Napoléon, super-star de l'histoire (1er épisode : autoportrait et entrée dans l’Histoire) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

La question n’est pas : faut-il commémorer le bicentenaire de sa mort ? Évidemment oui !!!

Mais comment commémorer ? En disant « tout », la légende dorée du héros et la légende noire de l’Ogre corse, ses convictions proclamées et ses doutes avoués, ses contradictions évidentes et ses pensées intimes, avec ce sens du Destin aussi fort que sa superstition de Corse : « N’est-ce pas que je suis de la poule blanche ! » dit-il à Mme Mère, ayant échappé par miracle à l’attentat de la rue St Nicaise (22 morts et  46 immeubles détruits, Noël 1800).

Autre pari, résumer cette page capitale du récit national en un édito de quatre semaines, tout en paroles et en actions, plus un autoportrait en dix citations : aller à l’essentiel, avec quelques détails et anecdotes peu connues. Libre à vous de plonger ensuite dans la bibliographie pléthorique, pour analyser une bataille (Austerlitz ou Waterloo), une institution (Code Civil ou Légion d’honneur), explorer les arcanes du personnage plus complexe que nature, passer en revue les partenaires amis ou ennemis, civils ou militaires, interroger les grands témoins (Talleyrand, Chateaubriand), pénétrer les coulisses d’une vie privée tumultueuse entre sa grande famille, ses deux épouses, l’Aiglon adoré, une mère au fort caractère… et cette misogynie maintes fois affichée.

La forme de l’Histoire en citations s’impose plus que jamais : la Chronique rebondit de mot en mot, l’histoire galope avec cet acteur aussi doué pour le Verbe que pour l’Action.

« Quel roman que ma vie ! » dit le vaincu à Sainte-Hélène. Il pèche par modestie ! Sa vie est une épopée que nul auteur n’aurait imaginée, une tragicomédie dont Pie VII donne la clé, qualifiant l’adversaire en deux mots : « Commediante ! Tragediante !  » (cité par Vigny). Napoléon a fasciné tous les témoins, les historiens et le monde entier. Laissons le mot de la fin (provisoire) à Chateaubriand, son grand opposant : « Cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme. »

La légende suivra, nourrie par le Mémorial de Sainte-Hélène et la nostalgie du siècle, les chansons populaires de Béranger, les pages d’Hugo fasciné par le héros.

L’Histoire rebondit avec le Second Empire : Louis-Napoléon Bonaparte s’inspire de l’illustre ancêtre et le Nom lui permet d’accéder au pouvoir. Jusqu’à la chute, c’est un copié-collé de la geste napoléonienne, sans légende et le génie en moins.

Ces citations sont tirées de notre Chronique de citations sur le Directoire, le Consulat et l’Empire (tome 6).

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Première semaine –autoportrait et entrée dans l’Histoire.

AUTOPORTRAIT en DIX MOTS.

« On ne conduit le peuple qu’en lui montrant un avenir : un chef est un marchand d’espérances. »1768

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Maximes et pensées

Précisant cette pensée, il dira aussi : « L’imagination gouverne le monde » (Mémorial). Et en 1800 : « Je ne suis qu’un magistrat de la République qui n’agit que sur les imaginations de la nation ; lorsque ce moyen me manquera, je ne serai plus rien ; un autre me succédera. » Et encore : « On ne peut gouverner l’homme que par l’imagination ; sans l’imagination, c’est une brute ! Ce n’est pas pour cinq sous par jour ou pour une chétive distinction que l’on se fait tuer ; c’est en parlant à l’âme que l’on électrise l’homme. »

Ce message a dû plaire au général de Gaulle, admirateur déclaré de l’empereur.

« L’armée, c’est la nation. »1762

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Premier Consul, au Conseil d’État, 4 mai 1802. Dictionnaire des citations françaises, Le Robert

C’est d’abord un militaire, avant de devenir homme d’État. Entré à l’école militaire de Brienne à 9 ans (comme boursier) quand la Révolution commence, il a le grade de lieutenant d’artillerie (son arme préférée) à 19 ans. Dès que la France entre en guerre en 1792, il se révèle à la fois stratège et chef surdoué, promu chef de brigade à 24 ans, « à cause du zèle et de l’intelligence dont il a fait preuve » au siège de Toulon (1793), reprenant la ville qui s’était livrée aux Anglais. Fait caporal à Lodi (1796), il gardera le surnom de Petit Caporal parmi les soldats.

Ses campagnes d’Italie et d’Égypte apportent la gloire au jeune général, sous le Directoire. Premier Consul, il combat avec passion à la tête de ses hommes. L’Empire sera placé sous le signe des guerres qui s’enchaînent inéluctablement, des plus éclatantes victoires aux plus dramatiques défaites, entre légende dorée et légende noire de Napoléon toujours combattant. Intrépide, il s’affiche au premier rang, passe les ponts dans les bataillons de pointe. Son  cheval meurt sous lui à plusieurs reprises, il reçut des balles dans la botte ou le pied : « Un homme comme moi se soucie peu de la vie. » La force de l’armée, c’est d’abord Napoléon.

« Si vous ôtez la foi au peuple, vous n’avez que des voleurs de grand chemin. »1761

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Pensées politiques et sociales de Napoléon (1969)

Cette idée qui lui est chère explique la politique religieuse dès le Consulat : « Comment avoir de l’ordre dans un État sans une religion ? » dit le Premier Consul à Roederer (juillet 1800). « Il n’y a pas de bonne morale sans religion […] une société sans religion est comme un vaisseau sans boussole » (juin 1800, aux curés de Milan). Il confirme ensuite : « Nulle société ne peut exister sans morale. Il n’y a pas de bonne morale sans religion. Il n’y a donc que la religion qui donne à l’État un appui ferme et durable » (Maximes et pensées).

Voltaire ne pensait pas autrement.

« Je suis né et construit pour le travail, je ne connais pas chez moi la limite de mes forces. »1777

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Œuvres du comte P. L. Roederer : histoire contemporaine, 1789-1815 (1854), Pierre Louis Roederer

Infatigable dans son cabinet, épuisant ses collaborateurs, surprenant ses ministres, dormant quatre heures et travaillant dix-huit heures par jour. En campagne, il passe des journées entières à cheval, peut rester des nuits sans dormir, n’ayant besoin pour récupérer que de brèves siestes – on en reconnaît aujourd’hui les vertus.

Seul défaut de la cuirasse, hypothèse de médecins : une hépatite chronique d’origine paludéenne (responsable de ce teint jaune dès sa jeunesse). Il meurt à 52 ans, vraisemblablement d’un cancer à l’estomac (comme son père). On parle d’une épilepsie dès sa jeunesse, comme chez l’empereur romain César. Mais on se plaît peut-être à charger le tableau. En tout cas, la force de la volonté est infinie, presque sans faille : « Napoléon, c’est un professeur d’énergie ! » (Maurice Barrès).

« Je suis annulé de la nature humaine ! j’ai besoin de solitude et d’isolement ; la grandeur m’ennuie ; le sentiment est desséché ; la gloire est fade ; à 29 ans, j’ai tout épuisé. »1767

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre à Joseph Bonaparte, Le Caire 25 juillet 1799. Dictionnaire des citations françaises, Le Robert

C’est moins un mot historique (après la victoire d’Aboukir dans la campagne d’Égypte qui d’ailleurs finit mal) qu’un diagnostic de dépression nerveuse – brève, il va aussitôt quitter l’Égypte et rentrer à Paris pour préparer son coup d’État.

Hyperactif quasi maladif, infatigable battant, il songe au suicide la première fois à 17 ans. Il fera plusieurs tentatives, à Arcis-sur-Aube (1814) où il se bat, à Fontainebleau après l’abdication où il use du poison, puis à l’île d’Elbe, lieu du premier exil, avant de reprendre courage. Brèves faiblesses d’un homme fort.

« Le cœur d’un homme d’État doit être dans sa tête. »1771

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

Priorité donnée à la raison, à l’intelligence : « J’ai toujours aimé l’analyse : « pourquoi » et « comment » sont des questions si utiles qu’on ne saurait trop se les poser. » Il fait quand même la part des choses : « Il faut donner les deux tiers à la raison, et l’autre tiers au hasard. Augmentez la seconde fraction, vous serez téméraire ; augmentez la première, vous serez pusillanime. »

Emmanuel Augustin Dieudonné, comte de Las Cases, est nommé chambellan et comte d’Empire en 1810. Après la seconde abdication de Napoléon en 1815, il sera son compagnon à Sainte-Hélène durant dix-huit mois, notant  précieusement les propos de l’illustre exilé. Le Mémorial est une contribution à l’histoire, mais aussi à la légende napoléonienne. Les deux se confondent, dans ce cas.

« On gouverne mieux les hommes par leurs vices que par leurs vertus. »1773

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Maximes et pensées

L’empereur est sans illusion sur la nature humaine. « J’ai fait des courtisans, je n’ai jamais prétendu me faire des amis. » Les vraies fidélités, il les trouvera dans la Grande Armée, chez ses généraux comme chez les soldats.

« Je sais, quand il le faut, quitter la peau du lion pour prendre celle du renard. »1775

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémoires du prince de Talleyrand (posthume, 1891)

Talleyrand eu tout loisir d’observer l’homme du Directoire jusqu’à la fin de l’Empire, et d’apprécier en connaisseur ses talents.

Napoléon est né sous le signe astral du lion, le 15 août 1769. Pour compléter le bestiaire napoléonien, il a pris pour symboles l’aigle impérial et les abeilles qui renvoient à l’Antiquité romaine.

« Quand j’ai besoin de quelqu’un, je n’y regarde pas de si près, je le baiserais au cul. »1774

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémoires du général de Caulaincourt, duc de Vicence, grand écuyer de l’empereur (posthume, 1933)

Étonnante parole, aveu rarement cité et parfaitement sourcé. Caulaincourt est un témoin fiable, aide de camp de Bonaparte en 1802, ambassadeur en Russie de 1807 à 1811.

« Les femmes sont l’âme de toutes les intrigues, on devrait les reléguer dans leur ménage, les salons du gouvernement devraient leur être fermés. »1779

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre du jeune général à son frère Joseph, 8 septembre 1795. Dictionnaire des citations françaises, Le Robert

On croirait entendre le cardinal de Richelieu. Et dans le même esprit : « Mieux vaut que les femmes travaillent de l’aiguille que de la langue, surtout pour se mêler des affaires politiques. »

Sa misogynie est bien connue. Elle a des conséquences juridiques, dans le Code civil : la femme vit sous la tutelle du mari, qui peut l’envoyer en prison si elle commet un adultère. Un homme dans la même situation sera puni d’une simple amende. Même inégalité de traitement en matière de divorce : pour l’obtenir, la femme doit établir que son époux a établi sa concubine au foyer commun. Par ailleurs, l’instruction est réservée aux hommes, dans les lycées et à l’Université.

Bien que misogyne, il aura beaucoup de maîtresses, mais ce n’est pas un bon amant – homme trop pressé, il n’ôte même pas ses bottes. Il a aimé passionnément sa première femme – Joséphine qui l’a beaucoup trompé - et très peu la seconde, Marie-Louise qui lui a quand même fait un fils adoré, l’Aiglon.

CHRONIQUE.

Fin du SIÈCLE DES LUMIÈRES.

« L’île de Corse […] j’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera l’Europe. »1166

Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778), Du contrat social (1762)

Six ans après, au terme d’une longue guerre, les Génois qui occupent l’île depuis le XIIIe siècle devront la vendre à la France. Un an plus tard, en 1769, Napoléon Bonaparte y naîtra. Voilà pourquoi cette phrase du Contrat prend valeur de citation.

« Corse de caractère et de nation, ce jeune homme ira loin, s’il est favorisé par les circonstances. »1239

Avis du professeur d’histoire de Napoléon Bonaparte en 1785. Histoire de la vie politique, militaire et privée de Napoléon Bonaparte (1825), L.-E. Chennechot

L’élève officier de 16 ans n’est pourtant classé que 42e sur une promotion de 58 et affecté comme sous-lieutenant d’artillerie. Ce professeur d’histoire est quand même bon devin quant à la suite des événements.

RÉVOLUTION (1789-1795)

« Les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle. »1766

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Discours de Lyon, 1791

Voici les premiers mots que l’histoire retient du futur empereur.

Bonaparte, 22 ans, lieutenant d’artillerie, participe au concours ouvert par l’Académie de Lyon. Le thème : l’éducation à donner aux hommes pour les mettre sur le chemin du bonheur – d’où l’autre nom du « Discours sur le bonheur ».

Bonaparte condamne la monarchie absolue et trouve bien des vertus au philosophe des Lumières qu’il traitera ensuite de « fou » dangereux pour la société : « Ô Rousseau, pourquoi faut-il que tu n’aies vécu que soixante ans ! Pour l’intérêt de la vertu, tu eusses dû être immortel. » C’est le style de l’époque. Mais le talent d’expression et l’ambition évidente donnent cette phrase prémonitoire que n’aurait pas désavouée Hugo ou Chateaubriand.

Du chef de brigade à l’empereur déchu, l’aventure va durer vingt-deux ans. C’est assez pour en faire l’un des personnages les plus célèbres au monde, « le plus grand héros de tous les temps » pour l’Encyclopædia Britannica qui ne peut pas être accusée de chauvinisme, vu les rapports détestables entre la France et l’Angleterre à cette époque. L’autre Français le plus célèbre le compare aux plus grands : « Qu’est-ce donc que cette chose dont parle Alexandre lorsqu’il évoque sa destinée, César sa chance, Napoléon son étoile ? Qu’est-ce donc sinon la confiance qu’ils avaient tous les trois dans leur rôle historique ? » (Charles de Gaulle, Mémoires).

« Il n’y a que deux espèces de plans de campagne, les bons et les mauvais. Les bons échouent presque toujours par des circonstances imprévues qui font souvent réussir les mauvais. »1561

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Correspondance (posthume)

Le capitaine Bonaparte, chef d’artillerie, entre à 24 ans dans l’histoire au siège de Toulon : les Anglais occupaient la ville, reprise à l’ennemi le 18 décembre 1793.

« Bien, je n’aurai pas besoin de sable. »1562

Andoche JUNOT (1771-1813), au siège de Toulon, décembre 1793. Biographie des contemporains (posthume, 1824), Napoléon

Debout sur le parapet, Bonaparte encourage les artilleurs et dirige leur tir. Il demande un secrétaire sachant écrire sous sa dictée, un jeune sergent se présente. En train de prendre note quand un boulet lancé par les batteries anglaises tombe à deux mètres et les couvre de terre, lui et son papier, il fait preuve d’un sang-froid qui plaît au témoin de cette scène. La réplique nous rappelle qu’à l’époque, on séchait l’encre avec du sable.

Bonaparte prendra le jeune homme comme aide de camp, en 1794. L’intrépide « Junot la Tempête » le suivra dans la campagne d’Égypte, en attendant l’Empire et d’autres campagnes, heureuses et malheureuses.

« Dans un état révolutionnaire, il y a deux classes, les suspects et les patriotes. »1280

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), aux représentants en mission Salicetti, Albitti et Laporte, 1794. Mémoires de M. de Bourrienne, ministre d’État : sur Napoléon, le Directoire, le Consulat, l’Empire et la Restauration (1829), Louis Antoine Fauvelet de Bourrienne

Le jeune lieutenant, nommé général de brigade et commandant d’artillerie à l’armée d’Italie, s’est rangé du côté des patriotes. Ce qui le met logiquement au nombre des suspects, après la chute de Robespierre. Il fera un bref séjour en prison, avant la plus fulgurante carrière de notre histoire.

DIRECTOIRE (1795-1799)

« Vous n’avez ni souliers, ni habits, ni chemises, presque pas de pain, et nos magasins sont vides ; ceux de l’ennemi regorgent de tout. C’est à vous de les conquérir. Vous le voulez, vous le pouvez, partons ! »1656

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), à ses soldats, Toulon, 29 mars 1796. L’Europe et la Révolution française, Cinquième partie, Bonaparte et le Directoire (1903), Albert Sorel

Nommé à 26 ans général en chef de l’armée d’Italie par le Directoire, il tient ce langage le jour même de son arrivée devant Toulon.

C’est le début de la (première) campagne d’Italie : Carnot, l’« Organisateur de la victoire » sous la Révolution, devenu l’un des cinq Directeurs au pouvoir, a envoyé le général Bonaparte pour retenir en Italie une partie de l’armée autrichienne – simple opération de diversion, ce qui explique l’intendance déplorable. Et c’est le commencement d’une irrésistible ascension.

Ce très jeune général en chef a déjà l’art de galvaniser ses troupes – vagabonds en guenilles dont il va faire des soldats victorieux face à des armées supérieures en nombre – avec les mots dictés par les circonstances : « Votre patience à supporter toutes les privations, votre bravoure à affronter tous les dangers excitent l’admiration de la France ; elle a les yeux tournés sur vos misères… »

« Soldats, vous avez en quinze jours remporté six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, plusieurs places fortes, conquis la partie la plus riche du Piémont ; vous avez fait quinze mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes. […] Mais soldats vous n’avez rien fait puisque […] ni Turin, ni Milan ne sont à vous. »1657

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), à l’armée d’Italie, Proclamation de Cherasco, 26 avril 1796 (7 floréal an IV). Histoire de la Révolution française (1823-1827), Adolphe Thiers, Félix Bodin

Le jeune général réussit, dans cette campagne d’Italie, à imposer son autorité sur l’armée française, 38 000 hommes mal vêtus, mal nourris, qui vont voler de victoire en victoire. Bonaparte en Italie, c’est le prélude de l’épopée napoléonienne. Et toujours cet art oratoire, ces mots forts et vrais qui galvanisent ses hommes, parce qu’ils se sentent compris de ce chef qui partage leur sort : « Vous avez gagné des batailles sans canons, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. » Ce sont les premiers mots du premier des grands textes du genre, l’un des plus célèbres, parfaitement authentique.

Au même moment, Bonaparte envoie son aide de camp, Murat, porter solennellement au Directoire 21 drapeaux pris sur l’ennemi. Ce qui fait forte impression. Annonce des victoires, compte rendu des batailles, détail des proclamations, tout est communiqué à Paris par les journaux d’une propagande bien organisée.

« Peuples de l’Italie, l’armée française vient rompre vos chaînes ; le peuple français est l’ami de tous les peuples […] et nous n’en voulons qu’aux tyrans qui vous asservissent. »1658

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), à l’armée d’Italie, Proclamation de Cherasco, 26 avril 1796 (7 floréal an IV). L’Europe et la Révolution française, Cinquième partie, Bonaparte et le Directoire (1903), Albert Sorel

Derniers mots du général à ses soldats de l’armée d’Italie, de son quartier général. Mais la fin du message est destinée aux Italiens.

C’est encore le langage des révolutionnaires appelant les peuples voisins à l’indépendance et à la liberté. C’est aussi celui du nouveau héros qui se donne pour mission d’être le bienfaiteur de l’humanité - avec ces 38 000 hommes mal vêtus, mal nourris, mais soudain métamorphosés.

L’offensive rapide a réussi : le roi de Sardaigne doit signer avec Bonaparte l’armistice de Cherasco, le 28 avril 1796. Et Bonaparte, à cette occasion, prouve ses talents de négociateur.

« Un jeune homme de vingt-six ans se trouve avoir effacé en une année les Alexandre, les César, les Annibal, les Frédéric. Et, comme pour consoler l’humanité de ces succès sanglants, il joint aux lauriers de Mars l’olivier de la civilisation. »1647

STENDHAL (1783-1842), Vie de Napoléon (posthume)

Engagé dans l’armée de Bonaparte, le futur écrivain découvre l’Italie avec un émerveillement dont son œuvre sera plus tard le reflet. Il écrit cet essai à Milan en 1817-1818, pour répondre à Mme de Staël : dans ses Considérations sur la Révolution française, elle attaquait l’homme à qui Stendhal voue une véritable passion. Ce qui n’exclut pas la critique. Stendhal consacrera à l’empereur un second essai, Mémoires sur Napoléon (1836-1837).

« Chacun de ses pas désormais est marqué par une parole, par un de ces mots historiques qu’on retient parce qu’il est éclairé de gloire. »1659

Charles-Augustin SAINTE-BEUVE (1804-1869), Causeries du lundi, volume I (1857), 17 décembre 1849

Sainte-Beuve juge ici de Napoléon Bonaparte en critique littéraire, même s’il replace le discours en situation historique : « Henri IV avait eu des traits d’esprit, des saillies heureuses que répétaient Grillon et les gentilshommes ; mais, ici, il fallait une éloquence à la hauteur nouvelle des grandes opérations, à la mesure de ces armées sorties du peuple, la harangue brève, grave, familière, monumentale. Du premier jour, au nombre de ses moyens de grande guerre, Napoléon trouva celui-là. »

Relisant ses proclamations, exilé à Sainte-Hélène à la fin de sa vie, l’empereur a murmuré devant Las Cases : « Et ils ont osé dire que je ne savais pas écrire ! »

« Le Directoire est persuadé, citoyen général, que vous regardez la gloire des beaux-arts comme attachée à celle de l’armée que vous commandez. L’Italie leur doit en grande partie ses richesses et son illustration ; mais le temps est arrivé où leur règne doit passer en France pour affermir et embellir celui de la liberté. »1660

Le Directoire exécutif au Général en chef Bonaparte, Lettre du 7 mai 1796, 18 floréal an IV. Correspondance inédite officielle et confidentielle de Napoléon Bonaparte (1809), Napoléon Ier, Charles-Théodore Beauvais de Préau

Cette campagne d’Italie rapporte beaucoup d’œuvres d’art à la France. Tableaux de Vinci, Corrège, Michel-Ange, Rubens, vases sacrés, trésors de paroisses et de couvents, madones et saints emballés, déballés… admirés ! Le bourgeois trouve « très convenable et très économique de ne pas être obligé de faire le voyage d’Italie pour voir des monuments qui ne seront nullement déplacés à Paris » (Albert Sorel, Bonaparte en Italie).

« Je me regardai pour la première fois non plus comme un simple général, mais comme un homme appelé à influer sur le sort des peuples. Je me vis dans l’histoire. »1662

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), au soir de Lodi, 10 mai 1796. Le Manuscrit de Sainte-Hélène, publié pour la première fois avec des notes de Napoléon (1821), Jacob Frédéric Lullin de Châteauvieux

Première victoire décisive sur les Autrichiens : « C’est le succès qui fait les grands hommes ! » dira plus tard Napoléon Ier. À Lodi, le tacticien prend les dimensions d’un stratège. Et le Petit Caporal corse, ce « bâtard de Mandrin », brocardé, utilisé par les politiques (Barras en tête), a soudain conscience de son destin.

La métamorphose a frappé ses biographes et sans doute aussi les contemporains. Six mois plus tard, la victoire de Bonaparte au pont d’Arcole est le titre et le sujet du plus célèbre tableau d’Antoine-Jean Gros, élève de David, jeune peintre inspiré par son modèle et qui affiche clairement l’image du héros, à la fois classique et romantique, étonnamment contemporain.

« Les armées victorieuses […] reculent nos limites jusqu’aux barrières que la nature nous a données. »1663

Lazare CARNOT (1753-1823), après la victoire de Lodi du 10 mai 1796. Réimpression de l’ancien Moniteur : Directoire exécutif (1863), A. Ray

Ainsi parle l’« Organisateur de la victoire » qui est encore membre du Directoire, avant d’être éliminé – puis rappelé par Bonaparte comme ministre de la Guerre en 1800. Lodi est une date pour Bonaparte, mais aussi pour la France, dans une campagne d’Italie mémorable. Selon Denis Richet dans le Dictionnaire critique de la Révolution française, « les frontières naturelles : non une tradition politique, mais une passion dont on peut certes déceler des sources dans l’ancienne France, mais à qui seule la Révolution a donné une puissance explosive ».

Les conquêtes napoléoniennes montreront que la victoire rend malheureusement irrésistible la tentation de franchir ces limites naturelles, en débordant sur les Pays-Bas, la rive gauche du Rhin, le Piémont et la Toscane.

« Napoléon vole comme l’éclair et frappe comme la foudre. Il est partout et il voit tout. Il sait qu’il est des hommes dont le pouvoir n’a d’autres bornes que leur volonté, quand la vertu des plus sublimes vertus seconde un vaste génie. »1649

La France vue de l’armée d’Italie, 1797

Journal créé par Bonaparte qui a déjà compris l’importance de la propagande et la nécessité de se créer une légende. C’est son deuxième journal, après le Courrier de l’armée d’Italie, largement diffusé en France pour exalter les exploits d’un jeune général encore inconnu, suivi par le Journal de Bonaparte et des hommes vertueux, qui pousse plus loin encore le culte du héros.

Cette propagande est financée par le butin de l’armée d’Italie, pendant la campagne. Napoléon empereur aura une maîtrise parfaite de cette « communication médiatique ».

« Vos intérêts sont ceux de la République, votre gloire celle de la nation entière. Vous êtes le héros de la France. »1665

Lazare CARNOT (1753-1823), Lettre au général Bonaparte, 3 janvier 1797. L’Europe et la Révolution française, Cinquième partie, Bonaparte et le Directoire (1903), Albert Sorel

Cette lettre du Directeur exprime l’opinion générale devant les victoires de Bonaparte en Italie. L’historien Albert Sorel dresse le panorama des conquêtes intérieures du futur maître de la France : « Bonaparte gagnera les paysans et les bourgeois par la sécurité du travail, la garantie de l’ordre, la jouissance assurée des biens nationaux, le Code civil, une administration vigilante, une justice égale pour tous ; il tiendra les anciens Jacobins par la crainte de la contre-révolution ; il se les associera en leur distribuant ce qu’ils aiment par-dessus tout, l’exercice du pouvoir ; il tiendra les anciens nobles par un bonheur qu’ils ne connaissent plus : vivre dans leur maison, retrouver leurs familles, refaire leur fortune ; l’armée par les grandeurs, les richesses, les enivrements de la conquête, les délices de la paix ; tous par l’illusion de cette paix glorieuse et de la France prospère dans les frontières de la Gaule. »

« Mon pouvoir tient à ma gloire, et ma gloire aux victoires que j’ai emportées. Ma puissance tomberait si je ne lui donnais pour base encore de la gloire et des victoires nouvelles. La conquête m’a fait ce que je suis, la conquête seule peut me maintenir. »

Napoléon BONAPARTE (1769-1821) en 1797. Cité dans les Mémoires de Roederer

Étonnante prescience de son destin et surprenante lucidité.  Â 28 ans, il a déjà conscience du cercle vicieux dans lequel il sera fatalement entraîné.

« Quelle belle tête il a ! C’est pur, c’est grand, c’est beau comme l’antique ! C’est un homme auquel on aurait élevé des autels dans l’Antiquité […] Bonaparte est mon héros. ».

Jacques-Louis DAVID (1748-1825), cité par Étienne-Jean Delécluze, Louis David, son école et son temps : Souvenirs par E.J.Delécluze

Le charisme évident du personnage est salué par l’artiste le plus admiré, envié et haï de son temps. Il confie ce coup de foudre aux élèves de son atelier, en 1797. Peintre officiel de la Révolution et chef de file du mouvement néo-classique, il souhaite faire le portrait du nouveau héros– resté inachevé, au Louvre. Il sera nommé « Premier peintre » en 1804, année où il réalise Le Sacre de Napoléon, gigantesque fresque qui comble tous les désirs de l’empereur. Leurs relations seront parfois tendues, y compris pour des questions d’argent. David fait payer son génie très cher et l’État est rarement bon payeur.

« Nous vous avons donné la liberté ; sachez la conserver. »1666

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Proclamation au peuple cisalpin, Quartier général de Milan, 11 novembre 1797. Œuvres de Napoléon Bonaparte (posthume, 1822), Napoléon Empereur

La campagne d’Italie est achevée. En un an, le jeune général a détruit quatre armées autrichiennes, donné à la France une partie du Piémont, fondé deux républiques en Lombardie, conquis l’Italie.

La République cisalpine est formée en juin 1797 avec Milan pour capitale, et reconnue par l’Autriche au traité de Campoformio (17 octobre) : c’est la fin de l’Ancien Régime dans l’ensemble de la Péninsule qui reçoit des institutions sur le modèle français. C’est aussi la victoire des libéraux italiens : « Vous êtes le premier exemple, dans l’histoire, d’un peuple qui devient libre, sans factions, sans révolutions et sans déchirements […] Vous êtes, après la France, la République la plus riche, la plus populeuse. »

« Le bon peuple milanais ne savait pas que la présence d’une armée, même libératrice, est toujours une calamité. »1667

STENDHAL (1783-1842). L’Europe et la Révolution française : Bonaparte et le Directoire, 1795-1799 (1910), Albert Sorel

Admirateur des hauts faits, des discours et des gestes de Bonaparte, l’écrivain n’en demeure pas moins critique en tant que témoin et fin observateur de la situation. Les Français ne furent pas que des libérateurs : indiscipline de l’armée, barbare cupidité des administrateurs militaires. L’espoir se changea en désillusion chez bien des Italiens et des révoltes antifrançaises se manifestèrent très tôt, dans cette « République sœur ».

« Comme Carthage, l’Angleterre sera détruite. »1669

Les Directeurs, 18 janvier 1798. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Par ces mots, la France décrète le blocus de la Grande-Bretagne. Interdiction est faite aux neutres de transporter des marchandises britanniques. Et le mois suivant, le Directoire soumet à Bonaparte un projet d’invasion de l’Angleterre, par la Manche. Il y renoncera, préférant attaquer l’ennemi anglais par la mer, en Méditerranée.

Jean Hérold-Paqui, la voix de l’Allemagne sur les ondes de Radio-Paris pendant l’occupation allemande de 1940-1944, reprendra ce slogan.

« Soldats ! Vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde sont incalculables. Vous porterez à l’Angleterre le coup le plus sûr et le plus sensible en attendant que vous puissiez lui donner le coup de mort. »1670

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Proclamation à ses troupes le 22 juin 1798, en mer, avant le débarquement du 28 juin en Égypte. Monuments d’éloquence militaire ou Collection raisonnée des proclamations de Napoléon Bonaparte (1821), Constant Taillard

Le Directoire ayant décrété le blocus de l’Angleterre, la nouvelle campagne d’Égypte est une expédition aventureuse, destinée à combattre l’ennemi en Méditerranée, pour lui barrer la route des Indes.

C’est aussi une manœuvre du Directoire pour éloigner le trop populaire Bonaparte, tout en utilisant son génie militaire. Cette fois, le Directoire lui donne les moyens : 36 000 vrais soldats, 2 200 officiers d’élite, une flotte de 300 bâtiments, quelques dizaines de savants, ingénieurs, artistes de renom ou jeunes talents. Au total, 54 000 hommes (et quelques femmes).

La flotte française, partie de Toulon en mai, a pris Malte au passage, le 10 juin.

« Soldats, songez que du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent. »1671

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Proclamation supposée, avant la bataille des Pyramides du 21 juillet 1798. Les Français en Égypte (1855), Just-Jean-Étienne Roy

Débarquement à Alexandrie, le 1er juillet : la ville tombe aux mains des Français le 2 juillet, et le 23, ils entrent dans la capitale, Le Caire.

Cette expédition est un rêve oriental qui se réalise. Le corps expéditionnaire a échappé par miracle à la flotte britannique commandée par Nelson. Pour en finir au plus vite, Bonaparte prend le chemin le plus court, entre Alexandrie et Le Caire : le désert, trois semaines de chaleur qui pouvaient être fatales aux soldats non préparés. Et près des pyramides de Gizeh, la bataille contre les mamelouks est réglée en deux heures !

Cette fois, la proclamation est un « faux », pour servir la légende, mais un faux authentique. Napoléon (devenu empereur) lit cette formule dans Une histoire de Bonaparte (anonyme, publiée en 1803), elle lui plaît et il la fait sienne.

La suite de l’expédition sera moins brillante. La flotte, surprise au mouillage dans la baie d’Aboukir, est détruite par le vice-amiral Nelson le 1er août – il perd un œil dans la bataille, mais ça ne l’empêche pas de continuer le combat. Il perdra la vie à Trafalgar (1805), et ce sera aussi une victoire contre Napoléon.

En attendant, l’Égypte n’est plus qu’un piège dont le général Bonaparte va se sortir tant bien que mal, transformant cette défaite en victoire, pressé de regagner Paris où son avenir est en jeu, débarquant à Fréjus le 8 octobre 1799, mais laissant son armée qui se rendra aux Anglais le 31 août 1801.

« Ah ! le voilà ! il ira ! ça ira !
Gloire soit rendue au grand Bonaparte,
Ah ! le voilà ! il ira ! ça ira !
Il est arrivé, tout réussira. »1674

Les Français au général Bonaparte (1799), chanson sur une musique de BÉCOURT (XVIIIe siècle). Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

Le peuple chante son idole, sur l’air du « Ça ira » (Carillon national) qui a déjà beaucoup servi tout au long de la Révolution. Le ton est résolument optimiste, après les victoires d’Italie, puis d’Égypte.

En Italie, c’est incontestable. En Égypte, ça commençait bien, mais ça s’est mal terminé. L’Angleterre reste maîtresse en Méditerranée, grâce à la victoire de Nelson en rade d’Aboukir, et Bonaparte laisse le commandement à Kléber, face aux Turcs, pour rentrer secrètement à Paris, le 16 octobre 1799. Mais en chemin, le « grand Bonaparte » est acclamé par la foule.

« Voilà votre homme, il fera votre coup d’État bien mieux que moi. »1675

Général MOREAU (1763-1813), à l’abbé Sieyès, quand il apprend le retour de Bonaparte, 17 octobre 1799. Sieyès, la clé de la Révolution française (1988), Jean-Denis Bredin

Moreau l’a vu à l’œuvre dans l’armée d’Italie et le recommande à Sieyès, l’un des cinq Directeurs. L’abbé est toujours en quête de son « sabre » (ou son épée) pour remettre de l’ordre dans le pays, renforcer l’exécutif, lutter contre la gauche jacobine et surtout la droite royaliste, avec Louis XVIII qui pourrait revenir et rétablir la monarchie. Le régime actuel, faible, corrompu, incompétent, est définitivement déconsidéré.

« Dans une grande affaire, on est toujours forcé de donner quelque chose au hasard. »1676

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), à Sieyès, avant le coup d’État du 18 brumaire (9 novembre 1799). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

Le jeune homme pressé répond à l’abbé, inquiet de son projet de renverser le Directoire et qui lui demande où est la garantie du succès. Le hasard, à peine un peu forcé, a jusqu’ici bien servi Bonaparte, au point d’en faire l’homme du destin, pour la France. Et la grande affaire se prépare, avec des complicités politiques et familiales qui vont assurer la réussite du coup d’État.

« Dans quel état j’ai laissé la France et dans quel état je l’ai retrouvée ! Je vous avais laissé la paix et je retrouve la guerre ! Je vous avais laissé des conquêtes et l’ennemi passe nos frontières. »1677

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799). Histoire parlementaire de la Révolution française ou Journal des Assemblées nationales (1834-1838), P.J.B. Buchez, P.C. Roux

La citation est assurément authentique, mais selon les sources, la situation diffère. Bonaparte, général en chef, passe en revue les troupes aux Tuileries, 3 000 soldats dûment rassemblés dans le jardin. Autre version, il apostrophe Bottot, secrétaire de Barras, inquiet de ce qui se prépare et venu lui parler au Conseil des Anciens. Il peut également avoir prononcé ces mots à la tribune de cette Assemblée. Quoi qu’il en soit, il s’est exprimé publiquement, peut-être plusieurs fois, tant l’argument joue en sa faveur et prépare l’opinion !

En clair, la situation est bonne pour le coup d’État. « L’anarchie ramène toujours au pouvoir absolu », dira-t-il plus tard.

« Je rentre avec joie dans les rangs de simple citoyen. »1678

Paul BARRAS (1755-1829), Lettre de démission, 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799). Mémoires de Barras, membre du Directoire (posthume, 1896), Paul Barras (vicomte de)

Bonaparte obligea sans doute ce puissant Directeur à écrire ces mots : « Quel que soit le poste où l’appelle désormais l’intérêt public, les périls de la liberté sont surmontés et les intérêts des armées sont garantis. Je rentre avec joie… » Non sans raison, il se méfiait du personnage.

Ce 18 brumaire, trois Directeurs ont donc démissionné – Sieyès et Ducos, spontanément, et Barras contraint. Les deux autres, suspects de sympathies jacobines, sont destitués et arrêtés. Il n’y a plus d’exécutif, reste le pouvoir législatif, avec les deux Assemblées.

« Souvenez-vous que je marche accompagné du dieu de la guerre et du dieu de la fortune. »1679

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Conseil des Anciens, 19 brumaire an VIII (10 novembre 1799). Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

Les députés des deux assemblées doivent voter la révision de la Constitution, encore faut-il convaincre le Conseil des Cinq-Cents, majoritairement contre. De crainte que le peuple parisien ne s’invite aux débats, les élus vont se réunir le lendemain au château de Saint-Cloud.

Bonaparte harangue les « Citoyens représentants ». Les Anciens ne réagissent pas, mais il est hué par les Cinq-Cents. Sa rhétorique dramatique et menaçante rappelle les grandes heures révolutionnaires – et l’époque est révolue. On crie : « À bas le dictateur ! »

Lucien Bonaparte, qui préside l’Assemblée, sauve son frère défaillant, évacué de la salle par les grenadiers. Il invoque des menaces de mort, Murat fait donner la troupe, ses hommes chargent à la baïonnette, les députés se dispersent. Le coup d’État parlementaire est devenu militaire.

Dans la nuit, on rattrape le maximum possible des élus. Les Anciens et une minorité des Cinq-Cents votent enfin la révision, et nomment un gouvernement provisoire de trois consuls, Bonaparte, Sieyès et Ducos. Les deux Conseils (des Anciens et des Cinq-Cents) sont remplacés par deux commissions chargées de réviser la Constitution. Le « coup d’État du 18 Brumaire » a finalement réussi, le 19.

« Il est bien inutile d’aller aux voix pour la présidence : elle vous appartient de droit. »1680

Roger DUCOS (1747-1816), à Bonaparte qui prend aussitôt le fauteuil du président, 20 brumaire an VIII (11 novembre 1799). Histoire de Napoléon Bonaparte (1832), L. A. J. Mordacque

Au lendemain du coup d’État réussi in extremis, c’est la première réunion des consuls provisoires.

Juriste et politicien depuis 1789, ami de Barras et collègue de Sieyès au Directoire, Ducos est devenu, dans l’élan du coup d’État qu’il a soutenu, l’un des trois membres du gouvernement de transition.

Remis de la rude journée où il faillit tout perdre, Bonaparte, Premier Consul, appelle aux Finances Martin Michel Charles Gaudin, qui sera son meilleur et plus fidèle collaborateur jusqu’à la fin (les Cent-Jours, en 1815). Et Sieyès, homme d’expérience, qui fut la tête et l’instigateur du coup d’État, assiste à la prise du pouvoir par un surdoué de 30 ans.

« Messieurs, nous avons un maître, ce jeune homme fait tout, peut tout et veut tout. »1681

Abbé SIEYÈS (1748-1836), tirant la leçon du coup d’État du 18 Brumaire, après la réunion du 11 novembre 1799. Le Réalisme (1857), Champfleury

Sieyès est ébloui par Bonaparte qui exerce toujours un irrésistible ascendant sur autrui. Cette fois, il l’a vu dominer tous les sujets : armée, administration, finances, droit, politique. Doué d’une intelligence à la fois synthétique et analytique, l’homme possède aussi une excellente mémoire, et une force de travail stupéfiante.

Sieyès, qui a parfaitement manœuvré jusque-là, va perdre pratiquement tout pouvoir. Non sans regret, il a compris qu’il faut s’effacer. L’empereur ne sera pas totalement ingrat, lui donnant comme lot de consolation un poste de sénateur et le titre de comte. Exilé sous la Restauration comme régicide, il reviendra sous la Monarchie de Juillet et mourra en 1836, bien après l’empereur déchu.

« Une fois encore s’allait justifier le mot de Saint-Évremond : « le Français est surtout jaloux de la liberté de se choisir son maître ». »1682

Louis MADELIN (1871-1956), Histoire du Consulat et de l’Empire, Le Consulat, 18 brumaire an VIII (1937-1954)

Un siècle plus tard, il tire la leçon du coup d’État du 18 Brumaire et de ses suites.

L’historien cite le moraliste du siècle de Louis XIV, préfigurateur de la philosophie des Lumières, type même de l’« honnête homme » ironique et sceptique. Madelin, spécialiste de la Révolution et de l’Empire, va d’abord approuver le choix du nouveau maître de la France, tel qu’il se révèle sous le prochain régime du Consulat.

Naturellement, le personnage est déjà contesté, comme il le sera jusqu’à la fin de son parcours historique et jusque dans la légende dorée ou noire.

« Ce Corse terroriste nommé Bonaparte, le bras droit de Barras […] qui n’a pas trente ans et nulle expérience de la guerre […] petit bamboche à cheveux éparpillés, bâtard de Mandrin. »1648

Jacques François MALLET du PAN (1749-1800). Dictionnaire critique de la Révolution française (1992), François Furet, Mona Ozouf

Suisse d’expression française et jadis très hostile à la Révolution française, il est le porte-parole des émigrés et l’agent secret de la cour auprès des gouvernements antirévolutionnaires.

Un article sur la conduite de Bonaparte en Italie (lors de sa campagne de 1797) irrite profondément le « Corse terroriste » et force l’écrivain journaliste à s’exiler. Bonaparte, pas plus Napoléon, ne supporte la contradiction ni l’opposition.

« Il avait trop, certes, du soldat quand il était parmi les rois, mais qui plus que lui fut royal au milieu des soldats ? »1780

Walter SCOTT (1771-1832), La Vie de Napoléon (1827)

L’empereur sera toujours un parvenu, face aux têtes couronnées. Il enrage, en 1804 : « Cinq ou six familles se partagent les trônes de l’Europe et elles voient avec douleur qu’un Corse est venu s’asseoir sur l’un d’eux. Je ne puis m’y maintenir que par la force. » D’où l’engrenage des guerres, et des coalitions.

Mais avec ses hommes, le contact est immédiat et remarquable, depuis toujours et jusqu’à la fin. Royal dans ses célèbres Proclamations, il est également fraternel et familier dans ses faits et gestes de « Petit Caporal » au plus près de ses troupes.

« Les Français, las de se gouverner, se massacrèrent ; las de se massacrer au dedans, ils subirent le joug de Bonaparte qui les fit massacrer au dehors. »1645

RIVAROL (1753-1801), Fragments et pensées politiques (non daté)

Autre jugement d’un témoin de l’époque, raccourci saisissant d’une histoire française particulièrement mouvementée, entre la Révolution et l’Empire à venir. Et pourtant, la génération suivante, celle des jeunes romantiques, en gardera la nostalgie.

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