Lecture recommandée : Pamphlets et autres œuvres polémiques, de la Révolution à nos jours | L’Histoire en citations
Édito de la semaine

Histoire & Littérature. Série d’éditos en huit épisodes (indépendants) : 1. Romans - 2. Poésie - 3. Théâtre - 4. Lettres - 5. Histoire et Chronique - 6. Mémoires - 7. Pamphlets et autres œuvres polémiques - 8. Discours.

Cette lecture proposée a une triple actualité. En plus du semi-confinement et des librairies fermées, le climat socio-politique est à la polémique citoyenne, cependant que les caricatures de presse font débat (et procès), parallèlement à la liberté d’expression.

Pamphlets et autres œuvres polémiques (II).

Ces textes critiques à visée plus ou moins révolutionnaire, partisane, politique ou sociale, sont typiques du Siècle des Lumières. Mais le genre pamphlétaire qui existe depuis le Moyen Âge se prolonge avec plus ou moins de talent jusqu’à nos jours. Faut-il en conclure que l’attaque violente visant un personnage politique ou les institutions du pays serait dans les gènes du Français ?

La plupart de ces textes ont défié la censure et/ou l’ordre établi en leur temps. Certains peuvent choquer aujourd’hui encore par leur violence : perversions sexuelles au XVIIIe (sadisme), slogans anarchistes  (fin XIXe) ou attaques personnelles dues à l’antisémitisme de l’extrême-droite dans l’entre-deux-guerres.

Pas d’œuvre majeure sous la Révolution, mais la période peut être analysée comme un vivant pamphlet tout en actes et paroles, actions et réactions, slogans et chansons ! L’Empire exerce ensuite une censure quasi-parfaite.

Malgré la censure variable selon les régimes successifs, l’activité intellectuelle reprend ses droits au fil du XIXe siècle et le pamphlet s’affiche en tant que genre, prenant aussi la forme de chansons (désormais signées), caricatures (Daumier), articles de presse (Alphonse Karr). Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand l’éternel opposant affirme son génie.

Hugo frappe juste et fort contre Napoléon III, brocardé en Napoléon le Petit (1852) et Rochefort profite d’une relative liberté de la presse à la fin du Second Empire.

La Troisième République permet tous les pamphlets, le féminisme en profite, l’extrême-droite en use et abuse avec Maurras, Céline, Brasillach durant la dernière guerre. Certains propos seraient aujourd’hui interdits, même si la censure est abolie : « Tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ». La loi de 1881 a été modifiée plusieurs fois pour encadrer cette liberté eu égard au respect de la personne, la protection des mineurs, la répression de l’injure, la diffamation ou l’atteinte à la vie privée.

Sous la Quatrième et la Cinquième Républiques, la provocation a (presque) tous les droits et les slogans de Mai 68 pousseront très loin le jeu (avec ou sans humour). Dans le flot des actes, des paroles et des écrits dont on peut juger au coup par coup, retenons deux cas politiques exemplaires. Le Coup d’État permanent (1964), pamphlet anti-gaulliste revendiqué comme tel par François Mitterrand : la taille de l’adversaire lui donne un talent qu’il se plaît à reconnaître. Tout aussi personnel et polémique, le franc-parler de Chirac et son humour « brut de décoffrage »  valent souvent provocation. D’autres noms s’illustrent avec talent dans le genre : Coluche, Desproges, Le Luron, Topor. 

Nous ne parlerons pas de l’agressivité souvent dénoncée des réseaux sociaux, qui entre dans l’histoire contemporaine. On retourne à l’anonymat d’antan et à l’impunité quasi-totale, mais la violence ne vaut pas talent et ne fait pas sens.

Toutes les citations de cet édito sont à retrouver dans nos Chroniques de l’Histoire en citations : en 10 volumes, l’histoire de France de la Gaule à nos jours vous est contée, en 3 500 citations numérotées, sourcées, contextualisée, signées par près de 1 200 auteurs.

I. Révolution et Empire : deux cas extrêmes dans l’Histoire.

« Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu’on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes. »1320

MIRABEAU (1749-1791), au marquis de Dreux-Brézé, salle du Jeu de paume, 23 juin 1789. Histoire de la Révolution française (1823-1827), Adolphe Thiers, Félix Bodin

Réponse au grand maître des cérémonies, envoyé par Louis XVI pour faire évacuer la salle du Jeu de paume, suite au Serment du 20 juin - ne jamais se séparer avant d’avoir établi une Constitution. Le comte, renié par son ordre et élu par le tiers, se révèle dès les premières séances de l’Assemblée : « Mirabeau attirait tous les regards. Tout le monde pressentait en lui la grande voix de la France », écrira Michelet.

« ‘Allez dire à votre maître…’ Votre maître ! c ‘est le roi de France devenu étranger. C’est toute une frontière tracée entre le trône et le peuple. C’est la révolution qui laisse échapper son cri. Personne ne l’eut osé avant Mirabeau. Il n’appartient qu’aux grands hommes de prononcer les mots décisifs des grandes époques. »1321

Victor HUGO (1802-1885), Littérature et philosophie mêlées (1834)

L’auteur dramatique qui a le sens du mot ne peut que saluer l’auteur de cette réplique : « Allez dire à votre maître… » La postérité l’a rendue immortelle. L’iconographie de l’époque (gravures et tableaux contemporains) témoigne de la portée symbolique de cette scène – ce qu’on appellerait aujourd’hui son impact médiatique.

Première citation littéralement révolutionnaire, premier mot célèbre d’une courte période (six ans) qui change le cours de l’Histoire, dans un élan pamphlétaire et polémique sans équivalent. Mirabeau « tire le premier » et fait mouche, bientôt dépassé par des révolutionnaires de plus en plus extrêmes, de Danton à Robespierre. Les députés des trois assemblées successives (Constituante, Législative, Convention) se relaieront entre escalade, réaction, surenchère. Le peuple, acteur principal, jouera son rôle tout en slogans et en chansons, au fils des manifestations et des émeutes. La presse passera d’une dizaine de publications à quelque 1 350 journaux de 1789 à 1809 avec des tirages étonnants, car la majorité de la population ne sait pas lire. Et toutes les opinions s’expriment, de l’extrême droite à la gauche radicale – ces notions prenant alors un sens.

Tout va changer sous le prochain régime ! 

« L’ogre corse sous qui nous sommes,
Cherchant toujours nouveaux exploits,
Mange par an deux cent mille hommes
Et va partout chiant des rois. »1765

Pamphlet anonyme contre Napoléon. Encyclopædia Universalis, article « Premier Empire »

Sous l’Empire, la censure redevient plus dure qu’à la fin de l’Ancien Régime. Malgré tout et contre la légende dorée de la propagande impériale, des pamphlets diffusent la légende noire de l’Ogre de Corse,

Les rois imposés par l’empereur sont nombreux, pris dans sa famille ou parmi ses généraux : rois de Naples, d’Espagne, de Suède, de Hollande, de Westphalie. Royautés parfois éphémères, souvent mal acceptées des populations libérées ou conquises. Quant aux hommes sacrifiés, les historiens estimeront à un million les morts de la Grande Armée, « cette légendaire machine de guerre » commandée par Napoléon en personne.

II. De la Restauration à la Troisième République : le règne du pamphlet.

« Parler est bien, écrire est mieux ; imprimer est une excellente chose. »1898

Paul-Louis COURIER (1772-1825), Pamphlet des pamphlets (1824)

Restauration. Quelle que soit la censure qui touche la presse plus que la littérature, c’est une période d’intense activité intellectuelle : des sciences exactes aux courants politiques, en passant par la poésie, la littérature, le théâtre. En 1825, l’édition française publie de 13 à 14 millions de volumes – pour 30 millions de Français, dont les trois quarts sont encore illettrés. On recense aussi 2 278 titres de journaux et périodiques, durables ou éphémères.

« De tout temps, les pamphlets ont changé la face du monde. »1993

Paul-Louis COURIER (1772-1825), Pamphlet des pamphlets (1824)

Polémiste brillant, il incarne, face à la monarchie restaurée, une tradition à la fois libérale et anticléricale qui s’exprime, malgré la censure. Sous la Restauration, la vie politique est active, mais limitée, l’économie ne connaît qu’une faible progression, mais le mouvement des idées est tel que la France et ses intellectuels retrouvent la primauté perdue sous l’Empire.

« Louis XVIII déclara que ma brochure lui avait plus profité qu’une armée de cent mille hommes. »1915

François René de CHATEAUBRIAND (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe (posthume)

Dans son pamphlet De Buonaparte et des Bourbons, publié à l’extrême fin de l’Empire (le 5 avril 1814), Chateaubriand explique qu’après le désastre dont Napoléon est cause, il n’est point d’autre salut pour la France que la restauration de la monarchie. Louis XVIII reconnaîtra ce qu’il lui doit, mais n’aimera jamais ce romantique trop plein d’orgueil et d’ambition, qui va bientôt basculer dans l’opposition.

« Gros, gras et bête,
En quatre mots c’est son portrait :
Toisez-le des pieds à la tête,
Aux yeux de tous, il apparaît
Gros, gras et bête.
En pelle s’élargit sa main,
En poire s’allonge sa tête,
En tonneau croit son abdomen,
Gros, gras et bête. »2058

Agénor ALTAROCHE (1811-1884), Gros, gras et bête, chanson. Les Républicaines : chansons populaires des révolutions de 1789, 1792 et 1830 (1848), Pagnerre

Monarchie de Juillet. Poète et député, journaliste engagé, enthousiaste de cette nouvelle presse républicaine, au lendemain de la révolution de 1830.

On chansonne très vite le roi sexagénaire dont le physique est déjà une caricature en soi. La main « en pelle » est une allusion à la rapacité du personnage : rentré en possession (grâce à Louis XVIII) de l’immense fortune de la branche d’Orléans, plus riche que les Bourbons, principal bénéficiaire de la loi sur le milliard des émigrés (1825), il gère son patrimoine en bon père de nombreuse famille – huit enfants pour qui il quémandera encore des dotations.

« C’était vraiment bien la peine de nous faire tuer. »2061

Honoré DAUMIER (1808-1879), lithographie publiée dans La Caricature (1835)

Au centre du dessin, trois morts sortent d’une tombe pour dire ces mots. À droite, une croix porte l’inscription « Morts pour la liberté ». À gauche, une colonne affiche la date des « 27-28-29 juillet 1830 » (évoquant le Génie de la Bastille, monument dédié aux victimes de cette révolution). Au lointain, on devine une charge furieuse contre des manifestants.

La Révolution de 1830 est l’une des guerres civiles les plus brèves et les moins sanglantes : 1 800 morts chez les insurgés, environ 200 dans la troupe. Mais la république a bel et bien été escamotée sous le nez des républicains, les cocus de l’histoire qui se rappellent la leçon et ne rateront pas leur prochaine révolution, en 1848.

« Si l’on veut abolir la peine de mort, en ce cas que MM. les assassins commencent : qu’ils ne tuent pas, on ne les tuera pas. »2103

Alphonse KARR (1808-1890), Les Guêpes (1840)

Romancier, journaliste, directeur du Figaro (né hebdomadaire parisien et satirique), il crée en 1839 la revue satirique mensuelle Les Guêpes dont les pamphlets visent le monde des arts, des lettres et de la politique, jusqu’en 1849.

Sous la Monarchie de Juillet, la presse ne souffre finalement pas trop des lois répressives. Quant à la peine de mort, c’est une longue histoire qui commence au Moyen Âge. L’égalité devant la mort est acquise sous la Révolution avec la guillotine, jusqu’à l’abolition en 1981, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, malgré une opinion publique toujours partagée sur la question.

« Plus ça change, plus c’est la même chose. »2193

Alphonse KARR (1808-1890), titre de deux recueils d’articles, Les Guêpes, janvier 1849

Le journaliste multiplie les pamphlets dans sa revue de satire politique, sans savoir à quel point l’avenir va lui donner raison sur ce point : « L’histoire, comme une idiote, mécaniquement se répète », écrira Paul Morand (Fermé la nuit). En vertu de quoi la République, bientôt volée aux républicains, débouchera donc sur l’Empire.

« Belle dame, voulez-vous accepter mon bras ?
— Votre passion est trop subite pour que je puisse y croire ! »2213

Honoré DAUMIER (1808-1879), légende d’une caricature (1851). Honoré Daumier : témoin de la comédie humaine (1999), Pierre Cabanne

Deuxième République. Après l’ivresse qui suit la Révolution de février 1848 et le lyrisme romantique de Lamartine à la tête du gouvernement provisoire, les modérés l’emportent dans la nouvelle Assemblée constituante. L’Assemblée législative qui suit est carrément conservatrice, à l’image du pays effrayé par le désordre et rassuré par le nouvel homme fort, Louis-Napoléon Bonaparte. Élu triomphalement président de la République, surnommé Ratapoil par la presse d’opposition qui voit venir le dictateur, il offre son bras à la République pour des noces reconduites, avant de recourir au coup d’État pour garder le pouvoir. Hugo (bientôt en exil) va désormais incarner l’opposition irréductible.

« Louis Bonaparte est un homme de moyenne taille, froid, pâle, lent, qui a l’air de n’être pas tout à fait réveillé […] Les chefs de la droite disaient volontiers de Louis Bonaparte : C’est un idiot. Ils se trompaient. C’est un livre où il y a des pages arrachées. À tout moment quelque chose manque. Louis Bonaparte a une idée fixe, mais une idée fixe n’est pas l’idiotisme. »2245

Victor HUGO (1802-1885), Napoléon le Petit (1852)

Un pamphlet n’est jamais impartial et Hugo en veut d’autant plus à l’homme qu’il l’a d’abord soutenu, dans sa course au pouvoir. Mais ces lignes ne sont pas plus sévères que le jugement de nombreux témoins. Même constat chez les historiens : Napoléon III, à l’image du Second Empire, est mal aimé, hormis quelques exceptions et de récentes réhabilitations.

« M. Louis Bonaparte a réussi. Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort, et tous ces hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que de la honte. »2253

Victor HUGO (1802-1885), Napoléon le Petit (1852)

Les ralliements sont nombreux, mais ni plus ni moins choquants que tous les précédents dans cette France qui ne cesse de changer de régime depuis le début du siècle. Hugo fut ulcéré par le coup d’État du 2 décembre 1851, combattu sans succès comme député à la Chambre et comme manifestant appelant le peuple aux barricades ; ulcéré aussi par l’irrésistible ascension au pouvoir impérial qui a suivi, en 1852. Et d’accuser Napoléon III dans son pamphlet : « Il a fait de M. Changarnier une dupe, de M. Thiers une bouchée, de M. de Montalembert un complice, du pouvoir une caverne, du budget sa métairie. » Le plus grand auteur français de son temps, le plus populaire aussi, restera près de vingt ans en exil – jusqu’à la chute du régime, et de « Napoléon le Petit ».

Le « héros Crapulinsky » est tourné en dérision par Marx, dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte : les plaies d’argent et la vie scandaleuse du personnage sont sans doute exagérées. Quant à l’analyse des deux prises de pouvoir bonapartistes, elle est par définition… marxiste.

« Il y a aussi plusieurs sortes de Liberté. Il y a la Liberté pour le Génie, et il y a une liberté très restreinte pour les polissons. »2272

Charles BAUDELAIRE (1821-1867), Notes et Documents pour mon avocat (1857)

25 juin 1857, Les Fleurs du mal sont publiées. Elles font scandale : immorales, triviales, géniales. Baudelaire paraît devant le tribunal correctionnel. Il écrit aussi pour sa défense : « Il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter l’agitation de l’esprit dans le mal. » Il est condamné à trois mois de prison pour outrage aux mœurs. Il se soumet : dans la seconde édition de 1861, les six poèmes incriminés auront disparu.

La même année 1857, l’immoralité de Madame Bovary mène Flaubert en justice. Mais son avocat obtient l’acquittement. Il plaide qu’une telle lecture est morale : elle doit entraîner l’horreur du vice et l’expiation de l’épouse coupable est si terrible qu’elle pousse à la vertu.
À la même époque, le génie d’Offenbach s’exprime au théâtre – l’humour et la musique aident à faire passer son apologie de l’adultère et ses bacchanales orgiaques. Dans l’Angleterre beaucoup plus puritaine, l’art n’a pas cette relative liberté.

« La France, dit l’Almanach impérial, contient trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. »2294

Henri ROCHEFORT (1831-1913), La Lanterne, 1er juin 1868

Première phrase du premier numéro. Un vent de liberté souffle enfin sur l’Empire. Le 9 mai 1868, c’en est fini du régime de la presse de 1852 : l’autorisation préalable et le système des avertissements sont supprimés. Au grand mécontentement des bonapartistes autoritaires, mais sans réelle satisfaction des républicains : la liberté de la presse souffre encore de restrictions. Gouverner, c’est mécontenter, doit penser l’empereur qui prendra d’autres mesures libérales.

Cependant, l’opposition ne désarme pas. Son expression plus libre la renforce et la nouvelle génération aspire à plus de liberté. Le socialisme récupère et politise une agitation ouvrière qui multiplie les grèves dures (la première en date fut celle des typographes parisiens, en mars 1862). Des journaux socialistes apparaissent : La Réforme et Le Travail. Et de nouveaux titres républicains, signés de noms connus : L’Électeur libre de Jules Favre, Le Réveil de Delescluze, Le Rappel, inspiré par Hugo, La Lanterne (hebdomadaire) et La Marseillaise (quotidien) de Rochefort, plume acérée, qui a fait ses classes au Charivari et au Figaro.

« Il paraît que la Constitution anglaise interdit à la souveraine de parler politique. La Constitution française est moins sévère ; elle ne l’interdit qu’aux journalistes. »2296

Henri ROCHEFORT, La Lanterne, 15 août 1868

La liberté de la presse est certes plus grande sous un Empire plus libéral, mais l’humour politique de Rochefort le forcera toute sa vie à faire de nombreux séjours à l’étranger – bref exil à Bruxelles, en 1869. La presse bonapartiste est submergée par les journaux d’opposition, et par l’audace de quelques nouveaux orateurs, Gambetta en tête.

III. Troisième République jusqu’à la Seconde Guerre mondiale : l’extrémisme sur tous les fronts.

« Ni Dieu ni maître. »2408

Auguste BLANQUI (1805-1881), titre de son journal créé en 1877

Entré en politique il y a juste un demi-siècle (sous la Restauration), arrêté en 1871, condamné à mort et amnistié, cet infatigable socialiste reprend son activité révolutionnaire à 72 ans. Son « Ni Dieu ni maître » deviendra la devise des anarchistes qui troubleront la Troisième République pendant un quart de siècle. Ces actions se situent au-delà du pamphlet et de la polémique, dans la violence des attentats qui marquent la fin du siècle, en France et dans le monde.

« Prenez ce qu’il vous faut. »2409

Prince KROPOTKINE (1842-1921), devise anarchiste. La Conquête du pain (1892), Pierre Kropotkine

Officier, explorateur, savant, ce prince russe adhéra au mouvement révolutionnaire né dans son pays. Arrêté, évadé, il fonde en Suisse une société secrète à tendance anarchiste. Expulsé, il vient en France où il aura aussi des ennuis avec la justice. Son influence est grande sur les divers mouvements anarchistes qui essaiment en Europe. En France, les attentats se multiplient surtout de 1892 à 1894. L’anarchie a diverses causes : souvenir de la Commune de Paris, hostilité envers les partis politique de gauche, haine et mépris pour la bourgeoisie affairiste.

« Un édifice fondé sur des siècles d’histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d’explosifs. »2502

Prince KROPOTKINE (1842-1921), Réponse aux militants anarchistes inquiets de la faible portée des actes terroristes. Gloires et tragédies de la IIIe République (1956), Maurice Baumont

Ce prince qui adhéra au mouvement révolutionnaire russe aura une grande influence sur les mouvements anarchistes. En France, les attentats commencent en 1892.

« La société est pourrie. Dans les ateliers, les mines et les champs, il y a des êtres humains qui travaillent et souffrent sans pouvoir espérer d’acquérir la millième partie du fruit de leur travail. »

RAVACHOL (1859-1892), à son procès, 26 avril 1892. Histoire de la Troisième République, volume II (1963), Jacques Chastenet

Ravachol est un criminel en série (tuant pour l’argent), devenu un mythe par la vertu de la dynamite et des relations nouées avec les militants anarchistes. Les 11, 18 et 29 mars, il a fait sauter des appartements de magistrats et une caserne. La veille du procès, ses complices ont fait exploser une bombe dans le restaurant Véry. Condamné à mort (pour des crimes antérieurs), il est exécuté le 11 juillet.

Les attentats anarchistes, nombreux de 1892 à 1894, ont des origines diverses : souvenir de la Commune commémorée vingt ans après et de bien des manières (y compris des tableaux, des chansons) ; hostilité envers les partis organisés de gauche qui veulent un État socialiste ; haine pour les bourgeois dont les affaires prospèrent.

« Il y a les magistrats vendus,
Il y a les financiers ventrus,
Il y a les argousins,
Mais pour tous ces coquins,
Il y a d’la dynamite,
Vive le son, vive le son,
Il y a d’la dynamite !
Dansons la ravachole !
Vive le son d’l’explosion. »2504

Sébastien FAURE (1858-1942), La Ravachole, version anarchiste de La Carmagnole (1892), chanson. Ravachol et les anarchistes (1992), Jean Maitron

Sébastien Faure a un long parcours militant : ex-séminariste, ex-marxiste, il devient anarchiste à la fin des années 1880, libertaire avec Louise Michel, dreyfusard au moment de l’Affaire, avant de s’afficher pacifiste et antimilitariste, au siècle suivant. L’anarchie va occuper la vie publique un quart de siècle : avec ses chansons, sa presse, ses héros et ses criminels, ses attentats, ses victimes – jusqu’au président de la République en personne.

Mais le régime est plus gravement ébranlé par la série des affaires, autrement dit scandales, qui multiplient les crises politiques.

« La plus grande flibusterie du siècle… De l’or, de la boue et du sang. »2505

Édouard DRUMONT (1844-1917), La Libre Parole, septembre 1892. Marinoni : le fondateur de la presse moderne, 1823-1904 (2009), Éric Le Ray

Journaliste catholique, Drumont a déjà attaqué la finance juive dans un essai d’histoire contemporaine en forme de pamphlet, La France juive (1886). Il fonde ensuite un journal d’inspiration nationaliste et antisémite, La Libre Parole (sous-titré « La France aux Français ») et dénonce le scandale de Panama. « De l’or, de la boue et du sang » : résumé de l’affaire, et titre du livre qu’il lui consacrera (1896). C’est le plus gros scandale financier de la Troisième République.

De Lesseps a créé en 1881 une compagnie pour le percement de l’isthme. Des difficultés techniques et bancaires l’obligent à demander de nouveaux fonds. Pour se lancer sur le marché des obligations, il lui faut une loi – il achète les voix de parlementaires et de ministres. Trop tard. Sa compagnie est liquidée (février 1889), 800 000 souscripteurs sont touchés. On tente d’étouffer le scandale, mais une enquête pour abus de confiance et escroquerie est lancée contre de Lesseps, père et fils. Dans la nuit du 19 au 20 novembre 1892, le suicide du baron Reinach, intermédiaire entre la Compagnie de Panama et le monde politique, met le feu aux poudres. À la tribune de la Chambre, le député royaliste Jules Delahaye accuse sans les nommer 150 députés d’avoir été achetés. La presse dénonce les « chéquards » et les « panamistes », dont Clemenceau.

« Il n’y a plus beaucoup de républicains en France. La République n’en a pas formé. C’est le gouvernement absolu qui forme les républicains. »2529

Anatole FRANCE (1844-1924), Monsieur Bergeret à Paris (1901)

« Pamphlet formidable présenté avec un sourire enchanteur » (Émile Faguet), dernier des quatre volumes de son Histoire contemporaine, c’est le résumé piquant et pessimiste de la société française marquée par l’affaire Dreyfus. Anatole France demeure fidèle à ses convictions socialistes, bientôt communistes, mais loin de tout dogmatisme et même de tout parti. Vérité paradoxale : le régime a résisté à toutes les crises, la République modérée est devenue radicale, mais les Français sont plus que jamais critiques et divisés.

« Faisons donc la grève, camarades ! la grève des ventres. Plus d’enfants pour le Capitalisme, qui en fait de la chair à travail que l’on exploite, ou de la chair à plaisir que l’on souille ! »2637

Nelly ROUSSEL (1878-1922), La Voix des femmes, 6 mai 1920. Histoire du féminisme français, volume II (1978), Maïté Albistur, Daniel Amogathe

Rares sont les féministes aussi extrêmes que cette journaliste marxiste, militante antinataliste, en cette « Journée des mères de familles nombreuses ». Le féminisme, revendiquant des droits pour une catégorie injustement traitée, se situe logiquement à gauche dans l’histoire. Mais, du seul fait de la guerre, la condition des femmes a bien changé.

« Oui ou non, l’institution d’une monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et décentralisée n’est-elle pas de salut public ? »2645

Charles MAURRAS (1868-1952), Enquête sur la monarchie, Discours préliminaire (1924)

L’écrivain se situe clairement à l’extrême droite, sur l’échiquier politique. La République a trouvé grâce à ses yeux, au lendemain de la victoire. Mais le combat reprend contre le régime et la démocratie, synonyme de « mort politique ».

La France étant devenue profondément républicaine, les royalistes ne sont plus qu’une secte – qui séduit des intellectuels aussi prestigieux que Gide, Proust, le jeune Malraux. Mauriac confie à Roger Stéphane (cité dans Tout est bien) : « On ne pouvait pas ne pas lire L’Action Française, c’était le journal le mieux écrit et le plus intelligent. » Sa mise à l’Index par le Vatican (1926) réduira son audience dans les milieux catholiques.

« Je veux pas faire la guerre pour Hitler, moi je le dis, mais je veux pas la faire contre lui, pour les Juifs… On a beau me salader à bloc, c’est bien les Juifs et eux seulement, qui nous poussent aux mitrailleuses… Il aime pas les Juifs Hitler, moi non plus… »2688

Louis-Ferdinand CÉLINE (1894-1961), Bagatelles pour un massacre (1937)

(Céline met une majuscule aux Juifs dans la logique de la doctrine nazie, faisant référence au peuple et à la race).

Ce n’est pas le seul antisémite de ces années-là, mais il s’exprime avec la plus grande violence et un génie littéraire non contestable. Ce pamphlet où la haine l’égare va faire l’unanimité contre lui. Il s’est créé des ennemis chez les bien-pensants avec son Voyage au bout de la nuit (1932) qui attaque le militarisme, le colonialisme, l’injustice sociale. Ses impressions de retour d’URSS publiées dans Mea Culpa (1936) lui ont ensuite aliéné les sympathisants communistes.

« Le nationalisme […] quel chemin il a fait […] Les puissants maîtres de l’or et de l’opinion universelle l’ont vite arraché aux mains des philosophes et des poètes. Ma Lorraine ! ma Provence ! ma Terre ! mes Morts ! Ils disaient : mes phosphates, mes pétroles, mon fer. »2694

Georges BERNANOS (1888-1948), Les Grands Cimetières sous la lune (1938)

Catholique lorrain né à Paris et monarchiste militant à l’Action française avant la guerre de 1914, réformé, engagé volontaire pour la guerre dans les tranchées, Bernanos connaît un grand succès de romancier, tout en dénonçant La Grande Peur des bien-pensants (1930), c’est-à-dire la faillite de la bourgeoisie française. Il récidive huit ans après, s’élevant contre son matérialisme avec une violence de pamphlétaire.

« S’ils s’obstinent, ces cannibales, à faire de nous des héros, il faut que nos premières balles soient pour Mandel, Blum et Reynaud. »2697

« À bas la guerre », l’Action Française, numéro saisi le 27 septembre 1938. La Vie politique sous la IIIe République : 1870-1940 (1984), Jean-Marie Mayeur

Le numéro paraît en pleine crise de Munich, avec l’article ainsi titré. Les termes disent la violence de l’opposition d’extrême droite : antisémitisme et appel (nominatif !) au meurtre, ce qui a tué Jaurès à la veille de la guerre, en 1914.

« En finira-t-on avec les relents de pourriture parfumée qu’exhale encore la vieille putain agonisante, la garce vérolée, fleurant le patchouli et la perte blanche, la République toujours debout sur son trottoir. Elle est toujours là, la mal blanchie, elle est toujours là, la craquelée, la lézardée, sur le pas de sa porte, entourée de ses michés et de ses petits jeunots, aussi acharnés que les vieux. Elle les a tant servis, elle leur a tant rapporté de billets dans ses jarretelles ; comment auraient-ils le cœur de l’abandonner, malgré les blennorragies et les chancres ? Ils en sont pourris jusqu’à l’os. »2781

Robert BRASILLACH (1909-1945), Je suis partout, 7 février 1942

Écrivain de talent, et d’autant plus responsable (selon de Gaulle), il s’est engagé politiquement avec l’Action française (le mouvement et le journal) dans l’entre-deux-guerres, mais c’est comme rédacteur en chef de Je suis partout qu’il va se faire remarquer. Il prône un « fascisme à la française ». Sa haine du Front populaire et de la République va de pair avec celle des juifs, notamment ceux au pouvoir : Léon Blum et Georges Mandel (né Rothschild), ex ministre et député, dont il demande régulièrement la mise à mort et qui sera assassiné par la Milice française, en juillet 1944.

« Il est un autre droit que nous revendiquons, c’est d’indiquer ceux qui trahissent. »2794

Robert BRASILLACH (1909-1945). La Force de l’âge (1960), Simone de Beauvoir

La délation est la forme la plus infâme, parce que la plus lâche de la collaboration. À côté des trafiquants trop contents de faire des affaires sur le marché noir, d’autres ont des raisons politiques. Faiblesse devant le vainqueur admiré, calcul pour être du « bon » côté au jour de la victoire escomptée, mais aussi et plus rarement, conviction idéologique mêlant souvent anticommunisme, antisémitisme, anglophobie. Brasillach, auteur doué, est de ce camp.

La chasse aux résistants de plus en plus nombreux et organisés se radicalise, en janvier 1943, avec la Milice, police supplétive de volontaires chargés de les traquer. Cependant que le Service du travail obligatoire (STO) institué en février va augmenter considérablement le nombre de « ceux qui trahissent » (dénoncés frénétiquement par Brasillach) pour ne pas aller travailler en Allemagne. La résistance est alors une activité clandestine à haut risque.

IV. Quatrième et Cinquième Républiques : polémique et provocation sur tous les tons.

« L’ennui avec nos hommes politiques, c’est qu’on croit faire leur caricature, alors qu’on fait leur portrait. »2844

SENNEP (1894-1982), Potins de la Commère, France-Soir, 18 juin 1958

C’est l’un des plus talentueux caricaturistes de la presse française, résolument de droite (venu de l’Action française), mais gaulliste rallié en 1941, dessinateur attitré du Figaro. Il cible tout particulièrement les politiques, en forçant systématiquement le trait : les gros sont énormes, les maigres filiformes, parfois représentés sous forme d’animaux. À la fin de la Troisième République, il est déjà présent, pour caricaturer Léon Blum, et Hitler. Sa réflexion s’applique parfaitement au dictateur. Les documents d’époque (film ou photo) en témoignent, et la voix complète le personnage – génialement incarné par Chaplin, en 1940.

« La France ? Une nation de bourgeois qui se défendent de l’être, en attaquant les autres parce qu’ils le sont. »2852

Pierre DANINOS (1913-2005), Les Carnets du major Thomson (1954)

La France s’embourgeoise : elle s’installe dans le confort de la société de consommation. Mais il y a des Français « plus bourgeois » que d’autres : le mieux-être est inégalement réparti. En gros (en 1956), cadres supérieurs et professions libérales consomment 5 fois plus de « loisirs et culture » et 11 fois plus de « vacances et automobile » que les agriculteurs, les manœuvres et les retraités. La publicité, le mythe de l’accès de tous à tout rendent ces écarts plus insupportables encore pour les exclus. On mettra plus tard un nom sur ce phénomène : « fracture sociale ».

« La politique, ce n’est pas de résoudre les problèmes, mais de faire taire ceux qui les posent. »2875

Henri QUEUILLE (1884-1970), nouveau président du Conseil, septembre 1948. Évaluation et démocratie participative (2004), Jean-Claude Boval

La formule lui est prêtée, reflétant une tendance très Quatrième République. Venu de la Troisième, ministre près de vingt fois avant 1940, Queuille a pour méthode de contourner les difficultés. « C’est le docteur tant mieux, le président pas de problème », selon Jacques Fauvet, journaliste du Monde. « C’est de l’immobilisme », dit Pleven qui, devenu président du Conseil, agira de même. Le premier cabinet Queuille (11 septembre 1948-5 octobre 1949) doit faire face à des grèves très dures et procéder à une dévaluation du franc. Après avoir tenu treize mois, presque un record, il tombe, sa majorité étant trop composite. Il reviendra deux fois. « On prend les mêmes et on recommence. »

Le régime des partis voit s’affronter ceux de gauche (communistes, socialistes SFIO) contre ceux de droite (indépendants et modérés inorganisés, RPF gaulliste), et les centristes (MRP, radicaux, UDSR issue de la Résistance) qui tentent toujours de former une Troisième Force avec divers ralliés, lesquels monnaient leur concours plus ou moins provisoire. Et de Gaulle s’exaspère : « Le régime des partis, c’est la pagaille. » Ou l’impuissance. Cela va durer encore dix ans.

« Refusez d’obéir
Refusez de la faire
N’allez pas à la guerre
Refusez de partir… »2900

Boris VIAN (1920-1959), paroles et musique, Serge REGGIANI (1922-2004), co-compositeur de la musique, Le Déserteur (1954), chanson

Écrite à la fin de la guerre d’Indochine, chantée par Mouloudji le jour de la prise de Diên Biên Phû : « Monsieur le Président / Je vous fais une lettre / Que vous lirez peut-être / Si vous avez le temps / Je viens de recevoir / Mes papiers militaires / Pour partir à la guerre / Avant mercredi soir / Monsieur le Président / Je ne veux pas la faire / Je ne suis pas sur terre / Pour tuer des pauvres gens. »

Chanson interdite. Reprise en 1955, dans une version un peu édulcorée : « Messieurs, qu’on nomme grands… » Mais c’est le temps de la guerre d’Algérie : la chanson sera censurée dix ans pour « insulte faite aux anciens combattants ». Elle connaît une diffusion limitée et parallèle : sifflée par les soldats du contingent, qui s’embarquent à Marseille, avant de devenir un protest song bilingue, puis un succès de la scène et du disque, reprise par Reggiani et d’autres : « Il faut que je vous dise / Ma décision est prise / Je m’en vais déserter ».

« Qu’est-ce que la Ve République, sinon la possession du pouvoir par un seul homme dont la moindre défaillance est guettée avec une égale attention par ses adversaires et par le clan de ses amis ? »2933

François MITTERRAND (1916-1996), Le Coup d’État permanent (1964)

Des phrases comme celle-ci s’appliquent à toute la période gaulliste… et à Mitterrand devenu à son tour président. Mais à l’époque, il s’agit avant tout d’un pamphlet antigaulliste : « J’appelle le régime gaulliste dictature parce que, tout compte fait, c’est à cela qu’il ressemble le plus. »

Mitterrand, plusieurs fois ministre sous la Quatrième, va payer son opposition irréductible au général. Il perd son siège de député (élu de la Nièvre), pendant quatre ans.

« Qu’est-ce que le gaullisme depuis qu’issu de l’insurrection il s’est emparé de la nation ? Un coup d’État de tous les jours. »3020

François MITTERRAND (1916-1996), Le Coup d’État permanent (1964)

Pamphlet signé d’un des leaders de la gauche socialiste, ministre du gouvernement Mendès France et fidèle opposant à de Gaulle (ayant voté contre son investiture, le 1er juin 1958). C’est aussi un écrivain : « Le gaullisme vit sans loi, il avance au flair. D’un coup d’État à l’autre, il prétend construire un État, ignorant qu’il n’a réussi qu’à sacraliser l’aventure. »

24 avril 1964, grand débat institutionnel à l’Assemblée : Mitterrand déclare que la responsabilité du gouvernement devant le Parlement étant vidée de substance, le régime de la Cinquième République est un régime de pouvoir personnel. Pompidou, Premier ministre, lui répond que l’opposition, en refusant de s’adapter aux institutions de la Cinquième, n’a aucun avenir.

En 1981, l’inconditionnel adversaire du général de Gaulle, accédant enfin à la présidence, s’accommodera fort bien de cette Constitution : « Les institutions n’étaient pas faites à mon intention. Mais elles sont bien faites pour moi. »

« L’OAS frappe où elle veut, quand elle veut, comme elle veut. »2998

Slogan de la nouvelle « Organisation Armée secrète ». L’OAS et la fin de la guerre d’Algérie (1985), M’Hamed Yousfi

Premiers tracts lancés début février 1961.

L’armée fait son métier en Algérie, avec 400 000 hommes qui se battent sur le terrain. La pacification progresse (excepté dans les Aurès), mais le terrorisme fait rage et le FLN multiplie les attentats.

Les Européens d’Algérie vivent aussi dans la terreur de la négociation, qui conduira inévitablement à l’indépendance. Et l’OAS, choisissant la politique du désespoir, recourt également aux attentats. Ainsi, le maire d’Évian, Camille Blanc, tué par une charge de plastic le 31 mars, assassiné uniquement parce que sa ville est choisie pour accueillir les négociations. Cela n’infléchit en rien la politique du président.

La valise ou le cercueil.3006

FLN, écrit sur des petits cercueils postés aux pieds-noirs. De Gaulle ou l’éternel défi : 56 témoignages (1988), Jean Lacouture, Roland Mehl, Jean Labib

Au printemps 1946, le PPA (Parti du peuple algérien luttant pour l’indépendance) diffusait déjà le slogan à Constantine, sur des tracts glissés dans les boîtes aux lettres.

Mais c’est au printemps 1962, à Alger, à Oran, que les attentats sont les plus nombreux, une charge de plastic pouvant faire plus de cent morts et blessés ! Le FLN déclenche également à la mi-avril une série d’enlèvements, pour lutter contre l’OAS toujours active dans le maquis. Mais ses membres sont protégés, en centre-ville, et les victimes sont surtout les colons isolés dans les bleds, les harkis, les habitants des banlieues. La découverte de charniers augmente la peur des petits blancs. L’exode s’accélère : il y aura beaucoup de valises, et de cercueils aussi, à l’issue de cette guerre de huit ans.

« Aujourd’hui ou demain, envers et contre tous, le traître de Gaulle sera abattu comme un chien enragé. »2010

Tract CNR (nouveau Conseil national de la résistance, créé par l’OAS) reçu par tous les députés, après l’attentat du Petit-Clamart, août 1962. Chronique des années soixante (1990), Michel Winock

Retombée de la guerre d’Algérie aux conséquences importantes et inattendues. De Gaulle échappe par miracle à l’attentat, le soir du 22 août, au carrefour du Petit-Clamart, près de l’aéroport militaire de Villacoublay. Sa DS 19 est criblée de 150 balles et seul le sang-froid du chauffeur, accélérant malgré les pneus crevés, a sauvé la vie au général et à Mme de Gaulle. Condamné à mort par la Cour militaire de justice, le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, chef du commando et partisan de l’Algérie française, est fusillé le 11 mars 1963 – dernier cas en France.

Dès le lendemain de l’attentat, de Gaulle profite de l’émotion des Français pour faire passer une réforme qui lui tient à cœur : l’élection du président au suffrage universel. S’il devait mourir, cela donnerait plus de poids à son successeur, et plus de légitimité. Tous les partis sont contre, sauf le parti gaulliste (UNR) et une minorité d’indépendants (Giscard d’Estaing en tête). Le seul précédent historique est fâcheux : Louis-Napoléon Bonaparte, élu du suffrage universel, transforma vite ce coup d’essai en coup d’État. De Gaulle annonce un référendum pour le 28 octobre.

Défense de ne pas afficher.
L’imagination au pouvoir.
Exagérer, c’est commencer d’inventer.
Prenez vos désirs pour des réalités.
Faites l’amour, pas la guerre.2952

Slogans de Mai 68. Génération, tome I, Les Années de rêve (1987), Hervé Hamon, Patrick Rotman

Mai 68. Ce roman vrai est l’un des meilleurs récits. Sans autre mention, ce sera notre source pour les slogans.

On a pu lire bien d’autres revendications, tout et le contraire de tout et vice versa. C’est de bonne guerre, dans ce genre de situation explosive. Les sociologues ont commenté à l’infini ces mots qui restent dans la mémoire collective, bien au-delà de la génération spontanée qui les créa, entre barricades bon enfant, manifs en chaîne et grèves de la joie.

Interdit d’interdire.
Celui qui peut attribuer un chiffre à un texte est un con.
Quand le dernier des sociologues aura été étranglé avec les tripes du dernier bureaucrate, aurons-nous encore des problèmes ?3036

Slogans du 13 mai 1968

Lundi 13 mai, la Sorbonne fermée, puis rouverte, est immédiatement occupée par les étudiants, comme toutes les autres facultés parisiennes. On multiplie les assemblées générales (AG) en forme de parlements informels. Premier communiqué : « L’Assemblée générale du lundi 13 mai décide que l’université de Paris est déclarée université autonome, populaire et ouverte en permanence, jour et nuit, à tous les travailleurs. L’université de Paris sera désormais gérée par les comités d’occupation et de gestion, constituée par les travailleurs, les étudiants et les enseignants. »

Tout pouvoir abuse, le pouvoir absolu abuse absolument.
Ne me libère pas, je m’en charge.
L’alcool tue, prenez du LSD.3049

Slogans à Nanterre, 14 mai 1968

Cependant que le général de Gaulle s’envole pour la Roumanie : il ne veut pas que des querelles internes passent avant ses engagements internationaux. Mais c’est sous-estimer l’importance des événements.

Tout est dada.
L’art, c’est de la merde.
Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi.3054

Slogans, nuit du 15 mai 1968 à l’Odéon

Dans la nuit, la création s’en donne à cœur joie. Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, codirectrice, voient leur rideau de fer se couvrir de ces graffitis. Et Jean-Louis déchaîne une ovation qui fait trembler les lustres en déclarant : « Barrault n’est plus le directeur de ce théâtre, mais un comédien comme les autres. Barrault est mort, mais il reste un homme vivant. Alors que faire ? »

Malraux, ministre de la Culture, lui retirera la direction du théâtre : ni l’Odéon ni Barrault ne s’en remettront. Le monde du spectacle est tout entier gagné par la contestation. Et les ouvriers enchaînent, entre grèves sauvages et grèves officielles, organisées par les syndicats plus ou moins dépassés.

Élections, trahison.
Élections-piège à con.3078

Slogans des gauchistes, juin 1968

Les deux slogans resserviront, comme beaucoup de mots nés de Mai 68.

« Régime oblige : le pouvoir absolu a des raisons que la République ne connaît pas. »3101

François MITTERRAND (1916-1996), Le Coup d’État permanent (1964)

Il s’est forgé une stature politique en s’opposant au plus grand adversaire de son temps : de Gaulle, revenu au pouvoir en 1958. Par ce pamphlet, son meilleur livre selon lui, il prend date avec l’Histoire, imaginant son propre destin à travers une opposition irréductible au gaullisme.

Il attaque ici la pratique de la Cinquième République par le pouvoir gaulliste : intervention directe du président dans les affaires de justice, centralisme excessif, bureaucratie, affairisme, décisions liberticides à l’égard de la presse, création de cours de justice ad hoc, lois d’exception, abus de la garde à vue, juges aux ordres, instauration progressive d’un régime policier, mépris du Parlement, ministres traités comme des exécutants et Premier ministre totalement soumis. Il appelle « le régime gaulliste dictature parce que, tout compte fait, c’est à cela qu’il ressemble le plus ». Le pamphlet est volontairement polémique et partisan – loi du genre.

Cela dit, la « raison d’État » s’impose à tous les États – encore faut-il la définir, donc la limiter à des domaines bien précis, des circonstances particulières. Et tous les pouvoirs ont un jour la tentation d’abuser du pouvoir. Mitterrand président deviendra le roi d’une petite cour, un monarque absolu et pourquoi pas Dieu en personne, vu par les humoristes… Le prévoyait-il, à la veille d’accéder au pouvoir suprême ? En tout cas, il ne cessait de s’interroger.

« Tout est à tous. »3122

Titre de La Cause du peuple, 9 mai 1970. Génération, tome II, Les Années de poudre (1988), Hervé Hamon, Patrick Rotman

Au lendemain de l’expédition du commando de la Gauche prolétarienne (GP) chez Fauchon, le 8 mai. Une vingtaine de « partisans » ont envahi à 13 h 30 cette épicerie de luxe, place de la Madeleine, temple de la société de consommation. Immobilisé les vendeurs. Entassé caviar, truffes, foie gras, marrons glacés, alcools de luxe. Pour distribuer le tout aux habitants d’un bidonville près de Saint-Denis, puis à Ivry dans un foyer de travailleurs africains.

Des tracts expliquent cette action : « Nous ne sommes pas des voleurs, nous sommes des maoïstes. » Le 27 avril dernier, Sartre a accepté de prendre avec enthousiasme la direction de La Cause du peuple, journal gauchiste né le 1er novembre 1968, dans l’esprit et l’élan de Mai.

« Il y a plus inconnu que le Soldat inconnu : sa femme ! »3125

Banderole déroulée par le MLF sur la dalle du Soldat inconnu, place de l’Étoile, 26 août 1970. La Mémoire des femmes : anthologie (2002), Paulette Bascou-Bance

Autre banderole brandie : « Un homme sur deux est une femme. » Elles sont une dizaine à manifester dans Paris déserté. Elles déposent une gerbe à la femme inconnue du célèbre Soldat inconnu. Et sont arrêtées.

Dès le lendemain, la presse déclare la naissance du MLF, Mouvement de libération des femmes. C’est sa première sortie médiatique – bien modeste. Le même jour à New York, 50 000 femmes célèbrent leur conquête du droit de vote, il y a cinquante ans. Et France-Soir ironise : « Quand les Américaines brûlent leurs dessous sur la place publique, la France du bœuf miroton hausse les épaules. Il n’y a pas eu d’autodafé de soutiens-gorge hier à l’Étoile. Seulement une bousculade. »

Le MLF, héritier spirituel de Mai 68, du Women’s Lib américain et divers courants plus ou moins réformistes ou radicaux, va tenir sa première AG en octobre 1970. Au-delà d’un certain folklore, entre « provoc » et happening, les années 1970-1980 verront aboutir l’essentiel des revendications des femmes et la vie quotidienne en sera changée, profondément.

« Bal tragique à Colombey : un mort. »3128

Hara-Kiri, Hebdo satirique, titre pleine page du lundi 16 novembre 1970, n° 94

Le 1er novembre, l’incendie d’un dancing a fait 146 morts et les journaux ont titré sur ce bal tragique. Le titre est détourné, dans l’esprit « bête et méchant » du journal. L’équipe a planché sur le problème, mais pour une fois, aucun dessin ne pouvait rivaliser avec ces simples mots : « Bal tragique à Colombey : un mort ».

Interdiction à l’affichage le jour même. Hari-Kiri est mort, vive Charlie Hebdo, qui paraît dès la semaine suivante, dans le même esprit, avec les mêmes journalistes : Cavanna, Reiser, Wolinski et Cie.

« Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses […] Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. »3132

Manifeste de 343 femmes, publié par Le Nouvel Observateur, 5 avril 1971

Les signataires réclament l’avortement libre et mettent le gouvernement au défi de leur appliquer les sanctions prévues par le Code pénal. Ce sont entre autres les comédiennes Catherine Deneuve, Ariane Mnouchkine, Jeanne Moreau, Delphine Seyrig ; les auteurs Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Françoise Sagan ; l’avocate Gisèle Halimi, politiquement très engagée, y compris dans le féminisme de gauche, la « cause des femmes ». Le Figaro et Le Monde répercutent l’appel et y voient une date dans l’histoire des mœurs. Il faudra encore attendre trois ans, avant la loi Veil.

« On prend les mêmes et on recommence. »2841

Formule habituelle pour saluer les changements de gouvernement. On prend les mêmes et on recommence ? (1978), Jean-François Kahn

Dans un carrousel politique qui rend l’opinion railleuse, sceptique, puis lassée, on retrouve à peu près les mêmes hommes jonglant avec les portefeuilles, les places, les problèmes. Clemenceau dénonçait déjà ces gouvernements qui se ressemblaient tous, faisant appel au même personnel politique, dans la « République des camarades ». Certains, par leur caractère et leur autorité – tels Antoine Pinay, Pierre Mendès France – ne sont pas comme les autres et ne jouent pas ce jeu politicien, mais le système ne les laisse pas longtemps au pouvoir.

Journaliste, créateur de Marianne, Jean-François Kahn en fait un pamphlet : On prend les mêmes et on recommence ? comme si la Cinquième République reproduisait les défauts des deux précédentes.

« Jusqu’à présent la France est coupée en deux, avec moi elle sera pliée en quatre ! »3196

COLUCHE (1944-1986), slogan du candidat à l’élection présidentielle de 1981. Dictionnaire des provocateurs (2010), Thierry Ardisson, Cyril Drouhet, Joseph Vebret

30 octobre 1980, il convoque la presse en son théâtre du Gymnase, pour une déclaration de candidature fidèle à son image : « J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour moi, à s’inscrire dans leurs mairies et à colporter la nouvelle. Tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche. Le seul candidat qui n’a aucune raison de vous mentir ! »

Pour le prix de l’humour politique, Coluche joue hors concours, et gagne à tout coup : « Je ferai remarquer aux hommes politiques qui me prennent pour un rigolo que ce n’est pas moi qui ai commencé. » Paraphrasant la blague communiste sur le communisme : « La dictature, c’est « ferme ta gueule » et la démocratie c’est « cause toujours ». »

« Premièrement, peut-on rire de tout ?
À la première question, je répondrai oui sans hésiter […]
Deuxièmement, peut-on rire avec tout le monde ?
C’est dur. »3232

Pierre DESPROGES (1939-1988), réquisitoire contre Jean-Marie Le Pen, 28 septembre 1982. Les Réquisitoires du Tribunal des Flagrants Délires, tome I, Seuil-France-Inter (2003)

Cette émission quotidienne s’inscrit dans la tradition des tribunaux comiques. Le juge, Claude Villers, présente le prévenu (c’est-à-dire l’invité) et l’interroge. L’avocat, Luis Rego, le défend à sa manière. Entre les deux, le procureur, Pierre Desproges, se lance dans un réquisitoire qui tourne souvent au morceau de bravoure. Face à Le Pen présent sur le plateau (et filmé), Desproges s’est surpassé : « Françaises, Français, Belges, Belges, Extrémistes, Extrémistes, Mon président français de souche, Mon émigré préféré, Mesdames et Messieurs les jurés, Mademoiselle Le Pen, Mademoiselle Le Pen, Madame Le Pen, Public chéri, mon amour… »

Il aligne tous les clichés les plus bêtes et méchants qu’il a pu entendre ou imaginer contre les arabes et les juifs. Tous les réseaux sociaux s’en font aujourd’hui encore l’écho, images et sons. Le plus étonnant, c’est qu’à cette date, Le Pen est au tout début de sa carrière : très jeune député (élu à 27 ans), décoré de la Croix de la valeur militaire, il préside le Front national depuis 1972, mais le score aux élections est quasi nul (jusqu’en 1983), les dérapages verbaux sont rares et peu remarqués. Et pourtant, Desproges a flairé le péril frontiste !

« L’emmerdant, c’est la rose. »3251

Thierry LE LURON (1952-1986), en direct sur le plateau de « Champs-Élysées », 10 novembre 1984, chanson

Parodie de la chanson de Gilbert Bécaud : « L’important, c’est la rose » – la rose dressée dans un poing serré demeure l’emblème du PS, mais on est loin du symbole chanté par Barbara, en 1981.

Connu d’abord pour ses imitations de Giscard d’Estaing, président de la République, mis en sketchs avec la complicité de Bernard Mabille, Le Luron se lance cette fois en solo dans un pastiche joliment chantée, mais cruellement « rewrité », lors de l’émission de variétés présentée par Michel Drucker. Il fait reprendre le refrain par le public, et dédie sa chanson au président Mitterrand : devant des millions de téléspectateurs, et le présentateur-producteur qui a tremblé pour son avenir sur la chaîne publique. Mais cela faisait partie du jeu, et Drucker aime rappeler ses heures héroïques, qui repassent en bouclent dans les best of et autres bêtisiers !

« Les vaches folles rendent les bouchers anxieux.
— Un malheur n’arrive jamais seul ! »3339

Roland TOPOR (1938-1997), Jachère Party (1996)

Humour décalé, humour noir, absurde, et tout terrain : théâtre, cinéma, dessin, peinture, roman, poésie, radio… polémique et pataphysique.

L’angoisse alimentaire est un sujet hypersensible en France. Au printemps, la « vache folle » fait la une des journaux télévisés, les gros titres des magazines : « Alimentation : tous les dangers cachés » (L’Événement, avril 1996) ; « Alerte à la bouffe folle » (Le Nouvel Observateur, avril 1996) ; « Peut-on encore manger de la viande ? » (60 Millions de consommateurs, mai 1996). Le monde agricole s’affole devant la chute des ventes… Et Chirac sème un grain de bon sens présidentiel : « On ferait mieux de parler moins de la vache folle et plus de la presse folle. »

Les farines animales données aux bovins naturellement végétariens, incriminées, sont désormais interdites. L’épidémie est finie, même s’il reste toujours des cas isolés. À quelque chose malheur est bon. Outre une attention plus grande portée à la condition animale, l’AFSSA (Agence française de sécurité sanitaire et alimentaire) est créée en 1999, avec un double rôle : expertise scientifique et conseil aux politiques. Prochaine affaire à traiter : la grippe (ou peste) aviaire en 2009.

« Les feux rouges, je les ai grillés toute ma vie, tu crois peut-être qu’on en arrive là en auto-stop ? »3316

Jacques CHIRAC (1932-2019), Dans la peau de Jacques Chirac (2006), Karl Zéro et Michel Royer

Le film retrace sa carrière, depuis son entrée au gouvernement Pompidou, sous de Gaulle, en 1967. Ce « documarrant », faux documentaire et autobiographie non autorisée, a remporté le César du meilleur documentaire, gage d’un certain sérieux. Et à travers l’humour chiraquien, quelques vérités passent.

« Comme on dit en Corrèze, qui s’est frotté à l’ail ne peut sentir la giroflée. » Autrement dit et fatalement, il y a les mauvaises rencontres et les « affaires » accumulées – cité dans neuf affaires judiciaires, il sera protégé par son immunité présidentielle. Mais Alain Juppé (« le meilleur d’entre nous », dit-il) paiera pour cette République qui n’est pas « irréprochable ». Charles Pasqua (conseiller, ministre de l’Intérieur), impliqué dans neuf affaires politico-financières, sera condamné trois fois… Ces écarts de conduite sont l’une des zones d’ombre de la chiraquie.

Le film est présenté comme « un hommage à notre plus grand acteur français ». À travers quarante années d’archives audiovisuelles retraçant la « geste chiraquienne », le président témoigne de cette quête éperdue du pouvoir. Avec ce personnage ambitieux et roublard, coléreux et comique, la réalité dépasse la fiction et le sens du dialogue offre des citations à foison.

« Que voulez-vous, je suis Français, et j’adore aller expliquer aux autres ce que je suis infoutu de faire chez moi. »3320

Jacques CHIRAC (1932-2019), Dans la peau de Jacques Chirac (2006), Karl Zéro et Michel Royer

Ce côté donneur de leçon remonte au siècle des Lumières et à la Révolution. Mais peu d’hommes publics confessent que c’est parfois un travers ridicule. Chirac note d’ailleurs : « En matière de politique internationale, on ne retient mes propos que si je dis une connerie. »

L’écologie, dossier idéal ! Le Président plaide la cause, en annonçant « sa » Conférence de Paris et l’ONUE : « Chacun sait qu’une activité humaine non maîtrisée est en train de provoquer une sorte de lent suicide collectif. Seul le rassemblement des nations autour d’engagements consentis en commun permettra de prévenir un désastre. Créons l’Organisation des Nations unies pour l’environnement, conscience écologique du monde, lieu privilégié de notre action commune pour les générations futures. La France accueillera l’année prochaine, dans une conférence internationale, tous ceux qui veulent faire progresser ce projet capital pour l’avenir de la planète » (déclaration du 19 septembre 2006).

« Si vous saviez le plaisir que j’ai pu éprouver à passer pour un blaireau, surtout au milieu de corniauds. »3321

Jacques CHIRAC (1932-2019), Dans la peau de Jacques Chirac (2006), Karl Zéro et Michel Royer

Trait de caractère original : aucun président de la République n’a pu tenir ce genre de propos, à l’humour assumé, rigolard et franchouillard. « Moi, vous savez, je n’aime que deux choses : la trompette de cavalerie et les romans policiers. » Il cultive ce personnage populaire, ça l’amuse et ça plaît, c’est bon pour sa cote de popularité… Mais Chirac est plus cultivé qu’il ne veut paraître, contrairement à tous ceux qui pratiquent la méthode inverse.

On apprend sa passion pour les arts premiers : spécialiste reconnu des civilisations dites (jadis) primitives, il voulait leur consacrer un musée, quand il était maire de Paris. Le Musée du quai Branly ouvre finalement, en 2006.

C’est aussi un fan de sumo, sport traditionnel japonais, au rituel vieux de quinze siècles. En janvier 2004, Nicolas Sarkozy revient d’un voyage officiel en Asie. Devant les journalistes qui l’accompagnent, le ministre attaque le président : « Comment peut-on être fasciné par ces combats de types obèses au chignon gominé ? Ce n’est vraiment pas un sport d’intellectuel, le sumo ! » Déchaînement de la presse nipponne, incident diplomatique avec le Japon : Sarkozy doit présenter ses excuses à l’ambassadeur. Chirac a certainement apprécié.

« Buvons à nos femmes, à nos chevaux, et à ceux qui les montent. »3322

Jacques CHIRAC (1932-2019), cité dans Marianne n° 184 (mars 2012)

Politiquement incorrect, assez macho et un peu cavalier - la source est d’ailleurs dans la tradition de la cavalerie. Il n’y a que Chirac pour oser et afficher cette image publique, voire présidentielle. Un florilège fait la joie des bêtisiers politiques et des collectionneurs de perles.

La cote de popularité de Chirac a connu des hauts et des bas, mais sa liberté de ton et son côté bon vivant le rendent malgré tout sympathique. Karl Zéro qui voulait démolir le personnage (Dans la peau de Jacques Chirac) en est finalement convenu. Quant à la marionnette des Guignols de l’info, elle profitera au candidat, si caricaturale soit-elle ! Face à elle, celle de Balladur, si hautaine, devient affreusement antipathique.

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