Musée français des statues en péril (du Premier Empire à la Troisième République) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Le « déboulonnage des statues » a beaucoup fait parler en 2020. Phénomène spectaculaire autant que symbolique, il est mondial et remonte à la nuit des temps.

Mais il s’emballe avec les commémorations et autres cérémonies mémorielles. Le passé ne passe pas et chaque « minorité » le manifeste plus ou moins violemment : les noirs, les juifs, les femmes, les homosexuels, les animalistes… L’homme blanc et chrétien peut aussi être concerné et choqué à divers titres.

Avec la diffusion instantanée des informations et des images, le phénomène touche finalement tous les publics et interpelle fatalement l’historien.

Faut-il réécrire l’Histoire ? Oui et non.

Chaque historien le fait à sa manière, dès qu’il s’exprime. Les politologues, sociologues, philosophes, journalistes et autres intellectuels instrumentalisent volontiers l’histoire, les citoyens s’en mêlent, l’opinion publique s’informe et s’enflamme à l’occasion. L’anachronisme n’a plus de limite. Complotisme, « commémorite » et « décommémoration » font rage. C’est la chienlit, comme dirait de Gaulle. Alors que penser, que dire, que faire ?

Une seule certitude : il ne faut jamais censurer l’histoire !

C’est la règle et la raison d’être de l’Histoire en citations : donner la parole à tous les auteurs et acteurs du récit national. Plus d’un millier de personnages s’expriment, se contredisent, s’affrontent ou s’unissent, commentent ou agissent et font ainsi avancer l’histoire. Le peuple (en chansons, pamphlets et slogans) participe à ce jeu au fil des manifestations, des émeutes, des révolutions.

Cet édito original propose une démonstration par l’absurde – en terme savant, c’est la rhétorique du renversement des valeurs. De la Gaule à nos jours, 50 personnages sont exposés à la critique, de Vercingétorix à l’abbé Pierre, en passant par Napoléon et Hugo, stars de notre Histoire. Chacun est reconnu pour ce qu’il a fait de bien – utile, nouveau, exceptionnel. MAIS chacun est à son tour jugé, condamné, « déboulonné » pour tel ou tel fait historiquement prouvé et condamnable, selon nos critères actuels.

La Révolution sert de référence. Tous ses Noms les plus représentatifs - Mirabeau, Danton, Marat, Robespierre, Saint-Just, La Fayette – furent capables du pire : appeler au meurtre, tuer, trahir. La Révolution elle-même devrait être supprimée de notre Histoire ! Que resterait-il de la France ?

Autre leçon à tirer : en tout être humain existe une part d’ombre, sinon un monstre. Cela semble plus évident pour les artistes : Sade, Beaumarchais, Baudelaire, Hugo, Claudel, Picasso, Malraux entre autres exemples.

Dernière remarque : un grand absent dans la liste des 50 Noms, de Gaulle. Il aurait pu y figurer : en juin 2020, son buste fut vandalisé à Hautmont (Nord) avec l’inscription « Esclavagiste », la presse s’en fit l’écho, le président de la Région s’en émut. Ce n’est même pas un déboulonnage signifiant : juste un fait divers insignifiant.

(Les citations numérotées renvoient à notre Histoire en citations, les autres sont pareillement sourcées et contextualisées)

Première partie
I. De la Gaule au siècle de Louis XIV.
II. Siècle des Lumières et Révolution.

Seconde partie
III. Du Premier Empire à la Troisième République.
IV. De la Première Guerre mondiale à la Cinquième République.

PREMIER EMPIRE

NAPOLÉON

Star du podium de l’Histoire en citations, personnage mondialement célèbre, MAIS misogyne et malotrus, impérialiste et va-t-en-guerre, colonialiste et esclavagiste. Tout cela démontré en huit citations ! 

« Bonaparte n’est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits, par l’amour des libertés qu’il n’a jamais eu […] Il est grand pour avoir créé un gouvernement régulier, un code de lois, des cours de justice, des écoles, une administration forte, active, intelligente […] Il est grand pour avoir fait renaître en France l’ordre au sein du chaos […] Il est grand surtout pour être né de lui seul, pour avoir su, sans autre autorité que celle de son génie, se faire obéir par trente-six millions de sujets […] Il est grand pour avoir surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour avoir rempli dix années de tels prodiges qu’on a peine aujourd’hui à les comprendre. »1685

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Chateaubriand le styliste manie en maître l’anaphore (répétition, en termes de rhétorique).

Les relations personnelles du grand écrivain et du grand homme se gâteront sous l’Empire, mais quand l’émigré, enfin radié de la liste, rentre en France en 1800, l’admiration est totale pour Bonaparte - jusqu’à l’exécution du duc d’Enghien, en 1804 : « pire qu’un crime, c’est une faute ! »

MAIS, MAIS, MAIS… les défauts de Napoléon sont aussi évidents que ses qualités.

1. Sa misogynie est « divertissante », mais elle se reflète dans le Code civil, par ailleurs remarquable monument juridique.

« Eh bien ! duchesse, aimez-vous toujours autant les hommes ?
— Oui Sire, quand ils sont polis. »1778

Duchesse de FLEURY (1769-1820), répondant librement à NAPOLÉON Ier (1769-1821), vers 1806. Revue politique et littéraire : revue bleue, volume I (1875)

La duchesse reste dans l’histoire sous le nom d’Aimée de Coigny - qui inspira le poème de La Jeune Captive à André Chénier. Elle écrira bientôt ses Mémoires, comme tant de gens lettrés à l’époque. Quant à l’empereur, sa goujaterie est proverbiale. Dans les salons, il ne se gêne pas pour apostropher une dame en ces termes : « Cette robe est sale, vous n’en changez donc jamais ? » ou encore : « Quelle déception ! On m’avait assuré que vous étiez jolie ». Étant empereur, personne n’ose lui répliquer, hormis la duchesse de Fleury, revenue d’émigration avec une réputation de galanterie.

« Les femmes sont l’âme de toutes les intrigues, on devrait les reléguer dans leur ménage, les salons du gouvernement devraient leur être fermés. »1779

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre de celui qui n’est encore que jeune général à son frère Joseph, 8 septembre 1795. Dictionnaire des citations françaises, Le Robert

On croirait entendre le cardinal de Richelieu. Et dans le même esprit : « Mieux vaut que les femmes travaillent de l’aiguille que de la langue, surtout pour se mêler des affaires politiques. »

Sa misogynie bien connue a des conséquences juridiques. Dans le Code civil, la femme vit sous la tutelle du mari qui peut l’envoyer en prison si elle commet un adultère. Un homme dans la même situation sera puni d’une simple amende. Même inégalité de traitement en matière de divorce : pour l’obtenir, la femme doit établir que son époux a établi sa concubine au foyer commun. Par ailleurs, l’instruction est réservée aux hommes, dans les lycées et à l’Université.

Il motive cette misogynie avec des attendus laborieux : « La femme est notre propriété, nous ne sommes pas la sienne ; car elle nous donne des enfants, et l’homme ne lui en donne pas. Elle est donc sa propriété comme l’arbre à fruit est celle du jardinier. » Ou des considérations domestiques : « Les hommes sont faits pour le grand jour. Les femmes sont faites pour l’intimité de la famille et pour vivre dans leur intérieur. »

Bien que misogyne, Napoléon multiplie les maîtresses, mais ce n’est pas un très bon amant – en homme trop pressé, il n’ôte même pas ses bottes. Il a beaucoup aimé sa première femme – Joséphine qui l’a beaucoup trompé. Et très peu la seconde, Marie-Louise, « un ventre » qui lui a fait un fils, l’Aiglon.

Il a plus que tout respecté sa mère, Marie Letizia Ramolino : treize enfants, huit ont survécu, élevés à la dure. Femme de tête, elle entra dans la résistance corse en même temps que son mari, contre l’annexion de la France ! Elle refusa de participer au couronnement de l’empereur et de se soumettre à l’étiquette imposée par son fils qui exige qu’on lui baise la main. Napoléon a beau tempêter, trépigner : « Mais je suis l’empereur ! », il se verra répondre un superbe et dédaigneux : « Oui, mais vous êtes mon fils. » Madame Mère figure toutefois en bonne place, dans Le Sacre peint par David.

2. L’impérialisme napoléonien rime avec le va-t-en-guerrisme qui s’aggrave en même temps que la mégalomanie impériale et saigne la France jusqu’au désastre : Bérézina de la retraite de Russie, Waterloo des Cent Jours.

« Il faut que je fasse de tous les peuples de l’Europe un même peuple et de Paris la capitale du monde. »1849

NAPOLÉON Ier (1769-1821), fin 1810, à son ministre Fouché. Histoire du Consulat et de l’Empire (1974), Louis Madelin

Rêve européen, plus tenaillant que jamais. « Ma destinée n’est pas accomplie ; je veux achever ce qui n’est qu’ébauché ; il me faut un code européen, une Cour de cassation européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes lois… » Les historiens s’interrogent encore aujourd’hui : impérialiste à l’état pur et avide de conquêtes, patriote français voulant agrandir son pays, ou unificateur de l’Europe en avance sur l’histoire ?

Napoléon s’identifie à Charlemagne, mais le temps n’est plus à ce genre d’empire, les peuples sont devenus des nations, la Révolution de 1789 leur a parlé de Liberté. Il invoque un autre modèle historique : « Les Romains donnaient leurs lois à leurs alliés ; pourquoi la France ne ferait-elle pas adopter les siennes ? » Le Code Napoléon s’applique à tout l’Empire, depuis 1807. Et nombre de pays l’adopteront de leur plein gré.

« Chaque année, la France faisait présent à cet homme de trois cent mille jeunes gens ; c’était l’impôt payé à César. »1764

Alfred de MUSSET (1810-1757), La Confession d’un enfant du siècle (1836)

« … Et s’il n’avait ce troupeau derrière lui, il ne pouvait suivre sa fortune. C’était l’escorte qu’il lui fallait, pour qu’il pût traverser le monde, et s’en aller tomber dans une petite vallée d’une île déserte, sous un saule pleureur. » L’histoire finit mal, pour la France exsangue et l’empereur exilé. Mais Musset, l’enfant du siècle orphelin de Napoléon, évoque aussi l’Empire glorieux : « Jamais il n’y eut tant de joie, tant de vie, tant de fanfares guerrières dans tous les cœurs. Jamais il n’y eut de soleils si purs que ceux qui séchèrent tout ce sang. On disait que Dieu les faisait pour cet homme, et on les appelait ses soleils d’Austerlitz. »

« L’ogre corse sous qui nous sommes,
Cherchant toujours nouveaux exploits,
Mange par an deux cent mille hommes
Et va partout chiant des rois. »1765

Pamphlet anonyme contre Napoléon. Encyclopædia Universalis, article « Premier Empire »

De nombreux pamphlets contribuent à diffuser la légende noire de l’Ogre de Corse, contre la légende dorée de la propagande impériale. Les rois imposés par l’empereur sont nombreux, pris dans sa famille ou parmi ses généraux : rois de Naples, d’Espagne, de Suède, de Hollande, de Westphalie. Royautés parfois éphémères, souvent mal acceptées des populations libérées ou conquises. Les historiens estimeront à un million les morts de la Grande Armée, « cette légendaire machine de guerre » commandée par Napoléon en personne.

3. Le rétablissement de l’esclave dans les colonies (aboli sous la Révolution) est une faute à la fois politique et morale.

« Je suis de la couleur de ceux qu’on persécute. »1395

TOUSSAINT LOUVERTURE (1743-1803). Toussaint Louverture (1850), Alphonse de Lamartine

Ainsi parle le héros de ce poème dramatique en cinq actes et en vers. La nuit du 22 au 23 août 1791, François Toussaint prend la tête de la révolte des Noirs à Saint-Domingue, colonie des Antilles (île d’Haïti). Restés esclaves après le timide décret du 13 mai, ils veulent les mêmes droits que les citoyens blancs. À l’opposé, les colons s’effraient du droit de vote donné aux mulâtres. L’insurrection aboutit à des massacres entre Blancs et Noirs, sucreries et plantations de café sont dévastées. Les planteurs vont demander secours à l’Espagne et l’Angleterre, mais Toussaint se rallie à la Révolution quand le gouvernement français abolit l’esclavage en 1794. Son courage lui vaudra le surnom de Louverture, celui qui ouvre et enfonce les brèches dans les troupes adverses ! Il devient gouverneur de la colonie prospère, les anciens esclaves travaillant comme salariés dans les plantations. Il proclame l’autonomie de l’île en 1801.

Bonaparte enverra 25 000 hommes contre Toussaint, qui mourra (de froid) en captivité dans le Jura. L’indépendance d’Haïti, premier État noir indépendant en 1804, est la victoire posthume de ce grand leader noir. Et le 23 août est devenu « Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition ».

I. Dans les colonies restituées à la France en exécution du traité d’Amiens du 6 germinal an X, l’esclavage sera maintenu conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789.
II. Il en sera de même dans les autres colonies françaises au-delà du Cap de Bonne-Espérance.
III. La traite des noirs et leur importation dans lesdites colonies auront lieu conformément aux lois et règlements existants avant ladite époque de 1789.

Décret du 30 floréal An X (20 mai 1802)

Napoléon souhaite reconstituer un empire colonial français en Amérique. C’est une garantie de prestige, mais aussi un atout économique alors qu’un dixième des Français vit du commerce colonial en 1789 - Saint-Domingue représente à elle seule plus de la moitié de la production mondiale de sucre. C’est surtout une erreur stratégique. Contrairement à ce qu’on a pu croire, la jolie Créole, Joséphine de Beauharnais, fille d’un riche planteur de Martinique et première épouse de Bonaparte, n’est pour rien dans cette politique. Autour de lui gravitait un puissant « lobby colonial », avec Cambacérès, deuxième consul, et Talleyrand, ministre des Relations extérieures.

Après l’envoi de corps expéditionnaires pour mater la rébellion en Guadeloupe et à Saint-Domingue, le décret du 20 mai 1802 réintroduisit l’esclavage. Une erreur stratégique : si l’ordre fut rétabli en Guadeloupe, l’escalade de la violence à Saint-Domingue aboutit en 1804 à la proclamation d’indépendance.

TALLEYRAND

Notre diplomate le plus intelligent et véritablement visionnaire, MAIS le plus corrompu, sans aucun scrupule et traître avéré, même si c’est pour le bien de la France.

« On me croit immoral et machiavélique, je ne suis qu’impassible et dédaigneux. »1788

TALLEYRAND (1754-1838), à Lamartine. Talleyrand (1936), comte de Saint-Aulaire

Précisant sa pensée, il ajoute : « Mirabeau était un grand homme, mais il lui manquait le courage d’être impopulaire. Sous ce rapport, je suis plus homme que lui : je livre mon nom à toutes les interprétations et à tous les outrages de la foule. »

« Ne dites jamais de mal de vous. Vos amis s’en chargeront toujours. »1787

TALLEYRAND (1754-1838). Dictionnaire des citations françaises, Jean-Yves Dournon

Le mot qui lui est attribué va bien à ce cynique, sans illusion sur les hommes. Que de gens vont dire du mal de lui ! Prenons trois exemples et finissons par la clé du personnage qu’il donne lui-même, en toute lucidité.

« Talleyrand, ci-devant noble, ci-devant prêtre, ci-devant évêque, avait trahi les deux ordres auxquels il appartenait. »1785

Louis MADELIN (1871-1956), De Brumaire à Marengo, Histoire du Consulat et de l’Empire, tome III (1938)

Prêtre sans vocation religieuse sous l’Ancien Régime, noble rallié à la Révolution, Talleyrand se retrouve ministre sous le Directoire, le Consulat et l’Empire, trahit l’empereur et survivra encore à deux régimes et deux rois avec d’importantes fonctions politiques et diplomatiques. Même si Napoléon se veut maître de tout et de tous, Talleyrand reste un premier rôle dans la galerie des personnages.

« Quand Monsieur de Talleyrand ne conspire pas, il trafique. »1786

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Chateaubriand méprise ce noble, prêtre défroqué, âpre au gain et libre de tout scrupule. Talleyrand sera accusé de bien des trahisons et des malversations, mais dans son esprit, il sert la France et c’est souvent vrai.

« Vous êtes un voleur, un lâche, un homme sans foi. Vous ne croyez pas à Dieu ; vous avez toute votre vie manqué à tous vos devoirs, vous avez trompé, trahi tout le monde […] Tenez, Monsieur, vous n’êtes que de la merde dans un bas de soie. »1834

NAPOLÉON Ier (1769-1821), à Talleyrand, Conseil des ministres restreint convoqué au château des Tuileries, 28 janvier 1809. Mémoires et Correspondance du prince de Talleyrand (posthume, 1891)

D’Espagne où il tente d’affermir le trône de son frère Joseph, Napoléon a appris que Talleyrand complote avec Fouché pour préparer sa succession – sans nouvelles de lui, on l’imagine victime de la guérilla qui fait rage. Il rentre aussitôt, épargne momentanément Fouché, son ministre de la Police, mais injurie le prince de Bénévent, Talleyrand, impassible - et sort en claquant la porte. « La merde dans un bain de soie » est fort bien trouvé et l’intéressé répètera le mot à divers ambassadeurs qui ont dû apprécier.

« Je me suis mis à la disposition des événements et, pourvu que je restasse Français, tout me convenait. »1836

TALLEYRAND (1754-1838), Mémoires et Correspondance du prince de Talleyrand (posthume, 1891)

Napoléon l’avait fait grand chambellan en 1804, prince de Bénévent en 1806, vice-grand électeur en 1807 - « le seul vice qui lui manquât », dit Fouché en apprenant cet honneur.

Le plus habile diplomate de notre histoire est aussi le plus corrompu. Il servira et trahira successivement tous les régimes, mais il respecte les intérêts supérieurs de la France. Il voudrait surtout lui éviter cette course à l’abîme, prévisible dès 1809. Fouché, tout aussi intelligent et retors, pense et agit de même. Ils feront souvent équipe :  « le vice appuyé sur le bras du crime » selon Chateaubriand.

MONARCHIE DE JUILLET

Thomas Robert BUGEAUD

Acteur majeur de la colonisation en Algérie sous la Monarchie de Juillet et maréchal à la casquette popularisé par la chanson, MAIS naturellement visé par l’anticolonialisme de règle au XXIe siècle.

« Ou la conquête, ou l’abandon. »2104

Thomas Robert BUGEAUD (1784-1849), Chambre des députés, 15 février 1840. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

La politique algérienne de la France est trop hésitante, aux yeux du futur maréchal. Le traité signé en 1837 entre Bugeaud et l’émir Abd el-Kader a été violé. La France y faisait pourtant d’importantes concessions, reconnaissant la souveraineté de l’« émir des croyants » sur près des deux tiers de l’Algérie et se contentant d’une occupation du littoral. Abd el-Kader a profité de la trêve pour se constituer une armée, proclamant en 1839 la guerre sainte contre les Français qui occupent l’Algérie depuis 1830. Le militaire met donc les politiques face à leurs responsabilités.

Bugeaud considère pourtant l’Algérie comme « le plus funeste des présents que la Restauration ait fait à la Révolution de juillet », prônant l’occupation restreinte de quelques bases stratégiques pour empêcher les raids barbaresques. Victor Hugo, le 15 janvier 1840, balaie ses réticences, entraînant la France sur la voie de la colonisation, par l’émigration civile massive : « Je crois que notre nouvelle conquête est chose heureuse et grande. C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les Grecs du monde, c’est à nous d’illuminer le monde. Notre mission s’accomplit. Vous pensez autrement que moi, c’est tout simple. Vous parlez en soldat, en homme d’action. Moi je parle en philosophe et en penseur. »

« Cent mille hommes et cent millions pendant sept ans ! »2106

Thomas Robert BUGEAUD (1784-1849) à Louis-Philippe. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Le général pose ses conditions pour accepter d’être gouverneur de l’Algérie. Le roi cède. Bugeaud est nommé gouverneur, le 29 décembre 1840. Partisan de la guerre acharnée, dix ans après la prise d’Alger, Bugeaud fait la conquête de l’Algérie et y gagne son bâton de maréchal, en 1843. Il jouit d’une grande popularité auprès des zouaves qui lancent la fameuse chanson : « As-tu vu la casquette, la casquette, / As-tu vu la casquette au père Bugeaud ? »

« Ense et aratro. » « Par l’épée et par la charrue. »2107

Thomas Robert BUGEAUD (1784-1849), devise du maréchal, gouverneur de l’Algérie. Ismayl Urbain : une autre conquête de l’Algérie (2001), Michel Levallois

Cela signifie que l’on sert son pays en temps de guerre par les armes, en temps de paix par les travaux de l’agriculture. Bugeaud est le premier des officiers coloniaux à mener de front les opérations de sécurité et les travaux de colonisation : défrichements, routes, concessions de terre pour attirer de nouveaux colons, etc.

170 ans après sa mort, des voix s’élèvent dans le monde entier pour dénoncer les monuments et les rues dédiés à des personnages jugés racistes ou associés de trop près aux colonisations et l’avenue du maréchal Bugeaud à Paris fait naturellement polémique.

DEUXIEME REPUBLIQUE

Victor SCHŒLCHER

Membre du gouvernement provisoire en 1848, auteur du décret d’abolition de l’esclavage définitivement acté, MAIS… rien, rien à lui reprocher, sinon le Schœlcherisme dont il n’est pas responsable.

« Attentat contre la dignité humaine, violation flagrante du dogme républicain : Liberté, Égalité, Fraternité. »2160

Victor SCHŒLCHER (1804-1893), Le Moniteur, 2 mai 1848. Victor Schœlcher et l’abolition de l’esclavage (2004), Aimé Césaire

Sous-secrétaire d’État à la Marine dans le gouvernement provisoire de la nouvelle République, il plaidait déjà sous la Monarchie de Juillet contre l’esclavage - aboli sous la Révolution, mais rétabli par Napoléon. Il voit l’aboutissement de sa longue lutte et rédige lui-même le texte : « Par les décrets du 27 avril 1848, rendus sur l’initiative de Schœlcher, l’esclavage, aboli une première fois par la Convention, a été définitivement supprimé dans nos colonies primitives. » (Alfred Rambaud, Histoire de la civilisation contemporaine). Après l’abolition, Schœlcher devient député de la Martinique. Son nom est donné à la bibliothèque de Fort-de-France puis, en 1889, à la nouvelle ville de Case Navire.

Le 20 mai 1949, sur une initiative du sénateur Gaston Monnerville, métis originaire de Guyane, la République française transfère au Panthéon les cendres de Victor Schœlcher, en reconnaissance de son action en faveur des esclaves. Le Guyanais de race noire Félix Éboué, gouverneur du Tchad rallié à la France libre du général de Gaulle, est honoré de même.

MAIS pourquoi des militants s’en prennent-ils aujourd’hui à sa mémoire et ses effigies ? En cherchant bien, on trouve (toujours) des raisons. Schœlcher fut favorable à l’indemnisation des colons lésés par l’abolition - cela permit d’accélérer le processus. Il voulait aussi indemniser les anciens esclaves - il n’obtint pas gain de cause auprès du gouvernement de l’époque.

Reste un autre argument, l’opposition au « Schœlcherisme », culte persistant autour du personnage qui fait de l’ombre aux vrais héros - les esclaves qui se révoltèrent pour retrouver leur liberté et leur dignité. C’est aussi une forme de paternalisme mal supporté aujourd’hui : on refuse l’image désuète de « Papa Schœlcher », le sauveur blanc. C’est quand même lui faire un mauvais procès et il doit y avoir place pour d’autres « statues », dans les ex-colonies.

SECOND EMPIRE

Charles BAUDELAIRE

Poète maudit et populaire, Dandy moderne et romantique devenu un classique incontournable, MAIS son élitisme méprisant est politiquement trop incorrect et son sexisme provoquant peut choquer.

« Mon enfant, ma sœur, / Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble ! / Aimer à loisir,
Aimer et mourir / Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés / De ces ciels brouillés / Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux / De tes traîtres yeux, / Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté. »,

L’Invitation au voyage, Les Fleurs du mal (1857)

Baudelaire peut parler d’amour en ces termes, toucher le lecteur et tenter des musiciens aussi différents qu’Henri Duparc ou Léo Ferré.

MAIS le personnage se montre publiquement sous un tout autre jour, d’un point de vue politique autant que poétique.

« Il y a aussi plusieurs sortes de Liberté. Il y a la Liberté pour le Génie, et il y a une liberté très restreinte pour les polissons. »2272

Charles BAUDELAIRE (1821-1867), Notes et Documents pour mon avocat (1857)

25 juin 1857, Les Fleurs du mal sont publiées. Elles font scandale : immorales, triviales, géniales. Baudelaire paraît devant le tribunal correctionnel. Il écrit encore pour sa défense : « Il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter l’agitation de l’esprit dans le mal. » Condamné à trois mois de prison pour outrage aux mœurs, il se soumet : dans la seconde édition de 1861, les six poèmes incriminés auront disparu. Cette condamnation le marque, moralement et physiquement. La même année 1857, l’immoralité de Madame Bovary mène Flaubert en justice, mais son avocat obtient l’acquittement. Il a plaidé, argument classique, qu’une telle lecture est morale : elle doit entraîner l’horreur du vice et l’expiation de l’épouse coupable est si terrible qu’elle pousse à la vertu.

Outre cette conception très élitiste d’une Liberté à deux vitesses, on pourrait accuser Baudelaire de sexisme, avec une vie privée très chaotique. « Un grand livre auquel je rêve depuis deux ans : Mon cœur mis à nu, et où j’entasserai toutes mes colères. Ah ! si jamais celui-là voit le jour, Les confessions de Jean-Jacques paraîtront pâles. Tu vois que je rêve encore. » Lettre de Charles Baudelaire à sa mère (1er avril 1861).

« La femme est le contraire du Dandy. Donc elle doit faire horreur. / La femme a faim, et elle veut manger ; soif, et elle veut boire / Elle est en rut, et elle veut être f… / Le beau mérite ! / La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable. / Aussi est-elle toujours vulgaire, c’est-à-dire le contraire du Dandy. »

Charles BAUDELAIRE (1821-1867), Mon cœur mis à nu (2ème partie des Journaux intimes de Baudelaire), publication posthume (1887)

Signalons que l’homme n’est pas mieux traité que la femme. Seul le Chat charme et désarme le poète.

TROISIEME REPUBLIQUE

Adolphe THIERS

Républicain de la première heure (1830), politicien habile permettant au régime de s’installer enfin en France, MAIS son nom reste attaché à la répression de la Commune de Paris (1871).

« La République est le gouvernement qui nous divise le moins. »2201

Adolphe THIERS (1797-1877), Assemblée législative, 13 février 1850. L’Empire libéral : Louis-Napoléon et le coup d’état (1897), Émile Ollivier

Deuxième République. Le parti de l’Ordre est au pouvoir et cette majorité satisfait ou rassure. Mais l’Empire va bientôt remplacer la République, suite au coup d’État présidentiel du prince Louis-Napoléon Bonaparte.  On doit aussi à Thiers cette maxime de bon sens : « Gouverner, c’est prévoir. »

« Pacifier, réorganiser, relever le crédit, ranimer le travail, voilà la seule politique possible et même concevable en ce moment. »2355

Adolphe THIERS (1797-1877), présentant son ministère et son programme à l’Assemblée, Bordeaux, 19 février 1871. Questions ouvrières et industrielles en France sous la Troisième République (1907), Pierre Émile Levasseur

Troisième République. Après la défaite de Sedan (septembre 1870), second choc pour Paris qui a voté républicain : le pays est monarchiste et veut la paix. L’Assemblée se réunit à Bordeaux le 12 février – Paris est toujours assiégé. Elle désigne Thiers « chef du pouvoir exécutif de la République. » C’est encore du provisoire, les républicains étant minoritaires. Son programme prend le nom de Pacte de Bordeaux. Mais la guerre civile de la Commune bouleverse tout.

« Il n’y a qu’une solution radicale qui puisse sauver le pays : il faut évacuer Paris. Je n’abandonne pas la patrie, je la sauve ! »2361

Adolphe THIERS (1797-1877), aux ministres de son gouvernement, 18 mars 1871. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Thiers a décidé d’en finir avec la Commune : ordre est donné de désarmer les quelque 200 000 gardes nationaux organisés en Fédération et de récupérer les 227 canons qui ont servi à la défense de Paris contre les Prussiens. Les 4 000 soldats font leur devoir sans enthousiasme. La foule, les femmes surtout s’interposent. Deux généraux, l’un chargé de l’opération, l’autre à la retraite, mais reconnu, sont arrêtés, traînés au Château rouge (ancien bal de la rue Clignancourt, devenu quartier général des Fédérés), blessés, puis fusillés : Lecomte et Thomas. « On ne connaîtra jamais les responsables de cette exécution sommaire : leur nom est la foule » (Georges Duby). C’est l’étincelle qui met le feu à Paris, insurgé en quelques heures.

Thiers renonce à réprimer l’émeute – il dispose de 30 000 soldats face aux 150 000 hommes de la garde nationale et il n’est même pas sûr de leur fidélité. Il abandonne Paris au pouvoir de la rue et regagne Versailles.

« Paris sera soumis à la puissance de l’État comme un hameau de cent habitants. »2373

Adolphe THIERS (1797-1877), Déclaration du 15 mai 1871. La Commune (1904), Paul et Victor Margueritte

Ces mots plusieurs fois répétés pendant deux mois annoncent la Semaine sanglante du 22 au 28 mai. Bilan : au moins 20 000 morts chez les insurgés, 35 000 selon Rochefort. De son côté, l’armée bien organisée des Versaillais a perdu moins de 900 hommes, depuis avril. Thiers a fait son devoir en tant que responsable de l’ordre. Mais…

MAIS la répression qui suivit et dont Thiers est responsable reste une tache indélébile sur son parcours politique presque sans faute. Les journalistes témoins, unanimes, condamnent la réaction du pouvoir contre les émeutiers vaincus.

« Ce ne sont plus des soldats qui accomplissent leur devoir, ce sont des êtres retournés à la nature des fauves. »2379

La France, juin 1871. Les Révoltes de Paris : 1358-1968 (1998), Claude Dufresne

La Seine est devenue un fleuve de sang. Le Siècle écrit : « C’est une folie furieuse. On ne distingue plus l’innocent du coupable. » Et Paris-Journal du 9 juin : « C’est au bois de Boulogne que seront exécutés à l’avenir les gens condamnés par la cour martiale. Toutes les fois que le nombre des condamnés dépassera dix hommes, on remplacera par une mitrailleuse le peloton d’exécution. »

3 500 insurgés sont fusillés sans jugement dans Paris, près de 2 000 dans la cour de prison de la Roquette et plusieurs centaines au cimetière du Père-Lachaise : c’est le « mur des Fédérés » de sinistre mémoire. 400 000 dénonciations écrites sont enregistrées – fort pourcentage de délateurs sur 2 millions de Parisiens, preuve de la haine accumulée !

Près de 40 000 Fédérés prisonniers sont entassés à Versailles, internés dans des pontons flottants et dans les forts côtiers, faute de places dans les prisons. Il y aura 22 000 non-lieux, près de 2 500 acquittements, plus de 10 000 condamnations, dont près de la moitié à la déportation et de nombreux morts suite aux mauvais traitements. Pour juger ces vaincus de la Commune, quatre conseils de guerre vont fonctionner jusqu’en 1874.

Les Français de l’époque sont majoritairement reconnaissants à Thiers. Il rate de peu la présidence de la République contre Mac-Mahon (1873). À sa mort, le 3 septembre 1877, sa famille refuse les obsèques officielles, mais une foule estimée à un million assiste à ses funérailles parisiennes, 384 villes étant représentées. L’émotion nationale atteste l’immense prestige du petit homme et son incontestable réussite : son ralliement à la République a su rallier le pays à ce régime et réconcilier les Français avec les républicains. Son dernier message : « La République, c’est la nécessité. »

Victor HUGO

Monument du XIXe siècle, génie multiforme, acteur historique engagé en politique et visionnaire, MAIS il s’est trompé en 1848 sur Louis-Napoléon Bonaparte, il tient des discours colonialistes à la fin de sa longue vie et ses pratiques sexuelles sont toujours « hors norme ».

« Haine vigoureuse de l’anarchie, tendre et profond amour du peuple. »2178

Victor HUGO (1802-1885), devise de L’Événement, juillet 1848-septembre 1851

Deuxième République. Formule empruntée à l’un de ses discours électoraux de mai 1848. Le poète qui a renoncé au théâtre (après l’échec des Burgraves) entre sur la scène politique. Élu par la bourgeoisie le 4 juin, favorable à la fermeture des Ateliers nationaux et partisan résolu de la répression des journées insurrectionnelles, Hugo demeure pourtant profondément libéral. Tout en refusant le socialisme (et en haïssant le communisme), il s’oppose au gouvernement Cavaignac qui, avec le parti de l’Ordre, menace la liberté de la presse et multiplie les mesures répressives.
Dans son journal créé avec l’aide de son ami Émile de Girardin, patron de presse, il écrit la plupart des articles, même s’il ne signe pas. Il a deux buts précis et corollaires : promouvoir sa propre candidature à la présidence de la République et défendre le suffrage universel pour cette élection à venir. Au passage, il attaque le général, candidat très populaire : « M. Cavaignac n’a encore remporté de victoires que contre les talents et les libertés. De pareils Austerlitz sont toujours des Waterloo ! » Pourtant, dès le mois d’octobre, Hugo renonce à se présenter, mettant L’Événement au service du prince Louis-Napoléon qui lui apparaît comme la solution au drame du pays.

MAIS… Hugo a fait erreur sur le personnage et va devenir le principal opposant à Napoléon III. Il va aussi tenir un langage résolument colonialiste (et paternaliste) sur l’Afrique, tandis que sa sexualité débordante franchit les limites socialement admises. De là à déboulonner les statues du grand homme, à débaptiser les rues et les avenues à son nom, à censurer « sa vie, son œuvre »… L’Histoire en citations lui laisse naturellement sa place sur le podium des auteurs les plus cités !

« M. Louis Bonaparte a réussi. Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort, et tous ces hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que de la honte. »2253

Victor HUGO (1802-1885), Napoléon le Petit (1852)

Les ralliements sont nombreux, ni plus ni moins choquants que les précédents, dans cette France qui ne cesse de changer de régime depuis le début du siècle. Hugo fut révolté par le coup d’État du 2 décembre 1851, combattu sans succès comme député à la Chambre et comme manifestant appelant le peuple aux barricades ; ulcéré par l’irrésistible ascension au pouvoir impérial qui a suivi, en 1852. Et d’accuser Napoléon III dans son pamphlet : « Il a fait de M. Changarnier une dupe, de M. Thiers une bouchée, de M. de Montalembert un complice, du pouvoir une caverne, du budget sa métairie. » Le plus grand auteur français de son temps, le plus populaire aussi, va rester dix-huit ans en exil – jusqu’à la chute du régime et de « Napoléon le Petit ». De retour en France, il jouit d’une popularité sans égale.

MAIS avec le recul du temps, on peut déplorer certain discours sur l’Afrique. Le sénateur Hugo préside un banquet commémorant l’abolition de l’esclavage il y a trente ans et saluant l’action de Victor Schœlcher. D’où une ode au colonialisme aux accents prophétiques. Selon lui, l’Afrique a besoin de colons, vu qu’elle offre un paysage terrifiant.

« Cette Afrique farouche n’a que deux aspects : peuplée, c’est la barbarie ; déserte, c’est la sauvagerie ; mais elle ne se dérobe plus ; les lieux réputés inhabitables sont des climats possibles ; on trouve partout des fleuves navigables ; des forêts se dressent, de vastes branchages encombrent çà et là l’horizon ; quelle sera l’attitude de la civilisation devant cette faune et cette flore inconnues ? »

Victor HUGO, Discours sur l’Afrique, Actes et paroles, IV, 1879

Son lyrisme se déploie dans un universalisme mystique et toutes ces formules valent citations. Mais l’anachronisme du propos est évident : « L’Asie a son histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie elle-même a son histoire ; l’Afrique n’a pas d’histoire ; une sorte de légende vaste et obscure l’enveloppe. […] Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples libres, la France et l’Angleterre, ont saisi l’Afrique ; la France la tient par l’ouest et par le nord ; l’Angleterre la tient par l’est et par le midi. Voici que l’Italie accepte sa part de ce travail colossal. L’Amérique joint ses efforts aux nôtres ; car l’unité des peuples se révèle en tout. […] Au dix-neuvième siècle, le blanc a fait du noir un homme ; au vingtième siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde. […] Allez, Peuples ! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui ? à personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu offre l’Afrique à l’Europe. […] Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille, mais pour l’industrie ; non pour la conquête mais pour la fraternité. […] (applaudissements prolongés)

Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. Allez, faites ! faites des routes, faites des ports, faites des villes ; croissez, cultivez, colonisez, multipliez ! »  

Reste l’homme, indissociable de l’œuvre. L’Exposition « Eros Hugo, entre pudeur & excès » se tint de novembre 2015 à février 2016 dans la maison du poète, devenue Musée, place des Vosges à Paris. Nombre d’œuvres érotiques, pornographiques ou obscènes montrent son intérêt passionné, voire obsessionnel pour le sexe. Et le septuagénaire s’exprime en 1876 :

« Ce qu’on appelle passion, volupté, libertinage, débauche, n’est pas autre chose qu’une violence que nous fait la vie. »

Le commissaire de l’exposition précise : « Cette violence touche à la fois aux passions de Victor Hugo qui fut un grand amoureux, et à sa sexualité, qu’on s’est complu à présenter comme frénétique. Elle touche à certaines qualités de son œuvre : la puissance, la générosité, le lyrisme. » Elle a évolué avec le temps, mais il semble l’avoir surtout subie. » Ces vers, retrouvés au milieu de papiers en vrac non classés, en témoignent :

« O nuit, toi qui lascive et monstrueuse attises / Les soifs, les appétits, les sombres convoitises / La volupté, le mal, les noirs regards impurs / La louve au fond des bois, la fille au coin des murs ! »

Il faut replacer les vers dans l’époque : entre moralité affichée en public et débauche pratiquée en privé. Hugo a une femme légitime  (Adèle Hugo, mère de cinq enfants), une femme « back-street » (Juliette Drouet, ex-comédienne et passion de sa vie), des maîtresses plus ou moins célèbres prises dans les coulisses des théâtres (il y a un doute sur la star Sarah Bernhardt). Il séduit aisément les (très) jeunes filles et femmes à son service, s’offre des prostituées de passage, dessine des corps nus parfois épiés avec ses jumelles et prend des notes codées dans un fameux carnet secret.
La censure veille toujours, politique ou sociale. Mais en cette période d’Orientalisme, peintures et dessins de femmes nues s’exposent, baptisés odalisques du nom des jeunes vierges enfermées dans les Harems. Les autres femmes, lorettes et courtisanes, couvertes de la tête aux pieds, tarifient les parties du corps qu’elles dénudent.

Dans l’œuvre d’Hugo, la femme quotidienne est souvent victime de la concupiscence des hommes – voir la Fantine des Misérables. La femme déesse se retrouve face au désir non gérable du demi-dieu Eros : « À l’instant où la femme naquit, est morte l’innocence ». Ève est une pècheresse, une séductrice, « l’être en qui Satan avec Dieu se confond ». Toute la Lyre, recueil de poèmes, 1842.

Jules FERRY

Mention très bien au chapitre de l’éducation, MAIS représentatif de la (seconde) belle époque du colonialisme et arrivant au pouvoir pour l’incarner.

« Après le pain, l’éducation est le premier besoin d’un peuple. »1515

DANTON (1759-1794), Discours sur l’Éducation, 13 août 1793

Ces mots s’appliquent bien à l’article 22 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, préface à la Constitution adoptée par la Convention, le 24 juin. « L’instruction est le besoin de tous. La société doit favoriser de tout son pouvoir le progrès de la raison publique et mettre l’instruction à la portée de tous les citoyens. » Ce sera l’œuvre de la Troisième République et d’abord de Jules Ferry. Violemment contesté par ses adversaires.

« Néron, Dioclétien, Attila, préfigurateur de l’antéchrist ! »2466

Les catholiques insultant Jules Ferry. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Surnommé hier Ferry-la-Famine – sous la Commune – et demain Ferry-Tonkin – pour sa politique coloniale. Cette fois, il est attaqué en tant que ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts (trois fois entre 1879 et 1883).

Son projet de réforme de l’enseignement public primaire (laïc, gratuit et obligatoire) réduit fatalement l’importance de l’enseignement privé. Débats animés, le 15 mars 1879. Mais le 16 juin, la loi Ferry enflammera la Chambre. Gambetta défend son ami Ferry et tape si fort du poing sur la table qu’il perd son œil de verre. Les députés en viennent aux mains. Et volent manchettes et faux cols !

« Celui qui est maître du livre est maître de l’éducation »

Jules FERRY (1832-1893). Discours au Ministère de l’Instruction publique, 5 mai 1879

Il faudra encore trois ans avant que passe le train des « lois Jules Ferry ». En fait, deux lois sur l’école primaire qui rendent l’école gratuite (loi du 16 juin 1881), avec l’instruction primaire obligatoire et l’enseignement public en voie de laïcisation (loi du 28 mars 1882).

Plus généralement, l’expression désigne un ensemble de textes réformant l’enseignement en France entre 1879 et 1886, à l’initiative de Jules Ferry. Cela inclut la formation des professeurs, l’enseignement secondaire et supérieur, le fonctionnement de commissions administratives compétentes en matière d’enseignement. La loi Goblet du 30 octobre 1886 parachève les lois Ferry, confiant à un personnel exclusivement laïque l’enseignement dans les écoles publiques.

MAIS la politique coloniale de Ferry fait débat – déjà à son époque ! Les conservateurs sont opposés à la colonisation qui détourne les investissements hors du territoire, tandis que les progressistes y sont favorables par idéologie. La gauche républicaine de Clemenceau s’y oppose également, les aventures colonialistes détournant l’attention de la « ligne bleue des Vosges » et des provinces perdues d’Alsace-Lorraine, « la Revanche, reine de France » faisant l’unanimité nationale.

« Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde, vivre de cette sorte pour une grande nation […] c’est abdiquer, […] c’est descendre du premier rang au troisième ou au quatrième. »2399

Jules FERRY (1832-1893). Discours et opinions de Jules Ferry (1897), Jules Ferry, Paul Robiquet

Deux fois président du Conseil entre septembre 1880 et mars 1885, il donne un essor considérable à la politique coloniale de la France : à la place des conquêtes continentales devenues impossibles, il prône l’aventure au-delà des mers. Pour lui, « les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures […] le devoir de [les] civiliser. »

Le discours très remarqué et très applaudi du sénateur Hugo sur l’Afrique (1879), ardent plaidoyer pour la colonisation de l’Afrique avec des arguments à la fois économiques et humanistes, semble inspirer le discours de Ferry à la Chambre des députés, 28 juillet 1885 : « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures. » Un échec militaire provoquera la chute de « Ferry-Tonkin » et l’arrêt de cette première expansion coloniale relancée vers 1890. Un ministère des Colonies sera créé en 1894.

« La politique coloniale est fille de la politique industrielle. »2400

Jules FERRY (1832-1893). Discours et opinions de Jules Ferry (1897), Jules Ferry, Paul Robiquet

Il donnera plus tard une théorie de sa politique coloniale, menée au coup par coup quand il était au pouvoir. L’expansion est nécessaire à un grand pays comme la France, pour satisfaire des besoins à la fois militaires (bases dans le monde entier), commerciaux (marchés et débouchés pour son expansion économique), culturels (prestige national oblige, pour « sa langue, ses mœurs, son drapeau, son armée et son génie »). Ainsi la Troisième République édifie peu à peu le second empire colonial du monde (après le Commonwealth), aussi vrai qu’« un mouvement irrésistible emporte les grandes nations européennes à la conquête de terres nouvelles » (Jules Ferry).

Hubert LYAUTEY

Militaire fidèle à ses valeurs morales et critiquant la Guerre mondiale dès 1914, MAIS passionné par l’aventure coloniale et toujours au service de la politique de colonisation propre à la Troisième République.

« C’est la plus monumentale ânerie que le monde ait jamais faite. »2570

Maréchal LYAUTEY (1854-1934). Histoire de la Troisième République (1952), Jacques Chastenet

Tel est son avis, au déclenchement du conflit. Résident général au Maroc, chargé de la pacification du pays rendue alors plus difficile encore, il sera ministre de la Guerre quelques mois, dans le cabinet Briand. Par le jeu des alliances, des intérêts et des déclarations de guerre échelonnées sur trois ans, la guerre va devenir européenne, toucher l’Afrique et l’Asie, et, avec la participation des États-Unis d’Amérique en 1917, se transformer en guerre mondiale pour la première fois dans l’histoire. 65 millions de soldats s’affronteront dans ce qu’on appelle la Grande Guerre !

« Je porte sur la bague qui me sert de cachet, cette devise : The soul’s joy lies in doing - La joie de l’âme est dans l’action. »

Maréchal LYAUTEY (1854-1934)

Sa devise militaire est empruntée à Shakespeare (non pas à Shelley). Il lui sera fidèle, jusqu’à la fin de sa longue vie.

« Voilà un homme admirable, courageux, qui a toujours eu des couilles au cul… même quand ce n’étaient pas les siennes. »

Georges CLEMENCEAU (1841-1929)

Délicate façon de pointer son homosexualité, tout en rendant hommage au maréchal Lyautey. « Le Tigre », qui n’a jamais sa langue dans sa poche, soutiendra l’action du militaire à plusieurs occasions, quand il aura le pouvoir.

MAIS le nom, l’action, le souvenir de Lyautey restent inévitablement associés à l’action coloniale de la France. Avant de le condamner pour ce « crime contre l’humanité », prouvons qu’il fut colonialiste avec circonstances atténuantes, compte tenu de l’époque.

« Pour pacifier un pays, il semble qu’il faille recourir aux moyens pacifiques. Cette énonciation paraît naïve ; cependant, il n’y a pas longtemps qu’elle est acceptée des Gouvernements. Ils ont eu longtemps, et peut-être gardent-ils encore, une secrète tendresse pour les moyens répressifs. »2530

Maréchal LYAUTEY (1854-1934), Paroles d’action, 1900-1926 (1927)

Au-delà des luttes internes, la Troisième République édifie un vaste empire colonial. Ferry en fut l’initiateur politique (1880-1885). École coloniale, armée coloniale, ministère des Colonies seront les instruments créés en 1893 et 1894. Et Lyautey incarne l’Action sur le terrain : conquête et pacification. Il commença dans le Sud algérien (en 1879), fut ensuite envoyé en Indochine (1894) et à Madagascar (1895) avec Gallieni, avant de partir en Afrique du Nord où la guerre le trouvera en 1914.

« Partout où notre drapeau se dresse, les populations accourent, se mettent à son abri, sachant qu’il les libère de l’anarchie et leur apporte la paix, la protection, le bien-être. Oui, cette guerre coloniale, tant décriée et si méconnue, est par excellence une guerre constructrice, une œuvre de paix et de civilisation, et il fallait que cela fût dit. »2559

Maréchal LYAUTEY (1854-1934), Paroles d’action, 1900-1926 (1927)

Après le traité de Fez (30 mars 1912) par lequel le sultan du Maroc accepte le protectorat français, Lyautey est nommé résident général de la République française en septembre 1912 et s’efforce de pacifier la région – mais la guerre mondiale interrompt son action. Le Maroc est d’ailleurs une raison de tension majeure entre la France, forte de son Entente cordiale avec l’Angleterre, et l’Allemagne privée d’empire colonial et cherchant à combattre l’influence française.

Éphémère ministre de la Guerre en 1916-1917, il retourne au Maroc et poursuit sa politique coloniale, mal comprise de son temps : plutôt que l’assimilation, il préfère promouvoir un développement culturel proprement marocain.

Après une carrière bien remplie, le maréchal Lyautey est nommé par le président Poincaré commissaire général de l’Exposition Coloniale. Énorme succès populaire : entre mai et novembre 1931, plus de 33 millions de visiteurs et de nombreux chefs d’État reçus au Palais de la Porte Dorée (Paris 12ème). Le maréchal fait entendre sa voix singulière :

« UNION entre les races, ces races qu’il ne convient vraiment pas de hiérarchiser entre races supérieures et races inférieures, mais de regarder comme « différentes » en apprenant à s’adapter à ce qui les différencie. UNION entre les peuples issus de notre civilisation, qui, en venant à nos côtés, dans cette Exposition, nous donnent une saine leçon de solidarité au lendemain des déchirements les plus sanglants de l’histoire. »

Maréchal LYAUTEY (1854-1934), Appel à l’Union, lancé à l’inauguration de l’Exposition de 1931

Dernière occasion, à 77 ans, pour résumer son action et sa pensée.

Georges CLEMENCEAU

Homme politique redouté, Républicain de gauche devenu « Père la Victoire » en 1918, MAIS « panamiste » impliqué dans le scandale de Panama, auto-proclamé « premier flic de France » et misogyne assumé, il finit pire que tout en « Perd la Victoire ».

« Nous voulons vaincre pour être justes. »2604

Georges CLEMENCEAU (1841-1929), Chambre des députés, Déclaration ministérielle du 20 novembre 1917. Discours de guerre (1968), Georges Clemenceau, Société des amis de Clemenceau

Appelé à 76 ans par Poincaré, le 16 novembre, il forme un nouveau gouvernement, accepté par une très forte majorité de députés, le 20 novembre. Clemenceau le « Tigre », le « tombeur de ministères », va devenir le « Père la Victoire », exerçant une véritable dictature, avec suprématie du pouvoir civil sur le militaire. Il incarne une république jacobine, au patriotisme ardent, animé par la volonté de se battre jusqu’au bout, mais autrement. Il commence par poursuivre les politiciens défaitistes, Malvy et Caillaux, ex-président du Conseil, accusé d’intelligence avec l’ennemi. Il paie ensuite de sa personne, en allant « au front ».

« Sur le front, les soldats voyaient apparaître un vieil homme au feutre en bataille, qui brandissait un gourdin et poussait brutalement les généraux vers la victoire. C’était Georges Clemenceau. »2605

André MAUROIS (1885-1967), Terre promise (1946)

L’auteur des Silences du colonel Bramble (1918), agent de liaison auprès de l’armée britannique, évoque ses souvenirs dans ce livre dont le succès décidera de sa carrière d’écrivain.

Clemenceau recherche le contact avec les poilus des tranchées qui l’appellent affectueusement et simplement le Vieux. Le « vieux Gaulois acharné à défendre le sol et le génie de notre race » auquel de Gaulle rend hommage dans ses Discours et messages, va restaurer la confiance dans le pays. Après s’être battu pour l’amnistie des Communards, contre la colonisation de Jules Ferry, contre Boulanger et le boulangisme, pour Dreyfus et avec Zola, pour la laïcité de l’État, pour l’ordre et contre les grèves en « premier flic de France », Clemenceau mène son dernier grand combat national.

« Il me semble qu’à cette heure, en cette heure terrible, grande et magnifique, mon devoir est accompli […] Au nom du peuple français, au nom du gouvernement de la République française, j’envoie le salut de la France une et indivisible à l’Alsace et à la Lorraine retrouvées. »2612

Georges CLEMENCEAU (1841-1929), Discours écrit et parlé à la Chambre des députés, 11 novembre 1918. Histoire politique de la Troisième République : la Grande Guerre, 1914-1918 (1967), Georges Bonnefous, Édouard Bonnefous

Paul Deschanel, président de la Chambre, a appelé Clemenceau qui monte à la tribune sous les vivats, tire de sa poche un long papier. Et cet homme de 77 ans lit d’une voix claire. Avant de conclure… « Honneur à nos grands morts […] Grâce à eux, la France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, sera toujours soldat de l’idéal. » Pour la France, c’est le Père la Victoire qui lui a donné le courage de vaincre. Pour les Alliés, la France qui a fourni l’effort de guerre essentiel ressort auréolée d’un immense prestige.

MAIS le « Père la Victoire » va échouer dans son dernier combat politique et patriotique.

« Il est plus facile de faire la guerre que la paix. »2633

Georges CLEMENCEAU (1841-1929), Discours de Verdun, 14 juillet 1919. Discours de paix (posthume), Georges Clemenceau

Première métaphore météorologique. Le genre fera florès dans l’histoire : cela prouve l’importance de ce fait pourtant banal et quotidien, « la pluie et le beau temps ».

Le Père la Victoire est toujours à la tête du gouvernement d’une France épuisée par l’épreuve des quatre ans de guerre - même si une minorité artiste et privilégiée fête la décennie des « Années folles » d’après-guerre.

Le vieil homme est devenu le « Perd la Victoire » : piètre négociateur au traité de Versailles signé le 28 juin, il a laissé l’Anglais Lloyd George et l’Américain Wilson l’emporter sur presque tous les points. Et il ne sera pas président de la République, l’Assemblée préférant voter en 1920 pour un homme qui ne lui portera pas ombrage, Deschanel.

D’autres faits ne jouent pas en faveur de Clemenceau.

1. Il fut d’abord impliqué dans un scandale financier majeur.

« La plus grande flibusterie du siècle… De l’or, de la boue et du sang. »2505

Édouard DRUMONT (1844-1917), La Libre Parole, septembre 1892. Marinoni : le fondateur de la presse moderne, 1823-1904 (2009), Éric Le Ray

Journaliste catholique, il fonde un journal d’inspiration nationaliste et antisémite, La Libre Parole (sous-titré « La France aux Français ») et dénonce le scandale de Panama. « De l’or, de la boue et du sang » : résumé de l’affaire et titre du livre qu’il lui consacrera (1896).

De Lesseps a créé en 1881 une compagnie pour le percement de l’isthme de Panama. Des difficultés techniques et bancaires l’obligent à demander de nouveaux fonds. Pour se lancer sur le marché des obligations, il lui faut une loi – il achète les voix de parlementaires et de ministres. Trop tard. Sa compagnie est liquidée (février 1889), 800 000 souscripteurs sont touchés. On tente d’étouffer le scandale, mais une enquête pour abus de confiance et escroquerie est lancée contre de Lesseps, père et fils. Dans la nuit du 19 au 20 novembre 1892, le suicide du baron Reinach, intermédiaire entre la Compagnie de Panama et le monde politique, met le feu aux poudres. À la tribune de la Chambre, le député royaliste Jules Delahaye accuse sans les nommer 150 députés d’avoir été achetés. La presse dénonce les « chéquards » et les « panamistes », dont Clemenceau, le plus en vue.

C’est le plus gros scandale financier de la Troisième République.

2. Clemenceau devenu chef du gouvernement va assumer le rôle ingrat de « premier flic de France, au grand dam de Jaurès.

« Pas ça ou pas vous ! »2547

Jean JAURÈS (1859-1914) visant Clemenceau, mais s’adressant à son ministre Aristide Briand, Chambre des députés, 10 mai 1907. La Démocratie et le travail (1910), Gabriel Hanotaux

Le gouvernement de Clemenceau est confronté à une dramatique agitation sociale, dès 1906 : mineurs, ouvriers électriciens à Paris, dockers à Nantes, etc. Des mesures énergiques s’imposent, pour rétablir l’ordre. En avril 1907, révocation de fonctionnaires qui se sont élevés contre sa politique. La CGT déclenche la grève que Jaurès, en chef de l’opposition socialiste, défend, invectivant Briand devenu ministre, mais ancien propagandiste de la grève générale. Jaurès prendra souvent à partie Clemenceau en personne. Étant au pouvoir, cet ancien républicain de choc, radical d’extrême gauche, impitoyable « tombeur de ministères », constate l’évidence : « Je suis de l’autre côté de la barricade. » Donc, dans la logique de son rôle qu’il définit lui-même : « premier flic de France ».

3. Reste la vie privée de l’homme public.

De récentes études ont dénoncé sa misogynie. Il veille au secret sur sa vie privée, demandant à ses nombreuses conquêtes féminines, le plus souvent mariées, de brûler leur correspondance éventuellement compromettante.

Mais son attitude vis-à-vis de son épouse et de leurs enfants est notoirement indigne. Il rencontre Mary Plummer en Angleterre et l’épouse en 1869. Le couple s’installe en France l’année suivante. Ils ont trois enfants en trois ans. Ils se séparent en 1876. Clemenceau multiplie toujours les maîtresses, mais apprenant que sa femme a une liaison avec le jeune précepteur des enfants, il fait constater l’adultère, l’envoie quinze jours en prison à Saint-Lazare, divorce sans délai et la renvoie aux États-Unis sur un bateau à vapeur, en 3eme classe. Il obtient la déchéance de sa nationalité française et la garde de leurs enfants. De retour en France, moralement perturbée, Mary meurt seule en 1922. Clemenceau écrit à son frère Albert : « Ton ex-belle-sœur a fini de souffrir. Aucun de ses enfants n’était là. Un rideau à tirer. »

Jean JAURÈS

Historien socialiste, pacifiste jusqu’à la mort et référence toujours vivante au-delà de la gauche française, MAIS son anticapitalisme rime avec l’antisémitisme de l’époque.

« Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage. »2411

Jean JAURÈS (1859-1914). Le Socialisme selon Léon Blum (2003), David Frapet

Socialiste à la fois internationaliste et pacifiste, il va vivre dramatiquement l’approche de la guerre de 1914, cherchant appui auprès du mouvement ouvrier pour l’éviter, avant d’être assassiné le 31 juillet 1914 par un nationaliste. Ce que n’a pas su faire la République, cahotant de crises en « affaires » et d’« affaires » en scandales, la guerre l’accomplit alors : l’union sacrée des Français, l’unité nationale retrouvée.

MAIS cet anti-capitalisme qualifié de romantique aboutit malheureusement à l’antisémitisme dans un « véritable esprit révolutionnaire », regardé par un certain nombre de socialistes français historiques (Fourier, Proudhon, Rochefort entre autres) comme un mouvement sympathique, propre à ébranler le grand Capital.

« Dans les villes, ce qui exaspère le gros de la population française contre les Juifs, c’est que, par l’usure, par l’infatigable activité commerciale et par l’abus des influences politiques, ils accaparent peu à peu la fortune, le commerce, les emplois lucratifs, les fonctions administratives, la puissance publique (…) »

Jean JAURÈS (1859-1914), « La question juive en Algérie », article du 1er mai 1895, publié dans La Dépêche, grand quotidien de gauche de Toulouse

Cet article de mai 1985 développe une logique imparable : « En France, l’influence politique des Juifs est énorme mais elle est, si je puis dire, indirecte. Elle ne s’exerce pas par la puissance du nombre, mais par la puissance de l’argent. Ils tiennent une grande partie de la presse, les grandes institutions financières, et, quand ils n’ont pu agir sur les électeurs, ils agissent sur les élus. Ici, ils ont la double force de l’argent et du nombre. »

« Nous savons bien que la race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n’est pas par la force du prophétisme, nous savons bien qu’elle manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corset, d’extorsion. »

Jean JAURÈS (1859-1914), meeting de 1898 connu sous le nom du Discours au Tivoli

Ce genre de propos prend une résonance tragique, vu la suite de l’Histoire. Il meurt trop tôt pour le comprendre, assassiné à 54 ans, la veille du déclenchement de la Première Guerre mondiale.

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