Lecture recommandée en temps de confinement : la poésie | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

 

Histoire & Littérature, lecture recommandée en temps de confinement… et bientôt de vacances. D’où cette série d’éditos en huit épisodes (indépendants) :

1. Romans - 2. Poésie - 3. Théâtre - 4. Lettres - 5. Histoire et Chronique - 6. Mémoires - 7. Pamphlets et autres œuvres polémiques - 8. Discours.

2. Poésie : fable, ballade, ode, épigramme, épitaphe, chronique rimée, hymne patriotique, mazarinade, poissonnade et autres pamphlets en vers - mais pas les chansons.

Un poème peut se déguster comme un bonbon, quelques vers suffisent pour donner le ton - le roman demande plus de temps et de concentration. Sauf exception, pas besoin de résumer l’œuvre-source. Mais la resituer lui donne sens et c’est la règle de l’Histoire en citations.

Des périodes se révèlent particulièrement poétiques - Renaissance au mécénat généreux et guerres de Religion exacerbant le patriotisme, XIXe siècle romantique, guerres mondiales du XXe siècle.

On retrouve de grands noms : Ronsard prince des poètes et poète des princes, La Fontaine notre aimable fabuliste, Lamartine lancé en politique, Hugo génie omniprésent, Éluard, Desnos et Aragon, trio communiste au patriotisme vibrant. Et tant d’autres poètes passants.

Les rois riment à l’occasion (François Ier, Charles IX). Leurs poètes officiels versifient laborieusement (Malherbe en tête) et Boileau met en vers son Art poétique sans être poète.

Le peuple anonyme défie le pouvoir et brave la censure - à moins qu’un Nom majuscule se cache pour éviter la prison, l’exil ou la mort.

À côté des valeurs sûres, quelques « pépites », signées Charles d’Orléans (premier « confiné » du Moyen Âge), Boisrobert et Fontenelle (très académiciens du Grand siècle), Voltaire (à l’humour sans pareil), Louise Michel (« Vierge rouge » engagée sous la Commune), Péguy (inaugurant la poésie de guerre en 1914), Brasillach (condamné à mort, fusillé en 1945).

Ainsi notre Histoire s’écrit-elle, avec un talent toujours renouvelé.

Toutes les citations de cet édito sont à retrouver dans nos Chroniques de l’Histoire en citations : en 10 volumes, l’histoire de France de la Gaule à nos jours vous est contée, en 3 500 citations numérotées, sourcées, contextualisée, signées par près de 1 200 auteurs.

 

Chanson de Roland

« La Chanson de Roland est le plus ancien monument de notre nationalité […] Ce n’est pas seulement la poésie française qu’on voit naître avec ce poème. C’est la France elle-même. »95

Louis PETIT de JULLEVILLE (1841-1900), l’un des traducteurs de la Chanson de Roland (anonyme)

L’escarmouche entre les Vascons (Basques) et l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne va donner naissance, trois siècles et demi plus tard, à la première chanson de geste en (vieux) français, poème épique de quelque 4 000 vers, maintes fois traduit et célèbre bien au-delà de la France.

Passage héroïque, celui où le preux Roland refuse de sonner du cor, ce que lui conseille le sage Olivier, préférant se battre et risquer la mort, plutôt que d’alerter Charlemagne et de vivre le déshonneur. « Olivier dit : « Les païens viennent en force, / Et nos Français, il me semble qu’ils sont bien peu. / Roland, mon compagnon, sonnez donc votre cor : / Charles l’entendra et l’armée reviendra. » / Roland répond : « Ce serait une folie ! / En douce France j’en perdrais ma gloire. / Aussitôt, de Durendal, je frapperai de grands coups ; / Sa lame en saignera jusqu’à la garde d’or. / Les païens félons ont eu tort de venir aux cols : / Je vous le jure, tous sont condamnés à mort. » »

Mais Roland va périr avec son compagnon, et toute l’arrière-garde des Francs. Charlemagne le vengera en battant les païens (Sarrasins) avec l’aide de Dieu. Le traître Gamelon, beau-frère de Charlemagne et beau-père de Roland, qui a organisé le guet-apens par jalousie, sera jugé, condamné à mort et supplicié.

« Noblesse vient de bon courage
Car gentillesse de lignage
N’est point gentillesse qui vaille
Si la bonté de cœur y faille. »132

Jean de MEUNG (vers 1240-vers 1305), Roman de la Rose (vers 1275)

Le Roman de la Rose, poème allégorique et didactique, donne à voir l’Amour courtois au Moyen Âge et (dans cette version finale) le remet en question, au nom de la Raison qui l’emporte pour le bien de la société.

Ces vers soulignent que la véritable noblesse tient non pas à un titre héréditaire, mais aux qualités du cœur et de l’esprit. C’est l’aboutissement de la chevalerie et de la courtoisie qu’expriment si bien troubadours et trouvères – Chrétien de Troyes restant le plus célèbre, au XIIe siècle.

« Toujours draps de soie tisserons :
Jamais n’en serons mieux vêtues.
Toujours serons pauvres et nues
Et toujours faim et soif aurons. »184

CHRÉTIEN de Troyes (vers 1135-vers 1183), La Complainte des tisseuses de soie (vers 1170). Histoire de la littérature française (1920), Gustave Lanson

Fameux poète champenois, protégé par Marie, fille du roi de France Louis VII et comtesse de Champagne, il décrit la détresse des ouvriers (surtout des ouvrières) du drap et de la toile au XIIe siècle.

Le règne de Louis VII voit pourtant les progrès de l’économie et du commerce, avec la création des grandes foires de Champagne (Troyes, Provins, Lagny, Bar-sur-Aube), rendez-vous des marchands français, flamands, anglais, allemands et italiens.

« Bien est France abâtardie !
Quand femme l’a en baillie. »209

Hugues de la FERTÉ (première moitié du XIIIe siècle), pamphlet. Étude sur la vie et le règne de Louis VIII (1894), Charles Petit-Dutaillis

« … Rois, ne vous confiez mie / À la gent de femmenie / Mais faites plutôt appeler / Ceux qui savent armes porter. »
Hugues de la Ferté et Hugues de Lusignan sont auteurs de couplets cinglants contre Blanche de Castille, régente à la mort de Louis VIII (1226), détestée des grands vassaux et assez forte pour les mater. Pressentant leur fronde, elle fit sacrer à Reims son fils Louis (11 ans), futur saint Louis, sans attendre que tous les grands barons soient réunis.

En 1234, les deux Hugues, soutenus par le roi d’Angleterre, participent avec Raymond VII de Toulouse à une révolte féodale. L’aventure se terminera par la soumission des vassaux, et la trêve signée avec le roi d’Angleterre. La France sort plus grande et renforcée, après les dix ans de régence de cette femme qui a toutes les qualités (et les défauts) des grands hommes politiques.

« À qui se pourront désormais
Les pauvres gens clamer
Quand le bon roi est mort
Qui tant sut les aimer. »225

Complainte sur la mort de Louis IX (1270). Histoire générale du IVe siècle à nos jours (1901), Ernest Lavisse, Alfred Rambaud

Les vertus unanimement reconnues de ce roi conduiront à sa rapide canonisation par le pape Boniface VIII. Il faut des rois de transition, entre les grands rois. Et le règne du successeur (Philippe le Hardi) commence mal.

« Temps de douleur et de tentation.
Âge de pleur, d’envie et de tourment.
Temps de langueur et de damnation.
Âge mineur, près du définement. »264

Eustache DESCHAMPS (vers 1346-vers 1406). Histoire de la France : dynasties et révolutions, de 1348 à 1852 (1987), Georges Duby, Jacqueline Beaujeu-Garnier

Écuyer, magistrat, diplomate et poète prolixe (quelque 80 000 vers à son actif), inventeur de la ballade – ou du moins l’un des meilleurs précurseurs du genre –, il évoque ici en quatre vers les horreurs de cette « guerre de Cent Ans » qui va ravager la France, à partir de 1337 et pendant plus d’un siècle. C’est l’une des périodes les plus sombres de l’histoire et la guerre n’est pas seule en cause. Au début du XIVe siècle réapparaissent des problèmes qu’on croyait réglés : épidémies mortelles (diphtérie, oreillons, scarlatine), disettes ou famines.

charles orléans

« Paix est trésor qu’on ne peut trop louer.
Je hais guerre, point ne doit la priser. »266

Charles d’ORLÉANS (1391-1465), Ballade, vers 1430. Histoire de la langue française jusqu’à la fin du XVIe siècle (1881), Arthur Loiseau.

Ce prince, petit-fils de Charles V et père du futur Louis XII, prisonnier à Azincourt en 1415, demeura vingt-cinq ans captif en Angleterre, faute de pouvoir payer sa rançon, tous ses proches étant morts ! « Les chansons les plus françaises que nous ayons furent écrites par Charles d’Orléans. Notre Béranger du XVe siècle, tenu si longtemps en cage, n’en chanta que mieux » (Jules Michelet, Histoire de France). C’est dire la vertu d’un « confinement » bien employé.

Ces vers disent surtout un désir de paix qui se retrouve dans les deux camps et dans toutes les classes de la population. Mais la paix d’Arras (1435) laisse « sans emploi » les bandes de mercenaires. Voici revenu le temps des Grandes Compagnies, des routiers, des écorcheurs qui sèment désordre et terreur. Une épidémie de peste décime la population, puis c’est la famine. Et la guerre de Cent Ans avec les Anglais n’est pas finie.

« Louis XI, gagne-petit, je t’aime, curieux homme.
Cher marchand de marrons, que tu sus bien tirer les marrons de Bourgogne. »276

Paul FORT (1872-1960), Ballades françaises (1898)

Le « prince des poètes » (titre donné à un poète élu des siècles durant et selon les règles à la mort de son prédécesseur) donne ce raccourci des relations entre Louis XI et son cousin le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire : à sa mort, il rattachera son duché à la couronne de France. Le duc qui détestait ce roi le surnomma (vers 1470) l’« universelle aragne » (araignée).

« Vainqueur de gens et conquéreur de terre, le plus vaillant qui onques fut en vie,
Chacun pour vous doit noir vêtir et querre [chercher].
Pleurez, pleurez, fleur de la chevalerie. »315

Eustache DESCHAMPS (vers 1346-vers 1406), Ballade sur le trépas de Bertrand Du Guesclin

Capitaine, puis connétable, du Guesclin incarna le sentiment patriotique naissant. D’une laideur remarquable et d’une brutalité qui fit la honte de sa famille, il gagna le respect de la noblesse, par son courage, sa force et sa ruse, pour devenir le type du parfait chevalier, héros populaire dont poèmes et chansons célèbrent les hauts faits. Cette ballade est l’œuvre la plus connue d’Eustache Deschamps.

« Mais où sont les neiges d’antan ? […]
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen ? »350

François VILLON (vers 1431-1463), Le Grand Testament, Ballade des dames du temps jadis (1462)

Un des premiers poètes à rendre hommage à Jeanne d’Arc, Villon, né (vraisemblablement) l’année de sa mort. Sa vie relève de la légende, mauvais garçon plusieurs fois condamné à la prison et à la pendaison, dont l’œuvre très difficile à lire (pour la forme et le fond) est maintes fois rééditée. Six siècles plus tard, Georges Brassens fera une chanson de cette ballade.

« Réjouis-toi, franc royaume de France.
À présent, Dieu pour toi combat ! »357

Charles d’ORLÉANS (1391-1465), bataille de Formigny, 18 avril 1450. Histoire des Français (1972), Pierre Gaxotte

Le captif a enfin retrouvé la liberté. Les Anglais ont rompu la trêve de Tours, ayant pris Fougères, et n’ont pas tenu leur parole d’évacuer Le Mans. Le Conseil royal autorise la guerre à outrance. C’est la reconquête de la Normandie. La victoire de la nouvelle armée française à Formigny a un immense retentissement dans le pays : 4 000 tués ou blessés, 1 200 prisonniers anglais, et seulement 12 morts français. C’est le « début de la fin » de la guerre de Cent Ans et la chevauchée du roi à la reconquête de son royaume, après l’épopée de Jeanne d’Arc qui l’a déjà bien aidé.

« Et quand Anglais furent dehors
Chacun se mit en ses efforts
De bâtir et de marchander
Et en biens superabonder. »359

Guillaume LEDOYEN (vers 1460-vers 1540), Chronique rimée de Guillaume Ledoyen, notaire à Laval au XVe siècle. Le Sentiment national dans la guerre de Cent Ans (1928), Georges Grosjean.

1553. La Guerre de Cent Ans est finie depuis un siècle exactement. Les Anglais ont abandonné toutes leurs possessions sur le continent (Calais excepté). La France respire, la confiance revient, et l’ardeur au travail. Les impôts permanents et l’armée permanente, à la fois symboles et moyens d’un État reconstitué, vont permettre de rétablir l’ordre dans les villes et les campagnes. Malgré cela, la dépression économique commune à tout l’Occident freine la reprise économique pendant plus d’un quart de siècle. La liquidation de la guerre de Cent Ans et le relèvement de la France occuperont trois générations.

« Calais, après trois cent quarante jours de siège,
Fut sur Valois vaincu conquis par les Anglais ;
Quand le plomb flottera sur l’eau comme le liège
Les Valois reprendront sur les Anglais Calais. »367

Inscription placée par les Anglais sur la citadelle de Calais, 23 juin 1462. L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, nos 475 à 485 (1991)

Calais est le seul point du territoire resté aux Anglais, à la fin de la guerre de Cent Ans. La reine d’Angleterre, Marguerite d’Anjou, femme d’Henri VI devenu fou, se réfugie en France et Louis XI obtient d’elle que soit désigné comme gouverneur de Calais un homme à sa dévotion. Mais les Anglais, qui ont mis près d’un an à conquérir Calais, n’entendent pas la céder si facilement. Ils garderont cette ville jusqu’en 1558.

clément marot

« Voyez, voyez tout à la ronde
Comment le monde rit au monde,
Ainsi est-il en sa jeunesse. »386

Clément MAROT (1496-1544), Colloque de la Vierge méprisant le mariage (publication posthume)

La Renaissance succès aux mille ans de Moyen Âge :  c’est l’aube des temps nouveaux, appelée par les historiens le « beau XVIe siècle » : de 1480 à 1560. Salué par Marot, aimable poète et courtisan, et nombre de contemporains : « Ô siècle ! les lettres fleurissent, les esprits se réveillent, c’est une joie de vivre ! » s’exclame l’humaniste Ulrich de Hutten. Seule règle morale de l’abbaye de Thélème chère à Rabelais : « Fais ce que voudras. »

« Le Grec vanteur la Grèce vantera
Et l’Espagnol l’Espagne chantera
L’Italien les Itales fertiles,
Mais moi, François, la France aux belles villes. »388

Pierre de RONSARD (1524-1585), Hymne de France (1555-1556)

Le jeune « écuyer d’écurie » entre dans la carrière des lettres et va devenir le plus illustre poète de cette Renaissance culturellement très riche. L’éloge de la France est un thème classique, l’expression d’un sentiment national profond, sensible en d’autres lieux, mais plus intense en cette terre bénie des dieux, faite d’équilibre et de charme. Le danger revenu avec les guerres étrangères et civiles, Ronsard passera aux Discours enflammés d’une littérature engagée.

Joachim du BELLAY

« France, mère des arts, des armes et des lois ! »390

Joachim du BELLAY (1522-1560), Les Regrets (1558)

Encore un poète patriote, inspiré par l’amour du pays et renonçant à la carrière militaire pour les vers. La fameuse trilogie « des arts, des armes et des lois » résume l’histoire de cette époque si riche et contrastée : « Le dialogue tour à tour sanglant et serein qu’on appela Renaissance » (Malraux, Les Voix du silence). « L’aimable mot de Renaissance ne rappelle aux amis du beau que l’avènement d’un art nouveau et le libre essor de la fantaisie ; pour l’érudit, c’est la rénovation des études de l’Antiquité ; pour les légistes, le jour qui commence à luire sur le discordant chaos de nos vieilles coutumes » (Michelet, Histoire de France).

« Soyez comme un bon Prince amoureux de la gloire,
Et faites que de vous se remplisse une histoire,
Du temps victorieux, vous faisant immortel,
Comme Charles le Grand [Charlemagne] ou bien Charles Martel. »399

Pierre de RONSARD (1524-1585), L’Institution pour l’adolescence du Roi (1562)

Ayant renoncé à la carrière des armes et à la diplomatie pour cause de surdité précoce, Ronsard est élut prince des poètes, devenant aussi le poète des princes, sans être jamais bassement courtisan. Sincèrement patriote, il élabore un art de gouverner à l’intention du roi Charles IX, alors âge de 12 ans. C’est le début d’une amitié trop brève.

« Que dit-on à la cour, que fait-on à Paris ?
Quels seigneurs y voit-on, et quelles damoiselles ? »400

Olivier de MAGNY (vers 1529-vers 1561), Les Soupirs (1557)

Poète de cour et secrétaire d’ambassadeur à Rome, il « soupire » après Paris, chanté de même par Robert Garnier dans Bradamante : « La douceur et l’amour / La richesse et l’honneur font à Paris séjour. » Jean Bertaut, autre poète de cour, dans son Cantique en forme de confession, parle de « cette ville sans pair, cet abrégé de France ».

La mode parisienne, déjà, fait prime dans le beau monde et le monde tout court, notamment chez les Anglais qui ne sont plus nos ennemis numéro un, depuis l’avènement de Charles Quint. La cour, véritable instrument de règne, est une ville de plus de 15 000 personnes, itinérante entre Val de Loire, Fontainebleau et Paris (Louvre) qui retrouve la faveur du souverain.

« Seigneur, je ne saurais regarder d’un bon œil
Ces vieux Singes de Cour qui ne savent rien faire,
Sinon en leur marcher les Princes contrefaire,
Et se vêtir, comme eux, d’un pompeux appareil. »401

Joachim du BELLAY (1522-1560), Les Regrets (1558)

Poète courtisan, il fustige ainsi les courtisans trop serviles : « Si leur maître se moque, ils feront le pareil ; / S’il ment, ce ne sont eux qui diront du contraire : / Plutôt auront-ils vu, afin de lui complaire, / La lune en plein midi, à minuit le soleil. » Au XVIIe siècle, La Fontaine en ses Fables reprend la métaphore : « Peuple caméléon, peuple singe du maître… » Autres temps, mêmes mœurs.

« Plaise au roi de me donner cent livres
Pour acheter livres et vivres.
De livres je me passerais
Mais de vivres je ne saurais. »402

Clément MAROT (1496-1544), Quatrain à François Ier

Poète de cour de Louis XII et de François Ier, également « valet de chambre » de la sœur du roi, Marguerite, future reine de Navarre, Marot vit de mécénat comme ses confrères et se bat à coups de vers pour sa place au soleil. Les temps ne sont pas faciles : il connaîtra plusieurs fois la prison royale et l’exil genevois, pour ses mœurs (légères) et ses idées (protestantes).

« Je veux de siècle en siècle au monde publier
D’une plume de fer sur un papier d’acier,
Que ses propres enfants l’ont prise et dévêtue,
Et jusques à la mort vilainement battue. »412

Pierre de RONSARD (1524-1585), Continuation du discours des misères de ce temps (1562)

Le poète des célèbres Discours se jette dans la mêlée pour parler de la France en peine, en proie aux horreurs de la guerre civile qui ne fait pourtant que commencer. Fidèle à la foi catholique, il s’en prend aux protestants tenus pour responsables des troubles.

Après le beau XVIe siècle de la Renaissance et du rêve italien, la France des guerres de Religion sombre dans le cauchemar de l’anarchie, de la haine et du fanatisme : tous les Grands du royaume seront impliqués, et nombre d’entre eux mourront en combattant, ou assassinés – jusqu’au roi Henri III, en 1589.

« Souvent femme varie
Bien fol est qui s’y fie. »446

FRANÇOIS Ier (1494-1547). Vie des Dames galantes, extraites des Mémoires de Brantôme

Brantôme, abbé laïc et chroniqueur du XVIe siècle, nous donne à voir le roi chevalier écrivant ces mots, sur le côté d’une fenêtre au château de Chambord. Même le roi de France versifie à ses heures,

Le jeune et beau François délaisse son épouse Claude de France, boiteuse et laide, mais très populaire, lui faisant quand même deux fils, François mort jeune et le futur Henri II. Dernier Roi-Chevalier, il va multiplier les aventures. Michelet donne ce portrait du roi dans son Histoire de France : « Les femmes, la guerre – la guerre pour plaire aux femmes. Il procède d’elles entièrement. Les femmes le firent tout ce qu’il fut, et le défirent aussi. »

Remarque pertinente, si l’on se rappelle l’importance de sa mère Louise de Savoie et de sa sœur Marguerite d’Angoulême, ou de favorites influentes comme la duchesse d’Étampes, et les multiples maîtresses qui, à la fin de sa vie, lui donnèrent la vérole – le fameux « abcès » dont il mourra.

« Vaincu je fus et rendu prisonnier.
Parmi le camp en tous lieux fus mené.
Pour me montrer, ça et là promené. »458

FRANÇOIS Ier (1494-1547). Histoire de France au seizième siècle, Réforme (1855), Jules Michelet.

Le roi de France se fait poète, mais sur un tout autre ton, après la défaite de Pavie. Il est en prison à Madrid, quand ses conseillers viennent le voir. Il va falloir se décider à signer l’inacceptable traité imposé par l’empereur Charles Quint.

« Sus donc Paris regarde quel doit être
Ton heur futur, en adorant ton maître,
Ton nouveau Dieu, dont la divinité
T’enrichira d’une immortalité. »480

Pierre de RONSARD (1524-1585), Entrée du Roi Très-Chrétien Henry II à Paris, l’an 1549

Le « prince des poètes » écrit ces vers pour l’Entrée du nouveau roi.

Henri II est plus austère que son père François Ier, sa cour sera moins brillante, mais le prestige du monarque est exalté d’une autre manière. Les Entrées solennelles dans les villes sont l’occasion de fêtes à l’italienne, avec arcs de triomphe, statues à l’antique, pyramides et obélisques, tout un paysage urbain s’inspirant des anciens triomphes de Rome. Et les meilleurs poètes rivalisent pour honorer le roi qui fait figure d’Hercule gaulois.

ronsard

« Mais comme un Roi chrétien est doux et débonnaire,
Et comme son enfant duquel il a souci,
Vrai père, aime son peuple et sa Noblesse aussi. »489

Pierre de RONSARD (1524-1585), Exhortation au camp du roi Henri II pour bien combattre le jour de la bataille

Politique et poésie se marient aisément, tous la Renaissance.

Ronsard est (depuis octobre 1558) aumônier ordinaire et conseiller du roi dont il est ami d’enfance. Prince des poètes, devenu poète des princes, il sera richement pensionné pour fournir la cour en poésies de circonstances – ce qui nuit parfois à son génie poétique.

« De là vient le discord sous lequel nous vivons,
De là vient que le fils fait la guerre à son père,
La femme à son mari, et le frère à son frère. »503

Pierre de RONSARD (1524-1585), Discours des misères de ce temps, Remontrance au peuple de France (1562)

Le poète des princes est à présent protégé par Michel de L’Hospital.

Le massacre de Wassy est l’acte I des grandes « misères de ce temps », qui inspirent ses Discours au patriotisme écorché vif et font de ce fervent catholique un auteur engagé.

Le 1er mars 1562, François de Guise et ses gens, revenant de Lorraine, voient des protestants au prêche dans la ville de Wassy – pratique interdite par l’édit de janvier. Ils foncent dans la foule au son des trompettes. Bilan : 74 morts et une centaine de blessés. C’est la « première Saint-Barthélemy », mais les massacres de huguenots se suivent et se ressemblent dramatiquement à Sens et à Tours, dans le Maine et l’Anjou.

Ainsi commence la première des huit guerres de Religion – trente-six années de guerre civile, presque sans répit, jusqu’à l’édit de Nantes (1598) signé par Henri IV.

« Sire, ce n’est pas tout que d’être Roi de France,
Il faut que la vertu honore votre enfance :
Un Roi sans la vertu porte le sceptre en vain,
Qui ne lui sert sinon d’un fardeau dans la main. »505

Pierre de RONSARD (1524-1585), L’Institution pour l’adolescence du Roi Très Chrétien (1562)

Le poète esquisse un plan d’éducation en alexandrins, puis passe à l’art de gouverner et aux devoirs d’un roi à peine âgé de 12 ans, dans une France déchirée par la guerre civile. L’auteur le plus célèbre de la Pléiade adopte un ton de généreuse gravité et de sollicitude inquiète, qui tranche sur les vers galants et l’épicurisme de l’Ode à Cassandre (« Mignonne, allons voir si la rose… ») ou plus tard des Sonnets pour Hélène (« Quand vous serez bien vieille, le soir à la chandelle… »).

Charles IX, tombé littéralement sous le charme de Ronsard, lui aménagera un appartement à l’intérieur de son palais.

Dans l’histoire, d’autres grands noms des lettres seront préposés à l’éducation des princes ou dauphins et prendront cette tâche fort à cœur, comme Bossuet et Fénelon au XVIIe siècle.

« Mais ces nouveaux Chrétiens qui la France ont pillée,
Volée, assassinée, à force dépouillée,
Et de cent mille coups tout l’estomac battu,
Comme si brigandage était une vertu,
Vivent sans châtiment, et à les ouïr dire,
C’est Dieu qui les conduit, et ne s’en font que rire. »506

Pierre de RONSARD (1524-1585), Continuation du discours des misères de ce temps (1562)

Ronsard, ardent catholique, s’en prend dans ce nouveau Discours aux protestants, rebelles au pouvoir royal et selon lui responsables des troubles. Il pleure sur la France comme sur une « pauvre femme atteinte de la mort » qui lui apparaît en image. Il l’apostrophe : « Ô princesse, / Qui presque de l’Europe as été la maîtresse, / Mère de tant de rois, conte-moi ton malheur, / Et dis-moi je te prie, d’où te vient ta douleur ». Il la décrit, si misérable : « Son sceptre lui pendait, et sa robe semée / De fleurs de lis était en cent lieux entamée ; / Son poil était hideux, son œil hâve et profond, / Et nulle majesté ne lui haussait le front. »

Le poète est ici prophète des malheurs de son pays. De 1562 jusqu’à l’abjuration d’Henri IV (en 1593), la littérature aristocratique aussi bien que populaire ne cessera de s’attendrir sur la France et son destin.

« Comme corbeaux acharnez,
Sur ce corps mort vous venez. »513

Jacques YVER (vers 1548-vers 1572), Complainte sur les misères de la guerre civile (1570)

L’anarchie intérieure permet aux étrangers de s’immiscer dans les affaires de la France.

Ainsi, en 1562, les réformés français (protestants) ont fait alliance avec Élisabeth Ire et Le Havre a été livré aux Anglais. En 1568, les huguenots (autre nom des protestants) n’ont obtenu la paix de Longjumeau (mettant fin à la deuxième guerre de Religion de façon honorable pour eux) que grâce au renfort des reîtres et lansquenets menés par le fils de l’Électeur palatin. Les Guise étant soutenus par les Espagnols à partir de 1584, Henri IV devra lui-même faire appel en début de règne à l’Angleterre, aux Provinces-Unies et aux princes allemands.

Les patriotes français s’inquiètent à juste titre de cette faiblesse de la France qui fait le jeu et la force de ses voisins.

« Je puis donner la mort,
Toi l’immortalité. »517

CHARLES IX (1550-1574), à Ronsard : Ton esprit est, Ronsard…

Le poème royal commence ainsi : « Ton esprit est, Ronsard, plus gaillard que le mien ; / Mais mon corps est plus jeune et plus fort que le tien… »

Rendant hommage au poète engagé et enflammé des Discours, il continue : « L’art de faire des vers, dût-on s’en indigner, / Doit être à plus haut prix que celui de régner. / Tous deux également nous portons des couronnes ; / Mais roi, je la reçus ; poète, tu la donnes. »

Le jeune roi se sait malade et mourra bientôt de la tuberculose. Ronsard va connaître une demi-disgrâce.

« Bien qu’il meure en jeunesse, il a beaucoup vécu.
Si sa Royauté fut de peu d’âge suivie,
L’âge ne sert de rien, les gestes font la vie. »539

Pierre de RONSARD (1524-1585), Le Tombeau du feu Roi Très Chrétien Charles IX - épitaphe

Dernière victime de la Saint-Barthélemy, le roi meurt un mois avant ses 24 ans, le 30 mai 1574. La tuberculose familiale fait des ravages chez les fils de Catherine de Médicis, mais le remords d’avoir donné l’ordre du massacre (qui lui fut arraché par sa mère) hanta les jours et les nuits du jeune roi et hâta sa fin.

« Je veux peindre la France une mère affligée,
Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée. »545

Agrippa d’AUBIGNÉ (1552-1630), Les Tragiques (1616)

Témoin à 8 ans des horreurs de la guerre civile qui commence à déchirer le pays et jurant à son père calviniste de venger les pendus d’Amboise en 1560, il mourra à 78 ans, sous le règne de Louis XIII. Combattant aussi farouche l’épée ou la plume à la main, il entreprend cette épopée de la foi en 1577 – long poème de sept livres, publié en 1616, quand le fond et la forme en apparaîtront totalement anachroniques. Cri de haine contre les catholiques, hymne à la gloire des protestants, chant d’amour à la France incarnée en femme.

Cette année 1577, la France vit sa sixième guerre de Religion. Parti catholique et parti protestant se sont également renforcés, structurés, au point que nul ne peut vraiment l’emporter. La paix de Bergerac ne sera que provisoire.

« Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. »546

Pierre de RONSARD (1524-1585), Sonnet à Hélène (1578)

Le poète s’est retiré de la cour après la mort de Charles IX, Henri III le nouveau roi ayant ramené de Pologne son poète favori, le jeune Desportes.

Renonçant à l’engagement politique, le prince des poètes chante ici une fille d’honneur de Catherine de Médicis, Hélène de Surgères, aussi remarquable en beauté qu’en vertu et en intelligence, inconsolable d’avoir perdu son fiancé dans une guerre de Religion en 1570. La reine invite Ronsard à l’immortaliser.

Il écrit d’abord « par ordre », puis reprend goût à ce genre pétrarquiste, comme à l’amour qui lui inspire alors ses plus beaux poèmes, à l’automne de sa vie : les Amours d’Hélène. Ce « carpe diem » inspiré de l’Antiquité est symbolique du style de la Renaissance et de tout ce siècle si pressé de vivre, de « jouir ou tuer » (Jules Michelet), aussi obsédé par l’idée de la mort qu’enchanté par l’amour. Ronsard mourra le 27 décembre 1585 à Saint-Cosme. Deux mois plus tard, à Paris, le poète des Princes aura droit à des funérailles solennelles, premier poète français à être ainsi honoré.

« Quand ce dur printemps je vois
Je connais toute malheureté au monde
Je ne vois que toute erreur et horreur
Courir ainsi que fait l’onde. »557

Chanson du Printemps retourné (vers 1586). Anonyme

La chanson reprend le célèbre poème de Ronsard : « Quand ce beau printemps je vois… » Et elle détourne les vers. C’en est fini de ce temps (qui n’était déjà pas si calme). La Ligue sème le vent et va récolter la tempête, cependant que la littérature s’apitoie sur la France à nouveau déchirée.

« Tu nous rendras alors nos douces destinées,
Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années
Qui pour les plus heureux n’ont produit que des pleurs.
Toute sorte de biens comblera nos familles ;
La moisson de nos champs lassera les faucilles,
Et les fruits passeront la promesse des fleurs. »587

François de MALHERBE (1555-1628), Prière pour le Roi Henri le Grand allant en Limousin (1605)

La rébellion gronde toujours chez les Grands, cependant que le pays a tant besoin de la paix ! Le poète, pensionné par Henri IV, appelle la bénédiction de Dieu sur le roi et son œuvre pacificatrice. Alors la France connaîtra l’âge d’or. Mais ce n’est là qu’un vœu pieux.

« Voici le preux Henry, le monarque françois,
À qui Mars a cédé tout l’honneur de la guerre,
Rien n’importe qu’ici tu n’entendes sa voix
Quand le bruit de ses faits remplit toute la terre. »609

Quatrain sous une gravure d’Henri IV (1599). « The Politics of Promiscuity : Masculinity and Heroic Representation at the Court of Henry IV », Katherine B. Crawford, French Historical Studies (printemps 2003)

Le roi est souvent représenté en chevalier de la Renaissance, galopant, épée pointée sur l’ennemi. On le voit aussi en imperator romain couronné de lauriers, quand ce n’est pas en Hercule gaulois ou en Atlas portant la Terre. Chaque époque a ses symboles et son style poétique.

« La terreur de son nom [le roi] rendra nos villes fortes :
On n’en gardera plus ni les murs ni les portes,
Les veilles cesseront au sommet de nos tours ;
Le fer mieux employé cultivera la terre,
Et le peuple qui tremble aux frayeurs de la guerre,
Si ce n’est pour danser, n’orra plus de tambours. »655

François de MALHERBE (1555-1628), Prière pour le Roi Henri le Grand allant en Limousin (1605)

Ces stances saluent Henri IV, partant en Limousin pour y présider les Grands Jours (session d’un tribunal extraordinaire). L’agitation nobiliaire continue et il va remettre au pas les vassaux du duc de Bouillon qui arment en secret.

Cet hymne à la paix est un poème de commande : Henri IV, charmé, prend et gardera Malherbe comme poète officiel. Quant à Bouillon, prince souverain de la ville de Sedan, il se verra imposer une garnison royale (avril 1606).

François de MALHERBE

« Que vivre au siècle de Marie,
Sans mensonge et sans flatterie,
Sera vivre au siècle doré. »666

François de MALHERBE (1555-1628), Ode à la Reine mère du Roi sur les heureux succès de sa régence (1610)

Poète officiel, il s’empresse de saluer l’âge d’or et ses nouveaux maîtres. En fait, la régence de Marie de Médicis va se révéler catastrophique.

« Certes c’est à l’Espagne à produire des Reines
Comme c’est à la France à produire des Rois. »669

François de MALHERBE (1555-1628), Sur le mariage du Roi et de la Reine (1615)

Le poète officiel versifie imperturbablement. Il salue ici le mariage espagnol : Louis XIII épouse à Bordeaux Anne d’Autriche (fille de Philippe III d’Espagne et de l’archiduchesse Marguerite d’Autriche). La nuit de noces, devant témoins suivant la coutume, se passe mal. Les deux adolescents ont à peine 14 ans et la répulsion de Louis pour l’infante Anne entraînera une longue inhibition : ils n’auront un enfant qu’au bout de vingt-trois ans, et il n’est pas sûr que Louis XIII soit le père de Louis XIV.

Ce mariage, comme tous les mariages royaux, obéit à la raison d’État. Il a été arrangé pour faire alliance avec la très catholique Espagne, dans le cadre de la politique antiprotestante chère à la reine mère et au parti dévot.

« Prends ta foudre, Louis, et va comme un lion
Donner le dernier coup à la dernière tête
De la Rébellion. »698

François de MALHERBE (1555-1628), Poésies, Ode pour le roi (1628)

La lutte entre pouvoir royal et puissance protestante, cet « État dans l’État » toujours rebelle, se joue au siège de La Rochelle. Paradoxe cruel, cette bataille risque d’anéantir le premier port de France, principale place de course et d’armement, atout majeur pour la politique maritime et coloniale du cardinal, et vrai motif de la guerre avec l’Angleterre.

Malgré tout, il faut prendre La Rochelle. C’est dans la logique d’une monarchie qui se veut absolue.

« Nul ne peut égaler l’immortel Richelieu
Son esprit est divin soit en paix soit en guerre
Il s’en parle partout comme d’un demi-Dieu
Et lui seul peut suffire à gouverner la terre. »704

Alexandrins illustrant une gravure de Le Blond. Le Château de Richelieu : XVIIe-XVIIIe siècles (2009), Marie-Pierre Terrien, Philippe Dien

Richelieu y figure à cheval. L’intelligence et l’ambition du cardinal qui s’est mis au service de la France sont incontestables. On croirait entendre Malherbe, le poète à la mode ! Ce style de poésie fait partie de la propagande qui, avec la police, devient l’un des moyens de gouverner.

« Depuis six ans dessus l’F on travaille,
Et le destin m’aurait bien obligé
S’il m’avait dit : « Tu vivras jusqu’au G. » »719

Seigneur de BOISROBERT (1592-1662), Épigramme sur le Dictionnaire de l’Académie

Poète et abbé de cour, « célèbre par sa faveur auprès du cardinal de Richelieu et par sa fortune » (Voltaire), Boisrobert participe à la création de l’Académie française en 1634 (officialisée en 1635 par Louis XIII), étant aussi l’un des premiers membres.

La première édition (en deux volumes) du dictionnaire paraît en 1694 : il aura fallu près de soixante ans. Mais l’Académie a bien d’autres missions dans l’esprit de son créateur, Richelieu : elle doit célébrer les victoires des armées du roi et fournir des polémistes à gages, dans la guerre de propagande contre l’Espagne et les Pays-Bas.

« Ceux qui m’ont voulu perdre ont senti ma puissance,
Pour dompter l’Espagnol j’ai ruiné la France,
Jugez si j’en étais ou l’ange ou le démon. »733

Cardinal de RICHELIEU (1585-1642). Richelieu, Mazarin, la Fronde et le règne de Louis XIV (1835), Jean Baptiste Honoré Raymond Capefigue

Scarron, poète pensionné comme « malade de la reine », fait ici parler Richelieu dans sa tombe.

La guerre contre l’Espagne a coûté cher au pays. Ce fut pourtant l’occasion de réformer l’administration financière lente et inefficace, aux mains d’« officiers » propriétaires de leurs charges. Des intendants les remplacent, à partir de 1635, préposés aux finances aussi bien qu’à la police et la justice. Représentants du pouvoir royal en province, révocables à volonté, fort diligents pour faire exécuter les ordres du Conseil du roi, ils ont tout pouvoir pour poursuivre les traîtres et les défaitistes.

« Ci-gît un fameux cardinal
Qui fit plus de mal que de bien :
Le bien qu’il fit, il le fit mal
Le mal qu’il fit, il le fit bien. »735

Isaac de BENSERADE (1612-1691), Épitaphe

La plus connue des inscriptions funéraires et vengeresses qui accueillirent la mort de Richelieu, signée d’un gentilhomme normand, écrivain précieux (il n’y a pas que des « Précieuses ridicules ») et académicien français que le cardinal avait protégé.

corneille

« Qu’on parle mal ou bien du fameux cardinal
Ma prose ni mes vers n’en diront jamais rien :
Il m’a fait trop de bien pour en dire du mal,
Il m’a fait trop de mal pour en dire du bien. »737

Pierre CORNEILLE (1606-1684), Poésies diverses (posthume)

Auteur le plus célèbre de son temps, après le triomphe de ses trois récentes tragédies (Horace, Cinna, Polyeucte), il compose ce quatrain, à l’occasion de la mort de Richelieu. Il se rappelle la protection dont il a bénéficié, alors qu’il était totalement inconnu et que le cardinal fit ouvrir un second théâtre à Paris (Le Marais, rival de l’Hôtel de Bourgogne) pour jouer ses premières pièces. Mais il ne peut oublier la méchante cabale montée contre lui par le cardinal et la querelle du Cid qui s’ensuivit, en 1637.

Le mécénat artistique, devenu véritable politique culturelle, va encourager les créateurs dans tous les domaines : lettres, théâtre, musique, peinture, architecture. L’art classique nait à cette époque, contribuant au rayonnement de la France en Europe.

« Et l’on peut comparer, sans crainte d’être injuste,
Le siècle de Louis au beau siècle d’Auguste. »743

Charles PERRAULT (1628-1703), Le Siècle de Louis le Grand (1687)

Louis XIV mérite le qualificatif de « Grand ». Il marque son temps de sa forte personnalité, par sa politique de prestige et de rayonnement culturel. Incarnant et dirigeant pendant plus de cinquante ans la France du Grand Siècle, le roi en fait une puissance européenne dont l’hégémonie dépasse celle de l’Italie sous la Renaissance, de l’Espagne d’hier et de l’Angleterre à venir. Mais ce règne personnel ne commence qu’en 1661. À la mort de son père, Louis XIV n’a que 5 ans et Mazarin, pendant dix-huit ans, gouvernera la France contre vents et marées - la Fronde sera la pire épreuve.

« Un vent de Fronde
S’est levé ce matin
Je crois qu’il gronde
Contre le Mazarin. »744

Paul SCARRON (1610-1660), mazarinade. Poésies diverses : la mazarinade, Virgile travesti, roman comique

Tout-puissant ministre, Mazarin est l’homme d’État le plus durement chansonné de l’histoire de France, durant la Fronde, Scarron étant le principal auteur osant signer ses mazarinades. Celle-ci, selon d’autres sources, est également attribuée à Barillon l’aîné.

Le coup de force du Parlement de Paris, exploitant la crise financière et le mécontentement général, a mis le feu aux poudres. Car les causes du mouvement sont profondes, à la fois politiques, économiques, sociales.

Sous la régence d’Anne d’Autriche et sur fond de guerre étrangère avec l’Espagne, la France fragilisée, Paris en tête, se déchaîne dans un tourbillon révolutionnaire où les parlements, le peuple et les Grands se relaient. La cible numéro un est le cardinal au pouvoir, l’amant (supposé) de la Reine, l’Italien (naturalisé), le parvenu (enrichi), l’homme à abattre : Mazarin.

« Je voudrais bien étrangler
Notre pute de Reine !
Ô gué, notre pute de Reine. »761

Mazarin, ce bougeron, mazarinade. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

L’attaque directe contre la vie privée est une constante à l’époque : la règle de cet art pamphlétaire et chansonnier est de ne rien respecter. Les reines pas plus que les rois n’ont de « vie privée », au sens moderne du mot. Attaqué en premier, le cardinal détesté : « Mazarin, ce bougeron / Dit qu’il n’aime pas les cons / C’est un scélérat / C’est un bougre ingrat… »

« Je plains le sort de la Reine ;
Son rang la contraint en tout ;
La pauvre femme ose à peine
Remuer quand on la f… »762

Le Frondeur compatissant, mazarinade. Nouveau siècle de Louis XIV, ou poésies-anecdotes du règne et de la cour de ce prince (1793), F. Buisson

Après la mort de Louis XIII dont les chansons célébrèrent les insuffisances conjugales, l’on soupçonne les relations d’Anne d’Autriche avec « Mazarin ce bougeron ». Michelet rapporte, dans son Histoire de France : « Mazarin commença dès lors l’éducation de la reine, enfermé toutes les soirées avec elle pour lui apprendre les affaires. La cour, la ville ne jasaient d’autre chose. »

On jasa beaucoup, on supposa tout, y compris un mariage secret. Anne d’Autriche nia toujours, assurant que Mazarin « n’aimait pas les femmes », mais elle laissa gouverner le cardinal, mieux qu’elle n’avait jadis laissé régner son royal époux.

« Savez-vous bien la différence
Qu’il y a entre son Éminence
Et feu Monsieur le Cardinal ?
La réponse en est toute prête :
L’un conduisait son animal,
Et l’autre monte sur sa bête. »765

César BLOT (1610-1655), mazarinade. Mazarin (1972), Paul Guth

Un des 6 500 pamphlets contre Mazarin, exceptionnellement signé.

L’Éminence (Mazarin) succède en mai 1643 au Cardinal (Richelieu). L’« animal » est Louis XIII et la « bête », Anne d’Autriche, par ailleurs qualifiée de « pute de reine ». En termes peu galants, cela signifie que la pratique du ministériat est reconduite sous la régence, avec l’ancien collaborateur de Richelieu comme principal ministre : Mazarin déjà impopulaire, déjà menacé.

« Après ton compte rendu
Cher Jules, tu seras pendu
Au bout d’une vieille potence,
Sans remords et sans repentance. »787

Paul SCARRON (1610-1660), mazarinade. Poésies diverses : la mazarinade, Virgile travesti, roman comique

Le ministre est aussi accusé de « rapine publique, fausse politique et sot gouvernement ». Mais il tient bon.

La Fronde des princes, qui s’essouffle dans ses querelles de personnes, va s’unir, fin 1650, à un nouvel accès de Fronde parlementaire, pour réclamer le départ du ministre. Le 7 février 1651, le duc de Beaufort soulève les Halles, bloque la reine au Palais-Royal.

Mazarin juge prudent de s’exiler pour un temps en Allemagne, cependant que de loin, il conseille la reine. À Paris, en mars, une assemblée de représentants de la noblesse et du clergé demande la réunion des États généraux, mais Parlement, bourgeois et princes y sont hostiles, et l’assemblée se disperse. Les frondeurs recommencent à se quereller, ce qui sauvera le pouvoir.

« Elle est digne de lui comme il est digne d’elle.
Des Reines et des Rois, chacun est le plus grand.
Et jamais conquête si belle
Ne mérita les vœux d’un si grand conquérant. »804

Jean RACINE (1639-1699), La Nymphe de la Seine (1660)

Le mariage entre Louis XIV et Marie-Thérèse est célébré le 6 juin 1660, avant l’entrée triomphale à Paris le 26 août.

Poète très courtisan quand il écrit ainsi à la louange des jeunes époux, le génial dramaturge n’exprime pas moins l’admiration et même la vénération des Français pour leur roi, image de Dieu sur Terre, par ailleurs fort bel homme et attendu comme un nouveau héros de leur histoire.

« Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »821

Nicolas BOILEAU (1636-1711), L’Art poétique (1674)

Poème didactique bien connu. Grand codificateur des lettres, surnommé le Législateur du Parnasse, Boileau donne, avec la « règle des trois unités », la définition de la tragédie classique, genre né et mort au XVIIe siècle, porté à la perfection par le jeune Racine, supplantant le vieux Corneille.

« Je définis la cour un pays où les gens,
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s’ils ne peuvent l’être
Tâchent au moins de le paraître :
Peuple caméléon, peuple singe du maître. »824

Jean de LA FONTAINE (1621-1695), Fables. Les Obsèques de la lionne (1678)

Né bourgeois, auteur à qui sa charge de « maître des Eaux et Forêts » laisse tout loisir pour fréquenter les salons, lire les Modernes, leur préférer d’ailleurs les Anciens, écrire enfin. Fouquet est son mécène et, à la chute du surintendant (1661), La Fontaine trouve d’autres riches protecteurs (et surtout protectrices, duchesse d’Orléans, Mme de la Sablière, Marie-Anne Mancini, etc.).

Courtisan à la cour, le fabuliste est cependant épris de liberté et fort habile à la gérer, tout en ménageant son confort.

Jean de LA FONTAINE

« Selon que vous serez puissant ou misérable
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »842

Jean de LA FONTAINE (1621-1695), Fables, Les Animaux malades de la peste (1678)

La Fontaine se sert « d’animaux pour instruire les hommes », mais aussi pour faire une satire de son époque, comme Molière et La Bruyère.

« Après l’Agésilas,
Hélas !
Mais après l’Attila,
Holà ! »867

Nicolas BOILEAU (1636-1711), Épigramme (1667)

Fin du règne du grand Corneille, après l’échec de ses deux tragédies, créées à un an d’intervalle.

Le jeune et ambitieux Racine va connaître dix ans de triomphe, jusqu’à la chute de sa Phèdre, victime d’une cabale en 1677, cependant que Molière est roi dans la comédie. Giovanni Battista Lulli, italien naturalisé français, devenu Jean-Baptiste Lully, le plus courtisan des hommes de théâtre et le plus détesté aussi, invente l’opéra à la française. Décennie prodigieuse de la scène française et floraison de chefs-d’œuvre : la plus belle époque du mécénat artistique dans notre pays, et tous les arts en profitent.

Boileau, historiographe du roi, auteur de satires et d’épîtres, est le théoricien de l’esthétique classique. Dans la grande Querelle des Anciens et des Modernes (1687), il défend les auteurs de l’Antiquité, qu’il juge insurpassables, contre Charles Perrault, partisan des modernes dans Le Siècle de Louis le Grand : « Et l’on peut comparer, sans crainte d’être injuste, / Le siècle de Louis au beau siècle d’Auguste. » Ces guerres entre critiques passionnent les beaux esprits.

« On nous dit que nos rois dépensaient sans compter,
Qu’ils prenaient notre argent sans prendre nos conseils.
Mais quand ils construisaient de semblables merveilles,
Ne nous mettaient-ils pas notre argent de côté ? »890

Sacha GUITRY (1885-1957), Si Versailles m’était conté (film de 1953)

6 mai 1682 : Louis XIV s’installe à Versailles. La ville devient la vraie capitale de la France et le centre du monde civilisé.

Louis XIII fit construire dès 1624 un pavillon de chasse, mais c’est Louis XIV en 1661 qui ordonne les travaux pour faire du château ce « plaisir superbe de la nature » (Saint-Simon). Le roi ne dépense pas sans compter, mais il dépense beaucoup pour les bâtiments en général (4 % du budget de l’État leur est consacré en moyenne) et tout particulièrement pour Versailles. L’équipe qui a si bien réussi Vaux-le-Vicomte pour Fouquet est à nouveau réunie pour réaliser ce chef-d’œuvre de l’art classique à la française : Le Vau (architecte), Le Brun (peintre), Le Nôtre (jardinier), Francine (ingénieur des eaux). Louis XIV fait plus que donner son avis : il l’impose souvent. Et se trompe rarement.

« Ci-gît l’auteur de tous impôts
Dont à présent la France abonde.
Ne priez point pour son repos
Puisqu’il l’ôtait à tout le monde. »892

Épitaphe (anonyme) de Colbert, 1683. Dictionnaire de la mort (1967), Robert Sabatier

Les ministres des Finances sont souvent impopulaires et Colbert, par sa rigueur, le fut tout particulièrement. La Mort de Colbert est le titre d’une chanson connue, en cette fin d’année 1683 : « Caron étant sur le rivage, / Voyant Colbert, dit aussitôt : / Ne vient-il pas mettre un impôt / Sur mon pauvre passage. » (Dans la mythologie, Caron avec sa barque permet aux âmes d’accéder au royaume des morts, mais il exige un péage, pour franchir le fleuve Styx.)

Les impôts accrus ou créés, indirects et particulièrement injustes au siècle de Louis XIV, ont causé des émeutes fiscales, comme en 1675 : révolte du papier timbré, notamment en Bretagne.

Autre raison d’impopularité : la fortune rapide de ce fils de bourgeois anobli, mal vu par les Grands et suspect au peuple.

« Sommes-nous trente-neuf, on est à nos genoux,
Sommes-nous quarante, on se moque de nous. »910

FONTENELLE (1657-1757), Épigramme sur l’Académie française

Poète et philosophe, élu en 1691. Il ne libérera son fauteuil que soixante-six ans après, mourant centenaire.

« Voltaire, quel que soit le nom dont on le nomme
C’est un cycle vivant, c’est un siècle fait homme ! »1016

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869), Première méditation (1820)

Avec des accents hugoliens, le poète du siècle suivant rend justice à l’homme et au philosophe des Lumières. Le « roi Voltaire » a tout vu, tout vécu dans le siècle : la cour et ses plaisirs, mais aussi ses désillusions, la Bastille et ses cachots, l’exil, les salons et les succès mondains et financiers, l’Europe avec le bonheur en Angleterre, le piège en Prusse, la vie de château à Ferney où il joue l’« aubergiste de l’Europe », la lutte incessante pour ses idées (liberté, justice, tolérance) et la défense des victimes de l’arbitraire - l’affaire Calas est restée exemplaire.

« Voltaire alors régnait, ce singe de génie
Chez l’homme en mission par le diable envoyé. »1017

Victor HUGO (1802-1885), Les Rayons et les ombres (1840)

L’hommage nuancé s’explique : si différents que soient les deux personnages, si opposée même leur nature, ils furent l’un et l’autre à l’image de leur temps, entrant vivants dans la légende après s’être jetés dans toutes les luttes.

« Voici le temps de l’aimable Régence,
Temps fortuné marqué par la licence. »1069

VOLTAIRE (1694-1778), La Pucelle, chant XIII (posthume, 1859)

Voltaire a pratiqué tous les genres littéraires et inventé avec bonheur le conte philosophique. Il se lance ici dans un poème en 21 chants qui fit scandale. Le jeune libertin néglige ses études de droit et se fait une réputation de bel esprit dans les salons, au grand dam de son père. Il salue le nouveau régime, en décasyllabes allègres : « Le bon Régent, de son Palais-Royal / Des voluptés donne à tous le signal… »

L’arrivée de Philippe d’Orléans au pouvoir libère d’un coup les mœurs d’une société lasse du rigorisme imposé par Mme de Maintenon à la cour, laquelle donnait le ton au pays. Cependant, la fête concerne les classes privilégiées, plus que le peuple. Et la licence a des limites. Voltaire l’apprendra à ses dépens, deux ans après, mis au cachot pour excès d’insolence.

« Me voici donc en ce lieu de détresse,
Embastillé, logé fort à l’étroit,
Ne dormant point, buvant chaud,
Mangeant froid. »1071

VOLTAIRE (1694-1778), La Bastille (1717), Poésies diverses

Le Régent a fait embastiller l’insolent. Déjà exilé deux fois en province, pour cause d’écrits satiriques, l’incorrigible frondeur a récidivé avec une épigramme, en latin – pour plus de prudence, mais à l’époque, tout le (beau) monde parle latin. Le Régent, Dubois (son principal ministre), les princes du sang, les ducs, les bâtards, le Parlement, chaque faction paie ses libellistes pour traîner dans la boue la faction adverse. L’impertinence devient un métier et l’esprit de Voltaire, tantôt courtisan, tantôt courageux et parfois les deux, excelle dans cette carrière.

« De par le Roi, défense à Dieu
De faire miracle en ce lieu. »1103

Épigramme (anonyme) à la porte du cimetière Saint-Médard, fin janvier 1732. Dictionnaire philosophique (1764), Voltaire

L’affaire des convulsionnaires du cimetière Saint-Médard, cas spectaculaire de transe collective, défraie la chronique durant cinq années, créant un trouble à l’ordre public du plus mauvais effet. Finalement, le Parlement approuvera l’ordonnance royale qui a ordonné la fermeture du cimetière.

« Vos ennemis vaincus aux champs de Fontenoy
À leurs propres vainqueurs ont imposé la loi
Et cette indigne paix qu’Aragon vous procure
Est pour eux un triomphe et pour vous une injure. »1125

DESFORGES (1708- ??), Vers sur le Prince Édouard (1749). Vie privée de Louis XV, ou principaux événements, particularités et anecdotes de son règne (1781), Mouffle d’Angerville

Ce poème déplore en nombreux alexandrins la paix d’Aix-la-Chapelle (1748) et l’expulsion hors de France du prince Charles Édouard. Clerc de procureur, Desforges était dans la salle de l’Opéra en 1749 et fut témoin de l’arrestation du prince. Indigné, il a écrit et signé son poème en forme de long pamphlet. Il sera mis trois ans au cachot du Mont-Saint-Michel – dans « La Cage ». Voltaire déplore son sort, dans le Précis du siècle de Louis XV. Il fera une petite carrière d’auteur dramatique.

« Sans esprit, sans caractère
L’âme vile et mercenaire,
Le propos d’une commère
Tout est bas chez la Poisson – son – son. »1127

Poissonnade brocardant la marquise de Pompadour. Madame de Pompadour et la cour de Louis XV (1867), Émile Campardon

Le propos est injuste : le peuple déteste cette fille de financier, née Jeanne Antoinette Poisson, femme d’un fermier général, bourgeoise dans l’âme et dépensière, habituée des salons littéraires à la mode, influente en politique, distribuant les faveurs, plaçant ses amis, le plus souvent de qualité comme de Bernis, Choiseul – mais Soubise, maréchal de France, se révélera peu glorieux.

Louis XV lui doit une part de son impopularité. Le peuple a loué le roi pour ses premiers exploits extra conjugaux auprès des sœurs Mailly-de-Nesle, il va bientôt le haïr, pour sa longue liaison avec la Pompadour.

« Soubise dit, la lanterne à la main,
J’ai beau chercher ! où diable est mon armée ?
Elle était là pourtant hier matin.
Me l’a-t-on prise, ou l’aurais-je égarée ?
Ah ! je perds tout, je suis un étourdi !
Mais attendons au grand jour, à midi.
Que vois-je ! Ô ciel ! que mon âme est ravie !
Prodige heureux ! La voilà, la voilà !
Ah ! ventrebleu, qu’est-ce donc que cela ?
Ma foi, c’est l’armée ennemie. »1148

Épigramme au lendemain de la défaite de Rossbach, 5 novembre 1757. Histoire de France pendant le XVIIIe siècle (1830), Charles de Lacretelle

Paris célèbre les défaites avec un humour qui n’appartient vraiment qu’à ce temps ! On ridiculise le prince de Soubise, protégé de la Pompadour et favori du roi. De fait, c’est le moins talentueux des amis de la marquise.

Et c’est un triste épisode de la guerre de Sept Ans (1756-1763) : après les premières victoires viennent de nombreux revers, sur terre comme sur mer.

« Les grands seigneurs s’avilissent,
Les financiers s’enrichissent,
Tous les Poissons s’agrandissent.
C’est le règne des vauriens. »1162

Poissonnade, attribuée à Pont-de-Veyle (1697-1774). Journal historique : depuis 1748 jusqu’en 1772 inclusivement (1807), Charles Collé

Les poissonnades fleurissent, comme jadis les mazarinades. Le peuple supporte mal le luxe qui s’étale à la cour où règne encore la Pompadour, s’affiche dans des milieux prospères et âpres au gain, du côté des aristocrates comme des bourgeois.

La favorite fait aménager ses nombreuses résidences. Elle place son frère Abel Poisson, nommé marquis de Marigny, à la direction générale des Bâtiments où il se montre d’ailleurs bon administrateur. Mais le peuple s’en irrite : « On épuise la finance / En bâtiment, en dépenses, / L’État tombe en décadence / Le roi ne met ordre à rien / Une petite bourgeoise / Élevée à la grivoise / Mesurant tout à la toise / Fait de l’amour un taudis. »

« Autrefois de Versailles
Nous venait le bon goût,
Aujourd’hui la canaille
Règne et tient le haut bout.
Si la cour se ravale,
De quoi s’étonne-t-on ?
N’est-ce pas de la halle
Que nous vient le poisson ? »1163

Poissonnade de 1749. Chansonnier historique du XVIIIe siècle (1879), Émile Raunié

Même si le peuple reproche son origine non noble à la dame, c’est de la cour que part le plus souvent ce genre de pamphlets (anonymes). La personne du roi est également attaquée. Les cabales se multiplient. Le lieutenant de police avoue son impuissance à traquer les auteurs et ceux qui leur tiennent la main : « Je connais Paris autant qu’on peut le connaître. Mais je ne connais pas Versailles. »

« Ci-gît qui fut vingt ans pucelle
Sept ans catin et huit ans maquerelle. »1175

Épitaphe satirique de la marquise de Pompadour. Histoire(s) du Paris libertin (2003), Marc Lemonier, Alexandre Dupouy

La mode est aux épitaphes satiriques et après le flot des poissonnades, on ne va pas rater cette ultime occasion de brocarder l’une des favorites les plus détestées dans l’histoire : c’est un méchant résumé de sa vie.

« Oh ! la belle statue ! oh ! le beau piédestal !
Les Vertus sont à pied et le Vice à cheval. »1177

Vers anonymes écrits sur le socle de la statue équestre de Louis XV. Le Vandalisme de la Révolution (1993), François Souchal

La statue de Bouchardon, inaugurée à Paris le 2 juin 1765 sur la place Louis-XV (aujourd’hui place de la Concorde) est entourée de quatre figures symbolisant les vertus.

Louis XV le Bien-Aimé a perdu la Pompadour et pas encore trouvé la du Barry, mais entre deux favorites officielles, les dames ne manquent pas, surtout de très jeunes demoiselles, discrètement abritées dans le Parc-aux-Cerfs à Versailles, fournies par des parents consentants, ignorant elles-mêmes l’identité de leur royal amant et mariées à des courtisans sitôt qu’engrossées. Dit-on. La marquise de Pompadour, maquerelle vigilante, veillait à ce que le roi ne s’attache durablement à aucune. Disait-on aussi.

Le règne est celui de toutes les rumeurs et la vie amoureuse de ce roi très sensuel et à présent haï est un sujet de choix.

« Plus bel esprit que grand génie,
Sans loi, sans mœurs et sans vertu,
Il est mort comme il a vécu,
Couvert de gloire et d’infamie. »1230

Épigramme, juin 1778, attribuée à Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778), à la mort de Voltaire. Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages (1826), Sébastien Longchamp

Rousseau mourra deux mois après, à Ermenonville. Fin d’une longue guérilla philosophico-polémique, qui ne fit honneur à aucun des deux personnages, si talentueux (ou géniaux) fussent-ils.

« Le mur murant Paris rend Paris murmurant. »1240

Alexandrin cité par beaumarchais (1732-1799) évoquant l’impopularité du mur en 1785, au point d’en faire une des causes de la Révolution. Histoire des agrandissements de Paris (1860), Auguste Descauriet

C’est le mur des Fermiers généraux, enceinte de 24 km qui ménage une soixantaine de passages (ou barrières) flanqués de bureaux d’octroi – impôt indirect, perçu à l’entrée des marchandises.

Calonne, contrôleur général des Finances, a donné satisfaction aux fermiers généraux : pouvant mieux réprimer les fraudes, notamment la contrebande sur le sel au nez des gabelous (commis de la gabelle), ils verseront davantage au Trésor qui en a plus que jamais besoin.

Le mur, achevé sous la Révolution, renforcé sous le Consulat et l’Empire, sera démoli en 1860 par le préfet Haussmann, Paris s’agrandissant de 11 à 20 arrondissements.

« La Révolution leur criait : « Volontaires,
Mourez pour délivrer tous les peuples vos frères ! »
Contents, ils disaient oui.
« Allez, mes vieux soldats, mes généraux imberbes ! »
Et l’on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes
Sur le monde ébloui. »1452

Victor HUGO (1802-1885), Les Châtiments (1853)

Le poète oppose l’armée nationale et sa gloire immortelle à l’armée de métier (réduite à de basses besognes politiques, notamment lors du coup d’État du 2 décembre 1851).

L’historien Michelet, plus précis, n’est pas moins lyrique dans son Histoire de la Révolution : « Six cent mille volontaires inscrits veulent marcher à la frontière […] Ils restent tous marqués d’un signe qui les met à part dans l’histoire ; ce signe, cette formule, ce mot n’est autre que leur simple nom : Volontaires de 92. »

Mal équipés, pas formés, ces jeunes viennent de toute la France pour répondre aux appels passionnés de la République. 400 000 pour l’été et l’automne 1792, 300 000 de plus en février 1793. Mais le volontariat ne sera pas éternellement suffisant.

« Ô mon peuple,
Que vous ai-je donc fait ?
J’aimais la vertu, la justice.
Votre bonheur fut mon unique objet,
Et vous me traînez au supplice ! »1477

Complainte de Louis XVI aux Français, quand le verdict fatal est connu à la fin du procès, chanson anonyme. Prières pour le roi, la France, etc. précédées du Testament de Louis XVI et de quelques notes historiques (1816)

« Glapie dans les guinguettes par des chanteurs à gages », sur l’air d’une romance célèbre composée par la marquise de Travanet et par Marie-Antoinette, cette complainte a tant de succès qu’elle éclipse un temps La Marseillaise !

« Louis ne sut qu’aimer, pardonner et mourir !
Il aurait su régner s’il avait su punir. »1481

Comte de TILLY (1764-1816). Biographie universelle, ancienne et moderne (1826), Joseph Michaud, Louis Gabriel Michaud

Dans ce célèbre distique (deux vers), le comte de Tilly, défenseur du roi au palais des Tuileries (le 10 août 1792) et auteur de Mémoires (surtout galants), témoigne de cette horreur avérée pour la violence, dans une époque où elle fait loi.

« Ô soldats de l’an deux ! ô guerres ! épopées !
Contre les rois tirant ensemble leurs épées […]
Contre toute l’Europe avec ses capitaines,
Avec ses fantassins couvrant au loin les plaines,
Avec ses cavaliers,
Tout entière debout comme une hydre vivante,
Ils chantaient, ils allaient, l’âme sans épouvante
Et les pieds sans souliers ! »1591

Victor HUGO (1802-1885), Les Châtiments (1853)

Le poète a raison : de l’an II date la réputation des Français comme redoutables soldats. L’armée nationale fait face victorieusement à la première coalition qui réunit Angleterre, Russie, Sardaigne, Espagne, royaume des Deux-Siciles et qui sera bientôt disloquée par les traités de Paris, Bâle, La Haye, en 1795.

« Captifs !… la vie est un outrage
Ils préfèrent le gouffre à ce bienfait honteux.
L’Anglais, en frémissant, admire leur courage ;
Albion pâlit devant eux. »1592

LEBRUN-PINDARE (1729-1807), Ode sur le vaisseau Le Vengeur

L’équipage du Vengeur, appartenant à l’escadre de Villaret-Joyeuse, engagé contre la flotte anglaise, préféra couler plutôt que d’amener son pavillon, le 1er juin 1794. Le poète Ponce Denis Écouchard, dit Lebrun et surnommé Lebrun-Pindare en raison de son goût pour les sujets épiques et la rhétorique, célèbre ainsi ce « naufrage victorieux ».

« Ce siècle avait deux ans. Rome remplaçait Sparte.
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du Premier Consul déjà par maint endroit
Le front de l’empereur brisait le masque étroit. »1728

Victor HUGO (1802-1885), Les Feuilles d’automne (1831)

1802. C’est aussi l’année de naissance du poète qui domine le siècle. Son père deviendra général et comte d’Empire. Chantre de la légende napoléonienne, Hugo jouera à ce titre – et à bien d’autres – un vrai rôle politique, dans notre histoire de France. D’où sa place sur le podium des auteurs de l’Histoire en citations.

« Derrière un mamelon, la garde était massée.
La garde, espoir suprême, et suprême pensée […]
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,
La garde impériale entra dans la fournaise. »1943

Victor HUGO (1802-1885), Les Châtiments, L’Expiation (1853)

Napoléon engage contre l’anglais Wellington la Vieille Garde (l’élite, à côté de la Jeune et de la Moyenne Garde). À la tête de l’infanterie alliée, le duc de Wellington résiste à la cavalerie du général Kellerman (fils du héros de Valmy), tandis que le maréchal Ney cause de grosses pertes à l’ennemi.
La Garde, décimée, recule en ordre. Elle attend les secours de Grouchy, mais Grouchy ne peut empêcher la jonction des armées alliées. Et c’est Blücher qui arrive (feld-maréchal autrichien, âgé de 72 ans, surnommé Vorwärts, « En avant »).

Il faut bien parler de trahison ! Le général Louis de Bourmont, ancien chef chouan rallié à Napoléon en mai dernier, passe aux Prussiens et sera par ailleurs accusé (dans le Mémorial de Sainte-Hélène) d’avoir communiqué le plan français à Blücher. Les soldats ont répandu le bruit d’autres trahisons de généraux. D’où les premiers cris de « Sauve-qui-peut ! », puis « Nous sommes trahis ! » L’armée napoléonienne se débande, pour la première fois.

Seule la partie de la garde commandée par Cambronne tient encore les lignes.

« Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! Morne plaine !
Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
La pâle mort mêlait les sombres bataillons. »1947

Victor HUGO (1802-1885), Les Châtiments, L’Expiation (1853)

Napoléon est contraint d’ordonner la retraite : perte de 45 000 hommes (dont 30 000 Français). Waterloo est sans doute la bataille la plus commentée au monde (avant ou après la victoire d’Austerlitz ?), entre mythe, légende et réalité.

victor hugo

« L’Angleterre prit l’aigle et l’Autriche l’aiglon. »1961

Victor HUGO (1802-1885), Les Chants du crépuscule (1835)

Les destins tragiques inspirent les poètes, et entre tous, les grands romantiques du XIXe siècle.

Edmond Rostand, considéré comme notre dernier auteur romantique, est un peu le second père de l’Aiglon et fit beaucoup pour sa gloire, dans la pièce qui porte son nom. Le rôle-titre est créé en travesti par la star de la scène, Sarah Bernhardt (1900). À plus de 50 ans, elle triomphe en incarnant ce jeune prince mort à 21 ans.

« Il est né, l’enfant du miracle
Héritier du sang d’un martyr,
Il est né d’un tardif oracle,
Il est né d’un dernier soupir. »1980

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869), Méditations poétiques (1820)

Le poète gentilhomme, qui fut un temps dans les gardes du corps de Louis XVIII et joue les attachés d’ambassade en Italie, salue avec lyrisme la naissance du duc de Bordeaux, le 29 septembre 1820. Fils posthume du duc de Berry (assassiné en février) et de la duchesse de Berry Marie-Caroline, il prendra le nom de comte de Chambord et deviendra Henri V pour les royalistes légitimistes. Mais la Révolution de 1830 éliminera la branche des Bourbons au profit des Orléans.

Le peuple se désintéresse d’une vie politique dont il est exclu au niveau parlementaire, mais se passionne pour l’événement. Les Parisiens vont boire 200 000 bouteilles de Bordeaux en l’honneur de celui qui devrait être leur futur roi, et ils chantent : « C’est un garçon ! / J’ai, dans mon allégresse / Compté deux fois douze coups de canon / Dans tout Paris on s’agite, on s’empresse / C’est un garçon ! » La France reste bien royaliste, même si Louis XVIII l’infirme, surnommé le « Roi-fauteuil », n’a jamais réussi à devenir « le Désiré », comme il le souhaitait.

« Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.
D’un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte. »2054

Alfred de MUSSET (1810-1857), Poésies nouvelles, Rolla (1833)

L’enfant terrible du romantisme triomphant incarne le mal de vivre de tous les enfants du siècle. Le désarroi de cette jeunesse dorée est évidemment plus moral que social.

« Tous deux sont morts. Seigneur, votre droite est terrible. »2079

Victor HUGO (1802-1885), Poème d’août 1832 (Napoléon II, Les Chants du crépuscule)

À la mort de l’Aiglon (21 ans, victime de la tuberculose, le « mal du siècle »), 22 juillet 1832. Rappelons que le père de l’Aiglon, Napoléon, est mort à 51 ans, le 5 mai 1821, après cinq ans de captivité à Sainte-Hélène. La légende napoléonienne doit beaucoup au génie d’Hugo, et à la comparaison inévitable avec le prochain maître de la France, Napoléon III, le Petit.

« Grâce encore une fois ! Grâce au nom de la tombe,
Grâce au nom du berceau. »2099

Victor HUGO (1802-1885), « Au roi Louis-Philippe, après l’arrêt de mort prononcé le 12 juillet 1839. » Les Rayons et les ombres (1840), Victor Hugo

Hugo fut toute sa vie l’un des plus fervents adversaires de la peine de mort, quelles que soient les circonstances, politiques ou autres. Le 12 mai, un coup d’État est organisé (d’ailleurs fort mal) par la société secrète des Saisons. Son but : faire tomber la Monarchie de Juillet pour instaurer une république sociale. L’idéologie néojacobine renvoie à Robespierre, Buonarotti et Babeuf, extrême gauche de la Révolution.

Barbès, Blanqui et Bernard sont les trois meneurs. Entraînant des centaines de partisans, ils partent à l’assaut de la préfecture de police et de l’Hôtel de Ville. La garde nationale et l’armée écrasent l’insurrection, le 13 mai : plus de 100 morts, dont 28 militaires, autant de blessés (dont Barbès). La plupart des conjurés sont arrêtés, Blanqui est en fuite.

Au terme du procès, Barbès est condamné à mort, le 12 juillet. Hugo intervient le jour même, Paris manifeste le lendemain en sa faveur. Le 14 juillet, la peine est commuée en travaux forcés à perpétuité grâce à ces interventions… et à un heureux événement : la duchesse d’Orléans, femme du fils aîné et très aimé du roi, vient de lui donner un petit-fils.

« Non ! Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand. »2108

Nicolas BECKER (1816-1845), 1840. La Future Débâcle (1897), Gustave Nercy

Le poète allemand lance ce défi à la France – patriotisme, libéralisme et nationalisme allemands vont exploser en 1848. Lamartine répond à ce défi guerrier par La Marseillaise de la paix.

« Ma patrie est partout où rayonne la France,
Où son génie éclate aux regards éblouis !
Chacun est du climat de son intelligence :
Je suis concitoyen de toute âme qui pense,
La vérité c’est mon pays ! »2109

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869), La Marseillaise de la Paix, « Revue des Deux-Mondes », 1er juin 1841

Répondant au « Rhin allemand » du poète Becker, le poète français dépasse l’opposition de pays à pays et lance un hymne pacifique qui n’implique nul renoncement au patriotisme. Le lyrisme et la générosité de Lamartine s’expriment dans cette invitation lancée à toutes les nations, à s’unir pour le progrès social.

« Nous l’avons eu, votre Rhin allemand,
Il a tenu dans notre verre.
Un couplet qu’on s’en va chantant
Efface-t-il la trace altière
Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang ? »2110

lfred de MUSSET (1810-1857), Le Rhin allemand. Réponse à la chanson de Becker, 2 juin 1841. Poème mis plusieurs fois en musique, notamment en 1866, version la plus populaire, composée par Félicien DAVID (1810-1876).

La réponse de Lamartine parut trop pacifique et idéaliste au goût de son vibrant confrère. Musset écrit dans l’élan, dès le lendemain, des couplets qui rappellent notamment l’épopée napoléonienne : « Nous l’avons eu, votre Rhin allemand. / Que faisaient vos vertus germaines, / Quand notre César tout-puissant / De son ombre couvrait vos plaines ? […]  Nous l’avons eu, votre Rhin allemand. / Si vous oubliez votre histoire, / Vos jeunes filles, sûrement, / Ont mieux gardé notre mémoire ; / Elles nous ont versé votre petit vin blanc. […]  Qu’il coule en paix, votre Rhin allemand ; / Que vos cathédrales gothiques / S’y reflètent modestement ; / Mais craignez que vos airs bachiques / Ne réveillent les morts de leur repos sanglant. »

Le texte peut étonner, sous la plume de l’ « enfant du siècle », mais ces vers sont prémonitoires du conflit franco-allemand et des trois guerres à venir, entre 1870 et 1945 ! Les poètes ont souvent raison.

« Ne me parlez pas des poètes qui parlent de politique ! »2113

LOUIS-PHILIPPE (1773-1850). Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Cri du cœur du roi, d’autant plus irrité par l’opposition de Lamartine qu’il semble, avec l’âge, prendre goût au pouvoir et vouloir non plus seulement régner, mais gouverner.

« Situation grave pour le cabinet.
Que faire ? Comment sortir de là ?
Le bon sens répond : par la porte.
Le gouvernement dit : par une loi. »2207

Victor HUGO (1802-1885), Avant l’exil (discours 1841-1851)

Deuxième République, à propos de la loi sur la presse votée le 16 juillet 1850. Cela pourrait s’appliquer aux autres lois réactionnaires qu’il fustige et qui passent. Elles vont réveiller en lui l’homme de gauche et en faire un député d’opposition.

« Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! »2234

Victor HUGO (1802-1885), Les Châtiments (1853)

Second Empire. Le prestigieux proscrit témoigne de son opposition irréductible à l’empereur, désormais haï de lui. Le poète qui se veut « écho sonore » et conscience de son siècle refusera de rentrer en France après le décret d’amnistie. À la date où son œuvre est diffusée sous le manteau, l’opposition républicaine est réduite à néant : chefs en prison ou en exil, journaux censurés. Ces mots ont d’autant plus de portée, Hugo devenant le chef spirituel des républicains refusant le dictateur : « Si l’on n’est plus que mille, eh ! bien, j’en suis ! Si même / Ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla ; / S’il en demeure dix, je serai le dixième ; / Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! »

Quand on sait le contexte, ce vers est superbement… hugolien.

« L’histoire a pour égout des temps comme les nôtres. »2257

Victor HUGO (1802-1885), Les Châtiments (1853)

Paroles d’exil. Il faut être hors de France pour avoir cette liberté d’expression. Il faut être Hugo pour avoir ces mots. Le prestigieux proscrit de Jersey, bientôt de Guernesey, se veut toujours l’« écho sonore » et la conscience de son siècle.

Après le pamphlet politique contre « Napoléon le Petit », Les Châtiments sont une œuvre poétique ambitieuse. Suite au crime du 2 décembre (coup d’État) et à la répression, Dieu inflige le châtiment et l’expiation. Le Poète, seul face à l’océan, parlant au nom du Peuple, est le messager qui annonce l’espoir, avec la venue de temps meilleurs.

baudelaire

« Il y a aussi plusieurs sortes de Liberté. Il y a la Liberté pour le Génie, et il y a une liberté très restreinte pour les polissons. »2272

Charles BAUDELAIRE (1821-1867), Notes et Documents pour mon avocat (1857)

25 juin 1857, Les Fleurs du mal sont publiées. Immorales, triviales, géniales, elles font scandale.

Baudelaire paraît devant le tribunal correctionnel. Le poète écrit aussi pour sa défense : « Il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter l’agitation de l’esprit dans le mal. » Condamné à trois mois de prison pour outrage aux mœurs, il se soumet : dans la seconde édition de 1861, les six poèmes incriminés auront disparu.

La même année 1857, l’immoralité de Madame Bovary mène Flaubert en justice. Mais son avocat obtient l’acquittement. Il plaide qu’une telle lecture est morale : elle doit entraîner l’horreur du vice et l’expiation de l’épouse coupable est si terrible qu’elle pousse à la vertu.
À la même époque, le génie d’Offenbach s’exprime au théâtre – l’humour et la musique aident à faire passer son apologie de l’adultère et ses bacchanales orgiaques. Dans l’Angleterre beaucoup plus puritaine, l’art n’a pas cette relative liberté.

« Montmartre, Belleville, ô légions vaillantes,
Venez, c’est l’heure d’en finir.
Debout ! La honte est lourde et pesantes les chaînes,
Debout ! Il est beau de mourir. »2326

Louise MICHEL (1830-1905), À ceux qui veulent rester esclaves. La Commune (1898), Louise Michel

La Commune de Paris inspire bien des poèmes, des chants qui sont autant de cris de guerre, de haine ou d’espoir. Louise Michel reste l’héroïne la plus populaire de cette page d’histoire : ex-institutrice, militante républicaine et anarchiste, la « Vierge rouge » appelle à l’insurrection les quartiers « rouges » de la capitale, ceux qui font toujours peur aux bourgeois.

Arthur RIMBAUD

« Elles ont pâli, merveilleuses
Au grand soleil d’amour chargé,
Sur le bronze des mitrailleuses
À travers Paris insurgé. »2329

Arthur RIMBAUD (1854-1891), Les Mains de Jeanne-Marie (1871)

Adolescent de 17 ans, bouleversé par la déclaration de guerre, puis par l’échec de la Commune, il fugue deux fois à Paris, en 1870 et 1871, chante Le Dormeur du val, jeune soldat cueilli par la mort, mais aussi les communardes sur les barricades, mêlant poésie, révolte, soif de révolution sociale et morale. Il comprend très vite l’impuissance des vers à « changer la vie ». Après un silence de dix-huit ans, il meurt à 37 ans. Le poète symboliste nous laisse deux recueils de poèmes en prose et en vers : Une saison en enfer et Les Illuminations.

« Debout ! Les damnés de la terre !
Debout ! Les forçats de la faim ! »2382

Eugène POTTIER (1816-1888), paroles de L’Internationale

Il se cache dans Paris livré aux Versaillais. Membre élu de la Commune et maire du IIIe arrondissement, alors que tout espoir semble perdu, il dit, il écrit en ce mois de juin 1871 sa foi inébranlable en la « lutte finale », sous forme de poème : « Du passé faisons table rase […] Le monde va changer de base. » Le texte ne sera publié et mis en musique (par Pierre Degeyter) que plus tard, devenant un chant mondialement célèbre.

« Ah Dieu ! que la guerre est jolie
Avec ses chants, ses longs loisirs. »2574

Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918), Calligrammes, « L’Adieu du cavalier » (1918)

Première Guerre mondiale. Le poète s’engage en décembre 1914. Blessé d’un éclat d’obus à la tempe le 17 mars 1916, évacué, trépané, il ira d’hôpital en hôpital, continuant d’écrire, et mourra deux jours avant la fin de la guerre, le 9 novembre 1918, victime de la grande épidémie de grippe espagnole.

« Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre !
Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés ! »2588

Charles PÉGUY (1873-1914), Ève (1914)

Deux derniers alexandrins d’un poème qui en compte quelque 8 000. Le poète appelle de tous ses vœux et de tous ses vers la « génération de la revanche ». Lieutenant, il tombe à la tête d’une compagnie d’infanterie, frappé d’une balle au front, à Villeroy, le 5 septembre, veille de la bataille de la Marne.

« Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom […]
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître,
Pour te nommer
Liberté. »2788

Paul ÉLUARD (1895-1952), « Liberté », Poésie et Vérité (1942)

Seconde Guerre mondiale. Cet hymne à la liberté, chef-d’œuvre de la poésie née de la Résistance, est répandu sur la France par les avions de la Royal Air Force. Éluard, comme Aragon, a choisi la voie de l’engagement politique et les rangs du Parti communiste dans les années 1930.

Depuis la rupture du pacte germano-soviétique, l’entrée dans la Résistance ne pose plus problème aux intellectuels et militants du PCF. Comme l’écrira Philip Williams en 1971 : « Dès lors que l’URSS est en danger, les « mercenaires de la Cité de Londres » deviennent du jour au lendemain « nos vaillants alliés britanniques », tandis que les gaullistes, de « traîtres », se transforment en « camarades ». »

« Je vous salue ma France où le peuple est habile
À ces travaux qui font les jours émerveillés
Et que l’on vient de loin saluer dans sa ville
Paris mon cœur trois ans vainement fusillé […]
Ma France d’au-delà le déluge, salut ! »2803

Louis ARAGON (1897-1982), « Je vous salue ma France… » (1943). L’œuvre poétique, volume X (1974), Aragon

Aragon s’est engagé, communiste d’abord, résistant ensuite. Ses vers, œuvres de circonstance au meilleur sens du terme, sont cités par le général de Gaulle à la radio de Londres.

Publié clandestinement, ce poème s’adresse aux prisonniers et aux déportés : « Lorsque vous reviendrez car il faut revenir / Il y aura des fleurs tant que vous en voudrez / Il y aura des fleurs couleur de l’avenir / […] Je vous salue ma France arrachée aux fantômes / Ô rendue à la paix vaisseau sauvé des eaux / Pays qui chante Orléans Beaugency Vendôme / Cloches cloches sonnez l’angélus des oiseaux. »

« Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore
De la splendeur du jour et de tous ses présents.
Si nous ne dormons pas, c’est pour guetter l’aurore
Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent. »2804

Robert DESNOS (1900-1945), « Demain », État de veille (1943)

Même chemin qu’Éluard et Aragon : après le surréalisme, l’engagement, le communisme, puis la Résistance et les poèmes de l’espoir. Cependant, les Français souffrent plus que jamais en 1943 : l’ordre allemand s’impose avec les SS et la Gestapo, les restrictions, le système des otages, les déportations, les délations. « Nous parlons à voix basse et nous tendons l’oreille […] / Âgé de cent mille ans, j’aurai encore la force / De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir. »

Desnos mourra en déportation.

« Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone. »2807

Paul VERLAINE (1844-1896), vers entendus à la BBC le 5 juin 1944. Extrait de « Chanson d’automne », Poèmes saturniens (1866)

C’est le code choisi pour annoncer sur la radio anglaise le jour J du débarquement en France. Ces mots tant attendus sont enfin entendus, le soir du 5 juin : le débarquement est donc pour le lendemain.

« Paris qui n’est Paris qu’arrachant ses pavés. »2811

Louis ARAGON (1897-1982), Les Yeux d’Elsa, « Plus belle que les larmes » (1942)

Paris se soulève, le 18 août 1944 : fusillade au pont des Arts. Le 19, la police parisienne se met en grève, barricadée à la préfecture de police. Le Comité parisien de libération, où les communistes dominent avec un sens de l’organisation qui leur est propre, veut prouver au monde, aux Alliés et aux Allemands, que le peuple de Paris peut se libérer lui-même.

Louis ARAGON

« Mon parti m’a rendu les couleurs de la France. »2819

Louis ARAGON (1897-1982), La Diane française. « Du poète à son parti » (1945)

« Mon parti mon parti, merci de tes leçons / Et depuis ce temps-là tout me vient en chansons / La colère et l’amour, la joie et la souffrance. » Si le poète communiste rend ici nommément et servilement hommage au PCF, les autres œuvres de l’époque ont le ton d’une grande poésie nationale et patriote, ouverte à toutes les familles d’esprit : martyrs de la Résistance, communistes ou chrétiens y sont évoqués avec la même chaleur.

« Et ceux que l’on mène au poteau
Dans le petit matin glacé,
Au front la pâleur des cachots,
Au cœur le dernier chant d’Orphée,
Tu leur tends la main sans un mot,
O mon frère au col dégrafé. »2822

Robert BRASILLACH (1909-1945), Poèmes de Fresnes, Chant pour André Chénier

Référence à Chénier, poète exécuté en d’autres circonstances, sous la Révolution, à la fin de la Terreur, presque au même âge. Brasillach, écrivain doué, journaliste (Je suis partout) a 35 ans.

Jean Luchaire (journaliste, directeur des Nouveaux Temps) et Jean Hérold-Paquis (de Radio-Paris) subiront le même sort, parmi quelque 3 000 condamnés.

« Cette cage des mots, il faudra que j’en sorte
Et j’ai le cœur en sang d’en chercher la sortie
Ce monde blanc et noir, où donc en est la porte
Je brûle à ses barreaux mes doigts comme aux orties. »2906

Louis ARAGON (1897-1982), Le Roman inachevé (1956)

Les vers de cette autobiographie reflètent le désarroi de l’intellectuel communiste, au lendemain du XXe Congrès et du rapport Khrouchtchev, en date du 25 février 1956. La vie et l’œuvre de Staline, le culte de la personnalité, tout a été remis en question. C’est le « dégel » en URSS.

En France, le PC prend acte avec mauvaise grâce. Staline était un Dieu vivant pour nombre d’écrivains français, ils sont à présent désarçonnés, déchirés.

Métro-boulot-dodo.2949

Pierre BÉARN (1902-2004), Couleurs d’usine, poèmes (1951)

Qui le sait ? L’expression bien connue est empruntée à un poème oublié, publié chez Seghers. Une strophe décrit la monotonie quotidienne du travail en usine : « Au déboulé garçon pointe ton numéro / Pour gagner ainsi le salaire / D’un énorme jour utilitaire / Métro, boulot, bistrot, mégots, dodo, zéro. »

Mai 68. Le texte, tiré à deux mille exemplaires au théâtre de l’Odéon, est distribué à la foule des étudiants. Quelques meneurs d’opinion vont expurger le dernier vers de trois mots pouvant être mal interprétés : bistrot, mégots, zéro. Reste la trilogie qui va enrichir les graffiti peints sur les murs de Paris, résumant le cercle infernal propre à des millions de travailleurs : « Métro, boulot, dodo ». On rêve forcément d’une autre vie. C’est l’une des raisons de l’explosion sociale de Mai 68.

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