Musée français des statues en péril (le siècle des Lumières et la Révolution) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Le « déboulonnage des statues » a beaucoup fait parler en 2020. Phénomène spectaculaire autant que symbolique, il est mondial et remonte à la nuit des temps.

Mais il s’emballe avec les commémorations et autres cérémonies mémorielles. Le passé ne passe pas et chaque « minorité » le manifeste plus ou moins violemment : les noirs, les juifs, les femmes, les homosexuels, les animalistes… L’homme blanc et chrétien peut aussi être concerné et choqué à divers titres.

Avec la diffusion instantanée des informations et des images, le phénomène touche finalement tous les publics et interpelle fatalement l’historien.

Faut-il réécrire l’Histoire ? Oui et non.

Chaque historien le fait à sa manière, dès qu’il s’exprime. Les politologues, sociologues, philosophes, journalistes et autres intellectuels instrumentalisent volontiers l’histoire, les citoyens s’en mêlent, l’opinion publique s’informe et s’enflamme à l’occasion. L’anachronisme n’a plus de limite. Complotisme, « commémorite » et « décommémoration » font rage. C’est la chienlit, comme dirait de Gaulle. Alors que penser, que dire, que faire ?

Une seule certitude : il ne faut jamais censurer l’histoire !

C’est la règle et la raison d’être de l’Histoire en citations : donner la parole à tous les auteurs et acteurs du récit national. Plus d’un millier de personnages s’expriment, se contredisent, s’affrontent ou s’unissent, commentent ou agissent et font ainsi avancer l’histoire. Le peuple (en chansons, pamphlets et slogans) participe à ce jeu au fil des manifestations, des émeutes, des révolutions.

Cet édito original propose une démonstration par l’absurde – en terme savant, c’est la rhétorique du renversement des valeurs. De la Gaule à nos jours, 50 personnages sont exposés à la critique, de Vercingétorix à l’abbé Pierre, en passant par Napoléon et Hugo, stars de notre Histoire. Chacun est reconnu pour ce qu’il a fait de bien – utile, nouveau, exceptionnel. MAIS chacun est à son tour jugé, condamné, « déboulonné » pour tel ou tel fait historiquement prouvé et condamnable, selon nos critères actuels.

La Révolution sert de référence. Tous ses Noms les plus représentatifs - Mirabeau, Danton, Marat, Robespierre, Saint-Just, La Fayette – furent capables du pire : appeler au meurtre, tuer, trahir. La Révolution elle-même devrait être supprimée de notre Histoire ! Que resterait-il de la France ?

Autre leçon à tirer : en tout être humain existe une part d’ombre, sinon un monstre. Cela semble plus évident pour les artistes : Sade, Beaumarchais, Baudelaire, Hugo, Claudel, Picasso, Malraux entre autres exemples.

Dernière remarque : un grand absent dans la liste des 50 Noms, de Gaulle. Il aurait pu y figurer : en juin 2020, son buste fut vandalisé à Hautmont (Nord) avec l’inscription « Esclavagiste », la presse s’en fit l’écho, le président de la Région s’en émut. Ce n’est même pas un déboulonnage signifiant : juste un fait divers insignifiant.

(Les citations numérotées renvoient à notre Histoire en citations, les autres sont pareillement sourcées et contextualisées)

Première partie
I. De la Gaule au siècle de Louis XIV.
II. Siècle des Lumières et Révolution.

Seconde partie
III. Du Premier Empire à la Troisième République.
IV. De la Première Guerre mondiale à la Cinquième République.

SIECLE DES LUMIERES

VOLTAIRE

Incarnation du Siècle des Lumières avec toutes ses qualités et ses défauts, MAIS personnage parfois détesté et méprisé plus que tout autre philosophe.

« Voltaire, quel que soit le nom dont on le nomme
C’est un cycle vivant, c’est un siècle fait homme ! »1016

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869), Première méditation (1820)

Avec des accents hugoliens, le poète du siècle suivant rend justice à l’homme et au philosophe. Le « roi Voltaire » a tout vu, tout vécu dans le siècle : la cour et ses plaisirs, mais aussi ses désillusions, la Bastille et ses cachots, l’exil, les salons et les succès mondains et financiers, l’Europe avec le bonheur en Angleterre, le piège en Prusse, la vie de château à Ferney où il joue l’« aubergiste de l’Europe », la lutte incessante pour ses idées (liberté, justice, tolérance) et la défense des victimes de l’arbitraire.

« Plus bel esprit que grand génie,
Sans loi, sans mœurs et sans vertu,
Il est mort comme il a vécu,
Couvert de gloire et d’infamie. »1230

Épigramme, juin 1778, attribuée à Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778), à la mort de Voltaire. Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages (1826), Sébastien Longchamp

Rousseau mourra deux mois après, à Ermenonville. C’est la fin d’une longue guérilla philosophico-polémique qui ne fit honneur à aucun des deux personnages, si talentueux (ou géniaux) fussent-ils. Mais tout opposait les deux hommes. Courtisan (à l’inverse de Montesquieu, Diderot, Rousseau) et proche du pouvoir qu’il critique, sensible aux honneurs même s’il n’en est pas dupe et statufié de son vivant avec son buste ovationné sur la scène de la Comédie-Française, « aubergiste de l’Europe » universellement admiré, homme d’affaires sans complexe, Voltaire fut haï (et jalousé) autant que respecté.

« D’autres cyniques étonnèrent la vertu, Voltaire étonne le vice […] Paris le couronna, Sodome l’eût banni. »1018

Joseph de MAISTRE (1753-1821), Les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821)

Philosophe, élève des jésuites, adversaire résolu de la Révolution, aussi fervent monarchiste que catholique, il s’oppose aux « idéologues » et au premier d’entre eux, Voltaire : « Il se plonge dans la fange, il s’y roule, il s’en abreuve ; il livre son imagination à l’enthousiasme de l’enfer qui lui prête toutes ses forces pour le traîner jusqu’aux limites du mal. Il invente des prodiges, des monstres qui font pâlir. » C’est peut-être un peu excessif, mais… Voltaire en aurait souri.

Jean-Jacques ROUSSEAU

Philosophe des Lumières atypique (opposé à Voltaire), auteur original du Contrat social et d’un traité sur l’éducation des enfants, MAIS il se révèle mauvais père et plus misogyne que son époque.

« L’homme est né libre et partout il est dans les fers. »1039

Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778), Du contrat social, Préambule (1762)

Constat de l’échec des sociétés modernes. Et d’ajouter aussitôt : « Comment ce changement s’est-il fait ? Je l’ignore. Qu’est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question. » Il méditait depuis longtemps de livrer le message de son idéal politique : selon Edgar Quinet, le Contrat social est le « livre de la loi » de la Révolution et Rousseau « est lui-même à cette Révolution ce que le germe est à l’arbre ». Robespierre en fera son livre de chevet.

« Il n’y a qu’une science à enseigner aux enfants, c’est celle des devoirs de l’homme. »1050

Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778), L’Émile ou De l’Éducation (1762)

Pas de société saine sans des hommes sains. Idéal pédagogique : préserver la liberté naturelle de l’enfant. Rousseau, qui doit beaucoup à Montaigne, s’inspire aussi de son expérience d’autodidacte : « L’essentiel est d’être ce que nous fit la nature ; on n’est toujours que trop ce que les hommes veulent que l’on soit. » Immense succès de ce traité sur l’éducation qui a d’heureux effets immédiats : des mères se mettent à allaiter leurs enfants, on cesse d’emmailloter les nouveau-nés comme des momies et d’imposer les baleines aux corps des petites filles. Cette « régénération » morale profite aussi aux esprits. « Il me semble que l’enfant élevé suivant les principes de Rousseau serait Émile, et qu’on serait heureux d’avoir Émile pour son fils », dira Mme de Staël en 1788.

Moins heureux furent les cinq enfants de Rousseau et Thérèse Levasseur, abandonnés aux Enfants trouvés : liaison de trente-trois ans avec cette lingère quasi-illettrée, mégère et/ou mère de substitution pour Jean-Jacques plus doué pour la philosophie politique que pour le bonheur quotidien.

« La femme est faite pour céder à l’homme et pour supporter même son injustice. »1051

Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778), L’Émile ou De l’Éducation (1762)

Peut-on parler d’une ombre à la philosophie des Lumières, dans un siècle où les femmes, reines en leurs salons littéraires, ont aussi une influence dans la politique et l’art ? Rousseau précise : « Toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d’eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu’on doit leur apprendre dès l’enfance. »

C’est dire que la petite Sophie ne partira pas avec les mêmes chances dans la vie que le petit Émile !

LOUIS XV

Il reste dans l’histoire comme le Bien-Aimé, MAIS l’adoration n’eut d’égale que la haine qui se déchaîna très vite, visant surtout une vie privée propice à toutes les rumeurs.

« On se sentait forcé de l’aimer dans l’instant. »1118

CASANOVA (1725-1798), de passage en France, 1750, Histoire de ma vie (posthume)

L’aventurier et mémorialiste italien (d’expression française) confirme cette impression de prestance et de grâce que Louis XV donne à quiconque l’approche : « J’ai vu le roi aller à la messe. La tête de Louis XV était belle à ravir et plantée sur son cou l’on ne pouvait pas mieux. Jamais peintre très habile ne put dessiner le coup de tête de ce monarque lorsqu’il se retournait pour regarder quelqu’un. »

« Puisqu’il a repris sa catin, il ne trouvera plus un Pater sur le pavé de Paris. »1120

Les poissardes parlant de Louis XV, novembre 1744. Dictionnaire contenant les anecdotes historiques de l’amour, depuis le commencement du monde jusqu’à ce jour (1811), Mouchet

Bien-Aimé, certes, mais déjà contesté. Elles ont tant prié pour la guérison du roi malade ! Mais il vient de reprendre sa maîtresse Mme de Châteauroux, troisième des sœurs de Nesle, présentées au roi par le duc de Richelieu, petit-neveu du cardinal (embastillé à 15 ans pour débauche et remarié pour la troisième fois à 84 ans). La nouvelle fait scandale. La cour se tait, mais la rue a son franc-parler.

« Oh ! la belle statue ! oh ! le beau piédestal !
Les Vertus sont à pied et le Vice à cheval. »1177

Vers anonymes écrits sur le socle de la statue équestre de Louis XV. Le Vandalisme de la Révolution (1993), François Souchal

La statue de Bouchardon, inaugurée à Paris le 2 juin 1765 sur la place Louis-XV (aujourd’hui place de la Concorde) est entourée de quatre figures symbolisant les vertus. Quant au Vice, il faut dire qu’après quinze années de fidélité conjugale, le roi a bien rattrapé le temps perdu en accumulant les maîtresses, en plus des deux favorites en titre !

Louis XV le Bien-Aimé a perdu la Pompadour et pas encore trouvé la du Barry, mais les dames ne manquent pas, surtout de très jeunes demoiselles, discrètement abritées dans le Parc-aux-Cerfs à Versailles, fournies par des parents consentants, ignorant elles-mêmes l’identité de leur royal amant et mariées à des courtisans sitôt qu’engrossées. Dit-on. La marquise de Pompadour, maquerelle vigilante, veillait à ce que le roi ne s’attache durablement à aucune. Disait-on aussi. Elle alimentait un bordel privé pour satisfaire le roi qui, passé 45 ans, pratiquait en prime la pédophilie. Disait-on encore.

Le règne est celui de toutes les rumeurs, la vie amoureuse de ce roi très sensuel et à présent haï est un sujet de choix. Mais le siècle est libertin, sans complexe et presque sans limite.

Marquis de SADE

Sans doute auteur de génie, MAIS assurément criminel sexuel et bien au-delà du sexisme, aucune société ne peut tolérer le sort réservé par lui aux femmes « aimées ».

« Mon plus grand chagrin est qu’il n’existe réellement pas de Dieu et de me voir privé, par-là, du plaisir de l’insulter plus positivement. »989

Marquis de SADE (1740-1814). L’Histoire de Juliette (1797)

Au-delà des philosophes vaguement déistes ou résolument athées, Sade se pose comme le plus irréligieux des grands marginaux du siècle. Jamais la perversion n’a été poussée si loin et deux siècles plus tard, elle demeure exemplaire et scandaleuse.

« Depuis l’âge de quinze ans, ma tête ne s’est embrasée qu’à l’idée de périr victime des passions cruelles du libertinage. » Né de haute noblesse provençale, élève des jésuites, très jeune combattant de la guerre de Sept Ans, marié en 1763, le « divin marquis » joue à vivre les provocations qu’il conte et sera condamné à mort pour violences sexuelles, dès 1772. En 1763, deux semaines au donjon de Vincennes pour « débauche outrée » n’étaient qu’un premier avertissement. En 1768, il est emprisonné sept mois, ayant enlevé et torturé une passante. Incarcéré en Savoie, évadé, emprisonné de nouveau à Vincennes, puis à la Bastille, transféré à Charenton quelques jours avant le 14 juillet 1789, libéré le 2 avril 1790 par le décret sur les lettres de cachet, avant de nouvelles incarcérations. Sa famille veille à ce qu’il ne sorte plus de l’hospice de Charenton où il meurt en 1814. Finalement, il passera trente années en prison.

Dans la Philosophie dans le boudoir, il écrit comme pour se justifier : « Je ne m’adresse qu’à des gens capables de m’entendre, et ceux-là me liront sans danger. »

« Respectons éternellement le vice et ne frappons que la vertu. »1182

Marquis de SADE (1740-1814). L’Histoire de Juliette (1797)

Son œuvre, interdite, circule sous le manteau tout au long du XIXe siècle. Elle est réhabilitée au XXe, avec les honneurs d’une édition dans la Pléiade. Premier auteur érotique de la littérature moderne, il donne au dictionnaire le mot sadisme : « perversion sexuelle par laquelle une personne ne peut atteindre l’orgasme qu’en faisant souffrir (physiquement ou moralement) l’objet de ses désirs » (Le Robert).

BEAUMARCHAIS

Il triomphe à juste titre avec son Mariage de Figaro, MAIS l’auteur toujours en procès se révèle un aventurier, trafiquant d’armes, spéculateur, intrigant, affairiste.

« Il y a quelque chose de plus fou que ma pièce, c’est son succès ! »1236

BEAUMARCHAIS (1732-1799)

Beaumarchais et son temps : études sur la société en France au XVIIIe siècle d’après des documents inédits (1836), Louis de Loménie.

Parole d’auteur enchanté après le triomphe de la création à la Comédie-Française, le 27 avril 1784. Sous-titrée La Folle Journée, la pièce sera jouée plus de cent fois de suite - un record à l’époque. Selon Antoine Vitez, administrateur de la Comédie-Française qui monta la pièce pour le bicentenaire de la Révolution en 1989, « Le Mariage de Figaro est très légitimement considéré comme une pièce révolutionnaire ».

MAIS la vie de Beaumarchais est mille fois plus folle que sa pièce : habité par le goût de la réussite et le besoin de considération, irrésistiblement attiré par la politique et les affaires, sa carrière appartient à l’histoire économique et diplomatique du XVIIIe siècle autant qu’à celle des Lumières, du théâtre, de l’éloquence judiciaire ! Homme de plume et homme d’action, le personnage suscite la fureur et la stupeur des « gens de l’art » par sa réussite tout-terrain. « Il est peut-être celui sur lequel on a débité le plus de fables, tandis que les faits de sa vie n’ont été connus du public que par les détails qu’il a semés çà et là dans des mémoires judiciaires dont la forme apologétique et les réticences obligées mettent le lecteur en garde et ne satisferont que très incomplètement sa curiosité. » Louis de Loménie, académicien et auteur d’une biographie de Beaumarchais (en 14 volumes !), 1852.

Sa carrière se déroule à l’ombre des pouvoirs en place qu’il s’efforce de servir pour en obtenir protection et profit. « Faire à la fois le bien public et particulier » : cette morale énoncée (avec ironie) dans le Barbier de Séville, Figaro la partage avec son créateur, avec le même goût de l’imbroglio et des manœuvres occultes.

Le financier Pâris-Duverney, fournisseur des armées royales, en fait son associé. Il s’illustre bientôt comme agent secret de Louis XV, puis de Louis XVI, missionné en Angleterre pour faire disparaître (à prix d’or !) des pamphlets, libelles et correspondances secrètes pouvant faire scandale. Il crée, à crédit, une maison de commerce qui fournit aux Insurgents américains des centaines de canons et 125 000 fusils. Ce trafic d’armes cesse quand la France s’engage ouvertement à leurs côtés contre l’Angleterre. Il se fait éditeur des œuvres de Voltaire et perd beaucoup d’argent, investit dans la nouvelle Compagnie des eaux de Paris créée en 1778, dans des coupes de bois en forêt de Chinon, jongle sans fin avec les millions, les crédits et les dettes.

De retour au théâtre, il connaît l’échec avec la fin de sa trilogie, La Mère coupable (ou L’Autre Tartuffe), drame post-révolutionnaire créé en 1792. Il s’est lancé en politique, d’abord favorable à la Révolution et membre de la Commune de Paris, avant de s’effrayer du tour qu’elle prend. Dénoncé par les partisans de Marat, prisonnier à l’Abbaye, il échappe de peu aux massacres de septembre 1792 et se réfugie en Angleterre. Il se lance dans un nouveau trafic d’armes et finit par tout perdre, y compris ses papiers saisis, ses propriétés confisquées, sa maison parisienne démolie. Il meurt à 63 ans, on crut à un suicide, c’était une apoplexie foudroyante.

MARIE-ANTOINETTE d’Autriche

Elle commence sa vie française en dauphine adorée, MAIS la reine bientôt déchue, plus ou moins innocente ou coupable, devient victime des « Basses Lumières », campagne de pamphlets de plus en plus violents.

« Madame, vous avez là deux cent mille amoureux. »1192

Duc de BRISSAC (1734-1792), gouverneur de Paris, à Marie-Antoinette, 8 juin 1773. Mémoires de Mme la comtesse du Barri (posthume, 1829), Jeanne Bécu du Barry

Le vieux courtisan lui montre la foule immense venue l’acclamer pour son entrée solennelle à Paris. La Dauphine de France découvre le peuple se pressant dans les jardins de Versailles pour l’entrevoir. Cet excès de popularité a retardé de trois ans son entrée dans la capitale – elle s’est mariée avec le Dauphin le 16 mai 1770, à Versailles.

Marie-Antoinette écrira à l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche : « Je ne puis vous dire, ma chère maman, les transports de joie, d’affection, qu’on nous a témoignés. Avant de nous retirer, nous avons salué avec la main le peuple, ce qui a fait grand plaisir. Qu’on est heureux dans notre état de gagner l’amitié d’un peuple à si bon marché ! Il n’y a pourtant rien de si précieux. Je l’ai senti et je ne l’oublierai jamais. » Plus dure sera la chute – on ne peut lire ces mots sans se rappeler la fin de l’histoire, sous la Révolution.

« Plus scélérate qu’Agrippine
Dont les crimes sont inouïs,
Plus lubrique que Messaline,
Plus barbare que Médicis. »1242

Pamphlet contre la reine. Vers 1785. Dictionnaire critique de la Révolution française (1992), François Furet, Mona Ozouf

Dauphine adorée, la reine est devenue terriblement impopulaire en dix ans, pour sa légèreté de mœurs, pour ses intrigues et son ascendant sur un roi faible jusqu’à la soumission. L’affaire du Collier va renforcer ce sentiment, alors que sur ce coup, elle est totalement innocente – et finalement victime de cette escroquerie.

La Révolution héritera certes de l’œuvre de Voltaire et de Rousseau, mais aussi des « basses Lumières », masse de libelles et de pamphlets à scandale où le mauvais goût rivalise avec la violence verbale, inondant le marché clandestin du livre et sapant les fondements du régime. Après le Régent, les maîtresses de Louis XV et le clergé, Marie-Antoinette devient la cible privilégiée : quelque 3 000 pamphlets la visant relèvent, selon la plupart des historiens, de l’assassinat politique. Mais la victime n’était pas totalement innocente.

RÉVOLUTION

MIRABEAU

« l’Orateur du peuple », premier personnage marquant de la Révolution et sitôt panthéonisé, MAIS l’homme couvert de femmes et de dettes trahit en secret pour de l’argent, d’où sa « dépanthéonisation » rapide – déboulonnage de statue avant l’heure.

« Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu’on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes. »1320

MIRABEAU (1749-1791), au marquis de Dreux-Brézé, salle du Jeu de paume, 23 juin 1789. Histoire de la Révolution française (1823-1827), Adolphe Thiers, Félix Bodin

Réponse au grand maître des cérémonies, envoyé par Louis XVI pour faire évacuer la salle du Jeu de paume, suite au Serment du 20 juin. Le comte de Mirabeau, renié par son ordre et élu par le tiers, se révèle dès les premières séances de l’Assemblée : « Mirabeau attirait tous les regards. Tout le monde pressentait en lui la grande voix de la France », écrira Michelet. Victor Hugo confirme : « ‘Allez dire à votre maître…’ Votre maître ! c ‘est le roi de France devenu étranger. C’est toute une frontière tracée entre le trône et le peuple. C’est la révolution qui laisse échapper son cri. Personne ne l’eut osé avant Mirabeau. Il n’appartient qu’aux grands hommes de prononcer les mots décisifs des grandes époques. »

L’iconographie de l’époque (gravures et tableaux contemporains) témoigne de la portée symbolique de cette scène – ce qu’on appellerait aujourd’hui son « impact médiatique ».

« Mirabeau (le comte de). – Ce grand homme a senti de bonne heure que la moindre vertu pouvait l’arrêter sur le chemin de la gloire, et jusqu’à ce jour, il ne s’en est permis aucune. »1294

RIVAROL (1753-1801), Petit Dictionnaire des grands hommes de la Révolution (1790)

Dans le même savoureux petit livre et avec le même esprit : « Mirabeau est capable de tout pour de l’argent, même d’une bonne action. » Avant la Révolution, Mirabeau vendait sa plume (et ses idées) comme publiciste à gages ; il vendra ensuite ses services - très cher - au roi et à la reine et sera accusé de trahison par certains députés bien informés.

« Madame, la monarchie est sauvée. »1368

MIRABEAU (1749-1791), à la reine, Château de Saint-Cloud, 3 juillet 1790. Mémoires sur Mirabeau et son époque, sa vie littéraire et privée, sa conduite politique à l’Assemblée Nationale, et ses relations avec les principaux personnages de son temps (posthume, 1824)

Introduit à la cour par son ami le prince d’Arenberg, il a réussi à persuader Marie-Antoinette par son éloquence. Il est devenu le conseiller secret de la couronne, mais il s’adresse à la reine plutôt qu’au roi, dont la faiblesse, les hésitations, les retournements découragent les plus fervents défenseurs.

Une question se pose, sans réponse des historiens : Mirabeau croit-il vraiment que la monarchie peut être sauvée ? Cet homme si bien informé de tout s’illusionne-t-il encore sur les chances d’un régime condamné, mais qui peut du moins le sauver de ses créanciers ?

« Il ne se fait payer que dans le sens de ses convictions » dit La Fayette. « Mirabeau est vendu », disent ses adversaires. La vénalité de Mirabeau ne se discute même pas, mais il s’en tient toujours à ses idées. En réalité, il tente de faire prendre à la Révolution un tournant à droite et manœuvre en secret pour sauver la monarchie.

« Mon ami, j’emporte avec moi les derniers lambeaux de la monarchie. »1384

MIRABEAU (1749-1791), à Talleyrand, fin mars 1791. Son « mot de la fin politique ». Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières assemblées législatives (1832), Pierre Étienne Lous Dumont

Talleyrand est venu voir le malade, juste avant sa mort (2 avril 1791). Certains députés, connaissant son double jeu et son double langage entre le roi et l’Assemblée, l’accusent de trahison – le fait ne sera prouvé qu’en novembre 1792, quand l’armoire de fer où le roi cache ses papiers compromettants révélera ses secrets.

Mirabeau, l’Orateur du peuple, la Torche de la Provence, fut malgré tout le premier personnage marquant de la Révolution. Le peuple prend le deuil de son grand homme, qui a droit aux funérailles nationales et au Panthéon, remplacé trois ans après par Marat.

DANTON

Il succède à Mirabeau, prenant la tête de la Révolution, le pouvoir et l’ascendant à la tribune, MAIS il est responsable des massacres de septembre 1792  – 1 500 morts, prisonniers égorgés, « droits commun » mêlés aux « politiques » (nobles et prêtres).

« Le tocsin qui sonne n’est point un signal d’alarme, c’est la charge contre les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, Messieurs, il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France est sauvée. »1428

DANTON (1759-1794), Législative, 2 septembre 1792. Discours de Danton, édition critique (1910), André Fribourg

« De l’audace… » La fin du discours est célébrissime et propre à galvaniser le peuple et ses élus : « Danton fut l’action dont Mirabeau avait été la parole », écrit Hugo (Quatre-vingt-treize).

Ce 2 septembre, la patrie est plus que jamais en danger. La Fayette, accusé de trahison, est passé à l’ennemi. Dumouriez, qui a démissionné de son poste de ministre, l’a remplacé à la tête de l’armée du Nord, mais le général ne parvient pas à établir la jonction avec Kellermann à Metz. Verdun vient de capituler, après seulement deux jours de siège : les Prussiens sont accueillis avec des fleurs par la population royaliste ! C’est dire l’émotion chez les révolutionnaires à Paris.

La rumeur court d’un complot des prisonniers, prêts à massacrer les patriotes à l’arrivée des Austro-Prussiens, qui serait imminente. On arrête 600 suspects qui rejoignent 2 000 détenus en prison.

« Le peuple veut se faire justice lui-même de tous les mauvais sujets qui sont dans les prisons […] Je me fous bien des prisonniers : qu’ils deviennent ce qu’ils pourront ! »1431

DANTON (1759-1794), à Grandpré, collaborateur du ministre de l’Intérieur Roland. La Révolution française (1928), Pierre Gaxotte

Récemment nommé inspecteur des prisons, Grandpré l’informe du climat explosif régnant dans la capitale et du danger couru par les prisonniers. Danton n’en a cure et parle d’un « sacrifice indispensable […] pour apaiser le peuple de Paris. « Vox populi, vox Dei », c’est l’adage le plus vrai, le plus républicain que je connaisse. »

Quelques dizaines de sans-culottes font irruption dans les prisons parisiennes, la Conciergerie, l’Abbaye, Bicêtre. À la Force, la princesse de Lamballe, confidente de la reine, est dépecée par les émeutiers, sa tête plantée sur une pique promenée sous la fenêtre de Marie-Antoinette, prisonnière au Temple.

Les massacres du 2 au 6 septembre 1792 feront quelque 1 500 morts (sur 3 000 prisonniers). Des « droits commun » sont égorgés en même temps que les « politiques », nobles et prêtres. Ces journées révolutionnaires ont une portée factuelle et symbolique toute particulière.

MARAT

« L’Ami du peuple » jouissant d’une incroyable popularité auprès du peuple de Paris, MAIS révolutionnaire le plus sanguinaire, détesté par ses confrères et par les historiens.

« Il y a une année que cinq ou six cents têtes abattues vous auraient rendus libres et heureux. Aujourd’hui, il en faudrait abattre dix mille. Sous quelques mois peut-être en abattrez-vous cent mille, et vous ferez à merveille : car il n’y aura point de paix pour vous, si vous n’avez exterminé, jusqu’au dernier rejeton, les implacables ennemis de la patrie. »1380

MARAT (1743-1793), L’Ami du peuple, décembre 1790. Histoire politique et littéraire de la presse en France (1860), Eugène Hatin

Déjà populaire auprès du petit peuple parisien, mais détesté de toute la classe politique, Marat joue au « prophète de malheur » dans le journal quotidien qu’il publie et qui est pour l’heure sa seule tribune. Ici, c’est un véritable appel au meurtre, alors que la guillotine n’est pas encore entrée en scène et que la Terreur est une notion inconnue.

Quand Robespierre devient le meneur de la Révolution, le ton de Marat se radicalise et se théorise : « C’est par la violence que doit s’établir la liberté, et le moment est venu d’organiser momentanément le despotisme de la liberté pour écraser le despotisme des rois. » L’Ami du peuple, 13 avril 1793. Il justifie le Tribunal révolutionnaire qu’il contribue à rendre plus expéditif, pour s’opposer à la contre-révolution qu’il dénonce au sein même de la Convention nationale : « Levons-nous, oui, levons-nous tous ! Mettons en état d’arrestation tous les ennemis de notre Révolution et toutes les personnes suspectes. Exterminons sans pitié tous les conspirateurs, si nous ne voulons pas être exterminés nous-mêmes. »

On parlerait aujourd’hui de « paranoïa », de populisme ou de complotisme d’extrême-gauche. Hugo écrit, dans son roman Quatre-vingt-treize : « Les siècles finissent par avoir une poche de fiel. Cette poche crève. C’est Marat. » Trop, c’est trop ! Et l’accusateur se retrouvera bientôt accusé, devant le Tribunal révolutionnaire.

« Au-delà de ce que propose Marat, il ne peut y avoir que délire et extravagance. »1305

Camille DESMOULINS (1760-1794). Le Vieux cordelier : journal politique (1825), Camille Desmoulins, Joachim Vlate

Marat joue le rôle du journaliste redresseur de torts et formateur de l’opinion publique, critiquant toujours tout et tous, voulant ouvrir les yeux, ne cessant de réclamer des têtes, inventant le langage même de la Terreur, cherchant à détruire tous ses adversaires au prix de n’importe quelle rumeur. En cela, il incarne le révolutionnaire type jusqu’à la caricature.

« Ici repose Marat, l’Ami du Peuple, assassiné par les ennemis du peuple, le 13 juillet 1793. »1520

Épitaphe sur la tombe de Marat. Marat, l’ami du peuple (1865), Alfred Bougeart

Rappelons que son journal s’intitulait L’Ami du peuple et que l’homme haï (et redouté) de ses confrères était idolâtré des sans-culottes. Une chanson en fait foi. « De l’aristocratie, / Marat fut la terreur, / De la démocratie, / Il fut le défenseur. / Du peuple, il fut le père, / L’ami le plus ardent, / Marat fut sur la terre / L’appui de l’indigent. », La Mort de Marat, chanson, 1793. Lamartine explique cette popularité de l’homme, dans son Histoire des Girondins : « Marat personnifiait en lui ces rêves vagues et fiévreux de la multitude qui souffre. Il introduisait sur la scène politique cette multitude jusque-là reléguée dans son impuissance. »

À sa mort, Hébert force encore le trait avec Le Père Duchesne, accusant les robespierristes d’être des « endormeurs » ! Hébertistes rime alors avec extrémistes – l’on parle aussi d’« Enragés ».

ROBESPIERRE

Avocat distingué, Incorruptible affiché, théorise et incarne la Révolution pure et dure, MAIS son manichéisme organise la Terreur dans les textes et dans les faits.

« Nous voulons substituer toutes les vertus et tous les miracles de la république à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie. »1278

ROBESPIERRE (1758-1794), Discours sur le gouvernement intérieur, Convention nationale, 1794. Histoire de la Révolution française (1823-1827), Adolphe Thiers, Félix Bodin

Tel est le programme radicalement révolutionnaire de l’Incorruptible. Mais la France, devenue politiquement républicaine, est encore moralement monarchique. Il faut donc aller plus loin, jusqu’au terme d’une révolution parfaite, achevée, excluant tout retour en arrière. Pour ce faire, il faut aussi changer les hommes, d’où la nouvelle religion de l’Être suprême.

« Celui qui a des culottes dorées est l’ennemi de tous les sans-culottes. Il n’existe que deux partis, celui des hommes corrompus et celui des hommes vertueux. »1502

ROBESPIERRE (1758-1794), au club des Jacobins, 8 mai 1793. Œuvres de Maximilien Robespierre (posthume, de 1912 à 1967)

Sans les nommer, l’Incorruptible dénonce les Girondins. Rappelons qu’ils sont issus de la même classe bourgeoise que les amis de Robespierre, et que celui-ci est toujours très élégamment vêtu. Ce manichéisme est donc simpliste, mais efficace. Il oppose les riches aux pauvres. Mais ce sectarisme mène fatalement au pire.

« Peuple, souviens-toi que si dans la République la justice ne règne pas avec un empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l’amour de l’égalité et de la patrie, la liberté n’est qu’un vain nom ! »1600

ROBESPIERRE (1758-1794), Convention, Discours du 26 juillet 1794. Grands moments d’éloquences parlementaire [en ligne], Assemblée nationale

C’est le 8 thermidor an II, veille de sa chute. Robespierre s’est fait discret, depuis quelques jours, et on l’attend. Cette longue péroraison est son « discours testament ». Il termine en menaçant : « Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps n’est point arrivé où les hommes de bien peuvent servir impunément la patrie : les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits, tant que la horde des fripons dominera. »
La Révolution ne finira jamais, si un théoricien d’une telle rigueur garde le pouvoir absolu de mettre ses principes en pratique. Cela vaut aussi pour son ami Saint-Just.

SAINT-JUST

La voix et le frère politique de Robespierre, le plus jeune théoricien de la Révolution, adepte du Bonheur sur la terre, MAIS menace de mort pour tous les enfants de cette Révolution.

« Le bonheur est une idée neuve en Europe. »1578

SAINT-JUST (1767-1794), Convention, Rapport du 3 mars 1794 (second décret de ventôse, le 13). Saint-Just et la force des choses (1954), Albert Ollivier

Devenu très jeune président de la Convention en février, il tente de donner au pouvoir révolutionnaire une base économique et sociale, par deux décrets de ventôse : sur la confiscation des biens des émigrés (26 février) et sur leur redistribution aux patriotes indigents (3 mars). « Que l’Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux ni un oppresseur sur le territoire français ; que cet exemple fructifie sur la terre ; qu’il y propage l’amour des vertus et le bonheur ! »

La citation, devenue célèbre, a une portée plus générale. Le « bonheur de tous » est inscrit comme un but dans la Déclaration des droits de 1789. La Déclaration d’Indépendance des États-Unis de 1776, encore plus explicite, fait de la recherche du bonheur un droit inaliénable des hommes, au même titre que la vie et la liberté.

Il y a pourtant un double paradoxe dans cette phrase : datée de cette période tragique de la Terreur, elle associe la notion de bonheur au personnage de Saint-Just qui n’en est pas le vivant symbole. Pas plus que Robespierre !

« Ce qui constitue une République, c’est la destruction totale de ce qui lui est opposé. »1576

SAINT-JUST (1767-1794), Convention, Rapport du 26 février 1794 (premier décret de ventôse). Histoire socialiste, 1789-1900, volume 4, La Convention (1908), Jean Jaurès

Le froid langage de la Terreur revient dans chaque discours. Edgar Quinet, l’un des (rares) historiens fascinés par le personnage qui prend une importance croissante aux derniers mois de la Révolution avec son ami Robespierre, écrit dans La Révolution : « Et Saint-Just, que n’était-il pas ? Accusateur, inquisiteur, écrivain, administrateur, financier, utopiste, tête froide, tête de feu, orateur, général, soldat ! […] Cela ne s’était pas vu depuis les Romains. »

« Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau. »1577

SAINT-JUST (1767-1794), Convention, Rapport du 26 février 1794 (premier décret de ventôse). Œuvres de Saint-Just, représentant du peuple à la Convention nationale (posthume, 1834), Saint-Just

Le mot sera repris en slogan et graffiti, par les étudiants de Mai 68. Il est lourd de menaces, pour les enfants de la Patrie, en 1794. Particulièrement visés par Saint-Just, les opposants à son ami Robespierre qui s’apprête à frapper sur sa gauche, puis sur sa droite. Le coup d’état de Thermidor va mettre fin à cette escalade de la violence.

Le marquis de LA FAYETTE

« Héros des Deux-Mondes » à moins de vingt ans, commandant de la garde nationale et créateur de la cocarde tricolore au lendemain du 14 juillet, MAIS traître à la Révolution, il passe aux ennemis Autrichiens.

« Les relations républicaines me charmaient. »1224

LA FAYETTE (1757-1834), profession de foi adolescente. Mémoires, correspondance et manuscrits du général Lafayette (posthume, 1837)

Fin de l’Ancien Régime. Issu d’une riche famille dont la noblesse remonte au XIe siècle, orphelin à 13 ans, il se veut militaire, ambitieux, mais pas courtisan. Il quitte une bonne place à la cour, pour s’engager dans l’aventure américaine avec les premiers volontaires français. Contre l’avis de sa famille et du roi, à 19 ans, il s’embarque à ses frais sur une frégate et débarque en Amérique en juin 1777, pour se joindre aux troupes de Virginie. Nommé « major général », le jeune marquis paie de sa personne au combat. Toujours charmé par les relations républicaines, il s’enthousiasme pour l’égalité des droits, le civisme des citoyens, avec l’intuition de vivre un événement qui dépasse les frontières de ce pays.

« Voici une cocarde qui fera le tour du monde. »1336

LA FAYETTE (1757-1834), 17 juillet 1789. Petite histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours (1883), Victor Duruy

Auréolé de son aventure américaine, le « Héros des deux mondes » est nommé commandant de la garde nationale le 15 juillet (le lendemain de la prise de la Bastille). Il prend la cocarde bleue et rouge aux couleurs de Paris, y joint le blanc, couleur du roi et présente cette cocarde tricolore à Louis XVI, venu « faire amende honorable » à l’Hôtel de Ville de Paris. Le roi met la cocarde à son chapeau et, par ce geste, reconnaît symboliquement la Révolution.

« On se défendra, Monsieur, et tant qu’il restera en France un pouce de terrain libre, et un homme pour le disputer, c’est là que vous me trouverez. »1414

LA FAYETTE (1757-1834), Lettre autographe à Dumouriez, 29 mai 1792. La Révolution française [exposition], janvier-mars MCMXXVIII (1928), Bibliothèque nationale (France)

La France a déclaré la guerre le 20 avril 1792 au nouvel empereur d’Autriche François II, 24 ans, neveu de Marie-Antoinette, devenu empereur du Saint Empire romain germanique à la mort de son père. Il exige le rétablissement des droits féodaux en Alsace et l’abolition du nouveau droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Casus belli pour la France révolutionnaire.

Il y a divergence sur la conduite des opérations militaires : La Fayette, général en chef de l’armée du Centre (puis du Nord) est partisan d’une guerre énergique, à l’inverse de Dumouriez, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement girondin. Il existe surtout un dissentiment politique :

La Fayette, partisan d’une monarchie libérale, a quitté le club des Jacobins (où reste Dumouriez) pour le club des Feuillants où se retrouvent les modérés.

MAIS en août 1792, dans la nuit du 18 ou 19, La Fayette passe à l’ennemi autrichien. Cela vaut trahison.

« J’ai pu me tromper, mais je n’ai jamais trompé personne. »

Citation attribuée à La Fayette

Dumouriez démissionne de son poste de ministre et remplace La Fayette à la tête de l’armée du Nord. Mais tout va mal, Verdun vient de capituler, après deux jours de siège : les Prussiens sont accueillis avec des fleurs par la population royaliste. C’est dire l’émotion chez les révolutionnaires à Paris !

« La patrie est en danger » et Danton fait son grand discours : « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France est sauvée ». 20 septembre 1792, Valmy, première victoire de la jeune République, est véritablement un miracle. Quant à la trahison de La Fayette, elle fit l’objet de discussions sans fin, dans la France révolutionnaire comme chez les historiens. La Fayette est un républicain modéré, resté fidèle à son roi – comme tous les monarchistes constitutionnels. Ce genre de cas de conscience est fréquent, mais les titres de gloire du Héros des Deux mondes et sa popularité rendent le cas « exemplaire ».

Il faut plus que jamais contextualiser l’événement :
10 août 1792, le peuple de Paris s’empare du palais des Tuileries où se trouve le Roi.
Le 12, La Fayette apprend la situation et fait arrêter les trois commissaires délégués pour le faire rentrer à Paris.
Le 13, Louis XVI et sa famille sont incarcérés à la prison du Temple.
Le 15, La Fayette tente vainement de rallier à sa cause ses soldats au QG de Sedan.
Le 17, l’assemblée déclare La Fayette « hors la Loi » et envoie trois nouveaux commissaires pour l’arrêter.
Le 18, Dumouriez le remplace.
Le 19, il passe la frontière belge avec une vingtaine d’officiers de son état-major. Arrêté par les Autrichiens, il déclare ne pas être émigré et vouloir se rendre en pays neutre, mais il est transféré à la citadelle d› Olmutz.

Il reste en captivité (dans des conditions très dures) jusqu’en 1797 et en exil en Hollande jusqu› en 1801, Bonaparte lui permettant de rentrer en France.

Laissons la parole à Michelet : « La Fayette ne semblait voir d’ennemi que les Jacobins. Il appelait son armée à défaire le 10 août, à rétablir le roi… Il n’y a aucun exemple d’une telle infatuation. Heureusement il ne trouva aucun appui dans son armée… Les Autrichiens lui rendirent le service essentiel de l’arrêter et par-là̀le réhabilitèrent. » Arrêté par les Français, il aurait été guillotiné. Michelet lui reconnaît un vrai courage physique, mais une intelligence médiocre qui l’expose à toutes les manipulations.

La Fayette fut élu député à la Chambre des Cent-Jours et après Waterloo, il poussa ses collègues à réclamer l‘abdication de l’empereur qui l’accusa explicitement de « trahison renouvelée ». D’après le Mémorial de Sainte-Hélène, Napoléon voyait en lui « un niais que sa bonhomie politique devait rendre constamment dupe des hommes et des choses. »

Reste un fait historique majeur, à porter incontestablement au crédit du personnage :

« La Fayette, nous voici ! »2602

Colonel Charles E. STANTON (1859-1933), Cimetière de Picpus (Paris), 4 juillet 1917. Également attribué au général Pershing (1860-1948). La Fayette, nous voici ! : l’entrée en guerre des États-Unis, avril 1917 (2007), Ministère de la Défense

Phrase prononcée le jour de la fête nationale des États-Unis (Independence Day), sur la tombe de La Fayette, volontaire dans la guerre d’Indépendance américaine en 1777. La solidarité franco-américaine va de nouveau jouer, dans la défense de la liberté.

La REVOLUTION

Époque symbolique de notre Histoire, la plus brève et la plus commentée, encensée par certains, MAIS rejetée par d’autres avec des arguments également valables.

Liberté, Égalité, Fraternité.1266

Antoine François MOMORO (1756-1794), slogan révolutionnaire

Libraire imprimeur à Paris, « premier imprimeur de la liberté », il se prétend inventeur de cette devise. C’est lui qui obtient de Pache, maire de Paris, qu’elle figure sur les façades des édifices publics. Au fil de la Révolution, la liberté, revendication venue du siècle des Lumières, et l’égalité – celle des droits plus que des conditions – vont inspirer les révolutionnaires, pour le meilleur et parfois pour le pire. La fraternité restera la parente pauvre de cette trinité de concept jusqu’au socialisme du XIXe siècle. Le triple principe ne sera inscrit dans une constitution française qu’en 1848. Mais cette « sainte trinité » résume et symbolise la Révolution.

« Les mots ! Les mots ! On a brûlé au nom de la charité, on a guillotiné au nom de la fraternité. Sur le théâtre des choses humaines, l’affiche est presque toujours le contraire de la pièce. »1267

Edmond de GONCOURT (1822-1896) et Jules de GONCOURT (1830-1870), Idées et Sensations (1866)

Cette vérité vaut sous la Révolution plus qu’en toute autre époque de notre histoire de France. D’où le nombre considérable de (belles ou très belles) citations, parallèlement au nombre de victimes, guillotinées, massacrées ou tuées au cours des guerres civiles et étrangères. Le « théâtre » révolutionnaire est un grand spectacle politique et humain qui passionne toujours les historiens et un vaste public.

« La Révolution française est le plus puissant pas du genre humain depuis l’avènement du Christ. »1631

Victor HUGO (1802-1885), Les Misérables (1862)

Conscience politique de son siècle, homme de cœur et sensibilité de gauche, il aime d’autant plus la Révolution (et l’Empire) qu’il est déçu par les princes qui gouvernent au XIXe siècle et par les révolutions qui l’agitent.

« Commémorer la Révolution française est un peu comme célébrer le jour où on a attrapé la scarlatine. »1630

Léon DAUDET (1867-1942). Le Nouvel Observateur (1989), Pierre Chaunu

Journaliste, écrivain et député de droite, collaborateur de Charles Maurras à l’Action française sous la Troisième République, cité par Pierre Chaunu, historien résolument conservateur.

« Il y a deux moyens sûrs pour ne rien comprendre à la Révolution française, c’est de la maudire ou de la célébrer. »1639

François FURET (1927-1997), La Révolution française (1965), écrit avec Denis Richet

Laissons le mot de la fin à l’un de nos historiens contemporains qui réussit le mieux à éclairer dans toute sa richesse, sa diversité, sa complexité, cette Révolution française qui divise toujours les esprits et les cœurs : « Ceux qui la maudissent sont condamnés à rester insensibles à la naissance tumultueuse de la démocratie. Ils seraient pourtant bien en peine de proposer à nos sociétés d’autres principes fondateurs que la liberté et l’égalité. Ceux qui la célèbrent sont incapables d’expliquer ni même d’apercevoir ses tragédies, sauf à les couvrir de l’excuse débile des « circonstances ». Ils restent aveugles à l’ambiguïté constitutive de l’événement, qui comporte à la fois des droits de l’homme et la Terreur, la liberté et le despotisme. »

Lire la suite : le Musée français des statues en péril, du Premier Empire à la Troisième République

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