Napoléon, super-star de l'histoire (2e épisode : un quinquennat éblouissant) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

La question n’est pas : faut-il commémorer le bicentenaire de sa mort ? Évidemment oui !!!

Mais comment commémorer ? En disant « tout », la légende dorée du héros et la légende noire de l’Ogre corse, ses convictions proclamées et ses doutes avoués, ses contradictions évidentes et ses pensées intimes, avec ce sens du Destin aussi fort que sa superstition de Corse : « N’est-ce pas que je suis de la poule blanche ! » dit-il à Mme Mère, ayant échappé par miracle à l’attentat de la rue St Nicaise (22 morts et  46 immeubles détruits, Noël 1800).

Autre pari, résumer cette page capitale du récit national en un édito de quatre semaines, tout en paroles et en actions, plus un autoportrait en dix citations : aller à l’essentiel, avec quelques détails et anecdotes peu connues. Libre à vous de plonger ensuite dans la bibliographie pléthorique, pour analyser une bataille (Austerlitz ou Waterloo), une institution (Code Civil ou Légion d’honneur), explorer les arcanes du personnage plus complexe que nature, passer en revue les partenaires amis ou ennemis, civils ou militaires, interroger les grands témoins (Talleyrand, Chateaubriand), pénétrer les coulisses d’une vie privée tumultueuse entre sa grande famille, ses deux épouses, l’Aiglon adoré, une mère au fort caractère… et cette misogynie maintes fois affichée.

La forme de l’Histoire en citations s’impose plus que jamais : la Chronique rebondit de mot en mot, l’histoire galope avec cet acteur aussi doué pour le Verbe que pour l’Action.

« Quel roman que ma vie ! » dit le vaincu à Sainte-Hélène. Il pèche par modestie ! Sa vie est une épopée que nul auteur n’aurait imaginée, une tragicomédie dont Pie VII donne la clé, qualifiant l’adversaire en deux mots : « Commediante ! Tragediante !  » (cité par Vigny). Napoléon a fasciné tous les témoins, les historiens et le monde entier. Laissons le mot de la fin (provisoire) à Chateaubriand, son grand opposant : « Cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme. »

La légende suivra, nourrie par le Mémorial de Sainte-Hélène et la nostalgie du siècle, les chansons populaires de Béranger, les pages d’Hugo fasciné par le héros.

L’Histoire rebondit avec le Second Empire : Louis-Napoléon Bonaparte s’inspire de l’illustre ancêtre et le Nom lui permet d’accéder au pouvoir. Jusqu’à la chute, c’est un copié-collé de la geste napoléonienne, sans légende et le génie en moins.

Ces citations sont tirées de notre Chronique de citations sur le Directoire, le Consulat et l’Empire (tome 6).

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Deuxième semaine - un quinquennat éblouissant.

CONSULAT (1799-1804)

« Nous avons fini le roman de la Révolution : il faut en commencer l’histoire… »1683

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), au Conseil d’État, le lendemain du coup d’État du 18 Brumaire (9 novembre 1799). L’Europe et la Révolution française (1885), Albert Sorel

« … et voir ce qu’il y a de réel et de possible dans l’application de ces principes, et non ce qu’il y a de spéculatif et d’hypothétique. Suivre aujourd’hui une autre marche, ce serait philosopher et non gouverner. » Autrement dit, au travail ! Bonaparte va mettre à profit quelques mois de trêve, pour beaucoup et bien travailler avec ses conseillers d’État. Ses collaborateurs assurent qu’il travaille dix-huit heures par jour, et Le Publiciste (futur Journal des Débats) confirme : « Jamais chef d’État n’a plus travaillé par lui-même. »

Définir son programme, c’est naturellement se situer face à l’événement majeur qu’il a vécu, en témoin et en acteur. Et les historiens de discuter à l’infini : le Bonaparte du Consulat (avant le Napoléon de l’Empire) est-il le continuateur ou le liquidateur de la Révolution, voire, pour les plus extrêmes, son sauveur ou son fossoyeur ?

« Ces cinq ans de Consulat – l’une des plus belles pages de la plus belle des histoires, l’histoire de France. »1684

Louis MADELIN (1871-1956), Histoire du Consulat et de l’Empire. L’Avènement de l’Empire (1937-1954)

L’empereur Napoléon a suscité des haines profondes, et même ses admirateurs ont des raisons de le critiquer. Mais le Bonaparte du Consulat rallie (presque) tous les suffrages, chez les contemporains comme chez les historiens. Cela dit, l’un est né de l’autre, avec une logique qui peut prendre le nom de fatalité, ou de destinée.

« Bonaparte n’est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits, par l’amour des libertés qu’il n’a jamais eu […] Il est grand pour avoir créé un gouvernement régulier, un code de lois, des cours de justice, des écoles, une administration forte, active, intelligente […] Il est grand pour avoir fait renaître en France l’ordre au sein du chaos […] Il est grand surtout pour être né de lui seul, pour avoir su, sans autre autorité que celle de son génie, se faire obéir par trente-six millions de sujets […] Il est grand pour avoir surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour avoir rempli dix années de tels prodiges qu’on a peine aujourd’hui à les comprendre. »1685

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Chateaubriand, le styliste, manie en maître l’anaphore (répétition, en termes de rhétorique). Les relations personnelles du grand écrivain et du grand homme se gâteront sous l’Empire, mais quand l’émigré, enfin radié de la liste, rentre en France en 1800, l’admiration est totale pour Bonaparte -  jusqu’à l’exécution du duc d’Enghien, en 1804.

« De Clovis jusqu’au Comité de salut public, je me sens solidaire de tout. »1686

Napoléon BONAPARTE (1769-1821). JO de la République française, n° 57 (1988), Maurice Schumann au Sénat, 9 décembre 1988

C’est l’un des principes politiques du nouveau dirigeant de la France, né de la Révolution et qui a vu ses excès, sans pour autant participer à la Terreur et au Comité de salut public, comme certains de ses collaborateurs ou ministres - à commencer par Carnot, Barras, et surtout Fouché, incontournable ministre de sa police.

CHRONIQUE

« Le pouvoir vient d’en haut et la confiance vient d’en bas. »1687

Abbé SIEYÈS (1748-1836). La Police religieuse dans l’ancienne France (2010), Gabriel Le Bras

C’est bien sa volonté : renforcer le pouvoir de l’exécutif pour mettre fin aux débordements populaires qui ont entaché la Révolution et fragilisé le Directoire. Bonaparte lui a confié le soin de préparer la nouvelle Constitution. L’idée est claire : que le peuple s’exprime par le suffrage, mais que le gouvernement n’en dépende pas. Cela va entraîner une démocratie de façade, dans un texte très technique, lisible des seuls spécialistes de droit public – comme toute constitution, d’ailleurs.

La copie de Sieyès, revue et corrigée par Bonaparte, est rédigée en onze jours par Pierre Daunou, un républicain modéré, pressé par Bonaparte. Malgré son impatience, la préparation en commissions a duré des semaines de séances et de débats, pour tenir le pari initial.

« […] La décision du Premier Consul suffit. »1688

Constitution de l’an VIII, publiée le 13 décembre 1799 et promulguée le 25

Certes, mais c’est un peu court : il faut replacer la phrase dans son contexte.

« Article 41. – Le Premier Consul promulgue les lois ; il nomme et révoque à volonté les membres du Conseil d’État, les ministres, les ambassadeurs et autres agents extérieurs en chef, les officiers de l’armée de terre et de mer, les membres des administrations locales et les commissaires du gouvernement près les tribunaux. Il nomme tous les juges criminels et civils autres que les juges de paix et les juges de cassation, sans pouvoir les révoquer.

Article 42. – Dans les autres actes du gouvernement, le second et le troisième consul ont voix consultative : ils signent le registre de ces actes pour constater leur présence ; et s’ils le veulent, y consignent leurs opinions ; après quoi, la décision du Premier Consul suffit. »

Ces six mots donnent donc tout pouvoir à Bonaparte. Le Premier Consul nomme aux principales fonctions publiques, il a l’initiative en matière législative, l’essentiel des pouvoirs sur la diplomatie et l’armée.

À côté de cet exécutif fort, le législatif est émietté entre trois assemblées – Tribunat, Conseil législatif, Sénat conservateur –, cependant que le Conseil d’État, purement technique, prépare les lois et les présente aux assemblées.

Le suffrage universel est littéralement escamoté : les élections sont supprimées, les citoyens présentant des listes de candidats (« notabilités ») à partir desquelles sont nommés ou élus, par le gouvernement ou par le Sénat, les membres des Assemblées, les fonctionnaires. Les droits de l’homme sont absents, tout comme les libertés individuelles. C’est un « sur-mesure institutionnel » pour le nouveau maître du pays.

Fait rare : le nom du Premier Consul figure dans la Constitution – texte censé s’appliquer au-delà de l’espérance de vie politique d’un homme, fut-il Napoléon Bonaparte.

« La Révolution est finie. »1689

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Déclaration consulaire (résumée), 25 décembre 1799

Ce n’est pas la première fois que ces mots furent prononcés, mais on peut considérer que c’est bien la dernière.

La vraie citation est un peu plus longue : « La Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée : elle est finie. »

« Rendre la République chère aux citoyens, respectable aux étrangers, formidable aux ennemis, telles sont les obligations que nous avons contractées en acceptant la première magistrature. »1690

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Déclaration consulaire, 25 décembre 1799. Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

Après publication de la nouvelle Constitution (13 décembre), le Premier Consul annonce en ces termes aux Français le programme du Consulat, qui doit se démarquer en tout du Directoire.

« Venez à moi, mon gouvernement sera celui de la jeunesse et de l’esprit. »1691

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), aux jeunes chefs vendéens, fin décembre 1799. La Contre-révolution sous la Révolution, 1789-1815 (1935), Louis Madelin

Dès son arrivée au pouvoir, et profitant de l’état de grâce, il veut avant tout réconcilier les Français, dramatiquement déchirés depuis dix ans. De Gaulle aurait dit de manière imagée qu’il a « ramassé la France à la petite cuillère ».

S’il s’adresse d’abord aux jeunes chefs vendéens, c’est qu’il sait leur valeur, et combien cette guerre civile a fait de victimes sur le terrain, de dégâts dans les esprits et les cœurs.

« Gouverner par un parti, c’est se mettre tôt ou tard dans sa dépendance. On ne m’y prendra pas. Je suis national. »1692

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), au Conseil d’État, fin 1799. Histoire de France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919, volume III (1921), Ernest Lavisse, Philippe Sagnac

Qu’il l’ait dit à Cambacérès ou à Thibaudeau (selon les sources), peu importe, et il l’a certainement répété à diverses occasions, au début de son Consulat : c’est un autre principe de sa politique, et un point fort de sa stratégie d’homme d’État.

La logique des partis fut fatale aux révolutionnaires – au sens littéral, si on se rappelle tous ceux guillotinés pour être ou ne pas être de tel ou tel parti, courant, tendance, nuance, club et autre faction. Le régime des partis se révélera également funeste aux Républiques qui se suivront et (en cela du moins) se ressembleront, pendant deux siècles. De Gaulle lui-même, autre général entré en politique à la faveur d’événements dramatiques, n’aura pas de mot assez fort ou méprisant pour fustiger les partis, leur jeu, et l’instabilité gouvernementale qui s’ensuit.

Cela dit, les partis sont inhérents à la démocratie. De Gaulle la respectera, Bonaparte n’a pas ce genre de problème.

« La guerre qui depuis huit ans ravage les quatre parties du monde doit-elle être éternelle ? […] Comment les deux nations les plus éclairées de l’Europe […] ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la première des gloires ? »1693

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Message du Premier Consul au roi d’Angleterre Georges III, 25 décembre 1799. Histoire de Napoléon, du Consulat et de l’Empire (1841), Louis Vivien de Saint-Martin

Lettre manuscrite, et un message dans le même esprit est adressé le même jour à l’empereur d’Autriche. Bonaparte veut-il vraiment la paix, ou le temps pour préparer la guerre ? En tout cas, l’armée doit se reposer.

« L’Angleterre ne négociera qu’avec les Bourbons restaurés. »1694

Lord GRENVILLE (1759-1834), Réponse du chef du Foreign Office à Napoléon Bonaparte qui demande la paix, 4 janvier 1800. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Et à la même question, la réponse de l’Autriche fut aussi décevante que celle de l’Angleterre, ce qui semble logique.

« On ne fait de grandes choses en France qu’en s’appuyant sur les masses ; d’ailleurs un gouvernement doit aller chercher son point d’appui là où il est. »1695

Napoléon BONAPARTE (1769-1821). Manuel du Chef : maximes napoléoniennes (1919), Napoléon Ier, Jules Bertaut

Aphorisme souvent cité. Le nouveau maître de la France a besoin de légitimer son coup d’État de brumaire. La Constitution de l’an VIII sera adoptée par plébiscite, le 18 février 1800 : près de 4 millions de votants, et seulement 1 562 non ! Elle était déjà appliquée, depuis le 25 décembre. Avec quelques amendements, dont le Consulat à vie, elle aboutira à l’Empire.

« Qu’y a-t-il dans la Constitution ?
— Il y a Bonaparte. »1696

Le mot circule dans Paris en 1800. Histoire socialiste, 1789-1900, volume VI, Consulat et Empire, Paul Brousse et Henri Turot, sous la direction de Jean Jaurès (1908)

On a compris que Bonaparte a l’essentiel du pouvoir : « La décision du Premier Consul suffit. » Les deux autres consuls, Cambacérès et Lebrun, n’ont qu’une voix consultative. Irresponsable devant les assemblées, il nomme ministres et fonctionnaires, a l’initiative des lois.

Le législatif est émietté en trois assemblées qui se neutralisent (Sénat, Tribunat, Corps législatif) et le suffrage universel escamoté. C’est un « sur-mesure institutionnel » pour le nouveau César – le mot de Consulat vient du droit romain, de même les sénatus-consultes, textes promulgués par le Sénat, autre souvenir de la République romaine.

« Une nation n’a de caractère que lorsqu’elle est libre. »1697

Mme de STAËL (1766-1817), De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800)

Fille du banquier suisse Necker (ministre de Louis XVI), c’est l’une des rares voix qui s’élève cette année-là pour oser dénoncer le pouvoir de plus en plus absolu du futur empereur. Épouse de l’ambassadeur de Suède en France (Erik Magnus de Staël-Holstein), Mme de Staël, fervente lectrice de Rousseau, fut d’abord favorable à la Révolution. Mais elle ne lui pardonne pas la mort du roi, moins encore celle de la reine, et la Terreur. Après trois ans d’exil, elle revient à Paris pleine d’espoir et impressionnée par le nouveau héros, ce général Bonaparte qui va redonner vie à l’idéal révolutionnaire de 1789. Le coup d’État du 18 Brumaire et la Constitution de l’an VIII lui ôtent toutes ses illusions.

Elle le dit, elle l’écrit, elle se fait détester par le grand homme, par ailleurs misogyne, supportant mal l’intelligence et la libre expression d’une femme. D’où son nouvel exil – doré, en Suisse, à Coppet sur les bords du lac Léman, dans le château de famille, auprès de son père.

Retiré de la politique depuis 1790, le septuagénaire est moins sévère, dans ses Dernières vues de politique et de finances (1802) : « Une suite d’événements sans pareils ont fait de la France un monde nouveau. »

« Nous pouvons assurer le repos de la France. Je dis nous, parce que j’ai besoin de Bonaparte pour cela et qu’il ne le pourrait sans moi. Général, l’Europe vous observe, la gloire vous attend et je suis impatient de rendre la paix à mon peuple. »1698

Comte de provence (1755-1824), Lettre au Premier Consul, 20 février 1800. La Vérité sur les Cent-Jours (1835), Lucien Bonaparte

Bonaparte la trouva fort belle, cette lettre, mais il n’y répondra que six mois plus tard…

Le comte de Provence (futur Louis XVIII) qui se donna le titre de régent à la mort de Louis XVI, puis de roi à la mort (présumée) du dauphin à la prison du Temple, en 1795, travaille inlassablement à rétablir la monarchie en France. Cette prise de contact avec l’usurpateur du pouvoir en personne le prouve. Mais de ses lieux d’exil successifs, il cherche l’appui des puissances européennes contre Bonaparte, et bientôt Napoléon Ier. Il forme un réseau d’agents royalistes dans le Midi, en Vendée, et va soutenir divers complots.

« J’envie votre heureux sort ; vous allez, avec des braves, faire de belles choses. Je troquerais volontiers ma pourpre consulaire pour une épaulette de chef de brigade sous vos ordres. »1699

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), au général Moreau, commandant en chef de l’armée du Rhin, 16 mars 1800. Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

Le Premier Consul, très actif à Paris et préparant d’indispensables réformes, avoue au général qu’il s’ennuie, quand il ne fait pas la guerre – qui a repris en Italie, face aux Autrichiens. C’est la suite de la deuxième coalition, alliance des puissances européennes (dont l’Angleterre) contre la France. Deux mois plus tard, trop heureux, il part « à grands pas au secours de l’armée d’Italie pour lui donner un coup de main ».

« Chez un grand peuple dont les institutions sont fixes, l’éducation nationale doit être en harmonie avec les institutions. »1700

Lucien BONAPARTE (1775-1840), Rapport du 22 mars 1800. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Le frère de Napoléon, ministre de l’Intérieur, critique « l’instruction à peu près nulle en France ». Un projet de réforme va être étudié par Chaptal et Fourcroy.

« Il faut avant tout arriver à l’unité, et qu’une génération tout entière puisse être jetée dans le même moule. »1757

NAPOLÉON Ier (1769-1821) au comte Louis-Mathieu MOLÉ. Histoire générale de l’enseignement et de l’éducation en France, tome III, De la Révolution à l’école républicaine (1981), François Mayeur

L’instruction publique est un moyen de « diriger les opinions publiques et morales » et pour Napoléon, « tout en dépend, le présent et l’avenir ». Les premiers lycées sont fondés en 1802. La mission assignée à l’Université en 1808 sera également de « former dans le même moule une jeunesse bourgeoise dévouée à l’État ». L’empereur prétend aussi asservir à sa loi philosophes et écrivains, et c’est un tout autre problème.

« L’art de la police est de ne pas voir ce qu’il est inutile qu’elle voie. »1760

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Premier Consul, Au citoyen Fouché, 24 mai 1800. Dictionnaire des citations françaises, Le Robert

Il s’adresse au ministre de la Police, éminence grise et pilier du régime, qui fait souvent couple avec Talleyrand, tout aussi talentueux et détestable.

« Sans trop de respect pour notre espèce, [Bonaparte] ordonna de nous transformer sur-le-champ en bêtes de somme et de trait, ce qui fut effectué comme par enchantement. »1701

Capitaine GERVAIS (1779-1858), évoquant le passage du col du Grand-Saint-Bernard, 18-20 mai 1800. Souvenirs d’un soldat de l’Empire (posthume, 1939)

Engagé volontaire en 1793, il fera toutes les campagnes de l’Empire. Récit pris sur le vif de vingt années de guerres en Europe, d’un héros qui ne se prend jamais pour tel, ne demande rien et refuse parfois un avancement.

Le général Bonaparte, à la tête d’une armée de réserve de 50 000 soldats, renouvelle l’exploit d’Hannibal, franchissant les Alpes au col du Saint-Bernard encore sous la neige, avec des pièces d’artillerie traînées à bras d’homme dans des troncs creux. Scène immortalisée, et surtout sublimée, par David : Le Premier Consul franchissant les Alpes au col du Grand-Saint-Bernard, tableau peint en 1800.

David, conseillé par Bonaparte lui-même, dépasse la simple représentation de l’événement, pour en faire le prototype de la propagande napoléonienne. Le Premier Consul a souhaité être peint « calme sur un cheval fougueux », et l’artiste cabre l’animal, pour donner un dynamisme à sa composition, renforcé par le geste grandiloquent de Bonaparte drapé dans un ample manteau de couleur vive. Le général victorieux, au visage idéalisé, regarde le spectateur et lui montre la direction à suivre, censée être cette troisième voie politique qu’il cherche à imposer entre les royalistes et les républicains.

Dans la réalité, Bonaparte a franchi le col à dos de mule, revêtu d’une redingote grise. C’est quand même un exploit, qui contredit les prédictions des habitants du lieu. Ce passage réussi va permettre de prendre à revers les troupes autrichiennes, dans cette deuxième campagne d’Italie.

« Une victoire me laissera maître d’exécuter ce que je voudrai. »1702

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre à son frère Joseph (membre du Corps législatif et du Conseil d’État), 20 mai 1800. Mémoires sur Carnot par son fils (1863), Hippolyte Carnot

Le Premier Consul sait qu’il doit affermir son pouvoir, menacé par certaines menées royalistes – le futur Louis XVIII voudrait récupérer son trône. Mais le général Masséna, l’« enfant chéri de la victoire », est en difficulté à Gênes, assiégé, attendant les renforts.

« Une société sans religion est comme un vaisseau sans boussole. »1703

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Allocution aux curés de Milan, 5 juin 1800. Histoire de deux concordats de la République Française et de la République Cisalpine conclus en 1801 et 1803 entre Napoléon Bonaparte et le Saint-Siège (1869), Augustin Theiner

Après être entré dans la ville en vainqueur. Et il ajoute cette idée qui lui est chère : « Il n’y a que la religion qui donne à l’État un appui ferme et durable. » Ce n’est donc pas une déclaration de circonstance, pour plaire à son auditoire.

« C’était chaud, très chaud : les os de nos grenadiers craquaient sous les balles autrichiennes comme un vitrage sous la grêle. »1704

Général LANNES (1769-1809), à Napoléon Bonaparte venu le féliciter, après la bataille de Montebello, 9 juin 1800. Dictionnaire d’histoire de France, Perrin, collectif

Commandant de la garde consulaire, Lannes a battu les Autrichiens du général Ott : 18 000 soldats contre 8 000 Français, et une très vive résistance, avant de se replier, laissant 3 000 morts sur le terrain, et abandonnant 5 000 prisonniers, six pièces de canon, de nombreux drapeaux. Général vainqueur, promu maréchal en 1804, Lannes deviendra duc de Montebello, en 1808.

Mais la victoire décisive, c’est quelques jours plus tard, à Marengo.

« J’aime l’oignon frit à l’huile,
J’aime l’oignon quand il est bon […]
Au pas camarade, au pas camarade,
Au pas, au pas, au pas [bis]
Et pas d’oignon aux Autrichiens,
Non ! pas d’oignon à tous ces chiens. »1705

Chanson de l’oignon, 1800, anonyme et très populaire. Chants et chansons militaires de la France (1887), Eugène Hennebert

Scandée par les grenadiers montant à l’assaut, lors de la bataille de Marengo (14 juin 1800). Masséna ayant finalement capitulé à Gênes, Bonaparte a détourné ses divisions pour attaquer les Autrichiens à Marengo. Bataille indécise, qui serait perdue sans l’arrivée en renfort du général Desaix, retournant la situation, avant de tomber à la tête de ses hommes.

« Allez dire au Premier Consul que je meurs avec le seul regret de n’avoir pas assez fait pour la postérité. »1706

DESAIX (1768-1800), au jeune Lebrun, son aide de camp, mot de la fin à Marengo, 14 juin 1800. L’Honneur français, ou Tableau des personnages qui, depuis 1789 jusqu’à ce jour, ont contribué à quelque titre que ce soit, à honorer le nom français (1808), Jean-Baptiste-Louis Brayer de Beauregard

Frappé d’une balle, au commencement de la charge de sa division, le général a juste le temps de dire ces mots… Rallié à la Révolution, il se distingua dans l’armée du Rhin. Il accompagnait Bonaparte en Égypte et fut chargé de l’organisation du Fayoum : son gouvernement lui valut le surnom de Sultan juste.

« Pourquoi ne m’est-il pas permis de pleurer ? »1707

Napoléon BONAPARTE (1769-1821) à la mort de Desaix, Marengo, 14 juin 1800. Histoire parlementaire de la Révolution française ou Journal des Assemblées nationales (1834-1838), P.J.B. Buchez, P.C. Roux

C’était un valeureux compagnon de route pour Bonaparte qui a pu apprécier l’homme et le militaire, dans la campagne d’Égypte. Certains historiens dénonceront son mépris de la vie humaine, mais il ne ménage pas la sienne : « Qu’est-ce qu’un homme après tout ? », dit-il.

Après Marengo, les Autrichiens demandent un armistice. L’Italie, pour la seconde fois, est conquise par les Français. À Milan, capitale de la République cisalpine, on illumine. Et Paris accueille la nouvelle de cette victoire dans un délire d’enthousiasme. Il n’en fallait pas moins, pas plus, pour assurer la position de Bonaparte, Premier Consul.

« La nouvelle de l’inconcevable victoire de Marengo vint comme un coup de foudre renverser tous nos projets. »1708

Marquis Bernard Emmanuel de PUYVERT (1755-1832). L’Avènement de Bonaparte (1910), Albert Vandal

Le marquis organise l’agitation royaliste en Provence, à la tête d’une armée de 25 000 hommes, tandis que « thermidoriens » et « brumairiens » mécontents préparent chacun de leur côté un « gouvernement de rechange » en cas de défaite de l’homme fort. La police de Fouché finira par arrêter Puyvert, qui passera de longues années en prison, sauvé par Louis XVIII et la Restauration.

En fait, Marengo fut « le baptême de la puissance personnelle de Napoléon », selon le mot d’Hyde de Neuville (mémorialiste « conspirateur et diplomate »).

« C’est sur le champ de bataille de Marengo, au milieu des souffrances et environné de quinze mille cadavres, que je conjure Votre Majesté d’écouter le cri de l’humanité et de ne pas permettre qu’une génération de deux braves et puissantes nations s’entr’égorge pour des intérêts qui lui sont étrangers. »1709

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre du Premier Consul à l’empereur d’Autriche, 25 décembre 1800. Histoire de l’empereur Napoléon Ier, surnommé le Grand (1867), Nicolas Batjin

Après Marengo, il souhaite transformer l’armistice en paix véritable pour se « donner uniquement à l’administration de la France ».

Face à lui, François II (neveu de Marie-Antoinette), empereur d’Allemagne, futur empereur d’Autriche sous le nom de François Ier. Il ira de défaites militaires en humiliations diplomatiques, jusqu’à donner sa fille Marie-Louise en mariage à son ennemi, Napoléon.

« Je croyais l’empereur François un bon homme ; je me suis trompé ! C’est un imbécile, un paresseux sans cervelle et sans cœur. Il est dépourvu de tout talent. Il ignore l’affection, la sensibilité et la gratitude. En fait, les bonnes qualités lui font complètement défaut. »

En attendant de le mépriser en ces termes, Bonaparte l’a gratifié d’une belle lettre, vrai plaidoyer pour la paix. Mais après une courte trêve, la guerre continue – au total, vingt-trois années, puisque le conflit remonte à la Révolution.

« C’est en me faisant catholique que j’ai fini la guerre de Vendée, en me faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultramontain que j’ai gagné les esprits en Italie. Si je gouvernais le peuple juif, je rétablirais le temple de Salomon. »1710

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Déclaration au Conseil d’État, 1er août 1800. L’Europe et la Révolution française (1907), Albert Sorel

Principe pragmatique et conception très utilitaire de la religion : il ne faut pas la combattre et la détruire comme les révolutionnaires, mais s’en servir pour affermir l’État et garantir l’obéissance des citoyens au pouvoir civil. Paradoxalement, Danton et Robespierre pensaient de même.

« Une société sans religion est comme un vaisseau sans boussole », a dit Bonaparte aux curés de Milan (5 juin 1800), après être entré dans la ville en vainqueur. Cette idée lui est chère. Et la prochaine signature du Concordat le confirme.

« Ma politique est de gouverner les hommes comme le grand nombre veut l’être […] C’est la manière de reconnaître la souveraineté du peuple. »1711

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Déclaration au Conseil d’État, 1er août 1800. L’Europe et la Révolution française (1907), Albert Sorel

Dans la même déclaration, il donne une raison plus générale, et sa conception personnelle de la démocratie. En cette année 1800, il y a entente parfaite entre la volonté du peuple et la politique de l’homme au pouvoir. La plupart des problèmes viendront quand il y aura divorce entre les deux.

« C’était un fou, votre Rousseau ; c’est lui qui nous a menés où nous sommes. »1712

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), à Stanislas Girardin, lors d’une visite à Ermenonville, dans la chambre où mourut le philosophe, 28 août 1800. Œuvres du comte P. L. Roederer (1854)

Il n’y a sans doute pas une phrase du Contrat social « tolérable » pour Bonaparte Premier Consul, et moins encore Napoléon Empereur. Mais aucun philosophe des Lumières ne peut être pris pour maître à penser ou à gouverner d’un homme aussi autoritaire. Il l’a d’ailleurs écrit dans ses Maximes et pensées : « On ne fait rien d’un philosophe. »

Les deux grands « despotes éclairés » du siècle des Lumières, Frédéric II, le roi de Prusse, et Catherine II de Russie, ont eu des relations suivies avec Voltaire et Diderot, mais ils étaient moins « fous » que Rousseau, dans leur idéalisme libertaire et leur théorie sociale – et dans le premier cas, les deux hommes se sont brouillés.

« Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France. Il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres […] Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France. L’Histoire vous en tiendra compte. »1713

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre au comte de Provence, 7 septembre 1800. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

En réponse à la lettre que lui a adressée le futur Louis XVIII, le 20 février dernier. Pour un homme pressé, il a pris le temps de la réflexion. En fait, c’était tout réfléchi. Ce royaliste ne pensant qu’à son trône ne pouvait en rien lui servir, et d’ailleurs, il multiplie les complots, le ministre de la Police en est informé.

« N’est-ce pas que je suis de la poule blanche ! »1714

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), à sa mère, après l’attentat de la rue Saint-Nicaise, 24 décembre 1800. Histoire de la France (1986), André Bendjebbar

« Être de la poule blanche » est une expression corse qui signifie avoir de la chance, et ce Corse fut toute sa vie très superstitieux.

C’est miracle s’il n’est pas mort, ce soir de Noël 1800. Au passage de son carrosse, explosion de la « machine infernale » – tonneau de 200 livres de poudre et rempli de clous. L’attentat fait 22 morts, une cinquantaine de blessés, 46 maisons détruites. Le fracas ébranle tout le quartier Saint-Honoré… Le Premier Consul est indemne. Il dormait, épuisé, toujours prompt à récupérer, avant d’aller à La Création du monde de Joseph Haydn, à l’Opéra (alors place Louvois). Il se rendra d’ailleurs au spectacle, sans se soucier de son épouse, Joséphine (légèrement blessée) dans une autre voiture du cortège, avec sa fille Hortense.

Le 10 octobre, et cette fois dans sa loge à l’Opéra, il a échappé de peu au couteau de cinq conjurés – la « conspiration des poignards ». Bonaparte est persuadé que cette série d’attentats contre sa personne est l’œuvre des Jacobins. Mais Fouché a d’autres informations.

« Tous ces hommes n’ont pas été pris le poignard à la main, mais tous sont universellement connus pour être capables de l’aiguiser et de le prendre. »1715

Joseph FOUCHÉ (1759-1820), ministre de la Police, 1er janvier 1801. Mémoires de Joseph Fouché, duc d’Otrante (1824)

Bonaparte lui a demandé une liste de 130 « anarchistes » (ou terroristes) à déporter sans jugement, après l’attentat de la rue Saint-Nicaise.

L’idée de tuer le tyran venait en fait d’extrémistes royalistes, et l’exécution fut l’œuvre de trois Chouans. Fouché, après enquête, en a la preuve. Cependant, le Premier Consul s’entête et veut éliminer la « vermine jacobine ».

Le 5 janvier 1801, un sénatus-consulte (décision prise par le Sénat, 80 membres, dont 60 nommés par Bonaparte) déportera aux Seychelles une centaine d’extrémistes jacobins qui ne sont pas les vrais coupables – Fouché en a averti quelques-uns qui ont le temps de s’enfuir.

L’attentat est un bon prétexte pour frapper un coup à gauche, un coup à droite. Les deux chefs royalistes confondus par Fouché seront guillotinés. Mais Fouché, ayant contredit le Premier Consul, se retrouve sénateur (autant dire, au placard). Il reviendra à la Police, au lendemain d’un autre attentat (signé Cadoudal). Bonaparte ne pouvait se passer des services d’un homme aussi compétent.

Il va aussi se hâter de régler la question religieuse, pour achever la réconciliation nationale et avoir la paix.

« Après avoir replacé les anciennes limites de la Gaule, il [le peuple français] devait rendre à la liberté des peuples qui lui étaient unis par une commune origine, par le rapport des intérêts et des mœurs. »1716

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Message au Corps législatif, 2 janvier 1801. Napoléon Bonaparte, sa vie civile et militaire (1814), Charles Desrosiers

Par le traité de Lunéville (9 février), la France victorieuse de l’Autriche impose la loi du plus fort : cession de la Belgique, reconnaissance de la rive gauche du Rhin et des « républiques sœurs ». C’est la confirmation du traité de Campoformio de 1797.

« Regardez maintenant cette carte [de l’Europe], on n’y aperçoit partout que la France ! »1717

Richard SHERIDAN (1751-1816). 30 mars 1814, la bataille de Paris (2004), Jean-Pierre Mir

Auteur dramatique anglais qui abandonna la scène pour la politique, devenant membre du Conseil privé et trésorier de la marine. Son exclamation devant les Communes s’oppose au mot de Burke qui, dix ans avant, adversaire résolu de la Révolution française, voyait « un vide à la place de la France sur la carte de l’Europe ».

« L’espace qui sépare la Grande-Bretagne du continent n’est point infranchissable. »1718

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre à Talleyrand, ministre des Relations extérieures, 19 avril 1801. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

« Il est bon que l’Angleterre sache que l’opinion du Premier Consul est que l’espace… »

Cela sonne comme une menace. En février 1798, le Directoire a soumis à Bonaparte un projet d’invasion de l’Angleterre. Et sur le conseil de Talleyrand, l’ambitieux a renoncé, préférant combattre l’ennemi en Méditerranée, d’où la campagne d’Égypte. Mais l’idée revient.

« Les conquérants habiles ne sont jamais brouillés avec les prêtres. »1719

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Lettre à Lucien Bonaparte, ambassadeur à Madrid, 18 avril 1801. Courrier littéraire, XIXe siècle (1848), Émile Henriot

Dans cet esprit, le Premier Consul signe avec le pape Pie VII (représenté à Paris par le cardinal Consalvi, secrétaire d’État du Saint-Siège) le Concordat du 15 juillet 1801, adopté le 8 avril 1802 par les Assemblées. Ce compromis religieux règle les relations entre l’Église et l’État, jusqu’à la loi consacrant leur séparation, en 1905.

Une brouille viendra des « Articles organiques » élaborés par Portalis (juriste et directeur des Cultes), ajoutés unilatéralement au Concordat et rétablissant en fait l’emprise de l’État sur l’Église – indispensables pour faire passer le Concordat. C’est l’un des nombreux épisodes du gallicanisme en France.

« Ni vainqueurs ni vaincus. »1720

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), précepte cher au Premier Consul. Le Comte Boissy d’Anglas (2001), Alice Saunier-Seïté

Il veut rétablir l’ordre en créant ce qu’il appelle un « équilibre consulaire », résumé par cette formule. Cela vaut de manière générale : la Constitution de l’an VIII et le nouveau régime cherchent à trouver le juste milieu entre les opinions, les passions et les instincts antagonistes, sous l’autorité du maître de la France.

En matière religieuse, il entend maintenir la balance égale entre les deux clergés, hérités de la Révolution, avec la Constitution civile du clergé (1790) et la scission entre prêtres conventionnels (jureurs, assermentés) et réfractaires (insermentés). Ils sont presque tous confirmés dans leurs charges. Le catholicisme est reconnu comme « religion de la majorité des Français ». L’État s’engage dans une politique de tolérance vis-à-vis des protestants et des juifs, mais admet aussi le mariage civil et le divorce.

« Lorsqu’en 1801 Napoléon rétablit le culte en France, il a fait non seulement acte de justice, mais aussi de grande habileté […] Le Napoléon du Concordat, c’est le Napoléon vraiment grand, éclairé, guidé par son génie. »1721

TALLEYRAND (1754-1838), Mémoires (posthume, 1891)

Parole d’un grand diplomate, et d’un politicien habile. Son nom est souvent associé à celui de Sieyès et de Fouché : c’est le « brelan de prêtres », selon l’ironique expression de Carnot.

Rendu boiteux par un accident qui lui interdit la carrière militaire, évêque d’Autun (en 1780) sans vocation religieuse, Talleyrand fut l’un des premiers prêtres à prêter serment à la Constitution civile du clergé. Il approuve l’ensemble de la politique religieuse, sous le Consulat, à commencer par le Concordat avec Pie VII. Bonaparte s’est ainsi rallié les sympathies des catholiques du monde entier, il a raffermi sur une base solide la puissance catholique, ébranlée par la Révolution, et dont tout gouvernement sensé́ doit aider le développement en France, à cette époque. Talleyrand sera d’ailleurs l’inspirateur des Articles organiques, pour faire passer le Concordat.

Le « diable boiteux » va faire une très longue carrière, finissant ambassadeur de France au Royaume-Uni sous la Monarchie de Juillet.

« À Amiens, je croyais de très bonne foi le sort de la France, celui de l’Europe et le mien fixés […] Pour moi, j’allais me donner uniquement à l’administration de la France et je crois que j’eusse enfanté des prodiges. »1722

Napoléon BONAPARTE (1769-1821). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

Le traité (ou paix) d’Amiens, signé le 25 mars 1802, met fin aux guerres de la deuxième coalition. C’est surtout la paix avec l’Angleterre qui se retrouvait trop seule à combattre. Dès les préliminaires de paix, Londres illumine en apprenant la signature. On crie « Vive Bonaparte ! » Alors que Paris reste calme (1er octobre 1801).

« Bonaparte, très en colère de l’impassibilité de Paris, a dit à ses courtisans réunis : « Que leur faut-il donc ? » Et personne ne s’est levé pour lui dire : « La liberté, citoyen consul, la liberté ! » »1723

Mme de STAËL (1766-1817). Lettres inédites de Mme de Staël à Henri Meister (posthume, 1903)

C’est évidemment le genre de vérité que le « citoyen consul » et futur empereur ne saurait entendre.

À Bonaparte demandant comment était la cérémonie du Te Deum de Pâques, à Notre-Dame :
« Très belle, il n’y manquait qu’un million d’hommes qui se sont fait tuer pour détruire ce que nous rétablissons. »1724

Général AUGEREAU (1757-1816), 8 avril 1802. L’Europe pendant le Consulat et l’Empire de Napoléon (1840), Jean-Baptiste Honoré Raymond Capefigue

Bonaparte n’apprécie guère la réponse : il veut que la France redevienne la fille aînée de l’Église, après le Concordat du 15 juillet 1801, enfin voté par les Assemblées ce jour même.

« C’est avec des hochets que l’on mène les hommes ! »1725

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Déclaration au Conseil d’État, 8 mai 1802. Histoire de France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919, volume III (1921), Ernest Lavisse, Philippe Sagnac

Il expose ses idées sur la Légion d’honneur. Et réplique au conseiller d’État Berlier, qui réservait aux monarchies les hochets et les rubans, ces distinctions indignes d’une république : « Les Romains avaient des patriciens, des chevaliers, des citoyens et des esclaves. Ils avaient pour chaque chose des costumes divers, des mœurs différentes. Ils décernaient en récompense toutes sortes de distinctions, des noms qui rappelaient des services, des couronnes murales, le triomphe ! Je défie qu’on me montre une république ancienne ou moderne dans laquelle il n’y ait pas eu de distinctions. On appelle cela des hochets ! Eh bien ! c’est avec des hochets que l’on mène les hommes. »

En vertu de quoi l’ordre de la Légion d’honneur est créé le 19 mai 1802, pour récompenser les services militaires et civils. Un décret du 11 juillet 1804 instituera la décoration nationale de la Légion d’honneur. Conseil d’État, Tribunat et Corps législatif n’approuvèrent l’idée du Premier Consul qu’à une faible majorité. Pourtant, l’ordre existe toujours : le président de la République française en est aujourd’hui le grand maître.

« Nous sommes trente millions d’hommes réunis par les Lumières, la propriété et le commerce. »1726

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Conseil d’État, 4 mai 1802. Mémoires sur le Consulat (1827), comte Antoine-Claire Thibaudeau

Voilà une définition de la nation qu’aurait pu signer Necker, Sieyès ou Benjamin Constant. Grâce à la paix extérieure et intérieure momentanément retrouvée, agriculture, industrie et commerce se développent, la France se réforme (administration, monnaie, fiscalité, éducation).

« Le peuple français nomme et le Sénat proclame Napoléon Bonaparte Premier Consul à vie. »1727

Le Sénat, proclamation des résultats du plébiscite, 2 août 1802

C’est bien le peuple tout entier qui donne ce pouvoir à Bonaparte : sur plus de 3,5 millions de votants, guère plus de 8 000 non. À Paris : 60 non. En Vendée, 6 ! Le consensus national est évident, et justifié.

« Ce siècle avait deux ans. Rome remplaçait Sparte.
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du Premier Consul déjà par maint endroit
Le front de l’empereur brisait le masque étroit. »1728

Victor HUGO (1802-1885), Les Feuilles d’automne (1831)

1802. C’est aussi l’année de naissance du poète qui domine le siècle. Son père deviendra général et comte d’Empire. Chantre de la légende napoléonienne, Hugo jouera à ce titre – et à bien d’autres – un vrai rôle politique, dans notre histoire de France.

« Voici le second pas fait vers la royauté. Je crains que cet homme ne soit comme les dieux d’Homère, qu’au troisième acte il n’atteigne l’Olympe. »1729

Mme de STAËL (1766-1817), jugeant l’irrésistible ascension du Premier Consul. Bonaparte (1977), André Castelot

Écrivain reconnu et opposante résolue, elle ironise en ces termes quand le 15 août – anniversaire de Bonaparte, né sous le signe astral du lion – devient jour de fête nationale. Le prénom de Napoléon s’inscrit déjà sur des pièces de monnaie. Et le sénatus-consulte du 4 août 1802, appelé Constitution de l’an X, augmente encore les pouvoirs du Premier Consul à vie, au détriment du législatif.

Un agent du comte de Provence (futur Louis XVIII) constate : « Bonaparte continue à régner avec une plénitude de pouvoirs que ne déployèrent jamais nos rois. »

« Lorsqu’à faire à tous la loi,
Sans cesse je m’applique,
Je puis régner, par ma foi !
Ayant déjà l’air d’un roi
De pique ! »1730

Les Mérites de Bonaparte, chanson.  Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

Les royalistes ont cru un temps que Bonaparte les aiderait dans leur entreprise de restauration de la monarchie, mais après le plébiscite et le sénatus-consulte de 1802, ils déchantent – comme le comte de Provence, prié poliment de rester hors de France – et ils chantent en ironisant sur les « mérites de Bonaparte ».

« Une suite d’événements sans pareils ont fait de la France un monde nouveau. »1731

Jacques NECKER (1732-1804), Dernières vues de politique et de finances (1802)

Retiré de la scène politique depuis 1790, installé en Suisse à Coppet, sur les bords du lac Léman, avec sa fille Mme de Staël, le septuagénaire, partisan de toujours du gouvernement anglais, revient sur son préjugé contre la Révolution à la française et ses effets.

« Il faut que, pour ce qui regarde la France, la Suisse soit française comme tous les pays qui confinent à la France. »1732

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), Allocution aux cinq députés de la Suisse à Saint-Cloud, 11 décembre 1802. Cours politique et diplomatique de Napoléon Bonaparte comme général en chef des armées républicaines, comme premier Consul, et comme empereur et roi (1816), Lewis Goldsmith

Et la Suisse devient un protectorat français.

C’est la Révolution qui a imposé l’occupation française et l’état unitaire et centralisé. Les conflits opposent régulièrement fédéralistes et centralisateurs, mais quand les troupes françaises se retirent à l’été 1802, c’est la « guerre des bâtons », révolte fédéraliste, contre la République helvétique « une et indivisible ». Le gouvernement se réfugie à Lausanne. Napoléon Bonaparte convoque une délégation helvétique, puis met de l’ordre et impose une nouvelle constitution. La Suisse accueillait des opposants et des comploteurs, ils seront désormais sous contrôle. C’est surtout l’Angleterre qui est soupçonnée d’envoyer des émissaires, et accusée publiquement par Bonaparte de nuire autant à la France qu’à la Suisse.

« Vous voulez la guerre. Nous nous sommes battus pendant quinze ans. C’en est déjà trop. Mais vous voulez la guerre quinze années encore et vous m’y forcez ! […] Si vous armez, j’armerai aussi. Vous pouvez peut-être tuer la France, mais l’intimider, jamais ! »1733

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), apostrophant Lord Whitworh, ambassadeur d’Angleterre à Paris, 13 mars 1803. La France, l’Angleterre et Naples, de 1803 à 1806 (1904), Charles Auriol

La scène se passe aux Tuileries, devant deux cents témoins, le ministre des Affaires étrangères Talleyrand et le corps diplomatique pétrifiés. Bonaparte est furieux : l’Angleterre n’a pas rempli les conditions du traité de paix d’Amiens (25 mars 1802) mettant fin aux guerres de la deuxième coalition. Elle refuse notamment d’évacuer l’île de Malte.

« Cette paix [d’Amiens] n’avait pas encore reçu sa complète exécution, qu’il jetait déjà les semences de nouvelles guerres qui devaient, après avoir accablé l’Europe et la France, le conduire lui-même à sa ruine. »1734

TALLEYRAND (1754-1838), Mémoires (posthume, 1891)

Le ministre des Relations extérieures a tenté de minimiser cette déclaration peu diplomatique du 13 mars 1803, mais il se rend à l’évidence et rendra Bonaparte responsable de la suite des événements, quand sera venu le temps de témoigner face à l’histoire.

De toute manière, les Affaires étrangères relèvent du Premier Consul, et Talleyrand joue le second rôle comme il peut, y trouvant des avantages financiers plus ou moins occultes. Le diable boiteux est malin.

Mais l’Angleterre s’inquiète de la politique expansionniste de la France : Bonaparte s’est fait élire président de la République cisalpine (l’Italie), avant de transformer la Confédération helvétique en protectorat français (pour mieux contrôler les menées antifrançaises qui s’y trament).

« Dieu protège la France. »1735

Devise gravée sur certaines pièces de monnaie française, par décret du 28 mars 1803, 7 germinal an IX

Le napoléon est la nouvelle pièce de monnaie d’or. Cette devise apparaît sur la tranche. Remplacée sous la Restauration par le Domine salvum fac regem de l’Ancien Régime, rétablie sous Louis-Philippe, abolie par la Commune, finalement remplacée par les mots « Liberté, Égalité, Fraternité » (loi du 5 janvier 1907). C’est l’occasion de rappeler que pendant ce siècle, et sans compter le bref épisode des Cent-Jours, la France connaîtra sept régimes politiques.

« Jamais dans l’histoire on n’avait vendu un continent si bon marché ! »1736

Ernest LAVISSE (1842-1922), Histoire de la France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919

Parole d’historien. Bonaparte a besoin d’argent, et la Louisiane occidentale, rétrocédée à la France en 1800, pouvait devenir une occasion de conflit avec l’Angleterre installée sur la rive droite du Mississippi. La France cède donc à la jeune république des États-Unis, en vertu du traité du 30 avril 1803, un immense territoire (une bonne partie de l’« Ouest » d’aujourd’hui) pour une « poignée de dollars » (15 millions). Après diverses déductions, l’affaire ne rapportera que 50 millions de francs au Trésor.

« Je vais hasarder l’entreprise la plus difficile, mais la plus féconde en résultats effrayants que la politique ait conçue. En trois jours, un temps brumeux et des circonstances un peu favorisantes peuvent me rendre maître de Londres, du parlement, de la Banque. »1737

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), au marquis de Lucchesini, 16 mai 1803. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

L’idée le hantait depuis le Directoire qui projetait cette attaque par la Manche. Le Premier Consul s’en ouvre au ministre plénipotentiaire du roi de Prusse. Quatre jours plus tard, c’est la rupture de la paix d’Amiens, annoncée aux assemblées. Il accuse l’Angleterre et dit ne se résoudre à la guerre « qu’avec la plus grande répugnance ».

« L’arrivée de cette femme, comme celle d’un oiseau de mauvais augure, a toujours été le signal de quelque trouble. Mon intention n’est pas qu’elle reste en France. »1738

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), au Grand Juge Régnier (ministre de la Justice). Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Il vient d’apprendre le retour de Mme de Staël près de Beaumont-sur-Oise, le 3 octobre 1803. Il lui donne cinq jours pour partir, sinon, il la fera reconduire à la frontière par la gendarmerie.

« C’est un fossé qui sera franchi lorsqu’on aura l’audace de le tenter. »1739

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), à Cambacérès, Boulogne, 16 novembre 1803. L’Europe et la Révolution française (1907), Albert Sorel

Ce fossé, c’est la Manche qui sépare la France des côtes d’Angleterre, visibles des hauteurs d’Ambleteuse (département du Pas-de-Calais). Et c’est une idée récurrente, sinon une obsession. Le 19 avril 1801, il écrivait à Talleyrand : « L’espace qui sépare la Grande-Bretagne du continent n’est point infranchissable. »

« Les vraies colonies d’un peuple commerçant, ce sont les peuples indépendants de toutes les parties du monde. »1740

Jean-Baptiste SAY (1767-1832), Traité d’économie politique ou simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses (1803)

Économiste et journaliste, il prêche un anticolonialisme intelligent et précurseur. L’indépendance rend les peuples plus industrieux et plus riches, d’où davantage d’occasions et de facilités pour les échanges, alors que les colonies sont une charge présente et deviendront bientôt une honte.

Le libéralisme économique de Say rime avec optimisme, au contraire de ses célèbres confrères anglais, Malthus et Ricardo. Mais il contrarie Napoléon Bonaparte qui songe au Blocus continental pour ruiner l’Angleterre. Il lui demande de réécrire certains passages et de mettre en exergue l’économie de guerre fondée sur le protectionnisme.

L’auteur refuse, ne peut rééditer son Traité, est révoqué du Tribunat, interdit de journalisme. Il devient entrepreneur et fait fortune dans le coton. L’économiste retrouve sa liberté d’expression après l’Empire, devient célèbre et inaugure la chaire d’économie politique, au Collège de France.

« L’air est plein de poignards. »1741

Joseph FOUCHÉ (1759-1820), mi-janvier 1804. Fouché (1903), Louis Madelin

Bien que n’étant plus au ministère de la Police (supprimé entre 1802 et 1804), il apprend la présence de Pichegru à Paris, général traître, déporté par le Directoire, évadé du bagne. Cadoudal est complice, chef chouan charismatique, déjà impliqué dans l’attentat de la rue Saint-Nicaise, fin 1800, et que Bonaparte a essayé de se rallier. Le général Moreau s’est plus ou moins joint au complot, s’estimant mal payé des services rendus au pouvoir, mais refusant de servir les royalistes. Ces hommes ont le projet d’enlever le Premier Consul.

Bonaparte informé, la capitale est mise aussitôt en état de siège.

« Je vis dans une défiance continuelle. Chaque jour, on voit éclore de nouveaux complots contre ma vie. Les Bourbons me prennent pour leur unique point de mire ! »1742

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), à son frère Joseph. Histoire de la France et des Français (1972), André Castelot, Alain Decaux

Ce n’est pas une paranoïa de dictateur. De son propre aveu, le comte d’Artois (frère du comte de Provence et futur Charles X) entretenait 60 assassins dans Paris. Et c’est lui qui a nommé Cadoudal, réfugié à Londres, lieutenant général des armées du roi, en 1800.

« Les Bourbons croient qu’on peut verser mon sang comme celui des plus vils animaux. Mon sang cependant vaut bien le leur. Je vais leur rendre la terreur qu’ils veulent m’inspirer […] Je ferai impitoyablement fusiller le premier de ces princes qui me tombera sous la main. »1743

Napoléon BONAPARTE (1769-1821), 9 mars 1804. Histoire du Consulat et de l’Empire (1847), Adolphe Thiers

Cadoudal vient d’être arrêté, au terme d’une course-poursuite meurtrière, au Quartier latin. Il a parlé sans le nommer d’un prince français complice, et de l’avis de tous, c’est le duc d’Enghien, émigré, qui vit près de la frontière, en Allemagne.

Le lendemain, le Premier Consul, en proie à une fureur extrême, donne l’ordre de l’enlever, ce qui sera fait dans la nuit du 15 au 16 mars, par une troupe d’un millier de gendarmes, au mépris du droit des gens (droit international).

« Le gouvernement arrête que le ci-devant duc d’Enghien, prévenu […] de faire partie des complots tramés […] contre la sûreté intérieure et extérieure de la République, sera traduit devant une commission militaire. »1744

Procès-verbal du 20 mars 1804. Mémoires historiques sur la catastrophe du duc d’Enghien (1824), Louis-Antoine Henri de Bourbon

Le prince, qui préparait son mariage et ne comprend rien à ce qui lui arrive, se retrouve enfermé au château de Vincennes. Le soir même, il est jugé, condamné à mort.

« Qu’il est affreux de mourir ainsi de la main des Français ! »1745

Duc d’ENGHIEN (1772-1804), quelques instants avant son exécution, 21 mars 1804. Son mot de la fin. Les Grands Procès de l’histoire (1924), Me Henri-Robert

Bonaparte a maintenant la preuve que le prince de 32 ans, dernier rejeton de la prestigieuse lignée des Condé, n’est pour rien dans le complot Cadoudal, même s’il est le chef d’un réseau antirépublicain qui a fait le projet de l’assassiner.

De tous les condamnés à mort réellement impliqués, il ne regrettera que Cadoudal, 32 ans lui aussi. Pichegru s’est suicidé dans sa cellule. Et Moreau, jugé, condamné à deux ans de prison, sera finalement exilé.

Mais l’histoire retient surtout le drame du duc d’Enghien. Bonaparte l’a laissé condamner après un simulacre de jugement, puis fusiller la nuit même dans les fossés de Vincennes. Sans regret ni remords.

« La saignée entre dans les combinaisons de la médecine politique. »1746

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Le Bonapartisme (1980), Frédéric Bluche

Empereur, il écrira ces mots, en repensant à l’exécution du duc d’Enghien. Et dans son testament à Sainte-Hélène, il revendique la responsabilité de cet acte que la postérité jugera comme un crime.

« C’est pire qu’un crime, c’est une faute. »1747

Antoine Claude Joseph BOULAY de la MEURTHE (1761-1840), apprenant l’exécution du duc d’Enghien, le 21 mars 1804. Mot parfois attribué, mais à tort, à FOUCHÉ (1759-1820) ou à TALLEYRAND (1754-1838). Les Citations françaises (1931), Othon Guerlac

Conseiller d’État et pourtant fidèle à Bonaparte du début (coup d’État de brumaire) à la fin (Cent-Jours compris), il a ce jugement sévère.

Le mot est parfois attribué à Fouché (par Chateaubriand) ou à Talleyrand (par J.-P. Sartre). Mais les deux hommes ont eux-mêmes poussé Bonaparte au crime, et il n’est pas dans leur caractère de s’en repentir.

Cette exécution sommaire indigne l’Europe et toutes les têtes couronnées se ligueront contre l’empereur – là est « la faute ». Le drame émeut la France : détails sordides de l’exécution et douleur de la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort, qui portera toute sa vie le deuil de cet amour. Mais les royalistes se rallieront majoritairement à Napoléon – et en cela, il a politiquement bien joué.

« Je suis prince sanguin, mon cousin,
On en a preuve sûre,
Prince du sang d’Enghien, mon cousin ;
Oh ! la bonne aventure […]
On n’est pas à la fin, mon cousin,
De sang, je vous l’assure,
J’en prétends prendre un bain, mon cousin. »1748

Je suis prince sanguin, chanson. L’Écho des salons de Paris depuis la restauration : ou, recueil d’anecdotes sur l’ex-empereur Buonaparte, sa cour et ses agents (1815), Jacques Thomas Verneur

Postérieure à l’exécution du duc d’Enghien, la chanson résonne lugubrement, jouant sur le sang dont le criminel se vante d’être doublement imprégné. Allusion y est faite à une lettre adressée par Napoléon aux évêques de France qu’il appelle individuellement « mon cousin » comme il était de tradition pour le roi, et où il leur demande de faire chanter un Te Deum pour son sacre.

« La femme doit obéissance à son mari. »1749

Code civil (21 mars 1804), article 213

C’est la condition féminine qui pâtit le plus de la nouvelle législation, reflet de la position sociale des femmes et d’une évidente misogynie. Trois ans plus tard, la chose est claire : « Nous autres peuples d’Occident, nous avons tout gâté en traitant les femmes trop bien […] Elles ne doivent pas être regardées comme les égales des hommes, et ne sont, en réalité, que des machines à faire des enfants […] Il vaut mieux qu’elles travaillent de l’aiguille que de la langue. »

Le Code, 2 281 articles réunis en 36 lois, vaut naturellement aux yeux de la postérité pour d’autres raisons.

« Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. »1750

Code civil (21 mars 1804), article 1382

Aux dires de nombreux juristes, cette définition concise et générale de la responsabilité civile est le plus lumineux passage du Code Napoléon.

Il est promulgué le jour même de la mort du duc d’Enghien, enlevé et exécuté au mépris de toutes les lois. Impossible de ne pas rapprocher ces deux aspects antinomiques du personnage de Napoléon Bonaparte, et de son règne.

« Ma vraie gloire, ce n’est pas d’avoir gagné quarante batailles ; Waterloo effacera le souvenir de tant de victoires. Ce que rien n’effacera, ce qui vivra éternellement, c’est mon Code civil. »1751

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Histoire générale du IVe siècle à nos jours, volume IX (1897), Ernest Lavisse, Alfred Rambaud

En exil, l’empereur déchu imagine-t-il l’avenir de ce monument juridique, voulu par lui et mené à terme grâce à la stabilité politique revenue en fin de Consulat ?

« Au-delà du Code civil, mais par le Code civil. »1752

Raymond SALEILLES (1855-1912). « La Méthode du droit civil : analyse des conceptions françaises », André Tunc, Revue internationale de droit comparé, volume XXVII, n° 4 (1975)

Cette formule d’un grand historien du droit comparé dit l’importance du Code Napoléon : fondement du droit civil, et point de départ pour des développements juridiques ultérieurs.

« Ce n’est […] point par une plate flatterie, mais par le plus juste hommage, que le Code civil devait recevoir le nom de « Code Napoléon » sous lequel il a passé à la postérité. »1753

Louis MADELIN (1871-1956), Histoire du Consulat et de l’Empire. Le Consulat (1937-1954)

Le Code s’inspire du travail décidé par la Constituante et commencé sous la Convention par Cambacérès, Portalis venant ensuite en « bon génie » attelé à la rédaction. Il fait suite à l’entreprise de codification préparée par les ordonnances de l’Ancien Régime, et unifie le droit pour tout le pays.

Toujours en vigueur en France, bien que largement modifié, le Code a inspiré les législations de nombreux États d’Europe : Belgique, Luxembourg, Allemagne, Pays-Bas, Italie, Espagne, Pologne ; et au-delà, Amérique du Sud, Moyen-Orient, jusqu’au Japon.

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