Honneur aux perdant(e)s ! (De l’Empire à la Deuxième République) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Voici 46 cas, autant de situations différentes et souvent dramatiques.

  • Perdre la vie, perdre une bataille ou une place enviée, perdre un combat idéologique, perdre la confiance du peuple ou d’un partenaire essentiel, perdre la face et l’honneur.
  • Perdre parce qu’on est faible ou qu’on se croit trop fort, perdre par malchance, par injustice ou par la force des choses et du sens de l’Histoire : Louis XVI sous la Révolution.
  • Perdre individuellement, mais aussi en groupe (les femmes, les Templiers, les Girondins sous la Révolution, les canuts de Lyon, la Commune de Paris).

Certains cas semblent anecdotiques ou paradoxaux – nous assumons, avec des arguments.

Malgré tout, ces perdantes et perdants sont honorés à des titres divers.

« Aux grands hommes, la patrie reconnaissante » : le Panthéon leur fait place.

Ils se retrouvent ici et là statufiés ou s’inscrivent dans la toponymie de nos rues, nos places, notre environnement quotidien. Ils figurent dans les livres d’histoire et les dictionnaires, renaissent dans des œuvres de fiction littéraire, théâtrale, lyrique.

La sanctification honore volontiers les femmes, Blandine, Geneviève, Jeanne (d’Arc).

Parfois, les perdants font école, créant un courant d’idées, une théorie, voire une religion qui change le monde – Jésus-Christ, l’exemple « incroyable mais vrai ».

Autant de « qui perd gagne » permettant une revanche posthume.

On peut en tirer une petite philosophie de l’Histoire et réfléchir au travail de mémoire dont on parle tant. C’est le but de nos éditos et la preuve que les citations bien choisies se révèlent toujours utiles. C’est aussi l’occasion de démentir deux personnages exceptionnellement réunis : « À la fin, il n’y a que la mort qui gagne. » 2980
Charles de GAULLE (1890-1970), citant volontiers ce mot de STALINE dans ses Mémoires de guerre.

(Toutes les citations numérotées sont comme toujours tirées de notre Histoire en citations)

Honneur aux perdants, retrouvez nos quatre éditos :

III. De l’Empire à la Deuxième République

GRACCHUS BABEUF

Il commence sa « carrière » à la fin de la Révolution, robespierriste après l’heure (9 Thermidor). Il reste surtout comme créateur du babouvisme et précurseur du communisme, reconnu par Marx lui-même. Il meurt à 36 ans, fidèle à son idéal qu’il voulut mettre en action.

« Vous factions vendues au riche million ; vous cabales patriciennes ; vous Fréronistes ; vous gouvernants despotes […] affameurs, inquisiteurs, bastilleurs, tyrans en un mot ! »1616

Gracchus BABEUF (1760-1797), Le Tribun du peuple, 28 janvier 1795

On se croirait revenu aux grands jours de la Révolution !

Babeuf, monté à Paris en 1793, passe en prison une partie de la Terreur et se rallie aux idées de Robespierre après sa chute – cas atypique, sinon unique. Il fonde son journal au lendemain du 9 Thermidor an II (27 juillet 1794) et y expose ses théories communistes – bien avant l’heure. Il cherchera à renverser le nouveau régime du Directoire, prêchant une nouvelle révolution allant au bout de l’idéal originel.

« Peuple ! Réveille-toi à l’Espérance. »1643

Gracchus BABEUF (1760-1797), Le Tribun du Peuple, 30 novembre 1795

Toujours plus révolutionnaire que la Révolution, il privilégie la notion de lutte des classes et vise une société des Égaux où la Fraternité passe avant la Liberté. Il se prépare maintenant à passer à l’action, autrement dit à renverser le Directoire mis en place le 27 octobre. Régime éphémère, bâtard et fragile, remplacé par le Consulat de Napoléon Bonaparte en novembre 1799.

« La propriété est odieuse dans son principe et meurtrière dans ses effets […] Les fruits de la terre sont à tous et la terre n’est à personne. »1654

Gracchus BABEUF (1760-1797), Le Tribun du Peuple, décembre 1795

À mi-distance historique et idéologique entre Rousseau et Marx, Babeuf ne se contente pas d’exposer ses théories égalitaires et communistes, il est l’âme du complot qui se trame contre le régime : la conspiration des Égaux. Selon Maxime Leroy (Histoire des idées sociales en France, De Montesquieu à Robespierre), Babeuf est un « mélange de terrorisme et d’assistance sociale. » Ajoutons aussi une bonne dose d’anarchisme, rendant le mélange explosif.

« Disparaissez enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernement et de gouvernés. »1661

Sylvain MARÉCHAL (1750-1803), Manifeste des Égaux, programme rédigé fin 1795, et devenu la Charte de la conspiration des Égaux.  Histoire des classes ouvrières en France depuis 1789 jusqu’à nos jours, volume I (1867), Émile Levasseur

Babeuf, Buonarroti et quelques autres conjurés forment un « Directoire secret » pour renverser l’autre, le vrai… qui est au courant de tout. Barras (le plus influent des Directeurs et le « roi des pourris ») dispose de bons indicateurs et Carnot monnaie la trahison d’un des conjurés, Grisel. Il faut faire un exemple, effrayer le bon peuple et surtout le bourgeois, avec cette affaire.

« Nous prétendons désormais vivre et mourir égaux comme nous sommes nés ; nous voulons l’égalité réelle ou la mort : voilà ce qu’il nous faut. »1664

Sylvain MARÉCHAL (1750-1803), Manifeste des Égaux (1801). Gracchus Babeuf et la Conjuration des Égaux (1869), Philippe Buonarroti, Arthur Ranc

La police cueille les conspirateurs, le 11 mai 1796. Pour l’opinion publique, c’est la chute d’une nouvelle faction terroriste, dernier sursaut du jacobinisme dont il faut débarrasser le pays. Le gouvernement du Directoire fait montre de sa force, mais c’est surtout l’opposition royaliste qui se trouve renforcée, reprenant déjà espoir dans un rétablissement de la monarchie. Babeuf ne pouvait pas le prévoir.

Au procès de Vendôme, l’année suivante, la plupart des 65 inculpés seront acquittés. Babeuf et Darthé sont condamnés à mort et exécutés ; 7 autres sont déportés, dont Buonarroti.

Libéré par Napoléon, il écrira trente ans après La Conspiration pour l’égalité, dite de Babeuf, qui influencera le socialiste Auguste Blanqui, révolutionnaire dans l’âme et dans les faits, qui organise des sociétés secrètes, multiplie les conspirations et passera trente ans de sa (longue) vie en prison.

Babeuf a d’autres héritiers au XIXe siècle : Karl Marx et Friedrich Engels reconnaissent en lui le précurseur du communisme et le premier militant de la cause. Rosa Luxembourg le salue comme l’initiateur des soulèvements révolutionnaires du prolétariat. Et tout anarchiste a en théorie quelque chose de Babeuf.

GEORGES CADOUDAL

Chef chouan mêlé à divers complots royalistes, admiré par Napoléon qui l’aurait volontiers gracié, c’est « une barre de fer » qui refuse de plier, préférant mourir à 33 ans au cri de « Vive le roi ! ». La Restauration de Louis XVIII sera sa victoire posthume.

« L’air est plein de poignards. »1741

Joseph FOUCHÉ (1759-1820), mi-janvier 1804. Fouché (1903), Louis Madelin

Bien que n’étant plus au ministère de la Police (supprimé entre 1802 et 1804), il apprend la présence de Pichegru à Paris, général traître, déporté par le Directoire, évadé du bagne. Cadoudal est complice, chef chouan charismatique. Le général Moreau s’est plus ou moins joint au complot, s’estimant mal payé des services rendus au pouvoir, mais refusant de servir les royalistes. Ces hommes ont le projet d’enlever le Premier Consul.

Bonaparte informé, la capitale est mise aussitôt en état de siège.

« Je vis dans une défiance continuelle. Chaque jour, on voit éclore de nouveaux complots contre ma vie. Les Bourbons me prennent pour leur unique point de mire ! »1742

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), à son frère Joseph. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Ce n’est pas une paranoïa de futur dictateur. De son propre aveu, le comte d’Artois (frère du comte de Provence et futur Charles X) entretenait 60 assassins dans Paris. Et c’est lui qui a nommé Cadoudal, réfugié à Londres, lieutenant général des armées du roi, en 1800.

« Il y a parmi les conjurés un homme que je regrette. C’est Georges [Cadoudal]. Celui-là est bien trempé ; entre mes mains, un pareil homme aurait fait de grandes choses. »1795

NAPOLÉON Ier (1769-1821), à Bourrienne, son secrétaire, 10 juin 1804. Mémoires de M. de Bourrienne, ministre d’État : sur Napoléon, le Directoire, le Consulat, l’Empire et la Restauration (1829), Louis Antoine Fauvelet de Bourrienne

L’empereur vient d’apprendre la condamnation à mort de Cadoudal et de ses 19 complices. Héros de la guerre de Vendée, rallié après la Révolution au comte d’Artois, Cadoudal fut le chef des deux principaux complots contre Bonaparte sous le Consulat : l’attentat de la rue Saint-Nicaise en 1800 et la dernière conspiration déjouée au début de l’année 1804.

Il ajoute : « Je lui ai fait dire par Réal que s’il voulait s’attacher à moi, non seulement il aurait sa grâce, mais que je lui aurais donné un régiment. Georges a tout refusé : c’est une barre de fer. Qu’y puis-je ? Il subira son sort, car c’est un homme trop dangereux dans un parti. » Certains condamnés seront graciés, mais pas Cadoudal, leur chef.

« Vive le roi ! »1796

Georges CADOUDAL (1771-1804) mot de la fin et dernier cri du premier des condamnés à être guillotiné place de Grève, 25 juin 1804. Georges Cadoudal et les Chouans (1998), Patrick Huchet

Et selon d’autres sources, reprenant la devise des insurgés vendéens, dix ans plus tôt : « Mourons pour notre Dieu et notre Roi. » La chouannerie meurt avec lui. Mais dix ans plus tard, le vœu de Cadoudal est exaucé, la Restauration ramène en France le roi Louis XVIII. Ainsi va l’Histoire qui avance parfois à reculons.

DUC D’ENGHIEN

Victime de la paranoïa impériale entretenue par Fouché, policier sans scrupule, le jeune prince est exécuté à la sauvette dans les fossés de Vincennes en mars 1804. « Pire qu’un crime, c’est une faute » diversement jugée, qui marque la fin du Consulat et reste dans l’Histoire.

« Les Bourbons croient qu’on peut verser mon sang comme celui des plus vils animaux. Mon sang cependant vaut bien le leur. Je vais leur rendre la terreur qu’ils veulent m’inspirer […] Je ferai impitoyablement fusiller le premier de ces princes qui me tombera sous la main. »1743

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), 9 mars 1804. Histoire du Consulat et de l’Empire (1847), Adolphe Thiers

Cadoudal vient d’être arrêté, au terme d’une course-poursuite meurtrière au Quartier latin. Il a parlé sans le nommer d’un prince français complice et de l’avis de tous, c’est le duc d’Enghien, émigré, qui vit près de la frontière en Allemagne.

Le lendemain, le Premier Consul, en proie à une fureur extrême, donne l’ordre de l’enlever, ce qui sera fait dans la nuit du 15 au 16 mars, par une troupe d’un millier de gendarmes, au mépris du droit des gens (droit international).

« Le gouvernement arrête que le ci-devant duc d’Enghien, prévenu […] de faire partie des complots tramés […] contre la sûreté intérieure et extérieure de la République, sera traduit devant une commission militaire. »1744

Procès-verbal du 20 mars 1804. Mémoires historiques sur la catastrophe du duc d’Enghien (1824), Louis-Antoine Henri de Bourbon

Le prince, qui préparait son mariage et ne comprend rien à ce qui lui arrive, se retrouve enfermé au château de Vincennes. Le soir même, il est jugé, condamné à mort.

« Qu’il est affreux de mourir ainsi de la main des Français ! »1745

Duc d’ENGHIEN (1772-1804), quelques instants avant son exécution, 21 mars 1804. Son mot de la fin. Les Grands Procès de l’histoire (1924), Me Henri-Robert

Bonaparte a maintenant la preuve que le prince de 32 ans, dernier rejeton de la prestigieuse lignée des Condé, n’est pour rien dans le complot Cadoudal, même s’il est le chef d’un réseau antirépublicain qui a fait le projet de l’assassiner. De tous les condamnés à mort réellement impliqués, il ne regrettera que Cadoudal. Pichegru s’est suicidé dans sa cellule. Moreau, jugé, condamné à deux ans de prison, sera finalement exilé.

L’histoire retient surtout le drame du duc d’Enghien. Bonaparte l’a laissé condamner après un simulacre de jugement, puis fusiller la nuit même dans les fossés de Vincennes. Sans regret ni remords.

« La saignée entre dans les combinaisons de la médecine politique. »1746

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Le Bonapartisme (1980), Frédéric Bluche

Empereur, il écrira ces mots en repensant à l’exécution du duc d’Enghien. Dans son testament à Sainte-Hélène, il revendique la responsabilité de cet acte que la postérité jugera sévèrement.

« C’est pire qu’un crime, c’est une faute. »1747

Antoine Claude Joseph BOULAY de la MEURTHE (1761-1840), apprenant l’exécution du duc d’Enghien, le 21 mars 1804. Mot parfois attribué, mais à tort, à FOUCHÉ (1759-1820) ou à TALLEYRAND (1754-1838). Les Citations françaises (1931), Othon Guerlac

Conseiller d’État et pourtant fidèle à Bonaparte du début (coup d’État de brumaire) à la fin (Cent-Jours compris), il a ce jugement sévère. Le mot est parfois attribué à Fouché (par Chateaubriand) ou à Talleyrand (par J.-P. Sartre). Mais les deux hommes ont eux-mêmes poussé Bonaparte au crime et il n’est pas dans leur caractère de s’en repentir.

Cette exécution sommaire indigne l’Europe. Et toutes les têtes couronnées se ligueront contre l’empereur – là est « la faute ». Le drame émeut la France : détails sordides de l’exécution et douleur de la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort qui portera toute sa vie le deuil de cet amour. Mais les royalistes se rallieront majoritairement à Napoléon – et en cela, il a politiquement bien joué.

« Je suis prince sanguin, mon cousin,
On en a preuve sûre,
Prince du sang d’Enghien, mon cousin ;
Oh ! la bonne aventure […]
On n’est pas à la fin, mon cousin,
De sang, je vous l’assure,
J’en prétends prendre un bain, mon cousin. »1748

Je suis prince sanguin, chanson.  L’Écho des salons de Paris depuis la restauration : ou, recueil d’anecdotes sur l’ex-empereur Buonaparte, sa cour et ses agents (1815), Jacques Thomas Verneur

Postérieure à l’exécution du duc d’Enghien, la chanson résonne lugubrement, jouant sur le sang dont le criminel se vante d’être doublement imprégné. Allusion y est faite à une lettre adressée par Napoléon aux évêques de France qu’il appelle individuellement « mon cousin » comme il était de tradition pour le roi, et où il leur demande de faire chanter un Te Deum pour son sacre.

JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS

Créole dont Bonaparte tombe amoureux fou, devenue impératrice, elle demeure femme aux mœurs légères, détestée de la famille impériale. Napoléon la répudie au nom de la raison d’État – il veut un aiglon à qui léguer son empire. L’histoire finit mal, mais Joséphine reste la seule femme aimée de l’empereur, Madame Mère mise à part.

« Les femmes sont l’âme de toutes les intrigues, on devrait les reléguer dans leur ménage, les salons du gouvernement devraient leur être fermés. »1779

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre de celui qui n’est encore que jeune général à son frère Joseph, 8 septembre 1795. Dictionnaire des citations françaises, Le Robert

On croirait entendre le cardinal de Richelieu. Et dans le même esprit : « Mieux vaut que les femmes travaillent de l’aiguille que de la langue, surtout pour se mêler des affaires politiques. »

Sa misogynie est bien connue. Elle a des conséquences juridiques dans le Code civil : la femme vit sous la tutelle du mari qui peut l’envoyer en prison si elle commet un adultère. Un homme dans la même situation est puni d’une simple amende. Même inégalité de traitement en matière de divorce : pour l’obtenir, la femme doit établir que son époux a établi sa concubine au foyer commun. Par ailleurs, l’instruction est réservée aux hommes, dans les lycées et à l’Université.

Bien que misogyne, Napoléon multiplie les maîtresses, mais ce n’est pas un bon amant – homme trop pressé, il n’ôte même pas ses bottes. Mais il a passionnément aimé sa première femme – Joséphine qui l’a beaucoup trompé.

« Mille baisers sur tout toi ! Une belle nuit, les portes enfoncées, et me voilà dans votre lit. Je te couvre d’un millier de baisers brûlants. »

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettres d’amour à Joséphine, 23 novembre 1796

Le jeune vainqueur de la campagne d’Italie a rencontré la belle Créole dans un salon mondain. Il lui écrit très souvent. Les lettres se suivent et se ressemblent : « T’aimer, te rendre heureuse, voilà le destin et le but de ma vie. » « Seule la mort peut rompre notre amour. Mille et mille baisers tendres et amoureux. » « Quand je serai dans tes bras, je te couvrirai de mes baisers les plus tendres. Je t’embrasse tendrement un million de fois. » « Mille baisers tendres, mon âme est dans la tienne. » « Sans toi, il n’est plus ni bonheur, ni vie. »

Sept ans plus tard : « Mon désir est de te plaire, ma volonté est de t’aimer. » « Ma volonté est de te plaire, de t’aimer, et de t’adorer. » C’est pourtant l’homme le plus occupé, le plus hyperactif de notre Histoire.

La belle lui répond parfois : « Une lettre est le portrait de l’âme, et je presse la tienne contre mon cœur. »

Marie Josèphe Rose Tascher de La Pagerie, dite Joséphine de Beauharnais, veuve d’Alexandre de Beauharnais (guillotiné sous la Terreur) n’a pas résisté au jeune et beau général Bonaparte. Tout en l’aimant passionnément, il va très habilement se servir d’elle « triomphant de son invincible époux », ce qui tend à rassurer l’opinion. Bonaparte instrumentalise l’image de sa femme dans le jeu de pouvoir qu’il organise : « Tandis qu’il fascinait et inquiétait par son allure martiale, Joséphine rassurerait les âmes effrayées et emporterait les cœurs. » (Pierre Branda, Joséphine, 2020)

« Il n’est aucun sacrifice qui ne soit au-dessus de mon courage, lorsqu’il m’est démontré qu’il est utile au bien de la France. »1842

NAPOLÉON Ier (1769-1821) annonçant son divorce au château des Tuileries, devant toute la famille impériale et la cour, 15 décembre 1809. Histoire du Consulat et de l’Empire (1847), Adolphe Thiers

Il a pris brutalement cette décision qui lui coûte infiniment, étant toujours fort épris de Joséphine. Mais raison d’État oblige : l’empereur, à 40 ans, veut un héritier qu’elle n’a pu lui donner.

Les larmes aux yeux, tenant la main de sa femme en pleurs, il lit son discours. « Dieu sait combien une pareille résolution a coûté à mon cœur […] Ma bien-aimée épouse a embelli quinze ans de ma vie ; le souvenir en restera toujours gravé dans mon cœur […] Qu’elle ne doute jamais de mes sentiments, et qu’elle me tienne toujours pour son meilleur et son plus cher ami. »

La sincérité de l’homme ne peut être discutée. La vie du couple fut cependant orageuse : la très jolie Créole a beaucoup trompé le jeune et bouillant Bonaparte, l’empereur collectionna les maîtresses. La naissance de son premier enfant naturel (le « comte Léon ») vient de lui prouver que la stérilité ne vient pas de lui.

« Ne conservant aucun espoir d’avoir des enfants qui puissent satisfaire les besoins de sa politique et l’intérêt de la France, je me plais à lui donner la plus grande preuve d’attachement et de dévouement qui ait été donnée sur la terre. »1843

JOSÉPHINE (1763-1814), répondant à Napoléon, 15 décembre 1809. Histoire du Consulat et de l’Empire (1847), Adolphe Thiers

L’impératrice a écrit ces mots que l’émotion l’empêche de lire. Ils sont dits par le secrétaire d’État de la famille impériale, le comte Regnault de Saint-Jean d’Angély. « La dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur : l’empereur aura toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé par la politique et par de si grands intérêts, a froissé son cœur, mais l’un et l’autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au bien de la patrie. »

Répudiée pour stérilité, après deux enfants d’un premier mariage, elle a aujourd’hui 46 ans. Le lendemain, elle quitte les Tuileries pour ne plus jamais y revenir. Napoléon lui conserve son rang, son titre d’impératrice et laisse à sa disposition le palais de l’Élysée, le château de Navarre et le domaine de Malmaison avec toutes ses collections. C’est là qu’elle se retire. Bien que largement dotée, elle peut toujours compter sur lui pour régler ses dépenses « impériales ». Toujours endettée, extrêmement coquette (elle possède des centaines de robes, de chaussures, de bijoux), elle continue à bénéficier des largesses de Napoléon. En dix ans, il lui donne plus de trente millions - quoique rechignant, il paie pour lui éviter la faillite. Il l’a vraiment aimée, en fin de compte… Sa seconde femme lui donnera un fils, mais beaucoup plus de soucis !

GENERAL DAUMESNIL

Perdant magnifique ! Malgré une jambe perdue au combat, « Jambe de bois » tient bon le fort de Vincennes avec ses mutilés. Il se rendra après abdication de son empereur et reprendra du service sous la Restauration. On lui doit bien quelques statues, quelques avenues et une station de métro parisien à son nom.

« Rendez-moi ma jambe et je vous rendrai Vincennes. »1885

Général DAUMESNIL (1776-1832), aux Alliés assiégeant Vincennes, début avril 1814. Daumesnil : « Rendez-moi ma jambe et je vous rendrai Vincennes » (1970), Henri de Clairval

Volontaire sous la Révolution française, général et baron d’Empire multipliant les actions d’éclat, surnommé Jambe de bois, il a perdu une jambe à Wagram (1809). Gouverneur du fort de Vincennes depuis 1812, il résiste au siège des troupes coalisées, alors que la capitale est déjà aux mains des Alliés.

Sa garnison se compose d’un millier de gardes nationaux et de 300 invalides, qu’il appelle « mon Jeu de quilles ». Un stock de munitions considérable (évalué à 80 millions de francs) fait du donjon une poudrière en puissance. La nuit du 30 au 31 mars, Jambe de bois et son Jeu de quilles ont raflé à Montmartre armes, munitions, chevaux, canons, pour les ramener à l’abri dans Vincennes.

Les Alliés lui proposent finalement une forte somme pour sa reddition. D’où la réplique. Il négociera la capitulation avec Louis XVIII, mais après l’exil de Napoléon.

En 1830, quinquagénaire vaillant, toujours gouverneur de Vincennes et toujours résistant, il répond aux menaces des assaillants : « Je me fais sauter avec le château et nous nous rencontrerons en l’air. » Un sacré militaire comme la France les aime toujours. Jamais on ne déboulonnera ce genre de statues qui mérite d’être encore mieux connue !

MARECHAL NEY

Le « Brave des Braves » a quand même poussé l’empereur à abdiquer, quand tout était perdu à la fin de l’Empire. Un an après, au moment des Cent-Jours, il promet de ramener l’usurpateur dans une cage de fer. Au lieu de cela, il se rend à l’empereur et sera fusillé pour ce crime. Belle fin pour un perdant magnifique.

« L’armée ne marchera pas ! dit Ney.
— L’armée m’obéira, dit Napoléon.
— Sire, l’armée obéit à ses généraux. »1889

Maréchal NEY (1769-1815), Fontainebleau, 4 avril 1814. Le Procès du maréchal Ney (1955), Me René Floriot

Le même osera (avec le maréchal Oudinot) prononcer le mot tabou d’« abdication » devant l’empereur. Le 5 avril, Napoléon est informé de la défection de Marmont qui défendait Fontainebleau. Le lendemain, Ney lui apprend que d’autres maréchaux s’apprêtent à passer à l’ennemi.

Rappelons la carrière militaire du personnage. D’origine très modeste, sous-officier au début de la Révolution française, surnommé l’« Infatigable » par ses hommes, promu général de division en 1799, nommé maréchal d’Empire le 18 mai 1804, le « Brave des braves » enchaîne les exploits, au rendez-vous de presque toutes les grandes victoires de Napoléon. Il se révèle particulièrement héroïque lors des défaites. Durant la campagne de Russie en 1812, il reçoit une balle dans le cou à la Moskova (ou bataille de Borodino, le 6 septembre), ce qui lui vaudra le titre de « prince de la Moskova ». Il se dévoue ensuite à l’arrière-garde, protège durant plus d’un mois les débris de l’armée, permettant aux civils et aux blessés de disposer de plus de temps pour suivre la retraite. À la bataille de la Bérézina (26 au 29 novembre), il mène la charge des cuirassiers, faisant 5 000 prisonniers avec ses 7 000 hommes – un exploit.

« Je ramènerai l’usurpateur dans une cage de fer. »1933

Maréchal NEY (1769-1815), au roi Louis XVIII. Vie du maréchal Ney (1816), Raymond Balthazar Maizeau

Le Brave des braves a poussé Napoléon à abdiquer il y a moins d’un an et s’est rallié à Louis XVIII qui le fait pair de France entre autres honneurs. Au début des Cent-Jours, le roi le charge d’arrêter le vol de l’Aigle. Ney en fait le serment. Mais il va céder au charisme de l’empereur et se rallier à lui avec ses troupes, le 13 mars.

À Waterloo, poussé par l’énergie du désespoir, il aura cinq chevaux tués sous lui : « Venez voir comment meurt un maréchal de France ! » dit-il. Tous les témoins assurent qu’il cherchait la mort – comme Napoléon qui a dit lui-même : « J’ai tout fait pour mourir à Arcis » (19 mars 1814). Mais le destin refuse parfois aux meilleurs combattants cette fin au combat. Dans ces deux cas, cela fera leur gloire post mortem.

« Voilà une maladresse qui va nous coûter cher ! Le malheureux ! En se laissant prendre, il va nous faire plus de mal qu’il ne nous en a fait le 13 mars en passant à Bonaparte ! »1954

LOUIS XVIII (1755-1824), le 7 juillet 1815. La Restauration et la Monarchie de Juillet (1929), Jean Lucas-Dubreton

Le roi est furieux. Il vient d’apprendre l’arrestation du maréchal Ney par les hommes de la police de Fouché. Fouché n’a fait que son métier : Ney est coupable aux yeux du nouveau régime qu’il a trahi, alors qu’il avait été comblé d’honneurs, fait Commandant en chef de la cavalerie de France, gouverneur de la 6e division militaire !

« Soldats, droit au cœur ! »1965

Maréchal NEY (1769-1815), commandant lui-même son peloton d’exécution, 7 décembre 1815. Son mot de la fin. Les Grands Procès de l’histoire (1924), Me Henri-Robert

Berryer, son avocat, n’a pas pu sauver le « Brave des Braves », coupable de s’être rallié à l’empereur sous les Cent-Jours. Il est à présent victime désignée de la « Terreur blanche », cette réaction ultra qui effraie le roi lui-même.

Juste après l’exécution, Rochechouart dit à Auguste du Vergier de La Rochejaquelein : « Voilà, mon cher ami, une grande leçon pour apprendre à mourir. » Louis-Victor-Léon de Rochechouart, Souvenirs sur la Révolution, l’Empire et la Restauration, mémoires inédits publiés par son fils, Plon, 1892.

NAPOLÉON (LE VAINCU DE WATERLOO ET L’EXILÉ DE SAINTE-HÉLÈNE)

Plus que le vainqueur d’Austerlitz et le « Souverain de l’Europe », paradoxe apparent, c’est le perdant final qui entre dans la légende, servi par Victor Hugo et toute la génération romantique, nostalgique de l’épopée impériale.

« Vivant, il a manqué le monde ; mort, il le possède. »1783

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Vie de Napoléon, livres XIX à XXIV des Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Grand témoin et acteur de l’histoire, pour lui, la plus belle conquête de Napoléon n’est pas l’Europe, mais celle de l’imagination des générations qui ont suivi l’Empire. Il ne cessera d’être fasciné par l’empereur, alors même qu’il le combat, en opposant résolu : « Cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme. »

« Il avait l’air de se promener au milieu de sa gloire. »1839

CAMBACÉRÈS (1753-1824), archichancelier de l’Empire et duc de Parme, parlant de Napoléon en 1809. Histoire du Consulat et de l’Empire (1847), Adolphe Thiers

La cinquième coalition, qui réunit l’Angleterre et l’Autriche en 1809, s’est vite soldée par la victoire de Napoléon sur l’Autriche. Défaite par la Grande Armée à Wagram (5 et 6 juillet), elle signe la paix de Vienne (14 octobre), perd 300 000 km2 et 3 500 000 habitants.

« Il est le Souverain de l’Europe. »1840

METTERNICH (1773-1859), 1809. Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d’État, volume II (1880)

Parole de connaisseur. Ambassadeur d’Autriche en France depuis 1806, le prince de Metternich est nommé chancelier et ministre des Affaires étrangères en octobre 1809, signant à ce titre l’humiliant traité (ou paix) de Vienne. Il choisit de s’allier à Napoléon, pour mieux l’abattre le moment venu. Il va déjà négocier le mariage avec Marie-Louise d’Autriche.

Cette domination culminera en 1811 : le Grand Empire comporte 130 départements qui réuniront 45 millions de « Français », plus 40 millions d’habitants des États vassaux (Italie, Espagne, Naples, duché de Varsovie, Confédération du Rhin, Confédération helvétique).

« Il faut que je fasse de tous les peuples de l’Europe un même peuple et de Paris la capitale du monde. »1849

NAPOLÉON Ier (1769-1821), fin 1810, à son ministre Fouché. Histoire du Consulat et de l’Empire (1974), Louis Madelin

C’est le rêve européen, plus tenaillant que jamais. « Ma destinée n’est pas accomplie ; je veux achever ce qui n’est qu’ébauché ; il me faut un code européen, une Cour de cassation européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes lois… » Les historiens s’interrogent encore aujourd’hui : impérialiste à l’état pur et avide de conquêtes, patriote français voulant agrandir son pays, ou unificateur de l’Europe en avance sur l’histoire ?

Napoléon s’identifie à Charlemagne, mais le temps n’est plus à ce genre d’empire, les peuples sont devenus des nations, la Révolution de 1789 leur a parlé de Liberté. Il invoque un autre modèle historique : « Les Romains donnaient leurs lois à leurs alliés ; pourquoi la France ne ferait-elle pas adopter les siennes ? » Le Code Napoléon s’applique à tout l’Empire, depuis 1807. Et nombre de pays l’adopteront de leur plein gré.

« L’aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame. »1927

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Golfe-Juan, Proclamation du 1er mars 1815. Recueil de pièces authentiques sur le captif de Sainte-Hélène, de mémoires et documents écrits par l’empereur Napoléon (1821-1822)

Les Cent-Jours. L’empereur annonce la couleur dès le premier jour, se pose devant l’armée en soldat de la Révolution et honnit le drapeau blanc de la Charte constitutionnelle : « Arrachez ces couleurs que la nation a proscrites, et qui pendant vingt-cinq ans servirent de ralliement à tous les ennemis de la France ! Arborez cette cocarde tricolore ; vous la portiez dans nos grandes journées […] Reprenez ces aigles que vous aviez à Ulm, à Austerlitz, à Iéna. »

Il n’en faut pas plus, pas moins non plus, pour que Napoléon gagne cet incroyable pari : rallier les troupes envoyées pour l’arrêter, soulever d’enthousiasme les populations et traverser la France en vingt jours, sous les yeux de l’Europe pétrifiée. Ainsi commence le vol de l’Aigle, sur la route Napoléon.

« Cet homme est revenu de l’île d’Elbe plus fou qu’il n’était parti. Son affaire est réglée, il n’en a pas pour quatre mois. »1931

Joseph FOUCHÉ (1759-1820), lucide quant à l’avenir, mars 1815. 1815 (1893), Henry Houssaye

Paroles de celui qui va redevenir ministre de la Police sous les Cent-Jours, et de nouveau sous la seconde Restauration. Napoléon connaît les défauts et les qualités de l’homme. Fouché prendra son portefeuille le 21 mars 1815, en confiant à Gaillard (lieutenant général de police) : « Avant trois mois, je serai plus puissant que lui et s’il ne m’a pas fait fusiller, il sera à mes genoux […] Mon premier devoir est de contrarier tous les projets de l’empereur. »

Fouché a tort de trahir, mais il a raison de penser ainsi. Le retour de Napoléon déclenche une nouvelle guerre européenne et le second traité de Paris (signé au Congrès de Vienne) sera beaucoup moins clément.

La France n’avait aucune chance de gagner, même avec ce fabuleux meneur d’hommes et manieur de foules, qui veut encore et toujours forcer le destin. C’est l’aventure de trop, c’est aussi la légende. C’est de toute manière l’Histoire et l’un des épisodes les plus étonnants.

« Derrière un mamelon, la garde était massée.
La garde, espoir suprême, et suprême pensée […]
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,
La garde impériale entra dans la fournaise. »1943

Victor HUGO (1802-1885), Les Châtiments, L’Expiation (1853)

Napoléon engage contre l’anglais Wellington la Vieille Garde (l’élite, à côté de la Jeune et de la Moyenne Garde). À la tête de l’infanterie alliée, le duc de Wellington résiste à la cavalerie du général Kellerman (fils du héros de Valmy), tandis que le maréchal Ney, le « Brave des Braves », cause de grosses pertes à l’ennemi.

La Garde, décimée, recule en ordre. Elle attend les secours de Grouchy, mais Grouchy ne peut empêcher la jonction des armées alliées. Et c’est Blücher qui arrive (feld-maréchal autrichien, âgé de 72 ans, surnommé Vorwärts, « En avant »). Il faut bien parler de trahison ! Le général Louis de Bourmont, ancien chef chouan rallié à Napoléon en mai dernier, passe aux Prussiens et sera par ailleurs accusé (dans le Mémorial de Sainte-Hélène) d’avoir communiqué le plan français à Blücher. Les soldats ont répandu le bruit d’autres trahisons de généraux : Soult, Vandamme, Dhérin (Grouchy lui-même sera mis en cause plus tard). D’où les premiers cris de « Sauve-qui-peut ! », puis « Nous sommes trahis ! » L’armée napoléonienne se débande, pour la première fois.

Seule la partie de la garde commandée par Cambronne tient encore les lignes.

« Un général anglais leur cria : Braves Français, rendez-vous ! Cambronne répondit : Merde ! […] Foudroyer d’un tel mot le tonnerre qui vous tue, c’est vaincre. »1944

Victor HUGO (1802-1885), Les Misérables (1862)

Le « mot de Cambronne » est passé à la postérité : anecdote rapportée par Hugo dans son roman, Sacha Guitry lui dédia une aimable pièce titrée Le Mot de Cambronne.

On ne prête qu’aux riches : Pierre Jacques Étienne, vicomte de Cambronne, fit un beau parcours militaire. Engagé parmi les volontaires de 1792, il participe aux campagnes de la Révolution et de l’Empire. Nommé major général de la garde impériale, il suit Napoléon à l’île d’Elbe, revient avec lui en 1815, est fait comte et pair de France sous les Cent-Jours et s’illustre à Waterloo, dans ce « dernier carré » de la Vieille Garde qui va résister jusqu’au bout.

« Waterloo n’est point une bataille : c’est le changement de front de l’univers. »1949

Victor HUGO (1802-1885), Les Misérables (1862)

Dans ce roman en dix volumes, Hugo brosse une vaste fresque historique, sociale, humaine. Waterloo demeure à jamais l’un des moments clés de l’Histoire.

« J’avais demandé vingt ans ; la destinée ne m’en a donné que treize. »1950

NAPOLÉON Ier (1769-1821), au lendemain de Waterloo. Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

La phrase est exacte, mais pas le compte. En 1802, Napoléon Bonaparte, Premier Consul, est déjà maître de la France et de son destin, depuis le coup d’État de Brumaire (1799), et même depuis la campagne d’Italie qui lui apporta la gloire et la popularité, dès 1797. Les historiens parlent généralement d’une aventure de vingt-deux ans.

Paradoxalement, cet épisode des Cent-Jours, catastrophique pour la France, va nourrir le mythe : Napoléon est redevenu un héros, il a forcé le destin jusqu’à la fin et la légende va suivre.

« Madame, Napoléon est en route pour Sainte-Hélène. »1958

METTERNICH (1773-1859), Lettre à Marie-Louise, 13 août 1815. Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

C’est l’apogée de sa carrière politique. Ministre autrichien des Affaires étrangères depuis 1809, artisan du mariage de Napoléon avec la fille de l’empereur d’Autriche, qui scellait une politique d’alliance avec la France, il ne s’entendit pas avec Napoléon qui, de surcroît, menaçait trop l’équilibre européen tel qu’il l’entend, pour le bien de l’Autriche. Metternich a donc favorisé le retour des Bourbons, étant l’un des personnages importants du congrès de Vienne qui s’est achevé le 9 juin 1815, donnant toutes satisfactions territoriales et morales à l’Autriche.

« J’espère qu’on le traitera avec bonté et douceur, et je vous prie, très cher papa, d’y contribuer. »1959

MARIE-LOUISE (1791-1847), Lettre à son père l’empereur d’Autriche, 15 août 1815. Revue historique, 28e année, volume LXXXII (1903)

La femme de l’empereur déchu ajoute : « C’est la seule prière que je puisse oser pour lui et la dernière fois que je m’intéresse à son sort, car je lui dois de la reconnaissance pour la tranquille indifférence dans laquelle il m’a laissée vivre, au lieu de me rendre malheureuse. » Ce sont vraiment des paroles de fille et d’épouse soumise.

L’exil sera la dernière épreuve et peut-être la plus dure pour cet homme d’action. Il travaille à sa légende avec le fameux Mémorial.

« Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé. »1982

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

Ces mots sont dans son testament, daté du 16 avril 1821. Il meurt le 5 mai, après cinq ans de captivité à Sainte-Hélène, cinq ans d’humiliation de la part du gouverneur anglais Hudson Lowe.

« On parlera de sa gloire,
Sous le chaume bien longtemps […]
Bien, dit-on, qu’il nous ait nui,
Le peuple encore le révère, oui, le révère,
Parlez-nous de lui, Grand-mère,
Parlez-nous de lui. »1984

BÉRANGER (1780-1857), Les Souvenirs du peuple (1828), chanson. L’Empereur (1853), Victor Auger

L’une des plus belles chansons de ce parolier très populaire, salué par Chateaubriand comme « l’un des plus grands poètes que la France ait jamais produits » et par Sainte-Beuve comme un « poète de pure race, magnifique et inespéré ».

Pierre Jean de Béranger contribue à nourrir la légende napoléonienne avec « la chanson libérale et patriotique qui fut et restera sa grande innovation » (Sainte-Beuve). Le souvenir de l’empereur sera bientôt lié à l’opposition au roi. Sous cette Restauration, la dynastie au pouvoir n’est pas si solide.

L’AIGLON

Promis à un grand destin, le fils de l’Aigle survivra de malheurs en malchances pour mourir à 22 ans de tuberculose, mais sa gloire posthume est assurée par Victor Hugo et plus encore Edmond Rostand.

« Le vingt-deuxième coup fut pour nous un coup de massue, il nous semblait tuer la race des Bourbons. »1853

Baron François-Auguste Fauveau de FRÉNILLY (1768-1848). Marie-Louise : l’impératrice oubliée (1983), Geneviève Chastenet

C’est l’avis d’un ultra. Mais tout Paris explose de joie au vingt-deuxième coup qui annonce la naissance d’un fils : le roi de Rome voit donc le jour, ce 20 mars 1811.

« Bel enfant qui ne fait que naître,
Et pour qui nous formons des vœux,
En croissant, tu deviendras maître
Et régneras sur nos neveux.
Dame, dame, réfléchis bien,
Dame, dame, souviens-toi bien
Qu’alors il ne faudra pas faire
Tout comme a fait, tout comme a fait ton père. »1854

Chanson pour le roi de Rome (1811). Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

Parmi toutes les chansons en l’honneur de l’illustre nouveau-né, celle-ci résonne comme un avertissement au père. La chanson donne le pouls d’une opinion publique – c’est rare et précieux, sous l’Empire où la rigueur de la censure étouffa bien des pensées.

« Je l’envie. La gloire l’attend, alors que j’ai dû courir après elle […] Pour saisir le monde, il n’aura qu’à tendre les bras. »1855

NAPOLÉON Ier (1769-1821), à Duroc, 20 mars 1811. L’Aiglon, Napoléon II (1959), André Castelot

Le père est bouleversé devant le berceau de son fils, d’autant plus que cette naissance comble l’empereur. La dynastie semble installée à jamais. Il avoue son émotion à l’un de ses plus anciens compagnons de route et de gloire, connu au siège de Toulon en 1793.

« Ma vie politique est terminée. Je proclame mon fils, sous le nom de Napoléon II, empereur des Français. »1951

NAPOLÉON Ier (1769-1821), 22 juin 1815. Dictionnaire des sciences politiques et sociales (1855), Auguste Ott

Il abdique une seconde fois, mais cette fois en faveur de son fils. Napoléon II est reconnu empereur le 23 juin par les Chambres des Cent-Jours. Non sans tumulte ! Et avec un argument juridique étonnant : dans le cas contraire, l’abdication serait nulle et Napoléon pourrait repartir en guerre avec 50 000 hommes…

Les Alliés veulent surtout se débarrasser de lui, définitivement. Le vaincu se rend aux Anglais et c’est la déportation dans l’île de Sainte-Hélène, à 1 900 km, en plein océan Atlantique.

« Je préférerais qu’on égorgeât mon fils ou qu’il fût noyé dans la Seine plutôt que de le voir jamais élevé à Vienne comme prince autrichien. »1960

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Les Errants de la gloire (1933), princesse Lucien Murat (comtesse Marie de Rohan-Chabot)

En cette fin d’année 1815, il ignore que l’Aiglon sera précisément élevé à Vienne par son grand-père maternel, comme un prince autrichien, sous le nom de duc de Reichstadt – c’est l’« assassinat moral » tant redouté par le père pour son fils.

« L’Angleterre prit l’aigle et l’Autriche l’aiglon. »1961

Victor HUGO (1802-1885), Les Chants du crépuscule (1835)

Les destins tragiques inspirent les poètes. Edmond Rostand, considéré comme le dernier de nos auteurs romantiques, est le second père de l’Aiglon et fit beaucoup pour sa gloire, dans la pièce qui porte son nom. Le rôle-titre est créé en travesti par la star de la scène, Sarah Bernhardt (1900). À plus de 50 ans, elle triomphe en incarnant ce jeune prince mort à 21 ans. Magie de la scène !

« Ma tombe et mon berceau seront bien rapprochés l’un de l’autre ! Ma naissance et ma mort, voilà donc toute mon histoire. »2078

Duc de REICHSTADT (1811-1832), mourant à 21 ans de tuberculose, 22 juillet 1832. Les Errants de la gloire (1933), princesse Lucien Murat (comtesse Marie de Rohan-Chabot)

L’Aiglon (héros de théâtre pour Rostand), fils de l’Aigle (Napoléon), ex-roi de Rome, promu Napoléon II (quelques jours, après les deux abdications en 1814 et 1815) n’aura pas le destin rêvé pour lui par son père, ni même aucun rôle politique. Son grand-père maternel, François Ier d’Autriche, y veille, occultant le souvenir de l’empereur et le faisant duc de Reichstadt (petite ville de Bohême), tout en aimant tendrement l’adolescent fragile.

Louis-Napoléon Bonaparte se considère désormais comme le chef du parti bonapartiste, en tant que neveu de Napoléon Ier – même si l’infidélité notoire de sa mère, Hortense de Beauharnais, femme de Louis Bonaparte, roi de Hollande, poussa son père à nier sa paternité et à rompre avec elle. Il se fera appeler Napoléon III, par respect pour feu Napoléon II.

« Tous deux sont morts. Seigneur, votre droite est terrible. »2079

Victor HUGO (1802-1885), Poème d’août 1832 (Napoléon II, Les Chants du crépuscule)

Napoléon est mort à 51 ans, le 5 mai 1821, après cinq ans de captivité à Sainte-Hélène. La légende napoléonienne doit beaucoup au génie d’Hugo et à la comparaison inévitable avec le prochain maître de la France, Napoléon III le Petit.

LES CANUTS DE LYON

Ouvriers de la soie, premiers grévistes de l’histoire, ils perdent tout dans cette lutte sociale inégale, mais ils donnent l’exemple pour la classe ouvrière et restent singulièrement vivants dans notre mémoire collective.

« Vivre libres en travaillant ou mourir en combattant. »2069

Cri célèbre de l’émeute des canuts, 22 novembre 1831. Histoire du mouvement ouvrier, tome I (1948), Édouard Dolléans

C’est aussi la devise inscrite sur leur drapeau noir, symbole de l’anarchie. Mais la révolte des ouvriers de la soie est d’origine économique et non politique. Les soyeux (fabricants) ne respectent pas le nouveau tarif des salaires, signé par leurs délégués dont ils contestent le mandat. Commencent alors les « trois glorieuses du prolétariat lyonnais » : grève, puis insurrection. Au matin du 22 novembre, les canuts de la Croix-Rousse descendent sur la ville en criant leur révolte. Ils se retrouvent sans le vouloir maîtres de Lyon, vidée de sa garnison qui risquait de pactiser avec les insurgés.

« Du travail ou la mort. Nous aimons mieux périr d’une balle que de faim. »2071

Réponse des ouvriers au préfet. Compte-rendu des événements qui ont eu lieu dans la ville de Lyon au mois de novembre 1831 (1832), Louis Bouvier-Dumolart

L’Hôtel de Ville de Lyon est occupé par les insurgés, mais de nouvelles troupes, commandées par le maréchal Soult et le duc d’Orléans, réoccupent la ville, expulsent 10 000 ouvriers, le 5 décembre 1831. Bilan : 171 morts civils, 170 militaires, 600 arrestations. On destitue le préfet trop bienveillant à l’égard des revendications ouvrières. Le tarif à l’origine de la révolte est proclamé nul et non avenu : échec total de la première grande grève de l’histoire de France. Mais elle fera école.

« Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira.
Alors nous tisserons le linceul du vieux monde
Car on entend déjà la révolte qui gronde ! »2070

Aristide BRUANT (1851-1925), La Complainte des canuts, chanson. La Révolte des canuts (1975), Maurice Moissonnier

Bruant immortalisera cette révolte des canuts de Lyon au début de la Monarchie de Juillet, dans un chant dont la résonance reflète surtout l’esprit d’anarchie, propre à l’auteur et à son époque - la Troisième République.

ALPHONSE DE LAMARTINE

Poète romantique et historien de la Révolution, il se voue à la politique pour défendre le peuple et son idéal de justice. La Deuxième République doit beaucoup à Lamartine, avant de l’oublier très injustement. Restent son nom et son œuvre.

« La France est une nation qui s’ennuie. »2098

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869), Discours à la Chambre, 10 janvier 1839. Dictionnaire de français Larousse, au mot « ennui »

Député qui passera du « juste milieu » gouvernemental à l’opposition de gauche, il s’adresse ici au roi et trouve une raison au mal de la France : « Vous avez laissé le pays manquer d’action. » L’ennui est le mal du siècle, surtout celui de la génération romantique qui vibre au souvenir exalté de la Révolution et de l’Empire et rejette cette monarchie bourgeoise, soutenue par une classe moyenne, satisfaite d’elle-même et viscéralement conservatrice.

Dans un discours à Mâcon, participant à la campagne des banquets, le 18 juillet 1847, Lamartine sera fier de pouvoir dire que cette phrase a fait le tour du monde. Sautant plus d’un siècle, on la retrouvera dans Le Monde, sous la signature de Viansson-Ponté, deux mois avant les événements de Mai 68.

« Périssent nos mémoires, pourvu que nos idées triomphent ! […] Ce cri sera le mot d’ordre de ma vie politique. »2112

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869), Chambre des députés, 27 janvier 1843. Lamartine (1969), Jacques Gaucheron

Il se réfère à « un grand mot, un grand et beau cri qui sortit un jour d’une Assemblée nationale de notre pays à une de ces crises où l’âme d’un peuple tout entier paraît s’élever au-dessus d’elle-même, et semble, pour ainsi dire, s’échapper par une seule voix, c’est ce cri que vous connaissez tous : Périssent nos mémoires… » Allusion à l’Histoire des Girondins (qu’il publie en 1847) avec ce mot de Robespierre à propos des colonies.

Orateur de plus en plus écouté, député sans parti devenu très populaire, passé à l’opposition sous le long ministère Guizot (fin 1840 à 1847), il consacre ici sa rupture avec ce régime toujours plus conservateur. Toute sa vie témoigne de sa sincérité, d’autant qu’il sacrifie son œuvre littéraire aux exigences de la vie publique. Il ajoute dans le même discours : « L’ambition qu’on a pour soi-même s’avilit et se trompe ; l’ambition qu’on a pour assurer la sécurité et la grandeur du pays, elle change de nom, elle s’appelle dévouement. » On ne saurait mieux dire – fond et forme.

« Ne me parlez pas des poètes qui parlent de politique ! »2113

LOUIS-PHILIPPE (1773-1850). Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Le roi est d’autant plus irrité par l’opposition de Lamartine qu’il semble, avec l’âge, prendre goût au pouvoir et vouloir non plus seulement régner, mais gouverner. Mais le temps est désormais compté pour la (dernière) monarchie en France.

« L’enthousiasme fanatique et double de la République que je fonde et de l’ordre que je sauve. »2145

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869), chef du gouvernement provisoire, 24 février 1848. XIXe siècle : les grands auteurs français du programme (1968), André Lagarde et Laurent Michard

Entré en politique avec la révolution de 1830, l’auteur doit continuer d’écrire pour des raisons financières (son Histoire des Girondins qui fait référence). Mais la République va le mobiliser à plein temps et plein cœur, pendant deux ans.

« Le drapeau rouge que vous nous rapportez n’a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple en 91 et 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie ! »2146

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869), chef du gouvernement provisoire, derniers mots de son discours du 25 février 1848. Les Orateurs politiques de la France, de 1830 à nos jours (1898), Maurice Pellisson

Son lyrisme fait merveille, aux grandes heures du siècle romantique ! La veille, il a accepté la proclamation de la République comme un fait accompli. Mais ce jour, il refuse l’adoption officielle du drapeau rouge et, seul des onze membres du gouvernement provisoire, il a le courage d’aller vers la foule en armes qui cerne l’Hôtel de Ville, seul capable d’apaiser les insurgés du jour et de rallier le lendemain les modérés à la République – une ambiguïté fatale.

« On se redit, pendant un mois, la phrase de Lamartine sur le drapeau rouge, « qui n’avait fait que le tour du Champ de Mars tandis que le drapeau tricolore », etc. ; et tous se rangèrent sous son ombre, chaque parti ne voyant des trois couleurs que la sienne – et se promettant bien, dès qu’il serait le plus fort, d’arracher les deux autres. »2147

Gustave FLAUBERT (1821-1880), L’Éducation sentimentale (1869)

Le romancier voit juste, aidé par le recul du temps : la confusion et l’enthousiasme des premiers jours masquent toutes les incompatibilités d’opinion.

« Les quatre mois qui suivirent février furent un moment étrange et terrible. La France stupéfaite, déconcertée, en apparence joyeuse et terrifiée en secret, […] en était à ne pas distinguer le faux du vrai, le bien du mal, le juste de l’injuste, le sexe du sexe, le jour de la nuit, entre cette femme qui s’appelait Lamartine et cet homme qui s’appelait George Sand. »2154

Victor HUGO (1802-1885), Choses vues (posthume). L’Écrivain engagé et ses ambivalences : de Chateaubriand à Malraux (2003), Herbert R. Lottman

Grand témoin à la barre de l’histoire de son temps, il note toutes ses impressions dans son Journal. Son œuvre est une mine de citations et les plus belles appartiennent aux grandes époques de trouble qui déchirèrent la France. En prime, l’humour est présent et l’antithèse hugolienne fort juste.

« Le gouvernement est composé d’hommes excellents pour la plupart, tous un peu incomplets et insuffisants à une tâche qui demanderait le génie de Napoléon et le cœur de Jésus. »2155

George SAND (1804-1876), Lettre au poète ouvrier Charles Poncy, mars 1848. L’Écrivain engagé et ses ambivalences : de Chateaubriand à Malraux (2003), Herbert R. Lottman

Les « hommes excellents », Lamartine en tête, sont des républicains radicaux et surtout modérés, députés de l’opposition sous la Monarchie de Juillet – Ledru-Rollin, Marie, Dupont de l’Eure, Garnier-Pagès, Arago le savant – ou des journalistes de gauche – Marrast, rédacteur du National, Flocon de La Réforme – et quelques socialistes imposés par les forces révolutionnaires – Louis Blanc, Albert, un mécanicien. Pour eux, le plus dur est à venir, mais après une première série de décrets les premiers jours, ce gouvernement a déjà dû se rendre impopulaire en augmentant les impôts de 45 %, d’où le mécontentement des paysans. Toute la province se méfie à présent des décisions venues de Paris. Les circulaires du radical Ledru-Rollin passent mal à Bordeaux, Besançon, Beauvais, Troyes. Il faut la caution de Lamartine pour rassurer les modérés qu’effraient les premières manifestations de rues dans la capitale.

« J’ai conspiré comme le paratonnerre conspire avec la foudre pour en dégager l’électricité ! »2166

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869), à qui l’accuse d’avoir été l’ami des agitateurs Blanqui et Raspail, Séance du 12 juin 1848. Histoire parlementaire de l’Assemblée nationale, volume II (1848), F. Wouters, A.J.C. Gendeblen

Fidèle à l’idéal démocratique qui va le perdre, il refuse de jouer le rôle que l’assemblée conservatrice attend de lui et d’entrer en guerre ouverte contre le peuple de gauche.

Auteur d’une belle Histoire des Girondins (1847) écrite pour donner à ce peuple « une haute leçon de moralité révolutionnaire, propre à l’instruire et à le contenir à la veille d’une révolution », il se retrouve dans la situation inconfortable de ces républicains de 1793, trop modérés pour les révolutionnaires et trop révolutionnaires pour les modérés. Mais il y a plus grave que ce destin personnel : « Le 15 mai [1848] fortifia dans la majorité la haine des manifestations ; il jeta les républicains modérés dans l’alliance avec les conservateurs contre les socialistes. Ce fut la rupture définitive entre l’Assemblée et le peuple de Paris » (Ernest Lavisse, Histoire de la France contemporaine).

« Oui, quand même le peuple choisirait celui que ma prévoyance, mal éclairée peut-être, redouterait de lui voir choisir, n’importe : Alea jacta est ! Que Dieu et le peuple prononcent ! »2185

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869), Assemblée constituante, 4 novembre 1848. Base de données des députés français depuis 1789 [en ligne], Assemblée nationale

Homme de principe, fidèle à son idéal démocratique et malgré le risque croissant de voir Louis-Napoléon Bonaparte au pouvoir, Lamartine défend ainsi le suffrage universel : « Il faut laisser quelque chose à la Providence ! Elle est la lumière de ceux qui, comme nous, ne peuvent pas lire dans les ténèbres de l’avenir ! Invoquons-la, prions-la d’éclairer le peuple, et soumettons-nous à son décret. » Inscrit dans la Constitution du 12 novembre, le suffrage universel lui sera paradoxalement et cruellement fatal.

« Le citoyen Bonaparte élu président de la République. »2189

Armand MARRAST (1801-1852), président de l’Assemblée constituante, Déclaration du 20 décembre 1848. Napoléon III (1969), Georges Roux

Résultats du scrutin des 10 et 11 décembre, proclamés lors d’une séance solennelle à l’Assemblée. Triomphe pour le « citoyen Bonaparte », élu au suffrage universel par 75 % des votants (5,5 millions de voix). Déroute de Lamartine qui n’était candidat que de lui-même (17 914 voix). Les voix républicaines se sont dispersées entre Cavaignac (1,4 million de modérés), Ledru-Rollin (370 000 démocrates) et Raspail (moins de 37 000 socialistes révolutionnaires), trois candidats relativement ignorés hors Paris.

« Monsieur de Lamartine […] est bien toujours le même, un pied dans chaque camp et sur chaque rive, un vrai colosse de Rhodes, ce qui fait que le vaisseau de l’État lui passe toujours entre les jambes. »2191

Auguste BLANQUI (1805-1881), Critique sociale (1885)

Lamartine va quitter la scène politique et vivre ses vingt dernières années en « galérien de la plume » : pas assez riche pour s’exiler comme Hugo ni pour se draper dans sa dignité d’opposant comme Chateaubriand, il est condamné à des travaux forcés littéraires pour éponger ses dettes, obligé de vendre sa propriété de Milly et devra même solliciter de l’Empire un secours d’abord refusé. Sa famille refusera les funérailles nationales, en 1869.

LAMENNAIS

Déchiré entre sa foi religieuse et son devoir politique, il se sacrifie pour la cause ouvrière et perd tout, hors l’honneur. Il reste comme le créateur du catholicisme social.

« La liberté est le pain que les peuples doivent gagner à la sueur de leur front. »2083

Félicité Robert de LAMENNAIS (1782-1854), Paroles d’un croyant (1834)

Prêtre devenu libéral, fondateur dès octobre 1830 du journal L’Avenir avec pour épigraphe « Dieu et la liberté », créateur – sans autorisation – d’une école libre, Lamennais est condamné en 1832 par le pape Grégoire XVI : la souveraineté du peuple est incompatible avec celle de Dieu. Après une grave crise de conscience et un long silence, Lamennais écrit ce livre rédigé sous forme de versets comme la Bible et prêche le socialisme chrétien : Dieu veut l’égalité, la liberté et la fraternité des hommes. On parlera plus tard de catholicisme social et de gauche chrétienne.

« Il faut aujourd’hui de l’or, beaucoup d’or, pour jouir du droit de parler ; nous ne sommes pas assez riches. Silence au pauvre. »2177

Félicité Robert de LAMENNAIS (1782-1854), Le Peuple Constituant, 11 juillet 1848.

Deuxième République. Derniers mots du 134e et dernier numéro du journal qui cesse de paraître, en raison d’un cautionnement imposé à la presse.

Prêtre en rupture d’Église, Lamennais est devenu un démocrate humaniste. Élu député à l’Assemblée constituante, siégeant à l’extrême gauche, il était rédacteur en chef de ce journal né avec le nouveau régime. Il se retire de la vie politique et meurt en 1854. Sa dernière volonté, que son corps soit conduit directement au Père-Lachaise, pour être enterré « au milieu des pauvres et comme le sont les pauvres. »

George Sand, Michelet, Hugo ont dit ce qu’ils doivent aux idées de Lamennais, à son cœur et à son courage militants. Il reste aujourd’hui encore un Nom, une référence, ce qu’il n’aurait sans doute pas imaginé.

LEDRU-ROLLIN

Républicain très socialiste bien que grand bourgeois, député radical, ministre éphémère soutenu par Lamartine sous la Deuxième République, meneur d’hommes par vocation, il échoue par maladresse ou par malchance. Son nom reste dans la toponymie de nombreuses villes et dans les livres d’histoire.

« Les barricades sont contagieuses, c’est la tentation, la passion héréditaire de la population parisienne. »2168

LEDRU-ROLLIN (1807-1874). Les Révoltes de Paris : 1358-1968 (1998), Claude Dufresne

Avocat de journalistes condamnés après les insurrections républicaines sous la Monarchie de Juillet, député d’extrême gauche et ministre de l’Intérieur dans le gouvernement provisoire de février-mars 1848, il se retrouve dans la nouvelle Commission exécutive (gouvernement très provisoire) de la Deuxième République – déjà bien ébranlée, faute de pouvoir satisfaire tous les espoirs mis en elle par le peuple !

Le 15 mai, une manifestation dégénère en coup de force et tourne au coup d’État : 50 000 personnes envahissent l’Assemblée. Les meneurs républicains sont arrêtés et emprisonnés. Lamartine tente de rétablir le calme par son éloquence. Mais la France modérée s’effraie. Le pouvoir doit faire face aux nouvelles journées du 23 au 26 juin 1848, suite à la fermeture des Ateliers nationaux, le 21 juin : bourgeois et rentiers s’exaspéraient de devoir financer ces « râteliers nationaux » où l’on pave, dépave et repave les rues pour rien. 110 000 travailleurs se retrouvent jetés sur le pavé de Paris. Les barricades commencent à l’est de la capitale, dans les quartiers populaires. « Paris qui n’est Paris qu’arrachant ses pavés », écrira le poète Aragon en 1942, deux ans avant la Libération de Paris.

« Je suis leur chef, il fallait bien les suivre. »2198

LEDRU-ROLLIN (1807-1874), au lendemain de l’insurrection du 13 juin 1849. Ledru-Rollin (1859), Eugène de Mirecourt

Cette biographie à charge tend à ridiculiser ou minimiser le personnage, mais la réplique, souvent citée, très prisée des dictionnaires étrangers, est celle d’un antihéros, conscient des limites de son rôle dans l’histoire. Résumons la situation.

Malgré les termes de la Constitution du 12 novembre 1848 (qui « respecte les nationalités étrangères et n’emploie jamais la force contre la liberté d’aucun peuple »), le parti de l’Ordre soutient le pape chassé de Rome où s’était établie une république : d’où l’expédition française contre Rome, le 24 avril 1849.

Ledru-Rollin, le chef des démocrates, met le ministère en accusation pour viol de la Constitution, le 11 juin. Accusation rejetée le lendemain, mais le 13, une manifestation part de la place du Château-d’Eau (aujourd’hui place de la République) vers le palais Bourbon. Elle dégénère en émeute, tandis qu’un groupe de députés tente de former un gouvernement provisoire. Ledru-Rollin a-t-il été débordé par « ses troupes » ?

« Il est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent. »2199

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873), président de la République, justifiant la condamnation de Ledru-Rollin et vingt autres montagnards, juin 1849. Mémoires du duc de Persigny (1896)

Suite à la manifestation du 13 juin qui a dégénéré en émeute, le président précise : « Ce système d’agitation entretient dans le pays le malaise et la défiance qui engendrent la misère ; il faut qu’il cesse. » Ce langage ne peut que plaire à un peuple éprouvé par les événements et cette dernière insurrection n’a pas trouvé un réel appui populaire. Le gouvernement, avec la majorité à la Chambre, en profite pour liquider l’opposition démocratique : dix journaux suspendus, état de siège décrété à Paris et à Lyon, clubs fermés, députés d’opposition déchus.

Ledru-Rollin, qui a réussi à passer en Angleterre, terre d’accueil, va prendre contact avec d’autres révolutionnaires européens (Kossuth le Hongrois, Mazzini l’Italien, Ruge l’Allemand). Déchu de son mandat de député, condamné par contumace, il ne rentre en France que sous la Troisième République. Exemple de « non-carrière » politique, son nom reste néanmoins dans la liste des hommes de gauche et dans la toponymie de nos villes.

Lire la suite : Honneur aux perdant(e)s ! (De la Troisième République à nos jours)

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