’y a pas de bonne morale sans religion […] une société sans religion est comme un vaisseau sans boussole » (juin 1800, aux curés de Milan). « Nulle société ne peut exister sans morale. Il n’y a pas de bonne morale sans religion. Il n’y a donc que la religion qui donne à l’État un appui ferme et durable » (Maximes et pensées).

Voltaire ne pensait pas autrement.

« Chaque année, la France faisait présent à cet homme de trois cent mille jeunes gens ; c’était l’impôt payé à César. »1764

Alfred de MUSSET (1810-1757), La Confession d’un enfant du siècle (1836)

« … Et s’il n’avait ce troupeau derrière lui, il ne pouvait suivre sa fortune. C’était l’escorte qu’il lui fallait, pour qu’il pût traverser le monde, et s’en aller tomber dans une petite vallée d’une île déserte, sous un saule pleureur. » L’histoire finit mal, pour la France exsangue, et pour l’empereur exilé.

Mais Musset, l’enfant du siècle orphelin de Napoléon, évoque aussitôt après l’Empire glorieux : « Jamais il n’y eut tant de joie, tant de vie, tant de fanfares guerrières dans tous les cœurs. Jamais il n’y eut de soleils si purs que ceux qui séchèrent tout ce sang. On disait que Dieu les faisait pour cet homme, et on les appelait ses soleils d’Austerlitz. »

« On ne conduit le peuple qu’en lui montrant un avenir : un chef est un marchand d’espérances. »1768

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Maximes et pensées

Précisant cette pensée, il dira aussi : « L’imagination gouverne le monde » (Mémorial). Et en 1800 : « Je ne suis qu’un magistrat de la République qui n’agit que sur les imaginations de la nation ; lorsque ce moyen me manquera, je ne serai plus rien ; un autre me succédera. » Et encore : « On ne peut gouverner l’homme que par l’imagination ; sans l’imagination, c’est une brute ! Ce n’est pas pour cinq sous par jour ou pour une chétive distinction que l’on se fait tuer ; c’est en parlant à l’âme que l’on électrise l’homme. »

Ce message a dû plaire au général de Gaulle, grand admirateur de l’empereur.

« Le cœur d’un homme d’État doit être dans sa tête. »1771

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

Priorité donnée à la raison, à l’intelligence : « J’ai toujours aimé l’analyse : « pourquoi » et « comment » sont des questions si utiles qu’on ne saurait trop se les poser. » Mais il fait la part des choses : « Il faut donner les deux tiers à la raison, et l’autre tiers au hasard. Augmentez la seconde fraction, vous serez téméraire ; augmentez la première, vous serez pusillanime. »

« La haute politique n’est que le bon sens appliqué aux grandes choses. »1772

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Maximes et pensées. Histoire du Consulat et de l’Empire (1937-1953), Louis Madelin

Pragmatisme évident, maintes fois confessé dans sa politique religieuse. Mais l’empereur dit aussi : « En politique, une absurdité n’est pas un obstacle. » Et d’ajouter : « Lorsqu’on s’est trompé, il faut persévérer ; cela donne raison » (Maximes et Pensées). Le problème sera son entêtement forcené, dans la solitude du pouvoir où l’empereur n’admet plus aucun contradicteur, et son déni de la réalité, à la fin de l’histoire.

Il avoue encore : « Bien analysée, la pensée politique est une fable convenue, imaginée par les gouvernants pour endormir les gouvernés. » Précisant que « la bonne politique est de faire croire aux hommes qu’ils sont libres. » Napoléon ne cache pas son jeu, avec une franchise qui confine au cynisme.

« On gouverne mieux les hommes par leurs vices que par leurs vertus. »1773

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Maximes et pensées

L’empereur est sans illusion sur la nature humaine. « J’ai fait des courtisans, je n’ai jamais prétendu me faire des amis. » Les vraies fidélités, il les trouvera dans la Grande Armée, chez ses généraux comme chez les soldats.

« Quand j’ai besoin de quelqu’un, je n’y regarde pas de si près, je le baiserais au cul. »1774

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémoires du général de Caulaincourt, duc de Vicence, grand écuyer de l’empereur (posthume, 1933)

Caulaincourt fut aide de camp de Bonaparte en 1802, ambassadeur en Russie de 1807 à 1811. Étonnante parole, aveu rarement cité.

« Je sais, quand il le faut, quitter la peau du lion pour prendre celle du renard. »1775

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémoires du prince de Talleyrand (posthume, 1891)

Talleyrand a eu tout loisir d’observer l’homme, du Directoire jusqu’à la fin de l’Empire, et d’apprécier en connaisseur ses talents.

Napoléon est né sous le signe astral du lion, le 15 août 1769. Pour compléter le bestiaire napoléonien, il a pris pour symboles l’aigle impérial et les abeilles, qui renvoient à l’Antiquité romaine.

« Commediante ! Tragediante ! » « Comédien ! Tragédien ! »1781

PIE VII (1742-1823). Servitude et grandeur militaires (1835), Alfred de Vigny

Superbe essai (à la fois roman et réflexion autobiographique) sur la condition militaire du soldat écartelé entre le devoir d’obéissance et sa liberté humaine, c’est aussi une manière pour Vigny de justifier son renoncement personnel, pour cause de vocation poétique et romantique.

« Commediante ! Tragediante ! » Ces deux mots n’ont peut-être pas été prononcés tels qu’ils sont passés à la postérité, mais ils reflètent ce que ce pape de caractère pensait de l’empereur. Don de la simulation et sens théâtral : deux qualités reconnues au grand premier rôle que fut Napoléon, sur la scène de l’histoire. Son don de la mise en scène, il en joue en artiste : « Rien n’interrompt aussi bien une scène tragique qu’inviter l’autre à s’asseoir ; lorsqu’il est assis, le tragique devient comique. » Il a pris des cours avec le célèbre sociétaire de la Comédie-Française, son ami Talma. Il sait donner une dimension épique aux défaites comme aux victoires, revues et corrigées par les peintres voués à sa propagande. Le sommet de l’art reste le sacre, dont Pie VII est témoin et acteur, condamné au second rôle : Napoléon tint à se couronner lui-même et le pape n’a béni que la couronne !

« Vivant, il a manqué le monde ; mort, il le possède. »1783

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Vie de Napoléon, livres XIX à XXIV des Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Écrivain, grand témoin et acteur de l’histoire, pour lui, la plus belle conquête de Napoléon n’est pas l’Europe, mais celle de l’imagination des générations qui ont suivi l’Empire. Il ne cessera d’être fasciné par l’empereur, alors même qu’il le combat en opposant résolu : « Cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme. » Comment ne pas souscrire à ce jugement !

« Quand Monsieur de Talleyrand ne conspire pas, il trafique. »1786

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Chateaubriand déteste le personnage pour ses défauts, sans apprécier ses qualités, à commencer par l’intelligence !

Âpre au gain et libre de tout scrupule, Talleyrand sera accusé de bien des trahisons et des malversations. Mais dans son esprit, il sert la France, et c’est souvent vrai.

« Ne suivez jamais votre premier mouvement, il est toujours généreux. »1790

TALLEYRAND (1754-1838), aux jeunes secrétaires d’ambassade. Mémoires d’un touriste (1838), Stendhal

Conseil de diplomate. Selon Sainte-Beuve, sa consigne aux jeunes qui débutaient dans la carrière était : « Pas de zèle ! » Pour l’écrivain contemporain Cioran, c’est « le plus grand praticien du cynisme ; tous les philosophes cyniques sont des enfants de chœur à côté de lui ».

« Sire […] c’est à vous de sauver l’Europe et vous n’y parviendrez qu’en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé, son souverain ne l’est pas. Le souverain de Russie est civilisé, son peuple ne l’est pas : c’est donc au souverain de Russie d’être l’allié du peuple français. »1833

TALLEYRAND (1754-1838), au tsar Alexandre Ier de Russie, Erfurt, 27 septembre 1808. Mémoires et Correspondance du prince de Talleyrand (posthume, 1891)

Le « diable d’homme » n’est plus ministre des Relations extérieures : partisan d’un équilibre européen, il s’est opposé à l’empereur qui s’entête dans sa politique de conquête chimérique, se soucie peu de paix et décide toujours seul. Napoléon, qui connaît son talent diplomatique, l’a cependant chargé de préparer le terrain avec son nouvel allié, Alexandre Ier.

Dans un entretien secret, Talleyrand conseille au tsar de prendre ses distances avec l’empereur, tout en ménageant la Prusse et l’Autriche : « Le Rhin, les Alpes, les Pyrénées sont les conquêtes de la France. Le reste est la conquête de Napoléon. La France n’y tient pas. »
Alexandre a compris : le peuple français peut, un jour prochain, ne plus soutenir Napoléon et cet homme faible va durcir sa position. Dans ses Mémoires, Talleyrand affirme : « À Erfurt, j’ai sauvé l’Europe. » L’histoire parle quand même de la « trahison d’Erfurt ».

« Vous êtes un voleur, un lâche, un homme sans foi. Vous ne croyez pas à Dieu ; vous avez toute votre vie manqué à tous vos devoirs, vous avez trompé, trahi tout le monde […] Tenez, Monsieur, vous n’êtes que de la merde dans un bas de soie. »1834

NAPOLÉON Ier (1769-1821), à Talleyrand, Conseil des ministres restreint convoqué au château des Tuileries, 28 janvier 1809. Mémoires et Correspondance du prince de Talleyrand (posthume, 1891)

D’Espagne où il tente d’affermir le trône de son frère Joseph, Napoléon a appris que Talleyrand complote avec Fouché pour préparer sa succession – sans nouvelles de lui, on l’imagine victime de la guérilla qui fait rage.

Il rentre aussitôt, épargne momentanément Fouché, son ministre de la Police, mais injurie le prince de Bénévent, Talleyrand, impassible - et sort en claquant la porte.

« Je me suis mis à la disposition des événements et, pourvu que je restasse Français, tout me convenait. »1836

TALLEYRAND (1754-1838), Mémoires et Correspondance du prince de Talleyrand (posthume, 1891)

Napoléon l’avait fait grand chambellan en 1804, prince de Bénévent en 1806, vice-grand électeur en 1807 - « le seul vice qui lui manquât », dit son compère Fouché en apprenant cet honneur.

Le plus habile diplomate de notre histoire est aussi le plus corrompu. Il servira et trahira successivement tous les régimes, mais il respecte les intérêts supérieurs de la France. Il voudrait surtout lui éviter cette course à l’abîme, prévisible dès 1809. Fouché, tout aussi intelligent et retors, pense et agit de même.

« Il est le Souverain de l’Europe. »1840

METTERNICH (1773-1859), 1809. Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d’État, volume II (1880)

Parole de connaisseur. Ambassadeur d’Autriche en France depuis 1806, le prince de Metternich est nommé chancelier et ministre des Affaires étrangères en octobre 1809, signant à ce titre l’humiliant traité (ou paix) de Vienne. Il choisit alors de s’allier à Napoléon, pour mieux l’abattre le moment venu. Et il va négocier son mariage avec Marie-Louise d’Autriche.

Cette domination culminera en 1811 : le Grand Empire comporte 130 départements qui réuniront 45 millions de « Français », plus 40 millions d’habitants des États vassaux (Italie, Espagne, Naples, duché de Varsovie, Confédération du Rhin, Confédération helvétique).

« Toute l’éducation publique a pris un caractère militaire. »1858

Mme de STAËL (1766-1817), Dix années d’exil (posthume, 1966)

Courageuse opposante au régime, elle se retrouve interdite de séjour en France et continue d’écrire, donc de témoigner.

Le 25 novembre 1811, un décret achève d’organiser l’Université de France. Napoléon a surtout veillé sur le secondaire – il aurait même voulu imposer le célibat aux professeurs ! Études menées au son du tambour, de 5 heures 30 du matin à 8 heures 45 du soir (exemple du lycée de Limoges).

« Nos maîtres ressemblaient à des hérauts d’armes, nos salles d’études à des casernes, nos récréations à des manœuvres et nos examens à des revues. »1859

Alfred de VIGNY (1797-1863), Servitude et grandeur militaires (1835)

Témoignage personnel de cet ancien élève du lycée Bonaparte (aujourd’hui Condorcet), âgé de 14 ans en 1811, né d’une famille aristocratique et de tradition militaire, se préparant à Polytechnique. Vigny quittera l’armée pour devenir poète.

Il évoque avec nostalgie ce passé qui fait rêver toute sa génération romantique : « Les maîtres mêmes ne cessaient de nous lire les bulletins de la Grande Armée, et nos cris de Vive l’empereur interrompaient Tacite et Platon […] Il me prit alors plus que jamais un amour vraiment désordonné de la gloire des armes ; passion d’autant plus malheureuse que c’était le temps, précisément, où la France commençait à s’en guérir. »

« Fussé-je mort à Moscou, ma renommée serait celle du plus grand conquérant qu’on ait connu. Mais les sourires de la Fortune étaient à leur fin. »1870

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

Paris chante tout bas la cruelle chanson de La Campagne de Russie, durant la retraite de décembre 1812 : « Il était un p’tit homme / Qu’on appelait le grand […] / Sans demander son reste / Fier comme un César / De hasard / Dans cet état funeste / Napoléon le Grand / Fout le camp ! »

« J’ai tout fait pour mourir à Arcis. »1883

NAPOLÉON Ier (1769-1821), à Caulaincourt, évoquant la bataille du 19 mars 1814. Mémoires du général de Caulaincourt, duc de Vicence, grand écuyer de l’empereur (posthume, 1933)

L’aveu est postérieur à la bataille. Plusieurs fois, Napoléon a tenté de se suicider, notamment à l’opium. Et chaque fois, il évoquait ce nom et regrettait cette mort qui se refusait à lui.

Le 19 mars 1814, l’épée à la main, il s’est jeté dans la mêlée à Arcis-sur-Aube, bientôt rejoint par sa Garde. La bataille est restée indécise face à Schwarzenberg, ex-ambassadeur d’Autriche à Paris, ex-allié de Napoléon pendant la campagne de Russie. Il commande à présent les armées alliées qui envahissent la France. L’étau se resserre autour de Paris.

« Les guerres de Napoléon ont divulgué un fatal secret : c’est qu’on peut arriver en quelques journées de marche à Paris après une affaire heureuse ; c’est que Paris ne se défend pas ; c’est que ce même Paris est beaucoup trop près de la frontière. »1884

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

30 mars 1814, bataille de Paris. Blücher occupe Montmartre et de ses hauteurs, bombarde la capitale. Moncey résiste héroïquement à la barrière de Clichy, mais Marmont doit signer la capitulation. Les Alliés entrent dans Paris le lendemain. Il y a quelques cris pour acclamer le roi de Prusse et le tsar de Russie. Napoléon s’est replié sur Fontainebleau. Il signera son abdication le 6 avril.

« Retomber de Bonaparte et de l’Empire dans ce qui les a suivis, c’est tomber de la réalité dans le néant. »1892

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Parole d’un génie de notre littérature. En politique, Chateaubriand a surtout une vocation d’éternel opposant. Émigré sous la Révolution, sévère pour Napoléon Ier à qui il ne pardonne pas la mort du duc d’Enghien, il commence par être ultraroyaliste sous les Bourbons revenus, ayant bientôt rang de ministre, pair de France, ambassadeur, avant de se retrouver dans l’opposition au pouvoir en place, aux côtés des libéraux.

« J’appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de bulletins par l’Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le fourreau des Bourbons. »1895

Alfred de VIGNY (1797-1863), Servitude et grandeur militaires (1835)

Témoignage d’un grand écrivain de ce temps plus riche en talents que la Révolution et l’Empire.

Vigny traduit ici l’état d’esprit de toute une génération de jeunes romantiques « bien nés ». Ils rallieront l’opposition libérale quand la monarchie selon Charles X deviendra plus ultra que royaliste, à la fin de la Restauration.

« Il monta péniblement ce trône que son prédécesseur avait eu l’air d’escalader. »1094

Charles François Marie, comte de RÉMUSAT (1797-1875). Mémoires de ma vie, volume I (posthume, 1967), Charles de Rémusat

Jeune collaborateur au Globe, journal d’opposition libérale, le comte de Rémusat est le fils du chambellan de Napoléon, rallié aux Bourbons à la Restauration.

Il constate l’évidence, en 1814 : à près de 60 ans, Louis XVIII est podagre (goutteux), autrement dit rhumatisant au dernier degré. Il est en outre affligé d’un accent dû non pas à une émigration prolongée, mais à une phonétique demeurée très Ancien Régime, qui ôte toute noblesse à sa royale affirmation : « C’est moué qui suis le roué. » Les chansonniers ne vont pas rater « le roué ». Le roi sera souvent et méchamment brocardé.

« Aux époques ordinaires, roi convenable ; à une époque extraordinaire, homme de perdition. »1910

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Chateaubriand juge Charles X, accédant au trône à la mort de Louis XVIII : « Incapable de suivre jusqu’au bout une bonne ou une mauvaise résolution ; pétri avec les préjugés de son siècle et de son rang. » Mais à côté de cela : « doux, quoique sujet à la colère, bon et tendre avec ses familiers, aimable, léger, sans fiel, ayant tout du chevalier, la dévotion, la noblesse, l’élégante courtoisie, mais entremêlé de faiblesse… » Bref, pas né pour être roi, en 1824. On ne peut s’empêcher de penser à la situation de son frère aîné, Louis XVI, accédant au trône en 1774, si mal armé, si faible, dans une situation prérévolutionnaire.

Déçu par la politique, l’auteur des Mémoires avouera : « J’ai vu de près les rois, et mes illusions politiques se sont évanouies. »

« Les Bourbons ont commencé par se faire mépriser et finissent par se faire haïr. »1923

NAPOLÉON Ier (1769-1821), à Pons de l’Hérault, 6 février 1815. Mémoire de Pons de l’Hérault aux puissances alliées (1899), André Pons, Léon-G. Pélissier

Bien informé à la veille des Cent-Jours, il sait l’opposition bonapartiste qui s’organise en France contre un régime fragile. Il parle à un compagnon de route récemment acquis à sa cause et sa personne. Le moment est venu pour le « roi de l’île d’Elbe » : « Les maux de notre pays me déchirent l’âme, j’en ai perdu le repos. Les vœux de l’armée me rappellent. L’immense majorité de la nation me désire. »

Il s’embarque sur l’Inconstant avec 1 200 hommes (dont 900 grenadiers), le 26 février.

« La grande mesure décrétée contre Bonaparte fut un ordre de « courir sus » : Louis XVIII, sans jambes, « courir sus » le conquérant qui enjambait la terre. »1928

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Quand il écrit ses Mémoires, l’auteur qui s’est d’abord rallié à la Restauration est passé dans l’opposition - sa vraie nature. Quant à la France, elle est profondément divisée face à l’événement des Cent-Jours, cet incroyable come-back impérial.

« La légitimité gisait en dépôt à l’hôtel d’Hane de Steenhuyse comme un vieux fourgon brisé. »1938

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

L’auteur des Mémoires est nommé ministre de l’Intérieur par Louis XVIII réfugié à Gand – parce que Talleyrand a su l’empêcher de fuir plus loin. Le roi a constitué un gouvernement en exil. Selon le duc de Castries, Chateaubriand devient vite à lui seul tout le gouvernement, mais n’est pas dupe. La situation est assez ridicule, en ce début du mois d’avril 1815. Notons au passage l’humour de notre premier romantique.

« Ces gens-ci recommencent à dire des bêtises, en attendant qu’ils puissent en faire. »1939

Baron LOUIS (1755-1837), mai 1815. Mémoires du comte Beugnot, ancien ministre, 1783-1815 (1866), Jacques-Claude Beugnot (comte)

Ministre des Finances de Louis XVIII en exil, le baron parle des émigrés qui s’agitent en Belgique. L’épisode des Cent-Jours, montrant un pays si prêt à changer de régime, ne leur servira même pas de leçon. Le baron Joseph Dominique Louis est à coup sûr plus sage : de l’Ancien Régime à la Monarchie de Juillet, il mènera une carrière presque sans faille, un peu à la manière d’un Talleyrand avec qui il se lia d’amitié au Parlement de Paris, où il était conseiller clerc, avant la Révolution.

« Ce n’était pas une bataille, c’était une boucherie. »1941

Capitaine COIGNET, Cahiers (1851-1853)

Ce grognard, avec ses Mémoires authentiquement pris sur le vif, inspirera le personnage du grenadier Flambeau, dans L’Aiglon de Rostand.

Il évoque ici la bataille de Ligny, commune de Belgique où les Prussiens de Blücher sont battus pour la seconde fois par Napoléon, le 16 juin 1815. Bilan de cette sanglante journée : 20 000 Prussiens et 13 000 Français blessés ou morts. Ligny est la dernière victoire de Napoléon, deux jours avant Waterloo.

« Garde. – La garde meurt et ne se rend pas ! Huit mots pour remplacer cinq lettres. »1946

Gustave FLAUBERT (1821-1880), Dictionnaire des idées reçues (posthume, 1913)

La plus grande défaite de Napoléon fera sa gloire : « L’homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c’est Cambronne », dit Victor Hugo.

« Tout à coup, une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, Monsieur de Talleyrand soutenu par Monsieur Fouché. »1953

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Mot fameux à juste titre, fond et forme !

Arrivant à Saint-Denis pour y retrouver Louis XVIII rentré en France, il aperçoit Talleyrand et Fouché venus se rallier au roi. Il décrit l’effet que lui causa cette entrée des deux hommes allant se présenter, ce 7 juillet 1815, à Louis XVIII qui leur rendra leurs portefeuilles – Affaires étrangères et Police. « La vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l’évêque apostat fut caution du serment. »

Le plus grand auteur de sa génération est lui-même ministre – de l’Intérieur, sous les Cent-Jours. L’année suivante, Chateaubriand perd sa pension. Parce que, dit-il, « je m’élevais contre l’établissement d’un ministre de la Police générale dans un pays constitutionnel ». Le poste va rester, mais Fouché le perd en 1816, pour devenir un proscrit, exilé en tant que régicide (député de la Convention, il a voté la mort de Louis XVI). Quant à Talleyrand, honni des ultras comme des libéraux, il n’a pratiquement plus aucun rôle politique sous la seconde Restauration.

« Quand j’étais tout-puissant, [les rois] briguèrent ma protection et l’honneur de mon alliance, ils léchèrent la poussière dessous mes pieds ; maintenant, dans mon vieil âge, ils m’oppriment et m’enlèvent ma femme et mon fils. »1962

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

« Il avait le monde sous ses pieds et il n’en a tiré qu’une prison pour lui, un exil pour sa famille, la perte de toutes ses conquêtes et d’une portion du vieux sol français », écrira de son côté Chateaubriand, dans ses Mémoires d’outre-tombe.

Mais Napoléon entre dans l’histoire - et la légende. Il s’en charge le premier, confiant ses souvenirs et ses pensées à Emmanuel de Las Cases, auteur du Mémorial – plusieurs fois réédité vu son succès, chaque édition étant revue et augmentée.

« Cette Chambre, que dans les premiers temps le roi qualifia d’introuvable, se montra folle, exagérée, ignorante, passionnée, réactionnaire, dominée par des intérêts de caste. »1963

Comtesse de BOIGNE (1781-1866), Mémoires (posthume)

Charlotte Louise Adélaïde d’Osmont a vécu sous onze règnes et régimes différents, tenant salon sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, époques fort bien vues par cette royaliste libérale.

Le qualificatif d’« introuvable » est passé dans l’histoire. Les élections des 14 et 21 août 1815 font à Louis XVIII ce cadeau empoisonné d’une assemblée plus royaliste que le roi. Avec 350 députés ultras sur 402, cette fameuse Chambre n’est d’ailleurs pas si « introuvable », puisqu’elle sera « retrouvée » lors de prochaines élections.

La raison en est simple : l’étroitesse du pays légal par rapport au pays réel. Le régime censitaire donne le droit de vote aux hommes de plus de 30 ans, payant au moins 300 francs d’impôts directs. Soit 110 000 électeurs sur 9 millions d’adultes en 1817, avec 80 % de propriétaires fonciers. Pour être député, il faut avoir au moins 40 ans et payer 1 000 francs d’impôts directs : 15 000 Français seulement sont éligibles.

Cette Chambre royaliste et ne représentant que ses intérêts s’oppose aux ministres modérés, les empêche de gouverner et provoque la seconde Terreur blanche de notre histoire. La haine des royalistes contre les hommes de la Révolution et de l’Empire est encore exaspérée après les Cent-Jours. « Ils finiraient par m’épurer moi-même ! », dit Louis XVIII avec son humour royal.

« L’art de gouverner […] est réduit à donner aux frelons la plus forte portion du miel prélevé sur les abeilles. »1970

Comte de SAINT-SIMON (1760-1825), L’Organisateur (1819)

Cousin éloigné du duc de Saint-Simon, mémorialiste de la cour de Louis XIV et de la Régence.

Socialiste avant la grande époque du socialisme, Saint-Simon développe sa fameuse parabole : la perte subite des élites actives et productives de la nation serait une telle catastrophe que la France aurait besoin d’une génération pour s’en relever ; alors que la disparition de la famille royale, des hauts fonctionnaires de l’État, des grands du clergé, recrutés essentiellement au sein d’une aristocratie foncière et oisive, serait sans conséquence sur la vie et la prospérité du pays. Pour cette « fable », Saint-Simon est cité en cour d’assises en 1819, mais acquitté en 1820.

« J’ai voulu tuer la race ! »1976

Louis Pierre LOUVEL (1783-1820), après l’assassinat du duc de Berry, 13 février 1820. Souvenirs inédits du petit-fils du duc de Berry (1971), Charles Faucigny-Lucinge (prince de)

Ouvrier cordonnier, républicain tenant les Bourbons pour responsables de l’invasion de la France et du traité de Paris de 1815 (qui solde les Cent-Jours), il vient de poignarder, à l’entrée de l’Opéra (rue de la Loi, aujourd’hui square Louvois), le duc de Berry, fils du comte d’Artois (futur Charles X) et chef des ultras, seul membre de la famille royale pouvant donner un héritier à la dynastie. En mourant, le duc révèle que sa femme est enceinte – ce sera « l’enfant du miracle ».

« Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé. »1982

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

Ces mots figurent dans son testament daté du 16 avril 1821. Il meurt le 5 mai 1821, après cinq ans de captivité à Sainte-Hélène, cinq ans d’humiliation de la part du gouverneur anglais Hudson Lowe.

« Il y a des moments où la manie de conspirer devient une sorte de maladie qui, presque toujours malgré les catastrophes, est contagieuse. »1991

Étienne PASQUIER (1767-1862). Histoire de mon temps : mémoires du chancelier Pasquier (posthume, 1896)

Homme politique venu du Parlement de l’Ancien Régime, rescapé des prisons de la Terreur, conseiller d’État et préfet de police sous Napoléon, rallié aux Bourbons, pair et plusieurs fois ministre sous leur règne, il se ralliera à Louis-Philippe, deviendra chancelier de France et ne quittera la vie politique qu’en 1848, pour mourir sous le Second Empire.

Il déplore ici l’action de la Charbonnerie, mouvement politique inspiré des loges franc-maçonnes et du carbonarisme italien. La gauche, qui ne peut plus s’exprimer à la Chambre, se tourne vers l’action clandestine. Elle rassemble des officiers et des étudiants, le saint-simonien Victor Cousin, l’historien Augustin Thierry. On y retrouve La Fayette qui, à 65 ans, rêve de rejouer le 1789 de sa jeunesse. Les « Carbonari » tentent diverses insurrections qui échouent dans les années 1820-1822. Épisode le plus marquant, l’exécution des quatre jeunes sergents de La Rochelle, le 21 septembre 1822.

« Sire, je suis vieux.
— Non, Monsieur de Talleyrand, non, vous n’êtes point vieux ; l’ambition ne vieillit point. »1992

LOUIS XVIII (1755-1824), qui réplique au « Discours au roi pour l’empêcher de faire la guerre ». Livret de Paul-Louis, vigneron, pendant un séjour à Paris en mars 1823 (1823), Paul-Louis Courier

Pamphlétaire libéral et anticlérical, polémiste parfois violent, Paul-Louis Courier se cache sous cette identité de Paul-Louis, vigneron, et va mourir assassiné, à 53 ans.

Le roi qui ne paraît pas jeune - malade de la goutte et de plus en plus infirme - rassure ainsi M. de Talleyrand qui ne l’est plus guère et se rassure en même temps : ils sont presque septuagénaires à une époque où l’espérance de vie est très inférieure à la nôtre.

Talleyrand, écarté du pouvoir et dans le camp de l’opposition libérale, va retrouver une raison de vivre avec la Révolution de juillet 1830 : rallié à Louis-Philippe et refusant le poste de Premier ministre, le voilà ambassadeur à Londres. Il mourra à 84 ans. L’homme aura été admiré et détesté de son vivant, comme après sa mort.

« Le roi est mort, Vive le roi ! »1995

Cri de la monarchie, qui retentit pour la dernière fois en France, 16 septembre 1824, à la mort de Louis XVIII au château des Tuileries. Le Roi est mort, vive le Roi ! (1827), François René de Chateaubriand

Cette phrase signifie que le roi de France ne meurt jamais et que la royauté est permanente, depuis le début des Capétiens en 987.

Louis XVIII était le dernier frein à la réaction et le garde-fou aux maladresses de son frère. Devenu Charles X, le nouveau roi qui se fait acclamer va aussitôt ressusciter la pompe royale.

Le contexte politique le favorise : les élections des 25 février et 6 mars derniers ont ressuscité la Chambre « introuvable », plus royaliste que le roi et dissoute par Louis XVIII en 1815. Cette Chambre « retrouvée » comble les vœux du successeur : la gauche n’a plus que 15 députés. Catastrophe pour l’opposition parlementaire et victoire pour les ultras. C’est toujours la conséquence de la loi électorale : le pays légal ne représente pas du tout le pays réel. La Restauration mourra de ce décalage abyssal et du monarque dont elle hérite.

« Autant proposer une loi en un seul article, qui dirait : L’imprimerie est supprimée en France au profit de la Belgique. »2002

Casimir PÉRIER (1777-1832), à propos du projet de loi sur la police de la presse, Chambre des députés, 29 décembre 1826. Mot également attribué, selon quelques sources, à Royer-Collard (1763-1845), autre député libéral. Mes Mémoires (1852-1856), Alexandre Dumas

Entre deux romans, le génial Dumas cède à la tentation d’écrire ses Mémoires, conscient que l’Histoire de son temps a beaucoup de talent !

Le député raille amèrement le projet du ministère Villèle et quitte son banc. Le garde des Sceaux l’a présenté comme une « loi de justice et d’amour » (selon Le Moniteur, journal officiel). Chateaubriand dénonce cette « loi vandale » - les journaux doivent être déposés cinq à dix jours avant leur diffusion ! L’édition n’est guère mieux traitée, l’Académie française proteste, les libéraux se déchaînent à la discussion du projet. Mais la loi passe le 12 mars 1827 à la Chambre des députés. Reste la Chambre des pairs où Chateaubriand a pris la tête de l’opposition libérale.

« J’ai aidé à conquérir celle de nos libertés qui les vaut toutes, la liberté de la presse. »2003

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Monarchiste modéré, il mène campagne pour les libertés publiques dans Le Journal des débats et à la Chambre, contre le ministère Villèle qui multiplie les lois réactionnaires. Les pairs modifient tant et si bien la loi sur la presse que Villèle retire son projet, le 17 avril 1827. Paris illumine.

« Un roi qu’on menace n’a de choix qu’entre le trône et l’échafaud !
— Sire, Votre Majesté oublie la chaise de poste ! »2013

TALLEYRAND (1754-1838), à CHARLES X (1757-1836). Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand (1870), Amédée Pichot

Façon de rassurer le roi avec humour, lui rappelant au passage qu’il fut le premier émigré célèbre de la Révolution, au lendemain de la prise de la Bastille.

« Enfin, vous régnez ! Mon fils vous devra sa couronne. »2021

Duchesse de BERRY (1798-1870), à Charles X, 26 juillet 1830. Mémoires de la comtesse de Boigne (posthume, 1909)

Mère de l’« enfant du miracle », fils posthume du duc de Berry assassiné en 1820, elle vient de lire dans Le Moniteur du 26 juillet le texte des quatre ordonnances – qualifiées de scélérates par l’opposition majoritaire. Cette bombe ultra va déclencher le lendemain la révolution des Trois Glorieuses (journées des 27, 28, 29 juillet) et la fin du règne des Bourbons !

« Ils sont perdus. Ils ne connaissent ni le pays ni le temps. Ils vivent en dehors du monde et du siècle ! »2022

Maréchal de MARMONT (1774-1852), à la tête des troupes royales, 26 juillet 1830. Mémoires de la comtesse de Boigne (posthume, 1909)

Maréchal d’Empire, militaire injustement accusé de trahison en avril 1814, nommé pair de France par Louis XVIII, il dirige à présent les troupes royales à Paris, soit 10 000 hommes, face aux 25 000 insurgés : 20 000 membres de la garde nationale dissoute en juillet 1827, mais qui ont gardé leurs armes, et 5 000 républicains qui ont pillé les armureries.

« Les révolutions sont de magnifiques improvisatrices. Un peu échevelées quelquefois. »2024

Victor HUGO (1802-1885), Choses vues, 1830 (posthume)

Avec lui, tous les jeunes romantiques se retrouvent dans l’opposition. Hugo a 28 ans. C’est l’un des plus ardents. C’est le début d’une belle et longue vie politique, menée parallèlement à sa carrière littéraire. On peut le comparer à Chateaubriand, son modèle proclamé : « Je veux être Chateaubriand ou rien » (Lettre de 1821).

« La dernière raison des rois, le boulet. La dernière raison des peuples, le pavé. »2028

Victor HUGO (1802-1885), Littérature et philosophie mêlées (1834)

L’histoire de France est ponctuée de « journées des Barricades » – murailles improvisées, faites de pavés, de galets, de poutres, construites par le peuple pour barrer la route aux troupes chargées du maintien de l’ordre. La première Journée remonte à la Sainte Ligue (catholique), qui tenait Paris en 1588. En 1649, la Fronde a beaucoup joué avec les pavés. La Révolution de 1830 dépave les rues de Paris, durant ces Trois Glorieuses.

Après l’insurrection républicaine de 1832, les pavés reprennent du service avec la Révolution de 1848. La Commune de Paris en 1871 est la plus sanglante guerre des pavés – Hugo sera encore témoin. Au XXe siècle, Paris vivra deux séries de journées où les rues se hérissent à nouveau de barricades et de pavés, qui font également projectiles : à la Libération en 1940, et en mai 1968. Entre les deux, la « semaine des Barricades », en janvier 1960, à Alger. Le pavé servira de moins en moins, les rues de Paris et de toutes les grandes villes étant recouvertes de macadam.

« Charles X a essayé de sauver la légitimité française et avec elle la légitimité européenne : il a livré la bataille et il l’a perdue […] Napoléon a eu son Waterloo, Charles X ses journées de juillet. »2030

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Le 30 juillet, Charles X retire les ordonnances. Trop tard. Thiers et Mignet font placarder un manifeste orléaniste. Louis-Philippe attend son heure, patiemment, prudemment réfugié à Neuilly, puis au Raincy. Tandis que La Fayette, septuagénaire actif, est de retour pour son dernier rendez-vous avec l’Histoire, de nouveau à la tête de la garde nationale rétablie, qui occupe l’Hôtel de Ville : on hisse le drapeau tricolore.

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