Napoléon, super-star de l'histoire (4e épisode : des Cent Jours au Second Empire) | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

La question n’est pas : faut-il commémorer le bicentenaire de sa mort ? Évidemment oui !!!

Mais comment commémorer ? En disant « tout », la légende dorée du héros et la légende noire de l’Ogre corse, ses convictions proclamées et ses doutes avoués, ses contradictions évidentes et ses pensées intimes, avec ce sens du Destin aussi fort que sa superstition de Corse : « N’est-ce pas que je suis de la poule blanche ! » dit-il à Mme Mère, ayant échappé par miracle à l’attentat de la rue St Nicaise (22 morts et  46 immeubles détruits, Noël 1800).

Autre pari, résumer cette page capitale du récit national en un édito de quatre semaines, tout en paroles et en actions, plus un autoportrait en dix citations : aller à l’essentiel, avec quelques détails et anecdotes peu connues. Libre à vous de plonger ensuite dans la bibliographie pléthorique, pour analyser une bataille (Austerlitz ou Waterloo), une institution (Code Civil ou Légion d’honneur), explorer les arcanes du personnage plus complexe que nature, passer en revue les partenaires amis ou ennemis, civils ou militaires, interroger les grands témoins (Talleyrand, Chateaubriand), pénétrer les coulisses d’une vie privée tumultueuse entre sa grande famille, ses deux épouses, l’Aiglon adoré, une mère au fort caractère… et cette misogynie maintes fois affichée.

La forme de l’Histoire en citations s’impose plus que jamais : la Chronique rebondit de mot en mot, l’histoire galope avec cet acteur aussi doué pour le Verbe que pour l’Action.

« Quel roman que ma vie ! » dit le vaincu à Sainte-Hélène. Il pèche par modestie ! Sa vie est une épopée que nul auteur n’aurait imaginée, une tragicomédie dont Pie VII donne la clé, qualifiant l’adversaire en deux mots : « Commediante ! Tragediante !  » (cité par Vigny). Napoléon a fasciné tous les témoins, les historiens et le monde entier. Laissons le mot de la fin (provisoire) à Chateaubriand, son grand opposant : « Cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme. »

La légende suivra, nourrie par le Mémorial de Sainte-Hélène et la nostalgie du siècle, les chansons populaires de Béranger, les pages d’Hugo fasciné par le héros.

L’Histoire rebondit avec le Second Empire : Louis-Napoléon Bonaparte s’inspire de l’illustre ancêtre et le Nom lui permet d’accéder au pouvoir. Jusqu’à la chute, c’est un copié-collé de la geste napoléonienne, sans légende et le génie en moins.

Ces citations sont tirées de notre Chronique de citations sur le Directoire, le Consulat et l’Empire (tome 6).

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Napoléon, super-star de l’histoire, retrouvez nos quatre éditos :

Quatrième semaine – des Cent Jours au Second Empire.

RESTAURATION et COME-BACK DE NAPOLÉON.

« Retomber de Bonaparte et de l’Empire dans ce qui les a suivis, c’est tomber de la réalité dans le néant. »1892

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Parole d’un génie de notre littérature. En politique, Chateaubriand a surtout une vocation d’éternel opposant. Émigré sous la Révolution, sévère pour Napoléon Ier à qui il ne pardonne pas la mort du duc d’Enghien, il commence par être ultraroyaliste sous les Bourbons revenus, ayant bientôt rang de ministre, pair de France, ambassadeur, avant de se retrouver dans l’opposition au pouvoir en place, aux côtés des libéraux.

« J’appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de bulletins par l’Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le fourreau des Bourbons. »1895

Alfred de VIGNY (1797-1863), Servitude et grandeur militaires (1835)

Témoignage d’un grand écrivain de ce temps riche en talents, bien plus que la Révolution et l’Empire. Vigny traduit ici l’état d’esprit de toute une génération de jeunes romantiques « bien nés ». Ils rallieront l’opposition libérale quand la monarchie selon Charles X deviendra plus ultra que royaliste, à la fin de la Restauration.

« Il monta péniblement ce trône que son prédécesseur avait eu l’air d’escalader. »1904

Charles François Marie, comte de RÉMUSAT (1797-1875). Mémoires de ma vie, volume I (posthume, 1967), Charles de Rémusat

Jeune collaborateur au Globe, journal d’opposition libérale, fils du chambellan de Napoléon, rallié aux Bourbons à la Restauration, il constate l’évidence, en 1814 : à près de 60 ans, Louis XVIII est podagre (goutteux), autrement dit rhumatisant au dernier degré, en outre affligé d’un accent dû non pas à son émigration prolongée, mais à une phonétique demeurée très Ancien Régime, qui ôte toute noblesse à sa royale affirmation : « C’est moué qui suis le roué. » Les chansonniers ne vont pas rater « le roué », souvent et méchamment brocardé, au siècle de la caricature reine.

« Rien n’est changé en France, il n’y a qu’un Français de plus ! »1912

Comte d’ARTOIS et futur Charles X (1757-1836), Déclaration du 12 avril 1814. Mémoires et Correspondance du Prince de Talleyrand (posthume, 1891)

Fringant et rayonnant, escorté de 600 gardes nationaux, ovationné par les Parisiens, il fait son entrée dans Paris et regagne le palais des Tuileries d’où la Révolution le chassa – il fut le premier émigré célèbre de l’histoire, le 17 juillet 1789. Cette phrase est assez floue et minimaliste pour rassurer la France en état de choc. Elle minore l’événement, la restauration de la monarchie, à moins qu’elle n’occulte à la fois la Révolution et l’Empire.

Talleyrand raconte comment le préfet Beugnot et le chancelier Pasquier finirent par accoucher du Mot historique qu’il envoya lui-même au Moniteur (journal officiel) en annonçant la rentrée du comte d’Artois. Le mot plut à Paris et « à force de l’entendre répéter et admirer, le comte d’Artois finit par être sincèrement persuadé qu’il l’avait dit. » Cependant que le roi Louis XVIII est à Calais, condamné par une crise de goutte à différer son débarquement du bateau venu d’Angleterre !

Ce mot fait aussi écho au dicton cruel évoquant l’abdication de l’empereur : « Bientôt, il n’y aura en France qu’un Français de moins. » Le soir même, 12 avril, à Fontainebleau, Napoléon tente de se suicider – pour la énième fois.

« Officiers, sous-officiers et soldats de la vieille garde, je vous fais mes adieux […] Depuis vingt ans, je suis content de vous. Je vous ai toujours trouvés sur le chemin de l’honneur. Je ne puis vous embrasser tous, mais j’embrasserai votre général. »1913

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Adieux aux soldats de la Vieille Garde, dans la cour du palais de Fontainebleau, 20 avril 1814. Histoire parlementaire de la Révolution française ou Journal des Assemblées nationales (1834-1838), P.J.B. Buchez, P.C. Roux

L’empereur vaincu et déchu embrasse le général Petit, puis le drapeau avec l’aigle impérial. À côté de la Jeune Garde et de la Moyenne Garde, les vétérans de la Vieille Garde, toujours fidèles à Napoléon, restent comme les plus valeureux soldats de notre histoire. Retraités ou réformés, on les appelle « les vieux de la Vieille ». C’est l’origine de cette expression populaire.

Le 28 avril, Napoléon s’embarque à Fréjus sur une frégate anglaise pour l’île d’Elbe. Il y débarque le 14 mai.

« Le Congrès ne marche pas, mais il danse. »1920

Prince de LIGNE (1735-1814), au Congrès de Vienne, 1814. De la réorganisation de la société européenne (1925), Augustin Thierry

Âgé de 80 ans, Charles-Joseph de Ligne, feld-maréchal autrichien, devenu un cosmopolite éclairé, lié avec toutes les élites de son temps, de Voltaire à Goethe, parle ainsi du Congrès réuni à Vienne de septembre 1814 à juin 1815. Son but : établir une paix durable et refaire la carte politique de l’Europe totalement bouleversée par l’Empire.

Outre les souverains, les princes et les hommes d’État, les diplomates et les observateurs, une foule d’intrigants et de jolies femmes sont au rendez-vous viennois. Le prince de Metternich, chancelier d’Autriche (chef du gouvernement) et maître des lieux, organise une succession de fêtes et réceptions, bals et concerts, opéras et revues militaires. Le plaisir est roi, mis en scène à la française ou à la viennoise et la gastronomie rime bien avec la diplomatie.

Le Congrès travaille aussi et Talleyrand y veille. Il faut solder ce que les historiens appelleront la seconde guerre de Cent Ans : de 1688 à 1815, soit en cent vingt-sept ans, la France soutint contre l’Angleterre sept grandes guerres qui durèrent en tout soixante ans.

« Maintenant, Sire, la coalition est dissoute, et elle l’est pour toujours […] la France n’est plus isolée en Europe. »1922

TALLEYRAND (1754-1838), Lettre à Louis XVIII, 4 janvier 1815. Correspondance inédite du prince de Talleyrand et du roi Louis XVIII pendant le Congrès de Vienne, publiée sur les manuscrits conservés au Dépôt des Affaires Étrangères (1881)

Message venu du congrès de Vienne où Talleyrand, intrigant comme il sait l’être et souvent pour le bien de la France, a conclu un traité secret avec l’Autriche et l’Angleterre contre la Prusse et la Russie. C’est vraiment un exploit diplomatique : le représentant du pays vaincu a réussi à diviser les Alliés, à limiter les exigences de la Prusse et de la Russie. L’épisode des Cent-Jours va ruiner tous ses efforts.

« Les Bourbons ont commencé par se faire mépriser et finissent par se faire haïr. »1923

NAPOLÉON Ier (1769-1821), à Pons de l’Hérault, 6 février 1815. Mémoire de Pons de l’Hérault aux puissances alliées (1899), André Pons, Léon-G. Pélissier

Bien informé, il sait l’opposition bonapartiste qui s’organise en France contre un régime fragile, semble-t-il. Il parle à un compagnon de route récemment acquis à sa cause et sa personne.

Le moment est venu pour le « roi de l’île d’Elbe » : « Les maux de notre pays me déchirent l’âme, j’en ai perdu le repos. Les vœux de l’armée me rappellent. L’immense majorité de la nation me désire. » Il s’embarque sur l’Inconstant avec 1 200 hommes (dont 900 grenadiers), le 26 février.

« Français ! […] j’arrive parmi vous reprendre mes droits qui sont les vôtres. »1924

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Golfe Juan, Proclamation du 1er mars 1815. France militaire : histoire des armées françaises de terre et de mer de 1792 à 1833 (1838), Abel Hugo

À peine débarqué, il parle au pays : « Dans mon exil, j’ai entendu vos plaintes et vos vœux : vous réclamiez ce gouvernement de votre choix qui est seul légitime. » Et le frère aîné de Victor Hugo reprend la geste napoléonienne.

« D’sus l’trône Louis XVIII placé,
Notre Emp’reur que rien n’inquiète,
Lui dit : pour un an j’t’ai laissé,
Ot’-toi d’là que j’m’y mette ! »1925

Ot’-toi d’là que j’m’y mette, chanson de 1815.  Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

Cette chanson sera saisie par la police après les Cent-Jours. La censure n’est pas si terrible, mais l’humour de Louis XVIII a ses limites et l’humiliation sera grande, durant cent jours.

« Ils n’ont rien oublié, ni rien appris. »1926

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Golfe-Juan, Proclamation du 1er mars 1815. Histoire parlementaire de la Révolution française ou Journal des Assemblées nationales (1834-1838), P.J.B. Buchez, P.C. Roux

Napoléon reprend la formule de Dumouriez parlant des courtisans qui entourent Louis XVIII, le mot étant également attribué à Talleyrand. Quoi qu’il en soit, il résume parfaitement la mentalité des Bourbons et surtout de leurs partisans, les ultras, plus royalistes que le roi.

« L’aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame. »1927

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Golfe-Juan, Proclamation du 1er mars 1815. Recueil de pièces authentiques sur le captif de Sainte-Hélène, de mémoires et documents écrits par l’empereur Napoléon (1821-1822)

L’empereur annonce la couleur dès le premier jour, se pose devant l’armée en soldat de la Révolution et honnit le drapeau blanc de la Charte constitutionnelle : « Arrachez ces couleurs que la nation a proscrites, et qui pendant vingt-cinq ans servirent de ralliement à tous les ennemis de la France ! Arborez cette cocarde tricolore ; vous la portiez dans nos grandes journées […] Reprenez ces aigles que vous aviez à Ulm, à Austerlitz, à Iéna. »

Il n’en faut pas plus, pas moins non plus, pour que Napoléon gagne cet incroyable pari : rallier les troupes envoyées pour l’arrêter, soulever d’enthousiasme les populations et traverser la France en vingt jours, sous les yeux de l’Europe pétrifiée. Ainsi commence le vol de l’Aigle, sur « la route Napoléon ».

« La grande mesure décrétée contre Bonaparte fut un ordre de « courir sus » : Louis XVIII, sans jambes, « courir sus » le conquérant qui enjambait la terre. »1928

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Quand il écrit ses Mémoires, l’auteur qui s’est rallié à la Restauration est passé dans l’opposition, ce qui est en fait sa vraie nature. Quant à la France, elle est profondément divisée, face à l’événement. Chaque camp a sa chanson.

« Enfin, v’la qu’je r’voyons à Paris
Ce fils de la victoire !
L’aigle remplace la fleur de lys,
C’est c’qui faut pour sa gloire.
De l’île d’Elbe en quittant le pays,
Crac ! Il se met en route.
En vingt jours, il arrive à Paris.
C’t’homm’-là n’a pas la goutte. »1929

Ot’-toi d’là que j’m’y mette, chanson de 1815. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

Voilà l’un des couplets du chant des partisans, de plus en plus nombreux : la magie impériale agit encore. Cependant qu’à Paris comme à Vienne, la réaction s’organise. Dès que la nouvelle touche la capitale, le 5 mars 1815, le comte d’Artois prend la route de Lyon. Le Journal des Débats stigmatise le traître, les anciens compagnons de l’empereur s’apprêtent à le combattre… avant de se rallier à lui, pour la plupart.

« Il est donc revenu cheux nous
C’t’homme qu’on croyait si tranquille ?
J’aurions ben parié deux sous
Qu’i n’resterait pas dans son île,
Car c’n’est pas un fait nouveau
Qu’les enragés n’aimions pas l’iau. »1930

Le Retour de Nicolas, chanson de 1815. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

Une des chansons royalistes qui surnomment Napoléon « Nicolas » ou « Nicodème », autrement dit un sot, en langage de l’époque. Mais le futur Charles X ne parvient pas à rassembler les régiments espérés. Quant au congrès de Vienne, il ne marche plus, il ne danse plus.

« Cet homme est revenu de l’île d’Elbe plus fou qu’il n’était parti. Son affaire est réglée, il n’en a pas pour quatre mois. »1931

Joseph FOUCHÉ (1759-1820), lucide quant à l’avenir, mars 1815. 1815 (1893), Henry Houssaye

Paroles de celui qui va redevenir ministre de la Police sous les Cent-Jours, et de nouveau sous la seconde Restauration. Napoléon connaît bien les défauts et les qualités de l’homme. Fouché prendra son portefeuille le 21 mars 1815, confiant à Gaillard (lieutenant général de police) : « Avant trois mois, je serai plus puissant que lui et s’il ne m’a pas fait fusiller, il sera à mes genoux […] Mon premier devoir est de contrarier tous les projets de l’empereur. »

Fouché a tort de trahir, mais il a raison de penser ainsi. Le retour de Napoléon déclenche une nouvelle guerre européenne et le second traité de Paris (signé au Congrès de Vienne) sera beaucoup moins clément.

La France n’a aucune chance de gagner, même avec ce fabuleux meneur d’hommes et manieur de foules qui veut encore et toujours forcer le destin. C’est l’aventure de trop, c’est aussi la légende. C’est de toute manière l’Histoire - et l’un des épisodes les plus stupéfiants.

« Soldats du 5e, je suis votre empereur. Reconnaissez-moi. S’il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son empereur, me voilà ! »1932

NAPOLÉON Ier (1769-1821) ouvrant sa redingote grise et montrant sa poitrine nue aux soldats venus l’arrêter, 7 mars 1815. 1815 (1893), Henry Houssaye

La scène se passe à Laffrey, près de Grenoble. L’officier fidèle au roi a crié « Feu ! » à ses hommes, Napoléon a eu ce geste, ce mot. Aucun ne tire, le cri de « Vive l’empereur ! » répond à sa voix, tous les soldats jettent les cocardes blanches et remettent les cocardes tricolores remisées dans leur sac, il y a un an. Tous se rallient à l’empereur, dans la « prairie de la Rencontre » : Stendhal raconte la scène, Steuben (artiste allemand) la peint et l’immortalise.

Le vol de l’Aigle continue, sur la route Napoléon qui mène de Golfe-Juan à Grenoble (aujourd’hui RN 85). Il passe par Grasse, Digne et Gap. Entouré d’une poignée de fidèles qui grandit à chaque étape, il se rend à Lyon en traversant les montagnes, pour éviter les villes royalistes. Il fait 324 km en six jours. La rapidité est le premier atout de cette expédition. Et pourtant, on va d’abord à cheval, et même à pied sur de mauvaises routes, parfois dans la neige. L’armée bivouaque (campe) comme elle peut. Cambronne est à l’avant-garde : ordre lui est donné de ne pas tirer. À l’arrière-garde, le général Drouot fait imprimer des déclarations. Le 10 mars, l’entrée à Lyon est triomphale. Napoléon continue en calèche, de mieux en mieux équipé, escorté. Il écrit des lettres à Marie-Louise et promulgue une série de décrets. Il a prévu d’être à Paris le 20 mars.

« Je ramènerai l’usurpateur dans une cage de fer. »1933

Maréchal NEY (1769-1815), au roi Louis XVIII. Vie du maréchal Ney (1816), Raymond Balthazar Maizeau

Surnommé le Brave des braves sous l’Empire, Ney a poussé Napoléon à abdiquer il y a moins d’un an et s’est rallié à Louis XVIII qui le fit pair de France. Le roi le charge à présent d’arrêter le vol de l’Aigle. Ney en fait le serment. Mais il va céder à son tour au charisme de l’empereur et se rallier à lui avec ses troupes, le 13 mars.

« Il faut tuer Buonaparte comme un chien enragé. »1934

TALLEYRAND (1754-1838), Congrès de Vienne, 12 mars 1815. Le Roi de Rome (1932), Octave Aubry

Napoléon a bouleversé le bon ordre du Congrès et mis le ministre français dans une situation délicate, si habile que soit notre diplomate à 60 ans.

« [Napoléon déclaré] hors des relations civiles et sociales et livré à la vindicte publique comme ennemi et perturbateur du monde. »1935

Les souverains alliés, Congrès de Vienne, 13 mars 1815. Le Moniteur universel (1815)

Les souverains présents au Congrès de Vienne - François Ier l’empereur d’Autriche (beau-père de Napoléon), le tsar Alexandre de Russie, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III - sont unanimes à mettre Napoléon hors-la-loi. Cependant que Louis XVIII, à Paris, tient encore à son trône et joue son rôle.

« J’ai travaillé au bonheur de mon peuple. Pourrais-je, à soixante ans, mieux terminer ma carrière qu’en mourant pour sa défense ? »1936

Louis XVIII (1755-1824), à la Chambre des députés, séance du 16 mars 1815. Histoire de la Restauration et des causes qui ont amené la chute de la branche aînée des Bourbons (1843), Jean-Baptiste Honoré Raymond Capefigue

Il semble prêt au sacrifice suprême pour la Charte qui le fait roi de France. Le comte d’Artois soutient sa résolution, les deux frères s’embrassent, unis dans l’épreuve. Le roi fait encore acte de résistance : « Quoi qu’il arrive, je ne quitterai pas mon fauteuil. La victime sera plus grande que le bourreau. » La séance finit dans le délire, avec le serment du souverain rhumatisant. En réalité et en coulisses, le « Roi-fauteuil » prépare sa fuite et met en sûreté les joyaux de la Couronne.

Le soir même, il apprend la défection du maréchal Ney – pour lui, ça rime avec trahison. Il fait ses malles, mais le secret doit être gardé. Le 19 mars, un courrier lui annonce que Napoléon est à Auxerre et marche sur Paris. C’est le commencement de la fin de sa (première) Restauration : « Je vois que tout est fini […] Je suis résolu à partir. » Le soir, il part pour la Belgique. Départ piteux, pitoyable.

Napoléon arrive aux Tuileries dans la nuit. Les cris de « Vive l’empereur » se mêlent aux injures contre les Bourbons.

« Ce diable d’homme m’a gâté la France. »1937

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Napoléon (1969), Georges Lefèbvre

À peine installé au château des Tuileries le 20 mars 1815, il enrage contre Louis XVIII, car il se trouve littéralement assailli de libelles demandant des garanties constitutionnelles, comme le roi a été forcé d’en accorder.

« Le matin, royaliste,
Je dis : « vive Louis ! »
Le soir, bonapartiste,
Pour l’Empereur j’écris,
Suivant la circonstance,
Toujours changeant d’avis,
Je mets en évidence
L’aigle ou la fleur de lys. »1894

La Girouette (1814), chanson anonyme. Histoire secrète de Paris (1980), Georges Bordonove

Sous-titrée : « Couplet dédié à M. Benjamin Constant, ci-devant royaliste, puis conseiller d’État de Bonaparte, et en dernier résultat redevenu royaliste. »

Benjamin Constant n’est pas le seul à faire preuve d’opportunisme, en cette époque de changements de régime ! Mais le personnage particulièrement intelligent, irrésolu, faible jusqu’à la lâcheté, romancier de sa propre vie, célèbre et brillant orateur, est particulièrement en vue. Sous la Restauration, il peut être rangé dans l’opposition de gauche, comme libéral et monarchiste parlementaire.

« La légitimité gisait en dépôt à l’hôtel d’Hane de Steenhuyse comme un vieux fourgon brisé. »1938

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

L’auteur des Mémoires est nommé ministre de l’Intérieur par Louis XVIII réfugié à Gand – parce que Talleyrand a su l’empêcher de fuir plus loin… Le roi a constitué un gouvernement en exil.

Selon le duc de Castries, Chateaubriand devient vite à lui seul tout le gouvernement, mais il est trop intelligent pour être dupe. La situation est assez ridicule, en ce début du mois d’avril 1815.

« Ces gens-ci recommencent à dire des bêtises, en attendant qu’ils puissent en faire. »1939

Baron LOUIS (1755-1837), mai 1815. Mémoires du comte Beugnot, ancien ministre, 1783-1815 (1866), Jacques-Claude Beugnot (comte)

Ministre des Finances de Louis XVIII en exil, le baron parle des émigrés qui s’agitent en Belgique. L’épisode des Cent-Jours montrant un pays si prêt à changer de régime ne leur servira même pas de leçon. Le baron Joseph Dominique Louis est à coup sûr plus sage : de l’Ancien Régime à la Monarchie de Juillet, il mènera une carrière sans faille, un peu à la manière d’un Talleyrand avec qui il se lia d’amitié au Parlement de Paris où il fut conseiller clerc, avant la Révolution.

« Dans la prospérité, dans l’adversité, sur le champ de bataille, au conseil, sur le trône, dans l’exil, la France a été l’objet unique et constant de mes pensées et de mes actions. »1940

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Discours du Champ de Mai, 1er juin 1815. Mémoires pour servir à l’histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815 (1819), Fleury de Chaboulon

L’empereur s’adresse aux députés des collèges électoraux et présente les dignitaires de l’Empire.

Le plébiscite approuvant le nouveau régime est proclamé, mais l’abstention est massive (2/3 des électeurs). L’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire, constitution libérale rédigée par Benjamin Constant, ressemble à la Charte. Le rédacteur n’est pourtant pas dupe du texte : « Les intentions sont libérales : la pratique sera despotique » (Journaux intimes, 31 mars 1815). Une Chambre des représentants, élue, se réunit le 3 juin. Mais le problème institutionnel est déjà dépassé.

La septième coalition se forme, ce sera la dernière : toute l’Europe veut en finir avec Napoléon et aligne 500 000 hommes, contre 120 000 soldats français immédiatement disponibles.

« Ce n’était pas une bataille, c’était une boucherie. »1941

Capitaine COIGNET, Cahiers (1851-1853)

Ce grognard, avec ses Mémoires authentiquement pris sur le vif, inspirera le personnage du grenadier Flambeau dans L’Aiglon d’Edmond Rostand.

Il évoque ici la bataille de Ligny, commune de Belgique où les Prussiens de Blücher sont battus pour la seconde fois par Napoléon, le 16 juin 1815. Les troupes de Ney n’arrivent pas comme prévu, la bataille est indécise et Napoléon décide d’engager la garde impériale, l’arme de la dernière chance. « Ce hourra général de 3 000 hommes de grosse cavalerie sur un seul point avait quelque chose de prodigieux et d’effrayant ; il y eut plusieurs chocs des plus violents entre cette cavalerie et la cavalerie prussienne. La terre tremblait sous leurs pieds, le cliquetis des armes et des armures, tout rappelait ces descriptions fabuleuses de l’Antiquité » (témoignage de Mauduit, autre grenadier de la Garde).

La fantastique mêlée se prolonge jusqu’à la nuit. Bilan : 20 000 Prussiens et 13 000 Français blessés ou morts. Ligny est la dernière victoire de Napoléon. Napoléon charge Grouchy de poursuivre les Prussiens : faute tactique, mais le maréchal obéit à son empereur qui va lui-même affronter le duc de Wellington, anglais commandant des armées alliées.

« Tout le camp sommeille,
Le général veille […]
Son œil embrasse
Le vaste espace
Et sa main trace
L’arrêt du Destin. »1942

Eugène de PRADEL (1784- 1857), La Bataille de Waterloo, chanson. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

Récit chanté de 19 couplets, daté de 1821, sous-titré Souvenirs d’un vieux militaire.  Ce 18 juin 1815 va inspirer bien des vers, des pages, des pensées, rendant à jamais célèbre cette petite commune de Belgique : Waterloo.

« Derrière un mamelon, la garde était massée.
La garde, espoir suprême, et suprême pensée […]
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,
La garde impériale entra dans la fournaise. »1943

Victor HUGO (1802-1885), Les Châtiments, L’Expiation (1853)

Napoléon engage contre l’anglais Wellington la Vieille Garde (l’élite, à côté de la Jeune et de la Moyenne Garde). À la tête de l’infanterie alliée, le duc de Wellington résiste à la cavalerie du général Kellermann (fils du héros de Valmy), tandis que le maréchal Ney cause de grosses pertes à l’ennemi.

La Garde, décimée, recule en ordre. Elle attend les secours de Grouchy, mais Grouchy ne peut empêcher la jonction des armées alliées. Et c’est Blücher qui arrive (feld-maréchal autrichien âgé de 72 ans, surnommé Vorwärts, « En avant »).

Il faut bien parler de trahison ! Le général Louis de Bourmont, ancien chef chouan rallié à Napoléon en mai dernier, passe aux Prussiens et sera par ailleurs accusé (dans le Mémorial de Sainte-Hélène) d’avoir communiqué le plan français à Blücher. Les soldats ont répandu le bruit d’autres trahisons de généraux : Soult, Vandamme, Dhérin (Grouchy lui-même sera mis en cause plus tard). D’où les premiers cris de « Sauve-qui-peut ! », puis « Nous sommes trahis ! »

L’armée napoléonienne se débande pour la première fois. Seule la partie de la garde commandée par Cambronne tient encore les lignes.

« Un général anglais leur cria : Braves Français, rendez-vous ! Cambronne répondit : Merde ! […] Foudroyer d’un tel mot le tonnerre qui vous tue, c’est vaincre. »1944

Victor HUGO (1802-1885), Les Misérables (1862)

Le « mot de Cambronne » est passé à la postérité : anecdote rapportée par Hugo dans son roman, Sacha Guitry lui dédia une aimable pièce titrée Le Mot de Cambronne.

On ne prête qu’aux riches : Pierre Jacques Étienne, vicomte de Cambronne, fit un beau parcours militaire. Engagé parmi les volontaires de 1792, il participe aux campagnes de la Révolution et de l’Empire. Nommé major général de la garde impériale, il suit Napoléon à l’île d’Elbe, revient avec lui en 1815, est fait comte et pair de France sous les Cent-Jours et s’illustre à Waterloo, dans ce « dernier carré » de la Vieille Garde qui va résister jusqu’au bout.

« La garde meurt et ne se rend pas. »1945

Général CAMBRONNE (1770-1842), paroles gravées sur le socle en granit de sa statue à Nantes (sa ville natale). La Garde meurt et ne se rend pas : histoire d’un mot historique (1907), Henry Houssaye

Ces mots sont bien gravés au pied de sa statue – et non : « La garde meurt mais ne se rend pas. » Il n’est cependant pas sûr que cette phrase ait été prononcée à Waterloo.

Cambronne en personne l’a démenti : « Je n’ai pas pu dire ‘la Garde meurt et ne se rend pas’, puisque je ne suis pas mort et que je me suis rendu. » (cité par Pierre Levot, Biographie bretonne, 1900). Le « Merde » est sans doute plus authentique dans le feu de l’action, même si le général en refusa également la paternité.

« Garde. – La garde meurt et ne se rend pas ! Huit mots pour remplacer cinq lettres. »1946

Gustave FLAUBERT (1821-1880), Dictionnaire des idées reçues (posthume, 1913)

La plus grande défaite de Napoléon fera sa gloire : « L’homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c’est Cambronne », dit Victor Hugo.

« Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! Morne plaine !
Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
La pâle mort mêlait les sombres bataillons. »1947

Victor HUGO (1802-1885), Les Châtiments, L’Expiation (1853)

Napoléon est contraint d’ordonner la retraite : perte de 45 000 hommes (dont 30 000 Français). Waterloo est sans doute la bataille la plus commentée au monde, entre mythe, légende et réalité.

« La bataille de Waterloo a été gagnée sur les terrains de jeu d’Eton. »1948

Duc de WELLINGTON (1769-1852). Revue politique et littéraire : revue bleue (1932)

Principal artisan de la victoire anglaise, assistant à un match de cricket à Eton, il témoigne de la foi toute patriotique en ce sport national – même s’il n’est pas lui-même grand sportif. Mais grand militaire, assurément. Depuis la tragique guerre d’Espagne, il a multiplié les victoires contre les armées napoléoniennes, jusqu’à ce dernier acte du 18 juin 1815.

« Waterloo n’est point une bataille : c’est le changement de front de l’univers. »1949

Victor HUGO (1802-1885), Les Misérables (1862)

Dans ce roman en dix volumes, Hugo brosse une vaste fresque historique, sociale, humaine. Et Waterloo demeure à jamais l’un des moments clés de l’histoire de la France.

« J’avais demandé vingt ans ; la destinée ne m’en a donné que treize. »1950

NAPOLÉON Ier (1769-1821), au lendemain de Waterloo. Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (1858)

La phrase est exacte, mais pas le compte. En 1802, Napoléon Bonaparte, Premier Consul, est déjà maître de la France et de son destin depuis le coup d’État de Brumaire (1799), et même depuis la campagne d’Italie qui lui apporta la gloire et la popularité, dès 1797. Les historiens parlent généralement d’une aventure de vingt-deux ans.

Paradoxalement, cet épisode des Cent-Jours, catastrophique pour la France, va nourrir le mythe : Napoléon est redevenu un héros, il a forcé le destin jusqu’à la fin… et la légende va suivre.

« Ma vie politique est terminée. Je proclame mon fils, sous le nom de Napoléon II, empereur des Français. »1951

NAPOLÉON Ier (1769-1821), 22 juin 1815. Dictionnaire des sciences politiques et sociales (1855), Auguste Ott

Il abdique une seconde fois, mais cette fois en faveur de son fils. Napoléon II est reconnu empereur le 23 juin par les Chambres des Cent-Jours. Non sans tumulte ! Et avec un argument juridique étonnant : dans le cas contraire, l’abdication serait nulle et Napoléon pourrait repartir en guerre avec 50 000 hommes…

Les Alliés veulent surtout se débarrasser de lui, définitivement. Le vaincu se rend aux Anglais et c’est la déportation dans l’île de Sainte-Hélène, à 1 900 km, en plein océan Atlantique.

« Rendez-nous notre père de Gand,
Rendez-nous notre père ! »1952

Notre père de Gand, chanson.  Chansonnier royal ou passe-temps des bons Français (1815), Dentu éd

Cette chanson royaliste rappelle de ses vœux Louis XVIII. Chassé par le retour de Napoléon, il a voulu repartir pour l’Angleterre. Fin mars 1815, il fallut l’autorité d’un Talleyrand et du Congrès de Vienne pour le convaincre de s’arrêter à Gand, en Belgique. « Notre père de Gand » sera souvent surnommé « notre paire de gants » et tourné en dérision par les autres partis. L’humiliation des Cent-Jours pèse lourd, sur ce roi déjà malmené.

« Tout à coup, une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, Monsieur de Talleyrand soutenu par Monsieur Fouché. »1953

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Arrivant à Saint-Denis pour y retrouver Louis XVIII rentré en France, il aperçoit Talleyrand et Fouché venus se rallier au roi. Il décrit l’effet que lui causa cette entrée des deux hommes allant se présenter, ce 7 juillet 1815, au roi qui leur rendra leurs portefeuilles – Affaires étrangères et Police. « La vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l’évêque apostat fut caution du serment. »

Le plus grand auteur de sa génération est lui-même ministre – de l’Intérieur, sous les Cent-Jours. L’année suivante, rayé de la liste des ministres d’État, il perd sa pension. Parce que, dit-il, « je m’élevais contre l’établissement d’un ministre de la Police générale dans un pays constitutionnel ». Le poste va rester, Fouché le perd en 1816 pour devenir un proscrit, exilé en tant que régicide (rappelons que député de la Convention, il a voté la mort de Louis XVI). Quant à Talleyrand, honni des ultras comme des libéraux, il n’a pratiquement plus aucun rôle politique sous la seconde Restauration.

« Voilà une maladresse qui va nous coûter cher ! Le malheureux ! En se laissant prendre, il va nous faire plus de mal qu’il ne nous en a fait le 13 mars en passant à Bonaparte ! »1954

LOUIS XVIII (1755-1824), le 7 juillet 1815. La Restauration et la Monarchie de Juillet (1929), Jean Lucas-Dubreton

Le roi est furieux. Il vient d’apprendre l’arrestation du maréchal Ney par les hommes de la police de Fouché. Rappelons que Ney est coupable aux yeux du nouveau régime de s’être rallié à l’empereur, cet « usurpateur » qu’il avait promis de ramener « dans une cage de fer » au début des Cent-Jours.

« Sire, cent jours se sont écoulés… »1955

Comte de CHABROL (1773-1843), préfet de la Seine, accueillant Louis XVIII, 8 juillet 1815. L’Épopée impériale, d’Ajaccio à Sainte-Hélène (1865), Jules Mazé

Le comte Gilbert-Joseph-Gaspard Chabrol de Volvic attend à la barrière Saint-Denis le roi qui rentre dans sa « bonne ville de Paris » et lui fait cette adresse : « Sire, cent jours se sont écoulés depuis le moment fatal où Votre Majesté, forcée de s’arracher à ses affections les plus chères, quitta sa capitale au milieu des larmes et de la consternation publique… » Premier paradoxe : l’expression apparaît le jour où s’achève la période des Cent-Jours. Elle est toujours utilisée, y compris par les historiens. Second paradoxe : il y a erreur de calcul. Le roi a fui le 20 mars et cent neuf jours se sont donc écoulés depuis le moment fatal où… Les mots d’histoire ne font pas toujours bon ménage avec les chiffres. Mais si le mot est bon, qu’importe si le calcul ne l’est pas.

« Mais au contraire, j’ai plaisir à marcher dessus. »1956

LOUIS XVIII (1755-1824), aux chambellans qui s’excusent, 8 juillet 1815. L’Esprit de tout le monde (1893), Lorédan Larchey

Le roi est revenu si précipitamment pour cette « seconde entrée triomphale » que les chambellans du château des Tuileries n’ont pas eu le temps d’enlever les tapis semés d’abeilles et d’aigles, symboles de l’Empire. Ils s’en excusent. Mais ce jour-là, tout fait bonheur à Louis XVIII.

« Je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celles du plus constant, du plus généreux de mes ennemis. »1957

NAPOLÉON Ier (1769-1821), Lettre au régent d’Angleterre, 13 juillet 1815. Le Plutarque français : vies des hommes et femmes illustres de la France (1847), Édouard Mennechet

Le vaincu s’adresse au vainqueur, le futur Georges IV – en fait, le régent exerce le pouvoir, son père Georges III étant devenu définitivement fou en 1810. Diverses destinations furent envisagées pour l’exil, notamment les États-Unis d’Amérique. Cela ne s’est pas fait, pour diverses raisons.

« Madame, Napoléon est en route pour Sainte-Hélène. »1958

METTERNICH (1773-1859), Lettre à Marie-Louise, 13 août 1815. Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

C’est l’apogée de sa carrière politique. Ministre autrichien des Affaires étrangères depuis 1809, artisan du mariage de Napoléon avec la fille de l’empereur d’Autriche qui scellait une politique d’alliance avec la France, il ne s’entendit pas avec Napoléon qui, de surcroît, menaçait trop l’équilibre européen tel qu’il l’entend, pour le bien de l’Autriche. Metternich a donc favorisé le retour des Bourbons, étant l’un des personnages importants du congrès de Vienne qui s’est achevé le 9 juin 1815, donnant toutes satisfactions territoriales et morales à l’Autriche.

« J’espère qu’on le traitera avec bonté et douceur, et je vous prie, très cher papa, d’y contribuer. »1959

MARIE-LOUISE (1791-1847), Lettre à son père l’empereur d’Autriche, 15 août 1815. Revue historique, 28e année, volume LXXXII (1903)

La femme de l’empereur déchu ajoute : « C’est la seule prière que je puisse oser pour lui et la dernière fois que je m’intéresse à son sort, car je lui dois de la reconnaissance pour la tranquille indifférence dans laquelle il m’a laissée vivre, au lieu de me rendre malheureuse. » Ce sont vraiment des paroles de fille et d’épouse soumises.

« Je préférerais qu’on égorgeât mon fils ou qu’il fût noyé dans la Seine plutôt que de le voir jamais élevé à Vienne comme prince autrichien. »1960

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Les Errants de la gloire (1933), princesse Lucien Murat (comtesse Marie de Rohan-Chabot)

En cette fin d’année 1815, le père ignore encore que l’Aiglon sera précisément élevé à Vienne par son grand-père maternel comme un prince autrichien, sous le nom de duc de Reichstadt – c’est l’« assassinat moral » tant redouté par le père pour son fils.

« L’Angleterre prit l’aigle et l’Autriche l’aiglon. »1961

Victor HUGO (1802-1885), Les Chants du crépuscule (1835)

Les destins tragiques inspirent les poètes, et entre tous, les grands romantiques du XIXe siècle.

Edmond Rostand, considéré comme le dernier de nos auteurs romantiques, est un peu le second père de l’Aiglon et fit beaucoup pour sa gloire, dans la pièce qui porte son nom. Le rôle-titre est créé en travesti par la star de la scène, Sarah Bernhardt (1900). À plus de 50 ans, elle triomphe en incarnant ce jeune prince mort à 21 ans.

« Quand j’étais tout-puissant, [les rois] briguèrent ma protection et l’honneur de mon alliance, ils léchèrent la poussière dessous mes pieds ; maintenant, dans mon vieil âge, ils m’oppriment et m’enlèvent ma femme et mon fils. »1962

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

« Il avait le monde sous ses pieds et il n’en a tiré qu’une prison pour lui, un exil pour sa famille, la perte de toutes ses conquêtes et d’une portion du vieux sol français », écrira de son côté Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe.

Mais Napoléon entre vivant dans l’histoire et la légende. Il s’en charge le premier, confiant ses souvenirs et ses pensées à Emmanuel de Las Cases, auteur du Mémorial – plusieurs fois réédité vu son succès, chaque édition étant revue et augmentée.

« Messieurs de la Sainte-Alliance,
Vous partez donc ? Ah ! quel chagrin ! »1964

Adieu des Français aux troupes alliées (1815), chanson. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

La chanson ironise sur le départ des Alliés, salué comme une libération au terme du second traité de Paris, signé le 20 novembre 1815. Après les Cent-Jours, la note à payer par la France s’est pourtant alourdie : rançon de 700 millions de francs, restitution des œuvres d’art prises par Napoléon en Italie, perte de ce qu’on avait pu sauver au premier traité (Sarre, Landau, Chambéry, Annecy, etc.) et entretien d’une armée d’occupation de 150 000 hommes dans le nord et l’est du pays, pendant trois ans.

« Soldats, droit au cœur ! »1965

Maréchal NEY (1769-1815), commandant lui-même son peloton d’exécution, 7 décembre 1815. Son mot de la fin. Les Grands Procès de l’histoire (1924), Me Henri-Robert

Berryer, son avocat, n’a pas pu sauver le « Brave des Braves », coupable de s’être rallié à l’empereur sous les Cent-Jours, alors qu’il s’était engagé à ramener « l’usurpateur dans une cage de fer ». Il est à présent victime désignée de la Terreur blanche, cette réaction ultra qui effraie le roi lui-même.

« Quel roman que ma vie ! »1782

NAPOLÉON Ier (1769-1821), juin 1816. Quel roman que ma vie ! : itinéraire de Napoléon Bonaparte, 1769-1821 (1947), Louis Garros

L’épopée aura duré un peu plus de vingt ans. Le 5 mai 1821, à la veille de sa mort, le proscrit de Sainte-Hélène déclare à Las Cases : « L’adversité manquait à ma carrière. Grâce au malheur, on pourra me juger à nu. » Ces six ans de captivité vont encore servir sa légende.

Le personnage est source d’inspiration inépuisable pour les historiens, les écrivains, les cinéastes et jusqu’aux créateurs de jeux vidéo. Le culte napoléonien se voit dans les musées du monde entier, dans les collections de soldats de plomb, les dictionnaires de citations. Sur Internet, au seul mot de Napoléon, 22 600 000 résultats s’inscrivent en 0,88 seconde (avril 2021) – ce qui aurait comblé l’homme pressé, obsédé par son image. C’est aussi une manière de passer à la postérité.

« Vivant, il a manqué le monde ; mort, il le possède. »1783

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Vie de Napoléon, livres XIX à XXIV des Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Témoin et acteur de l’histoire, pour lui, la plus belle conquête de Napoléon n’est pas l’Europe, mais celle de l’imagination des générations qui ont suivi l’Empire. Il ne cessera d’être fasciné par l’empereur, alors qu’il le combat en opposant résolu : « Cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme. » On ne saurait mieux dire aujourd’hui.

« Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé. »1982

NAPOLÉON Ier (1769-1821). Mémorial de Sainte-Hélène (1823), Las Cases

Ces mots sont dans son testament daté du 16 avril 1821. Il meurt le 5 mai 1821, après cinq ans de captivité à Sainte-Hélène, cinq ans d’humiliation de la part du gouverneur anglais Hudson Lowe.

« Vous savez la mort de Bonaparte. Qui nous aurait dit, il y a dix ans, que cette mort serait un si petit événement ! »1983

Astolphe de CUSTINE (1790-1857), Lettre au marquis de La Grange, 8 juillet 1821. Lettres inédites au marquis de La Grange (posthume, 1925), Astolphe Custine (marquis de)

« Quelle étonnante machine que le monde ! » ajoute de Custine, homme de lettres homosexuel dont la vie familiale est très marquée par tous les événements historiques, depuis la Révolution. Napoléon est mort, mais sa légende va rester vivante dans les esprits.

« On parlera de sa gloire,
Sous le chaume bien longtemps […]
Bien, dit-on, qu’il nous ait nui,
Le peuple encore le révère, oui, le révère,
Parlez-nous de lui, Grand-mère,
Parlez-nous de lui. »1984

BÉRANGER (1780-1857), Les Souvenirs du peuple (1828), chanson. L’Empereur (1853), Victor Auger

L’une des plus belles et simples chansons de ce parolier très populaire, « l’un des plus grands poètes que la France ait jamais produits » (Chateaubriand), « poète de pure race, magnifique et inespéré » (Sainte-Beuve).

Pierre Jean de Béranger contribue à nourrir la légende napoléonienne avec « la chanson libérale et patriotique qui fut et restera sa grande innovation » (Sainte-Beuve). Le souvenir de l’empereur sera bientôt lié à l’opposition au roi. La dynastie au pouvoir n’est pas si solide.

MONARCHIE DE JUILLET

« Ma tombe et mon berceau seront bien rapprochés l’un de l’autre ! Ma naissance et ma mort, voilà donc toute mon histoire. »2078

Duc de REICHSTADT (1811-1832), mourant à 21 ans de tuberculose, 22 juillet 1832. Les Errants de la gloire (1933), princesse Lucien Murat (comtesse Marie de Rohan-Chabot)

L’Aiglon (héros de théâtre pour Rostand), fils de l’Aigle (Napoléon), ex-roi de Rome, promu Napoléon II (quelques jours, après les deux abdications en 1814 et 1815) n’aura pas le destin rêvé pour lui par son père, ni même aucun rôle politique. Son grand-père maternel, François Ier d’Autriche, y veille, occultant le souvenir de l’empereur et le faisant duc de Reichstadt (petite ville de Bohême), tout en aimant tendrement l’adolescent fragile.

Louis-Napoléon Bonaparte se considère désormais comme le chef du parti bonapartiste, en tant que neveu de Napoléon Ier – même si l’infidélité notoire de sa mère, Hortense de Beauharnais, femme de Louis Bonaparte, roi de Hollande, poussa son père à nier sa paternité, et à rompre avec Hortense, la très jolie belle-fille de Napoléon.

« Tous deux sont morts. Seigneur, votre droite est terrible. »2079

Victor HUGO (1802-1885), Poème d’août 1832 (Napoléon II, Les Chants du crépuscule)

Rappelons que le père de l’Aiglon, Napoléon, est mort à 51 ans le 5 mai 1821, après cinq ans de captivité à Sainte-Hélène. La légende napoléonienne doit beaucoup au génie d’Hugo… et à la comparaison inévitable avec le prochain maître de la France, Napoléon III le Petit.

« L’idée napoléonienne n’est point une idée de guerre, mais une idée sociale, industrielle, commerciale, humanitaire. »2100

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873), Idées napoléoniennes (1839)

Sous l’influence des saint-simoniens et des séjours qu’il fit en Angleterre, le futur Napoléon III, entre deux coups de force (Strasbourg en 1836 et Boulogne en 1840), porte un réel intérêt aux problèmes économiques et sociaux qui agitent et divisent la France.

Mais sans aucun doute, c’est LE NOM qu’il porte qui va lui permettre d’accéder au pouvoir, plébiscité par le peuple français.

« Je ne me prosterne pas devant cette mémoire ; je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte de la force que l’on veut substituer dans l’esprit de la nation à la religion sérieuse de la liberté. »2105

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869), à l’occasion du retour des cendres de Napoléon, Discours à la Chambre, 26 mai 1840. La France parlementaire (1834-1851) : œuvres oratoires et écrits politiques, volume II (1864), Alphonse de Lamartine, Louis Ulbach

Les cendres de Napoléon sont rapportées de Sainte-Hélène par le prince de Joinville (fils du roi Louis-Philippe) sur la Belle-Poule et transférées aux Invalides, le 15 décembre 1840. Thiers, revenu à la tête du gouvernement le 1er mars 1840, flatte la vanité nationale répandue dans le peuple et la bourgeoisie, par cette décision prise en mai. Le député Lamartine y est hostile, prophétisant le Second Empire – poète et politicien, il a souvent une étrange prescience de l’avenir.

LA SUITE DE L’HISTOIRE

« Les Bonaparte, c’est tout de même un clan qui se remplit les poches, se distribue les couronnes, et qui, en 1851, s’attable pour le deuxième service. »2144

François MAURIAC (1885-1970), Bloc-notes, IV (1965-1967) dans le journal L’Express

Hugo n’aurait pas mieux dit contre le second, mais son culte pour le premier l’a rendu encore plus cruel. Sa marche au pouvoir, son Empire et sa chute présentent malgré tout un air de parenté avec l’épopée impériale.

« Toute ma vie sera consacrée à l’affermissement de la République. »2179

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873), Discours du 21 septembre 1848. Napoléon le Petit (1852), Victor Hugo

Le futur Napoléon III fait un pas de plus dans l’histoire avec son attachement réitéré à la République qu’il va bientôt abolir (comme Napoléon). Réélu dans cinq départements, il choisit l’Yonne, décide de se présenter à la présidence de la République et commence à faire campagne pour le scrutin présidentiel fixé aux 10 et 11 décembre.

« Laissez le neveu de l’empereur s’approcher du soleil de notre République ; je suis sûr qu’il disparaîtra dans ses rayons. »2181

Louis BLANC (1811-1882). Histoire parlementaire de l’Assemblée nationale, volume II (1848), F. Wouters, A.J.C. Gendeblen

Un bon historien peut faire erreur sur son temps. C’est la République qui va disparaître devant l’Empire restauré. Mais les premiers témoins n’ont pas cru dans le destin du nouvel homme particulièrement falot – tout le contraire de l’Autre.

« La tribune est fatale aux médiocrités et aux impuissants. Nous ne voulons pas être trop cruels envers un homme condamné à cet accablant contraste, en sa propre personne, d’une telle insuffisance et d’un tel nom. »2182

Le National, 10 octobre 1848. Louis Napoléon le Grand (1990), Philippe Séguin

La veille, Louis-Napoléon Bonaparte a été interpellé par les députés sur ses intentions. « Il avait le regard mal assuré, comme un écolier qui n’est pas certain d’avoir bien récité sa leçon ». Lors de sa présentation au palais Bourbon le 26 septembre, il fit déjà mauvaise impression, montant à la tribune pour lire un papier chiffonné. Verdict de Ledru-Rollin : « Quel imbécile, il est coulé ! » Et Lamartine l’appelle « un chapeau sans tête ». Rien de commun avec l’illustre ancêtre, vrai génie du Verbe (et de l’Action).

« Je suis Corse d’origine,
Je suis Anglais pour le ton,
Suisse d’éducation
Et Cosaque pour la mine […]
J’ai la redingote grise,
Et j’ai le petit chapeau ;
Ce costume est assez beau,
On admire cette mise.
Seul le génie est absent
Pour faire un bon président. »2188

Complainte de Louis-Napoléon pour compléter sa profession de foi (1848), chanson. Histoire de France par les chansons (1982), France Vernillat, Pierre Barbier

Il dut souffrir de toutes ces chansons qui le brocardèrent. Mais bien que chansonné et ridiculisé, sous-estimé, malmené, le candidat à la présidence de la République a toutes ses chances : porté par la légende napoléonienne qui enchante le peuple et l’a déjà fait député, il rassure les bourgeois terrifiés par le « péril rouge » aux dernières émeutes républicaines de Paris.

« Le citoyen Bonaparte élu président de la République. »2189

Armand MARRAST (1801-1852), président de l’Assemblée constituante, Déclaration du 20 décembre 1848. Napoléon III (1969), Georges Roux

Résultats du scrutin des 10 et 11 décembre. Triomphe pour le « citoyen Bonaparte » élu au suffrage universel (masculin) par 75 % des votants, (5,5 millions de voix). Déroute de Lamartine (17 914 voix), les voix républicaines se dispersant entre Cavaignac, Ledru-Rollin et Raspail , trois candidats relativement ignorés hors Paris et la minorité éclairée.

« On craint une folie impériale. Le peuple la verrait tranquillement. »2200

Élise THIERS (1818-1880), née Dosne. Napoléon III (1969), Georges Roux

L’épouse de Thiers témoigne, après avoir vu Louis-Napoléon Bonaparte passer en revue les troupes, le 4 novembre 1849. Le président est particulièrement populaire dans l’armée : il multiplie les grandes revues, augmente la solde des sous-officiers. Celui qu’on commence à appeler le « prince Louis-Napoléon » mène une politique personnelle, se fait acclamer en province, crée son propre parti, ses journaux. Les craintes de Mme Thiers sont justifiées et la carrière politique de son mari marquera un temps d’arrêt, républicain dans l’opposition sous le Second Empire.

« L’élu de six millions de suffrages exécute les volontés du peuple, il ne les trahit pas. »2208

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873), Discours de Lyon, 15 août 1850. Le Prince, le peuple et le droit : autour des plébiscites de 1851 et 1852 (2000), Frédéric Bluche

Étape d’un voyage triomphal de six mois à travers la France. Fort des 75 % de Français qui l’ont élu président le 10 décembre 1848, il réussit à se poser en défenseur dudit suffrage et donc de la vraie démocratie, contre la Chambre et ses conservateurs avec lesquels il prend ses distances. C’est bien joué, pour celui qu’on qualifiait deux ans avant d’imbécile et d’impuissant. Il apprend son métier.

Comme du temps de Napoléon, la propagande est parfaitement organisée : par ses hommes (fidèles bonapartistes comme Persigny, libéraux non ralliés au parti de l’Ordre, hommes d’affaires, banquiers et Morny son demi-frère), par ses journaux (Le Pays, Le 10-Décembre, Le Napoléon) et son parti (noyauté par la Société du 10-Décembre) regroupant boutiquiers, ouvriers, petits rentiers qui assurent une claque bruyante à chacune de ses apparitions.

« L’an passé, ils adoraient le sabre. Les voilà maintenant qui adorent le gourdin. »2209

Victor HUGO (1802-1885), mots prémonitoires, datés de novembre 1849. Actes et Paroles. Avant l’exil (1875), Victor Hugo

Hugo constate les progrès de l’autorité et l’irrésistible ascension du prince Louis-Napoléon. Le premier Bonaparte a eu sa campagne d’Italie, le second s’offre une campagne de France. La « folie impériale » redoutée par Mme Thiers se précise.

« Ce gouvernement, je le caractérise d’un mot : la police partout, la justice nulle part. »2211

Victor HUGO (1802-1885), Assemblée législative, avril 1851. L’Évolution de la pensée politique et sociale de Victor Hugo (1973), Michel Granet

Hugo avait mis son journal, L’Événement, au service du second Bonaparte. Il est désormais son principal opposant. Le libéral en lui est révolté : le président de la République manipule l’opinion et exploite à son profit la peur – peur de la révolution, peur d’un vaste complot démocratique, peur de l’incertitude née de la Constitution qui empêche sa réélection en 1852. Des troubles dans le pays affolent le bourgeois.

« La Révolution et la République sont indivisibles. L’une est la mère, l’autre est la fille. L’une est le mouvement humain qui se manifeste, l’autre est le mouvement humain qui se fixe. La République, c’est la Révolution fondée […] On ne sépare pas l’aube du soleil. »2214

Victor HUGO (1802-1885), Assemblée législative, Discours du 17 juillet 1851. Actes et Paroles. Avant l’exil (1875), Victor Hugo

Discours violent et célèbre, prononcé devant une assemblée houleuse. Hugo est contre la révision de la Constitution qui est débattue - l’article 45 interdisant la rééligibilité du président. Le 19 juillet, elle ne réunit pas la majorité requise. Les députés n’ont pas été dupes, la manœuvre a échoué. Louis-Napoléon Bonaparte n’a plus le choix.

Il prépare son coup d’État, avec ses hommes bien placés dans l’armée, la police. Il prépare aussi l’opinion, entretient la peur, dénonce l’imminence du complot : Le Spectre rouge de 1852 (brochure signée Romieu) en dit assez par son titre.

« Le propre de la démocratie est de s’incarner dans un homme. »2215

Louis- Napoléon BONAPARTE (1808-1873), à la veille du coup d’État. Le Second Empire : innovation et réaction (1973), Alice Gérard

2 décembre 1851, le jour est choisi : l’anniversaire d’Austerlitz ! Il a voulu personnellement et ardemment ce coup d’État, il en ressentira plus tard une réelle culpabilité. Mais il réussit son coup sans trop de « casse » - comme Napoléon. « Une opération de police un peu rude » selon le duc de Morny, ministre de l’Intérieur (et demi-frère de Louis-Napoléon). Là encore, la famille a aidé.

Hugo, exilé politique, rend compte du coup d’État du 2 décembre dans L’Histoire d’un crime et Napoléon le Petit, pamphlet dénonçant les ambitions dictatoriales du nouveau maître de la France. Il joue le rôle de Chateaubriand contre Napoléon le Grand.

« La France a compris que je n’étais sorti de la légalité que pour entrer dans le droit. Plus de sept millions de suffrages viennent de m’absoudre… »2220

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873), plébiscité les 21 et 22 décembre 1851. Napoléon III (1998), Georges Bordonove

Le pays (au suffrage universel rétabli) approuve massivement le coup d’État : 7 439 216 oui contre 640 737 non. Mais c’est un scrutin sous haute surveillance et l’opinion publique est manipulée. Comme sous Napoléon.

« Une constitution doit être faite uniquement pour la nation à laquelle on veut l’adapter. Elle doit être comme un vêtement qui, pour être bien fait, ne doit aller qu’à un seul homme. »2223

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873). Les Trois coups d’État de Louis Napoléon Bonaparte (1906), André Lebey

La Constitution de 1852, rédigée en quelques jours, promulguée le 14 janvier, est un sur-mesure : le président reçoit « le gouvernement de la République française pour dix ans […] avec l’initiative et la promulgation des lois ». On retrouve le système des deux assemblées, Corps législatif et Sénat, aux pouvoirs très réduits. C’est un « copié-collé » de la Constitution de l’an VIII, celle du Consulat né du coup d’État du 18 Brumaire. L’histoire, décidément, se répète.

« C’est beaucoup d’être à la fois une gloire nationale, une garantie révolutionnaire et un principe d’autorité. »2227

François GUIZOT (1787-1874), Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps (1858-1867)

Homme politique et historien, il résume l’alchimie du vote avec « la force du parti bonapartiste, ou pour dire plus vrai du nom de Napoléon » à l’occasion des élections au Corps législatif, le 29 février 1852. Les opposants n’ayant aucun moyen de faire campagne (pas une affiche imprimée, pas une réunion électorale !), ils obtiennent 800 000 voix et les candidats officiels plus de 5 millions. D’où 253 bonapartistes, face à 7 royalistes et 3 républicains.

De manière plus générale, la remarque de Guizot explique la facilité avec laquelle le futur empereur va arriver à son but, le pouvoir, et les difficultés que le régime connaîtra plus tard.

« Aidez-moi tous à asseoir sur cette terre, bouleversée par tant de révolutions, un gouvernement stable qui ait pour base la religion, la propriété, la justice, l’amour des classes souffrantes. »2232

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873), Sénat, 1er décembre 1852. Œuvres de Napoléon III, discours, proclamations, messages (1856)

Le lendemain, 2 décembre, l’Empire est proclamé. C’est encore l’anniversaire d’Austerlitz, la plus grande victoire de l’oncle prestigieux, le souvenir vivant de Napoléon Ier. Respectant l’Aiglon, éphémère Napoléon II, le prince Louis-Napoléon prend le nom de Napoléon III.

« La République à votre vote expire
Devant Machin, votre unanime élu.
Soyez heureux : vous possédez l’Empire,
Soyez-en fiers, car vous l’avez voulu.
De ce succès dont votre âme s’enivre
Peut-être un jour vous vous mordrez les doigts :
Votre empereur, dit-on, aime bien vivre !
Et vous paierez la carte, bons bourgeois ! »2233

Charles GILLE (1820-1856), La Carte à payer, chanson. La République clandestine (1840-1856) : les chansons de Charles Gille (posthume, 2002)

La presse d’opposition n’existe pratiquement plus, depuis le coup d’État du 2 décembre 1851, mais la chanson reste un moyen d’expression et l’humour se fait cinglant. Charles Gille, poète et ouvrier déjà persécuté, écrase de son mépris cette bourgeoisie qui a de nouveau trahi la République.

« L’Empereur [Napoléon Ier] doit être considéré comme le messie des idées nouvelles. »2246

Louis-Napoléon BONAPARTE (1808-1873), Des idées napoléoniennes (1839)

Sa bible, c’est le Mémorial de Sainte-Hélène, revu, corrigé, influencé par le saint-simonisme et ses séjours en Angleterre qui le font s’intéresser aux problèmes économiques et sociaux. Pour lui, « l’idée napoléonienne n’est point une idée de guerre, mais une idée sociale, industrielle, commerciale, humanitaire. » L’empereur conservera le double idéal de sa jeunesse, Napoléon et la liberté, « les deux grandes choses du siècle », comme dit Hugo. Le drame, c’est qu’elles sont inconciliables et le « césarisme démocratique » est une utopie de plus, voire un oxymore.

« Louis-Napoléon se croyait fermement l’homme de la destinée et l’homme nécessaire. S’il avait une sorte d’adoration abstraite pour le peuple, il ressentait très peu de goût pour la liberté […] Il lui fallait des croyants en son étoile et des adorateurs de sa fortune. »2247

Alexis de TOCQUEVILLE (1805-1859), Souvenirs (posthume, 1893)

Entouré d’une équipe de fidèles plus ou moins valables, l’empereur n’est plus le personnage falot de ses débuts politiques. Son nom, sa foi affichée dans les « idées napoléoniennes », sa certitude de les incarner avec un sens du destin très napoléonien ont permis au personnage de s’imposer et d’acquérir une vraie popularité.

« Qui arracherait une plume à son aigle risquerait d’avoir dans la main une plume d’oie. »2248

Victor HUGO (1802-1885), Histoire d’un crime (1877)

Le « crime » de l’histoire, c’est le coup d’État du 2 décembre 1851 auquel Hugo tenta en vain de s’opposer par la force des pavés, avant de s’en remettre à la force des mots. On sait que le ridicule blesse, s’il ne tue pas à tout coup. Même si le coup d’État réussi donne une soudaine assurance au personnage, Napoléon III souffrira toujours de la comparaison avec Napoléon Ier. « L’histoire est une galerie de tableaux où il y a peu d’originaux et beaucoup de copies. » Ce jugement de Tocqueville, d’ailleurs antérieur au Second Empire, s’applique particulièrement bien à Napoléon III.

« L’Empereur, vous n’avez rien de lui !
— Tu te trompes, mon cher, j’ai sa famille. »2269

NAPOLÉON III (1808-1873) à son cousin germain Jérôme-Napoléon Bonaparte (1856). Histoire de la France, volume II (1958), André Maurois

Jérôme-Napoléon, dit Prince Napoléon, fils de Jérôme Bonaparte (frère de Napoléon Ier) et frère de la princesse Mathilde, mettait ainsi en doute l’ascendance paternelle de l’empereur. Sa mère, Hortense de Beauharnais (fille de Joséphine), avait eu avant sa naissance en 1808 bien des amants : un écuyer, son premier chambellan qui était comte, un marquis, un amiral hollandais. Les historiens ignoreront toujours si Napoléon III est bien le fils de son père Louis Bonaparte, roi de Hollande. Une seule chose est sûre : le doute devait empoisonner l’empereur.

Sa famille n’est pas non plus un cadeau, surtout ce cousin germain, chef de la branche cadette, « Napoléon V » surnommé Plon-Plon (diminutif affectueux de sa mère, devenu ridicule avec l’âge), qui affiche ses convictions anticléricales et jacobines. L’empereur se méfie de ce « César déclassé », impulsif et velléitaire, en état de fronde perpétuelle.

« Monsieur mon frère, n’ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté. Je suis, de Votre Majesté, le bon frère, Napoléon. »2318

NAPOLÉON III (1808-1873), Lettre à Guillaume Ier, Sedan, 1er septembre 1870. La Débâcle (1893), Émile Zola

Lettre portée au vainqueur qui répond : « Monsieur mon frère, en regrettant les circonstances dans lesquelles nous nous rencontrons, j’accepte l’épée de Votre Majesté, et je la prie de vouloir bien nommer un de vos officiers muni de vos pleins pouvoirs, pour traiter de la capitulation de l’armée qui s’est si bravement battue sous vos ordres. De mon côté, j’ai désigné le maréchal de Moltke, à cet effet. Je suis, de Votre Majesté, le bon frère. » Signé, Guillaume Ier.

La capitulation est signée au château de Bellevue, dans la nuit du 1er septembre 1870. Conditions terribles : toute l’armée de Sedan sera internée en Allemagne, y compris l’empereur désormais prisonnier. La capitulation est publiée le 2, rendue effective le 3. La fin du Second Empire est une pâle copie du Premier. L’histoire se répète ou plutôt, elle bégaie.

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